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License ABU
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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT flandeux>
<IDENT_AUTEURS verhaerene>
<IDENT_COPISTES swaelensg>
<ARCHIVE http://abu.cnam.fr/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Toute la Flandre, Tome II: Les Héros - Les Villes à pignons>
<GENRE vers>
<AUTEUR Verhaeren>
<NOTESPROD>
Emile Verhaeren (1855-1916)est considéré comme un des plus grands poètes et dramaturges Flamands d'expression française. Dans ce second tome, il chante la Flandre, ses héros -- souverains, patriotes et artistes --, ses cités et leurs populations, dures au travail, ardentes au plaisir. Le premier tome de «Toute la Flandre»: «Les Tendresses premières, La Guirlande des Dunes» figure également au catalogue de l'ABU.
Emile Verhaeren (1855-1916) is considered one of the most important french-speaking Flemish poets and playwrights. This second volume of "Toute la Flandre" is devoted to the Flanders, their heroes -- rulers, patriots and artists --, and to Flemish cities and their hard-working, epicurian people. The first volume "Les Tendresses premières, La Guirlande des Dunes" is also available on the ABU site.
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER flandeux1 --------------------------------
EMILE VERHAEREN *Toute la Flandre*
II
Les Héros
Les Villes à pignons
***
HUITIEME EDITION
PARIS
MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDE, XXVI
*
MCMXX
***
TOUTE LA FLANDRE
II
LES HEROS
LES ANCETRES
SAINT-AMAND
BÀUDOUIN BRAS DE FER
ENTREE DE PHILIPPE
LE BEL A BRUGES
GUILLAUME DE JULIERS
LES COMMUNIERS
JACQUES
D'ARTEVELDE
LE TEMERAIRE
LES VAN EYCK
LE BANQUET DES GUEUX
VESALE
RUBENS
DEUX SIECLES
LA LYS
AUJOURD'HUI
L'ESCAUT.
LES VILLES A PIGNONS
L'ANCIENNE GLOIRE
PAUVRES VIEILLES CITES
LE PORT DECHU
AU LONG DU
QUAI
LE CHALAND
LA GRAND'PLACE
LES BOUTIQUES
LES ANTIQUES HOTELS
LA VIEILLE DEMOISELLE
FETES D'HIVER
LES GRANDS MANGEURS
LES ROIS
VIEILLES SERVANTES FLAMANDES
LES JOURS DE PLUIE
LE LINGE
LE
DIMANCHE
VANNIERS
LE GRAND SERMENT
LES PIGEONS
LES RUELLES
COIN RELIGIEUX
LES SALUTS DE LA PAROISSE
CLOCHES
LES SOIRS DE
GRANDE FETE
LES FUMEURS
JOURS D'ETE
LA BIERE
LES PINSONS
L'HOSPICE
LE GOBELET D'ARGENT
LA GARE
LA VENTE AUX ENCHERES
FUNERAILLES
CELUI QUI BOUSCULE
***
LES HEROS
1908
**
A L'ESCAUT
HEROS SOMBRE
VIOLENT ET MAGNIFIQUE
***
LES ANCETRES
Mentons carrés et gros, cheveux pesants et roux
Ils se dressent,
là-bas, à l'horizon des âges,
Dans un emmêlement de grands gestes sauvages,
Parmi les îlots gris d'un sol poreux et mou.
De l'eau au loin, partout. A peine un coin de terre,
A peine un
buisson mort, sur un tertre fangeux;
Et la pluie et le vent et le brouillard
rugueux;
Et, vers le soir, le râle et l'aboi du tonnerre.
Thor est maître du ciel. A coups jaunes d'éclairs,
Il ébranle le
coeur retentissant du monde;
Et, seuls, les becs claquants des échassiers
répondent
Au brusque assaut de ses fureurs à travers l'air.
Eux, les hommes, puisant la force en leur cervelle,
Peinent unis,
vaillants, âpres et résignés,
Forgeant des mots voisins du cri pour
désigner,
Dans un effort commun, leurs besognes nouvelles.
Ils font ce que jamais nul être humain ne fit
Depuis que le soleil
brûle dans les cieux vastes:
Les bords de l'Univers que l'Océan dévaste,
Ils les volent à l'eau pour en faire un pays.
De l'aube au soir, avant que les lourdes marées,
Vague après vague,
aient remonté l'amas des flots,
Chacun, marquant sa place et choisissant son
lot,
Rêve d'assujettir la mer démesurée.
Rusés et patients, comme les éléments,
Recommençant l'effort, qui
tous les jours échoue,
Pour conquérir, grâce aux reflux, un peu de boue,
Ils semblent s'acharner à un travail dément.
Mais telle est leur ardeur raisonnée et prodigue
Qu'avec des joncs
couchés, qu'avec des troncs debout,
Dans les vases, la pourriture et les
cailloux,
Ils parviennent quand même à maintenir leurs digues
Leur souci du futur crie en leurs coeurs battants,
Plus haut, que
tous les flots hurlant sous les tonnerres.
Les fils hériteront du front têtu
des pères
Dans cet oeuvre qui va de cent ans en cent ans.
Et tels, sous les cieux lourds et les brouillards de cendre
Avec
leurs yeux, leurs dents, leurs reins, leurs pieds, leurs bras,
Violemment,
inventent-ils ce sol ingrat
D'où surgira, un jour, aux temps d'orgueil, la
Flandre.
***
SAINT AMAND
Et seul, n'ayant foi qu'en lui-même,
Puisque son Dieu songeait en
lui,
Il s'en était venu, par le chemin fortuit,
Vers les pays rugueux et
les océans blêmes.
Transversale forêt dont le soleil levant
Avait peine à trouer la
frondaison profonde,
Nuages d'ombre et d'or armés de vent
Qui accouriez
du bout du monde.
Cris de bêtes et tumultes de voix
Et batailles, au
fond des bois,
Et vous, bandits, qui restiez aux écoutes
Aux coins
masqués et ténébreux des routes,
Vous n'interrompiez pas
L'élan calme et
chrétien de son grand pas.
A mesure que se dressait l'obstacle
Devant ses yeux fervents et
clairs,
Le saint voyait les rais de ses futurs miracles
Luire au
travers.
Avec des mots de paix et de prière
Il bénissait l'horreur des
lieux qu'il traversait,
Et la tempête énorme et les haines guerrières
Et
l'unanime aboi des rages carnassières
Cessaient.
Là-bas, sous les hauts cieux de sa terre lointaine,
Dans le roux
Languedoc ou la pourpre Aquitaine,
Le merveilleux soleil, comme une grappe
d'or,
Semblait mûrir sa vie aux treilles de l'espace.
Les pays fiers et
doux y nourrissaient les races.
Les îles de la mer y rappelaient encor
Les anciens paradis d'où s'envolaient les anges.
Tel matin de moisson ou
tel soir de vendange,
La lumière y versait un tel enivrement
Au
crépuscule et à l'aurore,
Qu'on la buvait, superbement,
Par tous les
pores,
Comme le sang même du firmament.
En Flandre, oh! que la vie était voilée et sombre,
Et faite avec du
froid et faite avec de l'ombre:
Sur des morceaux de sol, que divisaient les
eaux,
Quelques maisons de bois, quelques murs de roseaux,
Peuplaient,
sous le ciel bas, l'ample étendue humide.
Semeurs prudents, colons timides
Mais tenaces jusqu'à l'entêtement,
Jetaient, dans les sillons, le
chanvre, ou le froment
Et recueillaient et travaillaient la laine
Des
troupeaux blancs
Parqués sous un chaume branlant, Ici, là-bas, plus loin,
jusques au bout des plaines.
L'homme y servait, depuis mille ans, les Dieux
De la foudre sinistre et des cieux orageux.
Armé de confiance et de sainte folie,
Partout, au bord de la
fontaine, au coin du pré,
Même devant l'emblème effarant et sacré
De
Thor, dont il niait la puissance avilie,
Le saint priait, songeait et
discourait.
Il s'affirmait mystérieux et téméraire.
Il unissait en lui
tant de forces contraires
Et son silence était si merveilleux d'ardeur,
Que ceux dont il domptait et enlevait la peur
Soudain abandonnaient
leurs autels et leurs prêtres
Rien qu'à le voir
Le soir,
Comme un
prodige blanc, sur leur lande apparaître.
Un jour, là-bas, où la Lys et l'Escaut
Joignent les gestes clairs et
souples de leurs eaux,
Il établit la paix d'un double monastère.
Les
murs, au bord des flots, penchant leur face austère
S'y reflétaient en y
mirant la croix.
Deux simples tours montaient parmi les bois,
Et les
feuilles des arbres proches
Mêlaient leur bruissement confus
Aux
tintements de l'Angelus,
Quand l'aube, aux doigts d'argent, frôlait là-haut
les cloches.
Tous ceux dont l'âme était, avec le Christ, d'accord
Avaient aidé le
Saint à bâtir sa pensée
En ce coin d'eau nombreuse et de terre boisée
D'où Gand ferait un jour jaillir son beffroi d'or.
Pêcheurs, fermiers,
colons s'étaient mis à l'ouvrage,
Quittant les uns leur barque et les autres
leur clos,
Et des femmes avaient monté, la pierre au dos,
Des échelles
menant vers les plus hauts étages,
Si bien, qu'à voir le cloître immense et
crénelé,
Chacun y désignait en passant par les routes,
Soit au creux du
portail, soit à la clef des voûtes,
La brique ou le moellon qu'il y avait
scellé.
Et maintenant les grands moines vêtus de laine
Pouvaient passer les
mers et traverser les plaines
Qui d'Irlande, de France ou des pays saxons,
La Flandre leur offrait à tous une maison,
Ruche pour les esprits,
grange pour les javelles
Et cellier pour les fruits des croyances nouvelles;
Colombier clair, d'où l'extase s'élancerait
Vers l'infini, à coups
d'aile vibrante et forte,
Tandis que le travail des bras dessécherait
Le
sol pourri de boue et de racines mortes.
Et l'apôtre aquitain que Clotaire,
le roi,
Fit évêque pour qu'il fût grand, même sur terre,
Voyait ainsi
son rêve à l'entour de la croix
Fleurir, comme un rinceau de roses
tributaires,
Et parfumer l'espace et parer l'avenir.
La mort, dès lors,
sans le troubler pouvait venir
Poser sur son vieux front ses mains de gel et
d'ombre
Et sur le bloc de son tombeau marquer le nombre
Et la trace des
pas silencieux du temps,
Son coeur se confiait à l'avenir flottant,
Et
quand le ciel montrait, au déclin des journées,
Ses étoiles, jusqu'au zénith
échelonnées,
Le saint prétendait voir en leurs groupes de feu
Comment,
selon sa volonté parfaite, Dieu
Disposerait, plus tard, aux jardins de la
terre,
La floraison en bouquets d'or des monastères.
***
BAUDOUIN BRAS DE FER
La mer s'est retirée enfin, comme à regret.
Un pays rude émerge avec
ses terres basses
Et s'enfle et vit -- tandis qu'aux horizons se tasse
La multitudinaire et compacte forêt.
Avec ses murs couleur de cendre,
Avec ses murs et leurs arceaux
S'implante au bord des eaux,
Dans les roseaux,
Le premier burg
construit en Flandre.
Un comte, homme d'astuce, y règne avec effroi.
En
France, il a volé une fille de roi,
Pour que son corps lui fût otage autant
que fête.
Il est le droit sanglant qui prend Dieu pour appui;
Il fait
sien tout vaisseau que poussent jusqu'à lui
Les bras démesurés des soudaines
tempêtes.
Son donjon lourd, vers la mer vaste orienté,
Dresse debout son
âpreté,
Sous le soleil ou dans la brume;
De loin il apparaît comme une
énorme enclume
Où se forge la volonté
Du maître ardent et entêté
Qui
tient, en ses mains pleines,
Les droits faits de rigueurs, les devoirs faits
de haines.
Baudouin règne et mord férocement.
Mais s'il pressure et s'il obère,
Sitôt que souffle, en son pays, la
guerre,,
Il est celui, qui tout à coup défend,
Avec la fièvre au coeur,
avec la rage aux dents,
Tout au long de ses terres,
Les gens.
Plus drus que les flocons de neige
De leur lointaine et rude et
givreuse Norvège,
Armés de fer et casqués d'or,
Les Normands roux, aux
muscles forts,
Sont descendus, sur les côtes, en Flandre.
La vie entre
leurs mains devient ruine et cendre;
Ils incendient les bourgs, les clos et
les moissons;
La flamme est leur drapeau flottant aux horizons.
Rien ne
leur est défense, arrêt, barrière, obstacle;
S'ils le pouvaient, ils
tueraient Dieu:
Un jour, l'un d'eux planta son rouge épieu
Dans le coeur
d'or d'un tabernacle.
Etalons fous des prés blancs et verts de la mer,
Leurs bondissants
vaisseaux courent sur les flots clairs;
De l'un à l'autre bout des tragiques
espaces,
Le vent et l'ouragan leur insufflent l'audace;
Ils chantent
sous la foudre et ne redoutent rien.
Le monde franc, depuis Clovis étant
chrétien,
Eux seuls dressent encor, dans la brume atlantique,
Le
fulgurant Wahaal des grands dieux magnétiques,
Maîtres du pôle ardent et du
subtil éclair.
Ils ont le culte ancien implanté dans leur chair,
Et
quand, à coups d'épée, ils saccagent les vignes
D'un combat rouge, ils
croient qu'Odin même désigne
Quelles grappes de vie il faut tordre et
broyer.
Leur haine et leur fureur, on les voit flamboyer
Partout. Ils
vont et vont; tuent et disparaissent;
Ils mènent l'aventure et la fortune en
laisse;
Ils s'attaquent aux rois autant qu'à leurs vassaux.
La cité
prise et morte, ils regagnent les eaux,
Entassant pêle-mêle, au hasard, sur
les rives,
De lourds coffrets d'argent et des femmes captives.
Printemps, été, automne, hiver,
Le comte au bras de fer
Les
harcelait, avec astuce et rage,
Connaissant tous les bords de son pays
mauvais,
Il les poussait et les captait en des marais.
Ruse, tu étais
soeur de son courage.
Il t'employait pour les abattre et pour régner.
Autant que le comte au long col, Régnier,
Il attisait en lui le feu des
convoitises.
Il se fût allié, fût-ce aux Normands,
Si son père, le roi,
si sa mère, l'Eglise,
Avaient contrarié son appétit flamand
Qui
s'exaltait à prendre,
Chaque an, un coin nouveau pour sa terre: la Flandre.
Et qu'importe qu'il fût larron,tueur, bandit,
Si le premier, avec ses
deux mains acharnées,
Il a serré le noeud des destinées,
Autour du coeur
de son pays.
Il fut sa pensée âpre, en ces heures d'épreuve,
Où le monde
sentit l'Europe ardente et neuve
Remplacer Rome usée et soudain tressaillir,
Tête au soleil, vers l'avenir.
La Flandre, il la voulait belle comme un
royaume.
Il en aimait la mer, les bois, les clos, les chaumes,
Les
nuages, le ciel, la brume et les grands vents;
Et son donjon armé qui lui
semblait vivant
Surgissait à ses yeux vers la lutte éternelle,
Tant pour
sa gloire à lui que pour sa garde à elle.
***
ENTREE DE PHILIPPE LE BEL A BRUGES
Cavalcadantes,
Au rythme clair d'un carillon de pas,
Dans le
tumulte et le fracas
Des violents buccins et des trompes ardentes,
Les
pans d'orfroi de leurs manteaux
Couvrant le trot massif de leurs chevaux,
Celles qui sont reine et duchesse, en France,
Le buste droit, le front
debout,
Vers le beffroi qui boude et la foule qui bout
S'avancent.
Entre aujourd'hui dans Bruges
-- Lances au clair, pennons au vent --
Le roi Philippe, arbitre et juge
Des querelles entre Flamands.
Gardant par devers lui son oriflamme,
Il veut qu'un cortège de femmes
Belles d'orgueil
Passe avant lui-même le seuil
De la cité, de fleurs
et d'ors bariolée.
La fête, ainsi qu'un long jardin, est étalée:
Des
draps épais et des velours
Tombent des toits, à grands pas lourds,
Des
feux brûlent: brasiers et torches;
De l'encens fume, au coin des porches;
Sur des velums rouges et clairs.
Des pivoines, comme des chairs,
Etincellent opulemment brodées.
Les carrefours sont pleins et les places
bondées.
Le peuple accourt comme la mer.
A Gand, c'étaient des cris,
Ici,
C'est le silence;
Bruges contient son âme et tait sa violence.
Le roi
Comprend et se défend contre l'effroi.
En souriant il dit:
«Ma foi, le beau cortège!
Manteaux d'argent, hennins de neige,
Et puis,
là-bas, le vieux clocher béant
Auprès duquel, au long des étroites ruelles,
Porches, pignons, auvents
Ont l'air d'un tas d'écuelles,
Autour d'un
broc géant.»
Et puis, il songe «Il faut user de force souple;
Partout
les intérêts, ainsi que des chevaux
Rouges et violents, dans le printemps,
s'accouplent,
Pour aussitôt ruer et se mordre à nouveau.
Chaque pouvoir
n'est qu'un parti qui fait la guerre
Moi seul ferai de l'ordre, avec ce
désarroi.»
Et regardant chacun, avec crainte, se taire,
Devant les magistrats,
hautains, rogues et froids,
Il suppute quelle aide il en pourrait attendre
Dans sa lutte de roi contre les gens de Flandre.
Après avoir songé ainsi, comme il s'en vint
Joindre ses courtisans et
ses hommes de guerre
Et la reine qui l'attendait, les échevins,
Très
empressés et très courbés, le saluèrent.
Leurs blancs chevaux caracolaient
autour du sien,
Ils lui offraient de lourds joyaux de style ancien,
Et
des tissus de pourpre, où de belles colères
De chiens et d'ours étaient
peintes, parmi les fleurs;
Des pucelles tenaient en mains des branches
vertes;
Des roses s'échappaient de corbeilles ouvertes;
Le roi
remerciait gaîment, et les lueurs
Du frais soleil de Mai jouaient dans sa
couronne.
«Je suis, -- dit-il -- quelqu'un qui juge et qui pardonne,
Il faut
avoir créance en le pouvoir des rois.»
Puis il cavalcada vers le beffroi
Qui se haussait jusqu'aux nuées,
Plein de cloches qui menaçaient.
Au
pied du monument rugueux se convulsait
Un large et lourd reflux de foules
remuées.
Les auberges, fourneaux ouverts, dardaient leurs feux
Et de
brusques odeurs puissantes et bourrues
Serraient violemment la gorge, au
coin des rues.
Le ciel était là-haut triomphalement bleu.
Tous les
seigneurs s'étaient massés sur la grand'place:
Ils admiraient les deux
estrades d'or
Qui s'y carraient dans un décor
De guirlandes et de
rosaces:
Sous les porches profondément voûtés
Les plus belles femmes de
la cité
Apparaissaient en souveraines;
Et reine et roi disaient ne pas
comprendre
Qu'il se montrât autant de reines
Que de dames en Flandre.
Bientôt, le moment vint
Des agapes et des festins:
En des verres
profonds s'irradiaient les vins,
Des échansons passaient, jeunes, rieurs,
alertes,
En pourpoint jaune, en toquets bleus, en manches vertes;
Des
cuisiniers tendaient du bout de leurs bras forts
Les rouges venaisons
saignant sur des plats d'or;
Les convives liaient d'amicales paroles;
La
méfiance quittait les yeux; les banderoles,
Laissaient, avec leurs devises,
jouer le vent;
Le roi conversait peu, mais souriait souvent;
Les
échevins croyaient qu'ils n'avaient plus qu'à prendre
Pour l'étouffer, sous
leur genou, la Flandre.
Quand tout à coup, vers le déclin du jour,
L'ample bourdon de révolte et de guerre
Sauta, d'un tel élan, dans sa
cage de pierre,
Qu'il ébranla, de haut en bas,
La tour.
Il bondissait vers les campagnes;
Ses chocs
Semblaient casser les
blocs
D'une montagne;
Ses hans fendaient lourds et profonds
Les
horizons;
Sa voix d'orage et de tempête
Rompait la fête;
Il
angoissait de ses clameurs
Les coeurs,
Si bien que son battant
Semblait le poing géant
Où se crispait l'amas des rages
Et des
haines sauvages.
On alluma soudain de grands flambeaux.
On fit signe, d'en bas, de
cesser le vacarme,
Mais le sonneur ne comprit rien, étant trop haut.
L'ardent repas finit; d'aucuns cherchaient leurs armes,
Et s'exaltaient
entre eux et s'apprêtaient à voir
Quelque embûche surgir des ténèbres du
soir.
Le roi contint leur fièvre et se leva tranquille.
Mais les étoiles
d'or illuminaient la ville
Que, vainement encore, il cherchait le sommeil,
Tandis qu'obstinément et longuement pareils,
Toujours les sons profonds
ébranlaient l'étendue
Et tenaient leurs terreurs, sur sa tête, pendues.
***
GUILLAUME DE JULIERS
I
Avec ses nécromans et ses filles de joie
Et ses prêtres et ses
soldats et ses devins,
Plus clair que Scipion, plus fier qu'Hector de Troie,
Guillaume de Juliers, archidiacre, s'en vint
Pour la défendre et
l'affermir, chercher refuge,
Un soir que toutes les cloches sonnaient
Et
s'acharnaient
Dans Bruges.
Il était jeune, ardent et franc de volonté.
Il dominait la foule et la cité,
Sans le vouloir, par ce don d'être,
Partout où il passait, le maître.
Son existence était sa volupté.
Il
mêlait tout: luxure et foi, rage et sagesse;
La mort même n'était pour lui
qu'une allégresse
Et qu'une fête en un jardin de sang.
II
Forêts d'armes et de drapeaux, éblouissant
D'or et d'acier une aurore
de braise,
Là-bas, sur les hauteurs qui dominent Courtrai,
Orgueil au
clair, haine en arrêt,
S'amoncellent les vengeances françaises.
«Il me
faut le pouvoir en Flandre», a dit le roi,
Et ses troupes que commande
Robert d'Artois,
Belles comme la mer éclatante et cabrée,
Sont là, pour
effrayer et pour broyer,
Férocement,
Le dur, compact, mais entêté
Flamand,
Sous leur marée.
Oh! les heures que vécurent alors,
Sous la
terre, les morts,
A voir leurs fils les invoquer et soudain prendre
Un
peu du sol sacré où se mêlait leur cendre
Et le manger, pour se nourrir le
coeur!
Guillaume était présent. Il regardait ces hommes
Frustes surgir plus
haut que les héros de Rome
Et plus il ne douta qu'il ne serait vainqueur.
Il avait ordonné qu'on mît d'énormes claies
Sur les mares, sur les
fossés et sur les plaies
Du sol mordu par la rivière et ses remous;
La
terre semblait ferme et n'était qu'un grand trou.
Les tisserands de Bruges
étaient massés derrière.
L'âpre charrue avait fourni l'arme de guerre.
Nul ne bougeait. Ils attendaient qu'on vînt à eux,
Blocs de courage et
de ferveur silencieux.
Légers et clairs et bouillonnants, comme l'écume
Qui blanchissait aux
mors de leurs chevaux,
Heaumes d'argent, houppes de plumes,
Téméraires,
comme autrefois à Roncevaux,
Ceux de France se ruèrent en pleine lutte.
Et ce ne fut en un instant que heurts, chocs, chutes,
Cris et rages. Et
puis la mort dans un marais.
«Ils étaient larges et drus, comme au vent, les javelles»,
Dit
Guillaume, tandis que des charges nouvelles
Tombaient et s'écrasaient sur
des cadavres frais
Et que d'autres suivaient et puis d'autres encore
Et
puis d'autres, si loin, que l'horizon entier
-- Feux d'armures mêlés aux
lumières d'aurore --
Semblait d'un élan fou bondir vers les charniers.
La France était atteinte et la Flandre sauvée.
Aussi, quand, après mille efforts,
La rage au coeur, mais la force
énervée,
Sur le pont mou que leur faisaient les morts,
Les ducs et
barons, sur leurs chevaux de guerre,
Passèrent,
Leur fougue se brisa
contre le fer flamand.
Ce fut un rouge, féroce et merveilleux moment.
Guillaume de Juliers
marchait de proie en proie,
Ses narines saignaient, ses dents crissaient de
joie
Et son rire sonnait pendant l'égorgement.
Comme un buisson mouvant
de haine carnassière
Il se dardait. A ceux qui levaient leur visière
Et
imploraient merci son poing fendait le front,
Il leur donnait la mort en
leur criant l'affront
D'avoir été vaincus par des manants de Flandre,
Sa
maladive ardeur ne pouvait plus ascendre:
Il eût voulu les mordre avant de
les tuer.
Et les cardeurs, les tisserands et les bouchers
L'accompagnaient,
comme en frairie,
En ces banquets de rage et de tuerie.
Autant que lui,
ils se soûlaient et s'affolaient
De leur travail;
Pesants comme des
pieux, fermes comme des proues,
Ils refoulaient des chevaliers, comme un
bétail,
Dans de la boue,
Ils leur broyaient les dents, les bras, les
flancs, les corps
Et, les talons plantés dans les trous des blessures,
Ils saccageaient ce large écroulement d'armures
Et leur volaient
l'éclair de leurs éperons d'or.
III
Et les cloches ivres comme les âmes,
Dans la ville sonnaient, là-bas;
On déversait hors des paniers,
Par tas,
Les éperons princiers
Sur les autels de Notre-Dame.
Cordiers, maçons, vanniers, foulons,
Dansaient, au bruit balourd des gros bourdons;
Des tisserands qui
s'affublaient de heaumes
Et des filles de joie et des soudards,
Sur un
pavois géant couvert d'un étendard
Hissaient Guillaume;
Et tandis que
coulaient cidre, cervoise et vin,
Lui souriait, en se penchant vers ses
devins
Qui, grâce à leur nocturne et tragique science,
Lui donnaient le
pouvoir de faner de ses mains,
Devant le monde entier, le lys royal de
France.
***
LES COMMUNIERS
Soit instinct, soit hasard,
Toujours,
Au long des âges et des
jours,
Ceux de la Flandre ample, rouge, féconde,
Ont défendu à coups de
dents,
Leur part
Dans la chair du monde;
Ils possédaient comme un
bon sens ardent,
Ils savaient prendre et longuement attendre;
Quand ils
tenaient, ils ne lâchaient
Jamais.
La guerre. Ils l'acceptaient, la
guerre et ses mêlées.
Sous les lions des étendards, ils s'ébranlaient
Malhabiles, balourds, compacts, épais.
Mais leurs terribles mains
semblaient ensorcelées
Le jour qu'il leur fallut, parmi les chevaliers
Casqués d'acier léger et de française audace,
Saisir aux crins la
victoire fallace
Et la dompter et la lier
A leur fortune et la dresser
debout,
Comme la Flandre elle-même,
Là-haut, dans la nuée, aux sommets
fous
Et batailleurs des beffrois blêmes!
Le bourdon sourd qui mugissait au loin,
C'était en lui le coeur de
leur colère
Et ses battants étaient leurs poings.
La haine! ils la
voulaient tragique et séculaire,
Ils l'attisaient, le soir, à leurs foyers,
Ils appelaient leurs fils pour la voir flamboyer
A la flamme familiale;
Ils leur baisaient le front, la poitrine, les yeux,
Et tels leur
transmettaient, en les serrant contre eux,
L'âme de Flandre et des aïeux,
Rude, féroce et partiale.
On parlait peu, mais on pensait d'accord.
La ville était armée et son trésor
Gonflé d'épargne ardente et large.
On se cabrait sous les impôts et sous les charges;
Et l'on traitait en
ennemis les rois,
Les ducs et les comtes, hommes de proie,
Et leurs
blasons pareils à des buissons de griffes.
Comme sa vie, on défendait son droit:
Alliances, traités, contrats,
tarifs
Brouillaient entre eux marchands et maltôtiers.
Les ports étaient
pareils à des maisons ouvertes,
Où l'on vendait la terre, en sacs et en
setiers.
Les yeux étaient aigus; les mains étaient expertes;
On
profitait de tout: on amassait les gains
Minces ou gros, rapidement, sans
rien en dire;
Des entrepôts de bois, de métaux et de vins
Semblaient
surgir, comme un butin d'empire,
Là-bas, près des fleuves d'où les hauts
voiliers clairs
Disséminaient la Flandre autour de l'Univers.
Oh! les luttes, les révoltes et les rancunes!
Les franchises étaient
conquises
L'autre après l'une;
Certes, chaque métier voulait garder pour
soi
Toute l'arène où se cabraient les droits;
Certes, les cris, les
querelles, les jalousies
Levaient d'entre les maux, leurs floraisons moisies
Mais dès que s'imposait un unanime effort,
Foulons, brasseurs et
tisserands marchaient d'accord.
Ils se ruaient fous de rages et grands
d'espoir,
Contre l'arbre miné qu'était le vieux pouvoir;
Ils lui
volaient ses fruits; ils lui coupaient ses branches;
Des poings velus
serraient la hache ardente et blanche;
Les tocsins lourds réglaient la
marche de l'effroi;
Et, soudain, se massaient à l'ombre des beffrois,
Les uns sortant des cours et les autres des bouges,
Les bouchers rouges.
Ainsi, mettant leur vie aux ordres de la mort
Pour ériger, par blocs
de volonté, leur sort,
Les gros bourgeois flamands et leurs femmes fécondes
Marquaient, au sceau de leur race
Tenace,
Le monde.
***
JACQUES D'ARTEVELDE
I
Oh! ce soir de juillet où le Tribun mourut,
Soleil de Flandre, en
avez-vous gardé mémoire?
Sa ville était dorée aux rayons de sa gloire
Et
le monde changea quand son geste apparut.
Pour la première fois, quelqu'un de Gand, un homme
Parla sans se
courber, en Roi, devant un Roi;
Son verbe était si prompt à défendre son
droit
Qu'on l'eût choisi pour chef, aux temps rouges, dans Rome.
Les fronts, les bras, les mains des turbulents métiers
Etaient son
front; ses bras, ses mains, étaient sa force.
Il rangeait en faisceaux leurs
volontés retorses,
Il était à lui seul un peuple tout entier.
Tous les grondements sourds et violents des rages,
Tous les éclairs
et tous les feux de la fureur,
Passaient si bien du coeur des autres en son
coeur
Qu'il était comme armé de leur mouvant orage.
Et sage autant que ferme, il entreprenait tout.
Rien au monde jamais
ne put vaincre sa tête:
Quand il sentit tomber le soir de sa défaite,
Son âme ardait encor comme du fer qui bout.
II
Longtemps il vécut seul, sans manier les foules:
Leurs colères, leurs
cris, leurs triomphes, leurs houles
Ne battaient point de leurs flots
arrogants
Sa tranquille maison sise en un coin de Gand,
Le long des
eaux, à la Biloque.
Le soir, autour du feu,
Il aimait les colloques,
Et nul ne parlait mieux.
Il brassait l'hydromel, couleur de flamme et
d'ambre;
Et lorsqu'il dévoilait quelque profond dessein
Devant son fils
ardent et ses calmes voisins,
De grands brocs surchargeaient les tables de
la chambre.
Survint
Et la misère et la ruine et l'effort vain.
Les gros vaisseaux anglais chargés de lourdes laines,
Flandre, ne
cinglaient plus vers tes villes lointaines
Qui regardaient la mer;
Et
tes beaux draps, faits avec l'or des toisons blondes
Ne se dispersaient
plus, par les marchés du monde,
Au bout de l'univers.
L'heure tintait à
tes beffrois, morne et bourrue;
Tisserands et foulons hurlaient, parmi tes
rues,
Ils exigeaient du pain.
Tes grands métiers chômaient; leur vie
était à vendre,
Et ton prince avait fui pour ne plus rien entendre
Des
affres de la faim.
Oh! qu'il naquit dans l'air et la rosée en fête
Le jour élu
Où
Jacques d'Artevelde imposa ton salut!
Un mensonge sauveur illumina sa tête:
Dans le dédale obscur et compliqué des droits
Une raison surgit de te
donner pour roi
Et nouveau souverain et protecteur utile
Edouard trois,
le maître ardent de la grande île.
Et ta cause fut sienne et ton travail reprit.
Alors la joie immense entra dans les esprits.
Avec une fureur
trépidante et farouche,
Sans mesure, terriblement, durant des jours,
La
foule entière, avec ses bras, ses mains, ses bouches,
Darda vers son sauveur
un formidable amour.
O quels reflux soudains en ces cerveaux fébriles!
Des flammes de bonheur incendiaient les villes;
L'allégresse montait
comme un embrasement;
Toutes les tours sonnaient vers les campagnes proches,
Et comme au temps des clairs orgueils, Bruges et Gand
Sautaient vers
l'avenir, dans les bonds de leurs cloches.
Artevelde fut roi,
Roi sans titre, mais roi quand même.
Gloire,
tu fus son sacre et son baptême;
Sa volonté nouait ou dénouait la loi.
Toutes les âmes
A son âme cueillaient leur flamme.
Il était simple,
il était juste, il était craint,
Et les yeux, dans les siens, cherchaient
ceux du destin.
O peuple, il gouverna ta colère apaisée;
Tu fus celui qui le premier
au cours des temps
Contre les vieux pouvoirs vagues et envoûtants
Opposa
nettement sa raison avisée;
Il te refit l'audace; il te refit la foi;
Tu
pus, avec ferveur, disposer de toi-même
Et peut-être sentir quelle force
suprême
Pour s'éveiller dans le futur dormait en toi.
L'orgueil, il le
savait de tes cités rivales
Et les sourdes fureurs de tes métiers entre eux,
Mais il aimait sentir un pouvoir dangereux
Charger et requérir sa
volonté totale.
Les tumultes secrets, mais violents des coeurs,
Longtemps il les
maintint captifs sous son génie;
Les fronts ne sentaient pas régner sa
tyrannie
Ni les torses peser sur eux ses poings vainqueurs.
Sa force
souple avait la peur d'être hautaine.
Pourtant, un jour, là-bas, au loin,
devant Tournay,
Qu'il s'acharna, comme ébloui et fasciné,
A vainement
fixer la victoire incertaine
Et qu'il revint, sans gloire acquise et butin
pris,
Tous doutèrent, soudain, de sa toute puissance.
Et lentement l'âpre et sournoise effervescence,
Qu'il n'étouffa
jamais au tréfonds des esprits,
Grandit dans les cités qui se disaient
serviles.
Termonde, Alost, Courtrai, Grammont, toutes les villes
Secouèrent soudain l'autorité de Gand.
Comme jadis, au temps de la Grèce
superbe,
Ce fut, sous un grand vent de vouloirs arrogants,
Contre la
fleur de choix, les révoltes des herbes.
Et la Flandre ploya, saigna, traîna
son deuil
Et chut, le front chargé d'un trop nombreux orgueil.
Heures sombres! mais qui furent encore plus sombres,
Quand la cité
qu'on jalousait,
Gand lui-même se dépeçait,
A coups d'ongle, dans
l'ombre.
Ses deux métiers, tisserands et foulons,
Sentant sur eux
souffler les aquilons
De leurs rages, de jour en jour, accrues,
Se
provoquaient, le long des rues,
Et s'attaquaient autour des ponts, au pied
des tours.
La nuit retentissait du choc de leurs querelles
Et quand
l'aube glissait à travers les ruelles,
Des mares de sang noir caillaient aux
carrefours.
Haletante, tragique, horrible et carnassière,
La victoire resta aux
mains des tisserands;
Les foulons lourds virent la mort coucher leurs rangs
L'arbre de leur orgueil tomba dans la poussière;
Ils étaient les
rameaux; Artevelde le tronc.
O quel écroulement jetant à bas sa cause,
Et quel brusque danger environnant son front,
Quand seul, la nuit,
l'oreille à sa fenêtre close,
Les poings serrés, il s'acharnait à écouter
Rugir vers lui, du fond rageur de sa cité,
Les ruts de la folie et de la
cruauté.
On le tua, à l'heure où les tours étaient rouges
Et comme en feu, de
loin en loin, sous le couchant.
Des cris, des poings levés, des menaces, des
chants
Jaillis des cours,des ruelles, des quais, des bouges,
Roulaient
comme un tonnerre et assaillaient la nuit.
Le vent se soulevait comme un
voile de bruit.
Coeurs tragiques,fiévreux et haletants dans l'ombre,
Là-haut, sans qu'on les vît, battaient les tocsins sombres.
Des mégères
passaient aux bras de leurs soudards.
La foule ivre avait saisi les
étendards.
Des tisserands parlaient au peuple, sous les porches,
Leurs
gestes grandissaient dans la lueur des torches.
La ville était comme un
bassin géant qui bout
Et qui répand les vengeances et les colères,
Et ce
torride amas de rages populaires
Montait battre le seuil d'Artevelde --
debout.
Il était là, le front tourné vers la marée
De ses âmes, par sa
présence exaspérées.
Son verbe était sans crainte et clair comme autrefois;
Rien ne fêlait le bourdon lourd qu'était sa voix;
La Flandre et sa
grandeur et sa beauté perdues
Chaviraient aux remous de ses phrases tordues.
Son oeil cherchait à voir au fond des autres yeux
La suprême lueur des
souvenirs de feu.
Ses paroles douaient d'orgueil et de mémoire
Ce peuple
au coeur trop haut pour abolir sa gloire,
Et lentement, il l'eût vaincu, et
reconquis,
Si tout à coup, un savetier, Thomas Denis,
Voyant se diviser
les foules incertaines,
Et redoutant qu'Artevelde ne les domptât,
Ne
l'eût frappé d'un large et soudain coutelas
A la tête, comme un éclair
foudroie un chêne.
Oh! ce soir de Juillet où le tribun mourut,
Soleil de Flandre? en
avez-vous gardé mémoire?
Les hommes d'aujourd'hui ont rebâti sa gloire.
Car le monde changea quand son front disparut.
***
LE TEMERAIRE
I
L'âme du Téméraire était une forêt
Pleine d'arbres géants et de
fourrés secrets
Où se croisaient de grands chemins tracés sans règles.
Mais par-dessus volaient, jusqu'au soleil, les aigles;
L'impatience éperonnait sa volonté.
Il fermentait d'orgueil et
d'intrépidité.
Le monde, il l'eût voulu tailler, à coups de glaive,
D'après l'image en or que lui sculptait son rêve.
Il était comte et duc; bientôt il serait roi.
Entre ses mains
veillaient les plus hautains des droits.
Sa femme était d'York: nul ne
pouvait répondre
Qu'un jour il ne serait maître et seigneur dans Londres.
Sa fille unique, il l'accordait à l'empereur;
L'empire entier
tremblait quand passait sa fureur;
Son geste énorme et lourd entraînait dans
sa voie
Naples, Milan, Turin, Venise et la Savoie.
La Flandre était son bien, la Flandre et les trésors
Et les villes
debout dans le faste et dans l'or.
Le soleil caressait ses bannières pâmées;
Les pays se doraient de ses moissons d'armées.
Et seul il se dressait, dans sa fièvre, la nuit,
Ivre d'avoir
l'Europe et l'avenir à lui.
II
Pourtant quelqu'un parut -- Louis onze de France --
Qui fortement
barra ce torrent d'espérances.
Il vivait de silence actif. Il était roi.
Il méprisait l'orgueil et
la pompe et l'arroi;
Son âme solitaire, embusquée et subtile,
Dardait sa
volonté infiniment ductile.
Vers les trames les plus fortes il dirigeait,
Adroitement, les fins
ciseaux de ses projets,
Coupant les fils serrés, tranchant les noeuds
tenaces
Des plus fermes accords, des plus larges menaces.
Il était miel et glu avant d'être poison;
Chacun de ses palais se
creusait en prison.
Quand il buvait la vie à coupe ardente et pleine,
Sa
lèvre, au lieu d'amour, y dégustait la haine.
A la chandelle, au soir, sur un siège de bois,
Il parlait de son
bien, certes, comme un bourgeois;
Et plus qu'aucun des rois que les gloires
fleuronnent,
Ses yeux s'hallucinaient des feux de sa couronne.
Il était grand, sans le clamer sous le soleil,
Sans le crier au
monde, en ces buccins vermeils
Qui sonnaient, dans les soirs de viol et de
guerre,
La renommée en or et sang du Téméraire.
III
Il fut long leur duel:, Louis fut le vainqueur.
La rage les mordait
également au coeur;
Le duc brassait l'argent et ses bandes picardes
Faisaient trembler le sol du bruit de leurs bombardes.
Et ses reîtres trapus et ses larges soudards
Se ruaient vers sa
gloire -- et ses lourds étendards
Couvraient au gré des vents, comme d'une
aile altière,
Coleone et Campo-Basso, ses condottières.
Il combattait lui-même et méprisait les biais.
Le roi, toujours
absent, rusait et louvoyait,
Usant de mots subtils et de belles harangues,
Et ses armes étaient sa malice et sa langue.
Partout où guerroyait le duc de pourpre et d'or,
Il lui créait de
l'Est à l'Ouest, du Sud au Nord,
Mille ennemis soudains, plus drus que les
épeautres:
Toujours sa guerre à lui fut la guerre des autres.
Et quand Charles, traqué par tous, hurlant et fou,
En Lorraine, tomba
et fut mangé des loups,
Les crocs qui le mordaient, dans la neige et les
ronces,
Montraient l'acharnement des dents de Louis onze.
IV
Granson, Morat, Nancy, vos monts et vos murailles
Ont entendu monter
les trois cris mortuaires
Autour des triples funérailles
Du Téméraire;
Vous l'avez vu, dans les vallons, parmi les rocs,
Contre les montagnards
ligués, pousser les blocs
Rouges, mouvants et acérés
De ses carrés;
Vous l'avez vu pleurant d'orgueil, grinçant de rage,
Mais n'ayant rien
perdu du feu de son courage,
Avec ses bandes en déroute
Fuir par les
routes;
Vous l'avez vu enfin déchu, mais resté droit
Jusques au bout,
dans sa folie et dans sa foi,
Jetant sa vie aux dés du sort,
Vouloir sa
mort;
Mais, quel que fût l'éclair brutal qui l'abattit,
Ce duc aux mains
de fer, au torse de granit,
Avant de s'écrouler, comme un pan de montagne,
Avait, quand même, à coups de volonté, bâti,
Entre la France ardente et
la grave Allemagne,
Jusques à fleur de sol, notre pays.
***
LES VAN EYCK
L'or migrateur qui passe où s'exalte la force
Avait choisi jadis, en
son vol arrogant,
Pour double colombier glorieux, Bruge et Gand,
Dont
les beffrois dressaient, au grand soleil, leurs torses.
Les deux cités dardaient un pouvoir inégal,
Mais un égal orgueil vers
l'avenir splendide,
Comme les deux Van Eyck -- vastes cerveaux candides --
Dressaient d'un double effort leur art théologal.
Ce dont l'âme rêvait devant les tabernacles,
Ce que la foi montrait
de ciel aux yeux humains,
Ils l'ordonnaient, patiemment, avec leurs mains,
Pour que leur oeuvre fût comme un calme miracle.
La claire vision des paradis nouveaux,
Ils l'évoquaient en un
tranquille paysage;
Ils le peuplaient de beaux et solennels visages
Tournés vers la splendeur et la paix de l'agneau.
Les douces fleurs poussaient dans le tapis de l'herbe;
De petits bois
montaient naïfs et recueillis:
C'était la Flandre, avec ses prés et ses
taillis
Et son large horizon ceint de clochers superbes.
Au milieu, sur un tertre ornementé, l'autel.
Le Dieu y répandait son
sang dans un calice
Et s'entourait des signes noirs de son supplice:
Lance, colonne, croix et l'éponge de fiel.
Et vers ce deuil offert comme un banquet de fête
A la faim de
l'extase, à la soif de la foi,
Les martyrs, les héros, les cent vierges, les
rois,
Les ermites, les paladins et les prophètes,
Toute l'humanité des temps chrétiens marchait.
Ils arrivaient du fond
miraculeux des âges,
Ayant, cueilli la palme aux chemins du voyage,
Et
sur leurs fronts brillaient les feux du Paraclet.
Et, tout en haut, régnaient dans l'or du polyptique,
Dieu le Père,
Marie et Jean le précurseur,
Traçant dévotement, avec calme et douceur,
De lents gestes sacrés, puissants et didactiques.
Et les anges chantaient dans l'air chaste et pieux,
Tandis qu'Eve et
qu'Adam, debout chacun dans l'ombre,
Sentaient peser sur eux leur faute
ardente et sombre,
Dont le rachat se célébrait devant leurs yeux.
Ainsi la claire et tendre et divine légende,
Avec ses fleurs de sang,
d'ardeur et de pitié,
Déroulait son humaine et divine beauté
Parmi les
prés, les bois, les ravins et les landes.
Comme un grand livre peint et largement ouvert,
Elle enfermait en ses
pages rouges ou blondes
Et dans ses textes d'or quatre mille ans du monde:
Tout le rêve de l'homme en proie à l'univers.
L'oeuvre dardait dans l'art une clarté suprême,
Comme celle du Dante
à Florence, là-bas,
Mais cette fois deux noms flamands brillaient, au bas
Du grandiose et pur et merveilleux poème.
***
LE BANQUET DES GUEUX
La joie
Des yeux qui voient
S'emplir, jusques aux bords,
Les
hanaps d'or
Illuminait tous les visages;
On se sentait unis; on se
rêvait vainqueurs.
La bonne et joviale humeur
Passait
Du front
ardent des fous au front grave des sages,
Mais, néanmoins, il se mêlait
Au bruit entrechoqué des coupes,
Tels mots soudains qui s'en allaient,
De groupe en groupe,
Braises en feu, brûler les coeurs.
L'heure était grave; elle angoissait les consciences.
L'oblique et
louche et souterraine défiance
Se glissait dans le peuple et atteignait les
rois.
Comme un mur foudroyé se divisait la foi.
Deux grands fleuves
sourdaient de la même montagne;
Rome avait pour garant latin le roi
d'Espagne,
Tandis qu'au Nord, ceux qui pesaient sur l'ordre humain
Défendaient tous Martin Luther, moine germain.
Les convives causaient, heureux les uns des autres;
Certains des plus
ardents s'improvisaient apôtres,
Et, pour prouver leur droit, se réclamaient
de Dieu.
Les uns raillaient à voix haute Philippe II;
Ils se moquaient
de ses bûchers expiatoires,
Trônes de blème effroi, trônes de piété noire
Qu'il allumait, sinistrement, autour du sien.
D'aucuns lui refusaient
jusqu'au nom de chrétien.
Au lieu de les sauver, il affolait les âmes.
Son pouvoir était tel qu'un grand drapeau de flammes
Qui frôlerait de
ville en bourg, chaque maison,
Jusques au soir, où brûlerait tout l'horizon.
Le comte de Mansfeld regardait la lumière
Grouper en un faisceau
d'argent
Les clartés de son verre;
Il pressentait combien l'accord était
urgent:
Et de sa lèvre ferme il disait la louange
Et la force secrète et
le prestige étrange
Et les dons souverains de Guillaume d'Orange.
Et les bons mots croisaient les quolibets
De l'un à l'autre bout des
tables;
Et l'on jouait, vaillamment, entre cadets,
Du gobelet;
Oh!
leur rire âpre et franc, et leur verve indomptable,
Et leur soudaine joie à
prononcer le nom
Victorieux et redoutable
De Lamoral, comte d'Egmont!
On s'exaltait ainsi et la vie était fière.
De prestes échansons
passaient, le bras orné
De la sveltesse en col de cygne des aiguières;
Les désirs fous cavalcadaient éperonnés;
La table étincelait sous des
lustres de joie,
Les plats unis et clairs miraient les hanaps tors,
Et
les pourpoints de vair et les manches de soie,
Et les mains au sang bleu
dont les bagues chatoient
Se remuaient dans l'or.
Alors,
Au moment où l'entente était à tel point chaude
Qu'on se
fût ligué, fût-ce contre le soleil,
Le comte Henri de Bréderode,
Frappant trois coups subits sur un plateau vermeil,
Donna l'éveil
A
ses valets épars qui comprirent son ordre.
Et tout à coup, dans le désordre
Des soucoupes d'argent et des buires
d'émail,
Sur la nappe où stagnaient des lueurs de vitrail,
A travers
l'apparat des feux et des vaisselles
Fut projeté, en ribambelle,
Un tas
de pots, un tas d'écuelles
Que des mains de seigneur, gaîment, se
disputaient.
Parmi les plus hardis, Bréderode prit place,
Et revêtant l'humble
besace,
Et desséchant son broc fruste et rugueux
D'un trait:
«Puisqu'ils nous ont jeté ce mot comme un outrage,
Nous serons tous,
dit-il superbement, des gueux;
Des gueux d'orgueil, des gueux de rage,
Des gueux.»
Et le mot ricocha soudain, de bouche en bouche.
On ne sait quel
éclair, quelle flamme farouche
Il portait comme aigrette, en son rapide
envol.
Il paraissait pauvre et vaillant, tragique et fol;
Les plus
graves seigneurs l'acceptaient comme une arme,
Les plus hautement fiers y
découvraient un charme,
On eût dit qu'il comblait leurs voeux et leurs
souhaits;
Il était la bravade unie à la surprise
Et quelques-uns déjà le
mêlaient aux devises
Que leur esprit railleur et violent cherchait.
On
se serrait les mains en de brusques étreintes;
On prodiguait les sarcasmes
et les serments,
Les coeurs se fleurissaient de rouges dévoûments,
Et
les âmes se dévoilaient belles, sans crainte;
Et le pain et le sel se
mélangeaient au vin.
Certains mots s'envolaient qui ne voulaient rien dire,
Mais la fièvre était haute et large le délire,
Tous comprenaient que
rien ne se faisait en vain
En cette heure de jeune et terrible folie;
Qu'ensemble ils le tordaient, le noeud serrant leur sort,
Et que tous
ayant bu les superbes vins forts,
Chacun en sablerait, jusques devant la
mort,
La lie.
Et tandis que le soir d'un avril orageux
Avec ses bras d'éclair
enveloppait Bruxelles,
Et que leurs voix criaient, mâles et fraternelles,
Criaient toujours, criaient encor «Vivent les Gueux!»
Dans la Castille,
au coeur de ses pays serviles,
Philippe Deux se préparait au sac des villes.
La terrasse était haute où son ennui errait;
A son signe, les bûchers
d'or s'allumeraient;
Et, penché dans le vide, il semblait voir leur cendre
Se disperser déjà aux vents rageurs de Flandre.
***
VESALE
A Paul Heger.
A qui vous regardait baller, de large en long,
Baller au vent, sur la
montagne des Sablons,
A qui, de loin, vous regardait,
Pauvres pendus
hagards et contrefaits,
Avec des vers blottis au creux de vos aisselles,
Votre danse sinistre, à reculons,
Semblant frôler du bout de ses talons,
Clochers, beffrois, tourelles,
Que projetait aux cieux, du fond de son
vallon,
Bruxelles.
Montaient vers vous de lointaines huées,
Et le tumulte roux des
farouches nuées,
Loques d'automne et funèbres lambeaux;
Et la haine
toujours et jamais la clémence,
Et les vols tournoyant, en couronnes
immenses,
Des freux et des corbeaux.
Vous vous dressiez, là-haut, comme des dédicaces
A la reine des
Espagnes noires, la mort,
Et nul ne se serait enquis de votre sort,
Ni
du morne délabrement de vos carcasses,
S'il ne s'était trouvé, dans la ville
d'en bas,
Quelque étrange cerveau d'homme songeur et las,
Qui s'en
venait scruter, parmi vos pourritures,
L'énigme encor serrée aux joints de
vos structures.
Vésale était cet homme, et rien, ni la frayeur
Dont les ailes du soir
emplissaient l'étendue,
Ni le rire large ou sournois des fossoyeurs,
Ni
les grappes de vers à vos torses pendues,
Ni vos crânes verdis, ni vos pieds
blanchissants,
Ni vos deux yeux pareils à des caillots de sang,
Rien
n'arrêta jamais sa rude patience
A pénétrer jusques au fond de votre horreur
Pour en tirer les ors cachés de sa science.
Son regard était net, sa main prompte, mais sûre;
Il enfonçait sa
torche au trou d'une blessure;
Il disséquait, la nuit, sans hâte et sans
erreur.
Ceux qui passaient sous sa fenêtre ardente
Ignoraient tous
quelle oeuvre fécondante,
Grâce à lui seul, la Flandre élaborait
Et quel
arbre géant, dans la forêt
Farouche et maigre encor des certitudes,
Tenacement son effort clair régénérait.
Lui seul cherchait; tous les
autres couvaient l'étude
En des livres rongés par les rats et le temps;
Leur cerveau était clos et leur esprit battant
Au tambour creux des
rengaines sonores:
Gallien n'est plus qu'un nom dont Pergame s'honore,
Jamais il ne scruta les fils ni les réseaux,
Qui dans le coeur humain
relient entre eux les os.
L'animal seul le tint penché sur son mystère,
Si bien que le feu d'or que Vésale brandit,
Large, puissant, serein,
autoritaire,
Malgré l'âpre menace et l'inepte interdit,
Se nourrissait
d'ardeur immanente et nouvelle,
Et jaillissait et bondissait,
Uniquement,
Du merveilleux embrasement
De sa cervelle.
Ainsi s'inaugura le savoir net et clair.
L'homme ne bougeait plus en
sa maison de chair
Qu'on ne vît se mouvoir les noeuds et les jointures
Souples de sa flexible et forte architecture.
Le squelette qui
déchaînait le branle-bas
Heurts, chocs, danses et sauts -- des grotesques
sabbats
Fut instauré, splendide et blanc, dans la lumière;
Nul ne le
rabaissait à sa hideur première.
L'art, qui l'étudiait en sa complexité,
Exprima tout à coup son occulte beauté
En des marbres marchant, sous de
grands cieux en flammes;
Et le grand Florentin, Michel-Ange, sombre âme,
N'aurait certes tordu, entre ses vastes mains,
Avec un tel excès, tout
le tumulte humain,
Rué en bonds et vols et meutes colossales,
S'il
n'avait eu d'abord, pour éclaireur, Vésale.
Oh! le vent rude et sain des pensers énergiques
Qui secouait alors
les branches du destin!
Oh! la neuve clarté du jour à son matin!
Vésale
en prodiguait au loin, de ville en ville,
Les feux à des cerveaux timides et
serviles.
Il était guérisseur de peuples et de rois;
Sa gloire ample
montait pareil à un charroi
De fleurs et de moissons sur de hautes
montagnes;
Il enfiévrait la France, il étonnait l'Espagne;
Sa méthode
s'affermissait comme un donjon
Massif et droit, dans un pays de lourde
brume.
Il ne s'appuyait point sur un peuple de joncs.
Les yeux pouvaient
saisir ce qu'il affirmait: être;
Aucun faux jour ne glissait par sa fenêtre.
Bologne le conquit à son enseignement
Multiple et clair -- tels les
astres au firmament. --
Et quand plus tard, en la même Italie,
En les
villes de France et d'Espagne, s'en vint,
Comme un charmeur, comme un devin,
Pareil à quelque fraîche et soudaine embellie,
Triomphal et princier,
héroïque et gourmand,
Rubens! il conduisit son art, de joute en joute,
Par les mêmes chemins et les mêmes grand'routes
Qu'avait déjà sacrés le
haut savoir flamand.
***
RUBENS
I
Ton art énorme est tel qu'un débordant jardin
-- Feuillages d'or,
buissons en sang, taillis de flamme --
D'où surgissent, d'entre les fleurs
rouges, tes femmes
Tendant leur corps massif vers les désirs soudains.
Et s'exaltant et se mêlant, larges et blondes,
Au cortège des
Aegipans et des Sylvains
Et du compact Silène enflé d'ombre et de vin
Dont les pas inégaux battent le sol du monde.
Oh! leurs bouquets de chair, leurs guirlandes de bras,
Leurs flancs
fermes et clairs comme de grands fruits lisses
Et le pavois bombé des
ventres et des cuisses
Et l'or torrentiel des crins sur leurs dos gras!
Que tu peignes les amazones des légendes,
Ou les reines, ou les
saintes des paradis,
Toutes ont pris leur part de volupté, jadis,
Dans
la balourde et formidable sarabande.
Le rut universel que la terre dardait
Du fond de ses forêts au vent
du soir pamées
A ses tisons rôdeurs les avait allumées
En ses taillis
profonds ou ses antres secrets.
Et tes bourreaux et tes martyrs et ton Dieu même
Semblent fleuris de
sang, et leurs muscles tordus
Sont des grappes de force à leurs gibets
pendus
Sous un ouragan fou de pleurs et de blasphèmes.
Si bien que grossissant la vie, et l'ameutant
Du grand tumulte clair
des couleurs et des lignes,
Tu fais ce que jamais tes émules insignes
N'avaient osé faire ou rêver, avant ton temps.
Oh! le dompteur de joie épaisse, ardente et saine,
Oh! l'ivrogne
géant du colossal festin
Où circulaient les coupes d'or du vieux destin
Serrant en leurs parois toute l'ivresse humaine.
Ta bouche sensuelle et gourmande, d'un trait,
Avec un cri profond les
a toutes vidées,
Et les oeuvres naissaient du flux montant d'idées
Que
ces vins éternels vers ton cerveau jetaient.
II
Tu es celui -- le tard venu -- parmi les maîtres
Qui d'une prompte
main, mais d'un fervent regard,
D'abord demande à tous une fleur de leur art
Pour qu'en ton oeuvre à toi tout l'art puisse apparaître.
Mais si tu prends, c'est pour donner plus largement:
Aux horizons
pleins de roses que tu dévastes,
Lorsque tu t'es conquis enfin, ton geste
vaste
Soudain, au lieu de fleurs, allume un firmament.
Les rois aiment ton goût de richesse ordonnée.
Tu l'imposes puissant,
replet, fouillé, profond
Et Versailles le tord encor en ses plafonds
Où
sont peintes, lauriers au front, les Destinées.
Il déborde, il perdure excessif et charmant:
Il s'installe, parmi les
bois et les terrasses,
Et les femmes de joie, élégantes et grasses,
En
instruisent Watteau, au bras de leurs amants.
Et te voici parti vers les Londres funèbres,
En des palais obscurs
dont a peur le soleil,
Pour y fixer cet art triomphal et vermeil
Comme
une vigne d'or sur des murs de ténèbres.
Et quand tu t'en reviens vers ta vieille cité,
Le front déjà marqué
par le destin suprême,
Nul ne peut plus douter que tu ne sois toi-même
L'infaillible ouvrier de ton éternité.
III
Alors la gloire entière est ton bien et ta proie,
Tu la domptes, tu
la lèches, et tu la mords;
Jamais un tel amour n'a angoissé la mort
Ni
tant de violence enfanté de la joie.
Tu rentres comme un roi en ta large maison.
Toute la Flandre est
tienne, ainsi qu'est tien le monde;
Tu lui prends pour l'aimer sa fille la
plus blonde
Dont le nom est doré comme un flot de moisson.
Tu ressuscites tout: l'Empyrée et l'Abîme;
Et les anges, pareils à
des thyrses d'éclairs;
Et les monstres aigus, rongeant les blocs de fer;
Et tout au loin, là-bas, les Golgothas sublimes;
Et l'Olympe et les Dieux, et la Vierge et les Saints;
L'Idylle ou la
bataille atroce et pantelante;
Les eaux, le sol les monts, les forêts
violentes
Et la force tordue en chaque espoir humain.
Ton grand rêve exalté est comme un incendie
Où tes mains saisiraient
des torches pour pinceaux
Et capteraient la vie immense en des réseaux
De feux enveloppants et de flammes brandies.
Que t'importe qu'aux horizons fous et hagards,
Tel autre nom, jadis
fameux et clair, s'efface.
Pour toi, c'est à jamais que le temps et l'espace
Retentissent des bonds dont les troua ton art.
Conservateur fougueux de ta force première,
Rien ne te fut ruine, ou
chute, ou désaveu;
Toujours tu es resté trop sûrement un Dieu
Pour que
la Mort, un jour, éteigne ta lumière.
Et tu dors à Saint-Jacque, au bruit des lourds bourdons;
Et sur ta
dalle unie ainsi qu'une palette,
Un vitrail, criblé d'or et de soleil,
projette
Encor des tons pareils à de rouges brandons.
***
DEUX SIECLES
XVIIe - XVIIIe.
Voici les temps venir où deux siècles d'histoire
Rongent au coeur
d'un peuple et la force et la gloire,
Si bien qu'au long de tant de jours,
il n'a vécu
Que de la vie étroite et sourde des vaincus.
Pourtant l'Espagne avait porté jusqu'en nos âmes
Sa torche rouge,
avec un tel acharnement,
Elle avait élevé de tels monceaux de flammes
Au
c¦ur de nos cités, vers le vieux firmament;
firmament;
Tant de simples
héros, devant leurs bourreaux ivres
Avaient toisé la mort de leurs regards
profonds,
Et telle était la haine en feu, sous tous les fronts,
Qu'à
défaut de grandeur on aurait pu en vivre.
Mais l'Escaut était mort, d'Anvers jusqu'à la mer:
Les villes
languissaient auprès des vastes landes;
L'effort âpre et tendu, le travail
large et clair,
Qui sont le bel orgueil de la santé flamande,
Se
corrodaient ainsi que des leviers cassés.
Les jours se succédaient sans
gains et sans récoltes,
Et sur l'énorme amas des vieux espoirs lassés
Les bras laissaient dormir les poings de la révolte!
Soudain passa la guerre et ses carnages fous:
Les grand'routes
sonnaient de l'un à l'autre bout
Du pas myriadaire et compact des armées;
Les fermes rougeoyaient dans le soir, allumées;
Du sang éclaboussait les
murailles des bourgs;
L'Europe se battait chez nous, étant chez elle,
Et
l'on n'entendait plus que la plainte éternelle
Et vaine immensément des
cloches dans nos tour.
Aerschot et ses sablons, Graveline et ses dunes,
Et les monts d'Audenarde et les champs de Menin,
Toute la Flandre eut à
subir l'affre et la faim
Et les couteaux aigus de la mâle fortune.
Oh!
ses plaines en friche et ses cités en feu!
Un jour, aux bords tournants de
la Senne engourdie,
On vit flamber Bruxelle et jusqu'au grand ciel bleu
Se soulever les bonds fougueux de l'incendie.
Tout se voilait: les murs
et les façades d'or
Et le sommet de pierre où combattait l'archange,
Et
sous les pignons chus en des amas de fange,
Les feux aux mille dents
mordaient le sol encor.
Et néanmoins, même en ce deuil, même à cette heure
De torpide
existence et d'angoisse majeure,
On ne sait quelle ardente et sourde
activité
Bandait encor vers l'avenir les volontés;
Puisque les Aigles
d'or dont s'illustre l'Empire
N'osaient voler vers l'Ouest pour protéger
l'Escaut,
C'étaient d'Ostende et de son port et de ses eaux
Que s'en
allaient vers l'Orient les blancs navires.
Ils partaient pour la Chine et
touchaient Malabar;
Les mousses étaient fiers, les marins semblaient ivres
D'être au loin, n'importe où, sur la mer, et de vivre
Libres et fous,
avec les mâts comme étendards.
Bien plus. Quand les âmes, étaient à tel point viles
Que tout, même
le vent qui inclinait les fronts,
Semblait leur enseigner l'attitude
servile,
Quelques hommes du moins secouèrent l'affront
Et, retrempant le
droit dans les vieilles franchises,
Avec leurs mains en sang le maintinrent
debout.
Eux seuls, en ces temps gris de molle abâtardise,
Ont pu carrer
un torse où brûle un coeur qui bout,
Et le jour de leur mort sur la place
âpre et morne,
-- Leur doyen Anneessens criant son droit très haut --
Mourir comme vous deux, comtes d'Egmont et d'Hornes,
Superbement, en
dominant leur échafaud.
Enfin, lorsque l'on crut qu'il n'était plus personne
D'assez maître
de son orgueil et de ses bras
Pour secouer les jougs et les jeter à bas,
La révolte bondit des terres brabançonnes,
Faisant trembler le sol
jusqu'au bout du pays;
Plus tard encor, ceux des sablons mauves et gris,
Ceux des marais pâles et roux de la Campine
Opposèrent leur rage aux
rages jacobines
Et, lourdement, avec leur pique, avec leur faulx,
Avec
leur Dieu planté dans leur coeur volontaire,
En s'acharnant pour leur foyer
et pour leur terre
Furent sans le savoir, des saints et des héros.
Ainsi, bien que la mort frôlât d'une aile sombre
Les ors que les
beffrois dardaient, même en son ombre,
Quelques brusques sursauts, quelques
grondements sourds,
Se propageant au loin jusqu'aux plaines perdues,
Chargeaient les quatre vents de dire à l'étendue
Que la Flandre, dans
son tombeau, vivait toujours.
***
LA LYS
A M. et à Mme Georges Decraene.
Lys tranquille, Lys douce et lente,
Dont le vent berce, aux bords,
les herbes et les plantes,
Vous entourez nos champs et nos hameaux, là-bas,
De mille et mille méandres,
Pour mieux tenir serrée, entre vos bras,
La Flandre.
Et vous allez et revenez,
Sans angoisse et sans marée,
Automne,
hiver, été, printemps;
Et vous avez toujours le temps,
Comme les gens de
nos contrées.
Et votre cours s'en va vers les pauvres maisons
Et les hauts clochers
blancs, dont les quatre abat-sons
Jettent vers le jour proche
Chaque
matin, la voix des cloches;
Et les fermes et les jardins et les prés roux,
Dont vous baignez le bout,
Possèdent tous, pour venir jusqu'à vous,
Un escalier fait dans la terre;
Et servantes et lavandières
En
descendent les vacillants degrés de pierre,
Et l'on entend leurs voix
chanter de clos en clos,
Et retentir, soudain, dans les hameaux,
L'écho,
Quand le bruit flasque et reversé de seaux
Tombe dans l'eau.
Sur vos digues, tranquillement, au pied des saules,
Un vieux pêcheur
têtu maintient, droite, sa gaule,
Bâton d'ombre, fixe et mouvant, sur les
flots clairs;
Des canards blancs, au bec jaune et lustré, s'avancent,
Voguent et tout à coup happent les cressons verts
Qui décorent les bords
sinueux de vos anses.
Et de rares chalands passent en vos lueurs,
De lents et lourds
chalands traînés par les hâleurs,
Dont la corde parfois à vos buissons
s'accroche,
Tandis qu'au gouvernail, qu'il manoeuvre des reins,
Nonchalamment, la pipe aux dents, les mains en poches,
Le batelier
s'appuie et fredonne un refrain.
Lys tranquille et familiale,
On vous adore au fond des bourgs et des
hameaux;
Vous reflétez leurs deuils et côtoyez leurs maux,
Tout comme,
aux temps joyeux,vous mirez dans vos eaux,
Les cortèges, les guirlandes et
les drapeaux
Des kermesses paroissiales.
Et tout au loin, là-bas, entre Deynze et Courtrai,
Avec vos bras, vos
poings, vos mains et vos doigts d'onde
Vous rouissez patiemment le lin
sacré,
Vous, la plus souple ouvrière qui soit au monde;
Et votre obscur
labeur est si mystérieux,
Au fond du lourd limon, de la vase et des cendres,
Que nulle part ailleurs, sous la clarté des cieux,
O Lys! toile n'est
blanche autant qu'en Flandre.
Et vous groupez à vos côtés les humbles gens
Qui travaillent gaîment
sur leurs métiers agiles,
Les fins tissus plus clairs que la neige et
l'argent;
Le tisserand, penché vers ses trames fragiles,
Renoue
adroitement les fils rompus et tors,
Et le soleil qui glisse entre eux sa
clarté nette,
Frappant le va et vient ailé de la navette,
La transforme
au passage en brusque insecte d'or.
Même aux jours noirs de deuil, de péril et de guerre,
Vous vous
fîtes, ô Lys, la sûre auxiliaire
Des vieux bourgeois flamands contre le roi
français;
Vos eaux pour les sauver, inondèrent la plaine,
Et l'armée
enlisa sa vengeance et sa haine
Dans le piège fangeux de vos marais secrets.
Ainsi, Lys héroïque, utile, aimante et sage,
Comme un mouvant
bienfait vous frôlez les maisons,
Et vous vous attardez, en votre long
voyage,
Pour n'oublier personne au fond des horizons.
***
AUJOURD'HUI
Artevelde, les deux Van Eyck, Rubens, Vésale,
-- Eclairs rouges du
geste, ou feux blancs des cerveaux --
Votre orage remplit encor les coeurs
nouveaux
Du tonnerre de vos mémoires colossales.
Les mêmes cieux d'Escaut, dont vous aimiez les ors,
Nous les aimons
aussi, nous n'en aimons point d'autres
Et nous vivons dans nos villes
sombres -- les vôtres --
Au pied des mêmes tours qui vous ont pleurés,
morts.
Nous sommes vous, quand nous voulons, avec rudesse,
Que la Flandre
magnifique prenne sa part
De tout ce qui s'acquiert par l'effort et par
l'art,
Dans l'univers gonflé de gloire et de richesse.
L'immobile fierté de nos beffrois flamands,
Vos yeux, avant nos yeux,
tels soirs, l'ont regardée
Et votre âme et notre âme ont mis la même idée
Dans ces pierres d'orgueil frôlant le firmament.
Aussi, voulons-nous tous que nos cités soient celles
Qui remplissent
de votre souvenir nos coeurs,
Vous qui fîtes sonner si loin, les noms
vainqueurs
De Bruges et de Gand, d'Anvers et de Bruxelles.
Depuis que vous dormez dans notre sol, chez vous,
Le monde
Fut
remué terre par terre, onde par onde,
Dites, sous quels afflux ou quels
remous,
Jusqu'au tréfonds de sa force profonde.
Tout a changé: les ténêbres et les flambeaux.
Les droits et les
devoirs ont fait d'autres faisceaux;
Du sol jusqu'au soleil, une neuve
énergie
Diverge un sang torride, en la vie élargie;
Des usines de fonte
ouvrent, sous le ciel bleu,
Des cratères en flammes et des fleuves en feu;
De rapides vaisseaux, sans rameurs et sans voiles,
La nuit, sur les
flots bleus, étonnent les étoiles;
Tout peuple réveillé se forge une autre
loi;
Autre est le crime, autre est l'orgueil, autres est l'exploit
Et ce
tumulte fou de lutte et de conquêtes
Bruit surtout au coeur des villes, d'où
vous êtes.
Gand formidable, avec ses bras, ses mains, ses doigts,
Avec son corps
ployé sur les métiers logiques
Dresse sous le ciel noir et rouge, l'effort
tragique
De son peuple fiévreux, redoutable et narquois.
Ses tissus
clairs et fins partent vers des contrées
De feu, de flamme et de splendeur
large dorées;
Ses draps profonds et lourds luisent comme autrefois
Dans
les fêtes, les triomphes et les arrois;
Mais mieux qu'aux anciens temps de
rage et de colère,
Sa force organisée et, chaque jour, debout,
Patiemment, mais fermement, impose à tous
Sa volonté rugueuse et ses
voeux populaires.
Les bras des longs canaux que le couchant fait d'or
Serrent près du
beffroi, comme autour d'un refuge,
Toute la gloire ancienne et dolente de
Bruges.
La ville est fière, et douce, et grande par la mort.
Mais
néanmoins, toujours, monte vers la lumière
Le rectiligne élan de sa beauté
guerrière
Et son bourdon réveille un trop vivant écho
Pour éternellement
pleurer sur un tombeau.
Bruges écoute au loin les flots chanter aux grèves
Et Bruges se souvient et veut ressusciter.
Voici le chemin d'eau vers
son port souhaité
Et les vaisseaux d'orgueil pour embarquer son rêve.
Anvers, c'est l'océan dompté et prisonnier
En des bassins de fer, de
grès ou de basalte:
C'est tous les pavillons du monde dont s'exaltent
Les lions d'or, au bout des focs et des huniers;
Anvers, c'est le grand
cri de la Flandre à l'espace,
C'est l'effort qui s'enrage et, chaque an, se
surpasse,
C'est le butin de la montagne et des forêts
Et des mines et
des fleuves pris en des rêts,
C'est la grand'ville où l'âpre Escaut répand
son âme
Et dont rêvent les blonds marins, sous l'équateur,
Quand ils
sifflent, là-bas, le petit air vainqueur
Que chante au pays vert la tour de
Notre-Dame.
Comme un insecte d'or dans le soir rose et clair,
Le feu vibrant
encor aux arcs de ses deux ailes
L'ange, patron hautain, illumine Bruxelles,
De son glaive barrant le ciel comme un éclair.
Depuis bientôt vingt ans,
comme un cri de conquête,
Monte vers lui le coeur véhément des poètes;
Un sculpteur rude et douloureux a confronté
Son oeuvre humaine et neuve
avec l'éternité;
L'art chante, et voit grandir sa force et sa victoire,
Tandis qu'aux flancs des collines, dès le matin,
Dans l'ombre ou le
soleil d'un sinueux jardin,
S'éclairent les vitraux des blancs laboratoires.
Telles, vous demeurez dans le présent debout,
Vous, les quatre cités
de la Flandre vivante,
N'ayant jamais perdu l'orgueil de croire en vous,
Ni d'imposer l'espoir à notre âme fervente.
Vous avez pris pour maître
et souverain le Temps,
Adaptant votre force à ses forces nouvelles,
Accueillant l'avenir, en votre coeur battant,
Et son mystère, en la
clarté de vos cervelles.
Votre vigueur s'affirme, avec ténacité,
Dans le
brasier universel des énergies,
Votre flamme, pour mieux grandir et
s'exalter
Plus que nulle autre, aux vents frondeurs, s'est élargie;
Vous
adorez la lutte ardente, ayant souffert;
Votre oeuvre est patiente, et
néanmoins lyrique;
Soudain, elle a fleuri, au delà de la mer,
Là-bas,
dans les forêts et les brousses d'Afrique,
Sous un aride, hostile et
calcinant soleil;
Villes de Flandre et de Brabant, villes profondes
De
courage secret et de vouloir vermeil,
Votre vie est utile à la splendeur du
monde,
Et ce que vous ferez, et puis ferez encor
D'ardu, de clair, de
grand et d'unique sur terre,
Soit par l'effort multiple ou l'élan solitaire,
Grâce à votre âme écouteuse, sera d'accord
Toujours avec la voix sourde
de vos grands morts.
Artevelde, les deux Van Eyck, Rubens, Vésale,
-- Eclairs du vieux
passé sur l'horizon nouveau --
Comme un orage d'or, vos oeuvres colossales
Grondent, superbement, autour de nos cerveaux.
***
L'ESCAUT
Et celui-ci puissant, compact, pâle et vermeil,
Remue, en ses mains
d'eau, du gel et du soleil;
Et celui-là étale, entre ses rives brunes,
Un jardin sombre et clair pour les jeux de la lune;
Et cet autre se
jette à travers le désert,
Pour suspendre ses flots aux lèvres de la mer;
Et tel autre, dont les lueurs percent les brumes
Et tout à coup
s'allument,
Figure un Wahallah de verre et d'or,
Où des gnomes velus
gardent les vieux trésors.
En Touraine, tel fleuve est un manteau de gloire.
Leurs noms?
L'Oural, l'Oder, le Nil, le Rhin, la Loire.
Gestes de Dieux, cris de héros,
marche de Rois,
Vous les solennisez du bruit de vos exploits.
Leurs
bords sont grands de votre orgueil; des palais vastes
Y soulèvent jusques
aux nuages leur faste.
Tous sont guerriers: des couronnes cruelles
S'y
reflètent -- tours, burgs, donjons et citadelles --
Dont les grands murs
unis sont pareils aux linceuls,
Il n'est qu'un fleuve, un seul,
Qui mêle
au déploiement de ses méandres
Mieux que de la grandeur et de la cruauté,
Et celui-là se voue au peuple -- et aux cités
Où vit, travaille et se
redresse encor, la Flandre!
Tu es doux ou rugueux, paisible ou arrogant,
Escaut des Nords --
vagues pâles et verts rivages --
Route du vent et du soleil, cirque sauvage
Où se cabre l'étalon noir des ouragans,
Où l'hiver blanc s'accoude à des
glaçons torpides,
Où l'été luit dans l'or des facettes rapides
Que
remuaient les bras nerveux de tes courants.
T'ai-je adoré durant ma prime enfance!
Surtout alors qu'on me faisait
défense
De manier
Voile ou rames de marinier,
Et de rôder parmi tes
barques mal gardées.
Les plus belles idées
Qui réchauffent mon front,
Tu me les a données:
Ce qu'est l'espace immense et l'horizon profond,
Ce qu'est le temps et ses heures bien mesurées,
Au va-et-vient de tes
marées,
Je l'ai appris par ta grandeur.
Mes yeux ont pu cueillir les
fleurs trémières
Des plus rouges lumières,
Dans les plaines de ta
splendeur.
Tes brouillards roux et farouches furent les tentes
Où
s'abrita la douleur haletante
Dont j'ai longtemps, pour ma gloire, souffert;
Tes flots ont ameuté, de leurs rythmes, mes vers;
Tu m'as pétri le
corps, tu m'as exalté l'âme;
Tes tempêtes, tes vents, tes courants forts,
tes flammes,
Ont traversé comme un crible, ma chair;
Tu m'as trempé, tel
un acier qu'on forge,
Mon être est tien, et quand ma voix
Te nomme, un
brusque et violent émoi
M'angoisse et me serre la gorge.
Escaut,
Sauvage et bel Escaut,
Tout l'incendie
De ma jeunesse endurante et
brandie,
Tu l'as épanoui:
Aussi,
Le jour que m'abattra le sort,
C'est dans ton sol, c'est sur tes bords,
Qu'on cachera mon corps,
Pour te sentir, même à travers la mort, encor!
Je sais ta gloire Escaut, violente ou sereine:
Jadis, quand la louve
romaine
Mordait le monde au coeur,
La mâchoire de sa fureur,
Dans
les plaines que tu protèges
N'eut à broyer que pluie et boue, que vent et
neige,
Et tes hommes libres et francs,
De loin en loin, du haut des
barques,
Lui laissèrent à coups de javelots la marque
De leur courage,
au long des flancs.
Une brume, longtemps, pesa sur ton histoire:
Bruges, Ypres et Gand
règnent avant Anvers.
Mais aussitôt que ta cité monte, sa gloire
Jette
ton nom marin aux vents de l'univers.
Tu es le fleuve immense aux larges quais, où trônent
Les banquiers de
la ville et les marchands du port;
Et tous les pavillons majestueux des
nords
Mirent leurs blasons d'or dans l'or de tes eaux jaunes.
On construit ton clocher; et ses tonnants bourdons
Livrent bientôt
dans l'air leur bataille de sons;
Il monte, et chante, et règne, et célèbre
sa vierge,
Droit comme un cri, beau comme un mât, clair comme un cierge.
Tes navires chargés de seigle et de froment
Semblent de lourds
greniers d'abondance dorée,
Qui vont, sous le soleil et sous le firmament,
Nourrir la terre avec le pain de tes contrées.
Le lin qu'on file à tes foyers, le chanvre vert
Qu'on travaille en
tes bourgs, sont devenus la toile
Dont sont faites, de l'Est à l'Ouest,
toutes les voiles
Qui, la poitrine au vent, partent dompter la mer.
Tu es le nourricier qui enseigne l'audace;
Tes fils sont paysans ou
matelots, ils sont
Balourds, mais forts; âpres mais sûrs; lents mais
tenaces:
L'aventure n'est que l'élan de leur raison.
Et ta ville grandit, toujours, encor: ses Hanses
Remuent l'or
fermentant en leur géant brassin;
Voici qu'elle a vaincu Venise, et sa main
tient
Les fortunes du monde, au creux de ses balances.
Eclat suprême et long frisson de son orgueil.
Quand tout à coup
Depuis sa tour qui prie et son havre qui bout,
Jusque sur ses campagnes
Et sur leurs toits, et sur leurs seuils,
Passe le geste fou
Et s'étend l'ombre au loin de Philippe d'Espagne.
O fleuve Escaut, de quel recul géant,
Vers l'Océan,
Ont dû sauter
tes ondes,
Quand s'est rué vers ta splendeur calme, et profonde,
Tout un
torrent féroce et bondissant
De sang ?
La belle gloire a déserté tes rives;
Et tes espoirs ont tout à coup
sombré,
-- Larges bateaux désemparés --
L'un après l'autre, à la dérive.
Un soir mortel sur tes vagues s'est épandu.
Au long des ports qui
dominent tes plaines,
On t'a chargé de chaînes,
On t'a flétri, on t'a
vendu.
Oh! le désert de tes lourds flots amers!
Quand plus aucune grande
voile
De toile,
Partie avec orgueil
Des vagues d'or qui allument ton
seuil,
Ne cingla vers la mer!
Hélas! qu'il te fallut longtemps attendre
Avant qu'un cri ne soulevât
tes Flandres,
Si farouches jadis pour soutenir leurs droits.
Escaut, tu
n'étais plus qu'une meute captive
De flots hurlants entre deux rives,
Dont trafiquaient en leurs traités les rois.
Qu'un d'eux luttât pour
t'affranchir, sitôt les haines
Se redressaient et aggravaient le poids des
chaînes
Que tu traînais en gémissant.
Enfin, après des ans, et puis
encor des ans,
L'homme d'ombre et de gloire,
Bonaparte, mêla ta vie à sa
victoire
Et assouplit ton cours hautain
Superbement aux méandres de son
destin.
Alors, tu fus géant comme naguère,
Tes solides bassins de pierre
Serrèrent,
Entre leurs bords,
Tous les butins de fièvre et d'or
Qui s'en venaient du bout des mers et de la terre,
Et sur la robe de tes
eaux
Scintillèrent tous les anciens joyaux;
Et sur l'avant de tes coques
bien arrimées,
Les déesses aux seins squammeux
Projetèrent, comme
autrefois, ton nom fameux
Dans le buccin des renommées
Escaut! Escaut!
Tu es le geste clair
Que la patrie entière
Pour gagner l'infini fait vers la mer.
Tous les canaux de Flandre et
toutes ses rivières
Aboutissent, ainsi que des veines d'ardeur,
Jusqu'à
ton coeur.
Tu es l'ample auxiliaire et la force féconde
D'un peuple
ardu, farouche et violent,
Qui veut tailler sa part dans la splendeur du
monde.
Tes bords puissants et gras, ton cours profond et lent
Sont
l'image de sa ténacité vivace,
L'homme d'ici, sa famille, sa race,
Ses
tristesses, ses volontés, ses voeux
Se retrouvent en tes aspects silencieux.
Cieux tragiques, cieux exaltés, cieux monotones,
Escaut d'hiver, Escaut
d'été, Escaut d'automne,
Tout notre être changeant se reconnaît en toi;
Vainqueurs, tu nous soutiens; vaincus, tu nous délivres,
Et ce sera
toujours et chaque fois
Par toi
Que le pays foulé, gémissant et pantois,
Redressera sa force et voudra vivre et vivre!
***
LES VILLES A PIGNONS
1910
***
A ARTHUR SYMONS
***
L'ANCIENNE GLOIRE
Dans le silence et la grandeur des cathédrales,
La cité riche avait,
jadis, dressé vers Dieu
De merveilleux autels, tordus comme des feux:
Cuivres, bronzes, argents, cartels, rinceaux, spirales.
Les chefs vainqueurs et leurs soldats
Y suspendaient les vieux
drapeaux de guerre;
Et les autels décorés d'or,
Aux yeux de ceux qui
sortaient des combats,
Apparaissaient alors
Comme un arrière immense de
galère.
D'entre les hauts piliers jaillissaient les buccins;
Des archanges
farouches
Y appuyaient leur bouche,
Et, dans un gonflement de la gorge
et des seins,
Sonnaient vers les vents de la gloire
La vie ardente et la
victoire.
Sur les marbres des escaliers,
Les bras géants des chandeliers
Dressaient leurs cires enflammées,
Les encensoirs volaient dans les
fumées;
Les ex-votos luisaient comme un fourmillement
D'yeux et de
coeurs, dans l'ombre;
L'orgue, ainsi qu'une marée, immensément
Grondait;
des rafales de voix sans nombre
Sortaient du temple et résonnaient jusqu'au
beffroi;
Et le prêtre vêtu d'orfroi,
Au milieu des pennons brandis et
des bombardes,
Levait l'épée et lentement traçait avec la garde,
Sur le
front des héros, le signe de la croix.
Oh! ces autels, pareils à des brasiers sculptés,
Avec leur flore énorme
et leurs feux exaltés!
Massifs et violents, exorbitants et fous,
Ils
demeurent encore, parmi les villes mortes,
Debout,
Alors qu'on n'entend
plus les chefs et leurs escortes
-- Sabres, clairons, soleils, lances,
drapeaux, tambours --
Rentrer par les remparts et passer les faubourgs,
Et revenir, comme autrefois, au coeur des places,
Planter leur étendard
qui déchira l'espace.
La gloire est loin et son miracle:
Les archanges qui couronnent le
tabernacle,
Comme autant d'énormes Renommées,
Ne sonnent plus pour les
armées;
Avec prudence, on a réfugié
L'emblématique et colossal lion
Dans le blason de la cité;
Et, vers midi, le carillon,
Avec ses
notes lasses,
Ne laisse plus danser
Sur la grand'place
Et s'épuiser,
Qu'un petit air estropié.
***
PAUVRES VIEILLES CITES
Pauvres vieilles cités par les plaines perdues,
Dites de quel grand
plan de gloire,
Vers la vie humble et dérisoire,
Toutes, vous voilà
descendues.
Vous ne comprenez plus vos hauts beffrois en deuil,
Ni ce que disent
aux nuées
Tant de pierres destituées
De leur ancien et bel orgueil.
Vos carrefours, vos grand'places et votre port,
Tout est muet et
léthargique,
Tout semble aller à pas logique
Vers l'horizon où luit la
mort.
Seule, quand le marché aligne au jour levé,
Sur le trottoir, ses
éventaires,
Un peu de vie hebdomadaire
Se cache aux joints de vos pavés.
Ou bien, quand la kermesse et ses cortèges d'or
Mènent leur ronde
autour des rues,
L'émoi des foules accourues
Vous fait revivre une heure
encore.
Vos moeurs sont pareilles à vos petits jardins:
Buissons corrects,
calmes verdures,
Mais une odeur de moisissure
Séjourne en leurs recoins
malsains.
Vos gestes sont prudents, mesquins et routiniers,
Vous ne penchez sur
vos négoces
Que des yeux mornes ou féroces,
Qui ne comptent que par
deniers.
Vos cerveaux sans révolte et vos coeurs sans fierté
Se complaisent
aux moindres choses,
Et de pauvres apothéoses
Font tressaillir vos
vanités.
Vous ne produisez plus ni communiers ni gueux,
Et vivez à la dérobée
Des miettes d'ombre et d'or tombées
Du festin rouge des aïeux.
Pourtant, si triste et long que soit votre déclin,
Notre rêve ne veut
pas croire
Que plus jamais la belle gloire
Ne bondira de vos tremplins.
Vous vous armez encor de trop d'entêtement,
Damme, Courtrai, Ypres,
Termonde,
Pour n'être plus au vent du monde
Que des tombeaux d'orgueil
flamand
Et n'avoir plus aucun remords, aucun sursaut
En ces heures de
somnolence,
Où le visage du silence
Se mire seul dans vos canaux.
***
LE PORT DECHU
Un pauvre phare aveugle, où mord la rouille;
Quelques ancres sur le
môle désert,
Un cabestan fendu qui plus ne sert,
Et, tout au loin, le
pas d'une patrouille.
Nulle chanson de matelot ne brouille
Les fils du silence tissés dans
l'air,
Des gens muets rentrent par nombre pair
En des maisons antiques
qu'on verrouille.
Pourtant, au coin du quai, s'élève encor,
Battue et
gémissante au vent du Nord,
L'image, en bois sculpté, de la Fortune.
Mais que vienne l'instant où la nuit choit,
L'eau se ternit et plus
ne mire en soi,
Jusqu'au matin, que l'or mort de la lune.
***
AU LONG DU QUAI
Dans le bassin aux bords tranquilles,
Les mâts semblent un jeu de
quilles
Debout sur l'eau;
La lune est claire et clairs sont les nuages,
Et les voiles et les cordages
Laissent sur les cargaisons sombres
Des longs bateaux
Tomber leurs ombres.
Une seule lanterne brille au loin;
Un seul veilleur est le témoin
Du calme entier et du silence;
A peine un menu vent rapide et vain
Agite-t-il, au quai du Rhin,
Le branchage aminci et dépouillé des ormes:
La ville au loin et son port dorment.
Dormez, la ville, et vous, les gens,
Sous le ciel glacial d'un
décembre d'argent;
Dormez, les bateaux et les voiles,
Sous les regards
fixes d'un million d'étoiles;
Dormez, les âtres froids et les bois consumés,
Et vous, les toits, les murs et les maisons, dormez.
Pourtant, de-ci, de-là, des clartés brillent;
La face ronde d'un
marin
Paraît, soudain,
Au trou carré d'une écoutille.
Les yeux d'un
chat luisent furtivement;
Le carillon sursaute et s'exalte un moment,
Et
minuit tinte.
Alors,
Le petit port,
Dont la vie est éteinte,
Sous les micas
poudreux du givre étincelant,
Semble toute la nuit brûler d'un beau gel
blanc.
***
LE CHALAND
1
Sur l'arrière de son bateau,
Le batelier promène
Sa maison naine
Par les canaux.
Elle est joyeuse, et nette, et lisse,
Et glisse
Tranquillement
sur le chemin des eaux.
Cloisons rouges et porte verte,
Et frais et
blancs rideaux
Aux fenêtres ouvertes.
Et, sur le pont, une cage d'oiseau
Et deux baquets et un tonneau;
Et le roquet qui vers les gens aboie,
Et dont l'écho renvoie
La
colère vaine vers le bateau.
Le batelier promène
Sa maison naine
Sur les canaux
Qui font
le tour de la Hollande,
Et de la Flandre et du Brabant.
Il a touché Dordrecht, Anvers et Gand,
Il a passé par Lierre et par
Malines,
Et le voici qui s'en revient des landes
Violettes de la
Campine.
Il transporte des cargaisons,
Par tas plus hauts que sa maison:
Sacs de pommes vertes et blondes,
Fèves et pois, choux et raiforts,
Et quelquefois des seigles d'or
Qui arrivent du bout du monde.
Il sait par coeur tous les pays
Que traversent l'Escaut, la Lys,
La Dyle et les Deux Nèthes;
Il fredonne les petits airs de fête
Et
les tatillonnes chansons
Qu'entrechoquent, en un tic-tac de sons,
Les
carillons.
Quai du Miroir, quai du Refuge,
A Bruges;
Quai des Bouchers et
quai des Tisserands,
A Gand;
Quai du Rempart de la Byloque,
Quai aux
Sabots et quai aux Loques,
Quai des Carmes et quai des Récollets,
Il
vous connaît.
Et Mons, Tournay, Condé et Valenciennes
L'ont vu passer, en se
courbant le front,
Sous les arches anciennes
De leurs grands ponts;
Et la Durme, à Tilrode, et la Dendre, à Termonde,
L'ont vu, la voile au
clair, faire sa ronde
De l'un à l'autre bout des horizons.
Oh! la mobilité des paysages,
Qui tous reflètent leurs visages
Autour de son chaland!
La pipe aux dents,
D'un coup de rein massif
et lent,
Il manoeuvre son gouvernail oblique;
Il s'imbibe de pluie, il
s'imbibe de vent,
Et son bateau somnambulique
S'en va, le jour, la nuit,
Où son silence le conduit.
***
LA GRAND'PLACE
Les magasins de la Grand'Place
Mirent leur deuil et leur passé,
Et l'or de leur fronton usé,
Dans les égouts qui les enlacent.
Un drapeau pend comme un haillon,
Au pignon rouge de la Banque;
L'heure est vieillotte: une dent manque
Au ratelier du carillon.
La pluie, à tomber là, s'ennuie,
Tout son de cloche y semble un glas,
Tout mouvement y semble las,
L'heure qui vient vaut l'heure enfuie.
La façade du médecin
Regarde celle du notaire,
Voici le porche
autoritaire
Du collège diocésain.
Les ténébreux judas des portes,
Se surveillent de loin en loin;
Le haut clocher semble un témoin
De tant de choses qui sont mortes
Les murs sont pleins de souvenirs,
Cassés ou mordus par les rouilles,
Et l'habitude s'y verrouille
Contre l'assaut des avenirs.
Tout y perdure en son bien-être.
On vit loin de tout bruit vivant,
A regarder passer le vent
Et la poussière à la fenêtre.
Les servantes y font marcher
Le rouet gris des existences,
Et
façonnent, par leurs sentences,
Une sagesse à bon marché.
Les échevins sont sûrs et veillent;
Le crime a ses deux poings liés.
On met l'ordre sous l'oreiller,
Et l'on s'endort sur ses oreilles.
***
LES BOUTIQUES
Tatillonnes et frénétiques,
Les sonnettes dansent à l'huis
Des
petites boutiques,
Les sonnettes de la Saint-Guy.
On n'entend qu'elles
Dans les ruelles,
Les jours de foire et de
marché;
Elles se hèlent et s'interpellent
Depuis l'aube jusqu'au soleil
couché.
Rubans, cordons, aiguilles fines,
Lacets, fils et bobines
Sont
achetés chez le mercier;
Les salons d'or du pâtissier
Montrent des
tartes rondes
Comme le monde;
Le quincaillier fournit des chaudrons
clairs
Comme un juillet rayé d'éclairs,
Et les marins s'abordent
Au
seuil branlant d'un vieux marchand de cordes.
La fièvre étreint tous les comptoirs;
Mais, du matin jusqu'au soir,
Quoi qu'on débite et qu'on achète,
Les sonnettes mènent la fête
Et
dominent le branle-bas
Des coups têtus de leur délire.
Et l'une tinte, ainsi qu'un glas,
Et l'autre éclate, ainsi qu'un
rire,
Et d'autres font des bonds de sons,
Qui tout au loin se
répercutent,
Sitôt que leurs battants se buttent
Au bronze vert de leurs
jupons.
Ménagères à croupe énorme,
Bourgeois précis et uniformes,
Campagnards roux en sarrau bleu,
Et ceux du port lointain, et ceux
Dont le pignon sur la grand'rue
Se bombe, ainsi qu'un avant de bateau,
Augmentent du remous de leurs dos
Le tas houleux de la foule bourrue.
Mais que les fracs, les schalls, les mantelets
Soudain s'immobilisent ou
tout à coup s'agitent,
Toujours, comme les dés d'un gobelet,
Les
battants clairs se précipitent
Et s'enragent terriblement.
Des boutiques
et des tavernes,
Les sons menus vont ricocher
Jusques au seuil de
l'évêché,
Pour s'engouffrer sous la poterne
Et dans la cour du «Lion
d'or»;
Et puis, là-bas, dans les rigoles,
Quand sautèrent les folioles
Au vent des Nords,
Les sonnettes, prestes et nettes,
Rythment la
danse et la guident encor.
L'ombre descend enfin, chacun s'en va;
Leurs
marchés faits, les conducteurs attellent
Aux chars-à-bancs leurs haridelles
Et les fouettent à tour de bras;
Trot des chevaux vers les campagnes,
Les sonnettes vous accompagnent
Une dernière fois de leur dreling
dément,
Puis se calment, et, d'heure en heure,
Dans le soir et la nuit,
se meurent
Interminablement.
***
LES ANTIQUES HOTELS
Hôtels du Vieux Rempart et de la Cour du Prince,
Secrètement, en des
lieux sûrs,
Vous recélez entre vos murs,
Les coffres-forts rivaux de
l'avare province.
Des muffles de lions se crispent aux vantaux
Lourds et luisants de
vos grand'portes,
Et les cent lances d'une escorte,
Semblent garder vos
fenêtres aux cent barreaux.
Les millésimes d'or vous font une parure,
Le geste lent de vos
bourgeois
Se solennise et gagne en poids,
Rien qu'à glisser la clef dans
vos larges serrures.
Les dimanches, après la messe, quand ils vont
Sur la grand'place, où
l'on s'assemble,
Rivaliser entre eux, il semble
Que chacun dresse en soi
l'orgueil de vos frontons.
Vous abritez tranquillement leur vie épaisse,
Et leur torpide
honnêteté,
Et leur gourmande vanité,
Et les textes moisis de leur pauvre
sagesse.
Mais vous gardez aussi, vieux hôtels revêtus
Du manteau sombre des
années,
Un feu de gloire âcre et fanée,
Et le relent épars des antiques
vertus.
Vous maintenez debout vos escaliers austères,
Et vos lambris de chêne
et d'or,
Et dès leur seuil, vos corridors
Intimident par leur silence
autoritaire.
L'appétit rouge et sain à vos tables reluit,
Les flammes de vos
foyers brillent
Le soir pour les larges familles,
Et l'on fait souche,
abondamment, en vos grands lits.
Que change votre esprit, sans que change votre âme,
Et l'on peut
croire encor en vous,
Quand flamberont les brasiers roux
Où chaque
ardeur humaine aura brandi sa flamme.
Mais que dorment toujours, en leurs coffres, vos ors,
Sans que la vie
ou que la fièvre
Ne les réchauffe de ses lèvres,
Vos ors, mêmes, un
jour, seront pareils aux morts.
Et l'ombre et l'abandon de la morne province
Envahira vos seuils brisés
Et vos vantaux cadenassés,
Hôtels de la
Grand'Rue et de la Cour du Prince.
***
LA VIEILLE DEMOISELLE
La demoiselle en bandeaux noirs,
Qui brode à l'aube et brode au soir,
Toujours à la même fenêtre,
Est assise derrière un écran vert
Et
regarde la rue et le temps gris d'hiver,
De son fauteuil bourré de laine et
de bien-être.
Deux béguines ont salué l'apothicaire,
Très bas, puis ont quitté son
seuil à reculons;
Le sacristain s'en est allé chez le vicaire;
Le
cantonnier a balayé, à gestes longs,
L'égout bondé de crasse et de fange
velue.
Et maintenant, voici,
A l'heure de midi.
Le jovial bourgmestre
Qui vient, s'arrête, et longuement salue
La demoiselle à sa fenêtre.
Avec ses mains de pluie et de brouillards,
Depuis des jours et puis
des jours, Décembre
Mouille les murs, les toits et les hangars;
Heureusement que dans sa chambre,
La demoiselle en bandeaux noirs
Peut surveiller jusques au soir
Un feu joyeux, où s'éclairent et
bougent,
Flammes! vos clairs papillons rouges.
Elle aime vivre et
s'isoler ainsi,
Dans la tiédeur et dans l'ennui;
Tandis que son grand
chat, ronronnant d'aise
Auprès d'elle, sur une chaise,
La regarde qui
lentement marie,
Avec ses maigres mains,
Une fleur jaune au liseron
carmin
De sa tapisserie.
La demoiselle
Nourrit en elle
L'amour d'une amour infidèle
Silencieusement.
Seul, le curé qui la confesse
Connaît sa faute et
sa faiblesse,
Et quel bourreau fut son amant!
Ils n'en parlent jamais,
bien qu'ils y pensent
Avec tristesse ou violence,
Quand le prêtre, les
dimanches, s'en vient
Parler de tout, parler de rien,
Jusqu'au moment
où, dans l'ombre et la brume,
Le premier réverbère, au bord du quai,
s'allume.
La demoiselle en noir s'est lentement flétrie,
A recompter dans son
âme les jours
Qui lui furent douceur et menterie,
Et qu'elle aime et
déteste toujours.
Elle a beau se blottir dans son coin tiède,
L'ombre de
ses regrets et de son deuil obsède
Même l'heure où le soleil glisse sur son
front las.
Tel qui passe par la ville peut croire
Qu'elle guette, du
haut d'un morne observatoire,
Depuis des ans, quelqu'un qui ne vient pas.
Et quand la demoiselle aura compté ses peines,
Combien de fois, au
long des ans et des semaines,
Et que son chat malade et importun,
Un
soir, aura fermé ses yeux défunts,
Certes, implorera-t-elle le sort,
Pour qu'il l'étende, à son tour, dans la mort;
Alors,
Pour la
première fois, le jovial bourgmestre,
A l'heure de midi, passant sur le
trottoir,
Y passera, sans saluer à sa fenêtre,
La demoiselle en bandeaux
noirs.
***
FETE D'HIVER
Aube joyeuse et joli gel,
Toute la ville est cristalline
Et se
pare comme un autel:
Termonde, Alost, Lierre, Malines.
Ouates, flocons, mousses, linons,
La neige a chu par avalanches;
Si purs et nets sont les pignons,
Que l'on dirait des nonnes blanches.
La couche des glaçons vitreux
Couvre les quais et leurs eaux noires,
Et les gamins aux sabots creux
Claquent du pied sur les glissoires.
Patrons, aux carrefours nichés,
Vous reluisez dans vos rocailles;
Les fontaines des vieux marchés
Brillent sous leur arroi de paille.
Et vers le ciel et ses joyaux,
Dont la lumière est vive et prompte,
Chaque clocher, de bas en haut,
Semble un ex-voto clair, qui monte.
***
LES GRANDS MANGEURS
A l'auberge des «Cent Frelons»,
Dont l'ample hôtesse, à la prime
aube, entasse
En son corset trop dur, sa poitrine trop grasse,
Une
vessie ample et falote,
Au bout d'un bâton long
Ballotte.
Octobre est loin, voici Toussaint et puis Noël;
Et les boudins
couleur de sang,
Et les boudins couleur de miel,
Chapelets noirs,
chapelets jaunes,
Se débitent par aunes
Autour des étaux blancs.
On fait kermesse en leur honneur:
Le ferblantier, le forgeron et le
sonneur,
La bouche ardente et les yeux fous,
Parlent, huit jours durant,
du formidable trou
Qu'il leur faudra, pour que la fête
Soit belle et
soit parfaite,
Creuser, violemment, au centre
De leur ventre.
Et voici l'heure où s'allument les feux.
Dans la cuisine aux carreaux
bleus,
Les cuivres nets, pareils à des cymbales,
Vers les bâfreurs
joyeux et fraternels
Jettent, tel un appel,
Leur cri de clarté franche
et triomphale.
Les gros boudins crépitent sur le gril;
L'oreille entend
comme un bruit de grésil
Et la bouche se remplit d'aise.
Autour de la
nappe blanche trônent les chaises;
Les convives, dispos et frais,
Sur un
signal venu du cabaret,
Entrent l'autre après l'un dans la grand'salle,
Et la bombance colossale
Au creux des plats fumants et monstrueux,
S'inaugure, dans le silence.
On mange, avec ferveur et violence;
Les appétits larges et fastueux,
Bouches pleines, lèvres froissées,
Font merveille de l'un à l'autre bout
Des deux tables, face à face dressées.
On y boit ferme, et coup sur
coup.
L'ample hôtesse, dont les chairs reluisent et bougent,
Travaille,
à larges bras, dans l'or des fourneaux rouges,
Incendiant la sauce avec des
piments frais;
Sa claire et fraîche humeur ne se lasse jamais;
Elle
prodigue le sel et le poivre à la livre,
Pour qu'aux tables, là-bas, les
brocs entreheurtés
Soient largement vidés à la santé
Des autres brocs
qui les vont suivre.
Le haut sonneur Mandus Calix,
Qui ne manqua jamais la plus mince
kermesse,
Raconte alors quelles prouesses
Illustrèrent les gros mangeurs
du temps jadis.
Son aïeul Nol engloutissait dans sa bedaine
Trois porcs
entiers, au bout d'une semaine;
Jan Klaverdonk, toujours creux et dispos,
Ayant autour de lui rangé trente chopines,
Expédiait quatre jambons de
la Campine
En les rongeant jusques à l'os.
Son père à lui, Nestus Calix,
marchand de pommes,
Eût avalé, pour son repas, Anvers et Rome;
Il
dévorait en même temps,
Tripes, boudins, lards, groins, pattes, oreilles;
Le voir bâfrer était une merveille:
Sa femme eut son dernier enfant
Quand Nest Calix eut soixante ans.
Mais le sonneur se tait, préférant boire,
Que de parler de ceux qui
ne sont plus
Vivants que dans leur coeur et dans leur gloire;
D'autant
que lentement, d'un geste irrésolu,
Le fils du ferblantier se lève et tousse
et chante.
Oh! sa voix rauque et lourde et trébuchante!
D'un ton
pleurard et faux, il raconte comment
Une fille d'Alost tua ses deux amants
Et la féroce et sanglante complainte
Traîne, cahin-caha, jusqu'au moment
Où, d'un trop gauche mouvement
Il renverse sa pinte.
Le forgeron sentant son appétit
Qui peu à peu s'émousse et s'alentit,
S'interrompt de manger et applaudit quand même.
D'autres rient du poème,
Mais se poussent pour voir entrer en vacillant
Un plat monstrueux d'aulx
et de cervelas blancs.
Les deux Terlink, frères ennemis, luttent
A qui dévorera en quatre
coups de dents,
Un boudin long comme une flûte;
Ils l'avalent, le front
têtu, les yeux ardents,
Sans un seul spasme,
Et la salle rayonne et bout
d'enthousiasme.
Mais le sonneur qu'on avait cru
A bout d'entrain et de frairie
Se
rengorge, se carre, et tout à coup parie
Qu'il mangera un jambon cru,
Sans boire, en vingt minutes.
On l'en défie avec fureur.
Alors, le
haut et violent sonneur
Fait apporter l'objet de la dispute.
Et
découpant de clairs et savoureux morceaux
Sous la couenne rugueuse et saure,
Se met à l'¦uvre et bellement dévore,
Tel un héros.
Les yeux rieurs et la bouche torchée,
Il engloutit, à quadruples
bouchées,
Rompant un coin de pain, mêlant le maigre au gras,
Crispant sa
lèvre ardente et goguenarde
Et maculant, de temps en temps, le bord du plat
D'un paquet jaune de moutarde.
Tous l'admirent. Il mange avec ferveur.
On dirait que le lard coule jusqu'à son coeur;
Les dents nettes, fortes
et blanches,
Mordent sans se lasser, l'ampleur ronde des tranches;
Il
mange et mange, avec un tel amour,
Qu'il mangerait durant trois jours
Sans parvenir à satisfaire
Sa goinfrerie obstinément autoritaire.
L'exploit du haut sonneur met fin
A cette fête énorme et rouge de la
faim.
Minuit résonne à coups d'airain dans l'ombre;
Seul, le
ferblantier, vidant un dernier broc,
De tous les brocs vidés augmente encore
le nombre;
Chacun s'en va, ayant bu fort, ayant bu trop.
Sixtus,
veilleur de nuit, aux carrefours écoute
De grands pas inégaux heurter, au
loin, les routes;
Tandis qu'au bout de ton bâton,
Sous l'enseigne des
«Cent Frelons»,
Tu ballottes, comme affolée,
Pauvre vessie étrange et
dégonflée.
***
LES ROIS
C'est une troupe de gamins
Qui porte la virevoltante étoile
De
toile
Au bout d'un bâton vain.
Le vieux maître d'école
Leur a donné congé;
L'hiver est blanc, la
neige vole,
Le bord du toit en est frangé.
Et par les cours, et par les
rues,
Et deux par deux et trois par trois,
Ils vont chantant avec des
voix
Qui muent,
Tantôt grêles, tantôt fortes,
De porte en porte,
La complainte du jour des Rois.
«Avec leurs coeurs, avec leurs yeux,
Toquets de vair, souliers de
plumes,
Collets de soie et longs cheveux,
Et blancs comme est blanche
l'écume,
Faldera, falderie,
Vierge Marie,
Voici venir, sur leurs
grands palefrois,
Les bons mages qui sont des rois.»
«Avec leurs coeurs, avec leurs voeux,
Jambes rêches, tignasses
rousses,
Vêtement lâche en peaux de boeufs,
Mais doux comme est douce la
mousse,
Faldera, falderie,
Vierge Marie,
Voici venir, avec troupeaux
et chiens,
Les vieux bergers qui ne sont rien.»
«Avec leurs coeurs, avec leurs voeux,
Sabots rouges, casquettes
brunes,
Mentons gercés et nez morveux
Et froids comme est froide la lune
Faldera, falderie,
Vierge Marie,
Voici venir, au sortir de l'école,
Ceux qui demandent une obole.»
Et sur le seuil des torpides maisons,
Non pas à flots, ni à foisons,
Mais revêches et rarissimes,
Comme si le cuivre craignait le froid
Sont égrenés, du bout des doigts,
Les minimes centimes.
Les gamins
crient,
Et remercient,
Happent l'argent qui leur échoit;
Et chacun
d'eux, à tour de rôle,
Et sur le front, et sur le torse, et les épaules,
Se trace, avec le sou, le signe de la croix.
***
VIEILLES SERVANTES FLAMANDES
Sur le métier des jours systématiques
Les servantes, Nornes antiques,
Tissent le mal, tissent le bien,
Dont est faite la vie égale et mince
De la province.
Autant de fils, autant de liens!
Et la navette
ardente et rude
Allant, venant,
Trame l'imperméable vêtement
Des
habitudes.
Avec la pâle et vieillotte clarté
De leur cerveau pieux et entêté,
Les servantes jugent, blâment ou louent;
Toute la ville est traînée à la
barre,
Chaque matin qu'un scandale se carre
Les deux pieds dans sa boue.
Elles serrent, sous leur noir bonnet,
La vigilance aiguë et sombre,
Et leur oeil dur surveille et reconnaît
Rien qu'à leur ombre,
Tous
ceux qui passent,
Sur le trottoir d'en face.
Ce que disent les murs,
Ce que dévoilent les fenêtres,
Leur
angoisse veut le connaître,
Dessous fangeux, recoins obscurs,
Elles
flairent comme des chiennes
L'existence quotidienne
Des plus humbles et
des plus hauts;
L'ample ménage du notaire
Et la famille du vicaire
Et les affaires du bedeau,
Tout est raclé sous les limes falotes
Et
féroces de leurs parlottes.
En mantelets profonds et noirs,
Le dimanche, elles vont au prêche;
Au temps des offices, le soir,
Elles longent, dignes et rêches,
L'égout qui luit près du trottoir;
Elles causent et s'attardent sous les
poternes
En groupements obscurs,
Et la lueur oblique des lanternes
Double leur geste au long des murs.
Dites, avec quel soin, avec quel zèle!
Dites, depuis quel temps!
Elles servent invariablement
Un vieux curé maussade et impotent
Ou
quelque vieille demoiselle;
Ou bien encor, le marguillier, chrétien fervent
Qui tous les jours entend la messe,
Puis s'en revient, par le couvent,
Saluer, ponctuellement,
La chanoinesse.
Ainsi vivent-elles les servantes, là-bas,
A Dixmude, Courtrai,
Lierre, Deynze ou Termonde,
Serrant la vie et mesurant le monde,
Avec
leur aune vieille ou leur pauvre compas;
Ainsi mènent-elles brouter leurs
existences
Au petit pré de leurs désirs,
Aimant les jours de fêtes où
l'on prie à loisir
Et les matins de jeûne où l'on fait pénitence;
Et ne
rêvant à rien sinon au clair moment
Où l'on célébrera leur bel enterrement
Avec le grand drap blanc et les quatre grands cierges
Gardant leur corps
et affirmant qu'il resta vierge.
***
LES JOURS DE PLUIE
Au long des cours, des impasses et des venelles
Des vieux quartiers
retraits,
La pluie
Semble à jamais
Chez elle.
Elle y tombe depuis novembre,
Continûment, à petit bruit,
Elle y
tombe, le jour, la nuit;
Et nul ne sait quand elle aura fini
De tapoter,
avec ses doigts d'ennui,
Les carreaux verts des pauvres chambres.
Les lucarnes et leurs prunelles.
La regardent qui dure à l'infini;
Et les vieux murs et leurs étais pourris
S'imbibent d'elle.
S'il
arrive qu'elle tarit,
Comme à bout d'elle-même,
Une heure ou deux, quand
le soleil s'amène,
Longtemps, longtemps,
L'oreille encor écoute,
Goutte après goutte,
Ses tintements derniers
Dans la gouttière des
greniers.
Et les trottoirs et leurs pavés
Luisent comme des os et des moignons
Obstinément lavés;
Et les ancres des vieux pignons
Se souillent
De pleurs de fer, de pleurs de rouille;
Et lassé d'être un peu du temps,
Leur millésime est là, qui pend;
Quand tout à coup, un auvent claque,
Et l'eau recommence très longuement
A choir,
Jusques au soir,
Parmi les flaques.
Dans les recoins et les retraits
Des impasses et des ruelles,
La
pluie
A tout jamais
Semble chez elle.
***
LE LINGE
Leur coude nu sorti des manches,
Et tout leur poids
Pesant sur le
fer chaud qui glace et broie
Le raide empois,
Les massives servantes
Ornent de longs plis droits
Et de courbes savantes
Le linge blanc
des blancs dimanches.
A larges pans, le linge blanc
Déborde
De grands et superbes
paniers.
On le sécha, le long des cordes,
Au vent vermeil, au vent
léger,
Des vieux vergers.
Et maintenant, le voici net et clair
Avec la bonne odeur des prés,
Avec la bonne odeur de l'air,
Entre ses plis menus et resserrés,
Où
fourrage, tel un museau
Lourd, mais rapide,
En chaque recoin, en chaque
vide,
Le bout massif des gros fers chauds.
De large en long, de long en large,
Avec leur bras pesant et lent,
Marquant de grandes marges
Plates, le linge blanc,
Les servantes
repassent;
Tandis qu'assise à la fenêtre basse,
La maîtresse de la
maison
Surveille, interroge, clabaude
A langue chaude
Et brûlante
comme le fer sur les tisons.
Et les nouvelles de la ville
Défilent,
Et tous les voiles des
ménages
Du voisinage
Sont soulevés férocement;
Et l'on suppute, et
l'on affirme, et l'on dément;
Les maîtresses, aux airs de duègnes,
Pour
mieux savoir
Feignent
D'abord de ne rien entrevoir;
Mais les
servantes les renseignent,
Flairant le mal dans tous les coins,
Prenant
le ciel et la vierge à témoins,
Et tout à coup crispent le poing,
Là-bas, vers quelque rogue et farouche adversaire.
Et maîtresses et servantes, bientôt d'accord
Sur tous les vols dont
l'échevin retors,
Et le notaire escroc et l'armateur faussaire
Ont
ravagé le champ des communes misères,
S'oublient à remuer, avec un tel
emportement,
Ces tas houleux de boue,
Qu'une se brûle en soulevant,
D'un trop rapide mouvement,
Le fer chauffé contre sa joue.
Se dépliant, se repliant,
Avec le va et vient tranquille et lent.
D'une aile d'Ange,
Parmi cet unanime étalage de fange,
Se meut le
linge immense et blanc.
***
LE DIMANCHE
Mille notes claires et gaies
Ainsi que des monnaies
Dégringolent
du vieux beffroi vermeil;
Ce sont autant de sons de cloche
Qui miroitent
et qui ricochent
Dans le soleil.
Le vent au loin les éparpille,
Les toits pareils à des mantilles
Les reçoivent entre leurs plis;
Tous les échos en sont remplis.
Les gens qui passent
Les écoutent sur la grand'place
Tinter et
cliqueter
Par masses.
Or, c'est dimanche, et c'est midi.
La ville est propre et lisse;
Chez l'orfèvre trois grands calices
Illuminent superbement
La devanture;
D'un porche ardent
d'architecture
A pas dévots, à pas dormants
Sortent, quittant le prône
Les bons bourgeois et leurs matrones:
Et tels se rejoignent et se
saluent
Et tels tournent le coin des rues
Pour s'en aller vers
l'esplanade
Faire l'hebdomadaire et régulière promenade.
D'autres gagnent «Le Cheval Gris»
Par le chemin des Chanoinesses:
Auberge fraîche et belle hôtesse,
Poêle flambant, comptoir fleuri,
Carreaux sablés et tables claires,
Caves longues, larges tonneaux
D'où jaillit, ainsi que d'un tombeau,
Au creux des verres.
La bière.
Et c'est vraiment un bon moment,
Pesant de calme et de bien-être:
De gros buveurs à la fenêtre
Fument leur pipe et regardent les gens
Ou bataillent aux cartes.
Des béguines passent et des sergents,
Et
les mitrons avec des tartes.
Les cloches, dans la tour, Carillonnent
toujours,
Mêlant leur bruit avec le bruit des verres,
Avec la splendeur
blonde et sonore des bières
Et, quelquefois, avec l'éclat des vins;
Et
tout cela résonne, et tout cela s'égaie
Toujours, comme il convient,
D'un bruit minime de monnaie.
***
VANNIERS
Dès le matin au seuil des bouges,
Sous une tente ouverte à l'air,
S'assoient les gais vanniers
Mêlant les osiers rouges
Aux clairs
osiers de leurs paniers.
Les nasses et les clisses,
Par lots égaux se répartissent;
On
fait toilette nette
Aux vannettes et aux bannettes;
Et de leur tas
d'osier tressé
Et disposé en pyramides
S'épand la bonne odeur humide
Des rivières et des fossés.
Les gais vanniers chantants
Fument, de temps en temps,
A large
lippe,
Leur pipe.
Et c'est alors qu'entre les doigts,
Avec le plus
d'adresse et de prestige,
Se recourbent les tiges
Des osiers droits;
Le panier souple et robuste
Vire plus follement au creux de leurs
genoux;
Le marteau frappe et tous ses coups
Ajustent
Une nouvelle
couronne de liens
Aux couronnes de liens anciens.
Les paniers clairs des
ouvriers flamands,
Comme une solennelle escorte,
Attendent tous, au
seuil des portes
-- Ils sont pareils à des ventres gourmands --
Que les
bateaux arrivent
Qui les emporteront là-bas, de rive en rive.
Un jour,
ils partiront pour Formose ou Ceylan,
Sans que cède leur dos ou que crève
leur flanc.
Ils seront fiers et lourds du poids de leurs richesses,
Puis
ils s'étaleront sur les grands quais vermeils,
Avec l'or même du soleil
En fusion parmi leurs tresses.
En attendant, dès le matin,
Sous une tente, au seuil des bouges,
Les gais vanniers
Mêlent les blancs et serpentins
Osiers aux osiers
francs et rouges
De leurs paniers.
Et le brouillard qui se dissipe
Et chasse au loin sa brume envenimée
Laisse monter la petite fumée
Bleue et joyeuse de leurs pipes.
***
LE GRAND SERMENT
Saint Georges,
Le président de ton serment
Se carre et se
rengorge
Superbement
Quand, au sortir de la grand'messe,
Il défile
d'un pas altier,
Tel dimanche de la kermesse,
Sous l'or bougeant de son
collier.
On le regarde
En son orgueil marcher;
Les solennels et francs
archers
Du grand serment
Lui font sa garde;
L'heure est claire, les
cieux vermeils:
Vraiment
C'est à croire qu'il porte
Sur son torse
bombé et ses épaules fortes
Des morceaux de soleil.
En un panier bordé de soie
Sont étendus son arc et son carquois;
Une tige de buis,
Dont le sommet lentement bouge,
Tend, devant lui,
L'ébouriffant plumage rouge
De l'oiseau d'or qu'il abattit.
Il traverse la rue aux Laines,
La cour du prince et le vieux bourg;
Il marcherait à grands pas lourds
Sans perdre haleine,
Jusqu'au
soleil couché.
Mais tout à coup les tintamarres
De la fanfare
Lui
font accueil, sur le marché,
Les pistons crient et les tubas font rage
Sans nul répit, sans nul arrêt,
Et l'on promène du tapage
De cabaret
en cabaret.
Bières rouges sous couronne de mousse
Pour vous lamper gaîment
A
la santé du grand serment,
Chacun s'en vient à la rescousse;
On assiège
les comptoirs clairs
Avec des brocs tendus en l'air.
Les servantes
passent et passent,
Moites de hâte et de sueur
En refoulant à coups de
croupe,
Parmi les cris et les rires, la troupe
Toujours plus dense des
buveurs.
Le Président du grand serment
Est cahoté au va et vient des houles
Et des vacarmes de la foule;
On le bouscule en des bagarres
A hue, à
dia, jusqu'au moment
Où la concassante fanfare,
Par le chemin qui suit
la gare,
Le mène au clos du grand serment.
Le tir à l'arc paisible et seul
S'étend, là-bas, près des tilleuls
Qui versent l'ombre à qui la cherche
Et d'où s'éléve en contre-bas
D'un grand jet blanc, ainsi qu'un mât,
La perche.
Avec solennité, l'oiseau
Tourbillon d'or, et tourbillon d'écume,
Est replacé, là haut;
Et tel est l'ordre et la coutume
Que si la
flèche d'un archer
S'en vient, avant la flèche présidentielle,
Toucher
La parure immatérielle
Du bel oiseau,
Là-haut,
Le chef du grand
serment
Payera jusques au soir,
Abondamment,
A boire.
Et l'on se soûle en son honneur,
Et l'on trinque, et l'on crie, et
l'on hurle, et la peur
S'accouple en des coins d'ombre avec la joie.
Filles, qui traversez par bandes les chemins,
Les gars aux violentes
mains
Vous agrippent comme des proies.
L'ombre se fait autour du vieil
enclos
Où commande saint Georges.
Le dernier air des fanfares se clôt,
Les cors s'enrouent et les bugles dégorgent
Un refrain las qui n'en peut
plus.
Archers, vos bras sont lourds, vos doigts moulus,
Et vos regards
se voilent,
Et vous ne savez plus si vous visez
L'oiseau superbe et
pavoisé
Ou la première étoile.
Et par de longs et zigzagants détours,
Vous revenez des vieux
faubourgs
Vers la grand'place où s'exalte la joie.
Un pitre y fait le
boniment
Au président du grand serment,
Et dans un coin le carrousel
flamboie
Et tourne, et tourne, en emportant
Au mors aux dents de ses
chevaux ardents,
Mais immobiles,
L'habituel recueillement
Et le
silence de la ville.
***
LES PIGEONS
En des paniers
De jaune et reluisant osier
Ils sont partis, de
lieue en lieue,
Les pigeons gris, les pigeons bleus.
Ils sont partis depuis deux jours,
-- Oh! les cahots du fourgon lourd
--
Ils sont partis dans les bagarres,
Les heurts, les cris et les
sifflets des gares;
Ils sont partis, sait-on jusqu'où,
Mêlés et affolés,
Pour quel lâcher tumultueux et fou?
Or, les voici, c'est dimanche, qui s'en reviennent
Des montagnes
méridiennes,
Le col tendu et le vol haut,
Et que déjà,
Tout en
suivant des yeux le dard d'une girouette,
On les attend et on les guette
Là-bas,
Au fond des ruelles inquiètes
Des deux Nèthes et de
l'Escaut.
Dans les greniers, sous les poutres vermeilles,
On veille,
Et sur
la place, où le ciel vaste et clair
Rayonne, on s'attroupe, le nez en l'air;
Et là, sur les pignons où rien ne bouge,
Seuls, les colombiers verts,
Porte ouverte, règnent sur les toits rouges,
Et tout à coup, plus haut
que tours et coupoles,
Les plus ardents se désignent du doigt,
Une tache
mince dans le ciel froid;
On dirait une virgule qui vole
Et s'approche,
et grandit, et d'un coup d'aile
Se détachant de l'infini
Vient effleurer
le faîte et les moëllons ternis
Du vieux rempart et de la citadelle.
De groupe en groupe, on crie et l'on s'excite.
Les coeurs battent et
des paroles,
Dites très vite,
S'affolent;
Le tumulte s'aggrave et
gagne au loin,
Dans la ville, les coins et les recoins;
Celui qui le
premier a reconnu
Le vol lointain venant de l'inconnu,
S'en va,
l'orgueil au front, de ruelle en ruelle,
Crier victoire et conter la
nouvelle,
Tandis qu'au même instant,
Là-bas, dans une cour que les
foules traversent,
Sur son pigeon hagard et haletant,
Le colombier
vainqueur laisse tomber sa herse.
Aussitôt pris,
Le pigeon bleu, le pigeon gris,
Est engouffré dans
un fourreau de toile,
Et le coureur le plus ardent,
Torse bombé comme
une voile
S'enfuit, ce paquet lâche entre les dents.
Il le passe à quelque autre après sa course faite,
Et celui-ci
courant, le repasse à son tour
A quelque autre, là-bas, qui, d'un élan
s'entête
A gagner la grand'salle où se fait le concours.
A l'auberge des «Trois Guirlandes»
Sont installés les vieux joueurs,
Qui s'angoissent et qui l'attendent.
Il arrive, gorge sèche, front en
sueur;
Un silence se fait: le vainqueur se désigne,
Et l'échevin, très
gravement, consigne,
Sur des feuillets lignés où pèse une écritoire,
La
victoire.
Et surviennent après, ceux dont le sort
Fut moins heureux, mais fut
heureux encor;
Ils déclinent leur nom: tous gagnent;
Il en accourt des
bourgs et des campagnes,
Avec, sur leurs pieds nus, la crasse des sentiers,
Leurs bras levés balaient, d'un coup de bière,
L'âpre poussière
De
leurs gosiers;
Et tels s'en vont, serrant leur bien,
Et tels se croient
nimbés de gloire
Et paient gaîment à boire.
Seuls, les derniers n'ont
rien,
Et leur fureur et leur déveine se buttent
Aux poings tendus des
cris et des disputes.
Et dans son prône, exaspéré,
Le vieux curé
Tance, flétrit,
malmène
Ceux qui confient le gain de leur semaine
Au feu mouvant
D'une aile au vent,
Et se moquent de la promesse,
Faite à confesse,
De ne point déserter
Les dimanches d'été,
La messe.
***
LES RUELLES
Avec le ruban noir de leur égout,
Et, çi et là, de petites chapelles,
A deux chandelles,
Contre les murs obscurs,
Debout,
Les très
vieilles ruelles
Dégringolent, en ribambelles,
Depuis là-haut
Jusqu'à l'Escaut.
Un pâle et morne jour de cave
Frôle leurs pignons bas;
Quoique
lavés à tour de bras,
Les seuils humides restent gras;
Et c'est
l'automne et c'est l'hiver:
La banlieue est déserte et ses chemins déserts,
Et seuls les vieux chiens hâves
Sortent, fouillant la boue, ou tout à
coup se roulent,
Pattes en l'air,
Parmi des tas de cendre et d'écailles
de moules.
Heureusement qu'un beau matin, l'été
S'en vient, de sa neuve clarté,
Chauffer les murs dont le crépi s'éraille,
Et que l'égout et le trottoir
Se repeuplent du grouillement noir
Et des pieds nus de la marmaille.
Les ruelles se réveillent soudain,
Toutes portes ouvertes;
Du
linge sèche aux cloisons vertes
Des tout petits jardins;
Les fenêtres et
les plinthes sont peintes,
La résine et la poix
Ornent le corridor
étroit
Au bout duquel s'étale et se trimballe,
Monumental, entre les
deux parois,
Le ventre enflé des commères enceintes.
Alors, les nets et clairs logis
Font bon accueil à ceux qui entrent;
Sur les carreaux, le sable fin
Inscrit de longs et onduleux dessins;
La table, avec son gros bouquet au centre,
Et son vase de verre noir
Se reflète dans le miroir,
Et les plaques du poêle reluisent
Comme
un autel d'église.
Et l'on travaille, et l'on peine dûment,
Et les enfants se suivent,
Comme barques à la dérive,
Et grandissent, sait-on comment.
Les ans
tombent par avalanche
Et les jours sont les mêmes jours, toujours,
Sauf
le dimanche,
Quand les femmes s'assoient en rond,
L'après-midi, autour
des tables basses,
Et que, chauffant, chacune en son giron,
La large
tasse
De café noir, qu'un flot de lait fait blond,
Elles s'entrexcitent
aux commérages,
A gestes durs, à large bruit,
Si bien que leurs langues
font rage
Le soir durant, jusqu'à la nuit.
Et les hommes s'en vont fumer des pipes rouges,
Là-bas, au loin, près
du rempart,
Où l'on boit ferme, où l'on boit tard,
Au fond des bouges;
Puis reviennent, manquant le pas
Et fluctuant sous des houles de bières,
Avec, pour compagnon, le maigre espoir
Que leurs femmes ne voudront pas,
Trop nettement, s'apercevoir
De ce roulis hebdomadaire.
***
COIN RELIGIEUX
En un quartier quatre fois centenaire,
Dont les hôtels et les maisons
S'ornent d'un millésime ou d'un blason,
Le séminaire
Aligne, au long
de sa masse carrée,
Son double rang de fenêtres barrées.
Des chanoines
massifs en longent le trottoir
Et le mur solennel d'où déborde un platane,
Et les boucles d'argent ornant leurs souliers noirs
Brillent, de pas en
pas, au bord de leurs soutanes.
La place tout entière est hostile au vain
bruit,
L'évêché la domine au fond et son fronton reluit,
Et vers le
soir, la cathédrale sombre
Laisse flotter sur lui
L'ample et mouvante
nuit
De sa grande ombre.
Lieux de piété docte et de chrétienne ardeur:
La province y cultive
Sa croyance rébarbative
Et sa ferveur.
L'ancienne foi s'y développe
âpre et valide,
L'ordre la tient serrée en son poing dur,
Et ses dogmes
s'y consolident
Comme de lourds piliers encastrés dans un mur.
Et pour la maintenir ou l'affermir encore,
Obstinément, au long des
temps, depuis toujours,
Tels gars de la bruyère ou tels bourgeois des bourgs
Se font ses serviteurs ou se nomment ses prêtres;
L'Eglise trouve en eux
ses soldats et ses reîtres;
Ils ont le coeur ardent, la voix fruste et
sonore,
Et par-dessus leurs yeux, ils ont tassé leur front
Comme un
moellon.
Ainsi l'esprit des champs, rèche, têtu, gothique,
Instaure, au
coeur des villes apathiques,
En un quartier silencieux,
Sa forge lourde
où se couve son feu;
Il fit jadis leurs moeurs et leurs coutumes,
Et
leur terreur et leurs cerveaux,
Et maintenant encor son ponctuel marteau
Contrôle ou bat, sur son enclume,
Chaque penser que jette au loin
l'orgueil nouveau.
Et les cloches sonnent et sonnent
En son honneur, ainsi que des
hérauts,
Et les cloches le célèbrent et le propagent,
De siècle en
siècle et d'âge en âge,
Du haut des tours, à coups de battants noirs.
Elles le crient au vent et le crient à l'espace,
Aux coins, aux
carrefours, aux ruelles, aux places,
Dès que l'aurore monte ou que descend
le soir;
Et la ville obéit dûment à ces voix rudes,
Moins par amour
peut-être ou par devoir,
Que par longue et tenace et pesante habitude.
***
LES SALUTS DE LA PAROISSE
A l'heure où s'allonge le soir,
En automne, parmi les brumes,
Et
qu'une à une,
Les lanternes, sur le trottoir,
S'allument,
Les
mantelets profonds et noirs
Des vieilles femmes de la ville
Tantôt dans
l'ombre ou la clarté,
Vont, à la file,
Vers les quartiers que
tranquillisent
Les églises.
Sur la place pleine de vent
Vivant,
Deux tours règnent vieilles
et seules,
Et les tristes et traînantes aïeules
S'en approchent en
défilant,
Toujours d'un pas égal et lent,
Par le canal des Flagellants,
Dont les sombres et longs miroirs
Reverbèrent, au fond du soir,
Le
seul vitrail qui brûle, ardent et translucide,
Là-bas, dans une abside.
Les béguines et les curés
Joignent leurs pas
Aux pas des mornes
vieilles,
Toutes pareilles.
Et par les longs trottoirs moirés,
Dans
leur robe de bure ou leur robe de drap,
Monotones, s'en vont, comme elles,
Au long de quais et des ruelles.
Et c'est l'instant où les bateaux
Hissent aux mâts leurs blancs fanaux,
Et c'est l'instant où les
boutiques
Fixent aux clous leurs veilleuses antiques,
Où l'on entend
rentrer, en leurs impasses,
Toutes les misères qui sont lasses:
-- Les
mendiants, les éclopés et les perclus; --
Où la ville semble n'exister plus
Que pour ce défilé, torpide et sombre,
Des gens en noir, qui s'avancent
dans l'ombre,
Fatidiques, comme les nombres.
***
CLOCHES
Cloches pour les vivants et bourdons pour les morts
-- Fêtes, décès,
mariages, anniversaires --
Vous marquez, jour à jour, de sonnants
commentaires,
Avec le timbre ardent ou las de vos accords,
Tout ce dont
la province étroite et compassée
Anime son coeur encor
Et sa pensée.
Les faits quotidiens, les gestes réguliers,
Et les motifs d'amour, et
les causes de haine,
Et ce qu'on dit aux cabarets, chaque semaine,
Et ce
dont les vieillards parlent à leurs foyers,
Vous le solennisez au soir et à
l'aurore;
Et les alléluias du prêtre et du bedeau,
Tout se fond et
grandit dans la forge sonore,
Dont vos battants d'airain sont les brusques
marteaux,
O chants de bronze et d'or, qui éclatez sans nombre,
Sur les tracas
mesquins et les desseins futiles,
Et les pauvres soucis et les soins
infertiles,
Des minimes cités qui se meurent dans l'ombre,
Quand donc
vos sons puissants et clairs publieront-ils
Quelle âme neuve et profonde
Emeut le monde?
***
LES SOIRS DE GRANDE FETE
On ferme! On ferme! Et les veuves de noir vêtues,
A pas feutrés et
lents, s'en vont sous leurs manteaux,
Et font tinter de lourds deniers en
des plateaux
Placés dans l'ombre, au pied de géantes statues,
Comme les
larges mains mendiantes de Dieu.
Au fond, l'autel éteint ses fleurs
étincelantes,
Et les veuves glissent lentes et dévalantes
Vers la ville
du soir où s'allument les feux.
Alors tous les métaux strident; leur bruit
s'essore;
Les pieds des chandeliers grincent sur le parvis,
Les lampes
font crier leurs chaînes et leurs vis;
On écoute les tabernacles blancs se
clore,
Et des grappes de clefs baller à des fermoirs;
L'église est vide.
Et dans ces voix, oh! si cruelles,
Si grinçantes et si torturantes
entre elles,
N'est-ce pas, qu'on entend se déchirer l'espoir,
Et la
douleur de ces veuves maigres et droites
Qui vont, à pas feutrés et lents,
sous leurs manteaux,
La mémoire et le coeur traversés de couteaux,
Mais
reviendront, demain, sur leurs chaises étroites,
A l'heure où l'aube éteint
dans la ville les feux,
Prier les Jésus morts et les vierges dolentes
Et
baiser, tout comme hier, des blessures sanglantes,
Comme les larges mains
mendiantes de Dieu!
***
LES FUMEURS
«C'est aujourd'hui,
Au cabaret du Jour et de la Nuit,
Qu'on
sacrera
Maître et Seigneur des vrais fumeurs,
Celui
Qui maintiendra
Le plus longtemps,
Devant les juges compétents,
Une même pipe
allumée.
Or, qu'à tous soit légère
La bière,
Et soit docile la
fumée.»
Ont pris place, sur double rang,
Près des tables, le long des
bancs
Les grands fumeurs de Flandre et de Brabant.
Déjà, depuis une heure ils fument,
A petits coups, à mince brume,
Le gros et compact tabac,
Qu'a resserré, avec une ardeur douce,
Leur
pouce,
En des pipes neuves de Gouda.
Ils fument tous, et tous se taisent,
La bouche au frais, le ventre à
l'aise;
Ils fument tous et se surveillent
Du coin de l'oeil et de
l'oreille.
Ils fument tous, méticuleusement,
Sans nulle hâte
aventurière,
Si bien que l'on n'entend
Que l'horloge de cuivre et son
tictaquement,
Ou bien encor, de temps en temps,
Le flasque et lourd
écrasement
D'un crachat blanc contre les pierres.
Et tous, ils
fumeraient ainsi,
Inépuisablement, tout un après-midi,
N'était que les
novices
Ne se doutent bientôt, à maints indices,
Que leur effort touche
à sa fin,
Et que le feu, entre leurs mains,
S'éteint.
Mais eux, les vieux, restent fermes. En vain
Les petites volutes
Tracent peut-être, avec leurs fins réseaux,
Le nom du vainqueur de la
lutte,
Près du plafond, là-haut;
Ils s'entêtent à n'avoir d'yeux
Minutieux
Que pour leur pipe, où luit et bouge
Le seul point rouge,
Dont leur pensée ait le souci.
Ils le tiennent à leur merci,
Ils le
couvent à l'étouffée,
Laissant de moins en moins les subtiles bouffées
Passer entre leurs lèvres minces
Comme des pinces.
O leur savoir malicieux,
Et leurs gestes mystérieux,
Et ce qu'il
faut de temps et d'heures
Avant
Qu'un foyer clair, entre leurs doigts
fervents,
Ne meure!
Ils étaient dix, les voici cinq; ils restent trois;
Et de ceux-ci, le moins adroit,
Malgré les cris et les disputes,
Se
lève et déserte la lutte.
Enfin, les deux plus forts, les deux derniers,
Un corroyeur, un batelier,
Barbe roussâtre et barbe grise
Le coeur
ardent et sûr, se maintiennent aux prises.
Et c'est alors unanime
enfièvrement:
On se bouscule et l'on regarde
Ces deux maîtres restant
superbement
Calmes, parmi la foule hagarde,
Et qui fument, et se taisent
jusqu'au moment,
Où, tout à coup, celui de Flandre,
Tâtant du doigt le
fond du fourneau d'or,
Pâlit, en n'y trouvant que cendres;
Tandis que
l'autre émet encor
Patiemment, à petites secousses,
Un menu flot de
brouillard bleu,
Et ne prétend cesser le jeu
Qu'après avoir versé trois
derniers brins de feu,
Victorieux,
Sur l'ongle pâle de son pouce.
Et les grands juges réunis
Au cabaret du Jour et de la Nuit
Confèrent dans la grand'chambre,
Au champion du Vieux Brabant,
Luttant
Contre celui de Flandre,
Une pipe, d'écume et d'ambre
Avec des fleurs et des rubans.
***
JOURS D'ETE
Lorsque l'été flambant brûle la ville lasse,
Et le peuple pointu des
toits capricieux,
Le vieux gardien du vieux beffroi suit de ses yeux
L'ombre lente qui fait le tour de la grand'place.
Et c'est d'abord, au jour levé,
Les trois pignons des Trois Rois
Mages,
Laissant flotter leur triple image
Sur les bosses du lourd pavé.
Vers dix heures, c'est la façade ardente et belle,
Où sont sculptés
des rosaces et des festons;
Et vers midi, c'est l'ample enseigne et le
fronton
Joli de la maison d'Albert et d'Isabelle.
Plus tard encor, en plein soleil,
C'est le logis du corps de garde,
Dont s'allonge la tour bâtarde
Sur le trottoir lisse et vermeil.
Et puis enfin, le soir, c'est le beffroi tragique
Qui dessine son
grand profil monumental,
Barrant de l'Ouest à l'Est, ainsi qu'un bras
brutal,
Le vide entier de la grand'place léthargique.
Rien n'a changé depuis des ans:
Toujours la même ombre voyage,
Au
long des murs et des étages,
Et des piliers nets et luisants.
Et le même gardien, sur sa chaise trop basse,
Regarde se fermer les
mêmes blancs rideaux,
Quand la même clarté des mois pâles et chauds,
De
seuil en seuil, au long des heures, se déplace.
***
LA BIERE
En chaque enclos, l'été; l'hiver, sous chaque toit,
Où la province
S'attable, au jour le jour, et boit,
Le bourgmestre est prince,
Mais
le brasseur est roi.
Sa brasserie, elle est là-bas, lourde et fumante,
Et la chaleur
s'active, et les brassins fermentent;
Et lui-même surveille et du geste et
des yeux,
Le moite et sourd travail de l'eau avec les feux.
Une odeur d'orge,
Soudain, dès qu'on franchit son seuil,
Serre la
gorge;
Les gros chevaux sont lourds d'orgueil,
Et, quand ils passent,
Avec leur char aux cent tonneaux,
Sur la grand'place,
Ils font
trembler plus d'un carreau
Qui, dans le soir, scintille
Aux fenêtres en
or du vieil hôtel de ville.
L'homme est hospitalier, facile et cordial;
Dans sa maison au long
trottoir, près du canal,
La bière,
A celui qui la boit devant un feu
vermeil,
Semble sortir en robe de soleil
Du creux des verres.
Sa femme saine et grasse, et ses enfants replets;
Dans un coin de la
cour, à l'ombre des ramures,
Elle-même, les mois d'été, puise aux baquets
Et verse aux boulangers les mousseuses levures:
C'est son modeste
orgueil, quand est meilleur le pain
Et puis, le soir, quand la lampe brûle,
ses mains,
Calcul après calcul, s'acharnent à poursuivre
La piste des
erreurs au taillis du grand-Livre.
Et d'année en année, en s'aidant, tous les jours,
La femme ardente au
gain, et l'homme âpre aux négoces
Cueillent les lourdes fleurs des fortunes
précoces;
Ils ont acquis, aux angles clairs des carrefours,
Vingt
maisons à pignons, dont les larges enseignes
A celui qui s'en va ou s'en
revient, renseignent
Quelle bière éclatante et vivante on y sert.
Oh! la
pinte vidée, à la hâte, en plein air,
Et l'orgueil de sentir au fond de soi
descendre
La sève en or des grains et des houblons de Flandre!
Voici quinze ans bientôt que le brasseur travaille
Et que la vie,
avec ses voeux et ses souhaits,
Se serre, ici, là-bas, partout, entre les
mailles
Qu'il noue en chaque rue autour d'un cabaret;
De faubourg en
faubourg, son renom règne à l'aise.
Parmi les francs buveurs qui tanguent
sur leur chaise,
Dès qu'il paraît, il paie à boire et dûment boit,
Et sa
parole alors est parole de poids,
Et son geste est suivi aussi loin qu'il
les mène.
Si bien que la boisson qu'il vend chaque semaine
Se répand dans la
ville, orientant vers lui,
De maison en maison, les coeurs et les esprits;
Elle est la force lourde et la lente pensée
Dont s'émeuvent encor les
cervelles tassées;
Et tels jours de scrutin où le pouvoir a peur,
Elle
est celle qui chauffe, à feu brusque, l'ardeur
Que renferment les fronts
joyeux ou taciturnes;
Et c'est elle toujours qui glisse entre les doigts
Le vote alerte et franc ou le vote sournois
Que chacun jette, avec sa
passion, dans l'urne.
En chaque enclos, l'été; l'hiver, sous chaque toit,
Où la province
S'attable, au jour le jour, et boit
Le bourgmestre est prince,
Mais
le brasseur est roi.
***
LES PINSONS
Même quand le vent meugle
Et fait grosse sa voix,
Ils s'exaltent
en leur cage de bois
Les doux pinsons aveugles.
On a tué dans leurs yeux clairs
Toute la vie;
Mais depuis lors,
Ardente, inassouvie,
Plus violente encor,
Vibre, dans l'air,
Leur chanson d'or,
Ils ne voient plus, mais ils s'écoutent;
Leur
voix s'affine et se veloute,
Et met un peu d'allégresse et d'amour
Au
coeur des pauvres gens des cours
Et des impasses.
Dès qu'arrive novembre et ses vents fous,
Solidement, on pend au
clou,
Près des fenêtres basses,
Leur cage étroite
Comme une boîte.
Et l'on n'entend plus rien, sinon près du plafond,
Leur petit bec qui
gratte,
Ou bien leurs sauts légers, de bâton en bâton,
Et le bruit sec
de leurs pattes.
Or, voici mai et les concours
Entre ville, village et bourg;
Et
désormais, la vie
Des doux pinsons est asservie
Au dominical branle-bas
Des angoissants combats.
Sur le marché, où se dressent des tentes,
Assis à l'ombre, et pipe
aux dents,
Les solennels experts, ornés d'un président
Large et
fondamental, attendent;
Et s'alignent les petites cages en bois,
Devant
sa massive prestance,
Et s'entêtent et s'effilent les voix,
Sur un
signal de son omnipotence.
Mousses de chant qui s'échappent dans l'air,
De la coupe d'un gosier
frêle,
Bulles, perles, miroitements, éclairs,
Sans nul effort qu'un
battement des ailes;
Frétillements de cris, fourmillements de sons,
Trilles en fleur, trilles en fête,
O les naïfs et doux pinsons,
Comme ils s'entêtent!
Le président, rougeaud et gros,
Fume toujours,
et ne dit mot;
Mais son oreille ardente écoute,
L'autre après l'un,
chaque pinson
Tresser les brins de sa chanson.
Tous s'acharnent, aucun
ne doute,
Car c'est à ceux qui, de leur coeur battant
Ont, en un même
temps,
Tiré, le plus souvent, les mêmes notes,
Qu'on adjuge, -- parfois,
l'on vote --
Le prix dont sera fier, pendant un jour,
Le quartier d'une
ville, ou le hameau d'un bourg.
O les petites voix lasses, mais obstinées,
O la fragile et babillante
claironnée:
Ici, là-bas, toujours, encor,
Jusques à l'heure où le plus
fort,
Dans le disloquement et dans la débandade
De l'unanime sérénade,
Impose, à tous, son survivant effort,
Et dans l'entier silence et la
cruelle attente
Regonfle, une dernière fois, sa gorge -- et chante.
Et le vainqueur et son pinson
Avec, au treillis de la cage,
Un
rameau clair de fleurs sauvages,
Rentrent à la maison
Où, dans
l'angoisse et dans la fièvre,
Leur nom vole, de lèvre en lèvre;
Tandis
qu'assises sur leur seuil,
Les commères, lourdes et grasses,
Se
rengorgent d'orgueil
A voir
La volante victoire
Se reposer en leur
impasse.
***
L'HOSPICE
A ceux qui n'ont ni feu, ni lieu,
Et qui sont lents, et qui sont
vieux,
A ceux qui, jour à jour,
-- Depuis quels temps! -- ont fait le
tour
De leur misère sédentaire,
Aux pauvres gens des durs métiers:
Portiers, veilleurs, gardiens et cantonniers,
Les petites villes
octroient, parfois,
Le bénéfice
De boire et de manger et de dormir, sans
joie,
Derrière un mur de vieil hospice.
Le monument, avec son large toit
Et ses anciens pignons, s'assoit
Au bout de la grand'rue.
Le van des siècles dissémina sa nuit,
En
poussière noire, autour de lui.
Angles, bosses, plaques, verrues,
Font
leur saillie à sa façade;
Il est d'un bloc -- et sa largeur est perforée,
De part en part, de fenêtres carrées,
Qui regardent la cour symétrique
et maussade.
Et c'est là qu'ils végètent, les vieux,
Autour de grands
poêles de fonte.
L'hiver est froid, le vent hargneux.
Oh! que de fois,
les soirs, ils font le compte
De leurs malheurs, de leurs chagrins,
A
sourde voix, à lentes mains,
Devant les autres vieux qui n'écoutent plus
guère!
Il en est qui s'en furent en guerre,
Si loin, que les astres de
leur bruyère
N'éclairaient plus ces pays de là-bas;
Ils en sont revenus,
minés et las,
Heureux du maigre emploi que leur offrait la ville;
D'autres survivent seuls à leur famille;
D'autres songent à leur enfant,
Qui s'embarqua vers les levants,
Sans rien leur en apprendre,
Et
c'est leur mal de chaque jour,
De repenser encore à son retour
Et de ne
plus y croire, et, néanmoins, toujours,
D'attendre...
Oh! ces vitres par où l'on voit,
Au long de blancs murs droits,
Traîner les vieux, de fenêtre en fenêtre;
Et ces couloirs où l'on entend
Sonner le bruit intermittent
De leurs bâtons de hêtre;
Et ce piteux
et pauvre banc,
Où, deux par deux, au jour tombant,
Ils s'arrêtent et
longuement se taisent,
Quand leurs pipes, comme des braises,
Brûlent
seules, de leurs points d'or,
Le vide obscur et mort
Des corridors!
Les vieux, les pauvres vieux, avec leur dos en bois,
Et leurs regards
lointains, et leur défunte voix,
Et leurs craintes durant les insomnies,
Et leur patience à compter le temps,
Et l'égoïste et mécanique
entêtement
De leurs manies!
Voici la nuit qui tombe et attise leurs maux;
Voici leurs lents
départs, comme les mots
Monotones des litanies,
Et leur silence, au fond
du vieux dortoir,
Où les cierges éclaireront, un soir,
Leurs agonies.
***
LE GOBELET D'ARGENT
Sur la place aux enseignes livides,
Où les cloches sonnent un glas,
Il pleut, dans le kiosque vide,
Là-bas.
Le grave et rouge bourgmestre
S'assied au «Gobelet d'Argent»,
A
sa place, près des fenêtres;
Et, solennel avec les gens,
Il regarde,
d'un air tranquille,
Vivre sa ville.
Tous les pavés sont vernis d'eau;
Un chien s'enfuit; deux chiens se
flairent;
La marchande de scapulaires
Sonne à la porte du bedeau.
A sa montre, pareille aux trônes,
L'aide du pharmacien quinteux
A
remplacé le bocal bleu
Par un bocal de couleur jaune.
Le vieux greffier passe, en retard,
Et regarde, d'un ¦il oblique,
Chez l'horloger, dans la boutique,
L'heure que sonne un jacquemart.
On sait, dans tout le voisinage,
Que le notaire a confié
Le soin
de ses vingt-deux lauriers
Au jardinier du béguinage.
Et les arbres, aux rameaux noirs,
Rentrent chez eux, toilette faite,
L'autre après l'un, sur des brouettes,
Qui font trembler les vieux
trottoirs.
Bête de somme et de supplice,
Voici l'antique cheval blanc
Qui se
cahote, à pas très lents,
Vers la porte du vieil hospice.
Coup de sifflet droit comme un dard,
Et nuages de vapeurs blanches;
Et roule, au loin, en avalanche,
Le train de midi moins un quart.
Le grave et rouge bourgmestre
Quitte son siège à ce signal,
Laissant son broc vide et banal,
Regarder seul par la fenêtre.
***
LA GARE
Du côté du canal, où ronflent et s'exilent
Les trois usines de la
ville,
La gare,
Avec ses coups de trompe et de sifflet,
Avec ses
signaux verts dans le soir violet,
Luit et s'effare.
Elle existe, vivant de peu, très à l'écart;
Où monte son pignon,
montait l'ancien rempart.
Les dimanches, à l'heure où l'on sonne les messes,
Elle écoute de loin, le lourd bourdon baller,
Et les cloches, une fois
l'an, se quereller,
Toutes ensemble, à la Kermesse.
Elle connaît l'huissier, le juge et le curé,
Et ceux qui vont à
Deynze, et de Deynze à Courtrai,
Et ceux que le lundi pousse jusqu'à
Termonde;
Tous, ils rentrent, le soir, avant la nuit, chez eux,
Sans que
jamais aucun ne laisse errer ses yeux
Au long des rails brûlants, qui vont
au bout du monde.
Un va et vient prévu de charriages las
Circule, autour de vieux
hangars, là-bas;
Un camion s'éloigne, un camion arrive;
On hèle, au
cabaret, quelques débardeurs soûls,
Et les wagons chargés sont poussés bout
à bout,
Et se heurtent, comme entraînés à la dérive.
Mais dès que le jour tombe, et que s'en vont rentrer
Ceux-ci d'Alost,
ceux-là de Deynze et de Courtrai,
La gare,
Une dernière fois, tremble et
s'effare,
Et se remplit de bruit;
Puis, doucement s'enfonce et se clôt
dans sa nuit;
Et l'on n'entend plus rien dans la salle d'attente,
Où
seul un bec de gaz reste allumé,
Que le grincement dur d'une plume
irritante,
Près d'un guichet fermé.
***
LA VENTE AUX ENCHERES
Voici trois mois qu'on l'a porté en terre,
Et le désir des héritiers
Est qu'on vende, jusqu'au dernier,
Aux volantes enchères,
Les
meubles familiers
Du vieux notaire.
La servante qui l'assista, quand il mourut,
A requinqué, depuis trois
jours,
Avec des loques de velours,
L'arroi fané des gros bahuts,
Et
réveillé, à poings rouges, les moires
Et l'éclat endormi des massives
armoires.
Et maintenant,
Que leur gloire réapparue
S'étale à tout venant,
Contre les murs, à front de rue,
Elle les garde et les surveille encor,
Faisant reluire, avec son tablier,
Quelque pommeau mal nettoyé,
Ou
quelque frise à filet d'or.
Et l'archiviste, et le doyen, et le docteur
Se rencontrent parmi les
acheteurs;
Et les matrones graves et compactes
Se disputent sur la
valeur exacte
D'un saladier d'étain ou d'un flambeau d'argent.
Le crieur
est sonore, adroit et diligent;
Ou vend l'un après l'autre:
Un
candélabre, une aiguière, un bassinet.
Et l'horloge, très vieille, où Dieu
et ses apôtres
Apparaissaient dans l'or dès que midi sonnait;
Enfin,
jusqu'au hanap qui provenait d'un prince,
Et dont s'était servi, devant sa
cour, le roi,
Lorsqu'il était passé, en l'an cinquante-trois,
Avec le
duc, son fils, par ce coin de province.
Au fond du vestibule est étalé l'orgueil,
Profond et rembourré, de
six vastes fauteuils,
Et la croupe et le dos des commères s'y tassent,
Et leurs rires sont gros, et leurs langues salaces,
Et leur ventre bombé
s'y gonfle à l'abandon.
On admire les pieds sculptés du guéridon
Où
s'appuyait le coude enflé du vieux notaire,
Jadis, quand il fumait sa longue
pipe en terre,
Tranquillement, à la fenêtre, aux soirs d'été.
On songe
avec respect à son intégrité;
Dire que ces cartons vides, aux parois vertes
Ont contenu l'objet de tant d'affres souffertes!
Que ces casiers ouverts
et ces béants tiroirs
Ont recélé tant de ferments de désespoir!
Et l'on
parle à l'écart, la main contre les lèvres,
Du testament subtil qu'il fit
faire à l'orfèvre,
Pour qu'aucun legs ne pût froisser aucun neveu.
Chacun de ses contrats, comme un trousseau de noeuds,
Tenait le droit
flottant en ses clauses serrées.
Pourtant, que de fureurs se sont
exaspérées,
Devant son bureau sombre, insensible et massif!
La veuve du
brasseur et leur fils adoptif
Se sont battus jadis, au seuil de son étude:
Il est vrai que leurs poings en avaient l'habitude.
On n'attend plus que l'échevin,
Qui doit rentrer d'Alost, où se
touchent ses rentes,
Pour déguster et mettre en vente
Le vin.
Et le
doyen et l'archiviste
Touchent déjà le «Haut Brion»,
Subtilement de
leurs lèvres artistes
Puis s'attardent, la bouche en rond,
A lentement
goûter le «Château Rose».
L'échevin survenu prend à son tour la pose
Des
vieux buveurs d'antan qui, le verre à la main,
Et balançant leur corps sur
leur chaise qui tangue,
En l'honneur des grands crus faisaient claquer leur
langue.
Et tous boiraient jusqu'à demain,
N'était que le «Médoc» déjà
s'adjuge
Au juge,
Et qu'un chanoine a pris pour lui,
Vingt
bouteilles de «Grave» et six flacons de «Nuits».
La cave du notaire est
ainsi dispersée,
Et l'archiviste et le doyen et l'échevin,
Après mainte
querelle, à coups d'or apaisée,
Se désignent chacun leur part en son butin.
Le crieur éreinté est au bout de son rôle,
Voici passer encor, par
ribambelles,
Les soucoupes et les écuelles,
Puis les chenets de cuivre
et les plaques de tôle,
Et mille objets menus qui ne valent plus rien.
On vend jusqu'au collier qui maintenait le chien,
Et que l'on joint,
pour faire un lot,
A trois marteaux et deux rabots
Trouvés dans
l'appentis sous de vieilles falourdes.
Des camions pesants et des brouettes
lourdes
Dispersent lentement, de seuil en seuil,
Tout ce qui fut la
fierté et l'orgueil
Et la richesse héréditaire
Du vieux notaire.
Et
l'on se réjouit, qu'à part le hanap d'or,
Qu'un amateur d'Anvers emporta de
la ville,
Tous les meubles et tous les vins restent encor
Aux mains
sûres des antiques familles.
***
FUNERAILLES
Vingt ouvriers
Invisibles, là-haut, parmi les madriers,
A coups
de reins, à coups de pieds,
Sonnent et sonnent.
Et sur les toits serrés en tas
Tombent, bondissent et ricochent
Les glas,
Et par les trous des abat-sons
S'éparpillent les sons
Et se vident les poches
Formidables des cloches.
Et passe,
Par la grand'place,
L'enterrement,
Et les chevaux
du corbillard s'effarent
Aux chocs brutaux de la fanfare
Qui bat le
deuil terriblement.
Et les commères se chamaillent,
Là-bas sous un auvent de bois
Et
recomptent sur leurs vieux doigts,
Ce qu'ont coûté ces funérailles.
Et
les enfants, au sortir de l'école,
Rompent soudain leurs jeux
Et
regardent de tous leurs yeux,
La bouche ouverte, et sans parole;
Et les
lourds camions aux carrefours s'arrêtent,
Et ceux du tir à l'arbalète
Sont accourus du fond de leur enclos,
Et par décence ou par scrupule,
Ils dissimulent
Leur pipe ardente et allumée,
Dont on voit la douce
fumée
Monter derrière leur dos.
Et le funèbre et compact défilé
Longe à présent le quai de la
Ferblanterie,
Avec ses bedeaux gras et ses prêtres râblés,
Et le mouvant
amas des confréries.
Et l'on dirait vraiment qu'ils transportent
Toute une montagne de
deuil,
Quand passe, au long des portes,
Le mort tassé dans son cercueil.
***
CELUI QUI BOUSCULE
De part en part,
A chaque angle, par chaque fente,
Sous les
averses,
Les glaives nus du vent traversent
Le corps en pierre de la
tour.
La ville en est épouvantée;
Des patrouilles ont fait le tour
De
la grand'place, à la nuitée,
Pour rencontrer -- folie! -- on ne sait où
Le vent qui tord, énorme et fou,
L'église entière en sa bataille.
Il assaille toutes murailles,
Il siffle, il passe, il claque, il
fuit,
Comme des ailes dans la nuit;
Plus loin, où les foules sont
accourues,
Il a tourné le coin des rues,
Brisant l'image en or de saint
Laurent
Qui maintenait, du bout de ses doigts calmes
Vers les bourreaux
indifférents,
Depuis mille ans,
Sa palme.
Les commères qui s'en allaient
A confesse, trotte-menues,
Hâtivement sont revenues
En resserrant leurs mantelets,
Leurs
capuchons de bure ou leurs coiffes volantes
Que le grand vent fouillait
Avec ses mains brusques et violentes.
Des gens l'ont vu, vers les faubourgs,
Reprendre haleine, en une
impasse;
On crie, on lutte et l'on accourt
Avec des liens, avec des
nasses;
Mais lui, qui règne aux horizons,
S'échappe et fuit jusques aux
grèves;
Quand il revient vers les maisons
On ne sait quoi de lourd et de
flasque il soulève.
L'ombre paraît grossir et se mouvoir,
D'accord avec ses sursauts
noirs,
Et ses ailes gigantesques et molles,
Battant l'espace entier,
affolent
Là-bas, sur les remparts, les croix
Des vieux moulins de bois.
Et chacun crie, et nul ne sait que faire:
Le fossoyeur prétend
Qu'il faut cerner le vent
Et le pousser au cimetière.
Un batelier
s'agite, au coin des quais,
Et veut qu'on aide à l'embarquer
En de gros
sacs de toile grise
Qu'il amène, chaque semaine,
De Termonde jusqu'à
Tamise.
Aux battements soudains d'un glas
Le vent riposte avec fracas;
Voici qu'il brise, sur la tour,
Les gargouilles qui font le tour
De
la corniche la plus haute;
Il casse en deux les abat-sons;
Il lutte avec
le grand bourdon
Et son battant qui saute.
Les douze fleurs des chiffres d'or
Sur les cadrans sont effeuillées,
Les patronnes, agenouillées
A l'Est, à l'Ouest, au Sud, au Nord,
Supplient, en vain, le vent qui mord,
Et qui projette la prière
De
leurs deux bras tendus,
Vers la pitié d'un Christ aux horizons pendu,
Violemment à terre.
Le sol antique est écorché
Par on ne sait quel coutre énorme;
Tombent, là-bas les buis, les ifs, les ormes,
Dans les jardins de
l'évêché.
Le tablier du pont de pierre,
Arceaux fendus, est entraîné
dans la rivière,
Et l'on entend des blocs entiers,
Que le courant
sauvage
Roule jusqu'aux chantiers,
Battre, là-bas, les madriers
D'un
colossal échafaudage.
Femmes, filles, vieillards, enfants,
Tremblent au fond de leurs
mansardes;
Le ciel ne se voit plus; rien n'y luisarde:
Si large et si
touffue est la vigne du vent,
Avec ses grappes d'ouragan
Qui se gonflent
de pluie, et soudain, crèvent.
Les ténèbres semblent nourrir de sève
Et
de sang noir, comme la poix,
La meute énorme de molosses,
Dont la rage
et les abois
Peuplent la nuit féroce.
Tout le pays se convulse, la ville
croit
Son heure suprême venue;
Et ceux que les calendriers
Hallucinent vers l'inconnu
Songent que l'an dernier,
Un astrologue,
à Trébizonde,
Pour ce temps-ci, prédit
La fin du monde.
Et le vent hurle, et le vent geint,
Et le vent bat, jusqu'au matin,
Murs, toits, pignons, balcons, tourelles
Et les cervelles solennelles
Des bons Messieurs les échevins
Qui s'entêtent à s'assembler en vain,
Avec l'espoir, tenace et décevant,
De voir, quand même, un jour
d'unanime panique,
Sans faute aucune et sans réplique
Par les cent mains
de la force publique
Saisir le vent.
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------------------------- FIN DU FICHIER flandeux1 --------------------------------