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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT verhafin>
<IDENT_AUTEURS verhaerene>
<IDENT_COPISTES swaelensg>
<ARCHIVE http://abu.cnam.fr/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Toute la Flandre, Tome I: Les Tendresses premières, La Guirlande des Dunes >
<GENRE vers>
<AUTEUR Emile Verhaeren>
<COPISTE G. J. Swaelens>
<NOTESPROD>
Emile Verhaeren (1855-1916)est considéré comme un des plus grands
poètes et dramaturges Flamands d'expression française. Tour à tour
romantique, lyrique, mystique, symbolique, chantre à la fois de la
Flandre, des humbles - pêcheurs et fermiers - et de la douceur
domestique, il ne relève d'aucune école littéraire.
Emile Verhaeren (1855-1916) is considered one of the most important
french-speaking Flemish poets and playwrights. Belonging to no literary
"school", he alternates romanticism, mysticism, symbolism and lyrism in
his works, evoking as well his native Flanders, the hard life of fishermen
and farmers, or the sweetness of domestic life.
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER verhafin1 --------------------------------
Toute la Flandre
I
Les Tendresses premières
La Guirlande des Dunes
NEUVIEME EDITION
**
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDE, XXVI
MCMXX
***
TOUTE LA FLANDRE
I
TABLE
Liminaire
LES TENDRESSES PREMIERES
ARDEURS NAIVES
LES PAS
LES FRUITS
CONVALESCENCE
LE COMTE DE
LA MI-CAREME
LE GRENIER
L'HORLOGER
LE JARDIN
LES PAQUES
MON
VILLAGE
L'ENVOLÉE
LE BAIN
SEIZE, DIX-SEPT ET DIX-HUIT ANS
L'ETRANGERE
«ET MAINTENANT...»
LA GUIRLANDE DES DUNES
UN SAULE
TEMPS GRIS
UN VILLAGE
L'HIVER DANS LES DUNES
UN
TOIT, LA-BAS
LES TOURS, AU BORD DE LA MER
UN COIN DE QUAI
LE
RAMASSEUR D'EPAVES
VENTS DE TEMPETE
LE PERIL
UN VIEUX
LES
VILLAGES DE LA COTE
AU CIMETIERE
PRINTEMPS
LES PECHEURS A CHEVAL
AMOURS
LES MAISONS DES DUNES
FEMMES DES DUNES
MIDI
LES GARS
DE LA MER
LES FENETRES ET LES BATEAUX
L'ETE DANS LES DUNES
CEUX DES
FERMES
LES BOUGES
BRUGES AU LOIN
LA BENEDICTION DE LA MER
LA
COTE FLAMANDE
UN BATEAU DE FLANDRE
LES PLAGES
***
LIMINAIRE
...Ces souvenirs chauffent mon sang
Et pénètrent mes moelles...
Je me souviens du village près de l'Escaut,
D'où l'on voyait les
grands bateaux
Passer, ainsi qu'un rêve empanaché de vent
Et merveilleux
de voiles,
Le soir, en cortège, sous les étoiles.
Je me souviens de la bonne saison;
Des parlottes, l'été, au seuil de
la maison
Et du jardin plein de lumière,
Avec des fleurs, devant, et des
étangs, derrière;
Je me souviens des plus hauts peupliers,
De la volière
et de la vigne en espalier
Et des oiseaux, pareils à des flammes
solaires.
Je me souviens de l'usine voisine
-- Tonnerre et météores
Roulant
et ruisselant
De haut en bas, entre ses murs sonores --
Je me souviens
des mille bruits brandis,
Des émeutes de vapeur blanche
Qu'on
déchaînait, le Samedi,
Pour le chômage du Dimanche.
Je me souviens des pas sur le trottoir,
En automne, le soir,
Quand, les volets fermés, on écoutait la rue
Mourir.
La lampe à
flamme crue
Brûlait et l'on disait le chapelet
Et des prières à n'en
plus finir!
Je me souviens du vieux cheval
De la vieille guimbarde aux couleurs
fades,
De ma petite amie et du rival
Dont mes deux poings mataient la
fièvre et les bravades.
Je me souviens du passeur d'eau et du maçon,
De
la cloche dont j'ai gardé mémoire entière,
Et dont j'entends encore le son;
Je me souviens du cimetière...
Mes simples vieux parents, ma bonne tante!
-- Oh! les herbes de leur
tombeau
Que je voudrais mordre et manger! --
C'était si doux la vie en
abrégé!
C'était si jeune et beau
La vie, avec sa joie et son
attente!
J'appris alors quel pays fier était la Flandre!
Et quels hommes,
jadis, avaient fixé son sort,
En ces jours de bûchers et de flamme, où la
cendre
Que dispersait le vent était celle des morts.
Je sus le nom des
vieux martyrs farouches;
Et maintes fois, ivre,fervent, pleurant et fou,
En cachette, le soir, j'ai embrassé leur bouche
Orde et rouge, sur
l'image à deux sous.
J'aurais voulu souffrir l'excès de leur torture,
Crier ma rage aussi et sangloter vers eux,
Les clairs, les exaltés, les
dompteurs d'aventure,
Les arracheurs de foudre aux mains de Philippe
Deux.
Ou bien encor, c'étaient les communes splendides,
Les révoltes,
roulant sur le pavé de Gand,
Chocs après chocs, leurs ouragans;
C'étaient les tisserands et les foulons sordides,
Mordant les rois comme
des chiens ardents,
Et leur laissant aux mains la trace de leurs dents.
C'étaient de grands remous de vie armée
Qui s'apaisaient dans le
soleil,
Quand les beffrois sonnaient la joie et le réveil
Sur les foules
désopprimées.
C'était tout le passé: sang et or, fièvre et feu!
C'était
le galop blanc des hautaines victoires
Criant, dans le tumulte et dans
l'effroi, leurs voeux,
De 1'un à l'autre bout du monde et de l'histoire.
II
Depuis, l'ombre s'est faite sur la Flandre!
Mais mon rêve survit et ne
veut point descendre
Des tours, où tant d'orgueil, jadis, le fit monter.
Je regarde de là nos pensives cités;
J'écoute se taire leur silence;
Je vois s'ouvrir, comme un faisceau de lances,
L'abside en or des
églises, le soir:
Un bruit de cloches, un envol d'encensoir,
Là-bas des
anges...
Et la ville s'endort en des louanges.
Je vois aussi, du haut de
ces énormes tours,
Les champs, les clos, les bourgs,
Les villages et les
prairies,
Autour des larges métairies.
Les vieux pommiers vaillants,
Au temps d'avril et des sèves nouvelles,
Semblent une troupe d'oiseaux
blancs
Laissant traîner leurs ailes
En des vergers pleins de soleil.
Le vent est clair, l'air est vermeil,
L'amour des gars et des femmes
superbes
Pousse, comme les fleurs, et se lève de l'herbe
Robuste et
fécondé.
On écoute rire et baguenauder,
Près des mares et dans les
landes,
Les naïves légendes;
Les vieilles coutumes mêlent encor
Leur
beau fil d'or
Au solide tissu des moeurs et des paroles;
On croit
toujours aux sorcières et aux idoles;
On est crédule et défiant, tout à la
fois;
On est rugueux, profond et lourd, comme les bois
Et sombre et
violent, comme la mer brumeuse.
Oh! l'Océan, là-bas, et sa fête écumeuse
A l'infini, sur les plages,
l'hiver!
En ai-je aimé le vent et le désert!
En ai-je aimé la vie, en
des barques tragiques,
Qui s'en allaient fouiller les eaux mythologiques
Où les grands dieux du Nord apparaissent encor!
En ai-je aimé les ports,
les caps, les baies,
Le môle en bois blanchi que l'ouragan balaie,
Les
vieux pêcheurs usés, têtus, tranquilles,
Les pilotes tannés et forts,
Les mousses clairs, les belles filles!
Oh! l'ai-je aimé éperdument
Ce peuple -- aimé jusqu'en ses injustices,
Jusqu'en ses crimes, jusqu'en ses vices!
L'ai-je rêvé fier et rugueux,
comme un serment,
Ne sentant rien, sinon que j'étais de sa race,
Que sa
tristesse était la mienne et que sa face
Me regardait penser, me regardait
vouloir,
Sous la lampe, le soir,
Quand je lisais sa gloire en mes livres
de classe!
Aussi lui ai-je, avec ferveur, voué ces vers
Qui le chantent, dans la
grandeur ou l'infortune,
Comme la Flandre abaisse ou lève au long des mers,
Avec ses sables d'or, sa guirlande de dunes.
*
LES TENDRESSES PREMIERES
1904
À MA SOEUR
MARIA GRANLEUX
CES SOUVENIRS D'ENFANCE
*
ARDEURS NAIVES
J'entends là-bas sa voix sa voix...
Oh! la petite amie espiègle et blonde
Qui s'en alla, vers l'autre monde,
Toute fragile, alors qu'elle ni moi
Ne soupçonnions encor
Ce qu'est la mort.
Un jour on m'assura qu'en des pays d'étoiles
Elle s'était perdue, avec
des voiles
Et des roses entre ses doigts petits;
Son image resta fixée
en mon esprit
Si belle,
Que tout mon coeur partit vers elle.
Je conservai longtemps son souvenir pieux
Dans mon étroit livre de messe;
On y lisait la bonne promesse
De se retrouver tous aux cieux
Et
c'est ainsi que je fis plus douce connaissance,
Grâce à sa mort, avec la
Vierge et le Bon Dieu!
Depuis -- oh! que de morts et de naissances
Et que de gens défunts -- ses
parents et les miens --
Et le curé de Marikerke et le gardien
Du tir à
l'arbalète où nous allions ensemble!
Oh! ma petite amie, as-tu appris,
Là-haut, qu'en la drève du nord, le tremble
Fendu d'éclairs a refleuri?
Que les vieilles maisons du Bril sont abattues,
Avec leurs ors et leurs
statues,
Qui se miraient et remuaient dans l'eau
Et semblaient vivre
dans l'Escaut?
As-tu-entendu dire
Que, dans l'île de Saint-Amand,
Un
héron grand comme un aigle d'Empire
A fait son nid, superbement?
As-tu
senti mon ombre, sur ta tombe,
L'été dernier, lorsque j'y suis passé?
Sais-tu que les colombes
De l'hôpital ont traversé
La plaine et se
sont rencontrées
Pour faire un nid nouveau, au bout de la contrée?
Je ne sais plus, hélas, que vaguement
Comment étaient tes yeux charmants
Et ton tranquille et fin sourire.
Mais ce que j'aime à doucement te dire
C'est combien je t'aimais,
Non seulement pendant que je jouais
Avec
ton arc et ta toupie
Mais vers le soir, quand seul j'étais tapi
Entre
mes draps et que je m'endormais.
Je me souviens t'avoir alors
Si
doucement serrée et embrassée,
Avec les bras et les lèvres de ma pensée
Que j'en frissonne encor:
La lampe était ton front et l'édredon ton
corps
Et le coussin ta joue
Et cet amour premier se noue
Aux
guirlandes les plus belles de ma mémoire.
Je me souviens aussi de cette histoire
Où deux enfants, les doigts unis,
mouraient
D'un même coup de hache, un soir, dans la forêt;
Et je voulais
mourir ainsi, et je voulais
Dormir ainsi, avec toi seule,
Loin du monde,
sans qu'on le sût jamais.
De ceux que nous avons connus, c'est ton aïeule
Qui me parle le plus
souvent,
Avec son coeur et son esprit fervents,
Des ans inoubliés qui
furent notre enfance.
A l'entendre, je revois tout:
Le bourg de
Saint-Amand, avec le fleuve au bout,
Le Christ sanglant du carrefour, et les
deux lances
Des peupliers qui dominaient les jardins clairs.
Tous les
bruits familiers se réveillent dans l'air:
Le han du forgeron sur son
enclume lasse
La voix des passeurs d'eau, le chant du jardinier
Rangeant
des melons d'or, au fond de son panier,
Et le pas du sonneur, sur le
trottoir d'en face.
Quand je ferme les yeux,
J'entends encor
Le choc des fers et des
essieux,
Et les lourds camions, sur les routes profondes
Les débardeurs
s'en venaient de Termonde,
Ville proche, qui nous semblait alors
Le bout
du monde.
C'était l'été; le soir vermillonnait
La tour dont les cloches
sonnaient;
Et les vanniers parlaient au seuil des portes,
De morts
anciens et de coutumes qui sont mortes.
Oh! les bons souvenirs et comme ils me refont
Une tendresse et un bonheur
mélancoliques;
O mon âme, voici tes plus douces reliques,
Voici, dans
ton repli le plus profond,
La plus frêle des fleurs de rêve,
La plus
douce des fleurs d'amour,
Qui se réveille au jour
Et vers tes larmes se
soulève!
*
LES PAS
L'hiver, quand on fermait,
A grand bruit lourd, les lourds volets,
Et
que la lampe s'allumait
Dans la cuisine basse,
Des pas se mettaient à
sonner, des pas, des pas,
Au long du mur, sur le trottoir d'en face.
Tous les enfants étaient rentrés,
Rompant leurs jeux enchevêtrés;
Le
village semblait un amas d'ombres
Autour de son clocher,
D'où les
cloches déjà laissaient tomber,
Une à une, les heures sombres
Et les
craintes sans nombre:
Paquets de peur, au fond du coeur.
Et malgré moi, je m'asseyais tout contre
Les lourds volets et j'écoutais
et redoutais
Ces pas, toujours ces pas,
Qui s'en allaient à la rencontre
De je ne savais quoi d'obscur et de triste, là-bas.
Je connaissais celui de la servante,
Celui de l'échevin, celui du
lanternier,
Celui de l'âpre et grimaçante mendiante
Qui remportait des
blaireaux morts, en son panier;
Celui du colporteur, celui du messager,
Et ceux de Pieter Hoste et de son père
Dont la maison, près du calvaire,
Portait un aigle d'or à son pignon léger.
Je les connaissais tous: ceux
que scandait la canne
De l'horloger, ou bien les béquilles de Wanne
La
dévote, qui priait tant que c'était trop,
Et ceux du vieux sonneur, humeur
de brocs,
Et tous, et tous -- mais les autres, les autres?
Il en était qui s'en venaient -- savait-on d'où? --
Monotones, comme un
débit de patenôtres,
Ou bien furtifs, comme les pas d'un fou,
Ou bien
pesants d'une marche si lasse
Qu'ils semblaient traîner l'espace
Et le
temps infini aux clous de leurs souliers.
Il en était de si tristes et de si
mornes,
Surtout vers la Toussaint, quand les vents cornent
Le deuil
illimité par le pays entier:
Ils reviennent de France et de Hollande
Ils
se croisaient sur la route marchande,
Ils s'étaient fuis ou rencontrés --
depuis quel temps? --
Et se réenfonçaient dans l'ombre refondue,
A cette
heure des morts, où des bourdons battants,
Aux quatre coins de l'étendue,
Comme des pas, sonnaient aussi.
Oh! tous ceux là, avec leur fièvre et
leurs soucis!
Oh! tous ces pas en défilé par ma mémoire!
Qui donc en
redira le deuil ambulatoire,
Lorsque je les guettais l'hiver, en tapinois,
Rapetissé dans mon angoisse et mon effroi,
Derrière un volet clos, au
fond de mon village?
Uni soir, qu'avaient passé des attelages,
Avec des
bruits de fers entrechoqués,
On trouva mort, le long du quai,
Un routier
roux qui revenait de Flandre.
On ne surprit jamais son assassin.
Mais,
certes, moi, oh! J'avais dû l'entendre
Frôler les murs, avec sa hache en
main.
Une autre fois, à l'heure où le blanc boulanger,
Ses pains vendus,
fermait boutique,
Il avait vu la dame énigmatique
Qu'on dit sorcière
ici, et sainte un peu plus loin,
En vêtement de paille et d'or tourner le
coin
Et vivement, entrer au cimetière;
Tandis que moi, j'avais ouï, en
même temps,
Son dur manteau flottant,
Comme un râteau gratter la terre.
Mon coeur avait battu si fort
Que, pendant toute une semaine,
Je ne
rêvai que de la mort.
Et puis, qu'allaient-ils faire au fond des plaines
Ces autres pas qu'on entendait, vers la Noël,
Venir en masse, à travers
neige et gel,
D'au delà de l'Escaut massif et léthargique?
Une lueur
rouge et tragique
Mordait le ciel. Ils se rendaient, au long des bois,
Depuis quels temps, toujours au même endroit,
Près des mares que l'on
disait hantées;
On entendait des cris, pareils à des huées,
Monter. Et
seul, le lendemain,
Le fossoyeur partait, la bêche en main,
Cacher
là-bas, sous les neiges étincelantes,
Un tas de rameaux morts et de bêtes
sanglantes.
Mon âme en tremble encor et mon esprit
Revoit toujours le fossoyeur qui
passe,
Et quand la fièvre ameute en moi, la nuit,
Les troubles visions
de ma cervelle lasse,
Les pas que j'entendis étant enfant,
Oreille au
guet, genoux serrés et coeur battant,
En mes heures de veille ou de
souffrance blême,
Terriblement, me traversant moi-même
Et font courir
leur rythme dans mon sang.
Ils arrivent, des horizons de lune et d'ombre,
Sournois, têtus, compacts, mystérieux,
Le sol en est dément. Leur
nombre?
-- Feuilles des bois, grains de blés mûrs, grêles des cieux!
Ils
sont pareils aux menaces qui passent
Et leur déroulement, pendant la nuit,
Est si lointain qu'ils semblent faire,
De lieue en lieue, une ceinture à
la terre
Et, maille à maille, et, bruit à bruit,
Serrer en eux tout
l'infini.
Oh! qu'ils me sont restés imprimés dans la chair
Les pas que j'entendais,
par les soirs de Décembre
Et les routes de l'hiver clair,
Venir du bout
du monde et traverser ma chambre!
*
LES FRUITS
Du fond du vieux jardin,
Quand les grands arbres monotones
Tremblaient aux froids d'automne,
Les fruits incarnadins
-- Couleur
de sang et couleur d'ambre --
Entraient, solennels et replets,
Dans la
grande chambre,
Où l'on n'entrait jamais.
A la muraille,
Les vieux portraits, pareils à des médailles,
Dont les
bouches et dont les dents
Aimaient jadis les gros repas ardents,
Semblaient se réjouir à voir la violence
Des fruits massifs et éclatants
Briller, pour quelque temps,
Dans le séjour de leur silence.
Sur les planches de chaque armoire,
Nèfles et noix, pommes et poires,
Bombaient leur compacte santé,
Tandis que leur odeur recluse et douce,
Sans violence et sans secousse,
Imprégnaient l'air de calme et de
sapidité.
Alors s'inaugurait pour moi la saison bonne,
Tout le jardin
était entré dans la maison,
Avec son luxe ensanglanté d'automne.
Le
soir, quand on causait, près des tisons,
C'était sans peur que j'écoutais
autour des arbres
Hurler le vent. Les fruits lisses comme des marbres
Reposaient tous, bien à l'abri,
Sur les plinthes des vieux dressoirs et
des lambris.
Aux repas clairs, ils décoraient la table:
On découpait
d'un geste ardent
Leur chair glacée et délectable,
Qui se fondait entre
les dents
Et embaumait l'haleine
Et parfumait les doigts;
Et pour
les honorer une dernière fois,
En les mangeant, on prononçait leurs noms de
Reines.
Et la bonne saison durait longtemps
Jusqu'en Décembre:
Le jour, on
verrouillait la porte à deux battants
De la grand'chambre,
Et je ne pus
jamais
Que renifler, par la serrure,
L'odeur ample des fruits épais
Et regarder de loin leurs chamarrures.
Mais, quand, le soir, à l'heure
du coucher,
La plus vieille servante accourait me chercher
Pour le bon
somme,
Sans nul réveil, jusqu'à demain;
Souvent, elle glissait entre mes
mains,
La pomme
La plus rouge et la plus belle
A grignoter, là-haut,
près des chandelles.
*
CONVALESCENCE
Tel soir de l'autre mois
Ma tante -- oh! les craintes que trahissait sa
voix! --
M'avait, en son grand lit, blotti,
Et, depuis lors, l'âme
engourdie,
Les jours, les nuits, j'avais senti,
Sur mes yeux clos et sur
mon front, passer
Tous les moites et blancs baisers
Des maladies.
Et le docteur dont j'avais peur
Etait venu et revenu,
Avec son bâton
noir et ses lunettes d'or,
Dire des mots mystérieux
Et les redire encor;
Et j'avais vu ses mains, son front, ses yeux
Errer autour de ma torpeur.
Et puis j'avais langui
Des jours, des jours et des semaines;
On avait
fait des voeux ardents et des neuvaines
Et même le curé avait prié pour moi.
Ç'avaient été des temps d'inoubliable émoi
Jusques à l'heure où l'on
sentit venir,
Par les chemins des renaissants désirs,
S'asseoir enfin,
avec douceur et complaisance,
Près de mon lit
Tout à coup clair et
embelli,
La pâle, mais déjà rose convalescence.
Oh! les bons jours que je vécus alors!
Ma chambre était joyeuse et sa
tiédeur légère,
Et mon ami Jésus, avec son manteau d'or,
M'y souriait,
du haut de l'étagère.
Les blancs après-midi d'été,
A travers les rideaux, y tamisaient leur
violence;
L'horloge s'y taisait, son pendule arrêté;
Un vol de mouches y
bourdonnait dans le silence.
Mon oreille écoutait les fers tumultueux
Du forgeron chanter dans le
village;
Les foins passer, pesants et montueux,
Les fouets claquer
autour des attelages;
Et, les Jeudis, venant de loin, de loin,
Le cri du vieux marchand de
sable,
Son pas boiteux quand il tournait mon coin,
Sa voix cassée et son
refrain intarissable.
Et les cloches à l'aube et les messes servies
Par des enfants de choeur,
devant l'ostensoir d'or,
Si bien que j'entendais toute la vie
Venir à
moi, avant de la revivre encor,
Et j'étais doux et patient toujours
Ne boudant plus les médicaments
fades;
Je me sentais content et, pendant de longs jours,
Je fus vraiment
heureux d'être encore malade.
*
LE COMTE DE LA MI-CAREME
Venant d'Espagne ou de Bohême
Au trot de son lent cheval blanc,
Passe, dans les villes du Brabant,
Le comte de la Mi-Carême.
Il va,
là-haut, de toit en toit,
L'oreille au trou des cheminées,
Surprendre,
avec sa haquenée,
Ce qu'on entend et ce qu'on voit,
Dans les maisons où
les mioches,
Autour des foyers d'or, l'hiver,
S'instruisent, en des
livres clairs,
Comme des gens de la basoche.
On l'aperçoit, les soirs de vent,
Par la lucarne à tabatière,
Longer
les étroites gouttières.
Il vient et va, pousse en avant,
S'arrête, et
puis revient encore;
Son cheval suit tous les chemins
Qu'il lui suggère,
avec la main,
Et quand parfois, au loin, s'essorent
Ses hauts galops
silencieux,
Sa sueur blanche et son écume
S'entremêlent, comme des
plumes,
Aux nuages qui vont aux cieux.
Où ne va-t-il -- Dieu seul le guide,
Sur l'échiquier géant des tours
Et des pignons des carrefours,
Par les grand'routes translucides.
Ceux qui ne l'ont pas aperçu
Quand, vers le soir, sonnent les cloches,
C'est qu'ils eurent leurs yeux en poche.
Mais les enfants, eux tous,
l'ont vu
-- Prince de rêve et de fortune --
Traversant l'air
superbement,
Avec sa bête en diamant
Et son manteau de clair de lune.
Son chef arbore un turban bleu
Comme le front d'un vieux roi mage;
C'est un géant sur les images
Qu'on vend, dans les quartiers pouilleux
D'Hasselt, de Mol, d'Anvers, de Lierre;
De sa main gauche, il tient des
fouets
Et de sa droite, un lot de jouets
En bois léger, en
carton-pierre.
Il en a plein trente paniers,
Il en a plein vingt sacs de
toile,
Et l'on prétend qu'en chaque étoile Il en a plein trois cents
greniers.
Ils sont plus clairs que feux d'aurore,
Joyeux, naïfs -- dites
combien!
Ce sont les bons anges gardiens
Qui les taillent et les
décorent,
Peignant, avec leurs menus doigts,
L'or des manteaux, l'azur
des robes;
N'employant rien que couleurs probes,
Colle tenace et raide
empois.
Et ciselant chaque clochette
Pour arlequins et pour pierrots
Et pour chevaux qui vont au trot,
Immobiles sur des planchettes.
Ainsi lesté, ainsi chargé,
S'en va d'un pas, toujours le même,
Par
les chemins des soirs légers,
Le comte de la Mi-Carême.
Il va du Weert à
Saint-Amand,
De Saint-Amand vers Rupelmonde,
Pour revenir vite en
Brabant
Et les jouets tombent comme grêle
Dans les foyers ouverts.
Pourtant
Nulle oreille ne les entend
Frôler les murs de leurs bruits
frêles.
Mais ils sont là, au matin dit,
Comme tous ceux de l'autre année;
Les
vieux recoins des cheminées,
Superbement, en sont garnis.
Dans le matin
crépusculaire,
Les yeux aigus, les doigts errants,
On les recueille en
adorant
On ne sait quoi de tutélaire;
A moins que d'un regard furtif,
Dans l'ombre, d'où elles émergent, On ne découvre un lot de verges
Pour
les enfants qui sont rétifs.
Et c'est beau temps. Le printemps pâle
Sur les maisons et les vergers
Disperser au loin ses ors légers
Et ses argents et ses opales;
Et
les petits s'en vont, là-bas,
Comme en cortège et en parade,
Montrer
gaiment aux camarades
Les jouets nouveaux reçus par tas,
Tandis que les
malins échangent
Tel faux pierrot, tel clown suspect,
Sans tenir compte
et sans respect
Du partage qu'ont fait les anges.
*
LE GRENIER
Enfin, le dernier escalier
-- Marches raides, étroits paliers
Et murs
qui se lézardent --
Montait jusqu'aux mansardes;
Puis d'un sursaut,
Là-haut,
Jusqu'au grenier.
Une porte s'ouvrait;
Et tout à coup
c'était
Un enchevêtrement
De madriers carrés et de solives rondes;
Et brusquement,
C'était une autre vie, un autre monde
Qui
m'attendaient sous ces grands toits.
Je regardais presque sans voir, là,
devant moi,
-- Ruines ou décombres --
Se bosseler de gros tas d'ombres
Et pendre, au long des murs,
Un cortège figé de grands voiles obscurs.
Des rayons d'or et de poussière
Filtraient d'entre les joints des
pierres
Et remuaient leur immobilité;
Tout semblait morne et sourd et
envoûté
Les vieux habits, les lits boiteux, les vieilles cages,
Les
horloges et les marteaux
Et les bahuts et les dressoirs dont l'âge
Avait
rongé la plinthe et fendu les vantaux;
Seule, dans l'angle, au Nord, tel un
vacarme,
S'ouvrait, brutale et crue,
Sur la lumière de la rue,
Une
lucarne.
Oh! ces vieux objets usés et seuls, en leurs recoins!
Oh! ces tristes et
relégués témoins
Du temps qu'avaient rempli les miens de leur pensée!
Aux serrures grinçantes et cassées
Je surprenais la trace de leurs
doigts;
Aux vêtements raidis de séculaire empois,
Je découvrais les plis
qu'avaient laissés leurs gestes;
Mes mains en palpaient les contours,
Mon souvenir s'y ravivait, magique et preste,
Et,je ressuscitais les
anciens jours
Pleins de détresse, ou pleins de charme,
Avec un coeur
d'autant plus lourd
Que mes deux yeux d'enfant avaient besoin de larmes.
Je m'attardais aux reliques d'orgueil,
Aux plumets d'or, aux insignes de
guerre,
Aux sabres clairs encor des frissons de naguère,
Trop lourds,
hélas, pour moi,
Mais que je suspendais, avec émoi,
Aux bras massifs des
grands fauteuils.
J'aimais les satins fiers, les étoffes meurtries
Où de
sanglantes broderies
Chatoyaient
Et mon souffle d'enfant, je l'employais
A ranimer, sur des boutons de cuivre,
Quelque profil terni de lion ou de
guivre.
Oh! les défunts et lumineux trésors
Et que d'heures, que d'heures
Les
plus chères et les meilleures
M'y ont versé leur paix pour ne songer qu'aux
morts.
L'été, je m accoudais à la lucarne ouverte;
Les champs, les bois, les
flots, les plaines vertes,
Tout, de là-haut, me paraissait changé;
Les
sentiers du jardin semblaient avoir bougé,
Et les massifs, les boulingrins,
les gloriettes
Et les poteaux blanchis du tir à l'arbalète
Étaient
autres. Même le clocher
Semblait avoir, tel un géant, marché
Vers les
courants d'Escaut, dont les vagues, pareilles
A des armes, luisaient et se
tassaient là-bas.
Les moulins agitaient plus largement leurs bras.
La
meule et le blutoir et les ailes vermeilles
Ronflaient et bourdonnaient
comme un million d'abeilles.
Les gueux, les éclopés, les mendiants,
Qui s'en venaient prier de porte
en porte,
Me semblaient être d'autres gens;
Leurs pieds fourbus, leurs
jambes tortes
Boitaient d'un autre mouvement,
Et même un jour, je ne pus
reconnaître
La carriole vert-pomme du médecin
Qui ramenait du bourg
voisin
Trois béguines avec un prêtre.
On m'avait dit:
Au temps des foins,
Par un jour clair d'après-midi,
On distingue, par au delà des routes blondes,
Parmi ses remparts rouges
et verts, Termonde
Et quelquefois Malines, et puis Anvers, très loin...
Et je m'évertuais à découvrir, du coin
De mon tranquille et solitaire
observatoire,
Avec mes yeux grands et fiévreux, la gloire
De Notre-Dame
et du vieux Saint-Rombaut.
Mais rien ne m'apparut jamais,
Les nuages
passaient et s'exilaient là-haut,
L'espace entier sonnait du cri des
hirondelles,
Et je pleurais et me désespérais
De ne pouvoir, malgré
l'effort
De mes regards tendus vers elles,
Les voir, elles, les tours
droites et textuelles,
Avec leurs blocs de siècles morts,
Comme en mes
vieilles images, régner dans l'or.
Le soir venant, je m'arrachais à ma retraite;
Je ne m'avouais point que
j'avais peur,
Mais mon coeur le sentait -- le faîte
D'où tombaient
l'ombre et la frayeur
M'apparaissait soudain morne et funèbre;
Je me
sentais frôlé par des mains de ténèbres;
Des bruits naissaient et
m'entouraient -- et je fuyais
Sans oser regarder ce qui me poursuivait.
*
L'HORLOGER
A la vitrine, où s'accrochaient
Quelques bagues et maints hochets,
On
s'arrêtait pour voir,
Le soir,
En sa boutique, l'horloger
Qui
remuait, avec des doigts légers
Et des pinces très minces,
Mille
ressorts à reflet d'or
En des soucoupes;
Et tout à coup, comme un vieux
fou,
Face pâle, levait vers nous
Son oeil géant, avec sa loupe.
Mes compagnons fuyaient: ils avaient peur.
La crainte également serrait
mon coeur,
Mais, néanmoins, je restais là planté,
Quand même, à la
vitrine.
L'oeil noir de l'horloger
Planait de tous côtés;
Ses
manches en lustrine
Faisaient des gestes, ci et là,
Il sifflotait, avec
des rythmes las,
Un air connu qu'on fredonnait en Flandre.
Un jour,
j'entrai chez lui, décidément.
Je voulais voir et je voulais l'entendre:
Il était ma folie et déjà mon tourment.
Je ne lui pus rien dire.
Les ronds joufflus des gros cadrans
Ornaient d'un lunaire sourire
La
chaux des grands murs blancs.
Mille insectes épileptiques
Semblaient
grouiller dans la boutique;
Je surprenais, en des cloisons,
Du haut en
bas de la maison,
Leur vie énorme et minuscule,
Mais tels que des
justiciers,
Les textuels balanciers
Rompaient ce bruit de molécules.
Je m'assis dans un coin et l'horloger me dit:
J'étais ainsi que toi,
timide,
Lorsque j'étais petit...
Sais-tu l'histoire en or du gnome et
des gnomides?
Il me la raconta, et nous fûmes amis.
Des gnomides, sang de soleil,
Pour un gnome, lymphe de lune,
Brûlaient, jadis, d'amour belle, mais importune;
Le petit gnome avait --
et c'était sa fortune --
Un coeur précis, exact, clair et vermeil,
Avec
lequel il parcourait le monde,
Réglant les horloges profondes
Des
églises et des beffrois
Solitaires et droits
D'Alost, de Gand, de
Malines et de Termonde.
Son coeur battant
Tranquille et régulier comme le pouls du temps,
Les
tics-tacs brefs des horloges maîtresses
Battaient sans cesse,
Depuis
cent ans,
Avec justesse;
Quand il se fit qu'un beau matin
Resta en
panne
Le balancier de Saint-Martin,
Et que soudain se détraquèrent,
Là-haut,
Le carillon de Saint-Rombaut
Et les aiguilles de Saint-Anne
Et les marteaux monumentaux
-- Heurts, chocs et bonds -- de
Saint-Gommaire.
Mornes, surpris et consternés, les échevins
Interrogèrent tous gens en vain,
On consultait le ciel, les vents et
l'étendue,
On s'enquérait ici, plus loin, là-bas,
Et tout à coup, la
peur régna,
Car l'heure exacte était perdue.
Oh! le trouble dans les maisons;
Enfants joyeux et parents tristes;
Et les repas pris au hasard et les frissons
Et les affres au coeur des
buralistes;
Et le sonneur ne sonnant plus
Ses ponctuels angélus,
Et
le docteur laissant mourir ses vieux malades,
Et l'existence entière au flux
et au reflux
D'inoubliables bousculades!
Encor, si le soleil s'était montré;
Mais les brumes régnaient; les prés
De Rupelmonde et de Tamise
Etaient couverts d'étoupes grises
Et les
mares fumaient, comme du lait.
Nul ne savait l'heure
Et chacun en
parlait.
L'instant où l'on vivait semblait à tous un leurre.
Enfin, on fit venir de Gand
Un textuel et loquace savant
Qui répara
les mécaniques,
Mais, à peine fut-il parti,
Que les cadrans firent la
nique
A son savoir mal averti,
Et qu'à nouveau, les fantasques aiguilles
S'emmêlèrent, comme un couple d'anguilles.
Que faire? On ne sut plus quel maître interroger.
Heureusement que l'horloger
Depuis vingt ans patiemment, sans violence,
Les yeux fermés, l'oreille au guet,
Etudiait
Le nocturne silence.
Or, il se fit qu'un soir, il lui parut faussé.
Il criaillait, stridait,
grinçait comme un ressort
Tordu, alors que tout tapage avait cessé
Et
que la lune errait, par les champs morts.
Et l'horloger soudain héla le gnome
Qu'il hébergeait, toutes les nuits,
Dans une antique horloge en buis.
L'horloge était ouverte et le fantôme
Sortit.
Bien. plus Là-bas sur la pelouse humide
Se trémoussait
Une troupe en
or de gnomides.
Le silence souffrait, ployait et se cassait.
Quant au
gnome, vautré au centre
D'un tourbillon de mains, de bras, de seins, de
ventres,
Son coeur, régulateur des jours,
Battait et sursautait comme un
tambour.
Et l'horloger comprit. Mais il doubla sa joie
A ne la dépenser que pour
lui-même:
D'abord, il fit de son secret sa proie;
Plus tard, il en
ferait son stratagème.
Le soir venu, il endormit
Le beau lutin dans son horloge en buis,
Avec un pavot frêle;
Puis doucement, au sein d'une flûte très douce,
Il enchanta si fort, sur la pelouse,
Les gnomides énigmatiques,
Qu'il amena, sans cri et sans querelle,
Leur ronde entière en sa
boutique.
Et vite il leur servit des grains d'anis
Et des corinthes,
Il ajoutait: «Soyez sans crainte,
Je vous ferai des lits avec de clairs
ressorts
Et des maisons à paliers d'or,
Comme à Paris.
Ecoutez-moi,
restez ici,
J'ai là, pour vous un petit homme
Doux et léger, comme un
fantôme,
Un homme avec une âme aussi jolie
Qu'après l'orage une
embellie,
Mais dont le coeur aura besoin,
Pour vous aimer, de tous mes
soins.»
Et les gnomides acceptèrent
L'offre que fit d'un ton autoritaire
A
leur simplesse, l'horloger;
Leurs yeux ravis voyaient bouger
Mille
reflets, mille lumières,
Semant la vie au long des murs;
Et chacune déjà
cherchait, au fond des boîtes
Et des cases étroites
Pour ses plaisirs
futurs,
Un abri sûr.
Et quand elles furent toutes blotties
En leurs niches de luxe et
d'inertie
Leur maître, l'horloger,
S'en vint trouver les échevins et le
vicaire,
Leur promettant,
En échange d'argent comptant,
De les
tirer, au bout d'un temps léger,
D'affaire.
Les échevins hésitèrent,
quoique à regret:
«Que l'horloger d'abord donnât les preuves
De sa
science neuve»,
Ils solderaient
Après.
Le soir même, tous les tics-tacs de la paroisse,
Sans hâte aucune et sans
angoisse,
Marchaient, entre les fers de leurs compas,
Au pas.
Le
vicaire doutait encor.
Il entraîna trois échevins:
Puisque mon art vous
paraît vain,
Demain, dès la première aurore,
Le tumulte reparaîtra, fit
l'horloger,
Qui exaltait ou qui domptait
Déjà très sûrement, quoique au
jugé,
Avec des philtres et des baumes,
Le coeur
Tour à tour calme ou
ravageur
Des gnomides et de son gnome.
Le lendemain naquit un branle-bas
Si fort et l'heure fit de tels faux-pas
Que ceux de Hamme et de Termonde
Crurent que tapageait le dernier jour
du monde.
L'horloger triomphait.
Il apparut, le nez puissant et satisfait,
Et
de grosses sommes furent versées
En ses poches largement évasées.
Il parcourut depuis,
Pendant les jours et les nuits,
Les champs, les
bourgs, les villes,
Réglant partout les coeurs serviles
Des horloges et
les tics-tacs sous les manteaux
Des lourds beffrois monumentaux.
Et son
pouvoir et sa fortune
S'arrondissaient en or comme la lune,
Qui tout
là-haut, clignant de l'oeil,
Lui souriait, madrée.
Il fut la légende de
sa contrée,
Et tous lui prodiguaient le bon accueil,
Jusques au jour où
ceux de son village,
Tout en lui dépêchant un attelage
Pour l'amener
chez lui, ainsi qu'un roi,
L'acclamèrent, mais avec défiance,
Sentant
que désormais sa nocturne science
Serait moins son orgueil que leur effroi.
Du jour que l'horloger m'eut raconté l'histoire
De son triomphe et de sa
gloire,
Je vins plus ardemment encor chez lui
Et m'y fixais jusqu'à la
nuit.
O ce monde cabalistique!
J'en fus hanté: mes yeux distraits
S'y attachaient, le pénétraient;
Je n'osais toucher rien, bien que j'en
eusse envie.
Un jour, pourtant, j'appuyai, brusquement,
Sur un léger
tictaquement,
Et tout à coup la mort cassa ce mouvement
Qui me
représentait la vie
bu gnome et des gnomides asservies.
J'en fus si
désolé que j'en pleurai.
L'horloger souriait d'un air madré.
Il ne me
fit aucun reproche:
Dorénavant, je regardai, les mains en poche.
Mais jour à jour, de plus en plus, les mouvements
Innombrables,
indéfinis, tentaculaires
Attirèrent mes yeux déments
En leurs vertiges
circulaires,
Si bien que mon esprit,
Avec autant d'ardeur, plus tard,
s'éprit
Des tumultes réglés, par les causes profondes
Qui font, dans le
mystère, évoluer les mondes.
*
LE JARDIN
Derrière la maison s'ouvrait l'ample jardin:
Bouquets déjà fanés, fleurs
non encore mûres,
Et l'ombre, et le soleil, et le grand vent soudain
Ployant sous ses longs bras l'unanime ramure.
Et des oiseaux dans l'air, et des poissons dans l'eau
Et le vol jaune et
vert des insectes fragiles,
Et le nid des pinsons, là-haut, dans les
bouleaux,
Et l'image de Pan, sur un socle d'argile.
Et les jaunes
soucis, et les glaïeuls vermeils,
Et les lys seuls, et les multiples
labiées,
Pareils à des gouttes de lune ou de soleil,
Dams les gazons et
les bosquets éparpillées.
Et les chemins s'y promenant souples et clairs
Et côtoyant l'étang et
ceignant la pelouse
Et, tout à coup disparaissant, tels des éclairs,
Sous le massif obscur que tapissent les mousses.
Et les liserons bleus, et les liserons roux
Envahissant la haie épaisse
et festonnée
Où de grands coqs,taillés dans l'if ou dans le houx,
Perchaient touffus et verts, depuis cinquante années.
Tel était-il pour tous les gens,
Avec ses hêtres d'or et ses trembles
d'argent
Le vieux jardin dont on disait: «le nôtre!»
Mais pour mon
coeur, mais pour mes yeux,
Mais pour mon rêve audacieux,
Il était autre.
Un amateur d'Anvers m'ayant offert, dûment,
Deux oiseaux fiers qui s'en
venaient de Numidie
Et trois paons fous dont les plumes, soudain brandies,
Ouvraient dans l'ombre, avant le soir, un firmament.
On les lâcha l'été, pendant tout un semestre,
Libres et familiers, parmi
les gazons roux,
Si bien que le jardin se changea tout à coup,
Pour mon
esprit naïf, en Paradis terrestre.
Les parterres, les tonnelles et les
bosquets,
Et les roses, et les soucis et les bouquets
Sveltes et
réguliers des dernières jacinthes,
Tout m'apparut énorme, étrange et
merveilleux:
Mes oiseaux clairs et fous me semblaient être ceux
Même
dont on parlait, dans mon histoire sainte.
Depuis ce temps, mon rêve à mon désir tressé,'
Illumina tout le jardin de
féeries.
J'y vis des animaux fantastiques passer,
Comme on en voit sur
le fond d'or des broderies.
Je surprenais, dans la forme des massifs lourds,
Soit la croupe d'un tigre ou l'allure d'un ours;
Le vent, parfois,
semblait rugir dans la feuillée;
Un soir, une peur d'enfant, par l'ombre
réveillée,
Me fit m'enfuir, les yeux hagards, le coeur battant,
Certain
que j'avais vu, sous les rameaux flottants,
Me regarder et longuement ramper
à terre,
Pour tout à coup bondir vers moi -- une panthère!
Et ce rêve dura autant que les beaux jours,
Dans un décor de soie et d'or
et de velours,
Avec les fleurs rouges pour confidentes.
J'eusse voulu en
prolonger la fièvre ardente,
Infiniment, toujours;
Mais novembre,
jardinier sombre,
Fauchant, sur les gazons, les clartés et les ombres,
Passa bientôt par les chemins,
Et les feuilles dont ses géantes mains
Dépouillaient les massifs, en chassaient tout mystère.
Bientôt le gel
saisit violemment la terre;
On enferma mes lumineux oiseaux
En de closes
et torpides volières.
Et je ne les vis plus qu'à travers les réseaux
De
leurs cages, lugubrement hospitalières.
*
LES PÂQUES
C'était un remuement de seaux et de balais,
De haut en bas de la maison,
vers Pâques;
On étalait
Abondamment, par larges flaques,
Les cirages
moelleux et les onguents épais,
Sur les meubles de chêne et d'acajou moirés;
Et l'on frottait si fort que les cristaux dorés
Et les vases pansus et
les tasses légères
En frémissaient, pendant huit jours, aux étagères.
Les murs retentissaient de chocs têtus,
On entendait le bruit de grands
tapis battus,
Sur la pelouse;
On dérouillait les gonds, on secouait les
housses,
On entr'ouvrait la cave, on écurait l'évier;
Et les odeurs de
naphte et de benzine
Voguant du corridor jusqu'aux cuisines,
Se
colletaient dans l'escalier.
Servantes, avec vos croupes monumentales,
Vous encombriez les marches et
les dalles;
Vos mains rouges partout réveillaient des lueurs;
Vous
peiniez toutes, sans rien dire,
Et la fête semblait reluire
Des perles
d'or de vos sueurs.
Et dans sa chaire, où se brassaient la sapience
Et les péchés et les
remords, le vieux curé,
Tout comme vous, les servantes à poings carrés,
Se dépensait à nettoyer les consciences.
Rude besogne et lavage à grande
eau:
Les trois enfants de choeur, la metteuse de chaises,
Le clerc, le
fossoyeur et le bedeau
N'en menaient pas à l'aise,
Pendant le temps que
leur patron
Tançait et confessait tout le village.
Fermières et
fermiers, filles et tâcherons,
Serrés par tas, au fond des attelages,
S'amenaient tous, à certains jours, torcher
Leur âme et la râcler de ses
péchés.
Les plus têtus obéissaient quand même.
Le prêtre, à sourde voix,
dénonçait leurs blasphèmes,
Leurs vols sournois et leur amour paillard,
Puis eux s'en retournaient, libres de crasse,
Le fouet claquant, le
coeur gaillard,
De leur facile état de grâce.
La semaine pascale apparaissait ainsi
Ne compter que des Samedis.
Elle luisait comme une ample façade
Dont les brosses, les éponges et les
balais
Chassaient et refoulaient,
De haut en bas, les poussières
maussades.
Or, il se fit que le temps vint
Où l'on m'apprit, ainsi
qu'aux camarades,
Après bien des sermons, après maintes bourrades,
A
faire, à notre tour, le nettoyage saint.
Le catéchisme entier, demandes et
réponses,
Etait sabré en vingt leçons;
On m'instruisait, le soir, à la
maison,
A la mémoire se déchirant aux ronces;
On l'en sortait,
patiemment, si bien,
Qu'enfin,
Aux premiers jours des jolis mois
Je
m'approchai, pour la première fois,
De l'immobile et redoutable hostie.
Oh! comme alors mon âme était anéantie
Dans la douceur et la ferveur!
Comme je me jugeais pauvre et indigne
De m'en aller si près de Dieu!
Comme mon coeur était doux et pieux
Et rayonnait, parmi les grappes de
sa vigne!
Je me cachais pour sangloter d'amour;
J'aurais voulu prier
toute ma vie,
A l'aube, au soir, la nuit, le jour,
Les mains jointes,
les deux yeux ravis,
Par la tragique image
Du Christ saignant vers moi
tout son pardon.
La messe dite,on s'en alla -- et les bourdons
Se remirent à ébranler tout
le village.
Les baraques sur la place tintamarraient;
Un débardeur d'Escaut, hélant
ses chiens, jurait
Au seuil d'un bouge;
On vendait, en plein vent, des
Jésus rouges,
Des chocolats, du sucre et des chapelets clairs
Une odeur
de friture emplissait l'air;
Les auberges, portes ouvertes,
Puaient la
bière et la desserte;
Le carême fini, chacun se prélassait,
Dans la
bombance et dans l'engrais
Des solides mangeailles;
Et les meilleurs
curés avaient la joie au coeur
De mener, par troupeaux, baller vers le
Seigneur
Les ventres ronds de leurs ouailles.
Ce fut un grand repas qu'on fit en mon honneur.
Oncles, tantes, cousins, parrain, marraine,
Sanglés, fourbis,
passementés,
Prirent leur place à mes côtés.
J'étais, comme une barque,
au milieu des carènes
Formidables, dans les bassins d'Anvers.
Des vins
pourpres comme des pivoines
Coulaient: des flacons d'or et de sardoine
Brillaient, avec des feux de lumière au travers;
On racontait les
anciennes mêlées
Des grands buveurs qui étonnaient la mort;
Le sang qui
bondissait, dans leurs veines gonflées,
Semblait du vin fumant encor.
Leur souvenir passait comme en tempête
Et les rires et les jurons et les
cris fous
Incendiaient si fortement les tête
Que j'en pris peur et m'en
allai, je ne sais où,
Dans un recoin de la maison profonde,
Prier pour
ceux qui outrageaient mon Dieu.
O les bons souvenirs de mon enfance blonde
Comme ils me réchauffent
encor, avec leurs feux!
Rires ou deuils, joie ou crainte, qu'importe!
Toute la vie est là, sur le seuil de la porte,
Avec sa foi naïve et sa
timidité.
Mon coeur a depuis lors subi d'autres ivresses;
Il s'est roulé et
ballotté
Au va et vient des allégresses
Du monde et de la vie, à travers
l'infini,
Mais il retient toujours le simple son de cloche
Qui chante ou
pleure et qui ricoche,
Dans les échos de mon pays.
*
MON VILLAGE
Une place minime et quelques rues,
Avec un Christ au carrefour;
Et
l'Escaut gris et puis la tour
Qui se mire, parmi les eaux bourrues;
Et
le quartier du Dam, misérable et lépreux,
Jeté comme au hasard vers les
prairies;
Et près du cimetière aux buis nombreux,
La chapelle vouée à la
Vierge Marie,
Par un marin qui s'en revint,
On ne sait quand,
Des
Bermudes ou de Ceylan;
Tel est -- je m'en souviens après combien d'années --
Le village de Saint-Amand,
Où je suis né.
C'est là que je vécus mon enfance angoissée,
Parmi les gens de peine et
de métier:
Corroyeurs, forgerons, calfats et charpentiers,
Avec le
fleuve immense au bout de ma pensée.
Les jours de franc soleil et de belle saison,
Aux fenêtres de ma maison,
Je regardais passer et luire
La voile au vent des beaux navires.
J'étais l'ami de l'horloger et du charron
Et du vannier et du marchand
de cordes.
J'étais un vaurien doux; toute la horde
Des va-nu-pieds
m'appelaient par mon nom;
Et les mois d'or et de fruits rouges
J'allais,
le soir venu, de bouge en bouge,
le soir venu, de bouge en bouge,
Chercher l'un d'eux pour m'en aller,
Avec son aide, à pas légers,
Voler
Dans les vergers.
Jean Til, le vieux sonneur de messe,
Pour me complaire un peu, m'amenait
voir,
L'été, avant que ne tombât le soir,
Le gros bourdon qui sonnait
les Kermesses.
Je m'appuyais sur des planchers légers,
Je m'accrochais
aux pliantes échelles,
Je faisais fuir de leurs nids clairs, les
hirondelles;
J'avais grand'peur, mais j'adorais ce court danger
D'être
si haut
Sans trop savoir comment descendre.
Aux doigts collaient la
poussière et la cendre,
De vieux plâtras pendaient comme autant de lambeaux,
J'eusse voulu monter, monter jusques au faîte,
Où nichaient les hiboux,
où pleuraient les chouettes,
Pour voir, au bout des grand'routes et leurs
sillages,
Avec leurs croix et leurs coqs lourds,
Les autres tours,
Les tours,
Là-bas, des plus lointains villages.
J'avais l'orgueil de mon clocher
Et les querelles étaient chaudes,
Les jours de foire ou de marché,
Quand ceux d'Opdorp ou de Baesrode
Vantaient trop hardiment le leur.
Le mien m'était un champion de pierre
Carrant si largement sa force et sa valeur
Dans la lumière,
Que nul,
sans m'insulter, ne le pouvait narguer.
J'eusse voulu l'instituer
Maître
suprême et roi de ma contrée.
Aussi de quelle angoisse et de quelle douleur,
Mon âme en deuil fut atterrée,
La nuit que je le vis tout ruisselant de
feux
S'affaisser mort, dans l'ancien cimetière,
Le front fendu par le
milieu,
A coup d'éclairs et de tonnerres!
Il lui fallut trois ans pour ressurgir au jour!
Trois ans pour se
dresser vainqueur de sa ruine!
Trois ans que je gardai, dans ma poitrine,
La blessure portée à mon naïf amour!
*
L'ENVOLEE
O ces heures, que ne peuvent-elles renaître!
-- Eté vivant, aube lustrale
et frais réveil --
Tout le village, avec ses bruits et son soleil,
Semblait, volets ouverts, entrer par la fenêtre.
De gros rouliers s'interpellaient ct se hâtaient;
Les femmes du marché
dressaient leurs éventaires;
La grille en fonte rouillée grinçait au
presbytère
Et la première messe, au clocher d'or, tintait.
Et l'on
partait, les pieds dans l'herbe et la rosée,
Avec le seul désir d'aller,
parmi les champs,
Toujours plus loin, vers n'importe où, dût le couchant
Déployer tout à coup ses ténèbres bronzées.
Les murs, les clos, les toits rouges, même la tour
Disparaissaient
bientôt, perdus dans l'étendue.
On arrachait des fleurs aux branchages
pendues
Et l'on marchait, criant et chantant tour à tour.
On traversait les gués, on s'arrêtait aux mares,
On dévastait le bois --
et vers le ciel, là-haut,
Le plus hardi grimpait dénicher des oiseaux
Qui trouaient l'air serein de stridents tintamarres.
On avait peur, et néanmoins on s'exaltait,
Caressés par le vent et dorés
par l'aurore,
Les plus simples tremblaient d'aller plus loin encore,
Mais les plus fous vers n'importe où les escortaient.
On était clair; on
ignorait toute fatigue,
Heureux de balancer son corps et ses deux bras,
Au rythme libre et fort et sonnant de son pas,
A travers la nature
innombrable et prodigue.
L'air était vif; l'espace était vibrant et sain;
Sans la comprendre, on
assaillait déjà la vie,
Par la belle aventure ardemment poursuivie;
Et
des rameaux d'espoir frissonnaient dans nos mains!
*
LE BAIN
Mon corps,
Il fut trempé dans le limon et l'eau;
Mon corps,
Il
fut tanné aux vents d'Escaut!
Bonnes heures chaudes et ardemment mûries,
Quand on partait en troupe, au
loin, par les prairies,
Chercher la crique et l'abri sûr,
Où les herbes
hautes, comme un mur,
Nous isolaient des yeux allumés sur les routes.
Le
bain était chauffé par l'ample été vermeil
Et la clarté y filtrait toute,
Si bien que l'eau semblait un morceau de soleil
Tombé du ciel et enfoncé
dans les verdures;
De la mousse bronzée et de pâles roseaux
L'entouraient d'une large et vivante bordure,
Tandis que fins et verts,
et tels que des ciseaux,
Mille insectes en sillonnaient, avec leurs pattes,
La surface immobile et la lumière plate.
Un plongeon clair!
Et tout à coup, comme un grand cri dans l'air,
Le
corps s'enfonçait droit dans la mare éclatante.
Il s'y dardait comme un
faisceau,
Et des bulles rondes et miroitantes
Brillaient, autour de lui,
jusques au fond de l'eau.
Il émergeait rapide et souple;
Un flot
tumultueux ourlait d'écume et d'or
Subitement les bords;
Et les autres
nageurs, main dans la main, par couples,
Au loin, là-bas, partaient
rejoindre le plongeur.
Et d'autres fois, c'était une mêlée
De gestes fous, de sauts brusques, de
cris rageurs,
De jambes et de bras battant l'eau violée:
On eût dit un
assaut
Vers un amas de fleurs et de joyaux
Et de jets violents
qu'emperlait la lumière.
On était frais et fort de sa santé première;
On
ignorait sa chair,
Et les baisers du vent et les souffles de l'air
Et la
caresse unanime des choses
Ne provoquaient qu'un grand rire étonné
Sur
les lèvres décloses.
Tels nos jeux s'exaltaient, libres et spontanés.
On ne songeait à rien,
sinon au flux de joie
Qui saisissait nos corps, comme des proies,
Et les
marquait, superbement,
Pour la vie ample et violente.
Au fond du soir,
rouge comme un tourment,
Une à une tombaient les heures nonchalantes,
Et
l'on séchait son corps doré
Aux flancs feutrés
Des digues et des prés,
Jusques aux heures coutumières
Où le soleil étend,
Sous les noyers
au feuillage chantant,
Ses tabliers de longue et dormante lumière.
*
SEIZE, DIX-SEPT ET DIX-HUIT ANS
Seize, dix-sept et dix-huit ans!
O ce désir d'être, avant l'âge et le
vrai temps
Celui
Dont chacun dit:
Il boit à large brocs et met à mal
les filles!
Dites! les fiers et superbes quadrilles
Aux kermesses, pendant l'été,
Quand on partait, gars violents et entêtés,
Chercher querelle aux gars
du voisinage.
Le coeur battant, les reins cambrés, le torse en nage,
On s'éreintait à
balancer, balourdement,
En des rythmes tournant vers l'étourdissement,
Le corps virevoltant des fermières ardentes.
Les bras serraient leur
chair massive et abondante.
Les maris maugréaient, les amants se fâchaient;
Les poings et les regards tour à tour se cherchaient;
Des mots volaient,
blessant l'orgueil d'une ample entaille,
Et la danse bientôt se changeait en
bataille.
Dites! -- comme c'était rage et joie et fête alors! --
On
était souple et certains étaient forts.
Ils formaient le rempart; les autres,
Tels des perdreaux, parmi des
champs d'épeautre,
Se faufilaient, hardis et haletants,
Entre les blocs
soudés des combattants
Et, choisissant les yeux ensanglantés pour cibles,
S'y acharnaient, avec des doigts terribles.
On se montrait traître et
cruel, sans le savoir.
Les empoignades qui s'exaltaient, le soir,
Se
prolongeaient, la nuit, en combats rouges,
Au fond des bouges.
On
revenait vaincus, vainqueurs,
Avec la hargne ou la folie au coeur,
Mais
quand le sort avait trahi la chance,
Chacun, sans se montrer, rentrait chez
soi,
Féroce et méditant comment, une autre fois,
De l'échec essuyé, il
tirerait vengeance.
La bière et ses tonneaux étaient les larges puits,
Où l'on trempait
gaîment sa fièvre et son courage;
Où l'on noyait dûment sa honte et ses
ennuis.
Pintes brunes et pintes blondes,
Comme les filles du pays,
Lèvres
belles et bouches rondes
Autour des brocs superbement remplis,
Saines,
longues, rouges et pesantes guirlandes,
De gros buveurs, sablant toujours,
A gestes lents, à gestes lourds,
Avec, entre leurs doigts, la pipe de
Hollande,
Combien vous me fûtes joie et orgueil,
Le jour où je franchis
le seuil
Des cabarets fameux où s'exaltaient vos ventres.
On m'amena du
«Chasseur Vert» vers les «Trois Chantres»,
Mais ce ne fut vraiment qu'à
l'«Archer d'Or»,
Où s'imposait à son comptoir de verre
L'hôtesse --
énorme et salace commère --
Que je pus voir briller et pétiller la bière
En son plus large et violent décor.
Et jeune et largement vivante,
L'ample servante
Y circulait, avec de
longs plateaux d'étain;
On la hélait de groupe en groupe.
Elle passait,
frôlant les gens avec sa croupe;
Et ses bras nus, ses bras ardents,
Qu'on eût voulu marquer d'un coup de dents
Et de chaudes morsures,
Tendaient, jusqu'à la bouche des buveurs,
Les brocs remplis d'ivresse et
de saveurs
Et surmontés de mousseuses tonsures.
On se rendait à l'«Archer d'Or»,
Moins pour l'hôtesse, hélas, que pour
l'ample servante.
Les yeux vagues, les gestes tors,
On y buvait, jusques
à l'épouvante,
Terriblement,en son honneur.
Mais rien jamais ne lui fit
peur.
Elle riait à gorge déployée
D'être superbement palpée et rudoyée
Et de sentir les désirs chauds et violents
Brûler, tels des feux, autour
de sa chair belle.
Les soirs de fièvre et d'ivresse rebelle,
Elle
apaisait les cris et les élans,
Et le tumulte noir des trop jeunes colères.
Les jours de foire ou de kermesse jubilaire,
Quand ceux de Puers,
d'Opdorp et de Calfort,
En char-à-bancs, en carrioles,
S'amenaient boire
et gloutonner à l' «Archer d'Or»,
On eût voulu s'enfuir avec la fille folle
Là-bas, très loin, vers n'importe où,
Au grand galop rythmé et fou
Des chevaux roux.
Mais ce rêve jamais n'entra dans sa pensée.
Faire sa besogne stricte, à
chaque heure du jour,
La maintenait vers les simples devoirs baissée.
Bête de magnifique et fertile labour,
Avec le seul orgueil d'être rude
et vaillante,
Elle peinait; elle était fruste et bienveillante,
Et l'on
était plusieurs à habiter son coeur.
Aussi, quand, au beau temps des
kermesses sauvages,
On s'en allait lutter, dans les prochains villages,
Et qu'on rentrait, non plus vaincus,mais en vainqueurs,
Elle était là,
plantée au-devant de sa porte,
Honteuse un peu de promettre pour le déduit,
La nuit,
A tant de gars qui s'étaient bien conduits,
Le festin de sa
chair, bonne, placide et forte.
*
L'ETRANGERE
Ses yeux disaient: «Adore-moi,
Comme on aime les eaux, le vent, les bois,
Le jus des fruits et les rosées.
Voici les sèves épuisées
Des mois
qui sont la kermesse des fleurs;
Allons-nous en; rentrons; aimons ailleurs:
Les feuilles tombent
Et par les champs s'épand l'humidité des tombes.
Pourtant,bien que le sol soit mort,
Mon corps,
Ainsi qu'une fête
d'été
Vers ton désir s'incline encor.
Ma lèvre, elle est vivante et
purpurine,
Mon cri sonne plus franc que les clarines,
Et les pommes de
la bonne santé
Bombent l'espalier lourd de ma poitrine.
Voici ma sève à
moi, voici ma chair,
Rugueuse un peu comme les feuilles,
Mais sentant
frais, comme du linge à l'air.
Voici mes bras qui largement t'accueillent,
Ma salive, mes dents, mes yeux,
Autant que mes deux seins clairs et
joyeux
Et le vallon encor sans rides
Et les crins fous de mon ventre
torride.»
Et longuement,
Pendant des mois, au jour le jour,
Nos
corps se sont aimés, dans la ferme lointaine,
Où rien, sinon les bruits
monotones des plaines
Venaient mourir, au soir tombant.
Son corps me fut toujours docile.
Les étables, et plus encor, les vieux
greniers,
Où l'on versait le grain, par sacs et par paniers,
Nous
invitaient et nous servaient d'asile.
Elle épiait, derrière un blanc rideau,
Mon pas qui s'en venait, au long
de l'eau,
Vers elle. Elle avait peur de mes paroles;
Elle évitait le
bruit et la gêne des mots,
Mais l'accueil était clair: des azerolles
Et
des sureaux ornaient les pots
De cuivre et de grès blanc dont s'éclairait la
chambre;
Quelques roses qu'elle y soignait jusqu'en décembre
Et, qu'à
travers le froid, le gel, la mort,
Heureuse, elle vouait à son amour fidèle,
Parlaient pour elle.
Rapidement, je l'attirais alors,
Je la serrais entre mes bras agiles,
Je l'emportais là-haut, et l'échelle fragile
Ployait -- et, parmi
l'orge, le seigle et le blé,
Miettes d'argent et d'or sous les chaumes
mêlées,
Nos multiples désirs étincelaient ensemble.
C'était du vrai pain que sa chair!
Quand j'y resonge, il semble
Que
c'est encor sa peau et ses yeux clairs
Qui font claquer ma langue.
Métal
riche, si fruste était la gangue!
Nos coeurs s'éjouissaient de ne se cacher
rien.
Ce n'était pas le mal, c'était le bien,
La vie et le bonheur que
célébraient nos joies;
Elle n'était ni victime, ni proie,
Mais ce repas
juteux, luisant et solennel
Qu'on sert en Flandre, à Pâques ou à Noël.
Nos corps noués s'incendiaient l'un l'autre,
Sous les angles et sous les
croix
Que dessinaient l'arête et les poutres du toit.
D'un bloc, ils
s'abattaient -- et l'orge et les épeautres
Les entourant, ils s'y creusaient
un lit,
Ils se pâmaient, dans la fraîcheur fondante
Da seigle clair et
des orges ardentes;
Ils se perdaient; roulés, cernés, ensevelis,
Dans le
ruissellement des pépites dorées.
Elle! -- sa chair s'en échappait
transfigurée,
Joyeuse et nue, et de nouveau s'y enfonçait;
Des brins de
paille entre ses doigts luisaient;
Ses bras rouges sortaient de la mêlée;
Elle riait, lasse, défaite, échevelée;
Et, sous le flux du soir vermeil
Qui survenait, par la lucarne étroite,
Une dernière fois, son corps
avide et moite,
Brûlait et se fondait dans le soleil.
Je m'enfuyais, sitôt la nuit venue.
Les gars s'en revenaient des champs;
Les attelages rentraient, par les chemins penchants;
Les étables
meuglaient, appelant la venue
Des servantes qui remuaient leurs seaux de
lait;
Les yeux soudains des chats étincelaient,
Dans les greniers
baignés d'amour encore;
L'heure de l'ombre, avec lourdeur,
Tombait; et
jusqu'à la prochaine aurore,
Elle apaisait l'élan et la splendeur des flores
Toujours droites, de notre ardeur.
*
«ET MAINTENANT...»
Les mains innombrables du vent
Ont doucement joué dans ma feuillée;
La façade de mon doux bois mouvant
Dorée au clair soleil levant,
D'arbre en arbre, s'est effeuillée.
Et les voici, ces souvenirs,
Quelque peu lourds et monotones,
Tombés en feuilles d'or, à la saison
d'automne,
Sur mes chemins qui vont à l'avenir.
**
LA GUIRLANDE DES DUNES
1907
A Georges Eekhoud
**
UN SAULE
A Louise Héger
Ce saule-là je l'aime, comme un homme.
Est-il tordu, troué, souffrant et vieux!
Sont-ils crevés et bossués, les
yeux
Que font les noeuds dans son écorce!
Est-il frappé dans sa vigueur
et dans sa force!
Est-il misère, est-il ruine,
Avec tous les couteaux du
vent dans sa poitrine,
Et, néanmoins, planté au bord
De son fossé d'eau
verte et de fleurs d'or,
A travers l'ombre et à travers la mort,
Au fond
du sol, mord-il la vie, encor!
Un soir de foudre et de fracas,
Son tronc craqua,
Soudainement, de
haut en bas.
Depuis, l'un de ses flancs
Est sec, stérile et blanc;
Mais l'autre
est demeuré gonflé de sève.
Des fleurs, parmi ses crevasses, se lèvent,
Les lichens nains le festonnent d'argent;
L'arbre est tenace et dur: son
feuillage bougeant
Luit au toucher furtif des brises tatillonnes.
L'automne et ses mousses le vermillonnent;
Son front velu, comme un
front de taureau,
Bute, contre 1es chocs de la tempête;
Et dans les
trous profonds de son vieux corps d'athlète,
Se cache un nid de passereaux.
Matin et soir, même la nuit,
A toute heure je suis allé vers lui;
Il
domine les champs qui l'environnent,
Les sablons gris et les pâles marais;
Mon rêve, avec un tas de rameaux frais
Et jaillissants, l'exalte et le
couronne.
Je 1'ai vu maigre et nu, pendant l'hiver,
Poteau de froid,
planté sur des routes de neige;
Je l'ai vu clair et vif, au seuil du
printemps vert,
Quand la jeunesse immortelle l'assiège,
Quand des
bouquets d'oiseaux fusent vers le soleil;
Je l'ai vu lourd et harassé, dans
la lumière,
Les jours d'été, à l'heure où les grands blés vermeils,
Autour des jardins secs et des closes chaumières,
S'enflent, de loin en
loin, comme des torses d'or;
J'ai admiré sa vie en lutte avec sa mort,
Et je l'entends, ce soir de pluie et de ténèbres,
Crisper ses pieds au
sol et bander ses vertèbres
Et défier l'orage, et résister encor.
Si
vous voulez savoir où son sort se décide,
C'est tout au loin, là-bas, entre
Furne et Coxyde,
Dans un petit chemin de sable clair,
Près des dunes,
d'où l'on peut voir dans l'air,
Les batailles perpétuées
Des vents et
des nuées
Bondir de l'horizon et saccager la mer.
*
TEMPS GRIS
La Mer du Nord n'est elle-même
Qu'aux jours rugueux d'hiver,
Quand
ses vagues, à l'infini sont blêmes
Et ses sables, jusqu'au printemps,
déserts.
Toute sa patience avide et sourde
Travaille alors à son énormité
D'embruns compacts, de vagues lourdes
Et de mornes clartés.
Si, vers midi, les cieux noirs se dérident,
L'instant vite s'enfuit,
l'instant vermeil
Où se traîne, sur les grèves torpides,
L'or fatigué
des vieux soleils.
Et l'ombre, à coups de lumière éventrée,
Se referme, sitôt que 1'horizon
hagard
Soulève, avec les blocs de sa marée,
Les flux montants de ses
brouillards.
Et la mer, boudeuse et vomissant l'écume,
Recommence sa lutte et ses
combats,
Engloutissant, derrière un mur de brumes,
Tant de voiles qu'on
me voit pas.
*
UN VILLAGE
Des murs crépis, de pauvres toits,
Un pont, un chemin de halage,
Et
le moulin qui fait sa croix
De haut en bas, sur le village.
Les appentis et les maisons
S'échouent, ainsi que choses mortes:
Le
filet dort: et les poissons
Sèchent, pendus au seuil des portes.
Un chien sursaute en longs abois;
Des cris passent, lourds et funèbres;
Le menuisier coupe son bois,
Presque à tâtons, dans les ténèbres.
Tous les métiers à bruit discord
Se sont lassés 1'un après l'autre:
Derrière un mur, marmonne encor
Un dernier bruit de patenôtres.
Une pauvresse aux longues mains,
Du bout de son bâton tâtonne
De
seuil en seuil, par les chemins;
Le soir se fait et c'est l'automne.
Et puis viendra l'hiver osseux,
Le maigre hiver expiatoire,
Où les
gens sont plus malchanceux
Que les âmes en purgatoire.
*
L'HIVER DANS LES DUNES
Voici le pays blanc des dunes
Que les siècles ont ravagé:
Pâles
soleils et mornes lunes,
Sommets fendus, sablons mangés,
Montagnes
mortes, une à une.
Le ciel, la mer et leur ceinture d'ouragans!
O vous, les vents qui
accourez du bout des mondes,
Les vents, les vents hurleurs,les vents
sifflants,
Portant la grêle dans vos frondes!
Depuis longtemps sont
morts l'été, l'automne;
Octobre est loin, avec sa brume monotone,
Avec
son deuil de pourpre et de silence;
Et maintenant, voici,
Voici l'hiver,
l'hiver sauvage et sans merci,
Et les mois noirs qui recommencent.
Les villages souffrent là-bas,
Les toits ployés sous la tempête,
Pauvres, tristes, serrés par tas,
Comme des bêtes;
D'une mince
lueur, le soir se fend;
La meute entière des nuées
Hurle vers l'ombre --
et seule une cloche remuée
Sanglote encor, avec des cris d'enfant.
Et sur la plage où se querellent
Les vents, de loin en loin, à l'infini,
Traînent, en bandes parallèles,
Les défilés des sables gris;
Les
oiseaux fuient, la grève est vide;
Le navire se fond dans l'étendue humide:
Tous les grands deuils semblent marcher
De lieue en lieue, avec la mer.
Montagnes mortes une à une,
Oh! Comme au loin le vieil hiver du Nord,
Quoique mortes, vous tue et vous lacère encor!
Et comme entre vos flancs
et vos crêtes de sable
Plongent, partout, ses dents insaisissables!
L'herbe rare et les oyats
Sont arrachés, et l'on dirait des chevelures
Larges et volantes, là-bas;
La bise est à la fois gel et brûlure;
On
écoute passer d'énormes coups de faux
Tombant, comme des vols, d'en haut,
Et s'enfonçant dans les os de la terre;
Un ronflement constant de force
solitaire
Dont personne, sinon la mer, n'est le témoin,
Toujours plus
sourd et plus lourd épouvante les loins;
Des pans entiers de sable croulent;
Des caps et des sommets sont rasés
par les houles;
Des tourbillons creusent des entonnoirs;
Le soir
Resserre, en un faisceau, ces angoisses funèbres;
Des cassements se font
entendre, on ne sait d'où,
Si longs et si profonds qu'on croit que les
ténèbres
Luttent et s'entre-mordent, tout à coup.
Et c'est le pays blanc des dunes
Que les siècles ont ravagé;
Pâles
soleils et mornes lunes
Sommets fendus, sablons mangés
Montagnes mortes,
une à une.
*
UN TOIT, LA-BAS
Oh! la maison perdue, au fond du vieil hiver,
Dans les dunes de Flandre
et les vents de la mer.
Une lampe de cuivre éclaire un coin de chambre;
Et c'est le soir, et
c'est la nuit, et c'est novembre.
Dès quatre heures, on a fermé les lourds volets;
Le mur est quadrillé par
l'ombre des filets.
Autour du foyer pauvre et sous le plafond, rôde
L'odeur du goémon, de
l'algue et de l'iode.
Le père, après deux jours de lutte avec le flot,
Est revenu du large, et
repose, là-haut;
La mère allaite, et la flamme qui diminue
N'éclaire plus la paix de sa
poitrine nue.
Et lent, et s'asseyant sur l'escabeau boitant,
Le morne aïeul a pris sa
pipe, et l'on n'entend
Dans le logis, où chacun vit à l'étouffée,
Que ce vieillard qui fume à
pesantes bouffées.
Mais au dehors,
La meute innombrable des vents
Aboie, autour des
seuils et des auvents;
Ils viennent, d'au-delà des vagues effarées,
Dieu
sait pour quelle atroce et nocturne curée;
L'horizon est battu par leur
course et leur vol,
Ils saccagent la dune, ils dépècent le sol;
Leurs
dents âpres et volontaires
Ragent et s'acharnent si fort
Qu'elles
mordraient, jusqu'au fond de la terre,
Les morts.
Hélas, sous les cieux fous, la pauvre vie humaine
Abritant, près des
flots, son angoisse et sa peine!
La mère et les enfants, et dans son coin, l'aïeul,
Bloc du passé,
debout encor, mais vivant seul,
Et récitant, à bras lassés, chaque antienne,
Cahin-caha,des besognes
quotidiennes.
Hélas! la pauvre vie, au fond du vieil hiver,
Lorsque la dune crie, et
hurle avec la mer,
Et que la femme écoute, auprès du feu sans flamme,
On
ne sait quoi de triste et de pauvre en son âme,
Et que ses bras fiévreux et affolés de peur
Serrent l'enfant pour le
blottir jusqu'en son coeur,
Et qu'elle pleure, et qu'elle attend, et que la chambre
Est comme un nid
tordu dans le poing de novembre.
*
LES TOURS AU BORD DE LA MER
Veuves debout au long des mers,
Les tours de Lisweghe et de Furnes
Pleurent, aux vents des vieux hivers
Et des automnes taciturnes.
Elles règnent sur le pays,
Depuis quels jours, depuis quels âges,
Depuis quels temps évanouis
Avec les brumes de leurs plages?
Jadis, on allumait des feux
Sur leur sommet, dans le soir sombre;
Et
le marin fixait ses yeux
Vers ce flambeau tendu par l'ombre.
Quand la guerre battait l'Escaut
De son tumulte militaire,
Les tours
semblaient darder, là-haut,
La rage en flamme de la terre.
Quand on tuait de ferme en bouge,
Pêle-mêle, vieux et petits,
Les
tours jetaient leurs gestes rouges
En suppliques, vers l'infini.
Depuis,
La guerre,
Au bruit roulant de ses tonnerres,
Crispe,
sous d'autres cieux, son poing ensanglanté;
Et d'autres blocs et d'autres
phares,
Armés de grands yeux d'or et de cristaux bizarres,
Jettent, vers
d'autres flots, de plus nettes clartés.
Mais vous êtes, quand même
Debout encor, au long des mers,
Debout,
dans l'ombre et dans l'hiver,
Sans couronne, sans diadème,
Sans feux
épars sur vos fronts lourds;
Et vous demeurez là, seules au vent nocturne,
Vous, les tours, les tours gigantesques, les tours
De Nieuport, de
Lisweghe et de Furnes.
Sur les villes et les hameaux flamands,
Au-dessus des maisons vieilles et
basses,
Vous carrez votre masse,
Tragiquement;
Et ceux qui vont, au
soir tombant, le long des grèves,
A voir votre grandeur et votre deuil,
Sentent toujours comme un afflux d'orgueil
Battre leur rêve:
Et leur
coeur chante, et leur coeur pleure, et leur coeur bout
D'être jaillis du
même sol que vous.
Flandre tenace au coeur; Flandre des aïeux morts,
Avec la terre aimée
entre leurs dents ardentes;
Pays de fruste orgueil ou de rage mordante,
Dès qu'on barre ta vie ou qu'on touche à ton sort;
Pays de labours verts
autour de blancs villages;
Pays de poings boudeurs et de fronts redoutés;
Pays de patiente et sourde volonté;
Pays de fête rouge ou de pâle
silence;
Clos de tranquillité ou champs de violence,
Tu te dardes dans
tes beffrois ou dans tes tours,
Comme en un cri géant vers l'inconnu des
jours!
Chaque brique, chaque moellon ou chaque pierre,
Renferme un peu
de ta douleur héréditaire
Ou de ta joie éparse aux âges de grandeur;
Tours de longs deuils passés ou beffrois de splendeur,
Vous êtes des
témoins dont nul ne se délivre;
Votre ombre est là, sur mes pensers et sur
mes livres;
Sur mes gestes nouant ma vie avec sa mort.
O que mon coeur
toujours reste avec vous d'accord!
Qu'il puise en vous l'orgueil et la
fermeté haute,
Tours debout près des flots, tours debout près des côtes,
Et que tous ceux qui s'en viennent des pays clairs
Que brûle le soleil,
à l'autre bout des mers,
Sachent, rien qu'en longeant nos grèves taciturnes,
Rien qu'en posant le pied sur notre sol glacé,
Quel vieux peuple rugueux
vous leur symbolisez
Vous, les tours de Nieuport, de Lisweghe et de Furnes!
*
UN COIN DE QUAI
Quand le vent boude et que la dune pleure,
Les vieux pêcheurs, durant des
heures,
S'inquiètent à regarder la mer.
Un jus brun mouille leurs lippes;
Ils se taisent; rien ne s'entend que,
dans leurs pipes,
Le bref grésillement de leur tabac.
La tempête qu'annonce l'almanach
Où donc est-elle?
Le flot s'apaise
et l'hiver se musèle.
Rien ne gronde du côté de la mer;
Les plus malins
secouent la tête
Et se croisent les bras,
Mais, néanmoins, comme les
autres, attendent
Cette tempête
Qui ne vient pas.
Ils rebouchent, avec des mains très lentes,
Leur petite pipe vidée;
Et poursuivent en même temps,
Sans l'interrompre un seul instant,
Toujours leur même idée.
Une barque revient au port,
Tranquille ainsi qu'aux jours tranquilles;
Un long filet traîne à sa quille,
Tout écaillé de poissons morts.
On débarque: aucune nouvelle,
Dites, la tempête, quand viendra-t-elle?
La pipe aux dents, sans souffler mot,
Le pied à nu sur le sabot,
Les
vieux pêcheurs toujours attendent.
Ils adorent ce coin de quai
Où s'installent, d'octobre en mai,
Les
énormes marchandes,
Avec leur établi de bois
Et leurs harengs, et leurs anchois,
Et leur brasier aux flammes coites,
Dans une boîte.
Ils y crachent à l'unisson,
Ils y regardent l'horizon,
Ils y
somnolent, ils y bâillent;
Et leur vieux dos houleux et lourd,
En s'y
frottant et s'y frottant toujours,
Laisse de sa crasse à la muraille.
Et qu'importe que l'almanach
Prédise un grain qui ne vient pas,
Les
vieux pêcheurs trouvent prétexte
En son faux texte,
Pour s'attarder
encor longtemps
A regarder la mer et les gestes du vent.
*
LE RAMASSEUR D'EPAVES
L'ombre qui sous la lune
Tombait, longue et pâle, des dunes,
Longeait
la grève et dentelait la mer.
De loin en loin, apparaissaient des phares
Qui se mouvaient, jaunes et
verts,
Avec des gestes sur la mer.
Le vieux chercheur d'épaves rares
Fouille le sable, avec des yeux
d'avare,
Et va; -- son ombre
Autour de son pas lent fait de l'ombre plus
sombre.
Ses pieds sont lourds et ses épaules lasses;
Flots d'ailes blanches qui
se déplacent,
Les mouettes fuient dans la nuit;
Il les regarde, et puis
s'éloigne et puis s'entête
A revenir, et puis s'en va et puis s'arrête:
Sa petite pipe de bois
Darde soudain d'entre ses doigts
Un éclat
rouge.
Un garde-côte, du haut des dunes
Qui dominent les bouges,
Parfois
l'interpelle de loin,
Mais le chercheur d'épaves et de fortune
Ne répond
point.
Il marche et marche, avec son vieux bâton de hêtre,
Par les chemins qui
font le tour de la mer;
Il marche et marche encor -- et tout son être
Est imbibé d'orage et de grands vents amers.
Il va lassé, mais il va seul,
Rude et têtu passant du soir,
Il va
toujours, toujours, toujours, avec l'espoir,
Depuis combien d'années
Gardé, que les vagues des destinées
Quand même, un jour, en leur linceul
D'écume et de fureur, étaleront,
Devant les deux yeux fous qui
incendient sa tête,
L'or voyageur que les cent mains de la tempête,
Jettent à l'inconnu qui marche aux horizons.
*
VENTS DE TEMPETE
Comme des blocs de glaçons clairs,
Les pigeons blancs illuminent les
dunes;
Minuit frigide et morne lune;
Le vent est rude et râpe au loin la
mer.
Décembre et ses brumes s'approche.
Aux front levés des tours et des
dunes, là-bas;
Continuellement monte et descend le branle-bas
De la
tempête qui s'approche.
O la ruée à l'infini des flots déments!
La mort voyage: on ne voit plus,
comme des barres,
Les feux tournants des phares
Couper l'espace,
brusquement.
Un poing d'effroi tord les villages;
Les hauts clochers, dans les
lointains,
Envoient l'écho de leurs tocsins
Bondir de plage en plage.
O vous, l'immensité des eaux,
Ayez pitié des vieux bateaux
Et de
leurs flancs meurtris,
Et de leur bois pourri,
Et de leurs mâts:
roseaux!
*
LE PERIL,
On écoute rouler comme un tonnerre d'eau
Là-bas, au loin, sur la mer
grise;
Et les vagues, ainsi que des blocs d'eau
Monumentaux,
Sur le
sable se brisent.
Les yeux menus des petites lumières
Veillent partout dans les chaumières
Et regardent, depuis hier soir,
La mer gronder sous l'envoûtement noir.
Derrière un mur de brume,
Ils sont partis, les pêcheurs roux;
Ils
s'acharnent, mais Dieu sait où,
Parmi des monts de tempête et d'écume.
Avec leur âme, avec leur corps,
Avec leurs yeux brûlés de sel,
Avec
leurs doigts mordus de gel,
Ils travaillent contre la mort.
Ils s'appellent et ne s'entendent pas.
L'ouest, le nord, toute la mer
fait rage.
Le mât
Crie et tremble de haut en bas,
Comme une bête en
un naufrage.
Le bateau meurt et se disjoint,
Et se creuse une fosse en la vague
profonde;
Et les phares lointains apparaissent plus loin
Que s'ils
régnaient au bout du monde.
Et néanmoins les petites lumières
Veillent toujours dans les chaumières;
Et parsèment les enclos noirs,
Comme les miettes du pain d'espoir.
Et les femmes, sous leurs manteaux funèbres,
Le poing crispé contre la
bouche,
Sont là toujours, muettes et farouches,
A regarder vers les
ténèbres.
*
UN VIEUX
A vous, les flots innombrables des mers
Planes comme des dos ou droits
comme des torses,
A l'embellie, à la tempête et ses éclairs,
Il a donné
cinquante ans de sa force.
Son corps est aujourd'hui branlant et vieux;
C'est avec peine
Que ses
doigts raides et goutteux
Amènent,
De sa poche à sa pipe, un peu de
clair tabac.
Au bout des dunes, il habite là-bas;
Et la pluie et le vent et la brume
et la lune,
A sa fenêtre aux carreaux gris,
Viennent le voir
A
l'aube, au soir,
En vieux amis.
Ceux qui passent par les sablons incultes,
Non loin de son chemin,
Font un détour et le consultent
Sur le temps qu'il fit hier ou qu'il
fera demain;
Et les deux mots qu'il leur énonce,
En brève et banale
réponse,
Sont rapportés et commentés
De barque en barque, le long des
plages
D'où partent les pêcheurs vers les hasards sauvages.
Ceux dont il
parle et vit sont dès longtemps les morts;
Il exhume du fond de sa mémoire,
De si vieilles histoires,
Qu'il entoure leur sort
Des étranges, mais
vivaces guirlandes
De la légende.
Il perdure seul en un coin.
-- Ses fils et ses filles sont mariés au loin
--
Il perdure, comptant et recomptant son âge;
Et son corps va le dos
ployé,
De la cave au grenier, de l'armoire au foyer,
Vaquant aux soins
de son humble ménage.
O le vieux chapelet des jours aux jours liés!
Et les portraits fanés, et
les bouquets sous verres,
Et le petit bateau sur la pauvre étagère,
Et
la bobèche rouge au col du chandelier,
Et la chandelle, et la graisse qui en
découle,
Et la chatte sur l'escabeau, roulée en boule,
Et le Christ et
sa croix, et le rameau bénit;
Tandis que la maison entière est pénétrée
De l'odeur des lapins qu'il élève, à l'entrée
De son fournil.
Le petit tablier de son jardin trop maigre
Cache, en ses plis, quelques
raves ou quelques choux:
Il protège leur vie, avec des plans de houx,
Contre les mille dents du sable et du vent aigre;
Et deux fois l'an -- soit Novembre, soit Février --
Il trie, avec grand
soin, les nouvelles semences;
Et le jour qu'il confie à la terre sa chance,
Est marqué d'un trait bleu sur son calendrier.
Ainsi vit-il sous les cieux tristes,
Au temps d'automne, au temps
d'hiver,
Sans que rien ne le trouble, ou que nul ne l'assiste,
Insoucieux, dirait-on, même de la mer.
Mais, dès que le printemps s'exalte au fond des nues,
Un Dimanche,
l'après-midi,
Avec sa vieille pipe entre ses doigts raidis,
Lentement,
il s'en vient, par les sentes connues,
Sur la grève s'asseoir.
Ses pas
semblent pesants et ses mains semblent lasses,
Il ne fait aucun geste aux
autres vieux qui passent,
Et rien de ce qu'il voit ne paraît l'émouvoir,
Mais ses deux yeux, ses yeux rouges comme la rouille,
Restent
obstinément fixés, jusques au soir,
Sur 1'horizon qu'ils fouillent.
Et c'est comme à regret qu'il regagne son toit;
Le jour de plus en plus
autour de lui décroît;
Les dunes les plus hautes
Dressent seules, au
long des côtes
Leurs fronts baignés de feux vermeils.
Alors,
Avant
de s'isoler pendant un an encor,
Loin des grands flots vivants,
Ses pas
lents et distraits s'égarent,
Mais son rêve le suit, de chemin en chemin,
Puisque, sans le savoir, et tout à coup, sa main
Fait le geste de
maintenir la barre
A contre-vent.
*
LES VILLAGES DE LA COTE
Soleil, quand tu descends étendre
Sur terre, après l'hiver
Tes
tabliers de lumière qui bouge,
Tu ravives, en Flandre,
Tout au long de
la mer,
Les plus beaux pignons blancs et les plus beaux toits rouges.
Un ciel aux nuages mouvants
Promène au-dessus d'eux son aventure;
Ils
reposent dans la verdure
Fraîche de pluie et sonore de vent;
Ils se
tassent là-bas où vont les attelages,
Où les sommets des hauts clochers
Hissent leurs coqs empanachés
Qui sont l'orgueil des vieux villages.
Les toits rouges sont les ailes des logis blancs;
Ils recouvrent le
travail lent
Et les soucis des simples gens;
La paix lumineuse et
fleurie
Règne autour d'eux sur les prairies;
Des vols de pigeons clairs
battent le ciel,
Des ruches d'abeilles font leur miel
Et les troupeaux
vaguent parmi les herbes
Le corps revêtu d'ombre et de clarté superbes.
Dès le matin,
Les toits rouges aux tuiles allumées
Se couronnent de
futile fumée;
Midi les éblouit de feux dans le lointain,
Même le soir,
lorsque les dunes
Se rendorment l'autre après l'une,
Avec leurs ombres,
à leurs pieds,
Ils rayonnent encor dans l'air pacifié,
Jusqu'au moment
où les flammes vermeilles
Des vacillants et pauvres lumignons,
Au long
du mur, où sèchent les oignons,
S'éveillent.
*
AU CIMETIERE
Avec en main, de la lumière
Que balançait son pas,
Le fossoyeur du
village, là-bas,
Le soir gagnait le cimetière,
Où longuement, de haut en
bas,
Pendait un Christ en croix.
Vers les défunts saignait la croix,
Vers les défunts saignait l'effroi,
Vers les défunts saignaient les mains
Du Christ immense et surhumain.
Depuis quels temps, on ne sait pas,
Le fossoyeur maussade et las,
Avec, en main, sa petite lumière,
Gagnait ainsi le cimetière.
On le voyait poser contre la croix,
Sa pauvre et maigre échelle en bois,
Puis y monter, puis en descendre;
Et dans le soir blafard et faux
Soudain, là-haut,
S'allumait un flambeau.
La flamme était placée,
Près des côtes violacées,
Par où le sang
divin abondamment sortait;
Et chaque soir, le vent se lamentait
Autour
de cette flamme inépuisée
Que l'homme à Dieu, obstinément, tendait.
Vers les défunts saignait la croix,
Vers les défunts saignait l'effroi,
Vers les défunts saignaient les mains
Du Christ immense et surhumain.
Ceux qui, le corps rompu, s'en revenaient
Des lointains effrénés de la
mer,
Ceux qui, filets au dos, s'acheminaient
Vers la pêche nocturne et
le hasard pervers
Voyaient, aux heures crépusculaires,
Jusques au seuil
de leur chaumière,
Grandir le Christ et sa lumière.
Vers les défunts saignait la croix,
Vers les défunts saignait l'effroi,
Vers les défunts saignaient les mains
Du Christ immense et surhumain.
Ceux qui veillaient, à la lueur de leur chandelle,
L'enfant que secouait
une toux éternelle,
Ceux qui pleuraient, avec de lourds sanglots,
Le
fils perdu là-bas, quelque part, sous les flots,
Apercevaient, dans le champ
clair de leur fenêtre,
Soudain, le Christ et sa terreur leur apparaître.
Vers les défunts saignait la croix
Vers les défunts saignait l'effroi,
Vers les défunts saignaient les mains
Du Christ immense et surhumain.
Et telle était la peur dont le village
Tremblait, devant ce maigre Christ
sauvage,
Qu'aux jours de kermesse et de fête,
On lui voilait, avec
effroi, la tête,
Pour qu'il ne vît jamais la joie ardente et rouge,
Couples noués, bondir de bouge en bouge.
*
PRINTEMPS
Le soleil règne et les molles nuées
Montent en troupeaux blancs
Du
côté du Levant;
Les herbes remuées
Au vent
Luisent, comme des ailes.
L'air est si pur et la clarté si belle
Et l'âpre hiver est si dûment
parti
Que les bêtes et que les hôtes
Des maisons basses de la côte
En ont fini
D'avoir la peur de l'infini.
Même, bien qu'ils grognent toujours,
Les vieux les plus mornes espèrent.
Ils sont passés, les mauvais jours
Que rythme, à sons de cloche ou de
tambour,
Autour du monde, la misère.
Ils sont passés, les temps,
Quand il fallait vendre ses nippes
Et qu'il manquait, le peu d'argent
Dont ont besoin les pauvres gens
Pour boire un coup et pour bourrer leur
pipe.
Mais aujourd'hui, la dune est claire et 1'herbe y croît;
Les humbles
fleurs poussent par kyrielles;
Le ciel est traversé de zig-zags
d'hirondelles
Et, dans les clos qui verdissent, les toits
Rouges
brillent, de la gouttière au faîte,
Lavés et balayés qu'ils sont depuis cinq
mois,
Par les eaux de la pluie et le vent des tempêtes.
Les fenêtres à carreaux verts
Sourient au jour qui les colore.
La
poule couve et les oeufs vont éclore.
Le chien bourru dort, à travers
Le
sentier chaud de lumière dorée,
Les feuillages bougeants
Des bouleaux
nains à l'écorce nacrée
Tremblent, comme un essaim de papillons d'argent.
Et les mères font la lessive
Sous un auvent, gaîment;
Et le linge
placide et blanc
Sèche, au soleil, sur l'herbe vive;
Et fillettes et
gamins, par tas,
Avec un pain trop grand pour leurs deux bras,
Reviennent du village et de l'école;
Là-bas s'entend un bruit de carriole;
C'est le docteur qui rentre à
l'Angélus sonné.
Midi tiédit le sol de ses rais inlassables
Et la petite
soeur qui tient le dernier-né
Sous sa garde, l'assied
Pour la première
fois, le cul nu dans le sable.
*
LES PECHEURS A CHEVAL...
Vagues d'argent et beau soir clair,
Le flot sur les grèves se vide,
Les cinq pêcheurs équestres de Coxyde
Pêchent, nonchalamment, sur le
bord de la mer.
Dans les lueurs et dans les moires
Des vagues pâles, passent,
Allant,
venant,
Leurs silhouettes noires;
Les chevaux vieux, les chevaux las,
Parfois, lèvent la tête et regardent là-bas
L'espace.
Les mailles traînent
Lentes et pesantes; dans le remous,
Les bêtes
vont, les rênes
Tombantes sur leur cou
Et monotones;
Le corps
houleux, au rythme de leur dos,
Leur cavalier, les yeux mi-clos,
Siffle
ou chantonne.
Une heure passe, une heure ou deux:
On est heureux ou malchanceux,
Le poisson vient ou bien se cache;
On travaille par les temps chauds,
par les temps froids,
Toujours; et, néanmoins, on retourne chez soi
--
Oh! que de fois! --
Les paniers creux, sonnants et lâches,
Ainsi peinent
les pêcheurs vieux,
Contents de rien, heureux de peu,
Usant dans le
malheur ou dans la chance,
Dans la contrainte et dans l'effort,
Les
sabots creux de l'existence
Qui se brisent un jour et réveillent la mort.
Pourtant, tels soirs d'été, quand, aux levers de lune,
Sur leurs chevaux
pesants, ils remontent les dunes,
Et apparaissent au loin, sur les crêtes, à
contre-ciel,
Chargés de filets et de toiles,
On croirait voir de grands
insectes irréels,
Qui reviennent de l'infini,
Après besogne faite et
butin pris,
Dans les étoiles.
*
AMOURS
En ces premiers beaux soirs de Mai,
Ceux qui viennent, parmi les dunes
claires,
S'aimer,
Ne songent guère
Qu'à leur amour, pareil au lierre
Le long des murs et des pignons, là-bas.
Ils vont si lentement que leur
corps semble las;
Mais les chardons, mais les mousses, mais les oyats,
Mais tous les menus grains et de sable et de cendre,
Mais la plus humble
sente où se suivent leurs pas,
A voir leur couple lourd passer
Et
s'enlacer
Ne songent qu'à la terre immortelle de Flandre,
Tandis qu'au
loin, le haut-clocher,
Avec son vieux cadran aux aiguilles hagardes,
Par-dessus les maisons et leurs faîtes, regarde.
Fille, et toi, gars d'un village près de la mer,
Aimez-vous fermement,
dans la paix vespérale:
L'heure est propice, et seul le vent entend le râle
Que l'ivresse d'aimer arrache à votre chair.
Vous concentrez en vos deux
coeurs la vie
Qui s'est, depuis quels jours depuis quels temps,
Obstinément, nourrie et assouvie
Aux lisières du sol flamand;
La
dune rude et sa large lumière,
Les champs bordés de buissons roux,
Les
petits clos et les pauvres chaumières
S'aiment en vous;
Ils vous ont
faits ce que vous êtes;
Toi, gars rugueux, taciturne et brutal,
Toi,
fille saine, éclatante et replète,
Comme un bouquet du clos natal;
Ils
connaissent mieux que vous-mêmes
Les mots jaillis de vos sens affolés:
C'est eux jadis qui les ont révélés
À ceux qui s'aiment,
Depuis
qu'on Flandre on a parlé.
Vous vous aimez comme s'aimaient naguère
Ceux
d'autrefois qui sont au cimetière.
Vous vous aimez, selon votre âge et votre
sort,
Comme vos aïeux bruns aimaient leurs femmes blondes,
Et comme, un
jour, s'adoreront encor
Ceux qui seront sortis de vos amours fécondes,
Quand vous serez les morts.
Fille, et toi, gars des blancs villages,
Près des dunes, au sable amer,
A l'heure où le soleil vespéral mord les plages,
Marchez à contre-vent,
dans le soir, vers la mer.
L'existence vous sera dure et violente,
Pour
toi, femme, tes fils; pour toi, l'homme, tes flots.
Mais vous avez une âme
obstinée et vaillante
Qui sait cacher ses pleurs et tuer ses sanglots.
Vous peinerez, au long des mois et des années,
Dans votre humble logis
encombré de filets,
Au bruit d'une marmaille ardente et mutinée,
Et
votre seul désir et votre seul souhait
Seront que l'âpre et maigre et vorace
détresse
Ne morde point votre bonheur jusques au sang;
O ce voisin
féroce et sournois -- l'Océan!
O la pêche perdue, et la mort qui se dresse,
Et la vague qui s'enfle, et le ciel qui se tord
Sous les astres cruels
des équinoxes d'or!
Vous subirez, le front buté contre la vie,
Ses longs
et lourds assauts de rage inassouvie,
Vous serez des héros et ne le saurez
pas:
Mais la Flandre qui veut que demeure tenace
Sa race,
Surveille
et vous admire et vous suit pas à pas;
Et c'est pourquoi votre clocher,
là-bas,
A cette heure où vous passez
Jeunes, ardents et enlacés,
Avec son vieux cadran aux aiguilles hagardes,
Par-dessus les maisons du
village, regarde.
*
LES MAISONS DES DUNES
Les petites maisons, dans les dunes flamandes,
Tournent toutes le dos à
la mer grande;
Avec leur toit de chaume et leur auvent de tuiles
Et
leurs rideaux propres et blancs
Et leurs fenêtres aux joints branlants,
Elles ont l'air de gens tranquilles.
Leurs vieux meubles peints et repeints,
En jaune, en bleu, en vert, en
rouge,
Sont l'armoire d'où sort le pain,
Les bancs scellés au mur,
La table et le lit dur
Et puis l'horloge, où le temps bouge.
Ainsi vivent-elles très pauvrement,
Toutes coites, comme encavées
Dans un grand pli de sol, contre le vent dément!
Mais des enfants
nombreux sont leur couvée.
L'homme peine sur la mer grande avec ses fils,
La soeur aînée a soin de
la marmaille
Et la femme est nourrice, et le grand-père, assis
Près de
la porte, travaille
Aux filets noirs, jusques au soir,
Comme on faisait
jadis.
Ainsi vivent-elles, les petites maisons,
Sous la crainte des horizons,
Pauvres chaumes, minces guérites,
Pour ceux qu'elles abritent;
Ainsi
vivent-elles, humbles et blanches,
Avec de maigres fleurs dans leur enclos,
Avec leur porc en sa cage de planches,
Avec leur âne âpre, têtu, falot,
Qui broute au loin, dans la dune vermeille,
Et redit non, et non,
toujours,
En secouant, au long du jour,
Les deux oreilles.
*
FEMMES DES DUNES
Les femmes blondes de la Flandre
Je les regarde en ce moment,
Le
tablier claquant au vent,
Sur leurs dunes couleur de cendre.
Mains robustes et poignets lourds,
Jambes fermes et fortes croupes,
Cheveux pâles, couleur d'étoupe,
Ventres féconds sous les labours.
Des marins clairs venant du large,
Dos équarris, levant des charges
Formidables de poissons frais,
Bonnets légers, jupons épais,
Fronts
étrécis, larges visages,
Muscles nourris par les grands vents sauvages,
Corps violents dont la santé ne bouge,
Vous me hantez et m'exaltez
Avec vos chairs âpres et rouges,
Telle la toile
Dont vos hommes font
en chantant,
Les soirs d'hiver et d'orage battant,
Leurs voiles.
*
MIDI
Et midi luit comme un glaive;
La mer lasse ne peigne plus
Ses flots
bouffants et chevelus
Au long des grèves.
Le silence est total et la torpeur
Est si vide qu'elle fait peur.
En
vain s'étend le ciel sur le temps et l'espace,
Aucun nuage, aucun oiseau ne
passe.
Le soleil chauffe à blanc,
Et seul un peu de sable lent
Sans qu'aucun
vent le ride,
Se détache, très doucement,
Du flanc de la dune torride.
*
LES GARS DE LA MER
Ceux qui sont beaux parmi les gars de Flandre
Ont le visage rude et les
cheveux ardents,
La bouche forte et l'étau blanc des dents
Construit
pour mordre et pour largement prendre.
Au mouvement de leurs longs pas,
Le roulis de la mer se marque;
Ils
sont balourds comme leurs barques
Et tenaces comme leurs mâts.
Leurs fronts?
L'idée avec lenteur y bouge
Ils se taisent des heures
et des jours
Ils sont calmes et lents dans leurs amours,
Autant qu'ils
sont brutaux dans leurs ruts rouges,
A la fois mornes et puissants.
Se méfient-ils? Sont-ils timides?
Mais
qu'en leur âme ils se décident,
Leur dévouement va jusqu'au sang.
Race taciturne, race profonde,
Race des Nords rugueux, race d'hiver,
Avec des colères comme la mer
Et des entêtements de roc, sous l'onde.
Leurs bras n'ont peur de se charger
Des vieux devoirs qu'on leur
enseigne;
Ils croient à mesure qu'ils craignent
Et que leur vie est le
danger.
Pourtant, les jours de Kermesse gourmande,
Ils déchaînent si
largement l'instinct
Que leurs désirs rageurs semblent des chiens
Qui
déchirent ensemble un bloc de viande.
*
LES FENETRES ET LES BATEAUX
Le port de Blankenberghe et le bassin d'Ostende,
Le soir, servent de nids
de pierre aux bateaux;
Ils y replient leur aile, ainsi que des oiseaux,
Se blottissent l'un près de l'autre et puis attendent.
Et la nuit amicale, avec sa lune d'or
Descend; les cordages entrecroisés
et sombres
Tressent au-dessus d'eux un mouvant filet d'ombres,
Qui
semble emprisonner leur vol et leur essor.
Les fenêtres des quais doucement les regardent;
Elles disent: Voici
l'asile et le nid clair.
A quoi bon s'en aller, sous la nue et l'éclair,
Lutter avec les vents et les vagues hagardes?
Les flots âpres et tous roulent là-bas au loin,
Voyez: voici le câble et
l'ancre; ils vous protègent;
Et la petite Vierge dans sa robe de neige,
Jette les yeux sur vous, de sa niche du coin.
Goûtez le reposant et lumineux silence;
Au-dessus de vos mâts, tous les
astres du ciel
Vous présagent le calme et doux bonheur réel,
Sans
surprises, sans angoisses, sans violences.
On étendra vos grand'voiles en pavillons,
Sur la joie et l'orgueil des
francs buveurs de bière
Et vous les entendrez entrechoquer leurs verres
Quand la kermesse ameute et bat les carillons.
Vos rames deviendront les hampes solennelles
Où la fête pendra ses
éclatants drapeaux;
Elles verront passer des gens monumentaux
Avec de
l'or sur leurs poitrines fraternelles.
Et vous, vous dormirez sans crainte au long des quais,
Longtemps,
toujours, dans le berceau des eaux serviles
Avec, autour de vous, les
lumières des villes
Et le cadran des tours sur vos sommeils braqué.
Mais aucun des bateaux n'écouta les fenêtres.
Et dès que l'aube eut
coloré le jour léger,
On les vit tous se réveiller pour le danger
Et les
voiles au vent, sur la mer apparaître.
*
L'ETE DANS LES DUNES
C'est à mi-côte;
La fleur de Pentecôte,
Après la fleur de Pâque y
pousse
Parmi les mousses.
C'est à mi-côte, au flanc des dunes;
La hune
Des bateaux blancs
s'érige au loin, là-bas;
Le ciel est bleu et l'horizon lilas,
Le village repose; et, sur les ailes
Du vieux moulin paralysé,
On
écoute jaser,
A menu bec, les hirondelles.
Dans les sables, où se creusent mes pas,
Tout près de moi, je vois les
sectes
Tâtillonnes de mille insectes
Aller, venir, tourner,
Miner le
sol et s'acharner.
On s'aide ou l'on se bat:
Un intervalle
Entre deux plants de
jacobées,
Est un pays où l'on s'installe:
Des pucerons, des scarabées
S'y disputent et s'y piétinent;
Mince est la touffe d'églantines,
Où
brille, au bord d'une venelle,
Le dos jaspé des coccinelles.
Oh! ce
silence entier des dunes, à midi!
Au bord de leurs terriers, les petits lapins prestes,
Sur les mousses du
sol chauffé font leurs siestes,
Le flot s'étire au loin, le vent semble
engourdi
Mille dents de soleil mordent le sol sans ride,
Rien
n'apparaît; seul un nuage épais et blanc
Se tasse en boule à l'horizon
brûlant,
Entre deux monts d'oyats et de sable torride.
Soudain, farouche et haletant
Un battement d'ailes s'entend
Là-haut,
Ce sont les clairs et mantelés vanneaux
Qui s'exaltent, avec des cris,
Au-dessus de leurs nids
Dissimulés à peine,
A fleur du sol, parmi la
mousse et les troènes.
Et voici d'autres cris et voici d'autres ailes
Qui s'élèvent et retombent
continuelles,
Avec leur ombre ouverte ou refermée,
Sur la grève aplanie
et les vagues calmées.
Et les courlis cendrés et les noirs cormorans,
Et
la mer d'or qui les reflète;
Et puis, au loin, le vol en fête
Des
pailles-en-queue et des mouettes
Qui s'effeuille, ainsi qu'un bouquet blanc,
Dans l'air étincelant.
Et les vagues qui continuent autour du monde,
Immensément et sans repos,
Sous la clarté miroitante et profonde,
Le rythme ailé de ces oiseaux.
*
CEUX DES FERMES
Rien ne trouble l'agencement
Fixe et durci de leurs idées;
Leur vie
est largement scandée
Au pas du sort:
Mariage, naissance, mort.
Leur
force à eux, c'est l'habitude,
Debout, au long des temps, au long des jours,
Et faite, avec le bon sens rude
Et lourd
Des séculaires multitudes.
Dans une panne au fond des dunes
Que le lissier compact tient à l'abri du
vent,
S'étend
Leur terre ocreuse et brune:
Un seigle nul, quelques
maigres herbages,
Une rose parfois, des fruits qui n'ont point d'âge
Peuplent ce champ, comme à regret;
Mais si pauvre que soit leur clos ou
leur guéret,
Ils labourent et travaillent quand même;
Et les enfants
qu'autour de leur amour ils sèment
Travailleront comme eux, dès qu'ils en
auront l'âge,
A augmenter, chaque an,
Péniblement,
Le mince et vain
et torpide héritage.
Pourtant, voyant la mer, toujours là, devant eux.
La mer où bondissaient les barques des aïeux
Dans la tempête et la houle
rebelles,
Parfois 1'un d'eux, l'aîné des gars,
Sans dire un mot, marche
vers elle
Et part.
O, sa fuite très loin vers les hasards!
Chacun en
parle et les parents se taisent
L'un dit: «Il est parti du côté de la mort».
D'autres le voient, sous de grands cieux de braise
Mener sa vie au coeur
des Amériques d'or,
Où l'orge et le froment croissent plus dru que l'herbe,
Où ne montent du sol que des moissons superbes,
Où l'on fauche le blé,
par larges pans vermeils
Comme si l'on abattait des carrés de soleil.
Tous le blâment et tous en rêvent
Le soir, à la morte eau, le long des
grèves.
Dites, reviendra-t-il, celui qui s'en alla
Louer ses bras,
Au loin, on ne sait où, sous une étoile élue?
Un jour, on a reçu des lettres de là-bas.
On les commente et chaque phase
est lue
Et puis relue.
A la lampe, quand pétillent les feux.
Et
l'exemple séduit et tous sentent en eux
Bondir soudain l'esprit des plus
lointains aïeux.
Et voici que déjà le frère en écoutant le frère,
De
l'autre bout des mers et de la terre,
Crier vers lui,
A quitté tout à
coup, sans rien dire, la nuit,
Pour s'en aller aussi chercher fortune,
Le pauvre champ volé, an par an, jour par jour,
-- Hélas, avec quelle
force et quel amour --
Au sable avare et violent des dunes.
*
LES BOUGES
C'est un hameau sale et baroque
Tout est branlant: muraille et seuil.
Chaque carreau y semble un oeil
Malade ou mort sous une loque.
Dix ménages, un citerneau;
Un chien barbet, deux dindes bleues,
Et
trois gorets tordant leurs queues
Minuscules, en bigorneau.
Larmes et cris: c'est la marmaille
Qui s'y dispute, obstinément;
Un
vieux marin, pâle et dément
Y fait des gestes de bataille.
Des fillettes hâves s'en vont
En maraude, par la contrée,
Et
rapportent, à la vesprée,
Leurs vols cachés sous leur jupon.
Pleurs, misères, jurons, bamboches!
Les mégères y font la loi
Et
l'ivrogne rentre chez soi
Sous l'averse de leurs taloches.
La vie y lutte avec la mort
Sans qu'on sache ce qu'on en pense;
Une
commune malfaisance
Unit les coeurs contre le sort.
Les nuits de kermesse dansante,
Fille et gars, vautrés, par tas,
Mêlent leurs chairs, en des combats
De joie épaisse et hennissante.
Et quand un mort barre un sentier,
Avec, au flanc, le couteau rouge,
C'est parmi eux, au fond d'un bouge,
Qu'on vient chercher le meurtrier.
Ainsi, dans sa crasse sanglante,
Gît le hameau, sous le ciel bleu,
Laissant puer, au nez de Dieu,
Sa vie infecte et violente.
*
BRUGES AU LOIN
Bruges et ses clochers de pierre
Et Saint-Sauveur et Notre-Dame
Montent, tels des géants, dans l'air.
Mais le plus haut, mais le plus
clair,
Celui dont le cadran de flamme,
Comme un soleil luit sur les
toits
C'est le beffroi;
Il regarde jusqu'à la mer.
Jour de juin -- ciel tranquille.
Toute la ville
N'est que clartés et
que rayons:
Les lucarnes de ses pignons
Comme des morceaux d'or
scintillent
De Heyst et de Wendune,
On l'aperçoit, du haut des dunes,
Régner sur
l'horizon flamand:
Ses tours, l'autre après l'une,
Comme des blocs de
diamant,
Sortent de l'ardente poussière
Que lui fait la trop forte et
torride lumière.
Elle apparaît ainsi, comme enflammée
Dans l'atmosphère ardente,
Ses
toits pliés semblent des tentes
D'une poudreuse et fulgurante armée;
Quand ses cloches et ses bourdons fidèles
Sonnent et sonnent,
Toute la campagne est vibrante d'elle;
Et les chemins et les sentiers des
horizons,
Au bruit tonnant des sons profonds,
Et les routes des hameaux
Et des plages et des villages,
Et les eaux même des canaux
Semblent
marcher d'accord,
A travers le pays qu'elle s'adjuge,
Vers cette gloire
en cendre et or:
Bruges!
*
LA BENEDICTION DE LA MER
Les guirlandes du vent joli
Tournent, gaîment, autour des mâts;
Au
long du quai dorment, par tas,
Les avirons clairs et polis.
Et les cloches sonnent aux tours d'Ostende.
Aux carrefours, aux fenêtres, sur les trottoirs.
Ceux des dunes, des
champs, des bourg, des landes,
Tous sont accourus voir
Saintes et saints
de la légende
Passer, et le Bon Dieu et la Vierge sa Mère
Gagner la
digue et puis de là, bénir la mer.
Ce sont d'abord les enfants de l'école
Passant sous un envol de
banderoles;
Et puis les chefs et les régents
De l'hôpital et de
l'hospice,
Et les nonnes et les novices;
Et puis Saint-Pierre et puis
Saint-Jean.
Sur double rang,suivent les confréries,
De Saint Joseph et de Marie,
Et les tireurs à l'arc hissant l'oiseau
Sur un roseau;
Et les
bergers et les bergères
Agitant, doucement, des houlettes
Et s'avançant,
comme un jardinier mouvant;
Et les pêcheurs tenant des barques minuscules,
Entre leurs bras musclés comme les bras d'Hercule;
Et des hommes rugueux
aux visages de bois;
Et des bambins coiffés d'un clair chapeau chinois;
Et puis les bedeaux lourds et leurs aides robustes,
Qui, maintenant la
hampe à la hauteur des bustes,
Poussent, d'un large effort, tous ensemble,
en avant,
La fougue des drapeaux gonflés d'ombre et de vent.
Au loin, tandis que le pas grave et raide
De ses servantes la précède,
S'avance alors,
Sous un dais lourd, comme un trésor,
Notre-Dame des
Sept-Douleurs:
Un voile noir lui descend de la tête,
Sa longue robe est
violette,
Et les couteaux d'argent qui perforent son coeur
Apparaissent,
parmi ses vêtements funèbres,
Comme un soleil martyrisé dans les ténèbres.
Et défilent après elle, l'essaim
Des carmes blancs et des roux capucins,
Et les chantres clamant les
hauts versets bibliques,
Les yeux saillants, la bouche oblique.
Puis
tout se tait -- et plus rien ne s'entend
Sinon le tintement
Furtif et
net
D'une sonnette:
Un flot d'enfants de choeur passe vêtu de rouge:
L'encens torride et bleu
Fume vers le Bon Dieu.
Et le voici le solennel doyen,
Sous les franges du baldaquin,
Erigeant droit, d'entre ses mains,
L'ostensoir d'or qui bouge.
Et la foule qui s'est jetée à deux genoux
Se courbe et se relève, avec de
grands remous,
Et suit dévotement, jusqu'à la grève,
Par les places et
les marchés,
Le long cortège empanaché
De sa croyance et de son rêve.
L'autel est là; la mer en face.
Entre eux, rien que le ciel et que
l'espace.
Et le prêtre s'avance et monte et s'éblouit,
Et propage
soudain, avec ses mains tremblantes,
Devant la foule ardente et violente,
Son geste en croix sur l'infini.
*
UN DIMANCHE
La vie en mer, par le dimanche, est dénouée;
Sur les grèves, on voit se
prolonger,
Avec leur lourde quille et leurs haubans légers,
La ligne à
l'infini des barques échouées.
Ricochent,
Dès le matin, de loin en loin, les sons des cloches.
Et
les hommes en sarraux bleus
Et les femmes en bonnets lisses,
Silencieux,
Vont aux offices.
Lorsque de l'horizon tout à coup sombre,
Des nuages sans nombre
Montent, se massent
Et passent,
En galop d'ombres,
Sur les
églises.
Et le sonneur et le bedeau
Et ceux que la prière immobilise,
A deux
genoux sur les carreaux,
Les regardent venir, brusques et amples,
Et
largement couvrir le temple,
Et comme entrer par les fenêtres,
Jusqu'à
l'autel et jusqu'au prêtre.
Oh! les rages du vent, son vol, ses cris, ses bonds,
Et ses sifflets
aigus à travers les cloisons;
Entre leurs mailles
Les ors éteints des
vieux vitraux
Tressaillent
Et les bateaux en ex-voto
Qu'on
suspendit, avec un fil,
Sous les voûtes étroites,
Tournent, légers et
puérils,
De gauche à droite.
Toute la menace des flots géants
Est rappelée ainsi aux pauvres gens:
Le vent! Le vent!
Le champ des eaux qu'il creuse,
Le craquement des
mâts
Et le péril soudain des flottilles, là-bas,
Entre deux vagues
monstrueuses.
Heureusement, la vie en mer est dénouée:
Les mains du Christ restent
dûment clouées
A sa croix d'or près des autels;
«Sur ces mains-là, les
vents mortels
N'ont point de prise,»
Disent les vieux pêcheurs et les
aïeules grises;
Les cierges brûlent blancs et clairs,
L'évangile chanté,
le prêtre monte en chaire,
Les tempêtes, là-haut précipitent leur marche,
Mais le curé,
Bonhomme et doux se compare à Noé
Et son église, à
l'Arche.
*
LA COTE FLAMANDE.
Pour les marins d'Anvers, la mer
-- Champ immense de lucre et de folie --
Sous des cieux de splendeur étale et multiplie
Les ors du monde, au long
de ses chemins amers.
Mais pour ceux-ci, ceux de Flandre, la mer
N'est que leur blond pays qui
se prolonge
Sous un manteau tumultueux de flots hagards,
Avec les duvets
gris et les éponges
De ses brouillards.
C'est la plaine des mâts, des voiles et des hunes,
Et des filets qui
s'acharnent à la moisson
Souterraine des beaux poissons
Couleur de lune.
A droite, à gauche, à l'infini,
Au long de la côte râpée et nue
Dorment en leur repos que les courants remuent,
Les sables blancs,
jaunes ou gris;
Le pêcheur les connaît, son oeil sagace
Voit, dirait-on,
à travers l'eau;
Il arrête toujours l'élan de son bateau,
Juste à la
place
Où le butin s'amasse.
Matins blafards, midis ardents, soirs purpurins,
L'hiver, l'été, selon
l'heure opportune,
Il va du banc des Chiens marins
Aux bancs d'Ostende
et de Wendune.
Les gazons verts, les fucus bleus
S'y développent, en
longs jardins visqueux,
Qui s'affaissent ou se soulèvent,
Au va-et-vient
des poissons clairs
Et coruscants, comme des glaives.
Brusques clartés, intermittents éclairs.
Parfois y apparaît, ainsi que la
folie,
L'oeil fixe et phosphoreux des cabillauds rôdeurs,
Tandis qu'au
fond calmé des profondeurs,
Raie et turbot, limande et plie,
Sur un sol
plane et finement sablé,
Se reposent, se combattent, se multiplient.
Les vieux patrons et les marins hâlés
Savent, d'après le vent et l'heure
Quelle pêche sera meilleure
Et quel filet, solide et long,
Avec ses
rêts pesants de plomb,
Il faut descendre au flanc des barques lentes;
Patiemment, ils vont, traçant des sentes
Sur l'arène des flots pâles,
là-bas,
Jusqu'à l'instant où tous les bras sont las,
Et que la cale
Déborde enfin, sous un amas, de poissons gras.
Ils reviennent sans faire escale.
Au loin, le soir tombant,
On voit surgir leur flottille dorée,
Avec
les fleurs d'écume de la marée,
Autour d'elle, superbement.
Et l'on
descend la voile, -- et la barque, inlassable,
Jusqu'à demain, s'échoue et
s'endort sur le sable.
Et les vieilles, et les mères, et les gamins heureux,
Heureux,
impatients, avides,
Attendent là, avec des paniers vides,
Les poissons
d'or, de givre ou de carmin.
On travaille dans l'eau, culotte retroussée,
On boit, dûment, un coup d'alcool,
Les ancres sûres mordent le sol,
Une glissoire d'or sur la mer embrasée
Court. Et chacun regagne, à
larges pas,
Avec sa charge au dos, lourdement balancée,
Par les dunes et
leurs sillages,
Le blanc village
Dont les chaumes fument, là-bas.
*
UN BATEAU DE FLANDRE
Dans les dunes, là-bas,
Pourrit le vieux bateau
Qui s'en allait sur
l'eau
Avec sa voile et son grand mât
Dressé,
Qui s'en allait sur
l'eau
De la mer grande et de l'Escaut,
Aux jours de brume épaisse ou de
vent convulsé
Et qui, dans les dunes, là-bas,
Gît, maintenant, morne,
piteux et las,
Et trépassé.
O vous, les flots massifs des funèbres automnes,
Vous, les blocs d'ombre
et d'écume en voyage,
Du fond des mers vers les rivages,
Dites, de quels
coups lourds et monotones,
De quels tonnants coups de marteau
L'avez-vous assailli, le clair et triomphant bateau
Qui s'en allait sur
l'eau?
Et vous, l'Est, l'Ouest, le Sud, le Nord -- toutes les rages
Des cyclones
tournants et des volants orages,
Et vous, la pluie et le brouillard que le
vent chasse.
De l'un à l'autre bout des mers et de l'espace,
Dites, dans
quel tumultueux et vague étau
L'avez-vous donc tordu, le rouge et frémissant
bateau;
Qui s'en allait sur l'eau?
Son mousse et ses marins l'aimaient d'amour tenace;
Il était la maison
ailée où leur audace
Luttait, parmi les vents rageurs et les courants.
Saints Pierre et Paul, ses deux patrons, étaient garants
De sa fortune
heureuse à travers l'aventure,
Toute voile vibrait autour de sa mâture.
Aux équinoxes d'or, quand son filet plongeait
Vers les turbots nacrés ou
les saignants rougets,
Il labourait la mer violente ou tranquille,
Avec
sa proue ardente et sa pesante quille,
Dans la candeur de l'aube et
l'orgueil du couchant.
A sa proue en partance, on entendait un chant,
Il
était un morceau de la Flandre sacrée
Qui dérivait, dans le tangage et le
roulis,
Mais, qui se ressoudait, sous la main des marées,
Après la
journée faite et le butin conquis,
Toujours, au long des flancs de sa dune
dorée.
Pourtant, un soir d'hiver
Que la tempête, au loin, là-bas,
Avait
sonné jusqu'au bout de la mer,
Son glas,
Lui seul, parmi tous ceux qui
s'en étaient allés,
Voiles au vent, vers leur destin bariolé,
Ne rentra
pas.
Son mousse et ses marins étaient depuis longtemps
Des morts,
Que par
la vaste mer et par les flots battants,
Sa carène vidée et corrodée
Errait encore.
Et le voici, hors de la vie et hors de l'eau,
Loque
de bois, morne lambeau,
Pauvre débris pourri, rongé, menu,
Mais revenu,
Après combien de jours d'errance et d'affre blême,
Vers sa dune, quand
même.
*
LES PLAGES
Plages vides, avec toujours les mêmes flots
Poussant les mêmes cris et
les mêmes sanglots
De l'un à l'autre bout des rivages de Flandre;
Dunes
d'oyats aigus, monts de sable et de cendre
Pays hostile et dur, et féroce
souvent,
Pays de lutte et de fer, pays de vent,
Pays d'épreuve et
d'angoisse, pays de rage,
Quand s'acharnent sur vous les tournoyants orages
Et leurs vagues d'hiver dressant toujours plus haut
Sous les
brouillards, leurs funèbres monuments d'eau,
Soyez remerciés d'être tels que
vous êtes,
Tels que la mort, tels que la vie et ses tempêtes!
C'est
grâce à vous qu'ils sont fermes et durs, les gars,
Qu'ils sont têtus dans le
travail et dans la peine,
Qu'ils font, sans le savoir, belle, la race
humaine
Qui marche à larges pas, vers le péril hagard
Avec le seul désir
de vaincre un destin morne.
C'est vous qui faites l'homme ardent, calme,
hautain
Entre le danger d'hier et celui de demain,
Quand le sombre
équinoxe et ses ouragans cornent.
C'est grâce à vous que les filles aiment
dûment,
Malgré la crainte au coeur d'être trop tôt des veuves,
Ceux qui
s'en vont, sans se plaindre, dans l'âpre épreuve
Gagner le pain des jours,
avec acharnement;
Et que toutes, à l'heure où les rudes tendresses
Mêlent les chairs au fond des chaumières, là-bas,
Servent le franc repas
d'amour aux hommes las
De la brume sournoise et des houles traîtresses.
Pays des vents de l'Ouest et des bises du Nord,
Souffles chargés de sel
et pénétrés d'iode,
Vous imprégnez les corps rugueux de santé chaude
Et
vous armez de père en fils les peuples forts,
Pour qu'ils marquent de leur
vouloir autoritaire,
Le coin triste, mais doux que leur offrit la terre.
Et qu'importe, qu'au long des flots, la ville, un jour,
Ait bâti ses
maisons, ses dômes et ses tours
Et ses palais pareils à des rêves de pierre.
Filles et gars de Flandre, oh! seuls, vous resterez
D'accord avec
l'embrun et les grands vents
Et la rauque marée et ses vagues guerrières;
Vous êtes ceux du sol qu'on ne refoule pas.
La mer a mis en vous sa
force et sa folie,
Vos yeux sont beaux de sa clarté froide et pâlie
Et
son rythme puissant et lourd pèse en vos pas.
Même certains de vous, les plus hardiment braves
Charrient encor le sang
des aïeux scandinaves
Dans leurs gestes épars au loin, sur l'Océan.
Ils
conservent en eux l'ardeur de ces géants
Qui partaient vers la mort sur
leurs vaisseaux en flammes
Sans focs, sans matelots, sans boussole, sans
rames,
Et se couchaient, à l'heure où le soir est vermeil,
Ivres, dans
un tombeau de flots et de soleil.
(FIN DU PREMIER TOME)
DU MEME AUTEUR:
Poésie.
POEMES, 1 vol.
POEMES, nouvelle série, 1 vol.
POEMES, IIIe série, 1
vol.
LES FORCES TUMULTUEUSES, 1 vol.
LES VILLES TENTACULAIRES, précédées
des CAMPAGNES HALLUCINEES, 1 vol.
LA MULTIPLE SPLENDEUR, 1 vol.
LES
HEURES CLAIRES, suivies des HEURES D'APRES-MIDI, 1 vol.
LES VISAGES DE LA
VIE, suivis des DOUZE MOIS, 1 vol.
LES RYTHMES SOUVERAINS, 1 vol.
LES
BLÉS MOUVANTS, 1 vol.
LES AILES ROUGES DE LA GUERRE, 1 vol.
CHOIX DE
POEMES, avec une bibliographie et un portrait, 1 vol.
LES FLAMMES HAUTES, 1
vol.
Théâtre.
DEUX DRAMES (Philippe II. - Le Cloître), 1 vol.
HELENE DE SPARTE. -- LES
AUBES, 1 vol.
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