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License ABU
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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT confessions>
<IDENT_AUTEURS rousseaujj>
<IDENT_COPISTES chalouxp>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Les Confessions>
<GENRE prose>
<AUTEUR Jean-Jacques Rousseau>
<COPISTES Chaloux Patrice>
<NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER confessions1 --------------------------------
JEAN-JACQUES ROUSSEAU -- LES CONFESSIONS (1712 - 1778)
LIVRE PREMIER : 1712 - 1728
---------------------------
Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution
n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute
la vérité de la nature; et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon
coeur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai
vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux
pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le
moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir
lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je
viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai
hautement: Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le
bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté
de bon; et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a
jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J'ai
pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être
faux. Je me suis montré tel que je fus: méprisable et vil quand je l'ai été;
bon, généreux, sublime, quand je l'ai été: j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu
l'as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de
mes semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes
indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son
tour son coeur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu'un seul
te dise, s'il l'ose: je fus meilleur que cet homme-là.
Je suis né à
Genève, en 1712 d'Isaac Rousseau, Citoyen, et de Susanne Bernard, Citoyenne. Un
bien fort médiocre, à partager entre quinze enfants, ayant réduit presque à rien
la portion de mon père, il n'avait pour subsister que son métier d'horloger,
dans lequel il était à la vérité fort habile. Ma mère, fille du ministre
Bernard, était plus riche: elle avait de la sagesse et de la beauté. Ce n'était
pas sans peine que mon père l'avait obtenue. Leurs amours avaient commencé
presque avec leur vie; dès l'âge de huit à neuf ans ils se promenaient ensemble
tous les soirs sur la Treille; à dix ans ils ne pouvaient plus se quitter. La
sympathie, l'accord des âmes, affermit en eux le sentiment qu'avait produit
l'habitude. Tous deux, nés tendres et sensibles, n'attendaient que le moment de
trouver dans un autre la même disposition, ou plutôt ce moment les attendait
eux-mêmes, et chacun d'eux jeta son coeur dans le premier qui s'ouvrit pour le
recevoir. Le sort, qui semblait contrarier leur passion, ne fit que l'animer. Le
jeune amant ne pouvant obtenir sa maîtresse se consumait de douleur: elle lui
conseilla de voyager pour l'oublier. Il voyagea sans fruit, et revint plus
amoureux que jamais. Il retrouva celle qu'il aimait tendre et fidèle. Après
cette épreuve, il ne restait qu'à s'aimer toute la vie; ils le jurèrent, et le
ciel bénit leur serment.
Gabriel Bernard, frère de ma mère, devint
amoureux d'une des soeurs de mon père; mais elle ne consentit à épouser le frère
qu'à condition que son frère épouserait la soeur. L'amour arrangea tout, et les
deux mariages se firent le même jour. Ainsi mon oncle était le mari de ma tante,
et leurs enfants furent doublement mes cousins germains. Il en naquit un de part
et d'autre au bout d'une année; ensuite il fallut encore se séparer.
Mon
oncle Bernard était ingénieur: il alla servir dans l'Empire et en Hongrie sous
le prince Eugène. Il se distingua au siège et à la bataille de Belgrade. Mon
père, après la naissance de mon frère unique, partit pour Constantinople, où il
était appelé, et devint horloger du sérail. Durant son absence, la beauté de ma
mère, son esprit, ses talents, lui attirèrent des hommages. M. de la Closure,
résident de France, fut un des plus empressés à lui en offrir. Il fallait que sa
passion fût vive, puisque au bout de trente ans je l'ai vu s'attendrir en me
parlant d'elle. Ma mère avait plus que de la vertu pour s'en défendre; elle
aimait tendrement son mari. Elle le pressa de revenir: il quitta tout, et
revint. Je fus le triste fruit de ce retour. Dix mois après, je naquis infirme
et malade. Je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes
malheurs.
Je n'ai pas su comment mon père supporta cette perte, mais je
sais qu'il ne s'en consola jamais. Il croyait la revoir en moi, sans pouvoir
oublier que je la lui avais ôtée; jamais il ne m'embrassa que je ne sentisse à
ses soupirs, à ses convulsives étreintes, qu'un regret amer se mêlait à ses
caresses: elles n'en étaient que plus tendres. Quand il me disait: Jean-Jacques,
parlons de ta mère; je lui disais: Hé bien! mon père, nous allons donc pleurer;
et ce mot seul lui tirait déjà des larmes. Ah! disait-il en gémissant,
rends-la-moi, console-moi d'elle, remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme.
T'aimerais-je ainsi, si tu n'étais que mon fils? Quarante ans après l'avoir
perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais le nom de la
première à la bouche, et son image au fond du coeur.
Tels furent les
auteurs de mes jours. De tous les dons que le ciel leur avait départis, un coeur
sensible est le seul qu'ils me laissèrent; mais il avait fait leur bonheur, et
fit tous les malheurs de ma vie.
J'étais né presque mourant; on espérait
peu de me conserver. J'apportai le germe d'une incommodité que les ans ont
renforcée, et qui maintenant ne me donne quelquefois des relâches que pour me
laisser souffrir plus cruellement d'une autre façon. Une soeur de mon père,
fille aimable et sage, prit si grand soin de moi qu'elle me sauva. Au moment où
j'écris ceci, elle est encore en vie, soignant, à l'âge de quatre-vingts ans, un
mari plus jeune qu'elle, mais usé par la boisson. Chère tante, je vous pardonne
de m'avoir fait vivre, et je m'afflige de ne pouvoir vous rendre à la fin de vos
jours les tendres soins que vous m'avez prodigués au commencement des miens!
J'ai aussi ma mie Jacqueline encore vivante, saine et robuste. Les mains qui
m'ouvrirent les yeux à ma naissance pourront me les fermer à ma mort.
Je
sentis avant de penser; c'est le sort commun de l'humanité. Je l'éprouvai plus
qu'un autre. J'ignore ce que je fis jusqu'à cinq ou six ans. Je ne sais comment
j'appris à lire; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur
effet sur moi: c'est le temps d'où je date sans interruption la conscience de
moi-même. Ma mère avait laissé des romans; nous nous mîmes à les lire après
souper, mon père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la
lecture par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous
lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous
ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume. Quelquefois mon père,
entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux: allons nous coucher; je
suis plus enfant que toi. En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse
méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m'entendre, mais une
intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n'avais aucune idée des
choses, que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu,
j'avais tout senti. Ces émotions confuses, que j'éprouvai coup sur coup,
n'altéraient point la raison que je n'avais pas encore; mais elles m'en
formèrent une d'une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions
bizarres et romanesques, dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu
me guérir.
Les romans finirent avec l'été de 1719. L'hiver suivant, ce
fut autre chose. La bibliothèque de ma mère épuisée, on eut recours à la portion
de celle de son père qui nous était échue. Heureusement il s'y trouva de bons
livres; et cela ne pouvait guère être autrement, cette bibliothèque ayant été
formée par un Ministre, à la vérité, et savant même, car c'était la mode alors,
mais homme de goût et d'esprit. L'Histoire de l'Eglise et de l'Empire par le
Sueur, le Discours de Bossuet sur l'histoire universelle, les Hommes illustres
de Plutarque, L'Histoire de Venise par Nani, les Métamorphoses d'Ovide, la
Bruyère, les Mondes de Fontenelle, ses Dialogues des morts, et quelques tomes de
Molière, furent transportés dans le cabinet de mon père, et je les lui lisais
tous les jours durant son travail. J'y pris un goût rare, et peut-être unique à
cet âge. Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Le plaisir que je prenais
à le relire sans cesse me guérit un peu des romans, et je préférai bientôt
Agésilas, Brutus, Aristide, à Orondate, Artamène et Juba. De ces intéressantes
lectures, des entretiens qu'elles occasionnaient entre mon père et moi, se forma
cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de
joug et de servitude, qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie dans les
situations les moins propres à lui donner l'essor. Sans cesse occupé de Rome et
d'Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, né moi-même Citoyen
d'une République, et fils d'un père dont l'amour de la patrie était la plus
forte passion, je m'en enflammais à son exemple, je me croyais Grec ou Romain;
je devenais le personnage dont je lisais la vie: le récit des traits de
constance et d'intrépidité qui m'avaient frappé me rendait les yeux étincelants
et la voix forte. Un jour que je racontais à table l'aventure de Scévola, on fut
effrayé de me voir avancer et tenir la main sur un réchaud pour représenter son
action.
J'avais un frère plus âgé que moi de sept ans. Il apprenait la
profession de mon père. L'extrême affection qu'on avait pour moi le faisait un
peu négliger; et ce n'est pas cela que j'approuve. Son éducation se sentit de
cette négligence. Il prit le train du libertinage, même avant l'âge d'être un
vrai libertin. On le mit chez un autre maître, d'où il faisait des escapades
comme il en avait fait de la maison paternelle. Je ne le voyais presque point; à
peine puis-je dire avoir fait connaissance avec lui; mais je ne laissais pas de
l'aimer tendrement, et il m'aimait autant qu'un polisson peut aimer quelque
chose. Je me souviens qu'une fois que mon père le châtiait rudement et avec
colère, je me jetai impétueusement entre eux deux, l'embrassant étroitement. Je
le couvris ainsi de mon corps, recevant les coups qui lui étaient portés; et je
m'obstinai si bien dans cette attitude, qu'il fallut enfin que mon père lui fît
grâce, soit désarmé par mes cris et mes larmes, soit pour ne pas me maltraiter
plus que lui. Enfin mon frère tourna si mal qu'il s'enfuit et disparut tout à
fait. Quelque temps après on sut qu'il était en Allemagne. Il n'écrivit pas une
seule fois. On n'a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là; et voilà comment
je suis demeuré fils unique.
Si ce pauvre garçon fut élevé négligemment,
il n'en fut pas ainsi de son frère; et les enfants des rois ne sauraient être
soignés avec plus de zèle que je le fus durant mes premiers ans, idolâtré de
tout ce qui m'environnait, et toujours, ce qui est bien plus rare, traité en
enfant chéri, jamais en enfant gâté. Jamais une seule fois, jusqu'à ma sortie de
la maison paternelle, on ne m'a laissé courir seul dans la rue avec les autres
enfants; jamais on n'eut à réprimer en moi ni à satisfaire aucune de ces
fantasques humeurs qu'on impute à la nature, et qui naissent toutes de la seule
éducation. J'avais les défauts de mon âge; j'étais babillard, gourmand,
quelquefois menteur. J'aurais volé des fruits, des bonbons, de la mangeaille;
mais jamais je n'ai pris plaisir à faire du mal, du dégât, à charger les autres,
à tourmenter de pauvres animaux. Je me souviens pourtant d'avoir une fois pissé
dans la marmite d'une de nos voisines, appelée madame Clot, tandis qu'elle était
au prêche. J'avoue même que ce souvenir me fait encore rire, parce que madame
Clot, bonne femme au demeurant, était bien la vieille la plus grognon que je
connus de ma vie. Voilà la courte et véridique histoire de tous mes méfaits
enfantins.
Comment serais-je devenu méchant, quand je n'avais sous les
yeux que des exemples de douceur, et autour de moi que les meilleures gens du
monde? Mon père, ma tante, ma mie, mes parents, nos amis, nos voisins, tout ce
qui m'environnait ne m'obéissait pas à la vérité, mais m'aimait; et moi je les
aimais de même. Mes volontés étaient si peu excitées et si peu contrariées qu'il
ne me venait pas dans l'esprit d'en avoir. Je puis jurer que, jusqu'à mon
asservissement sous un maître, je n'ai pas su ce que c'était qu'une fantaisie.
Hors le temps que je passais à lire ou écrire auprès de mon père, et celui où ma
mie me menait promener, j'étais toujours avec ma tante, à la voir broder, à
l'entendre chanter, assis ou debout à côté d'elle; et j'étais content. Son
enjouement, sa douceur, sa figure agréable, m'ont laissé de si fortes
impressions, que je vois encore son air, son regard, son attitude: je me
souviens de ses petits propos caressants; je dirais comment elle était vêtue et
coiffée, sans oublier les deux crochets que ses cheveux noirs faisaient sur ses
tempes, selon la mode de ce temps-là.
Je suis persuadé que je lui dois
le goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s'est bien développée en
moi que longtemps après. Elle savait une quantité prodigieuse d'airs et de
chansons qu'elle chantait avec un filet de voix fort douce. La sérénité d'âme de
cette excellente fille éloignait d'elle et de tout ce qui l'environnait la
rêverie et la tristesse. L'attrait que son chant avait pour moi fut tel, que non
seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire,
mais qu'il m'en revient même, aujourd'hui que je l'ai perdue, qui, totalement
oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un
charme que je ne puis exprimer. Dirait-on que moi, vieux radoteur, rongé de
soucis et de peines, je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant, en
marmottant ces petits airs d'une voix déjà cassée et tremblante? Il y en a un
surtout qui m'est bien revenu tout entier quant à l'air; mais la seconde moitié
des paroles s'est constamment refusée à tous mes efforts pour me la rappeler,
quoiqu'il m'en revienne confusément les rimes. Voici le commencement, et ce que
j'ai pu me rappeler du reste:
Tircis, je n'ose
Ecouter ton chalumeau
Sous l'ormeau;
Car on en cause
Déjà dans notre hameau.
..........
..... un berger
..... s'engager
..... sans danger;
Et toujours l'épine est sous la rose.
Je cherche où est le charme
attendrissant que mon coeur trouve à cette chanson: c'est un caprice auquel je
ne comprends rien; mais il m'est de toute impossibilité de la chanter jusqu'à la
fin sans être arrêté par mes larmes. J'ai cent fois projeté d'écrire à Paris
pour faire chercher le reste des paroles, si tant est que quelqu'un les
connaisse encore. Mais je suis presque sûr que le plaisir que je prends à me
rappeler cet air s'évanouirait en partie, si j'avais la preuve que d'autres que
ma pauvre tante Suson l'ont chanté.
Telles furent les premières
affections de mon entrée à la vie; ainsi commençait à se former ou à se montrer
en moi ce coeur à la fois si fier et si tendre, ce caractère efféminé, mais
pourtant indomptable, qui, flottant toujours entre la faiblesse et le courage,
entre la mollesse et la vertu, m'a jusqu'au bout mis en contradiction avec
moi-même, et a fait que l'abstinence et la jouissance, le plaisir et la sagesse,
m'ont également échappé.
Ce train d'éducation fut interrompu par un
accident dont les suites ont influé sur le reste de ma vie. Mon père eut un
démêlé avec un M. Gautier, capitaine en France, et apparenté dans le Conseil. Ce
Gautier, homme insolent et lâche, saigna du nez, et, pour se venger, accusa mon
père d'avoir mis l'épée à la main dans la Ville. Mon père, qu'on voulut envoyer
en prison, s'obstinait à vouloir que, selon la loi, l'accusateur y entrât aussi
bien que lui: n'ayant pu l'obtenir, il aima mieux sortir de Genève et
s'expatrier pour le reste de sa vie, que de céder sur un point où l'honneur et
la liberté lui paraissaient compromis.
Je restai sous la tutelle de mon
oncle Bernard, alors employé aux fortifications de Genève. Sa fille aînée était
morte, mais il avait un fils de même âge que moi. Nous fûmes mis ensemble à
Bossey en pension chez le Ministre Lambercier, pour y apprendre, avec le latin,
tout le menu fatras dont on l'accompagne sous le nom d'éducation.
Deux
ans passés au village adoucirent un peu mon âpreté romaine, et me ramenèrent à
l'état d'enfant. A Genève, où l'on ne m'imposait rien, j'aimais l'application,
la lecture; c'était presque mon seul amusement. A Bossey, le travail me fit
aimer les jeux qui lui servaient de relâche. La campagne était pour moi si
nouvelle que je ne pouvais me lasser d'en jouir. Je pris pour elle un goût si
vif, qu'il n'a jamais pu s'éteindre. Le souvenir des jours heureux que j'y ai
passés m'a fait regretter son séjour et ses plaisirs dans tous les âges, jusqu'à
celui qui m'y a ramené. M. Lambercier était un homme fort raisonnable, qui, sans
négliger notre instruction, ne nous chargeait point de devoirs extrêmes. La
preuve qu'il s'y prenait bien est que, malgré mon aversion pour la gêne, je ne
me suis jamais rappelé avec dégoût mes heures d'étude, et que, si je n'appris
pas de lui beaucoup de choses, ce que j'appris je l'appris sans peine, et n'en
ai rien oublié.
La simplicité de cette vie champêtre me fit un bien d'un
prix inestimable, en ouvrant mon coeur à l'amitié. Jusqu'alors je n'avais connu
que des sentiments élevés, mais imaginaires. L'habitude de vivre ensemble dans
un état paisible m'unit tendrement à mon cousin Bernard. En peu de temps j'eus
pour lui des sentiments plus affectueux que ceux que j'avais eus pour mon frère,
et qui ne se sont jamais effacés. C'était un grand garçon fort efflanqué, fort
fluet, aussi doux d'esprit que faible de corps, et qui n'abusait pas trop de la
prédilection qu'on avait pour lui dans la maison, comme fils de mon tuteur. Nos
travaux, nos amusements, nos goûts étaient les mêmes: nous étions seuls, nous
étions de même âge, chacun des deux avait besoin d'un camarade; nous séparer
était, en quelque sorte, nous anéantir. Quoique nous eussions peu d'occasions de
faire preuve de notre attachement l'un pour l'autre, il était extrême; et non
seulement nous ne pouvions vivre un instant séparés, mais nous n'imaginions pas
que nous puissions jamais l'être. Tous deux d'un esprit facile à céder aux
caresses, complaisants quand on ne voulait pas nous contraindre, nous étions
toujours d'accord sur tout. Si, par la faveur de ceux qui nous gouvernaient, il
avait sur moi quelque ascendant sous leurs yeux, quand nous étions seuls j'en
avais un sur lui qui rétablissait l'équilibre. Dans nos études, je lui soufflais
sa leçon quand il hésitait; quand mon thème était fait, je lui aidais à faire le
sien, et, dans nos amusements, mon goût plus actif lui servait toujours de
guide. Enfin nos deux caractères s'accordaient si bien, et l'amitié qui nous
unissait était si vraie, que, dans plus de cinq ans que nous fumes presque
inséparables, tant à Bossey qu'à Genève, nous nous battîmes souvent, je l'avoue,
mais jamais on n'eut besoin de nous séparer, jamais une de nos querelles ne dura
plus d'un quart d'heure, et jamais nous ne portâmes l'un contre l'autre aucune
accusation. Ces remarques sont, si l'on veut, puériles, mais il en résulte
pourtant un exemple peut-être unique depuis qu'il existe des enfants.
La
manière dont je vivais à Bossey me convenait si bien, qu'il ne lui a manqué que
de durer plus longtemps pour fixer absolument mon caractère. Les sentiments
tendres, affectueux, paisibles, en faisaient le fond. Je crois que jamais
individu de notre espèce n'eut naturellement moins de vanité que moi. Je
m'élevais par élans à des mouvements sublimes, mais je retombais aussitôt dans
ma langueur. Etre aimé de tout ce qui m'approchait était le plus vif de mes
désirs. J'étais doux, mon cousin l'était; ceux qui nous gouvernaient l'étaient
eux-mêmes. Pendant deux ans entiers je ne fus ni témoin ni victime d'un
sentiment violent. Tout nourrissait dans mon coeur les dispositions qu'il reçut
de la nature. Je ne connaissais rien d'aussi charmant que de voir tout le monde
content de moi et de toute chose. Je me souviendrai toujours qu'au temple,
répondant au catéchisme, rien ne me troublait plus, quand il m'arrivait
d'hésiter, que de voir sur le visage de mademoiselle Lambercier des marques
d'inquiétude et de peine. Cela seul m'affligeait plus que la honte de manquer en
public, qui m'affectait pourtant extrêmement: car, quoique peu sensible aux
louanges, je le fus toujours beaucoup à la honte; et je puis dire ici que
l'attente des réprimandes de mademoiselle Lambercier me donnait moins d'alarmes
que la crainte de la chagriner.
Cependant elle ne manquait pas au besoin
de sévérité, non plus que son frère; mais comme cette sévérité, presque toujours
juste, n'était jamais emportée, je m'en affligeais et ne m'en mutinais point.
J'étais plus fâché de déplaire que d'être puni, et le signe du mécontentement
m'était plus cruel que la peine afflictive. Il est embarrassant de m'expliquer
mieux, mais cependant il le faut. Qu'on changerait de méthode avec la jeunesse,
si l'on voyait mieux les effets éloignés de celle qu'on emploie toujours
indistinctement, et souvent indiscrètement! La grande leçon qu'on peut tirer
d'un exemple aussi commun que funeste me fait résoudre à le donner.
Comme mademoiselle Lambercier avait pour nous l'affection d'une mère,
elle en avait aussi l'autorité, et la portait quelquefois jusqu'à nous infliger
la punition des enfants quand nous l'avions méritée. Assez longtemps elle s'en
tint à la menace, et cette menace d'un châtiment tout nouveau pour moi me
semblait très effrayante; mais après l'exécution, je la trouvai moins terrible à
l'épreuve que l'attente ne l'avait été: et ce qu'il y a de plus bizarre est que
ce châtiment m'affectionna davantage encore à celle qui me l'avait imposé. Il
fallait même toute la vérité de cette affection et toute ma douceur naturelle
pour m'empêcher de chercher le retour du même traitement en le méritant; car
j'avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui
m'avait laissé plus de désir que de crainte de l'éprouver derechef par la même
main. Il est vrai que, comme il se mêlait sans doute à cela quelque instinct
précoce du sexe, le même châtiment reçu de son frère ne m'eût point du tout paru
plaisant. Mais, de l'humeur dont il était, cette substitution n'était guère à
craindre: et si je m'abstenais de mériter la correction, c'était uniquement de
peur de fâcher mademoiselle Lambercier; car tel est en moi l'empire de la
bienveillance, et même de celle que les sens ont fait naître, qu'elle leur donna
toujours la loi dans mon coeur.
Cette récidive, que j'éloignais sans la
craindre, arriva sans qu'il y eût de ma faute, c'est-à-dire de ma volonté, et
j'en profitai, je puis dire, en sûreté de conscience. Mais cette seconde fois
fut aussi la dernière; car mademoiselle Lambercier, s'étant aperçue à quelque
signe que ce châtiment n'allait pas à son but, déclara qu'elle y renonçait, et
qu'il la fatiguait trop. Nous avions jusque-là couché dans sa chambre, et même
en hiver quelquefois dans son lit. Deux jours après on nous fit coucher dans une
autre chambre, et j'eus désormais l'honneur, dont je me serais bien passé,
d'être traité par elle en grand garçon.
Qui croirait que ce châtiment
d'enfant, reçu à huit ans par la main d'une fille de trente, a décidé de mes
goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela
précisément dans le sens contraire à ce qui devait s'ensuivre naturellement? En
même temps que mes sens furent allumés, mes désirs prirent si bien le change,
que, bornés à ce que j'avais éprouvé, ils ne s'avisèrent point de chercher autre
chose. Avec un sang brûlant de sensualité presque dès ma naissance, je me
conservai pur de toute souillure jusqu'à l'âge où les tempéraments les plus
froids et les plus tardifs se développent. Tourmenté longtemps sans savoir de
quoi, je dévorais d'un oeil ardent les belles personnes; mon imagination me les
rappelait sans cesse, uniquement pour les mettre en oeuvre à ma mode, et en
faire autant de demoiselles Lambercier.
Même après l'âge nubile, ce goût
bizarre, toujours persistant et porté jusqu'à la dépravation, jusqu'à la folie,
m'a conservé les moeurs honnêtes qu'il semblerait avoir dû m'ôter. Si jamais
éducation fut modeste et chaste, c'est assurément celle que j'ai reçue. Mes
trois tantes n'étaient pas seulement des personnes d'une sagesse exemplaire,
mais d'une réserve que depuis longtemps les femmes ne connaissent plus. Mon
père, homme de plaisir, mais galant à la vieille mode, n'a jamais tenu, près des
femmes qu'il aimait le plus, des propos dont une vierge eût pu rougir; et jamais
on n'a poussé plus loin que dans ma famille et devant moi le respect qu'on doit
aux enfants. Je ne trouvai pas moins d'attention chez M. Lambercier sur le même
article; et une fort bonne servante y fut mise à la porte pour un mot un peu
gaillard qu'elle avait prononcé devant nous. Non seulement je n'eus jusqu'à mon
adolescence aucune idée distincte de l'union des sexes, mais jamais cette idée
confuse ne s'offrit à moi que sous une image odieuse et dégoûtante. J'avais pour
les filles publiques une horreur qui ne s'est jamais effacée: je ne pouvais voir
un débauché sans dédain, sans effroi même; car mon aversion pour la débauche
allait jusque-là, depuis qu'allant un jour au petit Sacconex par un chemin
creux, je vis, des deux côtés, des cavités dans la terre, où l'on me dit que ces
gens-là faisaient leurs accouplements. Ce que j'avais vu de ceux des chiennes me
revenait aussi toujours à l'esprit en pensant aux autres, et le coeur me
soulevait à ce seul souvenir.
Ces préjugés de l'éducation, propres par
eux-mêmes à retarder les premières explosions d'un tempérament combustible,
furent aidés, comme j'ai dit, par la diversion que firent sur moi les premières
pointes de la sensualité. N'imaginant que ce que j'avais senti, malgré des
effervescences de sang très incommodes, je ne savais porter mes désirs que vers
l'espèce de volupté qui m'était connue, sans aller jamais jusqu'à celle qu'on
m'avait rendue haïssable, et qui tenait de si près à l'autre sans que j'en eusse
le moindre soupçon. Dans mes sottes fantaisies, dans mes érotiques fureurs, dans
les actes extravagants auxquels elles me portaient quelquefois, j'empruntais
imaginairement le secours de l'autre sexe, sans penser jamais qu'il fût propre à
nul autre usage qu'à celui que je brûlais d'en tirer.
Non seulement donc
c'est ainsi qu'avec un tempérament très ardent, très lascif, très précoce, je
passai toutefois l'âge de puberté sans désirer, sans connaître d'autres plaisirs
des sens que ceux dont mademoiselle Lambercier m'avait très innocemment donné
l'idée; mais quand enfin le progrès des ans m'eut fait homme, c'est encore ainsi
que ce qui devait me perdre me conserva. Mon ancien goût d'enfant, au lieu de
s'évanouir, s'associa tellement à l'autre que je ne pus jamais l'écarter des
désirs allumés par mes sens; et cette folie, jointe à ma timidité naturelle, m'a
toujours rendu très peu entreprenant près des femmes, faute d'oser tout dire ou
de pouvoir tout faire, l'espèce de jouissance dont l'autre n'était pour moi que
le dernier terme ne pouvant être usurpée par celui qui la désire, ni devinée par
celle qui peut l'accorder. J'ai ainsi passé ma vie à convoiter et me taire
auprès des personnes que j'aimais le plus. N'osant jamais déclarer mon goût, je
l'amusais du moins par des rapports qui m'en conservaient l'idée. Être aux
genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à lui
demander, étaient pour moi de très douces jouissances; et plus ma vive
imagination m'enflammait le sang, plus j'avais l'air d'un amant transi. On
conçoit que cette manière de faire l'amour n'amène pas des progrès bien rapides,
et n'est pas fort dangereuse à la vertu de celles qui en sont l'objet. J'ai donc
fort peu possédé, mais je n'ai pas laissé de jouir beaucoup à ma manière,
c'est-à-dire par l'imagination. Voilà comment mes sens, d'accord avec mon humeur
timide et mon esprit romanesque, m'ont conservé des sentiments purs et des
moeurs honnêtes, par les mêmes goûts qui, peut-être avec un peu plus
d'effronterie, m'auraient plongé dans les plus brutales voluptés.
J'ai
fait le premier pas et le plus pénible dans le labyrinthe obscur et fangeux de
mes confessions. Ce n'est pas ce qui est criminel qui coûte le plus à dire,
c'est ce qui est ridicule et honteux. Dès à présent je suis sûr de moi; après ce
que je viens d'oser dire, rien ne peut plus m'arrêter. On peut juger de ce
qu'ont pu me coûter de semblables aveux, sur ce que, dans tout le cours de ma
vie, emporté quelquefois près de celles que j'aimais par les fureurs d'une
passion qui m'ôtait la faculté de voir, d'entendre, hors de sens et saisi d'un
tremblement convulsif dans tout mon corps, jamais je n'ai pu prendre sur moi de
leur déclarer ma folie, et d'implorer d'elles, dans la plus intime familiarité,
la seule faveur qui manquait aux autres. Cela ne m'est jamais arrivé qu'une fois
dans l'enfance avec une enfant de mon âge, encore fut-ce elle qui en fit la
première proposition.
En remontant de cette sorte aux premières traces
de mon être sensible, je trouve des éléments qui, semblant quelquefois
incompatibles, n'ont pas laissé de s'unir pour produire avec force un effet
uniforme et simple; et j'en trouve d'autres qui, les mêmes en apparence, ont
formé, par le concours de certaines circonstances, de si différentes
combinaisons, qu'on n'imaginerait jamais qu'ils eussent entre eux aucun rapport.
Qui croirait, par exemple, qu'un des ressorts les plus vigoureux de mon âme fut
trempé dans la même source d'où la luxure et la mollesse ont coulé dans mon
sang? Sans quitter le sujet dont je viens de parler, on en va voir sortir une
impression bien différente.
J'étudiais un jour seul ma leçon dans la
chambre contiguë à la cuisine. La servante avait mis sécher à la plaque les
peignes de mademoiselle Lambercier. Quand elle revint les prendre, il s'en
trouva un dont tout un côté de dents était brisé. A qui s'en prendre de ce
dégât? personne autre que moi n'était entré dans la chambre. On m'interroge: je
nie d'avoir touché le peigne. M. et mademoiselle Lambercier se réunissent,
m'exhortent, me pressent, me menacent: je persiste avec opiniâtreté; mais la
conviction était trop forte, elle l'emporta sur toutes mes protestations,
quoique ce fût la première fois qu'on m'eût trouvé tant d'audace à mentir. La
chose fut prise au sérieux; elle méritait de l'être. La méchanceté, le mensonge,
l'obstination, parurent également dignes de punition; mais pour le coup ce ne
fut pas par mademoiselle Lambercier qu'elle me fut infligée. On écrivit à mon
oncle Bernard: il vint. Mon pauvre cousin était chargé d'un autre délit non
moins grave; nous fûmes enveloppés dans la même exécution. Elle fut terrible.
Quand, cherchant le remède dans le mal même, on eut voulu pour jamais amortir
mes sens dépravés, on n'aurait pu mieux s'y prendre. Aussi me laissèrent-ils en
repos pour longtemps.
On ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris
à plusieurs fois et mis dans l'état le plus affreux, je fus inébranlable.
J'aurais souffert la mort, et j'y étais résolu. Il fallut que la force même
cédât au diabolique entêtement d'un enfant; car on n'appela pas autrement ma
constance. Enfin je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.
Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure, et je n'ai
pas peur d'être puni derechef pour le même fait; hé bien! je déclare à la face
du ciel que j'en étais innocent, que je n'avais ni cassé ni touché le peigne,
que je n'avais pas approché de la plaque, et que je n'y avais pas même songé.
Qu'on ne me demande pas comment le dégât se fit, je l'ignore et ne le puis
comprendre; ce que je sais très certainement, c'est que j'en étais innocent.
Qu'on se figure un caractère timide et docile dans la vie ordinaire,
mais ardent, fier, indomptable dans les passions; un enfant toujours gouverné
par la voix de la raison, toujours traité avec douceur, équité, complaisance,
qui n'avait pas même l'idée de l'injustice, et qui pour la première fois en
éprouve une si terrible de la part précisément des gens qu'il chérit et qu'il
respecte le plus: quel renversement d'idées! quel désordre de sentiments! quel
bouleversement dans son coeur, dans sa cervelle, dans tout son petit être
intelligent et moral! Je dis qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible; car
pour moi je ne me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre trace de ce
qui se passait alors en moi.
Je n'avais pas encore assez de raison pour
sentir combien les apparences me condamnaient, et pour me mettre à la place des
autres. Je me tenais à la mienne, et tout ce que je sentais, c'était la rigueur
d'un châtiment effroyable pour un crime que je n'avais pas commis. La douleur du
corps, quoique vive, m'était peu sensible; je ne sentais que l'indignation, la
rage, le désespoir. Mon cousin, dans un cas à peu près semblable, et qu'on avait
puni d'une faute involontaire comme d'un acte prémédité, se mettait en fureur à
mon exemple, et se montait, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le
même lit, nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions;
et quand nos jeunes coeurs un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous
nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à crier cent fois
de toute notre force: Carnifex! carnifex! carnifex!
Je sens en écrivant
ceci que mon pouls s'élève encore; ces moments me seront toujours présents,
quand je vivrais cent mille ans. Ce premier sentiment de la violence et de
l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées
qui s'y rapportent me rendent ma première émotion; et ce sentiment, relatif à
moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et s'est
tellement détaché de tout intérêt personnel, que mon coeur s'enflamme au
spectacle ou au récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en
quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait sur moi. Quand
je lis les cruautés d'un tyran féroce, les subtiles noirceurs d'un fourbe de
prêtre, je partirais volontiers pour aller poignarder ces misérables, dussé-je
cent fois y périr. Je me suis souvent mis en nage à poursuivre à la course ou à
coups de pierre un coq, une vache, un chien, un animal que je voyais en
tourmenter un autre, uniquement parce qu'il se sentait le plus fort. Ce
mouvement peut m'être naturel, et je crois qu'il l'est; mais le souvenir profond
de la première injustice que j'ai soufferte y fut trop longtemps et trop
fortement lié pour ne l'avoir pas beaucoup renforcé.
Là fut le terme de
la sérénité de ma vie enfantine. Dès ce moment je cessai de jouir d'un bonheur
pur, et je sens aujourd'hui même que le souvenir des charmes de mon enfance
s'arrête là. Nous restâmes encore à Bossey quelques mois. Nous y fûmes comme on
nous représente le premier homme encore dans le paradis terrestre, mais ayant
cessé d'en jouir: c'était en apparence la même situation, et en effet une tout
autre manière d'être. L'attachement, le respect, l'intimité, la confiance, ne
liaient plus les élèves à leurs guides; nous ne les regardions plus comme des
dieux qui lisaient dans nos coeurs: nous étions moins honteux de mal faire et
plus craintifs d'être accusés: nous commencions à nous cacher, à nous mutiner, à
mentir. Tous les vices de notre âge corrompaient notre innocence et
enlaidissaient nos jeux. La campagne même perdit à nos yeux cet attrait de
douceur et de simplicité qui va au coeur: elle nous semblait déserte et sombre;
elle s'était comme couverte d'un voile qui nous en cachait les beautés. Nous
cessâmes de cultiver nos petits jardins, nos herbes, nos fleurs.
Nous
n'allions plus gratter légèrement la terre, et crier de joie en découvrant le
germe du grain que nous avions semé. Nous nous dégoûtâmes de cette vie; on se
dégoûta de nous; mon oncle nous retira, et nous nous séparâmes de M. et
mademoiselle Lambercier, rassasiés les uns des autres, et regrettant peu de nous
quitter.
Près de trente ans se sont passés depuis ma sortie de Bossey,
sans que je m'en sois rappelé le séjour d'une manière agréable par des souvenirs
un peu liés: mais depuis qu'ayant passé l'âge mûr je décline vers la vieillesse,
je sens que ces mêmes souvenirs renaissent tandis que les autres s'effacent, et
se gravent dans ma mémoire avec des traits dont le charme et la force augmentent
de jour en jour; comme si, sentant déjà la vie qui s'échappe, je cherchais à la
ressaisir par ses commencements. Les moindres faits de ce temps-là me plaisent
par cela seul qu'ils sont de ce temps-là. Je me rappelle toutes les
circonstances des lieux, des personnes, des heures. Je vois la servante ou le
valet agissant dans la chambre, une hirondelle entrant par la fenêtre, une
mouche se poser sur ma main tandis que je récitais ma leçon: je vois tout
l'arrangement de la chambre où nous étions; le cabinet de M. Lambercier à main
droite, une estampe représentant tous les papes, un baromètre, un grand
calendrier, des framboisiers qui, d'un jardin fort élevé dans lequel la maison
s'enfonçait sur le derrière, venaient ombrager la fenêtre et passaient
quelquefois jusqu'en dedans. Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin de
savoir tout cela, mais j'ai besoin moi de le lui dire. Que n'osé-je lui raconter
de même toutes les petites anecdotes de cet heureux âge, qui me font encore
tressaillir d'aise quand je me les rappelle! cinq ou six surtout... Composons.
Je vous fais grâce des cinq; mais j'en veux une, une seule, pourvu qu'on me la
laisse conter le plus longuement qu'il me sera possible, pour prolonger mon
plaisir.
Si je ne cherchais que le vôtre, je pourrais choisir celle du
derrière de mademoiselle Lambercier, qui, par une malheureuse culbute au bas du
pré, fut étalé tout en plein devant le roi de Sardaigne à son passage: mais
celle du noyer de la terrasse est plus amusante pour moi qui fus acteur, au lieu
que je ne fus que spectateur de la culbute; et j'avoue que je ne trouvai pas le
moindre mot pour rire à un accident qui, bien que comique en lui-même,
m'alarmait pour une personne que j'aimais comme une mère, et peut-être plus.
O vous, lecteurs curieux de la grande histoire du noyer de la terrasse,
écoutez-en l'horrible tragédie, et vous abstenez de frémir si vous pouvez!
Il y avait, hors la porte de la cour, une terrasse à gauche en entrant,
sur laquelle on allait souvent s'asseoir l'après-midi, mais qui n'avait point
d'ombre. Pour lui en donner, M. Lambercier y fit planter un noyer. La plantation
de cet arbre se fit avec solennité: les deux pensionnaires en furent les
parrains; et, tandis qu'on comblait le creux, nous tenions l'arbre chacun d'une
main avec des chants de triomphe. On fit, pour l'arroser, une espèce de bassin
tout autour du pied. Chaque jour, ardents spectateurs de cet arrosement, nous
nous confirmions, mon cousin et moi, dans l'idée très naturelle qu'il était plus
beau de planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau sur la brèche, et nous
résolûmes de nous procurer cette gloire sans la partager avec qui que ce fût.
Pour cela nous allâmes couper une bouture d'un jeune saule, et nous la
plantâmes sur la terrasse, à huit ou dix pieds de l'auguste noyer. Nous
n'oubliâmes pas de faire aussi un creux autour de notre arbre: la difficulté
était d'avoir de quoi le remplir; car l'eau venait d'assez loin, et on ne nous
laissait pas courir pour en aller prendre. Cependant il en fallait absolument
pour notre saule. Nous employâmes toutes sortes de ruses pour lui en fournir
durant quelques jours; et cela lui réussit si bien, que nous le vîmes
bourgeonner et pousser de petites feuilles dont nous mesurions l'accroissement
d'heure en heure, persuadés, quoiqu'il ne fût pas à un pied de terre, qu'il ne
tarderait pas à nous ombrager.
Comme notre arbre, nous occupant tout
entiers, nous rendait incapables de toute application, de toute étude, que nous
étions comme en délire, et que, ne sachant à qui nous en avions, on nous tenait
de plus court qu'auparavant, nous vîmes l'instant fatal où l'eau nous allait
manquer, et nous nous désolions dans l'attente de voir notre arbre périr de
sécheresse. Enfin la nécessité, mère de l'industrie, nous suggéra une invention
pour garantir l'arbre et nous d'une mort certaine: ce fut de faire par-dessous
terre une rigole qui conduisît secrètement au saule une partie de l'eau dont on
arrosait le noyer. Cette entreprise, exécutée avec ardeur, ne réussit pourtant
pas d'abord. Nous avions si mal pris la pente, que l'eau ne coulait point; la
terre s'éboulait et bouchait la rigole; l'entrée se remplissait d'ordures; tout
allait de travers. Rien ne nous rebuta: Labor omnia vincit improbus. Nous
creusâmes davantage la terre et notre bassin, pour donner à l'eau son
écoulement; nous coupâmes des fonds de boîtes en petites planches étroites, dont
les unes mises de plat à la file, et d'autres posées en angle des deux côtés sur
celles-là, nous firent un canal triangulaire pour notre conduit. Nous plantâmes
à l'entrée de petits bouts de bois minces et à claire-voie, qui, faisant une
espèce de grillage ou de crapaudine, retenaient le limon et les pierres sans
boucher le passage à l'eau. Nous recouvrîmes soigneusement notre ouvrage de
terre bien foulée; et le jour où tout fut fait, nous attendîmes dans des transes
d'espérance et de crainte l'heure de l'arrosement. Après des siècles d'attente,
cette heure vint enfin: M. Lambercier vint aussi à son ordinaire assister à
l'opération, durant laquelle nous nous tenions tous deux derrière lui pour
cacher notre arbre, auquel très heureusement il tournait le dos.
A peine
achevait-on de verser le premier seau d'eau, que nous commençâmes d'en voir
couler dans notre bassin. A cet aspect, la prudence nous abandonna; nous nous
mîmes à pousser des cris de joie qui firent retourner M. Lambercier: et ce fut
dommage, car il prenait grand plaisir à voir comment la terre du noyer était
bonne, et buvait avidement son eau. Frappé de la voir se partager en deux
bassins, il s'écrie à son tour, regarde, aperçoit la friponnerie, se fait
brusquement apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois éclats
de nos planches, et, criant à pleine tête: Un aqueduc! un aqueduc! frappe de
toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portait au milieu de nos
coeurs. En un moment les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout fut
détruit, tout fut labouré, sans qu'il y eût, durant cette expédition terrible,
nul autre mot prononcé, sinon l'exclamation qu'il répétait sans cesse: Un
aqueduc! s'écriait-il en brisant tout, un aqueduc! un aqueduc!
On croira
que l'aventure finit mal pour les petits architectes; on se trompera: tout fut
fini. M. Lambercier ne nous dit pas un mot de reproche, ne nous fit pas plus
mauvais visage et ne nous en parla plus; nous l'entendîmes même un peu après
rire auprès de sa soeur à gorge déployée, car le rire de M. Lambercier
s'entendait de loin: et ce qu'il y eut de plus étonnant encore, c'est que, passé
le premier saisissement, nous ne fûmes pas nous-mêmes fort affligés. Nous
plantâmes ailleurs un autre arbre, et nous nous rappelions souvent la
catastrophe du premier, en répétant entre nous avec emphase: Un aqueduc! un
aqueduc! Jusque-là j'avais eu des accès d'orgueil par intervalles, quand j'étais
Aristide ou Brutus: ce fut ici mon premier mouvement de vanité bien marquée.
Avoir pu construire un aqueduc de nos mains, avoir mis en concurrence une
bouture avec un grand arbre, me paraissait le suprême degré de la gloire. A dix
ans j'en jugeais mieux que César à trente.
L'idée de ce noyer et la
petite histoire qui s'y rapporte m'est si bien restée ou revenue, qu'un de mes
plus agréables projets dans mon voyage de Genève, en 1754, était d'aller à
Bossey revoir les monuments des jeux de mon enfance, et surtout le cher noyer,
qui devait alors avoir déjà le tiers d'un siècle. Je fus si continuellement
obsédé, si peu maître de moi-même, que je ne pus trouver le moment de me
satisfaire. Il y a peu d'apparence que cette occasion renaisse jamais pour moi:
cependant je n'en ai pas perdu le désir avec l'espérance; et je suis presque sûr
que si jamais, retournant dans ces lieux chéris, j'y retrouvais mon cher noyer
encore en être, je l'arroserais de mes pleurs.
De retour à Genève, je
passai deux ou trois ans chez mon oncle, en attendant qu'on résolût ce que l'on
ferait de moi. Comme il destinait son fils au génie, il lui fit apprendre un peu
de dessin, et lui enseignait les Eléments d'Euclide. J'apprenais tout cela par
compagnie, et j'y pris goût, surtout au dessin. Cependant on délibérait si l'on
me ferait horloger, procureur ou ministre. J'aimais mieux être ministre, car je
trouvais bien beau de prêcher; mais le petit revenu du bien de ma mère à
partager entre mon frère et moi ne suffisait pas pour pousser mes études. Comme
l'âge où j'étais ne rendait pas ce choix bien pressant encore, je restais en
attendant chez mon oncle, perdant à peu près mon temps, et ne laissant pas de
payer, comme il était juste, une assez forte pension.
Mon oncle, homme
de plaisir ainsi que mon père, ne savait pas comme lui se captiver pour ses
devoirs, et prenait assez peu de soin de nous. Ma tante était une dévote un peu
piétiste, qui aimait mieux chanter les psaumes que veiller à notre éducation. On
nous laissait presque une liberté entière, dont nous n'abusâmes jamais. Toujours
inséparables, nous nous suffisions l'un à l'autre; et, n'étant point tentés de
fréquenter les polissons de notre âge, nous ne prîmes aucune des habitudes
libertines que l'oisiveté nous pouvait inspirer. J'ai même tort de nous supposer
oisifs, car de la vie nous ne le fûmes moins; et ce qu'il y avait d'heureux
était que tous les amusements dont nous nous passionnions successivement nous
tenaient ensemble occupés dans la maison, sans que nous fussions même tentés de
descendre à la rue. Nous faisions des cages, des flûtes, des volants, des
tambours, des maisons, des équiffles, des arbalètes. Nous gâtions les outils de
mon bon vieux grand-père, pour faire des montres à son imitation. Nous avions
surtout un goût de préférence pour barbouiller du papier, dessiner, laver,
enluminer, faire un dégât de couleurs. Il vint à Genève un charlatan italien
appelé Gamba-Corta; nous allâmes le voir une fois, et puis nous n'y voulûmes
plus aller: mais il avait des marionnettes, et nous nous mîmes à faire des
marionnettes: ses marionnettes jouaient des manières de comédies, et nous fîmes
des comédies pour les nôtres. Faute de pratique, nous contrefaisions du gosier
la voix de Polichinelle, pour jouer ces charmantes comédies que nos pauvres bons
parents avaient la patience de voir et d'entendre. Mais mon oncle Bernard ayant
un jour lu dans la famille un très beau sermon de sa façon, nous quittâmes les
comédies, et nous nous mîmes à composer des sermons. Ces détails ne sont pas
fort intéressants, je l'avoue; mais ils montrent à quel point il fallait que
notre première éducation eût été bien dirigée, pour que, maîtres presque de
notre temps et de nous dans un âge si tendre, nous fussions si peu tentés d'en
abuser. Nous avions si peu besoin de nous faire des camarades, que nous en
négligions même l'occasion. Quand nous allions nous promener, nous regardions en
passant leurs jeux sans convoitise, sans songer même à y prendre part. L'amitié
remplissait si bien nos coeurs, qu'il nous suffisait d'être ensemble pour que
les plus simples goûts fissent nos délices.
A force de nous voir
inséparables, on y prit garde; d'autant plus que mon cousin étant très grand et
moi très petit, cela faisait un couple assez plaisamment assorti. Sa longue
figure effilée, son petit visage de pomme cuite, son air mou, sa démarche
nonchalante, excitaient les enfants à se moquer de lui. Dans le patois du pays
on lui donna le surnom de Barnâ Bredanna; et sitôt que nous sortions nous
n'entendions que Barnâ Bredanna tout autour de nous. Il endurait cela plus
tranquillement que moi. Je me fâchai, je voulus me battre; c'était ce que les
petits coquins demandaient. Je battis, je fus battu. Mon pauvre cousin me
soutenait de son mieux; mais il était faible, d'un coup de poing on le
renversait. Alors je devenais furieux. Cependant, quoique j'attrapasse force
horions, ce n'était pas à moi qu'on en voulait, c'était à Barnâ Bredanna: mais
j'augmentai tellement le mal par ma mutine colère, que nous n'osions plus sortir
qu'aux heures où l'on était en classe, de peur d'être hués et suivis par les
écoliers.
Me voilà déjà redresseur des torts. Pour être un paladin dans
les formes, il ne me manquait que d'avoir une dame; j'en eus deux. J'allais de
temps en temps voir mon père à Nyon, petite ville du pays de Vaud, où il s'était
établi. Mon père était fort aimé, et son fils se sentait de cette bienveillance.
Pendant le peu de séjour que je faisais près de lui, c'était à qui me fêterait.
Une madame de Vulson surtout me faisait mille caresses; et, pour y mettre le
comble, sa fille me prit pour son galant. On sent ce que c'est qu'un galant de
onze ans pour une fille de vingt-deux. Mais toutes ces friponnes sont si aises
de mettre ainsi de petites poupées en avant pour cacher les grandes, ou pour les
tenter par l'image d'un jeu qu'elles savent rendre attirant! Pour moi, qui ne
voyais point entre elle et moi de disconvenance, je pris la chose au sérieux; je
me livrai de tout mon coeur, ou plutôt de toute ma tête, car je n'étais guère
amoureux que par là, quoique je le fusse à la folie, et que mes transports, mes
agitations, mes fureurs, donnassent des scènes à pâmer de rire.
Je
connais deux sortes d'amour très distincts, très réels, et qui n'ont presque
rien de commun, quoique très vifs l'un et l'autre, et tous deux différents de la
tendre amitié. Tout le cours de ma vie s'est partagé entre ces deux amours de si
diverses natures, et je les ai même éprouvés tous deux à la fois; car, par
exemple, au moment dont je parle, tandis que je m'emparais de mademoiselle de
Vulson, si publiquement et si tyranniquement que je ne pouvais souffrir qu'aucun
homme approchât d'elle, j'avais avec une petite mademoiselle Goton des
tête-à-tête assez courts, mais assez vifs, dans lesquels elle daignait faire la
maîtresse d'école, et c'était tout: mais ce tout, qui en effet était tout pour
moi, me paraissait le bonheur suprême; et sentant déjà le prix du mystère,
quoique je n'en susse user qu'en enfant, je rendais à mademoiselle de Vulson,
qui ne s'en doutait guère, le soin qu'elle prenait de m'employer à cacher
d'autres amours. Mais à mon grand regret mon secret fut découvert, ou moins bien
gardé de la part de ma petite maîtresse d'école que de la mienne, car on ne
tarda pas à nous séparer.
C'était en vérité une singulière personne que
cette petite mademoiselle Goton. Sans être belle, elle avait une figure
difficile à oublier, et que je me rappelle encore, souvent beaucoup trop pour un
vieux fou. Ses yeux surtout n'étaient pas de son âge, ni sa taille, ni son
maintien. Elle avait un petit air imposant et fier très propre à son rôle, et
qui en avait occasionné la première idée entre nous. Mais ce qu'elle avait de
plus bizarre était un mélange d'audace et de réserve difficile à concevoir. Elle
se permettait avec moi les plus grandes privautés, sans jamais m'en permettre
aucune` avec elle; elle me traitait exactement en enfant: ce qui me fait croire,
ou qu'elle avait déjà cessé de l'être, ou qu'au contraire elle l'était encore
assez elle-même pour ne voir qu'un jeu dans le péril auquel elle s'exposait.
J'étais tout entier, pour ainsi dire, à chacune de ces deux personnes,
et si parfaitement, qu'avec aucune des deux il ne m'arrivait jamais de songer à
l'autre. Mais du reste rien de semblable en ce qu'elles me faisaient éprouver.
J'aurais passé ma vie entière avec mademoiselle de Vulson, sans songer à la
quitter; mais en l'abordant ma joie était tranquille et n'allait pas à
l'émotion. Je l'aimais surtout en grande compagnie; les plaisanteries, les
agaceries, les jalousies même m'attachaient, m'intéressaient; je triomphais avec
orgueil de ses préférences près des grands rivaux qu'elle paraissait maltraiter.
J'étais tourmenté, mais j'aimais ce tourment. Les applaudissements, les
encouragements, les ris m'échauffaient, m'animaient. J'avais des emportements,
des saillies, j'étais transporté d'amour; dans un cercle, tête à tête j'aurais
été contraint, froid, peut-être ennuyé. Cependant je m'intéressais tendrement à
elle, je souffrais quand elle était malade: j'aurais donné ma santé pour
rétablir la sienne; et notez que je savais très bien par expérience ce que
c'était que maladie, et ce que c'était que santé. Absent d'elle, j'y pensais,
elle me manquait; présent, ses caresses m'étaient douces au coeur, non aux sens.
J'étais impunément familier avec elle; mon imagination ne me demandait que ce
qu'elle m'accordait: cependant je n'aurais pu supporter de lui en voir faire
autant à d'autres. Je l'aimais en frère; mais j'en étais jaloux en amant.
Je l'eusse été de mademoiselle Goton en Turc, en furieux, en tigre, si
j'avais seulement imaginé qu'elle pût faire à un autre le même traitement
qu'elle m'accordait; car cela même était une grâce qu'il fallait demander à
genoux. J'abordais mademoiselle de Vulson avec un plaisir très vif, mais sans
trouble; au lieu qu'en voyant mademoiselle Goton je ne voyais plus rien, tous
mes sens étaient bouleversés. J'étais familier avec la première sans avoir de
familiarité; au contraire, j'étais aussi tremblant qu'agité devant la seconde,
même au fort des plus grandes familiarités. Je crois que si j'étais resté trop
longtemps avec elle, je n'aurais pu vivre; les palpitations m'auraient étouffé.
Je craignais également de leur déplaire; mais j'étais plus complaisant pour
l'une et plus obéissant pour l'autre. Pour rien au monde je n'aurais voulu
fâcher mademoiselle de Vulson; mais si mademoiselle Goton m'eût ordonné de me
jeter dans les flammes, je crois qu'à l'instant j'aurais obéi.
Mes
amours, ou plutôt mes rendez-vous avec celle-ci, durèrent peu, très heureusement
pour elle et pour moi. Quoique mes liaisons avec mademoiselle de Vulson
n'eussent pas le même danger, elles ne laissèrent pas d'avoir aussi leur
catastrophe, après avoir un peu plus longtemps duré. Les fins de tout cela
devaient toujours avoir l'air un peu romanesque, et donner prise aux
exclamations. Quoique mon commerce avec mademoiselle de Vulson fût moins vif, il
était plus attachant peut-être. Nos séparations ne se faisaient jamais sans
larmes, et il est singulier dans quel vide accablant je me sentais plongé après
l'avoir quittée. Je ne pouvais parler que d'elle, ni penser qu'à elle: mes
regrets étaient vrais et vifs; mais je crois qu'au fond ces héroïques regrets
n'étaient pas tous pour elle, et que, sans que je m'en aperçusse, les amusements
dont elle était le centre y avaient leur bonne part. Pour tempérer les douleurs
de l'absence, nous nous écrivions des lettres d'un pathétique à faire fendre les
rochers. Enfin, j'eus la gloire qu'elle n'y put plus tenir, et qu'elle vint me
voir à Genève. Pour le coup la tête acheva de me tourner; je fus ivre et fou les
deux jours qu'elle y resta. Quand elle partit, je voulais me jeter dans l'eau
après elle, et je fis longtemps retentir l'air de mes cris. Huit jours après,
elle m'envoya des bonbons et des gants; ce qui m'eût paru fort galant, si je
n'eusse appris en même temps qu'elle était mariée, et que ce voyage dont il lui
avait plu de me faire honneur était pour acheter ses habits de noces. Je ne
décrirai pas ma fureur; elle se conçoit. Je jurai dans mon noble courroux de ne
plus revoir la perfide, n'imaginant pas pour elle de plus terrible punition.
Elle n'en mourut pas cependant; car vingt ans après, étant allé voir mon père et
me promenant avec lui sur le lac, je demandai qui étaient des dames que je
voyais dans un bateau peu loin du nôtre. Comment! me dit mon père en souriant,
le coeur ne te le dit pas? ce sont tes anciennes amours: c'est madame Cristin,
c'est mademoiselle de Vulson. Je tressaillis à ce nom presque oublié; mais je
dis aux bateliers de changer de route, ne jugeant pas, quoique j'eusse assez
beau jeu pour prendre alors ma revanche, que ce fût la peine d'être parjure, et
de renouveler une querelle de vingt ans avec une femme de quarante.
Ainsi se perdait en niaiseries le plus précieux temps de mon enfance
avant qu'on eût décidé de ma destination. Après de longues délibérations pour
suivre mes dispositions naturelles, on prit enfin le parti pour lequel j'en
avais le moins, et l'on me mit chez M. Masseron, greffier de la ville, pour
apprendre sous lui, comme disait M. Bernard, l'utile métier de grapignan. Ce
surnom me déplaisait souverainement; l'espoir de gagner force écus par une voie
ignoble flattait peu mon humeur hautaine; l'occupation me paraissait ennuyeuse,
insupportable; l'assiduité, l'assujettissement, achevèrent de m'en rebuter, et
je n'entrais jamais au greffe qu'avec une horreur qui croissait de jour en jour.
M. Masseron, de son côté, peu content de moi, me traitait avec mépris, me
reprochant sans cesse mon engourdissement, ma bêtise; me répétant tous les jours
que mon oncle l'avait assuré que je savais, que je savais, tandis que dans le
vrai je ne savais rien; qu'il lui avait promis un joli garçon, et qu'il ne lui
avait donné qu'un âne. Enfin je fus renvoyé du greffe ignominieusement pour mon
ineptie, et il fut prononcé par les clercs de M. Masseron que je n'étais bon
qu'à mener la lime.
Ma vocation ainsi déterminée, je fus mis en
apprentissage, non toutefois chez un horloger, mais chez un graveur. Les dédains
du greffier m'avaient extrêmement humilié, et j'obéis sans murmure. Mon maître,
M. Ducommun, était un jeune homme rustre et violent, qui vint à bout, en très
peu de temps, de ternir tout l'éclat de mon enfance, d'abrutir mon caractère
aimant et vif, et de me réduire, par l'esprit ainsi que par la fortune, à mon
véritable état d'apprenti. Mon latin, mes antiquités, mon histoire, tout fut
pour longtemps oublié; je ne me souvenais pas même qu'il y eût eu des Romains au
monde. Mon père, quand je l'allais voir, ne trouvait plus en moi son idole; je
n'étais plus pour les dames le galant Jean-Jacques; et je sentais si bien
moi-même que M. et mademoiselle Lambercier n'auraient plus reconnu en moi leur
élève, que j'eus honte de me représenter à eux, et ne les ai plus revus depuis
lors. Les goûts les plus vils, la plus basse polissonnerie succédèrent à mes
aimables amusements, sans m'en laisser même la moindre idée. Il faut que, malgré
l'éducation la plus honnête, j'eusse un grand penchant à dégénérer; car cela se
fit très rapidement sans la moindre peine, et jamais César si précoce ne devint
si promptement Laridon.
Le métier ne me déplaisait pas en lui-même:
j'avais un goût vif pour le dessin, le jeu du burin m'amusait assez; et comme le
talent du graveur pour l'horlogerie est très borné, j'avais l'espoir d'en
atteindre la perfection. J'y serais parvenu peut-être, si la brutalité de mon
maître et la gêne excessive ne m'avaient rebuté du travail. Je lui dérobais mon
temps pour l'employer en occupations du même genre, mais qui avaient pour moi
l'attrait de la liberté. Je gravais des espèces de médailles pour nous servir, à
moi et à mes camarades, d'ordre de chevalerie. Mon maître me surprit à ce
travail de contrebande, et me roua de coups, disant que je m'exerçais à faire de
la fausse monnaie, parce que nos médailles avaient les armes de la République.
Je puis bien jurer que je n'avais nulle idée de la fausse monnaie, et très peu
de la véritable; je savais mieux comment se faisaient les as romains que nos
pièces de trois sous.
La tyrannie de mon maître finit par me rendre
insupportable le travail que j'aurais aimé, et par me donner des vices que
j'aurais haïs, tels que le mensonge, la fainéantise, le vol. Rien ne m'a mieux
appris la différence qu'il y a de la dépendance filiale à l'esclavage servile,
que le souvenir des changements que produisit en moi cette époque. Naturellement
timide et honteux, je n'eus jamais plus d'éloignement pour aucun défaut que pour
l'effronterie; mais j'avais joui d'une liberté honnête, qui seulement s'était
restreinte jusque-là par degrés, et s'évanouit enfin tout à fait. J'étais hardi
chez mon père, libre chez M. Lambercier, discret chez mon oncle; je devins
craintif chez mon maître, et dès lors je fus un enfant perdu. Accoutumé à une
égalité parfaite avec mes supérieurs dans la manière de vivre, à ne pas
connaître un plaisir qui ne fût à ma portée, à ne pas voir un mets dont je
n'eusse ma part, à n'avoir pas un désir que je ne témoignasse, à mettre enfin
tous les mouvements de mon coeur sur mes lèvres: qu'on juge de ce que je dus
devenir dans une maison où je n'osais pas ouvrir la bouche, où il fallait sortir
de table au tiers du repas, et de la chambre aussitôt que je n'y avais rien à
faire; où, sans cesse enchaîné à mon travail, je ne voyais qu'objets de
jouissances pour d'autres et de privations pour moi seul; où l'image de la
liberté du maître et des compagnons augmentait le poids de mon assujettissement;
où, dans les disputes sur ce que je savais le mieux, je n'osais ouvrir la
bouche; où tout enfin ce que je voyais devenait pour mon coeur un objet de
convoitise, uniquement parce que j'étais privé de tout. Adieu l'aisance, la
gaieté, les mots heureux qui jadis, souvent dans mes fautes, m'avaient fait
échapper au châtiment. Je ne puis me rappeler sans rire qu'un soir chez mon
père, étant condamné pour quelque espièglerie à m'aller coucher sans souper, et
passant par la cuisine avec mon triste morceau de pain, je vis et flairai le
rôti tournant à la broche. On était autour du feu: il fallut en passant saluer
tout le monde. Quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l'oeil ce rôti, qui
avait si bonne mine et qui sentait si bon, je ne pus m'abstenir de lui faire
aussi la révérence, et de lui dire d'un ton piteux: Adieu, rôti! Cette saillie
de naïveté parut si plaisante, qu'on me fit rester à souper. Peut-être eût-elle
eu le même bonheur chez mon maître, mais il est sûr qu'elle ne m'y serait pas
venue, ou que je n'aurais osé m'y livrer.
Voilà comment j'appris à
convoiter en silence, à me cacher, à dissimuler, à mentir, et à dérober enfin;
fantaisie qui jusqu'alors ne m'était pas venue, et dont je n'ai pu depuis lors
bien me guérir. La convoitise et l'impuissance mènent toujours là. Voilà
pourquoi tous les laquais sont fripons, et pourquoi tous les apprentis doivent
l'être: mais dans un état égal et tranquille, où tout ce qu'ils voient est à
leur portée, ces derniers perdent en grandissant ce honteux penchant. N'ayant
pas eu le même avantage, je n'en ai pu tirer le même profit.
Ce sont
presque toujours de bons sentiments mal dirigés qui font faire aux enfants le
premier pas vers le mal. Malgré les privations et les tentations continuelles,
j'avais demeuré plus d'un an chez mon maître sans pouvoir me résoudre à rien
prendre, pas même des choses à manger. Mon premier vol fut une affaire de
complaisance, mais il ouvrit la porte à d'autres qui n'avaient pas une si
louable fin.
Il y avait chez mon maître un compagnon appelé M. Verrat,
dont la maison, dans le voisinage, avait un jardin assez éloigné qui produisait
de très belles asperges. Il prit envie à M. Verrat, qui n'avait pas beaucoup
d'argent, de voler à sa mère des asperges dans leur primeur, et de les vendre
pour faire quelques bons déjeuners. Comme il ne voulait pas s'exposer lui-même,
et qu'il n'était pas fort ingambe, il me choisit pour cette expédition. Après
quelques cajoleries préliminaires, qui me gagnèrent d'autant mieux que je n'en
voyais pas le but, il me la proposa comme une idée qui lui venait sur-le-champ.
Je disputai beaucoup; il insista. Je n'ai jamais pu résister aux caresses; je me
rendis. J'allais tous les matins moissonner les plus belles asperges: je les
portais au Molard, où quelque bonne femme, qui voyait que je venais de les
voler, me le disait pour les avoir à meilleur compte. Dans ma frayeur, je
prenais ce qu'elle voulait me donner; je le portais à M. Verrat. Cela se
changeait promptement en un déjeuner dont j'étais le pourvoyeur, et qu'il
partageait avec un autre camarade; car pour moi, très content d'en avoir
quelques bribes, je ne touchais pas même à leur vin.
Ce petit manège
dura plusieurs jours sans qu'il me vînt même à l'esprit de voler le voleur, et
de dîmer sur M. Verrat le produit de ses asperges. J'exécutais ma friponnerie
avec la plus grande fidélité; mon seul motif était de complaire à celui qui me
la faisait faire. Cependant si j'eusse été surpris, que de coups, que d'injures,
quels traitements cruels n'eussé-je point essuyés, tandis que le misérable, en
me démentant, eut été cru sur sa parole, et moi doublement puni pour avoir osé
le charger, attendu qu'il était compagnon, et que je n'étais qu'apprenti! Voilà
comment en tout état le fort coupable se sauve aux dépens du faible innocent.
J'appris ainsi qu'il n'était pas si terrible de voler que je l'avais
cru; et je tirai bientôt si bon parti de ma science, que rien de ce que je
convoitais n'était à ma portée en sûreté. Je n'étais pas absolument mal nourri
chez mon maître, et la sobriété ne m'était pénible qu'en la lui voyant si mal
garder. L'usage de faire sortir de table les jeunes gens quand on y sert ce qui
les tente le plus me paraît très bien entendu pour les rendre aussi friands que
fripons. Je devins en peu de temps l'un et l'autre; et je m'en trouvais fort
bien pour l'ordinaire, quelquefois fort mal quand j'étais surpris.
Un
souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à la fois, est celui d'une
chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces pommes étaient au fond d'une dépense
qui, par une jalousie élevée, recevait du jour de la cuisine. Un jour que
j'étais seul dans la maison, je montai sur la may pour regarder dans le jardin
des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher. J'allai chercher
la broche pour voir si elle y pourrait atteindre: elle était trop courte. Je
l'allongeai par une autre petite broche qui servait pour le menu gibier; car mon
maître aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès; enfin je sentis
avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai très doucement: déjà la pomme
touchait à la jalousie, j'étais prêt à la saisir. Qui dira ma douleur? La pomme
était trop grosse, elle ne put passer par le trou. Que d'inventions ne mis-je
point en usage pour la tirer! Il fallut trouver des supports pour tenir la
broche en état, un couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la
soutenir. A force d'adresse et de temps je parvins à la partager, espérant tirer
ensuite les pièces l'une après l'autre: mais à peine furent-elles séparées,
qu'elles tombèrent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon
affliction.
Je ne perdis point courage; mais j'avais perdu beaucoup de
temps. Je craignais d'être surpris; je renvoie au lendemain une tentative plus
heureuse, et je me remets à l'ouvrage tout aussi tranquillement que si je
n'avais rien fait, sans songer aux deux témoins indiscrets qui déposaient contre
moi dans la dépense. Le lendemain, retrouvant l'occasion belle, je tente un
nouvel essai. Je monte sur mes tréteaux, j'allonge la broche, je l'ajuste;
j'étais prêt à piquer... Malheureusement le dragon ne dormait pas: tout à coup
la porte de la dépense s'ouvre; mon maître en sort, croise les bras, me regarde,
et me dit: Courage!... La plume me tombe des mains. Bientôt, à force d'essuyer
de mauvais traitements, j'y devins moins sensible; ils me parurent enfin une
sorte de compensation du vol, qui me mettait en droit de le continuer. Au lieu
de retourner les yeux en arrière et de regarder la punition, je les portais en
avant et je regardais la vengeance. Je jugeais que me battre comme fripon,
c'était m'autoriser à l'être. Je trouvais que voler et être battu allaient
ensemble, et constituaient en quelque sorte un état, et qu'en remplissant la
partie de cet état qui dépendait de moi, je pouvais laisser le soin de l'autre à
mon maître. Sur cette idée je me mis à voler plus tranquillement qu'auparavant.
Je me disais: Qu'en arrivera-t-il enfin? Je serai battu. Soit: je suis fait pour
l'être.
J'aime à manger, sans être avide; je suis sensuel, et non pas
gourmand. Trop d'autres goûts me distraient de celui-là. Je ne me suis jamais
occupé de ma bouche que quand mon coeur était oisif; et cela m'est si rarement
arrivé dans ma vie, que je n'ai guère eu le temps de songer aux bons morceaux.
Voilà pourquoi je ne bornai pas longtemps ma friponnerie au comestible; je
l'étendis bientôt à tout ce qui me tentait; et si je ne devins pas un voleur en
forme, c'est que je n'ai jamais été beaucoup tenté d'argent. Dans le cabinet
commun mon maître avait un autre cabinet à part, qui fermait à clef: je trouvai
le moyen d'en ouvrir la porte et de la refermer sans qu'il y parût. Là je
mettais à contribution ses bons outils, ses meilleurs dessins, ses empreintes,
tout ce qui me faisait envie et qu'il affectait d'éloigner de moi. Dans le fond
ces vols étaient bien innocents, puisqu'ils n'étaient faits que pour être
employés à son service: mais j'étais transporté de joie d'avoir ces bagatelles
en mon pouvoir; je croyais voler le talent avec ses productions. Du reste, il y
avait dans des boîtes des recoupes d'or et d'argent, de petits bijoux, des
pièces de prix, de la monnaie. Quand j'avais quatre ou cinq sous dans ma poche,
c'était beaucoup: cependant, loin de toucher à rien de tout cela, je ne me
souviens pas même d'y avoir jeté de ma vie un regard de convoitise: je le voyais
avec plus d'effroi que de plaisir. Je crois bien que cette horreur du vol de
l'argent et de ce qui en produit me venait en grande partie de l'éducation. Il
se mêlait à cela des idées secrètes d'infamie, de prison, de châtiment, de
potence, qui m'auraient fait frémir si j'avais été tenté; au lieu que mes tours
ne me semblaient que des espiègleries, et n'étaient pas autre chose en effet.
Tout cela ne pouvait valoir que d'être bien étrillé par mon maître, et d'avance
je m'arrangeais là-dessus.
Mais, encore une fois, je ne convoitais pas
même assez pour avoir à m'abstenir; je ne sentais rien à combattre. Une seule
feuille de beau papier à dessiner me tentait plus que l'argent pour en payer une
rame. Cette bizarrerie tient à une des singularités de mon caractère; elle a eu
tant d'influence sur ma conduite qu'il importe de l'expliquer.
J'ai des
passions très ardentes, et tandis qu'elles m'agitent rien n'égale mon
impétuosité; je ne connais plus ni ménagements, ni respect, ni crainte, ni
bienséance; je suis cynique, effronté, violent, intrépide: il n'y a ni honte qui
m'arrête, ni danger qui m'effraie: hors le seul objet qui m'occupe, l'univers
n'est plus rien pour moi. Mais tout cela ne dure qu'un moment, et le moment qui
suit me jette dans l'anéantissement. Prenez- moi dans le calme, je suis
l'indolence et la timidité mêmes; tout m'effarouche, tout me rebute; une mouche
en volant me fait peur; un mot à dire, un geste à faire, épouvante ma paresse;
la crainte et la honte me subjuguent à tel point que je voudrais m'éclipser aux
yeux de tous les mortels. S'il faut agir, je ne sais que faire; s'il faut
parler, je ne sais que dire; si l'on me regarde, je suis décontenancé. Quand je
me passionne, je sais trouver quelquefois ce que j'ai à dire; mais dans les
entretiens ordinaires je ne trouve rien, rien du tout; ils me sont
insupportables par cela seul que je suis obligé de parler.
Ajoutez
qu'aucun de mes goûts dominants ne consiste en choses qui s'achètent. Il ne me
faut que des plaisirs purs, et l'argent les empoisonne tous. J'aime, par
exemple, ceux de la table; mais, ne pouvant souffrir ni la gêne de la bonne
compagnie ni la crapule du cabaret, je ne puis les goûter qu'avec un ami; car
seul, cela ne m'est pas possible: mon imagination s'occupe alors d'autre chose,
et je n'ai pas le plaisir de manger. Si mon sang allumé me demande des femmes,
mon coeur ému me demande encore plus de l'amour. Des femmes à prix d'argent
perdraient pour moi tous leurs charmes; je doute même s'il serait en moi d'en
profiter. Il en est ainsi de tous les plaisirs à ma portée; s'ils ne sont
gratuits, je les trouve insipides. J'aime les seuls biens qui ne sont à personne
qu'au premier qui sait les goûter.
Jamais l'argent ne me parut une chose
aussi précieuse qu'on la trouve. Bien plus, il ne m'a même jamais paru fort
commode: il n'est bon à rien par lui-même, il faut le transformer pour en jouir;
il faut acheter, marchander, souvent être dupe, bien payer, être mal servi. Je
voudrais une chose bonne dans sa qualité: avec mon argent je suis sûr de l'avoir
mauvaise. J'achète cher un oeuf frais, il est vieux; un beau fruit, il est vert;
une fille, elle est gâtée. J'aime le bon vin, mais où en prendre? Chez un
marchand de vin? comme que je fasse, il m'empoisonnera. Veux-je absolument être
bien servi? que de soins, que d'embarras! avoir des amis, des correspondants,
donner des commissions, écrire, aller, venir, attendre; et souvent au bout être
encore trompé. Que de peine avec mon argent! je la crains plus que je n'aime le
bon vin.
Mille fois, durant mon apprentissage et depuis, je suis sorti
dans le dessein d'acheter quelque friandise. J'approche de la boutique d'un
pâtissier, j'aperçois des femmes au comptoir; je crois déjà les voir rire et se
moquer entre elles du petit gourmand. Je passe devant une fruitière, je lorgne
du coin de l'oeil de belles poires, leur parfum me tente; deux ou trois jeunes
gens tout près de là me regardent; un homme qui me connaît est devant sa
boutique; je vois de loin venir une fille: n'est-ce point la servante de la
maison? Ma vue courte me fait mille illusions. Je prends tous ceux qui passent
pour des gens de ma connaissance; partout je suis intimidé, retenu par quelque
obstacle; mon désir croît avec ma honte, et je rentre enfin comme un sot, dévoré
de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la satisfaire, et n'ayant osé rien
acheter.
J'entrerais dans les plus insipides détails, si je suivais dans
l'emploi de mon argent, soit par moi, soit par d'autres, l'embarras, la honte,
la répugnance, les inconvénients, les dégoûts de toute espèce que j'ai toujours
éprouvés. A mesure qu'avançant dans ma vie le lecteur prendra connaissance de
mon humeur, il sentira tout cela sans que je m'appesantisse à le lui dire.
Cela compris, on comprendra sans peine une de mes prétendues
contradictions, celle d'allier une avarice presque sordide avec le plus grand
mépris pour l'argent. C'est un meuble pour moi si peu commode, que je ne m'avise
pas même de désirer celui que je n'ai pas, et que quand j'en ai je le garde
longtemps sans le dépenser, faute de savoir l'employer à ma fantaisie: mais
l'occasion commode et agréable se présente-t-elle, j'en profite si bien que ma
bourse se vide avant que je m'en sois aperçu. Du reste, ne cherchez pas en moi
le tic des avares, celui de dépenser pour l'ostentation; tout au contraire, je
dépense en secret et pour le plaisir: loin de me faire gloire de dépenser, je
m'en cache. Je sens si bien que l'argent n'est pas à mon usage, que je suis
presque honteux d'en avoir, encore plus de m'en servir. Si j'avais eu jamais un
revenu suffisant pour vivre commodément, je n'aurais point été tenté d'être
avare, j'en suis très sûr; je dépenserais tout mon revenu sans chercher à
l'augmenter: mais ma situation précaire me tient en crainte. J'adore la liberté;
j'abhorre la gêne, la peine, l'assujettissement. Tant que dure l'argent que j'ai
dans ma bourse, il assure mon indépendance; il me dispense de m'intriguer pour
en trouver d'autre, nécessité que j'eus toujours en horreur; mais de peur de le
voir finir, je le choie. L'argent qu'on possède est l'instrument de la liberté;
celui qu'on pourchasse est celui de la servitude. Voilà pourquoi je serre bien
et ne convoite rien.
Mon désintéressement n'est donc que paresse; le
plaisir d'avoir ne vaut pas la peine d'acquérir: et ma dissipation n'est encore
que paresse; quand l'occasion de dépenser agréablement se présente, on ne peut
trop la mettre à profit. Je suis moins tenté de l'argent que des choses, parce
qu'entre l'argent et la possession désirée il y a toujours un intermédiaire; au
lieu qu'entre la chose même et sa jouissance il n'y en a point. Je vois la
chose, elle me tente; si je ne vois que le moyen de l'acquérir, il ne me tente
pas. J'ai donc été fripon, et quelquefois je le suis encore de bagatelles qui me
tentent, et que j'aime mieux prendre que demander: mais, petit ou grand, je ne
me souviens pas d'avoir pris de ma vie un liard à personne; hors une seule fois,
il n'y a pas quinze ans, que je volai sept livres dix sous. L'aventure vaut la
peine d'être contée, car il s'y trouve un concours impayable d'effronterie et de
bêtise, que j'aurais peine moi-même à croire s'il regardait un autre que moi.
C'était à Paris. Je me promenais avec M. de Francueil au Palais-Royal,
sur les cinq heures. Il tire sa montre, la regarde, et me dit: Allons à l'Opéra.
Je le veux bien; nous allons. Il prend deux billets d'amphithéâtre, m'en donne
un, et passe le premier avec l'autre: je le suis, il entre. En entrant après
lui, je trouve la porte embarrassée. Je regarde, je vois tout le monde debout;
je juge que je pourrais bien me perdre dans cette foule, ou du moins laisser
supposer à M. de Francueil que j'y suis perdu. Je sors, je reprends ma
contremarque, puis mon argent, et je m'en vais, sans songer qu'à peine avais-je
atteint la porte que tout le monde était assis, et qu'alors M. de Francueil
voyait clairement que je n'y étais plus.
Comme jamais rien ne fut plus
éloigné de mon humeur que ce trait-là, je le note, pour montrer qu'il y a des
moments d'une espèce de délire où il ne faut point juger des hommes par leurs
actions. Ce n'était pas précisément voler cet argent; c'était en voler l'emploi:
moins c'était un vol, plus c'était une infamie.
Je ne finirais pas ces
détails si je voulais suivre toutes les routes par lesquelles, durant mon
apprentissage, je passai de la sublimité de l'héroïsme à la bassesse d'un
vaurien. Cependant en prenant les vices de mon état, il me fut impossible d'en
prendre tout à fait les goûts. Je m'ennuyais des amusements de mes camarades; et
quand la trop grande gêne m'eut aussi rebuté du travail, je m'ennuyai de tout.
Cela me rendit le goût de la lecture, que j'avais perdu depuis longtemps. Ces
lectures, prises sur mon travail, devinrent un nouveau crime qui m'attira de
nouveaux châtiments. Ce goût irrité par la contrainte devint passion, bientôt
fureur. La Tribu, fameuse loueuse de livres, m'en fournissait de toute espèce.
Bons et mauvais, tout passait; je ne choisissais point: je lisais tout avec une
égale avidité. Je lisais à l'établi, je lisais en allant faire mes messages, je
lisais à la garde-robe, et m'y oubliais des heures entières; la tête me tournait
de la lecture, je ne faisais plus que lire. Mon maître m'épiait, me surprenait,
me battait, me prenait mes livres. Que de volumes furent déchirés, brûlés, jetés
par les fenêtres! que d'ouvrages restèrent dépareillés chez la Tribu! Quand je
n'avais plus de quoi la payer, je lui donnais mes chemises, mes cravates, mes
hardes; mes trois sous d'étrennes tous les dimanches lui étaient régulièrement
portés.
Voilà donc, me dira-t-on, l'argent devenu nécessaire. Il est
vrai, mais ce fut quand la lecture m'eut ôté toute activité. Livré tout entier à
mon nouveau goût, je ne faisais plus que lire, je ne volais plus. C'est encore
ici une de mes différences caractéristiques. Au fort d'une certaine habitude
d'être, un rien me distrait, me change, m'attache, enfin me passionne: et alors
tout est oublié; je ne songe plus qu'au nouvel objet qui m'occupe. Le coeur me
battait d'impatience de feuilleter le nouveau livre que j'avais dans la poche;
je le tirais aussitôt que j'étais seul, et ne songeais plus à fouiller le
cabinet de mon maître. J'ai même peine à croire que j'eusse volé, quand même
j'aurais eu des passions plus coûteuses. Borné au moment présent, il n'était pas
dans mon tour d'esprit de m'arranger ainsi pour l'avenir. La Tribu me faisait
crédit: les avances étaient petites; et quand j'avais empoché mon livre, je ne
songeais plus à rien. L'argent qui me venait naturellement passait de même à
cette femme; et quand elle devenait pressante, rien n'était plus tôt sous ma
main que mes propres effets. Voler par avance était trop de prévoyance, et voler
pour payer n'était pas même une tentation.
A force de querelles, de
coups, de lectures dérobées et mal choisies, mon humeur devint taciturne,
sauvage; ma tête commençait à s'altérer, et je vivais en vrai loup-garou.
Cependant si mon goût ne me préserva pas des livres plats et fades, mon bonheur
me préserva des livres obscènes et licencieux: non que la Tribu, femme à tous
égards très accommodante, se fît un scrupule de m'en prêter; mais, pour les
faire valoir, elle me les nommait avec un air de mystère qui me forçait
précisément à les refuser, tant par dégoût que par honte; et le hasard seconda
si bien mon humeur pudique, que j'avais plus de trente ans avant que j'eusse
jeté les yeux sur aucun de ces dangereux livres qu'une belle dame de par le
monde trouve incommodes, en ce qu'on ne peut les lire que d'une main.
En
moins d'un an j'épuisai la mince boutique de la Tribu, et alors je me trouvai
dans mes loisirs cruellement désoeuvré. Guéri de mes goûts d'enfant et de
polisson par celui de la lecture, et même par mes lectures, qui, bien que sans
choix et souvent mauvaises, ramenaient pourtant mon coeur à des sentiments plus
nobles que ceux que m'avait donnés mon état; dégoûté de tout ce qui était à ma
portée, et sentant trop loin de moi tout ce qui m'aurait tenté, je ne voyais
rien de possible qui pût flatter mon coeur. Mes sens émus depuis longtemps me
demandaient une jouissance dont je ne savais pas même imaginer l'objet. J'étais
aussi loin du véritable que si je n'avais point eu de sexe; et déjà pubère et
sensible, je pensais quelquefois à mes folies, mais je ne voyais rien au delà.
Dans cette étrange situation, mon inquiète imagination prit un parti qui me
sauva de moi-même et calma ma naissante sensualité: ce fut de se nourrir des
situations qui m'avaient intéressé dans mes lectures, de les rappeler, de les
varier, de les combiner, de me les approprier tellement que je devinsse un des
personnages que j'imaginais, que je me visse toujours dans les positions les
plus agréables selon mon goût; enfin que l'état fictif où je venais à bout de me
mettre me fît oublier mon état réel, dont j'étais si mécontent. Cet amour des
objets imaginaires et cette facilité de m'en occuper achevèrent de me dégoûter
de tout ce qui m'entourait, et déterminèrent ce goût pour la solitude qui m'est
toujours resté depuis ce temps-là. On verra plus d'une fois dans la suite les
bizarres effets de cette disposition si misanthrope et si sombre en apparence,
mais qui vient en effet d'un coeur trop affectueux, trop aimant, trop tendre,
qui, faute d'en trouver d'existants qui lui ressemblent, est forcé de
s'alimenter de fictions. Il me suffit, quant à présent, d'avoir marqué l'origine
et la première cause d'un penchant qui a modifié toutes mes passions, et qui,
les contenant par elles-mêmes, m'a toujours rendu paresseux à faire, par trop
d'ardeur à désirer.
J'atteignis ainsi ma seizième année, inquiet,
mécontent de tout et de moi, sans goût de mon état, sans plaisir de mon âge,
dévoré de désirs dont j'ignorais l'objet, pleurant sans sujet de larmes,
soupirant sans savoir de quoi; enfin caressant tendrement mes chimères, faute de
rien voir autour de moi qui les valût. Les dimanches, mes camarades venaient me
chercher après le prêche pour aller m'ébattre avec eux. Je leur aurais
volontiers échappé si j'avais pu; mais une fois en train dans leurs jeux,
j'étais plus ardent et j'allais plus loin qu'aucun autre; difficile à ébranler
et à retenir. Ce fut là de tout temps ma disposition constante. Dans nos
promenades hors de la ville, j'allais toujours en avant sans songer au retour, à
moins que d'autres n'y songeassent pour moi. J'y fus pris deux fois; les portes
furent fermées avant que je pusse arriver. Le lendemain je fus traité comme on
s'imagine; et la seconde fois il me fut promis un tel accueil pour la troisième,
que je résolus de ne m'y pas exposer. Cette troisième fois si redoutée arriva
pourtant. Ma vigilance fut mise en défaut par un maudit capitaine appelé M.
Minutoli, qui fermait toujours la porte où il était de garde une demi-heure
avant les autres. Je revenais avec deux camarades. A demi-lieue de la ville
j'entends sonner la retraite, je double le pas; j'entends battre la caisse, je
cours à toutes jambes: j'arrive essoufflé, tout en nage; le coeur me bat: je
vois de loin les soldats à leur poste; j'accours, je crie d'une voix étouffée.
Il était trop tard. A vingt pas de l'avancée je vois lever le premier pont. Je
frémis en voyant en l'air ces cornes terribles, sinistre et fatal augure du sort
inévitable que ce moment commençait pour moi.
Dans le premier transport
de ma douleur, je me jetai sur les glacis et mordis la terre. Mes camarades,
riant de leur malheur, prirent à l'instant leur parti. Je pris aussi le mien;
mais ce fut d'une autre manière. Sur le lieu même je jurai de ne retourner
jamais chez mon maître; et le lendemain, quand à l'heure de la découverte ils
rentrèrent en ville, je leur dis adieu pour jamais, les priant seulement
d'avertir en secret mon cousin Bernard de la résolution que j'avais prise, et du
lieu où il pourrait me voir encore une fois.
A mon entrée en
apprentissage, étant plus séparé de lui, je le vis moins; toutefois, durant
quelque temps nous nous rassemblions les dimanches; mais insensiblement chacun
prit d'autres habitudes, et nous nous vîmes plus rarement. Je suis persuadé que
sa mère contribua beaucoup à ce changement. Il était, lui, un garçon du haut;
moi, chétif apprenti, je n'étais plus qu'un enfant de Saint-Gervais. Il n'y
avait plus entre nous d'égalité, malgré la naissance; c'était déroger que de me
fréquenter. Cependant les liaisons ne cessèrent point tout à fait entre nous; et
comme c'était un garçon d'un bon naturel, il suivait quelquefois son coeur
malgré les leçons de sa mère. Instruit de ma résolution, il accourut, non pour
m'en dissuader ou la partager, mais pour jeter, par de petits présents, quelque
agrément dans ma fuite, car mes propres ressources ne pouvaient me mener fort
loin. Il me donna entre autres une petite épée, dont j'étais fort épris, et que
j'ai portée jusqu'à Turin, où le besoin m'en fit défaire, et où je me la passai,
comme on dit, au travers du corps. Plus j'ai réfléchi depuis à la manière dont
il se conduisit avec moi dans ce moment critique, plus je me suis persuadé qu'il
suivit les instructions de sa mère, et peut-être de son père, car il n'est pas
possible que de lui-même il n'eût fait quelque effort pour me retenir, ou qu'il
n'eût tenté de me suivre: mais point. Il m'encouragea dans mon dessein plutôt
qu'il ne m'en détourna: puis, quand il me vit bien résolu, il me quitta sans
beaucoup de larmes. Nous ne nous sommes jamais écrit ni revus. C'est dommage: il
était d'un caractère essentiellement bon; nous étions faits pour nous aimer.
Avant de m'abandonner à la fatalité de ma destinée, qu'on me permette de
tourner un moment les yeux sur celle qui m'attendait naturellement, si j'étais
tombé dans les mains d'un meilleur maître. Rien n'était plus convenable à mon
humeur, ni plus propre à me rendre heureux, que l'état tranquille et obscur d'un
bon artisan, dans certaines classes surtout, telle qu'est à Genève celle des
graveurs. Cet état, assez lucratif pour donner une subsistance aisée, et pas
assez pour mener à la fortune, eût borné mon ambition pour le reste de mes
jours; et me laissant un loisir honnête pour cultiver des goûts modérés, il
m'eût contenu dans ma sphère sans m'offrir aucun moyen d'en sortir. Ayant une
imagination assez riche pour orner de ses chimères tous les états, assez
puissante pour me transporter, pour ainsi dire, à mon gré de l'un à l'autre, il
m'importait peu dans lequel je fusse en effet. Il ne pouvait y avoir si loin du
lieu où j'étais au premier château en Espagne, qu'il ne me fût aisé de m'y
établir. De cela seul il suivait que l'état le plus simple, celui qui donnait le
moins de tracas et de soins, celui qui laissait l'esprit le plus libre, était
celui qui me convenait le mieux; et c'était précisément le mien. J'aurais passé
dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille et de mes amis, une vie
paisible et douce, telle qu'il la fallait à mon caractère, dans l'uniformité
d'un travail de mon goût et d'une société selon mon coeur. J'aurais été bon
chrétien, bon citoyen, bon père de famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en
toute chose. J'aurais aimé mon état, je l'aurais honoré peut-être; et, après
avoir passé une vie obscure et simple, mais égale et douce, je serais mort
paisiblement dans le sein des miens. Bientôt oublié sans doute, j'aurais été
regretté du moins aussi longtemps qu'on se serait souvenu de moi.
Au
lieu de cela... Quel tableau vais-je faire? Ah! n'anticipons point sur les
misères de ma vie; je n'occuperai que trop mes lecteurs de ce triste sujet.
LIVRE SECOND : 1728-1731
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Autant le moment où l'effroi me suggéra le projet de fuir m'avait paru
triste, autant celui où je l'exécutai me parut charmant. Encore enfant, quitter
mon pays, mes parents, mes appuis, mes ressources; laisser un apprentissage à
moitié fait sans savoir mon métier assez pour en vivre; me livrer aux horreurs
de la misère sans avoir aucun moyen d'en sortir; dans l'âge de la faiblesse et
de l'innocence, m'exposer à toutes les tentations du vice et du désespoir;
chercher au loin les maux, les erreurs, les pièges, l'esclavage et la mort, sous
un joug bien plus inflexible que celui que je n'avais pu souffrir; c'était là ce
que j'allais faire, c'était la perspective que j'aurais dû envisager. Que celle
que je me peignais était différente! L'indépendance que je croyais avoir acquise
était le seul sentiment qui m'affectait. Libre et maître de moi-même, je croyais
pouvoir tout faire, atteindre à tout: je n'avais qu'à m'élancer pour m'élever et
voler dans les airs. J'entrais avec sécurité dans le vaste espace du monde; mon
mérite allait le remplir; à chaque pas j'allais trouver des festins, des
trésors, des aventures, des amis prêts à me servir, des maîtresses empressées à
me plaire: en me montrant j'allais occuper de moi l'univers; non pas pourtant
l'univers tout entier, je l'en dispensais en quelque sorte, il ne m'en fallait
pas tant; une société charmante me suffisait, sans m'embarrasser du reste. Ma
modération m'inscrivait dans une sphère étroite, mais délicieusement choisie, où
j'étais assuré de régner. Un seul château bornait mon ambition: favori du
seigneur et de la dame, amant de la demoiselle, ami du frère et protecteur des
voisins, j'étais content; il ne m'en fallait pas davantage.
En attendant
ce modeste avenir, j'errai quelques jours autour de la ville, logeant chez des
paysans de ma connaissance, qui tous me reçurent avec plus de bonté que
n'auraient fait des urbains. Ils m'accueillaient, me logeaient, me nourrissaient
trop bonnement pour en avoir le mérite. Cela ne pouvait pas s'appeler faire
l'aumône; ils n'y mettaient pas assez l'air de la supériorité.
A force
de voyager et de parcourir le monde, j'allai jusqu'à Confignon, terres de Savoie
à deux lieues de Genève. Le curé s'appelait M. de Pontverre. Ce nom, fameux dans
l'histoire de la République, me frappa beaucoup. J'étais curieux de voir comment
étaient faits les descendants des gentilshommes de la Cuiller. J'allai voir M.
de Pontverre. Il me reçut bien, me parla de l'hérésie de Genève, de l'autorité
de la sainte mère Église, et me donna à dîner. Je trouvai peu de choses à
répondre à des arguments qui finissaient ainsi, et je jugeai que des curés chez
qui l'on dînait si bien valaient tout au moins nos ministres. J'étais
certainement plus savant que M. de Pontverre, tout gentilhomme qu'il était; mais
j'étais trop bon convive pour être si bon théologien; et son vin de Frangi, qui
me parut excellent, argumentait si victorieusement pour lui, que j'aurais rougi
de fermer la bouche à un si bon hôte. Je cédais donc, ou du moins je ne
résistais pas en face. A voir les ménagements dont j'usais, on m'aurait cru
faux. On se fût trompé; je n'étais qu'honnête, cela est certain. La flatterie,
ou plutôt la condescendance, n'est pas toujours un vice; elle est plus souvent
une vertu, surtout dans les jeunes gens. La bonté avec laquelle un homme nous
traite nous attache à lui; ce n'est pas pour l'abuser qu'on lui cède, c'est pour
ne pas l'attrister, pour ne pas lui rendre le mal pour le bien. Quel intérêt
avait M. de Pontverre à m'accueillir, à me bien traiter, à vouloir me
convaincre? nul autre que le mien propre. Mon jeune coeur se disait cela.
J'étais touché de reconnaissance et de respect pour le bon prêtre. Je sentais ma
supériorité, je ne voulais pas l'en accabler pour prix de son hospitalité. Il
n'y avait point de motif hypocrite à cette conduite: je ne songeais point à
changer de religion; et, bien loin de me familiariser si vite avec cette idée,
je ne l'envisageais qu'avec une horreur qui devait l'écarter de moi pour
longtemps: je voulais seulement ne point fâcher ceux qui me caressaient dans
cette vue; je voulais cultiver leur bienveillance, et leur laisser l'espoir du
succès, en paraissant moins armé que je ne l'étais en effet. Ma faute en cela
ressemblait à la coquetterie des honnêtes femmes, qui quelquefois, pour parvenir
à leurs fins, savent, sans rien permettre ni rien promettre, faire espérer plus
qu'elles ne veulent tenir.
La raison, la pitié, l'amour de l'ordre,
exigeaient assurément que, loin de se prêter à ma folie, on m'éloignât de ma
perte où je courais, en me renvoyant dans ma famille. C'est là ce qu'aurait fait
ou tâché de faire tout homme vraiment vertueux. Mais quoique M. de Pontverre fût
un bon homme, ce n'était assurément pas un homme vertueux; au contraire, c'était
un dévot qui ne connaissait d'autre vertu que d'adorer les images et de dire le
rosaire; une espèce de missionnaire qui n'imaginait rien de mieux, pour le bien
de la foi, que de faire des libelles contre les ministres de Genève. Loin de
penser à me renvoyer chez moi, il profita du désir que j'avais de m'en éloigner,
pour me mettre hors d'état d'y retourner quand même il m'en prendrait envie. Il
y avait tout à parier qu'il m'envoyait périr de misère, ou devenir un vaurien.
Ce n'était point là ce qu'il voyait. Il voyait une âme ôtée à l'hérésie et
rendue à l'Église. Honnête homme ou vaurien, qu'importait cela, pourvu que
j'allasse à la messe? Il ne faut pas croire, au reste, que cette façon de penser
soit particulière aux catholiques, elle est celle de toute religion dogmatique
où l'on fait l'essentiel, non de faire, mais de croire.
Dieu vous
appelle, me dit M. de Pontverre: allez à Annecy; vous y trouverez une bonne dame
bien charitable, que les bienfaits du roi mettent en état de retirer d'autres
âmes de l'erreur dont elle est sortie elle-même. Il s'agissait de madame de
Warens, nouvelle convertie, que les prêtres forçaient en effet de partager, avec
la canaille qui venait vendre sa foi, une pension de deux mille francs que lui
donnait le roi de Sardaigne. Je me sentais fort humilié d'avoir besoin d'une
bonne dame bien charitable. J'aimais fort qu'on me donnât mon nécessaire, mais
non pas qu'on me fît la charité; et une dévote n'était pas pour moi fort
attirante. Toutefois, pressé par M. de Pontverre, par la faim qui me talonnait,
bien aise aussi de faire un voyage et d'avoir un but, je prends mon parti,
quoique avec peine, et je pars pour Annecy. J'y pouvais être aisément en un
jour; mais je ne me pressais pas, j'en mis trois. Je ne voyais pas un château à
droite ou à gauche, sans aller chercher l'aventure que j'étais sûr qui m'y
attendait. Je n'osais entrer dans le château ni heurter, car j'étais fort
timide; mais je chantais sous la fenêtre qui avait le plus d'apparence, fort
surpris, après m'être longtemps époumoné, de ne voir paraître ni dames ni
demoiselles qu'attirât la beauté de ma voix ou le sel de mes chansons, vu que
j'en savais d'admirables que mes camarades m'avaient apprises, et que je
chantais admirablement.
J'arrive enfin: je vois madame de Warens. Cette
époque de ma vie a décidé de mon caractère; je ne puis me résoudre à la passer
légèrement. J'étais au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu'on appelle
un beau garçon, j'étais bien pris dans ma petite taille, j'avais un joli pied,
une jambe fine, l'air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les
sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui
lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé. Malheureusement je ne
savais rien de tout cela, et de ma vie il ne m'est arrivé de songer à ma figure
que lorsqu'il n'était plus temps d'en tirer parti. Ainsi j'avais avec la
timidité de mon âge celle d'un naturel très aimant, toujours troublé par la
crainte de déplaire. D'ailleurs, quoique j'eusse l'esprit assez orné, n'ayant
jamais vu le monde, je manquais totalement de manières; et mes connaissances,
loin d'y suppléer, ne servaient qu'à m'intimider davantage en me faisant sentir
combien j'en manquais.
Craignant donc que mon abord ne prévînt pas en ma
faveur, je pris autrement mes avantages, et je fis une belle lettre en style
d'orateur, où, cousant des phrases de livres avec des locutions d'apprenti, je
déployais toute mon éloquence pour capter la bienveillance de madame de Warens.
J'enfermai la lettre de M. de Pontverre dans la mienne, et je partis pour cette
terrible audience. Je ne trouvai point madame de Warens; on me dit qu'elle
venait de sortir pour aller à l'église. C'était le jour des Rameaux de l'année
1728. Je cours pour la suivre: je la vois, je l'atteins, je lui parle... Je dois
me souvenir du lieu, je l'ai souvent depuis mouillé de mes larmes et couvert de
mes baisers. Que ne puis-je entourer d'un balustre d'or cette heureuse place!
que n'y puis-je attirer les hommages de toute la terre! Quiconque aime à honorer
les monuments du salut des hommes n'en devrait approcher qu'à genoux.
C'était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite
qui la séparait du jardin et le mur de la cour à gauche, conduisant par une
fausse porte à l'église des cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, madame
de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue! Je m'étais figuré
une vieille dévote bien rechignée; la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait
être autre chose à mon avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux
bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge
enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d'oeil du jeune prosélyte; car je
devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels
missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. Elle prend en souriant la
lettre que je lui présente d'une main tremblante, l'ouvre, jette un coup d'oeil
sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, qu'elle lit tout entière, et
qu'elle eût relue encore si son laquais ne l'eût avertie qu'il était temps
d'entrer. Eh! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous
voilà courant le pays bien jeune; c'est dommage en vérité. Puis, sans attendre
ma réponse, elle ajouta: Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne à
déjeuner; après la messe j'irai causer avec vous.
Louise-Éléonore de
Warens était une demoiselle de la Tour de Pil, noble et ancienne famille de
Vevai, ville du pays de Vaud. Elle avait épousé fort jeune M. de Warens de la
maison de Loys, fils aîné de M. de Villardin, de Lausanne. Ce mariage, qui ne
produisit point d'enfants, n'ayant pas trop réussi, madame de Warens, poussée
par quelque chagrin domestique, prit le temps que le roi Victor-Amédée était à
Évian pour passer le lac et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant
ainsi son mari, sa famille et son pays par une étourderie assez semblable à la
mienne, et qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi. Le roi, qui aimait à
faire le zélé catholique, la prit sous sa protection, lui donna une pension de
quinze cents livres de Piémont, ce qui était beaucoup pour un prince aussi peu
prodigue; et, voyant que sur cet accueil on l'en croyait amoureux, il l'envoya à
Annecy, escortée par un détachement de ses gardes, où, sous la direction de
Michel-Gabriel de Bernex, évêque titulaire de Genève, elle fit abjuration au
couvent de la Visitation.
Il y avait six ans qu'elle y était quand j'y
vins, et elle en avait alors vingt-huit, étant née avec le siècle. Elle avait de
ces beautés qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que
dans les traits; aussi la sienne était-elle encore dans tout son premier éclat.
Elle avait un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire
angélique, une bouche à la mesure de la mienne, des cheveux cendrés d'une beauté
peu commune, et auxquels elle donnait un tour négligé qui la rendait très
piquante. Elle était petite de stature, courte même, et ramassée un peu dans sa
taille, quoique sans difformité; mais il était impossible de voir une plus belle
tête, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras. Son
éducation avait été fort mêlée: elle avait ainsi que moi perdu sa mère dès sa
naissance; et, recevant indifféremment des instructions comme elles s'étaient
présentées, elle avait appris un peu de sa gouvernante, un peu de son père, un
peu de ses maîtres, et beaucoup de ses amants, surtout d'un M. de Tavel, qui,
ayant du goût et des connaissances, en orna la personne qu'il aimait. Mais tant
de genres différents se nuisirent les uns aux autres, et le peu d'ordre qu'elle
y mit empêcha que ses diverses études n'étendissent la justesse naturelle de son
esprit. Ainsi, quoiqu'elle eût quelques principes de philosophie et de physique,
elle ne laissa pas de prendre le goût que son père avait pour la médecine
empirique et pour l'alchimie: elle faisait des élixirs, des teintures, des
baumes, des magistères; elle prétendait avoir des secrets. Les charlatans,
profitant de sa faiblesse, s'emparèrent d'elle, l'obsédèrent, la ruinèrent, et
consumèrent, au milieu des fourneaux et des drogues, son esprit, ses talents et
ses charmes, dont elle eût pu faire les délices des meilleures sociétés.
Mais si de vils fripons abusèrent de son éducation mal dirigée pour
obscurcir les lumières de sa raison, son excellent coeur fut à l'épreuve et
demeura toujours le même: son caractère aimant et doux, sa sensibilité pour les
malheureux, son inépuisable bonté, son humeur gaie, ouverte et franche, ne
s'altérèrent jamais; et même, aux approches de la vieillesse, dans le sein de
l'indigence, des maux, des calamités diverses, la sérénité de sa belle âme lui
conserva jusqu'à la fin de sa vie toute la gaieté de ses plus beaux jours.
Ses erreurs lui vinrent d'un fonds d'activité inépuisable qui voulait
sans cesse de l'occupation. Ce n'était pas des intrigues de femmes qu'il lui
fallait, c'était des entreprises à faire et à diriger. Elle était née pour les
grandes affaires. A sa place, madame de Longueville n'eût été qu'une
tracassière; à la place de madame de Longueville, elle eût gouverné l'État. Ses
talents ont été déplacés; et ce qui eût fait sa gloire dans une situation plus
élevée a fait sa perte dans celle où elle a vécu. Dans les choses qui étaient à
sa portée, elle étendait toujours son plan dans sa tête et voyait toujours son
objet en grand. Cela faisait qu'employant des moyens proportionnés à ses vues
plus qu'à ses forces, elle échouait par la faute des autres; et son projet
venant à manquer, elle était ruinée où d'autres n'auraient presque rien perdu.
Ce goût des affaires, qui lui fit tant de maux, lui fit du moins un grand bien
dans son asile monastique, en l'empêchant de s'y fixer pour le reste de ses
jours comme elle en était tentée. La vie uniforme et simple des religieuses,
leur petit cailletage de parloir, tout cela ne pouvait flatter un esprit
toujours en mouvement, qui, formant chaque jour de nouveaux systèmes, avait
besoin de liberté pour s'y livrer. Le bon évêque de Bernex, avec moins d'esprit
que François de Sales, lui ressemblait sur bien des points; et madame de Warens,
qu'il appelait sa fille, et qui ressemblait à madame de Chantal sur beaucoup
d'autres, eût pu lui ressembler encore dans sa retraite, si son goût ne l'eût
détournée de l'oisiveté d'un couvent. Ce ne fut point manque de zèle si cette
aimable femme ne se livra pas aux menues pratiques de dévotion qui semblaient
convenir à une nouvelle convertie vivant sous la direction d'un prélat. Quel
qu'eût été le motif de son changement de religion, elle fut sincère dans celle
qu'elle avait embrassée. Elle a pu se repentir d'avoir commis la faute, mais non
pas désirer d'en revenir. Elle n'est pas seulement morte bonne catholique, elle
a vécu telle de bonne foi; et j'ose affirmer, moi qui pense avoir lu dans le
fond de son âme, que c'était uniquement par aversion pour les simagrées qu'elle
ne faisait point en public la dévote. Elle avait une piété trop solide pour
affecter de la dévotion. Mais ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur ses
principes; j'aurai d'autres occasions d'en parler.
Que ceux qui nient la
sympathie des âmes expliquent, s'ils peuvent, comment, de la première entrevue,
du premier mot, du premier regard, madame de Warens m'inspira non seulement le
plus vif attachement, mais une confiance parfaite et qui ne s'est jamais
démentie. Supposons que ce que j'ai senti pour elle fût véritablement de
l'amour, ce qui paraîtra tout au moins douteux à qui suivra l'histoire de nos
liaisons; comment cette passion fut-elle accompagnée, dès sa naissance, des
sentiments qu'elle inspire le moins, la paix du coeur, le calme, la sérénité, la
sécurité, l'assurance? Comment, en approchant pour la première fois d'une femme
aimable, polie, éblouissante, d'une dame d'un état supérieur au mien, dont je
n'avais jamais abordé la pareille, de celle dont dépendait mon sort en quelque
sorte par l'intérêt plus ou moins grand qu'elle y prendrait; comment, dis- je,
avec tout cela me trouvai-je à l'instant aussi libre, aussi à mon aise que si
j'eusse été parfaitement sûr de lui plaire. Comment n'eus-je pas un moment
d'embarras, de timidité, de gêne. Naturellement honteux, décontenancé, n'ayant
jamais vu le monde, comment pris-je avec elle, du premier jour, du premier
instant, les manières faciles, le langage tendre, le ton familier que j'avais
dix ans après, lorsque la plus grande intimité l'eut rendu naturel? A-t-on de
l'amour, je ne dis pas sans désirs, j'en avais; mais sans inquiétude, sans
jalousie? Ne veut-on pas au moins apprendre de l'objet qu'on aime si l'on est
aimé? C'est une question qu'il ne m'est pas plus venu dans l'esprit de lui faire
une fois en ma vie que de me demander à moi-même si je m'aimais; et jamais elle
n'a été plus curieuse avec moi. Il y eut certainement quelque chose de singulier
dans mes sentiments pour cette charmante femme, et l'on y trouvera dans la suite
des bizarreries auxquelles on ne s'attend pas.
Il fut question de ce que
je deviendrais; et pour en causer plus à loisir, elle me retint à dîner. Ce fut
le premier repas de ma vie où j'eusse manqué d'appétit; et sa femme de chambre,
qui nous servait, dit aussi que j'étais le premier voyageur de mon âge et de mon
étoffe qu'elle en eût vu manquer. Cette remarque, qui ne me nuisit pas dans
l'esprit de sa maîtresse, tombait un peu à plomb sur un gros manant qui dînait
avec nous, et qui dévora lui tout seul un repas honnête pour six personnes. Pour
moi, j'étais dans un ravissement qui ne me permettait pas de manger. Mon coeur
se nourrissait d'un sentiment tout nouveau dont il occupait tout mon être; il ne
me laissait des esprits pour nulle autre fonction.
Madame de Warens
voulut savoir les détails de ma petite histoire: je retrouvai pour la lui conter
tout le feu que j'avais perdu chez mon maître. Plus j'intéressais cette
excellente âme en ma faveur, plus elle plaignait le sort auquel j'allais
m'exposer. Sa tendre compassion se marquait dans son air, dans son regard, dans
ses gestes. Elle n'osait m'exhorter à retourner à Genève; dans sa position c'eût
été un crime de lèse-catholicité, et elle n'ignorait pas combien elle était
surveillée et combien ses discours étaient pesés. Mais elle me parlait d'un ton
si touchant de l'affliction de mon père, qu'on voyait bien qu'elle eût approuvé
que j'allasse le consoler. Elle ne savait pas combien sans y songer elle
plaidait contre elle-même. Outre que ma résolution était prise, comme je crois
l'avoir dit, plus je la trouvais éloquente, persuasive, plus ses discours
m'allaient au coeur, et moins je pouvais me résoudre à me détacher d'elle. Je
sentais que retourner à Genève était mettre entre elle et moi une barrière
presque insurmontable, à moins de revenir à la démarche que j'avais faite, et à
laquelle mieux valait me tenir tout d'un coup. Je m'y tins donc. Madame de
Warens, voyant ses efforts inutiles, ne les poussa pas jusqu'à se compromettre;
mais elle me dit avec un regard de commisération: Pauvre petit, tu dois aller où
Dieu t'appelle; mais quand tu seras grand, tu te souviendras de moi. Je crois
qu'elle ne pensait pas elle-même que cette prédiction s'accomplirait si
cruellement.
La difficulté restait tout entière. Comment subsister si
jeune hors de mon pays? A peine à la moitié de mon apprentissage, j'étais bien
loin de savoir mon métier. Quand je l'aurais su, je n'en aurais pu vivre en
Savoie, pays trop pauvre pour avoir des arts. Le manant qui dînait pour nous,
forcé de faire une pause pour reposer sa mâchoire, ouvrit un avis qu'il disait
venir du ciel, et qui, à juger par les suites, venait bien plutôt du côté
contraire: c'était que j'allasse à Turin, où, dans un hospice établi pour
l'instruction des catéchumènes, j'aurais, dit-il, la vie temporelle et
spirituelle, jusqu'à ce qu'entré dans le sein de l'Église je trouvasse, par la
charité des bonnes âmes, une place qui me convînt. A l'égard des frais du
voyage, continua mon homme, Sa Grandeur Monseigneur l'Evêque ne manquera pas, si
madame lui propose cette sainte oeuvre, de vouloir charitablement y pourvoir; et
Madame la Baronne, qui est si charitable, dit-il en s'inclinant sur son
assiette, s'empressera sûrement d'y contribuer aussi.
Je trouvais toutes
ces charités bien dures: j'avais le coeur serré, je ne disais rien; et madame de
Warens, sans saisir ce projet avec autant d'ardeur qu'il était offert, se
contenta de répondre que chacun devait contribuer au bien selon son pouvoir, et
qu'elle en parlerait à monseigneur: mais mon diable d'homme, qui craignait
qu'elle n'en parlât pas à son gré, et qui avait son petit intérêt dans cette
affaire, courut prévenir les aumôniers, et emboucha si bien les bons prêtres,
que quand madame de Warens, qui craignait pour moi ce voyage, en voulut parler à
l'évêque, elle trouva que c'était une affaire arrangée, et il lui remit à
l'instant l'argent destiné pour mon petit viatique. Elle n'osa insister pour me
faire rester: j'approchais d'un âge où une femme du sien ne pouvait décemment
vouloir retenir un jeune homme auprès d'elle.
Mon voyage étant ainsi
réglé par ceux qui prenaient soin de moi, il fallut bien me soumettre, et c'est
même ce que je fis sans beaucoup de répugnance. Quoique Turin fût plus loin que
Genève, je jugeai qu'étant la capitale, elle avait avec Annecy des relations
plus étroites qu'une ville étrangère d'État et de Religion: et puis, partant
pour obéir à madame de Warens, je me regardais comme vivant toujours sous sa
direction: c'était plus que vivre à son voisinage. Enfin l'idée d'un grand
voyage flattait ma manie ambulante, qui déjà commençait à se déclarer. Il me
paraissait beau de passer les monts à mon âge, et de m'élever au-dessus de mes
camarades de toute la hauteur des Alpes. Voir du pays est un appât auquel un
Genevois ne résiste guère: je donnai donc mon consentement. Mon manant devait
partir dans deux jours avec sa femme. Je leur fus confié et recommandé. Ma
bourse leur fut remise, renforcée par madame de Warens, qui de plus me donna
secrètement un petit pécule auquel elle joignit d'amples instructions; et nous
partîmes le mercredi saint.
Le lendemain de mon départ d'Annecy, mon
père y arriva, courant à ma piste avec un M. Rival, son ami, horloger comme lui,
homme d'esprit, bel esprit même, qui faisait des vers mieux que la Motte, et
parlait presque aussi bien que lui; de plus, parfaitement honnête homme, mais
dont la littérature déplacée n'aboutit qu'à faire un de ses fils comédien.
Ces messieurs virent madame de Warens, et se contentèrent de pleurer mon
sort avec elle, au lieu de me suivre et de m'atteindre, comme ils l'auraient pu
facilement, étant à cheval et moi à pied. La même chose était arrivée à mon
oncle Bernard. Il était venu à Confignon; et de là, sachant que j'étais à
Annecy, il s'en retourna à Genève. Il semblait que mes proches conspirassent
avec mon étoile pour me livrer au destin qui m'attendait. Mon frère s'était
perdu par une semblable négligence, et si bien perdu, qu'on n'a jamais su ce
qu'il était devenu.
Mon père n'était pas seulement un homme d'honneur,
c'était un homme d'une probité sûre, et il avait une de ces âmes fortes qui font
les grandes vertus; de plus, il était bon père, surtout pour moi. Il m'aimait
très tendrement; mais il aimait aussi ses plaisirs, et d'autres goûts avaient un
peu attiédi l'affection paternelle depuis que je vivais loin de lui. Il s'était
remarié à Nyon; et quoique sa femme ne fût pas en âge de me donner des frères,
elle avait des parents: cela faisait une autre famille, d'autres objets, un
nouveau ménage, qui ne rappelait plus si souvent mon souvenir. Mon père
vieillissait, et n'avait aucun bien pour soutenir sa vieillesse. Nous avions,
mon frère et moi, quelque bien de ma mère, dont le revenu devait appartenir à
mon père durant notre éloignement. Cette idée ne s'offrait pas à lui
directement, et ne l'empêchait pas de faire son devoir; mais elle agissait
sourdement sans qu'il s'en aperçût lui-même, et ralentissait quelquefois son
zèle, qu'il eût poussé plus loin sans cela. Voilà, je crois, pourquoi, venu
d'abord à Annecy sur mes traces, il ne me suivit pas jusqu'à Chambéri, où il
était moralement sûr de m'atteindre. Voilà pourquoi encore, l'étant allé voir
souvent depuis ma fuite, je reçus toujours de lui des caresses de père, mais
sans grands efforts pour me retenir.
Cette conduite d'un père dont j'ai
si bien connu la tendresse et la vertu m'a fait faire des réflexions sur
moi-même qui n'ont pas peu contribué à me maintenir le coeur sain. J'en ai tiré
cette grande maxime de morale, la seule peut-être d'usage dans la pratique,
d'éviter les situations qui mettent nos devoirs en opposition avec nos intérêts,
et qui nous montrent notre bien dans le mal d'autrui, sûr que, dans de telles
situations, quelque sincère amour de la vertu qu'on y porte, on faiblit tôt ou
tard sans s'en apercevoir; et l'on devient injuste et méchant dans le fait, sans
avoir cessé d'être juste et bon dans l'âme.
Cette maxime fortement
imprimée au fond de mon coeur, et mise en pratique, quoiqu'un peu tard, dans
toute ma conduite, est une de celles qui m'ont donné l'air le plus bizarre et le
plus fou dans le public, et surtout parmi mes connaissances. On m'a imputé de
vouloir être original et faire autrement que les autres. En vérité je ne
songeais guère à faire ni comme les autres ni autrement qu'eux. Je désirais
sincèrement de faire ce qui était bien. Je me dérobais de toute ma force à des
situations qui me donnassent un intérêt contraire à l'intérêt d'un autre homme,
et par conséquent un désir secret, quoique involontaire, du mal de cet homme-là.
Il y a deux ans que milord Maréchal me voulut mettre dans son testament.
Je m'y opposai de toute ma force. Je lui marquai que je ne voudrais pour rien au
monde me savoir dans le testament de qui que ce fût, et beaucoup moins dans le
sien. Il se rendit: maintenant il veut me faire une pension viagère, et je ne
m'y oppose pas. On dira que je trouve mon compte à ce changement: cela peut
être. Mais, ô mon bienfaiteur et mon père, si j'ai le malheur de vous survivre,
je sais qu'en vous perdant j'ai tout à perdre, et que je n'ai rien à gagner.
C'est là, selon moi, la bonne philosophie, la seule vraiment assortie au
coeur humain. Je me pénètre chaque jour davantage de sa profonde solidité, et je
l'ai retournée de différentes manières dans tous mes derniers écrits; mais le
public, qui est frivole, ne l'y a pas su remarquer. Si je survis assez à cette
entreprise consommée pour en reprendre une autre, je me propose de donner dans
la suite de l'Émile un exemple si charmant et si frappant de cette même maxime,
que mon lecteur soit forcé d'y faire attention. Mais c'est assez de réflexions
pour un voyageur; il est temps de reprendre ma route.
Je la fis plus
agréablement que je n'aurais dû m'y attendre, et mon manant ne fut pas si bourru
qu'il en avait l'air. C'était un homme entre deux âges, portant en queue ses
cheveux noirs grisonnants, l'air grenadier, la voix forte, assez gai, marchant
bien, mangeant mieux, et qui faisait toutes sortes de métiers, faute d'en savoir
aucun. Il avait proposé, je crois, d'établir à Annecy je ne sais quelle
manufacture. Madame de Warens n'avait pas manqué de donner dans le projet, et
c'était pour tâcher de le faire agréer au ministre, qu'il faisait, bien défrayé,
le voyage de Turin. Notre homme avait le talent d'intriguer en se fourrant
toujours avec les prêtres; et, faisant l'empressé pour les servir, il avait pris
à leur école un certain jargon dévot dont il usait sans cesse, se piquant d'être
un grand prédicateur. Il savait même un passage latin de la Bible; et c'était
comme s'il en avait su mille, parce qu'il le répétait mille fois le jour. Du
reste, manquant rarement d'argent quand il en savait dans la bourse des autres.
Plus adroit pourtant que fripon, et qui, débitant d'un ton de racoleur ses
capucinades, ressemblait à l'ermite Pierre, prêchant la croisade le sabre au
côté.
Pour madame Sabran son épouse, c'était une assez bonne femme, plus
tranquille le jour que la nuit. Comme je couchais toujours dans leur chambre,
ses bruyantes insomnies m'éveillaient souvent, et m'auraient éveillé bien
davantage si j'en avais compris le sujet. Mais je ne m'en doutais pas même, et
j'étais sur ce chapitre d'une bêtise qui a laissé à la seule nature tout le soin
de mon instruction.
Je m'acheminais gaiement avec mon dévot guide et sa
sémillante compagne. Nul accident ne troubla mon voyage: j'étais dans la plus
heureuse situation de corps et d'esprit où j'aie été de mes jours. Jeune,
vigoureux, plein de santé, de sécurité, de confiance en moi et aux autres,
j'étais dans ce court mais précieux moment de la vie où sa plénitude expansive
étend pour ainsi dire notre être par toutes nos sensations, et embellit à nos
yeux la nature entière du charme de notre existence. Ma douce inquiétude avait
un objet qui la rendait moins errante et fixait mon imagination. Je me regardais
comme l'ouvrage, l'élève, l'ami, presque l'amant de madame de Warens. Les choses
obligeantes qu'elle m'avait dites, les petites caresses qu'elle m'avait faites,
l'intérêt si tendre qu'elle avait paru prendre à moi, ses regards charmants, qui
me semblaient pleins d'amour parce qu'ils m'en inspiraient; tout cela
nourrissait mes idées durant la marche, et me faisait rêver délicieusement.
Nulle crainte, nul doute sur mon sort ne troublait ces rêveries. M'envoyer à
Turin, c'était, selon moi, s'engager à m'y faire vivre, à m'y placer
convenablement. Je n'avais plus de souci sur moi-même; d'autres s'étaient
chargés de ce soin. Ainsi je marchais légèrement, allégé de ce poids; les jeunes
désirs, l'espoir enchanteur, les brillants projets remplissaient mon âme. Tous
les objets que je voyais me semblaient les garants de ma prochaine félicité.
Dans les maisons j'imaginais des festins rustiques; dans les prés, de folâtres
jeux; le long des eaux, les bains, des promenades, la pêche; sur les arbres, des
fruits délicieux; sous leur ombre, de voluptueux tête-à-tête; sur les montagnes,
des cuves de lait et de crème, une oisiveté charmante, la paix, la simplicité,
le plaisir d'aller sans savoir où. Enfin rien ne frappait mes yeux sans porter à
mon coeur quelque attrait de jouissance. La grandeur, la variété, la beauté
réelle du spectacle rendaient cet attrait digne de la raison; la vanité même y
mêlait sa pointe. Si jeune aller en Italie, avoir déjà vu tant de pays, suivre
Annibal à travers les monts me paraissait une gloire au-dessus de mon âge.
Joignez à tout cela des stations fréquentes et bonnes, un grand appétit et de
quoi le contenter; car en vérité ce n'était pas la peine de m'en faire faute, et
sur le dîner de M. Sabran, le mien ne paraissait pas.
Je ne me souviens
pas d'avoir eu dans tout le cours de ma vie d'intervalle plus parfaitement
exempt de soucis et de peine que celui des sept ou huit jours que nous mîmes à
ce voyage; car le pas de madame Sabran, sur lequel il fallait régler le nôtre,
n'en fit qu'une longue promenade. Ce souvenir m'a laissé le goût le plus vif
pour tout ce qui s'y rapporte, surtout pour les montagnes et les voyages
pédestres. Je n'ai voyagé à pied que dans mes beaux jours, et toujours avec
délices. Bientôt les devoirs, les affaires, un bagage à porter, m'ont forcé de
faire le monsieur et de prendre des voitures; les soucis rongeants, les
embarras, la gêne y sont montés avec moi; et dès lors, au lieu qu'auparavant
dans mes voyages je ne sentais que le plaisir d'aller, je n'ai plus senti que le
besoin d'arriver. J'ai cherché longtemps, à Paris, deux camarades du même goût
que moi qui voulussent consacrer chacun cinquante louis de sa bourse et un an de
son temps à faire ensemble, à pied, le tour de l'Italie, sans autre équipage
qu'un garçon qui portât avec nous un sac de nuit. Beaucoup de gens se sont
présentés, enchantés de ce projet en apparence, mais au fond le prenant tous
pour un pur château en Espagne, dont on cause en conversation sans vouloir
l'exécuter en effet. Je me souviens que, parlant avec passion de ce projet avec
Diderot et Grimm, je leur en donnai enfin la fantaisie. Je crus une fois
l'affaire faite: le tout se réduisit à vouloir faire un voyage par écrit, dans
lequel Grimm ne trouvait rien de si plaisant que de faire faire à Diderot
beaucoup d'impiétés, et de me faire fourrer à l'inquisition à sa place.
Mon regret d'arriver si vite à Turin fut tempéré par le plaisir de voir
une grande ville, et par l'espoir d'y faire bientôt une figure digne de moi; car
déjà les fumées de l'ambition me montaient à la tête; déjà je me regardais comme
infiniment au-dessus de mon ancien état d'apprenti: j'étais bien loin de prévoir
que dans peu j'allais être fort au-dessous.
Avant que d'aller plus loin,
je dois au lecteur mon excuse ou ma justification tant sur les menus détails où
je viens d'entrer que sur ceux où j'entrerai dans la suite, et qui n'ont rien
d'intéressant à ses yeux. Dans l'entreprise que j'ai faite de me montrer tout
entier au public, il faut que rien de moi ne lui reste obscur ou caché; il faut
que je me tienne incessamment sous ses yeux; qu'il me suive dans tous les
égarements de mon coeur, dans tous les recoins de ma vie; qu'il ne me perde pas
de vue un seul instant, de peur que, trouvant dans mon récit la moindre lacune,
le moindre vide, et se demandant: Qu'a-t-il fait durant ce temps-là? il ne
m'accuse de n'avoir pas voulu tout dire. Je donne assez de prise à la malignité
des hommes par mes récits, sans lui en donner encore par mon silence.
Mon petit pécule était parti: j'avais jasé, et mon indiscrétion ne fut
pas pour mes conducteurs à pure perte. Madame Sabran trouva le moyen de
m'arracher jusqu'à un petit ruban glacé d'argent que madame de Warens m'avait
donné pour ma petite épée, et que je regrettai plus que tout le reste; l'épée
même eût resté dans leurs mains si je m'étais moins obstiné. Ils m'avaient
fidèlement défrayé dans la route; mais ils ne m'avaient rien laissé. J'arrive à
Turin sans habits, sans argent, sans linge, et laissant très exactement à mon
seul mérite tout l'honneur de la fortune que j'allais faire.
J'avais des
lettres, je les portai; et tout de suite je fus mené à l'hospice des
catéchumènes, pour y être instruit dans la religion pour laquelle on me vendait
ma subsistance. En entrant je vis une grosse porte à barreaux de fer, qui, dès
que je fus passé fut fermée à double tour sur mes talons. Ce début me parut plus
imposant qu'agréable, et commençait à me donner à penser, quand on me fit entrer
dans une assez grande pièce. J'y vis pour tout meuble un autel de bois surmonté
d'un grand crucifix au fond de la chambre, et autour, quatre ou cinq chaises
aussi de bois, qui paraissaient avoir été cirées, mais qui seulement étaient
luisantes à force de s'en servir et de les frotter. Dans cette salle d'assemblée
étaient quatre ou cinq affreux bandits, mes camarades d'instruction, et qui
semblaient plutôt des archers du diable que des aspirants à se faire enfants de
Dieu. Deux de ces coquins étaient des Esclavons, qui se disaient Juifs et Mores,
et qui, comme ils me l'avouèrent, passaient leur vie à courir l'Espagne et
l'Italie, embrassant le christianisme et se faisant baptiser partout où le
produit en valait la peine. On ouvrit une autre porte de fer qui partageait en
deux un grand balcon régnant sur la cour. Par cette porte entrèrent nos soeurs
les catéchumènes, qui comme moi s'allaient régénérer, non par le baptême, mais
par une solennelle abjuration. C'étaient bien les plus grandes salopes et les
plus vilaines coureuses qui jamais aient empuanti le bercail du Seigneur. Une
seule me parut jolie et assez intéressante. Elle était à peu près de mon âge,
peut-être un an ou deux de plus. Elle avait des yeux fripons qui rencontraient
quelquefois les miens. Cela m'inspira quelque désir de faire connaissance avec
elle: mais, pendant près de deux mois qu'elle demeura encore dans cette maison,
où elle était depuis trois, il me fut absolument impossible de l'accoster, tant
elle était recommandée à notre vieille geôlière, et obsédée par le saint
missionnaire qui travaillait à sa conversion avec plus de zèle que de diligence.
Il fallait qu'elle fût extrêmement stupide, quoiqu'elle n'en eût pas l'air, car
jamais instruction ne fut plus longue. Le saint homme ne la trouvait toujours
point en état d'abjurer. Mais elle s'ennuya de sa clôture, et dit qu'elle
voulait sortir, chrétienne ou non. Il fallut la prendre au mot tandis qu'elle
consentait encore à l'être, de peur qu'elle ne se mutinât et qu'elle ne le
voulût plus.
La petite communauté fut assemblée en l'honneur du nouveau
venu. On nous fit une courte exhortation: à moi, pour m'engager à répondre à la
grâce que Dieu me faisait; aux autres, pour les inviter à m'accorder leurs
prières et à m'édifier par leurs exemples. Après quoi, nos vierges étant
rentrées dans leur clôture, j'eus le temps de m'étonner tout à mon aise de celle
où je me trouvais.
Le lendemain matin on nous assembla de nouveau pour
l'instruction; et ce fut alors que je commençai à réfléchir pour la première
fois sur le pas que j'allais faire, et sur les démarches qui m'y avaient
entraîné.
J'ai dit, je répète et je répéterai peut-être encore une chose
dont je suis tous les jours plus pénétré: c'est que si jamais enfant reçut une
éducation raisonnable et saine, ç'a été moi. Né dans une famille que ses moeurs
distinguaient du peuple, je n'avais reçu que des leçons de sagesse et des
exemples d'honneur de tous mes parents. Mon père, quoique homme de plaisir,
avait non seulement une probité sûre, mais beaucoup de religion. Galant homme
dans le monde, et chrétien dans l'intérieur, il m'avait inspiré de bonne heure
les sentiments dont il était pénétré. De mes trois tantes, toutes sages et
vertueuses, les deux aînées étaient dévotes; et la troisième, fille à la fois
pleine de grâce, d'esprit et de sens, l'était peut-être encore plus qu'elles,
quoique avec moins d'ostentation. Du sein de cette estimable famille je passai
chez M. Lambercier, qui, bien qu'homme d'Église et prédicateur, était croyant en
dedans, et faisait presque aussi bien qu'il disait. Sa soeur et lui cultivèrent,
par des instructions douces et judicieuses, les principes de piété qu'ils
trouvèrent dans mon coeur. Ces dignes gens employèrent pour cela des moyens si
vrais, si discrets, si raisonnables, que, loin de m'ennuyer au sermon, je n'en
sortais jamais sans être intérieurement touché et sans faire des résolutions de
bien vivre, auxquelles je manquais rarement en y pensant. Chez ma tante Bernard
la dévotion m'ennuyait un peu plus, parce qu'elle en faisait un métier. Chez mon
maître je n'y pensais plus guère, sans pourtant penser différemment. Je ne
trouvai point de jeunes gens qui me pervertissent. Je devins polisson, mais non
libertin.
J'avais donc de la religion tout ce qu'un enfant à l'âge où
j'étais en pouvait avoir. J'en avais même davantage, car pourquoi déguiser ici
ma pensée? Mon enfance ne fut point d'un enfant; je sentis, je pensai toujours
en homme. Ce n'est qu'en grandissant que je suis rentré dans la classe
ordinaire; en naissant, j'en étais sorti. L'on rira de me voir me donner
modestement pour un prodige. Soit: mais quand on aura bien ri, qu'on trouve un
enfant qu'à six ans les romans attachent, intéressent, transportent au point
d'en pleurer à chaudes larmes; alors je sentirai ma vanité ridicule, et je
conviendrai que j'ai tort.
Ainsi, quand j'ai dit qu'il ne fallait point
parler aux enfants de religion si l'on voulait qu'un jour ils en eussent, et
qu'ils étaient incapables de connaître Dieu, même à notre manière, j'ai tiré mon
sentiment de mes observations, non de ma propre expérience: je savais qu'elle ne
concluait rien pour les autres. Trouvez des Jean-Jacques Rousseau à six ans, et
parlez-leur de Dieu à sept, je vous réponds que vous ne courez aucun risque.
On sent, je crois, qu'avoir de la religion, pour un enfant, et même pour
un homme, c'est suivre celle où il est né. Quelquefois on en ôte; rarement on y
ajoute: la foi dogmatique est un fruit de l'éducation. Outre ce principe commun
qui m'attachait au culte de mes pères, j'avais l'aversion particulière à notre
ville pour le catholicisme, qu'on nous donnait pour une affreuse idolâtrie, et
dont on nous peignait le clergé sous les plus noires couleurs. Ce sentiment
allait si loin chez moi, qu'au commencement je n'entrevoyais jamais le dedans
d'une église, je ne rencontrais jamais un prêtre en surplis, je n'entendais
jamais la sonnette d'une procession, sans un frémissement de terreur et
d'effroi, qui me quitta bientôt dans les villes, mais qui souvent m'a repris
dans les paroisses de campagne, plus semblables à celles où je l'avais d'abord
éprouvé. Il est vrai que cette impression était singulièrement contrastée par le
souvenir des caresses que les curés des environs de Genève font volontiers aux
enfants de la ville. En même temps que la sonnette du viatique me faisait peur,
la cloche de la messe et de vêpres me rappelait un déjeuner, un goûter, du
beurre frais, des fruits, du laitage. Le bon dîner de M. de Pontverre avait
produit encore un grand effet. Ainsi je m'étais aisément étourdi sur tout cela.
N'envisageant le papisme que par ses liaisons avec les amusements et la
gourmandise, je m'étais apprivoisé sans peine avec l'idée d'y vivre; mais celle
d'y entrer solennellement ne s'était présentée à moi qu'en fuyant, et dans un
avenir éloigné. Dans ce moment il n'y eut plus moyen de prendre le change: je
vis avec l'horreur la plus vive l'espèce d'engagement que j'avais pris, et sa
suite inévitable. Les futurs néophytes que j'avais autour de moi n'étaient pas
propres à soutenir mon courage par leur exemple, et je ne pus me dissimuler que
la sainte oeuvre que j'allais faire n'était au fond que l'action d'un bandit.
Tout jeune encore, je sentis que quelque religion qui fût la vraie, j'allais
vendre la mienne, et que, quand même je choisirais bien, j'allais au fond de mon
coeur mentir au Saint-Esprit et mériter le mépris des hommes. Plus j'y pensais,
plus je m'indignais contre moi-même; et je gémissais du sort qui m'avait amené
là, comme si ce sort n'eût pas été mon ouvrage. Il y eut des moments où ces
réflexions devinrent si fortes, que si j'avais un instant trouvé la porte
ouverte, je me serais certainement évadé: mais il ne me fut pas possible, et
cette résolution ne tint pas non plus bien fortement.
Trop de désirs
secrets la combattaient pour ne la pas vaincre. D'ailleurs l'obstination du
dessein formé de ne pas retourner à Genève, la honte, la difficulté même de
repasser les monts, l'embarras de me voir loin de mon pays sans amis, sans
ressources; tout cela concourait à me faire regarder comme un repentir tardif
les remords de ma conscience: j'affectais de me reprocher ce que j'avais fait,
pour excuser ce que j'allais faire. En aggravant les torts du passé, j'en
regardais l'avenir comme une suite nécessaire. Je ne me disais pas: Rien n'est
fait encore, et tu peux être innocent si tu veux; mais je me disais: Gémis du
crime dont tu t'es rendu coupable, et que tu t'es mis dans la nécessité
d'achever.
En effet, quelle rare force d'âme ne me fallait-il point à
mon âge pour révoquer tout ce que jusque-là j'avais pu promettre ou laisser
espérer, pour rompre les chaînes que je m'étais données, pour déclarer avec
intrépidité que je voulais rester dans la religion de mes pères, au risque de
tout ce qui en pouvait arriver? Cette vigueur n'était pas de mon âge, et il est
peu probable qu'elle eût eu un heureux succès Les choses étaient trop avancées
pour qu'on voulût en avoir le démenti; et plus ma résistance eût été grande,
plus, de manière ou d'autre, on se fût fait une loi de la surmonter.
Le
sophisme qui me perdit est celui de la plupart des hommes, qui se plaignent de
manquer de force quand il est déjà trop tard pour en user. La vertu ne nous
coûte que par notre faute; et si nous voulions être toujours sages, rarement
aurions-nous besoin d'être vertueux. Mais des penchants faciles à surmonter nous
entraînent sans résistance; nous cédons à des tentations légères dont nous
méprisons le danger. Insensiblement nous tombons dans des situations
périlleuses, dont nous pouvions aisément nous garantir, mais dont nous ne
pouvons plus nous tirer sans des efforts héroïques qui nous effrayent; et nous
tombons enfin dans l'abîme, en disant à Dieu: Pourquoi m'as-tu fait si faible?
Mais malgré nous il répond à nos consciences: Je t'ai fait trop faible pour
sortir du gouffre, parce que je t'ai fait assez fort pour n'y pas tomber.
Je ne pris pas précisément la résolution de me faire catholique; mais,
voyant le terme encore éloigné, je pris le temps de m'apprivoiser à cette idée;
et en attendant je me figurais quelque événement imprévu qui me tirerait
d'embarras. Je résolus, pour gagner du temps, de faire la plus belle défense
qu'il me serait possible. Bientôt ma vanité me dispensa de songer à ma
résolution; et dès que je m'aperçus que j'embarrassais quelquefois ceux qui
voulaient m'instruire, il ne m'en fallut pas davantage pour chercher à les
terrasser tout à fait. Je mis même à cette entreprise un zèle bien ridicule;
car, tandis qu'ils travaillaient sur moi, je voulus travailler sur eux. Je
croyais bonnement qu'il ne fallait que les convaincre pour les engager à se
faire protestants.
Ils ne trouvèrent donc pas en moi tout à fait autant
de facilité qu'ils en attendaient ni du côté des lumières, ni du côté de la
volonté. Les protestants sont généralement mieux instruits que les catholiques.
Cela doit être: la doctrine des uns exige la discussion, celle des autres la
soumission. Le catholique doit adopter la décision qu'on lui donne; le
protestant doit apprendre à se décider. On savait cela; mais on n'attendait ni
de mon état ni de mon âge de grandes difficultés pour des gens exercés.
D'ailleurs je n'avais point fait encore ma première communion, ni reçu les
instructions qui s'y rapportent: on le savait encore; mais on ne savait pas
qu'en revanche j'avais été bien instruit chez M. Lambercier, et que de plus
j'avais par devers moi un petit magasin fort incommode à ces messieurs dans
l'Histoire de l'Église et de l'Empire, que j'avais apprise presque par coeur
chez mon père, et depuis à peu près oubliée, mais qui me revint à mesure que la
dispute s'échauffait.
Un vieux prêtre, petit, mais assez vénérable, nous
fit en commun la première conférence. Cette conférence était pour mes camarades
un catéchisme plutôt qu'une controverse, et il avait plus à faire à les
instruire qu'à résoudre leurs objections. Il n'en fut pas de même avec moi.
Quand mon tour vint, je l'arrêtai sur tout; je ne lui sauvai pas une des
difficultés que je pus lui faire. Cela rendit la conférence fort longue et fort
ennuyeuse pour les assistants. Mon vieux prêtre parlait beaucoup, s'échauffait,
battait la campagne, et se tirait d'affaire en disant qu'il n'entendait pas bien
le français. Le lendemain, de peur que mes indiscrètes objections ne
scandalisassent mes camarades, on me mit à part dans une autre chambre avec un
autre prêtre, plus jeune, beau parleur, c'est-à-dire faiseur de longues phrases,
et content de lui si jamais docteur le fut. Je ne me laissai pourtant pas trop
subjuguer à sa mine imposante; et, sentant qu'après tout je faisais ma tâche, je
me mis à lui répondre avec assez d'assurance, et à le bourrer par-ci par-là du
mieux que je pus. Il croyait m'assommer avec saint Augustin, saint Grégoire et
les autres Pères, et il trouvait, avec une surprise incroyable, que je maniais
tous ces Pères-là presque aussi légèrement que lui: ce n'était pas que je les
eusse jamais lus, ni lui peut-être; mais j'en avais retenu beaucoup de passages
tirés de mon Le Sueur; et sitôt qu'il m'en citait un, sans disputer sur la
citation, je lui ripostais par un autre du même Père, et qui souvent
l'embarrassait beaucoup. Il l'emportait pourtant à la fin, par deux raisons:
l'une, qu'il était le plus fort, et que, me sentant pour ainsi dire à sa merci,
je jugeais très bien, quelque jeune que je fusse, qu'il ne fallait pas le
pousser à bout; car je voyais assez que le vieux petit prêtre n'avait pris en
amitié ni mon érudition ni moi. L'autre raison était que le jeune avait de
l'étude et que je n'en avais point. Cela faisait qu'il mettait dans sa manière
d'argumenter une méthode que je ne pouvais pas suivre, et que, sitôt qu'il se
sentait pressé d'une objection imprévue, il la remettait au lendemain, disant
que je sortais du sujet présent. Il rejetait même quelquefois toutes mes
citations, soutenant qu'elles étaient fausses et, s'offrant à m'aller chercher
le livre, me défiait de les y trouver. Il sentait qu'il ne risquait pas
grand'chose, et qu'avec toute mon érudition d'emprunt, j'étais trop peu exercé à
manier les livres, et trop peu latiniste pour trouver un passage dans un gros
volume quand même je serais assuré qu'il y est. Je le soupçonne même d'avoir usé
de l'infidélité dont il accusait les ministres, et d'avoir fabriqué quelquefois
des passages pour se tirer d'une objection qui l'incommodait.
Tandis que
duraient ces petites ergoteries, et que les jours se passaient à disputer, à
marmotter des prières, et à faire le vaurien, il m'arriva une petite vilaine
aventure assez dégoûtante, et qui faillit même à tourner fort mal pour moi.
Il n'y a point d'âme si vile et de coeur si barbare qui ne soit
susceptible de quelque sorte d'attachement. L'un de ces deux bandits qui se
disaient Mores me prit en affection. Il m'accostait volontiers, causait avec moi
dans son baragouin franc, me rendait de petits services, me faisait part
quelquefois de sa portion à table, et me donnait surtout de fréquents baisers
avec une ardeur qui m'était fort incommode. Quelque effroi que j'eusse
naturellement de ce visage de pain d'épice orné d'une longue balafre, et de ce
regard allumé qui semblait plutôt furieux que tendre, j'endurais ces baisers en
me disant en moi- même: Le pauvre homme a conçu pour moi une amitié bien vive;
j'aurais tort de le rebuter. Il passait par degrés à des manières plus libres,
et me tenait quelquefois de si singuliers propos, que je croyais que la tête lui
avait tourné. Un soir il voulut venir coucher avec moi; je m'y opposai, disant
que mon lit était trop petit. Il me pressa d'aller dans le sien; je le refusai
encore: car ce misérable était si malpropre et puait si fort le tabac mâché,
qu'il me faisait mal au coeur.
Le lendemain, d'assez bon matin, nous
étions tous deux seuls dans la salle d'assemblée; il recommença ses caresses,
mais avec des mouvements si violents qu'il en était effrayant. Enfin il voulut
passer par degrés aux privautés les plus choquantes, et me forcer, en disposant
de ma main, d'en faire autant. Je me dégageai impétueusement en poussant un cri
et faisant un saut en arrière; et, sans marquer ni indignation ni colère, car je
n'avais pas la moindre idée de ce dont il s'agissait, j'exprimai ma surprise et
mon dégoût avec tant d'énergie, qu'il me laissa là: mais tandis qu'il achevait
de se démener, je vis partir vers la cheminée et tomber à terre je ne sais quoi
de gluant et de blanchâtre qui me fit soulever le coeur. Je m'élançai sur le
balcon, plus ému, plus troublé, plus effrayé même que je ne l'avais été de ma
vie, et prêt à me trouver mal.
Je ne pouvais comprendre ce qu'avait ce
malheureux; je le crus atteint du haut mal, ou de quelque autre frénésie encore
plus terrible; et véritablement je ne sache rien de plus hideux à voir pour
quelqu'un de sang-froid que cet obscène et sale maintien, et ce visage affreux
enflammé de la plus brutale concupiscence. Je n'ai jamais vu d'autre homme en
pareil état; mais si nous sommes ainsi dans nos transports près des femmes, il
faut qu'elles aient les yeux bien fascinés pour ne pas nous prendre en horreur.
Je n'eus rien de plus pressé que d'aller conter à tout le monde ce qui
venait de m'arriver. Notre vieille intendante me dit de me taire; mais je vis
que cette histoire l'avait fort affectée, et je l'entendais grommeler entre ses
dents: Can maledet! brutta bestia! Comme je ne comprenais pas pourquoi je devais
me taire, j'allai toujours mon train malgré la défense, et je bavardai tant, que
le lendemain un des administrateurs vint de bon matin m'adresser une mercuriale
assez vive, m'accusant de commettre l'honneur d'une maison sainte, et de faire
beaucoup de bruit pour peu de mal.
Il prolongea sa censure en
m'expliquant beaucoup de choses que j'ignorais, mais qu'il ne croyait pas
m'apprendre, persuadé que je m'étais défendu sachant ce qu'on me voulait, mais
n'y voulant pas consentir. Il me dit bravement que c'était une oeuvre défendue
comme la paillardise, mais dont au reste l'intention n'était pas plus offensante
pour la personne qui en était l'objet, et qu'il n'y avait pas de quoi s'irriter
si fort pour avoir été trouvé aimable. Il me dit sans détour que lui-même, dans
sa jeunesse, avait eu le même honneur, et qu'ayant été surpris hors d'état de
faire résistance, il n'avait rien trouvé là de si cruel. Il poussa l'impudence
jusqu'à se servir des propres termes; et, s'imaginant que la cause de ma
résistance était la crainte de la douleur, il m'assura que cette crainte était
vaine, et qu'il ne fallait pas s'alarmer de rien.
J'écoutais cet infâme
avec un étonnement d'autant plus grand qu'il ne parlait point pour lui-même; il
semblait ne m'instruire que pour mon bien. Son discours lui paraissait si
simple, qu'il n'avait pas même cherché le secret du tête-à-tête; et nous avions
en tiers un ecclésiastique que tout cela n'effarouchait pas plus que lui. Cet
air naturel m'en imposa tellement que j'en vins à croire que c'était sans doute
un usage admis dans le monde, et dont je n'avais pas eu plus tôt occasion d'être
instruit. Cela fit que je l'écoutai sans colère, mais non sans dégoût. L'image
de ce qui lui était arrivé, mais surtout de ce que j'avais vu, restait si
fortement empreinte dans ma mémoire, qu'en y pensant le coeur me soulevait
encore. Sans que j'en susse davantage, l'aversion de la chose s'étendit à
l'apologiste; et je ne pus me contraindre assez pour qu'il ne vît pas le mauvais
effet de ses leçons. Il me lança un regard peu caressant, et dès lors il
n'épargna rien pour me rendre le séjour de l'hospice désagréable. Il y parvint
si bien, que, n'apercevant pour en sortir qu'une seule voie, je m'empressai de
la prendre, autant que jusque-là je m'étais efforcé de l'éloigner.
Cette
aventure me mit pour l'avenir à couvert des entreprises des chevaliers de la
manchette; et la vue des gens qui passaient pour en être me rappelant l'air et
les gestes de mon effroyable More, m'a toujours inspiré tant d'horreur, que
j'avais peine à la cacher. Au contraire, les femmes gagnèrent beaucoup dans mon
esprit à cette comparaison: il me semblait que je leur devais en tendresse de
sentiments, en hommage de ma personne, la réparation des offenses de mon sexe;
et la plus laide guenon devenait à mes yeux un objet adorable, par le souvenir
de ce faux Africain.
Pour lui, je ne sais ce qu'on put lui dire; il ne
me parut pas que, excepté la dame Lorenza, personne le vit de plus mauvais oeil
qu'auparavant. Cependant il ne m'accosta ni ne me parla plus. Huit jours après,
il fut baptisé en grande cérémonie, et habillé de blanc de la tête aux pieds,
pour représenter la candeur de son âme régénérée. Le lendemain il sortit de
l'hospice, et je ne l'ai jamais revu.
Mon tour vint un mois après; car
il fallut tout ce temps-là pour donner à mes directeurs l'honneur d'une
conversion difficile, et l'on me fit passer en revue tous les dogmes, pour
triompher de ma nouvelle docilité.
Enfin, suffisamment instruit et
suffisamment disposé au gré de mes maîtres, je fus mené processionnellement à
l'église métropolitaine de Saint-Jean pour y faire une abjuration solennelle et
recevoir les accessoires du baptême, quoiqu'on ne me baptisât pas réellement:
mais comme ce sont à peu près les mêmes cérémonies, cela sert à persuader au
peuple que les protestants ne sont pas chrétiens. J'étais revêtu d'une certaine
robe grise garnie de brandebourgs blancs, et destinée pour ces sortes
d'occasions. Deux hommes portaient, devant et derrière moi, des bassins de
cuivre sur lesquels ils frappaient avec une clef, et où chacun mettait son
aumône au gré de sa dévotion ou de l'intérêt qu'il prenait au nouveau converti.
Enfin rien du faste catholique ne fut omis pour rendre la solennité plus
édifiante pour le public, et plus humiliante pour moi. Il n'y eut que l'habit
blanc qui m'eût été fort utile, et qu'on ne me donna pas comme au More, attendu
que je n'avais pas l'honneur d'être Juif.
Ce ne fut pas tout: il fallut
ensuite aller à l'Inquisition recevoir l'absolution du crime d'hérésie, et
rentrer dans le sein de l'Église avec la même cérémonie à laquelle Henri IV fut
soumis par son ambassadeur. L'air et les manières du très révérend père
inquisiteur n'étaient pas propres à dissiper la terreur secrète qui m'avait
saisi en entrant dans cette maison. Après plusieurs questions sur ma foi, sur
mon état, sur ma famille, il me demanda brusquement si ma mère était damnée.
L'effroi me fit réprimer le premier mouvement de mon indignation; je me
contentai de répondre que je voulais espérer qu'elle ne l'était pas, et que Dieu
avait pu l'éclairer à sa dernière heure. Le moine se tut, mais il fit une
grimace qui ne me parut point du tout un signe d'approbation.
Tout cela
fait, au moment où je pensais être enfin placé selon mes espérances, on me mit à
la porte avec un peu plus de vingt francs, en petite monnaie qu'avait produit ma
quête. On me recommanda de vivre en bon chrétien, d'être fidèle à la grâce; on
me souhaita bonne fortune, on ferma sur moi la porte, et tout disparut.
Ainsi s'éclipsèrent en un instant toutes mes grandes espérances, et il
ne me resta de la démarche intéressée que je venais de faire que le souvenir
d'avoir été apostat et dupe tout à la fois. Il est aisé de juger quelle brusque
révolution dut se faire dans mes idées, lorsque de mes brillants projets de
fortune je me vis tomber dans la plus complète misère, et qu'après avoir
délibéré le matin sur le choix du palais que j'habiterais, je me vis le soir
réduit à coucher dans la rue. On croira que je commençai par me livrer à un
désespoir d'autant plus cruel que le regret de mes fautes devait s'irriter, en
me reprochant que tout mon malheur était mon ouvrage. Rien de tout cela. Je
venais pour la première fois de ma vie d'être enfermé pendant plus de deux mois.
Le premier sentiment que je goûtai fut celui de la liberté que j'avais
recouvrée. Après un long esclavage, redevenu maître de moi-même et de mes
actions, je me voyais au milieu d'une grande ville abondante en ressources,
pleine de gens de condition, dont mes talents et mon mérite ne pouvaient manquer
de me faire accueillir sitôt que j'en serais connu. J'avais, de plus, tout le
temps d'attendre, et vingt francs que j'avais dans ma poche me semblaient un
trésor qui ne pouvait s'épuiser. J'en pouvais disposer à mon gré, sans rendre
compte à personne. C'était la première fois que je m'étais vu si riche. Loin de
me livrer au découragement et aux larmes, je ne fis que changer d'espérances, et
l'amour-propre n'y perdit rien. Jamais je ne me sentis tant de confiance et de
sécurité: je croyais déjà ma fortune faite, et je trouvais beau de n'en avoir
l'obligation qu'à moi seul.
La première chose que je fis fut de
satisfaire ma curiosité en parcourant toute la ville, quand ce n'eût été que
pour faire un acte de ma liberté. J'allai voir monter la garde; les instruments
militaires me plaisaient beaucoup. Je suivis des processions; j'aimais le faux-
bourdon des prêtres. J'allai voir le palais du roi: j'en approchais avec
crainte; mais voyant d'autres gens entrer je fis comme eux; on me laissa faire.
Peut-être dus-je cette grâce au petit paquet que j'avais sous le bras. Quoi
qu'il en soit, je conçus une grande opinion de moi-même en me trouvant dans ce
palais; déjà je m'en regardais presque comme un habitant. Enfin, à force d'aller
et venir, je me lassai; j'avais faim, il faisait chaud: j'entrai chez une
marchande de laitage; on me donna de la giuncà, du lait caillé; et avec deux
grisses de cet excellent pain de Piémont, que j'aime plus qu'aucun autre, je fis
pour mes cinq ou six sous un des bons dîners que j'aie faits de mes jours.
Il fallut chercher un gîte. Comme je savais déjà assez de piémontais
pour me faire entendre, il ne fut pas difficile à trouver, et j'eus la prudence
de le choisir plus selon ma bourse que selon mon goût. On m'enseigna dans la rue
du Pô la femme d'un soldat qui retirait à un sou par nuit des domestiques hors
de service. Je trouvai chez elle un grabat vide, et je m'y établis. Elle était
jeune et nouvellement mariée, quoiqu'elle eût déjà cinq ou six enfants. Nous
couchâmes tous dans la même chambre, la mère, les enfants, les hôtes; et cela
dura de cette façon tant que je restai chez elle. Au demeurant c'était une bonne
femme, jurant comme un charretier, toujours débraillée et décoiffée, mais douce
de coeur, officieuse, qui me prit en amitié, et qui même me fut utile.
Je passai plusieurs jours à me livrer uniquement au plaisir de
l'indépendance et de la curiosité. J'allais errant dedans et dehors la ville,
furetant, visitant tout ce qui me paraissait curieux et nouveau; et tout l'était
pour un jeune homme sortant de sa niche, qui n'avait jamais vu de capitale.
J'étais surtout fort exact à faire ma cour, et j'assistais régulièrement tous
les matins à la messe du roi. Je trouvais beau de me voir dans la même chapelle
avec ce prince et sa suite: mais ma passion pour la musique, qui commençait à se
déclarer, avait plus de part à mon assiduité que la pompe de la cour, qui,
bientôt vue, et toujours la même, ne frappe pas longtemps. Le roi de Sardaigne
avait alors la meilleure symphonie de l'Europe. Somis, Desjardins, les Bezuzzi,
y brillaient alternativement. Il n'en fallait pas tant pour attirer un jeune
homme que le jeu du moindre instrument, pourvu qu'il fût juste, transportait
d'aise. Du reste, je n'avais pour la magnificence qui frappait mes yeux qu'une
admiration stupide et sans convoitise. La seule chose qui m'intéressât dans tout
l'éclat de la cour était de voir s'il n'y aurait point là quelque jeune
princesse qui méritât mon hommage, et avec laquelle je pusse faire un roman.
Je faillis en commencer un dans un état moins brillant, mais où, si je
l'eusse mis à fin, j'aurais trouvé des plaisirs mille fois plus délicieux.
Quoique je vécusse avec beaucoup d'économie, ma bourse insensiblement
s'épuisait. Cette économie, au reste, était moins l'effet de la prudence que
d'une simplicité de goût que même aujourd'hui l'usage des grandes tables n'a
point altérée. Je ne connaissais pas, et je ne connais pas encore, de meilleure
chère que celle d'un repas rustique. Avec du laitage, des oeufs, des herbes, du
fromage, du pain bis et du vin passable, on est toujours sûr de me bien régaler;
mon bon appétit fera le reste quand un maître d'hôtel et des laquais autour de
moi ne me rassasieront pas de leur importun aspect. Je faisais alors de beaucoup
meilleurs repas avec six ou sept sous de dépense, que je ne les ai faits depuis
à six ou sept francs. J'étais donc sobre, faute d'être tenté de ne pas l'être:
encore ai-je tort d'appeler tout cela sobriété, car j'y mettais toute la
sensualité possible. Mes poires, ma giuncà, mon fromage, mes grisses, et
quelques verres d'un gros vin de Montferrat à couper par tranches, me rendaient
le plus heureux des gourmands. Mais encore avec tout cela pouvait-on voir la fin
de vingt livres. C'était ce que j'apercevais plus sensiblement de jour en jour;
et, malgré l'étourderie de mon âge, mon inquiétude sur l'avenir alla bientôt
jusqu'à l'effroi. De tous mes châteaux en Espagne il ne me resta que celui de
trouver une occupation qui me fit vivre; encore n'était-il pas facile à
réaliser. Je songeai à mon ancien métier; mais je ne le savais pas assez pour
aller travailler chez un maître, et les maîtres même n'abondaient pas à Turin.
Je pris donc, en attendant mieux, le parti d'aller m'offrir de boutique en
boutique pour graver un chiffre ou des armes sur de la vaisselle, espérant
tenter les gens par le bon marché, en me mettant à leur discrétion. Cet
expédient ne fut pas fort heureux. Je fus presque partout éconduit; et ce que je
trouvais à faire était si peu de chose, qu'à peine y gagnai-je quelques repas.
Un jour cependant, passant d'assez bon matin dans la Contrà nova, je vis, à
travers les vitres d'un comptoir, une jeune marchande de si bonne grâce et d'un
air si attirant, que, malgré ma timidité près des dames, je n'hésitai pas
d'entrer, et de lui offrir mon petit talent. Elle ne me rebuta point, me fit
asseoir, conter ma petite histoire, me plaignit, me dit d'avoir bon courage, et
que les bons chrétiens ne m'abandonneraient pas; puis, tandis qu'elle envoyait
chercher chez un orfèvre du voisinage les outils dont j'avais dit avoir besoin,
elle monta dans sa cuisine, et m'apporta elle-même à déjeuner. Ce début me parut
de bon augure; la suite ne le démentit pas. Elle parut contente de mon petit
travail, encore plus de mon petit babil quand je me fus un peu rassuré: car elle
était brillante et parée; et, malgré son air gracieux, cet éclat m'en avait
imposé. Mais son accueil plein de bonté, son ton compatissant, ses manières
douces et caressantes, me mirent bientôt à mon aise. Je vis que je réussissais,
et cela me fit réussir davantage. Mais quoique Italienne, et trop jolie pour
n'être pas un peu coquette, elle était pourtant si modeste, et moi si timide,
qu'il était difficile que cela vînt sitôt à bien. On ne nous laissa pas le temps
d'achever l'aventure. Je ne m'en rappelle qu'avec plus de charmes les courts
moments que j'ai passés auprès d'elle: et je puis dire y avoir goûté dans leurs
prémices les plus doux ainsi que les plus purs plaisirs de l'amour.
C'était une brune extrêmement piquante, mais dont le bon naturel peint
sur son joli visage rendait la vivacité touchante. Elle s'appelait madame
Basile. Son mari, plus âgé qu'elle et passablement jaloux, la laissait, durant
ses voyages, sous la garde d'un commis trop maussade pour être séduisant, et qui
ne laissait pas d'avoir pour son compte des prétentions, qu'il ne montrait guère
que par sa mauvaise humeur. Il en prit beaucoup contre moi, quoique j'aimasse à
l'entendre jouer de la flûte, dont il jouait assez bien. Ce nouvel Égisthe
grognait toujours quand il me voyait entrer chez sa dame: il me traitait avec un
dédain qu'elle lui rendait bien. Il semblait même qu'elle se plût, pour le
tourmenter, à me caresser en sa présence; et cette sorte de vengeance, quoique
fort de mon goût, l'eût été bien plus dans le tête-à-tête. Mais elle ne la
poussait pas jusque-là, ou du moins ce n'était pas de la même manière. Soit
qu'elle me trouvât trop jeune, soit qu'elle ne sût point faire les avances, soit
qu'elle voulût sérieusement être sage, elle avait alors une sorte de réserve qui
n'était pas repoussante, mais qui m'intimidait sans que je susse pourquoi.
Quoique je ne me sentisse pas pour elle ce respect aussi vrai que tendre que
j'avais pour madame de Warens, je me sentais plus de crainte et bien moins de
familiarité. J'étais embarrassé, tremblant; je n'osais la regarder, je n'osais
respirer auprès d'elle; cependant je craignais plus que la mort de m'en
éloigner. Je dévorais d'un oeil avide tout ce que je pouvais regarder sans être
aperçu, les fleurs de sa robe, le bout de son joli pied, l'intervalle d'un bras
ferme et blanc qui paraissait entre son gant et sa manchette, et celui qui se
faisait quelquefois entre son tour de gorge et son mouchoir. Chaque objet
ajoutait à l'impression des autres. A force de regarder ce que je pouvais voir
et même au delà, mes yeux se troublaient, ma poitrine s'oppressait; ma
respiration, d'instant en instant plus embarrassée, me donnait beaucoup de peine
à gouverner, et tout ce que je pouvais faire était de filer sans bruit des
soupirs fort incommodes dans le silence où nous étions assez souvent.
Heureusement madame Basile, occupée à son ouvrage, ne s'en apercevait pas, à ce
qu'il me semblait. Cependant je voyais quelquefois, par une sorte de sympathie,
son fichu se renfler assez fréquemment. Ce dangereux spectacle achevait de me
perdre; et quand j'étais prêt à céder à mon transport, elle m'adressait quelque
mot d'un ton tranquille, qui me faisait rentrer en moi-même à l'instant.
Je la vis plusieurs fois seule de cette manière, sans que jamais un mot,
un geste, un regard même trop expressif, marquât entre nous la moindre
intelligence. Cet état, très tourmentant pour moi, faisait cependant mes
délices, et à peine dans la simplicité de mon coeur pouvais-je imaginer pourquoi
j'étais si tourmenté. Il paraissait que ces petits tête-à- tête ne lui
déplaisaient pas non plus, du moins elle en rendait les occasions assez
fréquentes; soin bien gratuit assurément de sa part, pour l'usage qu'elle en
faisait et qu'elle m'en laissait faire.
Un jour qu'ennuyée des sots
colloques du commis, elle avait monté dans sa chambre, je me hâtai, dans
l'arrière-boutique où j'étais, d'achever ma petite tâche, et je la suivis. Sa
chambre était entr'ouverte; j'y entrai sans être aperçu. Elle brodait près d'une
fenêtre, ayant en face le côté de la chambre opposé à la porte. Elle ne pouvait
me voir entrer ni m'entendre, à cause du bruit que des chariots faisaient dans
la rue. Elle se mettait toujours bien: ce jour-là sa parure approchait de la
coquetterie. Son attitude était gracieuse; sa tête un peu baissée laissait voir
la blancheur de son cou; ses cheveux, relevés avec élégance, étaient ornés de
fleurs. Il régnait dans toute sa figure un charme que j'eus le temps de
considérer, et qui me mit hors de moi. Je me jetai à genoux à l'entrée de la
chambre, en tendant les bras vers elle d'un mouvement passionné, bien sûr
qu'elle ne pouvait m'entendre, et ne pensant pas qu'elle pût me voir: mais il y
avait à la cheminée une glace qui me trahit. Je ne sais quel effet ce transport
fit sur elle: elle ne me regarda point, ne me parla point; mais tournant à demi
la tête, d'un simple mouvement de doigt elle me montra la natte à ses pieds.
Tressaillir, pousser un cri, m'élancer à la place qu'elle m'avait marquée ne fut
pour moi qu'une même chose: mais ce qu'on aurait peine à croire est que dans cet
état je n'osai rien entreprendre au delà, ni dire un seul mot, ni lever les yeux
sur elle, ni la toucher même, dans une attitude aussi contrainte, pour m'appuyer
un instant sur ses genoux. J'étais muet, immobile, mais non pas tranquille
assurément: tout marquait en moi l'agitation, la joie, la reconnaissance, les
ardents désirs incertains dans leur objet, et contenus par la frayeur de
déplaire, sur laquelle mon jeune coeur ne pouvait se rassurer.
Elle ne
paraissait ni plus tranquille ni moins timide que moi. Troublée de me voir là,
interdite de m'y avoir attiré, et commençant à sentir toute la conséquence d'un
signe parti sans doute avant la réflexion, elle ne m'accueillait ni ne me
repoussait; elle n'ôtait pas les yeux de dessus son ouvrage, elle tâchait de
faire comme si elle ne m'eût pas vu à ses pieds: mais toute ma bêtise ne
m'empêchait pas de juger qu'elle partageait mon embarras, peut-être mes désirs,
et qu'elle était retenue par une honte semblable à la mienne, sans que cela me
donnât la force de la surmonter. Cinq ou six ans qu'elle avait de plus que moi
devaient, selon moi, mettre de son côté toute la hardiesse; et je me disais que
puisqu'elle ne faisait rien pour exciter la mienne, elle ne voulait pas que j'en
eusse. Même encore aujourd'hui je trouve que je pensais juste, et sûrement elle
avait trop d'esprit pour ne pas voir qu'un novice tel que moi avait besoin non
seulement d'être encouragé, mais d'être instruit.
Je ne sais comment eût
fini cette scène vive et muette, ni combien de temps j'aurais demeuré immobile
dans cet état ridicule et délicieux, si nous n'eussions été interrompus. Au plus
fort des mes agitations, j'entendis ouvrir la porte de la cuisine qui touchait
la chambre où nous étions, et madame Basile alarmée me dit vivement de la voix
et du geste: Levez-vous, voici Rosina. En me levant en hâte, je saisis une main
qu'elle me tendait, et j'y appliquai deux baisers brûlants, au second desquels
je sentis cette charmante main se presser un peu contre mes lèvres. De mes jours
je n'eus un si doux moment: mais l'occasion que j'avais perdue ne revint plus,
et nos jeunes amours en restèrent là.
C'est peut-être pour cela même que
l'image de cette aimable femme est restée empreinte au fond de mon coeur en
traits si charmants. Elle s'y est même embellie à mesure que j'ai mieux connu le
monde et les femmes. Pour peu qu'elle eût eu d'expérience, elle s'y fût prise
autrement pour animer un petit garçon: mais si son coeur était faible, il était
honnête; elle cédait involontairement au penchant qui l'entraînait: c'était,
selon toute apparence, sa première infidélité, et j'aurais peut-être eu plus à
faire à vaincre sa honte que la mienne. Sans en être venu là, j'ai goûté près
d'elle des douceurs inexprimables. Rien de tout ce que m'a fait sentir la
possession des femmes ne vaut les deux minutes que j'ai passées à ses pieds sans
même oser toucher à sa robe. Non, il n'y a point de jouissances pareilles à
celles que peut donner une honnête femme qu'on aime; tout est faveur auprès
d'elle. Un petit signe du doigt, une main légèrement pressée contre ma bouche
sont les seules faveurs que je reçus jamais de madame Basile, et le souvenir de
ces faveurs si légères me transporte encore en y pensant.
Les deux jours
suivants j'eus beau guetter un nouveau tête-à-tête, il me fut impossible d'en
trouver le moment, et je n'aperçus de sa part aucun soin pour le ménager. Elle
eut même le maintien, non plus froid, mais plus retenu qu'à l'ordinaire; et je
crois qu'elle évitait mes regards, de peur de ne pouvoir assez gouverner les
siens. Son maudit commis fut plus désolant que jamais: il devint même railleur,
goguenard; il me dit que je ferais mon chemin près des dames. Je tremblais
d'avoir commis quelque indiscrétion; et, me regardant déjà comme d'intelligence
avec elle, je voulus couvrir du mystère un goût qui jusqu'alors n'en avait pas
grand besoin. Cela me rendit plus circonspect à saisir les occasions de le
satisfaire; et à force de les vouloir sûres, je n'en trouvai plus du tout.
Voici encore une autre folie romanesque dont jamais je n'ai pu me
guérir, et qui, jointe à ma timidité naturelle, a beaucoup démenti les
prédictions du commis. J'aimais trop sincèrement, trop parfaitement, j'ose dire,
pour pouvoir aisément être heureux. Jamais passions ne furent en même temps plus
vives et plus pures que les miennes; jamais amour ne fut plus tendre, plus vrai,
plus désintéressé. J'aurais mille fois sacrifié mon bonheur à celui de la
personne que j'aimais; sa réputation m'était plus chère que ma vie, et jamais,
pour tous les plaisirs de la jouissance, je n'aurais voulu compromettre un
moment son repos. Cela m'a fait apporter tant de soins, tant de secret, tant de
précaution dans mes entreprises, que jamais aucune n'a pu réussir. Mon peu de
succès près des femmes est toujours venu de les trop aimer.
Pour revenir
au flûteur Égisthe, ce qu'il y avait de singulier était qu'en devenant plus
insupportable, le traître semblait devenir plus complaisant. Dès le premier jour
que sa dame m'avait pris en affection, elle avait songé à me rendre utile dans
le magasin. Je savais passablement l'arithmétique; elle lui avait proposé de
m'apprendre à tenir les livres: mais mon bourru reçut très mal la proposition,
craignant peut-être d'être supplanté. Ainsi tout mon travail, après mon burin,
était de transcrire quelques comptes et mémoires, de mettre au net quelques
livres, et de traduire quelques lettres de commerce d'italien en français. Tout
d'un coup mon homme s'avisa de revenir à la proposition faite et rejetée, et dit
qu'il m'apprendrait les comptes à parties doubles, et qu'il voulait me mettre en
état d'offrir mes services à M. Basile quand il serait de retour. Il y avait
dans son ton, dans son air, je ne sais quoi de faux, de malin, d'ironique, qui
ne me donnait pas de la confiance. Madame Basile, sans attendre ma réponse, lui
dit sèchement que je lui étais obligé de ses offres, qu'elle espérait que la
fortune favoriserait enfin mon mérite, et que ce serait grand dommage qu'avec
tant d'esprit je ne fusse qu'un commis.
Elle m'avait dit plusieurs fois
qu'elle voulait me faire faire une connaissance qui pourrait m'être utile. Elle
pensait assez sagement pour sentir qu'il était temps de me détacher d'elle. Nos
muettes déclarations s'étaient faites le jeudi. Le dimanche elle donna un dîner
où je me trouvai, et où se trouva aussi un jacobin de bonne mine, auquel elle me
présenta. Le moine me traita très affectueusement, me félicita sur ma
conversion, et me dit plusieurs choses sur mon histoire qui m'apprirent qu'elle
la lui avait détaillée; puis, me donnant deux petits coups d'un revers de main
sur la joue, il me dit d'être sage, d'avoir bon courage, et de l'aller voir; que
nous causerions plus à loisir ensemble. Je jugeai, par les égards que tout le
monde avait pour lui, que c'était un homme de considération; et par le ton
paternel qu'il prenait avec madame Basile, qu'il était son confesseur. Je me
rappelle bien aussi que sa décente familiarité était mêlée de marques d'estime
et même de respect pour sa pénitente, qui me firent alors moins d'impression
qu'elles ne m'en font aujourd'hui. Si j'avais eu plus d'intelligence, combien
j'eusse été touché d'avoir pu rendre sensible une jeune femme respectée par son
confesseur!
La table ne se trouva pas assez grande pour le nombre que
nous étions: il en fallut une petite, où j'eus l'agréable tête-à-tête de
monsieur le commis. Je n'y perdis rien du côté des attentions et de la bonne
chère; il y eut bien des assiettes envoyées à la petite table, dont l'intention
n'était sûrement pas pour lui. Tout allait très bien jusque-là: les femmes
étaient fort gaies, les hommes fort galants; madame Basile faisait les honneurs
avec une grâce charmante. Au milieu du dîner, l'on entend arrêter une chaise à
la porte; quelqu'un monte, c'est M. Basile. Je le vois comme s'il entrait
actuellement, en habit d'écarlate à boutons d'or, couleur que j'ai prise en
aversion depuis ce jour-là. M. Basile était un grand et bel homme, qui se
présentait très bien. Il entre avec fracas, et de l'air de quelqu'un qui
surprend son monde, quoiqu'il n'y eût là que de ses amis. Sa femme lui saute au
cou, lui prend les mains, lui fait mille caresses qu'il reçoit sans les lui
rendre. Il salue la compagnie, on lui donne un couvert, il mange. A peine
avait-on commencé de parler de son voyage, que, jetant les yeux sur la petite
table, il demande d'un ton sévère ce que c'est que ce petit garçon qu'il
aperçoit là. Madame Basile le lui dit tout naïvement. Il demande si je loge dans
la maison. On lui dit que non. Pourquoi non? reprend-il grossièrement: puisqu'il
s'y tient le jour, il peut bien y rester la nuit. Le moine prit la parole; et
après un éloge grave et vrai de madame Basile, il fit le mien en peu de mots,
ajoutant que, loin de blâmer la pieuse charité de sa femme, il devait
s'empresser d'y prendre part, puisque rien n'y passait les bornes de la
discrétion. Le mari répliqua d'un ton d'humeur, dont il cachait la moitié,
contenu par la présence du moine, mais qui suffit pour me faire sentir qu'il
avait des instructions sur mon compte, et que le commis m'avait servi de sa
façon.
A peine était-on hors de table, que celui-ci, dépêché par son
bourgeois, vint en triomphe me signifier de sa part de sortir à l'instant de
chez lui, et de n'y remettre les pieds de ma vie. Il assaisonna sa commission de
tout ce qui pouvait la rendre insultante et cruelle. Je partis sans rien dire,
mais le coeur navré, moins de quitter cette aimable femme, que de la laisser en
proie à la brutalité de son mari. Il avait raison sans doute de ne vouloir pas
qu'elle fût infidèle; mais, quoique sage et bien née, elle était Italienne,
c'est-à-dire sensible et vindicative; et il avait tort, ce me semble, de prendre
avec elle les moyens les plus propres à s'attirer le malheur qu'il craignait.
Tel fut le succès de ma première aventure. Je voulus essayer de repasser
deux ou trois fois dans la rue, pour revoir au moins celle que mon coeur
regrettait sans cesse; mais au lieu d'elle je ne vis que son mari et le vigilant
commis, qui, m'ayant aperçu, me fit, avec l'aune de la boutique, un geste plus
expressif qu'attirant. Me voyant si bien guetté, je perdis courage, et n'y
passai plus. Je voulus aller voir au moins le patron qu'elle m'avait ménagé.
Malheureusement je ne savais pas son nom. Je rôdai plusieurs fois inutilement
autour du couvent pour tâcher de le rencontrer. Enfin d'autres événements
m'ôtèrent les charmants souvenirs de madame Basile, et dans peu je l'oubliai si
bien, qu'aussi simple et aussi novice qu'auparavant, je ne restai pas même
affriandé de jolies femmes.
Cependant ses libéralités avaient un peu
remonté mon petit équipage, très modestement toutefois, et avec la précaution
d'une femme prudente qui regardait plus à la propreté qu'à la parure, et qui
voulait m'empêcher de souffrir, et non pas me faire briller. Mon habit, que
j'avais apporté de Genève, était bon et portable encore; elle y ajouta seulement
un chapeau et quelque linge. Je n'avais point de manchettes; elle ne voulut
point m'en donner, quoique j'en eusse bonne envie. Elle se contenta de me mettre
en état de me tenir propre, et c'est un soin qu'il ne fallut pas me recommander
tant que je parus devant elle.
Peu de jours après ma catastrophe, mon
hôtesse, qui, comme j'ai dit, m'avait pris en amitié, me dit qu'elle m'avait
peut-être trouvé une place, et qu'une dame de condition voulait me voir. A ce
mot, je me crus tout de bon dans les hautes aventures: car j'en revenais
toujours là. Celle-ci ne se trouva pas aussi brillante que je me l'étais
figurée. Je fus chez cette dame avec le domestique qui lui avait parlé de moi.
Elle m'interrogea, m'examina: je ne lui déplus pas; et tout de suite j'entrai à
son service, non pas tout à fait en qualité de favori, mais en qualité de
laquais. Je fus vêtu de la couleur de ses gens; la seule distinction fut qu'ils
portaient l'aiguillette, et qu'on ne me la donna pas: comme il n'y avait point
de galons à sa livrée, cela faisait à peu près un habit bourgeois. Voilà le
terme inattendu auquel aboutirent enfin toutes mes grandes espérances.
Madame la comtesse de Vercellis, chez qui j'entrai, était veuve et sans
enfants: son mari était piémontais; pour elle, je l'ai toujours crue savoyarde,
ne pouvant imaginer qu'une Piémontaise parlât si bien français et eût un accent
si pur. Elle était entre deux âges, d'une figure fort noble, d'un esprit orné,
aimant la littérature française, et s'y connaissant. Elle écrivait beaucoup, et
toujours en français. Ses lettres avaient le tour et presque la grâce de celles
de madame de Sévigné; on aurait pu s'y tromper à quelques- unes. Mon principal
emploi, et qui ne me déplaisait pas, était de les écrire sous sa dictée, un
cancer au sein, qui la faisait beaucoup souffrir, ne lui permettant plus
d'écrire elle- même.
Madame de Vercellis avait non seulement beaucoup
d'esprit, mais une âme élevée et forte. J'ai suivi sa dernière maladie; je l'ai
vue souffrir et mourir sans jamais marquer un instant de faiblesse, sans faire
le moindre effort pour se contraindre, sans sortir de son rôle de femme, et sans
se douter qu'il y eût à cela de la philosophie: mot qui n'était pas encore à la
mode, et qu'elle ne connaissait même pas dans le sens qu'il porte aujourd'hui.
Cette force de caractère allait quelquefois jusqu'à la sécheresse. Elle m'a
toujours paru aussi peu sensible pour autrui que pour elle-même; et quand elle
faisait du bien aux malheureux, c'était pour faire ce qui était bien en soi,
plutôt que par une véritable commisération. J'ai un peu éprouvé cette
insensibilité pendant les trois mois que j'ai passés auprès d'elle. Il était
naturel qu'elle prît en affection un jeune homme de quelque espérance, qu'elle
avait incessamment sous les yeux, et qu'elle songeât, se sentant mourir,
qu'après elle il aurait besoin de secours et d'appui: cependant, soit qu'elle ne
me jugeât pas digne d'une attention particulière, soit que les gens qui
l'obsédaient ne lui aient permis de songer qu'à eux, elle ne fit rien pour moi.
Je me rappelle pourtant fort bien qu'elle avait marqué quelque curiosité
de me connaître. Elle m'interrogeait quelquefois; elle était bien aise que je
lui montrasse les lettres que j'écrivais à madame de Warens, que je lui rendisse
compte de mes sentiments; mais elle ne s'y prenait assurément pas bien pour les
connaître, en ne me montrant jamais les siens. Mon coeur aimait à s'épancher,
pourvu qu'il sentît que c'était dans un autre. Des interrogations sèches et
froides, sans aucun signe d'approbation ni de blâme sur mes réponses, ne me
donnaient aucune confiance. Quand rien ne m'apprenait si mon babil plaisait ou
déplaisait, j'étais toujours en crainte, et je cherchais moins à montrer ce que
je pensais qu'à ne rien dire qui pût me nuire. J'ai remarqué depuis que cette
manière sèche d'interroger les gens pour les connaître est un tic assez commun
chez les femmes qui se piquent d'esprit. Elles s'imaginent qu'en ne laissant
point paraître leur sentiment elles parviendront à mieux pénétrer le vôtre: mais
elles ne voient pas qu'elles ôtent par là le courage de le montrer. Un homme
qu'on interroge commence par cela seul à se mettre en garde; et s'il croit que,
sans prendre à lui un véritable intérêt, on ne veut que le faire jaser, il ment,
ou se tait, ou redouble d'attention sur lui-même, et aime encore mieux passer
pour un sot que d'être dupe de votre curiosité. Enfin c'est toujours un mauvais
moyen de lire dans le coeur des autres que d'affecter de cacher le sien.
Madame de Vercellis ne m'a jamais dit un mot qui sentît l'affection, la
pitié, la bienveillance. Elle m'interrogeait froidement; je répondais avec
réserve. Mes réponses étaient si timides qu'elle dut les trouver basses et s'en
ennuya. Sur la fin elle ne me questionnait plus, ne me parlait plus que pour son
service. Elle me jugea moins sur ce que j'étais que sur ce qu'elle m'avait fait;
et à force de ne voir en moi qu'un laquais, elle m'empêcha de lui paraître autre
chose.
Je crois que j'éprouvai dès lors ce jeu malin des intérêts cachés
qui m'a traversé toute ma vie, et qui m'a donné une aversion bien naturelle pour
l'ordre apparent qui les produit. Madame de Vercellis, n'ayant point d'enfants,
avait pour héritier son neveu le comte de la Roque, qui lui faisait assidûment
sa cour. Outre cela, ses principaux domestiques, qui la voyaient tirer à sa fin,
ne s'oubliaient pas; et il y avait tant d'empressés autour d'elle, qu'il était
difficile qu'elle eût du temps pour penser à moi. A la tête de sa maison était
un nommé M. Lorenzi, homme adroit, dont la femme, encore plus adroite, s'était
tellement insinuée dans les bonnes grâces de sa maîtresse, qu'elle était plutôt
chez elle sur le pied d'une amie que d'une femme à ses gages. Elle lui avait
donné pour femme de chambre une nièce à elle, appelée mademoiselle Pontal, fine
mouche, qui se donnait des airs de demoiselle suivante, et aidait sa tante à
obséder si bien leur maîtresse, qu'elle ne voyait que par leurs yeux et
n'agissait que par leurs mains. Je n'eus pas le bonheur d'agréer à ces trois
personnes: je leur obéissais, mais je ne les servais pas; je n'imaginais pas
qu'outre le service de notre commune maîtresse je dusse être encore le valet de
ses valets. J'étais d'ailleurs une espèce de personnage inquiétant pour eux. Ils
voyaient bien que je n'étais pas à ma place; ils craignaient que madame ne le
vît aussi, et que ce qu'elle ferait pour m'y mettre ne diminuât leurs portions:
car ces sortes de gens, trop avides pour être justes, regardent tous les legs
qui sont pour d'autres comme pris sur leur propre bien. Ils se réunirent donc
pour m'écarter de ses yeux. Elle aimait à écrire des lettres; c'était un
amusement pour elle dans son état: ils l'en dégoûtèrent et l'en firent détourner
par le médecin, en la persuadant que cela la fatiguait. Sous prétexte que je
n'entendais pas le service, on employait au lieu de moi deux gros manants de
porteurs de chaise autour d'elle: enfin l'on fit si bien, que, quand elle fit
son testament, il y avait huit jours que je n'étais entré dans sa chambre. Il
est vrai qu'après cela j'y entrai comme auparavant, et j'y fus même plus assidu
que personne, car les douleurs de cette pauvre femme me déchiraient; la
constance avec laquelle elle les souffrait me la rendait extrêmement respectable
et chère, et j'ai bien versé, dans sa chambre, des larmes sincères, sans qu'elle
ni personne s'en aperçût.
Nous la perdîmes enfin. Je la vis expirer. Sa
vie avait été celle d'une femme d'esprit et de sens; sa mort fut celle d'un
sage. Je puis dire qu'elle me rendit la religion catholique aimable, par la
sérénité d'âme avec laquelle elle en remplit les devoirs sans négligence et sans
affectation. Elle était naturellement sérieuse. Sur la fin de sa maladie elle
prit une sorte de gaieté trop égale pour être jouée, et qui n'était qu'un
contrepoids donné par la raison même contre la tristesse de son état. Elle ne
garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s'entretenir
paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les
combats de l'agonie, elle fit un gros pet. Bon! dit-elle en se retournant, femme
qui pète n'est pas morte. Ce furent les derniers mots qu'elle prononça.
Elle avait légué un an de leurs gages à ses bas domestiques; mais,
n'étant point couché sur l'état de sa maison, je n'eus rien. Cependant le comte
de la Roque me fit donner trente livres, et me laissa l'habit neuf que j'avais
sur le corps, et que M. Lorenzi voulait m'ôter. Il promit même de chercher à me
placer, et me permit de l'aller voir. J'y fus deux ou trois fois, sans pouvoir
lui parler. J'étais facile à rebuter, je n'y retournai plus. On verra bientôt
que j'eus tort.
Que n'ai-je achevé tout ce que j'avais à dire de mon
séjour chez madame de Vercellis! Mais, bien que mon apparente situation demeurât
la même, je ne sortis pas de sa maison comme j'y étais entré. J'en emportai les
longs souvenirs du crime et l'insupportable poids des remords dont, au bout de
quarante ans, ma conscience est encore chargée, et dont l'amer sentiment, loin
de s'affaiblir, s'irrite à mesure que je vieillis. Qui croirait que la faute
d'un enfant pût avoir des suites aussi cruelles? C'est de ces suites plus que
probables que mon coeur ne saurait se consoler. J'ai peut-être fait périr dans
l'opprobre et dans la misère une fille aimable, honnête, estimable, et qui
sûrement valait beaucoup mieux que moi.
Il est bien difficile que la
dissolution d'un ménage n'entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu'il
ne s'égare bien des choses: cependant, telle était la fidélité des domestiques
et la vigilance de monsieur et madame Lorenzi, que rien ne se trouva de manque
sur l'inventaire. La seule mademoiselle Pontal perdit un petit ruban couleur de
rose et argent déjà vieux. Beaucoup d'autres meilleures choses, étaient à ma
portée; ce ruban seul me tenta, je le volai; et comme je ne le cachais guère, on
me le trouva bientôt. On voulut savoir où je l'avais pris. Je me trouble, je
balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c'est Marion qui me l'a donné.
Marion était une jeune Mauriennoise dont madame de Vercellis avait fait sa
cuisinière quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne,
ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoûts fins. Non seulement Marion
était jolie, mais elle avait une fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans
les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu'on ne
pouvait la voir sans l'aimer; d'ailleurs bonne fille, sage, et d'une fidélité à
toute épreuve. C'est ce qui surprit quand je la nommai. L'on n'avait guère moins
de confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea qu'il importait de vérifier lequel
était le fripon des deux. On la fit venir: l'assemblée était nombreuse, le comte
de la Roque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban: je la charge
effrontément; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait
désarmé les démons, et auquel mon barbare coeur résiste. Elle nie enfin avec
assurance, mais sans emportement, m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi-même,
à ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal; et moi,
avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens en
face qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit
que ces mots: Ah! Rousseau, je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez
bien malheureuse, mais je ne voudrais pas être à votre place. Voilà tout. Elle
continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté, mais sans se
permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à
mon ton décidé, lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d'un côté
une audace aussi diabolique, et de l'autre une aussi angélique douceur. On ne
parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi. Dans le
tracas où l'on était, on ne se donna pas le temps d'approfondir la chose; et le
comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la
conscience du coupable vengerait assez l'innocent. Sa prédiction n'a pas été
vaine; elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir.
J'ignore ce que
devint cette victime de ma calomnie; mais il n'y a pas d'apparence qu'elle ait
après cela trouvé facilement à se bien placer: elle emportait une imputation
cruelle à son honneur de toutes manières. Le vol n'était qu'une bagatelle, mais
enfin c'était un vol, et, qui pis est, employé à séduire un jeune garçon: enfin,
le mensonge et l'obstination ne laissaient rien à espérer de celle en qui tant
de vices étaient réunis. Je ne regarde pas même la misère et l'abandon comme le
plus grand danger auquel je l'ai exposée. Qui sait, à son âge, où le
découragement de l'innocence avilie a pu la porter! Eh! si le remords d'avoir pu
la rendre malheureuse est insupportable, qu'on juge de celui d'avoir pu la
rendre pire que moi!
Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me
bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me
reprocher mon crime comme s'il n'était commis que d'hier. Tant que j'ai vécu
tranquille il m'a moins tourmenté, mais au milieu d'une vie orageuse il m'ôte la
plus douce consolation des innocents persécutés: il me fait bien sentir ce que
je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s'endort durant un
destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité. Cependant je n'ai jamais pu
prendre sur moi de décharger mon coeur de cet aveu dans le sein d'un ami. La
plus étroite intimité ne me l'a jamais fait faire à personne, pas même à madame
de Warens. Tout ce que j'ai pu faire a été d'avouer que j'avais à me reprocher
une action atroce, mais jamais je n'ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est
donc resté jusqu'à ce jour sans allégement sur ma conscience; et je puis dire
que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la
résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions.
J'ai procédé
rondement dans celle que je viens de faire, et l'on ne trouvera sûrement pas que
j'aie ici pallié la noirceur de mon forfait. Mais je ne remplirais pas le but de
ce livre, si je n'exposais en même temps mes dispositions intérieures, et que je
craignisse de m'excuser en ce qui est conforme à la vérité. Jamais la méchanceté
ne fut plus loin de moi dans ce cruel moment; et lorsque je chargeai cette
malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai, que mon amitié pour elle en
fut la cause. Elle était présente à ma pensée; je m'excusai sur le premier objet
qui s'offrit. Je l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire, et de m'avoir
donné le ruban, parce que mon intention était de le lui donner. Quand je la vis
paraître ensuite, mon coeur fut déchiré; mais la présence de tant de monde fut
plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition, je ne craignais que
la honte; mais je la craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que
tout au monde. J'aurais voulu m'enfoncer, m'étouffer dans le centre de la terre:
l'invincible honte l'emporta sur tout, la honte seule fit mon impudence; et plus
je devenais criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendait intrépide. Je ne
voyais que l'horreur d'être reconnu, déclaré publiquement, moi présent, voleur,
menteur, calomniateur. Un trouble universel m'ôtait tout autre sentiment. Si
l'on m'eût laissé revenir à moi-même, j'aurais infailliblement tout déclaré. Si
M. de la Roque m'eût pris à part, qu'il m'eût dit: Ne perdez pas cette pauvre
fille; si vous êtes coupable, avouez-le-moi; je me serais jeté à ses pieds dans
l'instant, j'en suis parfaitement sûr. Mais on ne fit que m'intimider, quand il
fallait me donner du courage. L'âge est encore une attention qu'il est juste de
faire; à peine étais-je sorti de l'enfance, ou plutôt j'y étais encore. Dans la
jeunesse les véritables noirceurs sont plus criminelles encore que dans l'âge
mûr; mais ce qui n'est que faiblesse l'est beaucoup moins, et ma faute au fond
n'était guère autre chose. Aussi son souvenir m'afflige-t-il moins à cause du
mal en lui- même qu'à cause de celui qu'il a dû causer. Il m'a même fait ce bien
de me garantir pour le reste de ma vie de tout acte tendant au crime, par
l'impression terrible qui m'est restée du seul que j'aie jamais commis; et je
crois sentir que mon aversion pour le mensonge me vient en grande partie du
regret d'en avoir pu faire un aussi noir. Si c'est un crime qui puisse être
expié, comme j'ose le croire, il doit l'être par tant de malheurs dont la fin de
ma vie est accablée, par quarante ans de droiture et d'honneur dans des
occasions difficiles; et la pauvre Marion trouve tant de vengeurs en ce monde,
que, quelque grande qu'ait été mon offense envers elle, je crains peu d'en
emporter la coulpe avec moi. Voilà ce que j'avais à dire sur cet article. Qu'il
me soit permis de n'en reparler jamais.
LIVRE TROISIÈME : 1728-1731
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Sorti de chez madame de Vercellis à peu
près comme j'y étais entré, je retournai chez mon ancienne hôtesse, et j'y
restai cinq ou six semaines, durant lesquelles la santé, la jeunesse et
l'oisiveté me rendirent souvent mon tempérament importun. J'étais inquiet,
distrait, rêveur; je pleurais, je soupirais, je désirais un bonheur dont je
n'avais pas d'idée, et dont je sentais la privation. Cet état ne peut se
décrire; et peu d'hommes même le peuvent imaginer, parce que la plupart ont
prévenu cette plénitude de vie, à la fois tourmentante et délicieuse, qui, dans
l'ivresse du désir, donne un avant-goût de la jouissance. Mon sang allumé
remplissait incessamment mon cerveau de filles et de femmes; mais n'en sentant
pas le véritable usage, je les occupais bizarrement en idées à mes fantaisies
sans en savoir rien faire de plus; et ces idées tenaient mes sens dans une
activité très incommode, dont, par bonheur, elles ne m'apprenaient point à me
délivrer. J'aurais donné ma vie pour retrouver un quart d'heure une demoiselle
Goton. Mais ce n'était plus le temps où les jeux de l'enfance allaient là comme
d'eux-mêmes. La honte, compagne de la conscience du mal, était venue avec les
années; elle avait accru ma timidité naturelle au point de la rendre invincible;
et jamais, ni dans ce temps-là ni depuis, je n'ai pu parvenir à faire une
proposition lascive, que celle à qui je la faisais ne m'y ait en quelque sorte
contraint par ses avances, quoique sachant qu'elle n'était pas scrupuleuse, et
presque assuré d'être pris au mot.
Mon agitation crût au point que, ne
pouvant contenter mes désirs, je les attisais par les plus extravagantes
manoeuvres. J'allais chercher des allées sombres, des réduits cachés, où je
pusse m'exposer de loin aux personnes du sexe dans l'état où j'aurais voulu être
auprès d'elles. Ce qu'elles voyaient n'était pas l'objet obscène, je n'y
songeais même pas; c'était l'objet ridicule. Le sot plaisir que j'avais de
l'étaler à leurs yeux ne peut se décrire. Il n'y avait de là plus qu'un pas à
faire pour sentir le traitement désiré, et je ne doute pas que quelque résolue
ne m'en eût, en passant, donné l'amusement, si j'eusse eu l'audace d'attendre.
Cette folie eut une catastrophe à peu près aussi comique, mais un peu moins
plaisante pour moi.
Un jour j'allai m'établir au fond d'une cour dans
laquelle était un puits où les filles de la maison venaient souvent chercher de
l'eau. Dans ce fond il y avait une petite descente qui menait à des caves par
plusieurs communications. Je sondai dans l'obscurité ces allées souterraines, et
les trouvant longues et obscures, je jugeai qu'elles ne finissaient point, et
que, si j'étais vu et surpris, j'y trouverais un refuge assuré. Dans cette
confiance, j'offrais aux filles qui venaient au puits un spectacle plus risible
que séducteur. Les plus sages feignirent de ne rien voir; d'autres se mirent à
rire; d'autres se crurent insultées, et firent du bruit. Je me sauvai dans ma
retraite: j'y fus suivi. J'entendis une voix d'homme sur laquelle je n'avais pas
compté, et qui m'alarma. Je m'enfonçais dans les souterrains, au risque de m'y
perdre: le bruit, les voix, la voix d'homme me suivaient toujours. J'avais
compté sur l'obscurité, je vis de la lumière. Je frémis, je m'enfonçai
davantage. Un mur m'arrêta, et, ne pouvant aller plus loin, il fallut attendre
là ma destinée. En un moment je fus atteint et saisi par un grand homme portant
une grande moustache, un grand chapeau, un grand sabre, escorté de quatre ou
cinq vieilles femmes armées chacune d'un manche à balai, parmi lesquelles
j'aperçus la petite coquine qui m'avait décelé, et qui voulait sans doute me
voir au visage. L'homme au sabre, en me prenant par le bras, me demanda rudement
ce que je faisais là. On conçoit que ma réponse n'était pas prête. Je me remis
cependant; et, m'évertuant dans ce moment critique, je tirai de ma tête un
expédient romanesque qui me réussit. Je lui dis d'un ton suppliant d'avoir pitié
de mon âge et de mon état; que j'étais un jeune étranger de grande naissance,
dont le cerveau s'était dérangé; que je m'étais échappé de la maison paternelle,
parce qu'on voulait m'enfermer; que j'étais perdu s'il me faisait connaître;
mais que s'il voulait bien me laisser aller, je pourrais peut-être un jour
reconnaître cette grâce. Contre toute attente, mon discours et mon air firent
effet: l'homme terrible en fut touché, et après une réprimande assez courte il
me laissa doucement aller, sans me questionner davantage. A l'air dont la jeune
et les vieilles me virent partir, je jugeai que l'homme que j'avais tant craint
m'était fort utile, et qu'avec elles seules je n'en aurais pas été quitte à si
bon marché. Je les entendis murmurer je ne sais quoi dont je ne me souciais
guère; car, pourvu que le sabre et l'homme ne s'en mêlassent pas, j'étais bien
sûr, leste et vigoureux comme j'étais, de me délivrer de leurs tricots et
d'elles.
Quelques jours après, passant dans une rue avec un jeune abbé,
mon voisin, j'allai donner du nez contre l'homme au sabre. Il me reconnut, et,
me contrefaisant d'un ton railleur: "Je suis prince, me dit-il, je suis prince;
et moi je suis un coïon: mais que son altesse n'y revienne pas!" Il n'ajouta
rien de plus, et je m'esquivai en baissant la tête, et le remerciant dans mon
coeur de sa discrétion. J'ai jugé que ces mauvaises vieilles lui avaient fait
honte de sa crédulité. Quoi qu'il en soit, tout Piémontais qu'il était, c'était
un bon homme, et jamais je ne pense à lui sans un mouvement de reconnaissance:
car l'histoire était si plaisante, que, pour le seul désir de faire rire, tout
autre à sa place m'eût déshonoré. Cette aventure, sans avoir les suites que j'en
pouvais craindre, ne laissa pas de me rendre sage pour longtemps.
Mon
séjour chez madame de Vercellis m'avait procuré quelques connaissances, que
j'entretenais dans l'espoir qu'elles pourraient m'être utiles. J'allais voir
quelquefois entre autres un abbé savoyard appelé M. Gaime, précepteur des
enfants du comte de Mellarède. Il était jeune encore et peu répandu, mais plein
de bon sens, de probité, de lumières, et l'un des plus honnêtes hommes que j'aie
connus. Il ne me fut d'aucune ressource pour l'objet qui m'attirait chez lui, il
n'avait pas assez de crédit pour me placer; mais je trouvai près de lui des
avantages plus précieux qui m'ont profité toute ma vie, les leçons de la saine
morale, et les maximes de la droite raison. Dans l'ordre successif de mes goûts
et de mes idées, j'avais toujours été trop haut ou trop bas, Achille ou
Thersite, tantôt héros et tantôt vaurien. M. Gaime prit le soin de me mettre à
ma place, et de me montrer à moi- même sans m'épargner ni me décourager. Il me
parla très honorablement de mon naturel et de mes talents: mais il ajouta qu'il
en voyait naître les obstacles qui m'empêcheraient d'en tirer parti; de sorte
qu'ils devaient, selon lui, bien moins me servir de degrés pour monter à la
fortune que de ressources pour m'en passer. Il me fit un tableau vrai de la vie
humaine, dont je n'avais que de fausses idées; il me montra comment, dans un
destin contraire, l'homme sage peut toujours tendre au bonheur et courir au plus
près du vent pour y parvenir; comment il n'y a point de vrai bonheur sans
sagesse, et comment la sagesse est de tous les états. Il amortit beaucoup mon
admiration pour la grandeur, en me prouvant que ceux qui dominaient les autres
n'étaient ni plus sages ni plus heureux qu'eux. Il me dit une chose qui m'est
souvent revenue à la mémoire: c'est que si chaque homme pouvait lire dans les
coeurs de tous les autres, il y aurait plus de gens qui voudraient descendre que
de ceux qui voudraient monter. Cette réflexion, dont la vérité frappe, et qui
n'a rien d'outré, m'a été d'un grand usage dans le cours de ma vie pour me faire
tenir à ma place paisiblement. Il me donna les premières vraies idées de
l'honnête, que mon génie ampoulé n'avait saisi que dans ses excès. Il me fit
sentir que l'enthousiasme des vertus sublimes était peu d'usage dans la société;
qu'en s'élançant trop haut on était sujet aux chutes; que la continuité des
petits devoirs toujours bien remplis ne demandait pas moins de force que les
actions héroïques; qu'on en tirait meilleur parti pour l'honneur et pour le
bonheur; et qu'il valait infiniment mieux avoir toujours l'estime des hommes,
que quelquefois leur admiration.
Pour établir les devoirs de l'homme il
fallait bien remonter à leur principe. D'ailleurs le pas que je venais de faire,
et dont mon état présent était la suite, nous conduisait à parler de religion.
L'on conçoit déjà que l'honnête M. Gaime est, du moins en grande partie,
l'original du vicaire savoyard. Seulement la prudence l'obligeant à parler avec
plus de réserve, il s'expliqua moins ouvertement sur certains points; mais au
reste ses maximes, ses sentiments, ses avis furent les mêmes, et, jusqu'au
conseil de retourner dans ma patrie, tout fut comme je l'ai rendu depuis au
public. Ainsi, sans m'étendre sur des entretiens dont chacun peut voir la
substance, je dirai que ses leçons, sages, mais d'abord sans effet, furent dans
mon coeur un germe de vertu et de religion qui ne s'y étouffa jamais, et qui
n'attendait pour fructifier que les soins d'une main plus chérie.
Quoique alors ma conversion fût peu solide, je ne laissais pas d'être
ému. Loin de m'ennuyer de ses entretiens, j'y pris goût à cause de leur clarté,
de leur simplicité, et surtout d'un certain intérêt de coeur dont je sentais
qu'ils étaient pleins. J'ai l'âme aimante, et je me suis toujours attaché aux
gens moins à proportion du bien qu'ils m'ont fait que de celui qu'ils m'ont
voulu; et c'est sur quoi mon tact ne se trompe guère. Aussi je m'affectionnais
véritablement à M. Gaime; j'étais pour ainsi dire son second disciple; et cela
me fit pour le moment même l'inestimable bien de me détourner de la pente au
vice où m'entraînait mon oisiveté.
Un jour que je ne pensais à rien
moins, on vint me chercher de la part du comte de la Roque. A force d'y aller et
de ne pouvoir lui parler, je m'étais ennuyé, et je n'y allais plus: je crus
qu'il m'avait oublié, ou qu'il lui était resté de mauvaises impressions de moi.
Je me trompais. Il avait été témoin plus d'une fois du plaisir avec lequel je
remplissais mon devoir auprès de sa tante; il le lui avait même dit, et il m'en
reparla quand moi-même je n'y songeais plus. Il me reçut bien, me dit que, sans
m'amuser de promesses vagues, il avait cherché à me placer; qu'il avait réussi,
qu'il me mettait en chemin de devenir quelque chose, que c'était à moi de faire
le reste; que la maison où il me faisait entrer était puissante et considérée;
que je n'avais pas besoin d'autres protecteurs pour m'avancer; et que quoique
traité d'abord en simple domestique, comme je venais de l'être, je pouvais être
assuré que, si l'on me jugeait par mes sentiments et par ma conduite au-dessus
de cet état, on était disposé à ne m'y pas laisser. La fin de ce discours
démentit cruellement les brillantes espérances que le commencement m'avait
données. Quoi! toujours laquais! me dis-je en moi-même avec un dépit amer que la
confiance effaça bientôt. Je me sentais trop peu fait pour cette place pour
craindre qu'on m'y laissât.
Il me mena chez le comte de Gouvon, premier
écuyer de la reine, et chef de l'illustre maison de Solar. L'air de dignité de
ce respectable vieillard me rendit plus touchante l'affabilité de son accueil.
Il m'interrogea avec intérêt, et je lui répondis avec sincérité. Il dit au comte
de la Roque que j'avais une physionomie agréable, et qui promettait de l'esprit;
qu'il lui paraissait qu'en effet je n'en manquais pas, mais que ce n'était pas
là tout, et qu'il fallait voir le reste: puis, se tournant vers moi: Mon enfant,
me dit-il, presque en toutes choses les commencements sont rudes; les vôtres ne
le seront pourtant pas beaucoup. Soyez sage, et cherchez à plaire ici à tout le
monde; voilà, quant à présent, votre unique emploi: du reste, ayez bon courage;
on veut prendre soin de vous. Tout de suite il passa chez la marquise de Breil,
sa belle-fille, et me présenta à elle, puis à l'abbé de Gouvon, son fils. Ce
début me parut de bon augure. J'en savais assez déjà pour juger qu'on ne fait
pas tant de façons à la réception d'un laquais. En effet, on ne me traita pas
comme tel. J'eus la table de l'office, on ne me donna point d'habit de livrée;
et le comte de Favria, jeune étourdi, m'ayant voulu faire monter derrière son
carrosse, son grand-père défendit que je montasse derrière aucun carrosse, et
que je suivisse personne hors de la maison. Cependant je servais à table, et je
faisais à peu près au dedans le service d'un laquais; mais je le faisais en
quelque façon librement, sans être attaché nommément à personne. Hors quelques
lettres qu'on me dictait, et des images que le comte de Favria me faisait
découper, j'étais presque le maître de tout mon temps dans la journée. Cette
épreuve, dont je ne m'apercevais pas, était assurément très dangereuse: elle
n'était pas même fort humaine; car cette grande oisiveté pouvait me faire
contracter des vices que je n'aurais pas eus sans cela.
Mais c'est ce
qui très heureusement n'arriva point. Les leçons de M. Gaime avaient fait
impression sur mon coeur, et j'y pris tant de goût que je m'échappais
quelquefois pour aller les entendre encore. Je crois que ceux qui me voyaient
sortir ainsi furtivement ne devinaient guère où j'allais. Il ne se peut rien de
plus sensé que les avis qu'il me donna sur ma conduite. Mes commencements furent
admirables; j'étais d'une assiduité, d'une attention, d'un zèle qui charmaient
tout le monde. L'abbé Gaime m'avait sagement averti de modérer cette première
ferveur, de peur qu'elle ne vînt à se relâcher et qu'on n'y prît garde. Votre
début, me dit-il, est la règle de ce qu'on exigera de vous: tâchez de vous
ménager de quoi faire plus dans la suite, mais gardez-vous de faire jamais
moins.
Comme on ne m'avait guère examiné sur mes petits talents, et
qu'on ne me supposait que ceux que m'avait donnés la nature, il ne paraissait
pas, malgré ce que le comte de Gouvon m'avait pu dire, qu'on songeât à tirer
parti de moi. Des affaires vinrent à la traverse, et je fus à peu près oublié.
Le marquis de Breil, fils du comte de Gouvon, était alors ambassadeur à Vienne.
Il survint des mouvements à la cour qui se firent sentir dans la famille, et
l'on y fut quelques semaines dans une agitation qui ne laissait guère le temps
de penser à moi. Cependant jusque-là je m'étais peu relâché. Une chose me fit du
bien et du mal, en m'éloignant de toute dissipation extérieure, mais en me
rendant un peu plus distrait sur mes devoirs.
Mademoiselle de Breil
était une jeune personne à peu près de mon âge, bien faite, assez belle, très
blanche, avec des cheveux très noirs, et, quoique brune, portant sur son visage
cet air de douceur des blondes auquel mon coeur n'a jamais résisté. L'habit de
cour, si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille, dégageait sa
poitrine et ses épaules, et rendait son teint encore plus éblouissant par le
deuil qu'on portait alors. On dira que ce n'est pas à un domestique de
s'apercevoir de ces choses-là. J'avais tort sans doute; mais je m'en apercevais
toutefois, et même je n'étais pas le seul. Le maître d'hôtel et les valets de
chambre en parlaient quelquefois à table avec une grossièreté qui me faisait
cruellement souffrir. La tête ne me tournait pourtant pas au point d'être
amoureux tout de bon. Je ne m'oubliais point; je me tenais à ma place, et mes
désirs mêmes ne s'émancipaient pas. J'aimais à voir mademoiselle de Breil, à lui
entendre dire quelques mots qui marquaient de l'esprit, du sens, de l'honnêteté:
mon ambition, bornée au plaisir de la servir, n'allait point au delà de mes
droits. A table j'étais attentif à chercher l'occasion de les faire valoir. Si
son laquais quittait un moment sa chaise, à l'instant on m'y voyait établi: hors
de là je me tenais vis-à-vis d'elle; je cherchais dans ses yeux ce qu'elle
allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je
point fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire
un seul mot! mais point: j'avais la mortification d'être nul pour elle; elle ne
s'apercevait pas même que j'étais là. Cependant son frère, qui m'adressait
quelquefois la parole à table, m'ayant dit je ne sais quoi de peu obligeant, je
lui fis une réponse si fine et si bien tournée, qu'elle y fit attention, et jeta
les yeux sur moi. Ce coup d'oeil, qui fut court, ne laissa pas de me
transporter. Le lendemain l'occasion se présenta d'en obtenir un second, et j'en
profitai. On donnait ce jour-là un grand dîner, où pour la première fois je vis
avec beaucoup d'étonnement le maître d'hôtel servir l'épée au côté et le chapeau
sur la tête. Par hasard on vint à parler de la devise de la maison de Solar, qui
était sur la tapisserie avec les armoiries, Tel fiert qui ne tue pas. Comme les
Piémontais ne sont pas pour l'ordinaire consommés dans la langue française,
quelqu'un trouva dans cette devise une faute d'orthographe, et dit qu'au mot
fiert il ne fallait point de t.
Le vieux comte de Gouvon allait
répondre; mais ayant jeté les yeux sur moi, il vit que je souriais sans oser
rien dire: il m'ordonna de parler. Alors je dis que je ne croyais pas que le t
fût de trop; que fiert était un vieux mot français qui ne venait pas du mot
ferus, fier, menaçant, mais du verbe ferit, il frappe, il blesse; qu'ainsi la
devise ne me paraissait pas dire, Tel menace, mais Tel frappe qui ne tue pas.
Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de
la vie un pareil étonnement. Mais ce qui me flatta davantage fut de voir
clairement sur le visage de mademoiselle de Breil un air de satisfaction. Cette
personne si dédaigneuse daigna me jeter un second regard qui valait tout au
moins le premier; puis, tournant les yeux vers son grand-papa, elle semblait
attendre avec une sorte d'impatience la louange qu'il me devait, et qu'il me
donna en effet si pleine et entière et d'un air si content, que toute la table
s'empressa de faire chorus. Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards.
Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre
naturel, et vengent le mérite avili des outrages de la fortune. Quelques minutes
après, mademoiselle de Breil, levant derechef les yeux sur moi, me pria d'un ton
de voix aussi timide qu'affable de lui donner à boire. On juge que je ne la fis
pas attendre; mais en approchant je fus saisi d'un tel tremblement, qu'ayant
trop rempli le verre, je répandis une partie de l'eau sur l'assiette et même sur
elle. Son frère me demanda étourdiment pourquoi je tremblais si fort. Cette
question ne servit pas à me rassurer, et mademoiselle de Breil rougit jusqu'au
blanc des yeux.
Ici finit le roman, où l'on remarquera, comme avec
madame Basile et dans toute la suite de ma vie, que je ne suis pas heureux dans
la conclusion de mes amours. Je m'affectionnai inutilement à l'antichambre de
madame de Breil: je n'obtins plus une seule marque d'attention de la part de sa
fille. Elle sortait et entrait sans me regarder, et moi j'osais à peine jeter
les yeux sur elle. J'étais même si bête et si maladroit, qu'un jour qu'elle
avait en passant laissé tomber son gant, au lieu de m'élancer sur ce gant que
j'aurais voulu couvrir de baisers, je n'osai sortir de ma place, et je laissai
ramasser le gant par un gros butor de valet que j'aurais volontiers écrasé. Pour
achever de m'intimider, je m'aperçus que je n'avais pas le bonheur d'agréer à
madame de Breil. Non seulement elle ne m'ordonnait rien, mais elle n'acceptait
jamais mon service; et deux fois, me trouvant dans son antichambre, elle me
demanda d'un ton fort sec si je n'avais rien à faire. Il fallut renoncer à cette
chère antichambre. J'en eus d'abord du regret; mais les distractions vinrent à
la traverse, et bientôt je n'y pensai plus.
J'eus de quoi me consoler du
dédain de madame de Breil par les bontés de son beau- père, qui s'aperçut enfin
que j'étais là. Le soir du dîner dont j'ai parlé, il eut avec moi un entretien
d'une demi-heure, dont il parut content et dont je fus enchanté. Ce bon
vieillard, quoique homme d'esprit, en avait moins que madame de Vercellis; mais
il avait plus d'entrailles, et je réussis mieux auprès de lui. Il me dit de
m'attacher à l'abbé de Gouvon son fils, qui m'avait pris en affection; que cette
affection, si j'en profitais, pouvait m'être utile, et me faire acquérir ce qui
me manquait pour les vues qu'on avait sur moi. Dès le lendemain matin je volai
chez M. l'abbé. Il ne me reçut point en domestique; il me fit asseoir au coin de
son feu, et, m'interrogeant avec la plus grande douceur, il vit bientôt que mon
éducation, commencée sur tant de choses, n'était achevée sur aucune. Trouvant
surtout que j'avais peu de latin, il entreprit de m'en enseigner davantage. Nous
convînmes que je me rendrais chez lui tous les matins, et je commençai dès le
lendemain. Ainsi, par une de ces bizarreries qu'on trouvera souvent dans le
cours de ma vie, en même temps au- dessus et au-dessous de mon état, j'étais
disciple et valet dans la même maison, et dans ma servitude j'avais cependant un
précepteur d'une naissance à ne l'être que des enfants des rois.
M.
l'abbé de Gouvon était un cadet destiné par sa famille à l'épiscopat, et dont
par cette raison on avait poussé les études plus qu'il n'est ordinaire aux
enfants de qualité. On l'avait envoyé à l'université de Sienne, où il avait
resté plusieurs années, et dont il avait rapporté une assez forte dose de
cruscantisme pour être à peu près à Turin ce qu'était jadis à Paris l'abbé de
Dangeau. Le dégoût de la théologie l'avait jeté dans les belles-lettres; ce qui
est très ordinaire en Italie à ceux qui courent la carrière de la prélature. Il
avait bien lu les poètes, il faisait passablement des vers latins et italiens.
En un mot, il avait le goût qu'il fallait pour former le mien, et mettre quelque
choix dans le fatras dont je m'étais farci la tête. Mais, soit que mon babil lui
eût fait quelque illusion sur mon savoir, soit qu'il ne pût supporter l'ennui du
latin élémentaire, il me mit d'abord beaucoup trop haut; et à peine m'eut-il
fait traduire quelques fables de Phèdre, qu'il me jeta dans Virgile, où je
n'entendais presque rien. J'étais destiné, comme on verra dans la suite, à
rapprendre souvent le latin et à ne le savoir jamais. Cependant je travaillais
avec assez de zèle, et monsieur l'abbé me prodiguait ses soins avec une bonté
dont le souvenir m'attendrit encore. Je passais avec lui une partie de la
matinée, tant pour mon instruction que pour son service; non pour celui de sa
personne, car il ne souffrit jamais que je lui en rendisse aucun, mais pour
écrire sous sa dictée et pour copier; et ma fonction de secrétaire me fut plus
utile que celle d'écolier. Non seulement j'appris ainsi l'italien dans sa
pureté, mais je pris du goût pour la littérature et quelque discernement des
bons livres, qui ne s'acquérait pas chez la Tribu, et qui me servit beaucoup
dans la suite quand je me mis à travailler seul.
Ce temps fut celui de
ma vie où, sans projets romanesques, je pouvais le plus raisonnablement me
livrer à l'espoir de parvenir. Monsieur l'abbé, très content de moi, le disait à
tout le monde; et son père m'avait pris dans une affection si singulière, que le
comte de Favria m'apprit qu'il avait parlé de moi au roi. Madame de Breil
elle-même avait quitté pour moi son air méprisant. Enfin je devins une espèce de
favori dans la maison, à la grande jalousie des autres domestiques, qui, me
voyant honoré des instructions du fils de leur maître, sentaient bien que ce
n'était pas pour rester longtemps leur égal.
Autant que j'ai pu juger
des vues qu'on avait sur moi par quelques mots lâchés à la volée, et auxquels je
n'ai réfléchi qu'après coup, il m'a paru que la maison de Solar, voulant courir
la carrière des ambassades, et peut-être s'ouvrir de loin celle du ministère,
aurait été bien aise de se former d'avance un sujet qui eût du mérite et des
talents, et qui, dépendant uniquement d'elle, eût pu dans la suite obtenir sa
confiance et la servir utilement. Ce projet du comte de Gouvon était noble,
judicieux, magnanime, et vraiment digne d'un grand seigneur bienfaisant et
prévoyant: mais outre que je n'en voyais pas alors toute l'étendue, il était
trop sensé pour ma tête, et demandait un trop long assujettissement. Ma folle
ambition ne cherchait la fortune qu'à travers les aventures: et, ne voyant point
de femme à tout cela, cette manière de parvenir me paraissait lente, pénible et
triste; tandis que j'aurais dû la trouver d'autant plus honorable et sûre que
les femmes ne s'en mêlaient pas, l'espèce de mérite qu'elles protègent ne valant
assurément pas celui qu'on me supposait.
Tout allait à merveille.
J'avais obtenu, presque arraché l'estime de tout le monde: les épreuves étaient
finies, et l'on me regardait généralement dans la maison comme un jeune homme de
la plus grande espérance, qui n'était pas à sa place et qu'on s'attendait d'y
voir arriver. Mais ma place n'était pas celle qui m'était assignée par les
hommes, et j'y devais parvenir par des chemins bien différents. Je touche à un
de ces traits caractéristiques qui me sont propres, et qu'il suffit de présenter
au lecteur sans y ajouter de réflexion.
Quoiqu'il y eût à Turin beaucoup
de nouveaux convertis de mon espèce, je ne les aimais pas, et je n'en avais
jamais voulu voir aucun. Mais j'avais vu quelques Genevois qui ne l'étaient pas,
entre autres un M. Mussard, surnommé Tord-Gueule, peintre en miniature, et un
peu mon parent. Ce M. Mussard déterra ma demeure chez le comte de Gouvon, et
vint m'y voir avec un autre Genevois appelé Bâcle, dont j'avais été camarade
durant mon apprentissage. Ce Bâcle était un garçon très amusant, très gai, plein
de saillies bouffonnes que son âge rendait agréables. Me voilà tout d'un coup
engoué de M. Bâcle, mais engoué au point de ne pouvoir le quitter. Il allait
partir bientôt pour s'en retourner à Genève. Quelle perte j'allais faire! J'en
sentis bien toute la grandeur. Pour mettre du moins à profit le temps qui
m'était laissé, je ne le quittais plus: ou plutôt il ne me quittait pas
lui-même, car la tête ne me tourna pas d'abord au point d'aller hors de l'hôtel
passer la journée avec lui sans congé; mais bientôt, voyant qu'il m'obsédait
entièrement, on lui défendit la porte; et je m'échauffai si bien, qu'oubliant
tout, hors mon ami Bâcle, je n'allais ni chez M. l'abbé ni chez M. le comte, et
l'on ne me voyait plus dans la maison. On me fit des réprimandes, que je
n'écoutai pas. On me menaça de me congédier. Cette menace fut ma perte: elle me
fit entrevoir qu'il était possible que Bâcle ne s'en allât pas seul. Dès lors je
ne vis plus d'autre plaisir, d'autre sort, d'autre bonheur que celui de faire un
pareil voyage, et je ne voyais à cela que l'ineffable félicité du voyage, au
bout duquel pour surcroît j'entrevoyais madame de Warens, mais dans un
éloignement immense; car pour retourner à Genève, c'est à quoi je ne pensai
jamais. Les monts, les prés, les bois, les ruisseaux, les villages se
succédaient sans fin et sans cesse avec de nouveaux charmes; ce bienheureux
trajet semblait devoir absorber ma vie entière. Je me rappelais avec délices
combien ce même voyage m'avait paru charmant en venant. Que devait-ce être
lorsqu'à tout l'attrait de l'indépendance se joindrait celui de faire route avec
un camarade de mon âge, de mon goût et de bonne humeur, sans gêne, sans devoir,
sans contrainte, sans obligation d'aller ou rester que comme il nous plairait?
Il fallait être fou pour sacrifier une pareille fortune à des projets d'ambition
d'une exécution lente, difficile, incertaine, et qui, les supposant réalisés un
jour, ne valaient pas dans tout leur éclat un quart d'heure de vrai plaisir et
de liberté dans la jeunesse.
Plein de cette sage fantaisie, je me
conduisis si bien que je vins à bout de me faire chasser, et en vérité ce ne fut
pas sans peine. Un soir, comme je rentrais, le maître d'hôtel me signifia mon
congé de la part de Monsieur le comte. C'était précisément ce que je demandais;
car, sentant malgré moi l'extravagance de ma conduite, j'y ajoutais, pour
m'excuser, l'injustice et l'ingratitude, croyant mettre ainsi les gens dans leur
tort, et me justifier à moi-même un parti pris par nécessité. On me dit de la
part du comte de Favria d'aller lui parler le lendemain matin avant mon départ;
et comme on voyait que, la tête m'ayant tourné, j'étais capable de n'en rien
faire, le maître d'hôtel remit après cette visite à me donner quelque argent
qu'on m'avait destiné, et qu'assurément j'avais fort mal gagné; car, ne voulant
pas me laisser dans l'état de valet, on ne m'avait pas fixé de gages.
Le
comte de Favria, tout jeune et tout étourdi qu'il était, me tint en cette
occasion les discours les plus sensés, et j'oserais presque dire les plus
tendres, tant il m'exposa d'une manière flatteuse et touchante les soins de son
oncle et les intentions de son grand-père. Enfin, après m'avoir mis vivement
devant les yeux tout ce que je sacrifiais pour courir à ma perte, il m'offrit de
faire ma paix, exigeant pour toute condition que je ne visse plus ce petit
malheureux qui m'avait séduit.
Il était si clair qu'il ne disait pas
tout cela de lui-même, que, malgré mon stupide aveuglement, je sentis toute la
bonté de mon vieux maître, et j'en fus touché: mais ce cher voyage était trop
empreint dans mon imagination pour que rien pût en balancer le charme. J'étais
tout à fait hors de sens: je me raffermis, je m'endurcis, je fis le fier, et je
répondis arrogamment que puisqu'on m'avait donné mon congé, je l'avais pris;
qu'il n'était plus temps de s'en dédire, et que, quoi qu'il pût m'arriver en ma
vie, j'étais bien résolu de ne jamais me faire chasser deux fois d'une maison.
Alors ce jeune homme, justement irrité, me donna les noms que je méritais, me
mit hors de sa chambre par les épaules, et me ferma la porte aux talons. Moi je
sortis triomphant, comme si je venais d'emporter la plus grande victoire; et, de
peur d'avoir un second combat à soutenir, j'eus l'indignité de partir sans aller
remercier Monsieur l'abbé de ses bontés.
Pour concevoir jusqu'où mon
délire allait dans ce moment, il faudrait connaître à quel point mon coeur est
sujet à s'échauffer sur les moindres choses, et avec quelle force il se plonge
dans l'imagination de l'objet qui l'attire, quelque vain que soit quelquefois
cet objet. Les plans les plus bizarres, les plus enfantins, les plus fous,
viennent caresser mon idée favorite, et me montrer de la vraisemblance à m'y
livrer. Croirait-on qu'à près de dix- neuf ans on puisse fonder sur une fiole
vide la subsistance du reste de ses jours? Or écoutez.
L'abbé de Gouvon
m'avait fait présent, il y avait quelques semaines, d'une petite fontaine de
Héron fort jolie, et dont j'étais transporté. A force de faire jouer cette
fontaine et de parler de notre voyage, nous pensâmes, le sage Bâcle et moi, que
l'une pourrait bien servir à l'autre, et le prolonger. Qu'y avait-il dans le
monde d'aussi curieux qu'une fontaine de Héron? Ce principe fut le fondement sur
lequel nous bâtîmes l'édifice de notre fortune. Nous devions dans chaque village
assembler les paysans autour de notre fontaine, et là les repas et la bonne
chère devaient nous tomber avec d'autant plus d'abondance que nous étions
persuadés l'un et l'autre que les vivres ne coûtent rien à ceux qui les
recueillent, et que, quand ils n'en gorgent pas les passants, c'est pure
mauvaise volonté de leur part. Nous n'imaginions partout que festins et noces,
comptant que, sans rien débourser que le vent de nos poumons et l'eau de notre
fontaine, elle pouvait nous défrayer en Piémont, en Savoie, en France, et par
tout le monde. Nous faisions des projets de voyage qui ne finissaient point, et
nous dirigions d'abord notre course au nord, plutôt pour le plaisir de passer
les Alpes que pour la nécessité supposée de nous arrêter enfin quelque part. Tel
fut le plan sur lequel je me mis en campagne, abandonnant sans regret mon
protecteur, mon précepteur, mes études, mes espérances et l'attente d'une
fortune presque assurée, pour commencer la vie d'un vrai vagabond. Adieu la
capitale; adieu la cour, l'ambition, la vanité, l'amour, les belles, et toutes
les grandes aventures dont l'espoir m'avait amené l'année précédente. Je pars
avec ma fontaine et mon ami Bâcle, la bourse légèrement garnie, mais le coeur
saturé de joie, et ne songeant qu'à jouir de cette ambulante félicité à laquelle
j'avais tout à coup borné mes brillants projets.
Je fis cet extravagant
voyage presque aussi agréablement toutefois que je m'y étais attendu, mais non
pas tout à fait de la même manière; car bien que notre fontaine amusât quelques
moments dans les cabarets les hôtesses et leurs servantes, il n'en fallait pas
moins payer en sortant. Mais cela ne nous troublait guère, et nous ne songions à
tirer parti tout de bon de cette ressource que quand l'argent viendrait à nous
manquer. Un accident nous en évita la peine; la fontaine se cassa près de
Bramant: et il en était temps, car nous sentions, sans oser nous le dire,
qu'elle commençait à nous ennuyer. Ce malheur nous rendit plus gais
qu'auparavant, et nous rîmes beaucoup de notre étourderie d'avoir oublié que nos
habits et nos souliers s'useraient, ou d'avoir cru les renouveler avec le jeu de
notre fontaine. Nous continuâmes notre voyage aussi allègrement que nous
l'avions commencé, mais filant un peu plus droit vers le terme, où notre bourse
tarissante nous faisait une nécessité d'arriver.
A Chambéri je devins
pensif, non sur la sottise que je venais de faire: jamais homme ne prit sitôt ni
si bien son parti sur le passé, mais sur l'accueil qui m'attendait chez madame
de Warens; car j'envisageais exactement sa maison comme ma maison paternelle. Je
lui avais écrit mon entrée chez le comte de Gouvon; elle savait sur quel pied
j'y étais; et en m'en félicitant, elle m'avait donné des leçons très sages sur
la manière dont je devais correspondre aux bontés qu'on avait pour moi. Elle
regardait ma fortune comme assurée, si je ne la détruisais pas par ma faute.
Qu'allait-elle dire en me voyant arriver? Il ne me vint pas même à l'esprit
qu'elle pût me fermer sa porte: mais je craignais le chagrin que j'allais lui
donner, je craignais ses reproches, plus durs pour moi que la misère. Je résolus
de tout endurer en silence, et de tout faire pour l'apaiser. Je ne voyais plus
dans l'univers qu'elle seule: vivre dans sa disgrâce était une chose qui ne se
pouvait pas.
Ce qui m'inquiétait le plus était mon compagnon de voyage,
dont je ne voulais pas lui donner le surcroît, et dont je craignais de ne
pouvoir me débarrasser aisément. Je préparai cette séparation en vivant assez
froidement avec lui la dernière journée. Le drôle me comprit; il était plus fou
que sot. Je crus qu'il s'affecterait de mon inconstance; j'eus tort, mon ami
Bâcle ne s'affectait de rien. A peine en entrant à Annecy avions-nous mis le
pied dans la ville, qu'il me dit: Te voilà chez toi, m'embrassa, me dit adieu,
fit une pirouette, et disparut. Je n'ai jamais plus entendu parler de lui. Notre
connaissance et notre amitié durèrent en tout environ six semaines; mais les
suites en dureront autant que moi.
Que le coeur me battit en approchant
de la maison de madame de Warens! mes jambes tremblaient sous moi, mes yeux se
couvraient d'un voile; je ne voyais rien, je n'entendais rien, je n'aurais
reconnu personne: je fus contraint de m'arrêter plusieurs fois pour respirer et
reprendre mes sens. Était-ce la crainte de ne pas obtenir les secours dont
j'avais besoin qui me troublait à ce point? A l'âge où j'étais, la peur de
mourir de faim donne-t-elle de pareilles alarmes? Non, non; je le dis avec
autant de vérité que de fierté, jamais en aucun temps de ma vie il n'appartint à
l'intérêt ni à l'indigence de m'épanouir ou de me serrer le coeur. Dans le cours
d'une vie inégale et mémorable par ses vicissitudes, souvent sans asile et sans
pain, j'ai toujours vu du même oeil l'opulence et la misère. Au besoin, j'aurais
pu mendier ou voler comme un autre, mais non pas me troubler pour en être réduit
là. Peu d'hommes ont autant gémi que moi, peu ont autant versé de pleurs dans
leur vie; mais jamais la pauvreté ni la crainte d'y tomber ne m'ont fait pousser
un soupir ni répandre une larme. Mon âme, à l'épreuve de la fortune, n'a connu
de vrais biens ni de vrais maux que ceux qui ne dépendent pas d'elle; et c'est
quand rien ne m'a manqué pour le nécessaire que je me suis senti le plus
malheureux des mortels.
A peine parus-je aux yeux de madame de Warens
que son air me rassura. Je tressaillis au premier son de sa voix; je me
précipite à ses pieds, et dans les transports de la plus vive joie je colle ma
bouche sur sa main. Pour elle, j'ignore si elle avait su de mes nouvelles; mais
je vis peu de surprise sur son visage, et je n'y vis aucun chagrin. Pauvre
petit, me dit-elle d'un ton caressant, te revoilà donc? Je savais bien que tu
étais trop jeune pour ce voyage; je suis bien aise au moins qu'il n'ait pas
aussi mal tourné que j'avais craint. Ensuite elle me fit conter mon histoire,
qui ne fut pas longue, et que je lui fis très fidèlement, en supprimant
cependant quelques articles, mais au reste sans m'épargner ni m'excuser.
Il fut question de mon gîte. Elle consulta sa femme de chambre. Je
n'osais respirer durant cette délibération; mais quand j'entendis que je
coucherais dans la maison, j'eus peine à me contenir, et je vis porter mon petit
paquet dans la chambre qui m'était destinée, à peu près comme Saint-Preux vit
remiser sa chaise chez madame de Wolmar. J'eus pour surcroît le plaisir
d'apprendre que cette faveur ne serait pas passagère; et dans un moment où l'on
me croyait attentif à tout autre chose, j'entendis qu'elle disait: On dira ce
qu'on voudra; mais puisque la Providence me le renvoie, je suis déterminée à ne
pas l'abandonner.
Me voilà donc enfin établi chez elle. Cet
établissement ne fut pourtant pas encore celui dont je date les jours heureux de
ma vie, mais il servit à le préparer. Quoique cette sensibilité de coeur, qui
nous fait vraiment jouir de nous, soit l'ouvrage de la nature, et peut-être un
produit de l'organisation, elle a besoin de situations qui la développent. Sans
ces causes occasionnelles, un homme né très sensible ne sentirait rien, et
mourrait sans avoir connu son être. Tel à peu près j'avais été jusqu'alors, et
tel j'aurais toujours été peut- être, si je n'avais jamais connu madame de
Warens, ou si, même l'ayant connue, je n'avais pas vécu assez longtemps auprès
d'elle pour contracter la douce habitude des sentiments affectueux qu'elle
m'inspira. J'oserai le dire, qui ne sent que l'amour ne sent pas ce qu'il y a de
plus doux dans la vie. Je connais un autre sentiment, moins impétueux peut-être,
mais plus délicieux mille fois, qui quelquefois est joint à l'amour, et qui
souvent en est séparé. Ce sentiment n'est pas non plus l'amitié seule; il est
plus voluptueux, plus tendre: je n'imagine pas qu'il puisse agir pour quelqu'un
du même sexe; du moins je fus ami si jamais homme le fut, et je ne l'éprouvai
jamais près d'aucun de mes amis. Ceci n'est pas clair, mais il le deviendra dans
la suite; les sentiments ne se décrivent bien que par leurs effets.
Elle
habitait une vieille maison, mais assez grande pour avoir une belle pièce de
réserve, dont elle fit sa chambre de parade, et qui fut celle où l'on me logea.
Cette chambre était sur le passage dont j'ai parlé, où se fit notre première
entrevue; et au delà du ruisseau et des jardins on découvrait la campagne. Cet
aspect n'était pas pour le jeune habitant une chose indifférente. C'était depuis
Bossey la première fois que j'avais du vert devant mes fenêtres. Toujours masqué
par des murs, je n'avais eu sous les yeux que des toits ou le gris des rues.
Combien cette nouveauté me fut sensible et douce! elle augmenta beaucoup mes
dispositions à l'attendrissement. Je faisais de ce charmant paysage encore un
des bienfaits de ma chère patronne: il me semblait qu'elle l'avait mis là tout
exprès pour moi; je m'y plaçais paisiblement auprès d'elle; je la voyais partout
entre les fleurs et la verdure; ses charmes et ceux du printemps se confondaient
à mes yeux. Mon coeur, jusqu'alors comprimé, se trouvait plus au large dans cet
espace, et mes soupirs s'exhalaient plus librement parmi ces vergers.
On
ne trouvait pas chez madame de Warens la magnificence que j'avais vue à Turin;
mais on y trouvait la propreté, la décence, et une abondance patriarcale avec
laquelle le faste ne s'allie jamais. Elle avait peu de vaisselle d'argent, point
de porcelaine, point de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave de vins
étrangers; mais l'une et l'autre étaient bien garnies au service de tout le
monde, et dans des tasses de faïence elle donnait d'excellent café. Quiconque la
venait voir était invité à dîner avec elle ou chez elle; et jamais ouvrier,
messager ou passant ne sortait sans manger ou boire. Son domestique était
composé d'une femme de chambre fribourgeoise assez jolie, appelée Merceret, d'un
valet de son pays appelé Claude Anet, dont il sera question dans la suite, d'une
cuisinière, et de deux porteurs de louage quand elle allait en visite, ce
qu'elle faisait rarement. Voilà bien des choses pour deux mille livres de rente;
cependant son petit revenu bien ménagé eut pu suffire à tout cela dans un pays
où la terre est très bonne et l'argent très rare. Malheureusement l'économie ne
fut jamais sa vertu favorite: elle s'endettait, elle payait; l'argent faisait la
navette, et tout allait.
La manière dont son ménage était monté était
précisément celle que j'aurais choisie: on peut croire que j'en profitais avec
plaisir. Ce qui m'en plaisait moins était qu'il fallait rester très longtemps à
table. Elle supportait avec peine la première odeur du potage et des mets; cette
odeur la faisait presque tomber en défaillance, et ce dégoût durait longtemps.
Elle se remettait peu à peu, causait, et ne mangeait point. Ce n'était qu'au
bout d'une demi-heure qu'elle essayait le premier morceau. J'aurais dîné trois
fois dans cet intervalle; mon repas était fait longtemps avant qu'elle eût
commencé le sien. Je recommençais de compagnie; aussi je mangeais pour deux, et
ne m'en trouvais pas plus mal. Enfin je me livrais d'autant plus au doux
sentiment du bien-être que j'éprouvais auprès d'elle, que ce bien-être dont je
jouissais n'était mêlé d'aucune inquiétude sur les moyens de le soutenir.
N'étant point encore dans l'étroite confidence de ses affaires, je les supposais
en état d'aller toujours sur le même pied. J'ai retrouvé les mêmes agréments
dans sa maison par la suite; mais, plus instruit de sa situation réelle, et
voyant qu'ils anticipaient sur ses rentes, je ne les ai plus goûtés si
tranquillement. La prévoyance a toujours gâté chez moi la jouissance. J'ai vu
l'avenir à pure perte; je n'ai jamais pu l'éviter.
Dès le premier jour,
la familiarité la plus douce s'établit entre nous au même degré où elle a
continué tout le reste de sa vie. Petit fut mon nom; Maman fut le sien; et
toujours nous demeurâmes Petit et Maman, même quand le nombre des années en eut
presque effacé la différence entre nous. Je trouve que ces deux noms rendent à
merveille l'idée de notre ton, la simplicité de nos manières, et surtout la
relation de nos coeurs. Elle fut pour moi la plus tendre des mères, qui jamais
ne chercha son plaisir, mais toujours mon bien; et si les sens entrèrent dans
mon attachement pour elle, ce n'était pas pour en changer la nature mais pour le
rendre seulement plus exquis, pour m'enivrer du charme d'avoir une maman jeune
et jolie qu'il m'était délicieux de caresser: je dis caresser au pied de la
lettre, car jamais elle n'imagina de m'épargner les baisers ni les plus tendres
caresses maternelles, et jamais il n'entra dans mon coeur d'en abuser. On dira
que nous avons pourtant eu à la fin des relations d'une autre espèce; j'en
conviens, mais il faut attendre; je ne puis tout dire à la fois.
Le coup
d'oeil de notre première entrevue fut le seul moment vraiment passionné qu'elle
m'ait jamais fait sentir; encore ce moment fut-il l'ouvrage de la surprise. Mes
regards indiscrets n'allaient jamais fureter sous son mouchoir, quoiqu'un
embonpoint mal caché dans cette place eût bien pu les y attirer. Je n'avais ni
transports ni désirs auprès d'elle; j'étais dans un calme ravissant, jouissant
sans savoir de quoi. J'aurais ainsi passé ma vie et l'éternité même sans
m'ennuyer un instant. Elle est la seule personne avec qui je n'ai jamais senti
cette sécheresse de conversation qui me fait un supplice du devoir de la
soutenir. Nos tête-à-tête étaient moins des entretiens qu'un babil intarissable,
qui pour finir avait besoin d'être interrompu. Loin de me faire une loi de
parler, il fallait plutôt m'en faire une de me taire. A force de méditer ses
projets, elle tombait souvent dans la rêverie. Eh bien! je la laissais rêver; je
me taisais, je la contemplais, et j'étais le plus heureux des hommes. J'avais
encore un tic fort singulier. Sans prétendre aux faveurs du tête-à-tête, je le
recherchais sans cesse, et j'en jouissais avec une passion qui dégénérait en
fureur quand des importuns venaient le troubler. Sitôt que quelqu'un arrivait,
homme ou femme, il n'importait pas, je sortais en murmurant, ne pouvant souffrir
de rester en tiers auprès d'elle. J'allais compter les minutes dans son
antichambre, maudissant mille fois ces éternels visiteurs, et ne pouvant
concevoir ce qu'ils avaient tant à dire, parce que j'avais à dire encore plus.
Je ne sentais toute la force de mon attachement pour elle que quand je
ne la voyais pas. Quand je la voyais, je n'étais que content; mais mon
inquiétude en son absence allait au point d'être douloureuse. Le besoin de vivre
avec elle me donnait des élans d'attendrissement, qui souvent allaient jusqu'aux
larmes. Je me souviendrai toujours qu'un jour de grande fête, tandis qu'elle
était à vêpres, j'allai me promener hors de la ville, le coeur plein de son
image et du désir ardent de passer mes jours auprès d'elle. J'avais assez de
sens pour voir que quant à présent cela n'était pas possible, et qu'un bonheur
que je goûtais si bien serait court. Cela donnait à ma rêverie une tristesse qui
n'avait pourtant rien de sombre, et qu'un espoir flatteur tempérait. Le son des
cloches, qui m'a toujours singulièrement affecté, le chant des oiseaux, la
beauté du jour, la douceur du paysage, les maisons éparses et champêtres dans
lesquelles je plaçais en idée notre commune demeure; tout cela me frappait
tellement d'une impression vive, tendre, triste et touchante, que je me vis
comme en extase transporté dans cet heureux temps et dans cet heureux séjour où
mon coeur, possédant toute la félicité qui pouvait lui plaire, la goûtait dans
des ravissements inexprimables, sans songer même à la volupté des sens. Je ne me
souviens pas de m'être élancé jamais dans l'avenir avec plus de force et
d'illusion que je fis alors; et ce qui m'a frappé le plus dans le souvenir de
cette rêverie, quand elle s'est réalisée, c'est d'avoir retrouvé des objets tels
exactement que je les avais imaginés. Si jamais rêve d'un homme éveillé eut
l'air d'une vision prophétique, ce fut assurément celui-là. Je n'ai été déçu que
dans sa durée imaginaire; car les jours, et les ans, et la vie entière, s'y
passaient dans une inaltérable tranquillité; au lieu qu'en effet tout cela n'a
duré qu'un moment. Hélas! mon plus constant bonheur fut en songe: son
accomplissement fut presque à l'instant suivi du réveil.
Je ne finirais
pas si j'entrais dans le détail de toutes les folies que le souvenir de cette
chère maman me faisait faire quand je n'étais plus sous ses yeux. Combien de
fois j'ai baisé mon lit en songeant qu'elle y avait couché; mes rideaux, tous
les meubles de ma chambre, en songeant qu'ils étaient à elle, que sa belle main
les avait touchés; le plancher même, sur lequel je me prosternais en songeant
qu'elle y avait marché! Quelquefois même en sa présence il m'échappait des
extravagances que le plus violent amour seul semblait pouvoir inspirer. Un jour
à table, au moment qu'elle avait mis un morceau dans sa bouche, je m'écrie que
j'y vois un cheveu: elle rejette le morceau sur son assiette; je m'en saisis
avidement et l'avale. En un mot, de moi à l'amant le plus passionné il n'y avait
qu'une différence unique, mais essentielle, et qui rend mon état presque
inconcevable à la raison.
J'étais revenu d'Italie non tout à fait comme
j'y étais allé, mais comme peut-être jamais à mon âge on n'en est revenu. J'en
avais rapporté non ma virginité, mais mon pucelage. J'avais senti le progrès des
ans; mon tempérament inquiet s'était enfin déclaré, et sa première éruption,
très involontaire, m'avait donné sur ma santé des alarmes qui peignent mieux que
toute autre chose l'innocence dans laquelle j'avais vécu jusqu'alors. Bientôt
rassuré, j'appris ce dangereux supplément, qui trompe la nature, et sauve aux
jeunes gens de mon humeur beaucoup de désordres au prix de leur santé, de leur
vigueur, et quelquefois de leur vie. Ce vice, que la honte et la timidité
trouvent si commode, a de plus un grand attrait pour les imaginations vives:
c'est de disposer, pour ainsi dire, à leur gré, de tout le sexe, et de faire
servir à leurs plaisirs la beauté qui les tente, sans avoir besoin d'obtenir son
aveu. Séduit par ce funeste avantage, je travaillais à détruire la bonne
constitution qu'avait rétablie en moi la nature, et à qui j'avais donné le temps
de se bien former. Qu'on ajoute à cette disposition le local de ma situation
présente, logé chez une jolie femme, caressant son image au fond de mon coeur,
la voyant sans cesse dans la journée, le soir entouré d'objets qui me la
rappellent, couché dans un lit où je sais qu'elle a couché. Que de stimulants!
tel lecteur qui se les représente me regarde déjà comme à demi mort. Tout au
contraire, ce qui devait me perdre fut précisément ce qui me sauva, du moins
pour un temps. Enivré du charme de vivre auprès d'elle, du désir ardent d'y
passer mes jours, absente ou présente, je voyais toujours en elle une tendre
mère, une soeur chérie, une délicieuse amie, et rien de plus. Je la voyais
toujours ainsi, toujours la même, et ne voyais jamais qu'elle. Son image,
toujours présente à mon coeur, n'y laissait place à nulle autre; elle était pour
moi la seule femme qui fût au monde; et l'extrême douceur des sentiments qu'elle
m'inspirait, ne laissant pas à mes sens le temps de s'éveiller pour d'autres, me
garantissait d'elle et de tout son sexe. En un mot, j'étais sage, parce que je
l'aimais. Sur ces effets, que je rends mal, dise qui pourra de quelle espèce
était mon attachement pour elle. Pour moi, tout ce que j'en puis dire est que
s'il paraît déjà fort extraordinaire, dans la suite il le paraîtra beaucoup
plus.
Je passais mon temps le plus agréablement du monde, occupé des
choses qui me plaisaient le moins. C'étaient des projets à rédiger, des mémoires
à mettre au net, des recettes à transcrire; c'étaient des herbes à trier, des
drogues à piler, des alambics à gouverner. Tout à travers tout cela venaient des
foules de passants, de mendiants, de visites de toute espèce. Il fallait
entretenir tout à la fois un soldat, un apothicaire, un chanoine, une belle
dame, un frère lai. Je pestais, je grommelais, je jurais, je donnais au diable
toute cette maudite cohue. Pour elle, qui prenait tout en gaieté, mes fureurs la
faisaient rire aux larmes; et ce qui la faisait rire encore plus était de me
voir d'autant plus furieux que je ne pouvais moi-même m'empêcher de rire. Ces
petits intervalles où j'avais le plaisir de grogner étaient charmants; et s'il
survenait un nouvel importun durant la querelle, elle en savait encore tirer
parti pour l'amusement en prolongeant malicieusement la visite, et me jetant des
coups d'oeil pour lesquels je l'aurais volontiers battue. Elle avait peine à
s'abstenir d'éclater en me voyant, contraint et retenu par la bienséance, lui
faire des yeux de possédé, tandis qu'au fond de mon coeur, et même en dépit de
moi, je trouvais tout cela très comique.
Tout cela, sans me plaire en
soi, m'amusait pourtant, parce qu'il faisait partie d'une manière d'être qui
m'était charmante. Rien de ce qui se faisait autour de moi, rien de tout ce
qu'on me faisait faire n'était selon mon goût, mais tout était selon mon coeur.
Je crois que je serais parvenu à aimer la médecine, si mon dégoût pour elle
n'eût fourni des scènes folâtres qui nous égayaient sans cesse: c'est peut-être
la première fois que cet art a produit un pareil effet. Je prétendais connaître
à l'odeur un livre de médecine; et, ce qu'il y a de plaisant, est que je m'y
trompais rarement. Elle me faisait goûter des plus détestables drogues. J'avais
beau fuir ou vouloir me défendre; malgré ma résistance et mes horribles
grimaces, malgré moi et mes dents, quand je voyais ces jolis doigts barbouillés
s'approcher de ma bouche, il fallait finir par l'ouvrir et sucer. Quand tout son
petit ménage était rassemblé dans la même chambre, à nous entendre courir et
crier au milieu des éclats de rire, on eût cru qu'on y jouait quelque farce, et
non pas qu'on y faisait de l'opiat ou de l'élixir.
Mon temps ne se
passait pourtant pas tout entier à ces polissonneries. J'avais trouvé quelques
livres dans la chambre que j'occupais: le Spectateur, Puffendorf, Saint-
Évremond, la Henriade.
Quoique je n'eusse plus mon ancienne fureur de
lecture, par désoeuvrement je lisais un peu de tout cela. Le Spectateur surtout
me plut beaucoup et me fit du bien. M. l'abbé de Gouvon m'avait appris à lire
moins avidement et avec plus de réflexion; la lecture me profitait mieux. Je
m'accoutumais à réfléchir sur l'élocution, sur les constructions élégantes; je
m'exerçais à discerner le français pur de mes idiomes provinciaux. Par exemple,
je fus corrigé d'une faute d'orthographe, que je faisais avec tous nos Genevois,
par ces deux vers de la Henriade :
Soit qu'un ancien
respect pour le sang de leurs maîtres
Parlât encore pour lui dans le coeur
de ces traîtres.
Ce mot parlât qui me frappa, m'apprit qu'il fallait un
t à la troisième personne du subjonctif, au lieu qu'auparavant je l'écrivais et
prononçais parla comme le présent de l'indicatif.
Quelquefois je causais
avec maman de mes lectures, quelquefois je lisais auprès d'elle: j'y prenais
grand plaisir; je m'exerçais à bien lire, et cela me fut utile aussi. J'ai dit
qu'elle avait l'esprit orné. Il était alors dans toute sa fleur. Plusieurs gens
de lettres s'étaient empressés à lui plaire, et lui avaient appris à juger des
ouvrages d'esprit. Elle avait, si je puis parler ainsi, le goût un peu
protestant; elle ne parlait que de Bayle, et faisait grand cas de
Saint-Évremond, qui depuis longtemps était mort en France. Mais cela n'empêchait
pas qu'elle connût la bonne littérature, et qu'elle n'en parlât fort bien. Elle
avait été élevée dans des sociétés choisies; et, venue en Savoie encore jeune,
elle avait perdu dans le commerce charmant de la noblesse du pays ce ton maniéré
du pays de Vaud, où les femmes prennent le bel esprit pour l'esprit du monde, et
ne savent parler que par épigrammes.
Quoiqu'elle n'eût vu la cour qu'en
passant, elle y avait jeté un coup d'oeil rapide qui lui avait suffi pour la
connaître. Elle s'y conserva toujours des amis, et, malgré de secrètes
jalousies, malgré les murmures qu'excitaient sa conduite et ses dettes, elle n'a
jamais perdu sa pension. Elle avait l'expérience du monde, et l'esprit de
réflexion qui fait tirer parti de cette expérience. C'était le sujet favori de
ses conversations, et c'était précisément, vu mes idées chimériques, la sorte
d'instruction dont j'avais le plus grand besoin. Nous lisions ensemble la
Bruyère: il lui plaisait plus que la Rochefoucauld, livre triste et désolant,
principalement dans la jeunesse, où l'on n'aime pas à voir l'homme comme il est.
Quand elle moralisait, elle se perdait quelquefois un peu dans les espaces;
mais, en lui baisant de temps en temps la bouche ou les mains, je prenais
patience, et ses longueurs ne m'ennuyaient pas.
Cette vie était trop
douce pour pouvoir durer. Je le sentais, et l'inquiétude de la voir finir était
la seule chose qui en troublait la jouissance. Tout en folâtrant, maman
m'étudiait, m'observait, m'interrogeait, et bâtissait pour ma fortune force
projets dont je me serais bien passé. Heureusement que ce n'était pas le tout de
connaître mes penchants, mes goûts, mes petits talents; il fallait trouver ou
faire naître les occasions d'en tirer parti, et tout cela n'était pas l'affaire
d'un jour. Les préjugés même qu'avait conçus la pauvre femme en faveur de mon
mérite reculaient les moments de le mettre en oeuvre, en la rendant plus
difficile sur le choix des moyens. Enfin tout allait au gré de mes désirs, grâce
à la bonne opinion qu'elle avait de moi: mais il en fallut rabattre, et dès lors
adieu la tranquillité. Un de ses parents, appelé M. d'Aubonne, la vint voir.
C'était un homme de beaucoup d'esprit, intrigant, génie à projets comme elle,
mais qui ne s'y ruinait pas, une espèce d'aventurier. Il venait de proposer au
cardinal de Fleury un plan de loterie très composée, qui n'avait pas été goûté.
Il allait le proposer à la cour de Turin, où il fut adopté et mis en exécution.
Il s'arrêta quelque temps à Annecy, et y devint amoureux de madame l'intendante,
qui était une personne fort aimable, fort de mon goût, et la seule que je visse
avec plaisir chez maman. M. d'Aubonne me vit; sa parente lui parla de moi; il se
chargea de m'examiner, de voir à quoi j'étais propre, et, s'il me trouvait de
l'étoffe, de chercher à me placer.
Madame de Warens m'envoya chez lui
deux ou trois matins de suite, sous prétexte de quelque commission, et sans me
prévenir de rien. Il s'y prit très bien pour me faire jaser, se familiarisa avec
moi, me mit à mon aise autant qu'il était possible, me parla de niaiseries et de
toutes sortes de sujets, le tout sans paraître m'observer, sans la moindre
affectation, et comme si, se plaisant avec moi, il eût voulu converser sans
gêne. J'étais enchanté de lui. Le résultat de ses observations fut que, malgré
ce que promettaient mon extérieur et ma physionomie animée, j'étais, sinon tout
à fait inepte, au moins un garçon de peu d'esprit, sans idées, presque sans
acquis, très borné en un mot à tous égards, et que l'honneur de devenir quelque
jour curé de village était la plus haute fortune à laquelle je dusse aspirer.
Tel fut le compte qu'il rendit de moi à madame de Warens. Ce fut la seconde ou
troisième fois que je fus ainsi jugé: ce ne fut pas la dernière, et l'arrêt de
M. Masseron a souvent été confirmé.
La cause de ces jugements tient trop
à mon caractère pour n'avoir pas ici besoin d'explication; car en conscience on
sent bien que je ne puis sincèrement y souscrire, et qu'avec toute
l'impartialité possible, quoi qu'aient pu dire messieurs Masseron, d'Aubonne et
beaucoup d'autres, je ne les saurais prendre au mot.
Deux choses presque
inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la manière: un
tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à
naître, embarrassées, et qui ne se présentent jamais qu'après coup. On dirait
que mon coeur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu. Le sentiment,
plus prompt que l'éclair, vient remplir mon âme; mais, au lieu de m'éclairer, il
me brûle et m'éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais
stupide; il faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu'il y a d'étonnant
est que j'ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la finesse même,
pourvu qu'on m'attende: je fais d'excellents impromptus à loisir, mais sur le
temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une assez jolie
conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs.
Quand je lus le trait d'un duc de Savoie qui se retourna, faisant route, pour
crier: A votre gorge, marchand de Paris, je dis: Me voilà.
Cette lenteur
de penser jointe à cette vivacité de sentir, je ne l'ai pas seulement dans la
conversation, je l'ai même seul et quand je travaille. Mes idées s'arrangent
dans ma tête avec la plus incroyable difficulté: elles y circulent sourdement,
elles y fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations;
et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement, je ne saurais
écrire un seul mot; il faut que j'attende. Insensiblement ce grand mouvement
s'apaise, ce chaos se débrouille, chaque chose vient se mettre à sa place, mais
lentement, et après une longue et confuse agitation. N'avez- vous point vu
quelquefois l'opéra en Italie? Dans les changements de scène, il règne sur ces
grands théâtres un désordre désagréable et qui dure assez longtemps; toutes les
décorations sont entremêlées, on voit de toutes parts un tiraillement qui fait
peine, on croit que tout va renverser; cependant peu à peu tout s'arrange, rien
ne manque, et l'on est tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un
spectacle ravissant. Cette manoeuvre est à peu près celle qui se fait dans mon
cerveau quand je veux écrire. Si j'avais su premièrement attendre, et puis
rendre dans leur beauté les choses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'auteurs
m'auraient surpassé.
De là vient l'extrême difficulté que je trouve à
écrire. Mes manuscrits raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent
la peine qu'ils m'ont coûtée. Il n'y en a pas un qu'il ne m'ait fallu transcrire
quatre ou cinq fois avant de le donner à la presse. Je n'ai jamais pu rien faire
la plume à la main vis-à-vis d'une table et de mon papier; c'est à la promenade,
au milieu des rochers et des bois; c'est la nuit dans mon lit et durant mes
insomnies que j'écris dans mon cerveau: l'on peut juger avec quelle lenteur,
surtout pour un homme absolument dépourvu de mémoire verbale, et qui de la vie
n'a pu retenir six vers par coeur. Il y a telle de mes périodes que j'ai tournée
et retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu'elle fût en état d'être
mise sur le papier. De là vient encore que je réussis mieux aux ouvrages qui
demandent du travail qu'à ceux qui veulent être faits avec une certaine
légèreté, comme les lettres; genre dont je n'ai jamais pu prendre le ton, et
dont l'occupation me met au supplice. Je n'écris point de lettres sur les
moindres sujets qui ne me coûtent des heures de fatigue, ou, si je veux écrire
de suite ce qui me vient, je ne sais ni commencer ni finir; ma lettre est un
long et confus verbiage; à peine m'entend- on quand on la lit.
Non
seulement les idées me coûtent à rendre, elles me coûtent même à recevoir. J'ai
étudié les hommes, et je me crois assez bon observateur: cependant je ne sais
rien voir de ce que je vois; je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je
n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs. De tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on
fait, de tout ce qui se passe en ma présence, je ne sens rien, je ne pénètre
rien. Le signe extérieur est tout ce qui me frappe. Mais ensuite tout cela me
revient, je me rappelle le lieu, le temps, le ton, le regard, le geste, la
circonstance; rien ne m'échappe. Alors, sur ce qu'on a fait ou dit, je trouve ce
qu'on a pensé; et il est rare que je me trompe.
Si peu maître de mon
esprit seul avec moi-même, qu'on juge de ce que je dois être dans la
conversation, où, pour parler à propos, il faut penser à la fois et sur-le-champ
à mille choses. La seule idée de tant de convenances, dont je suis sûr d'oublier
au moins quelqu'une, suffit pour m'intimider. Je ne comprends pas même comment
on ose parler dans un cercle; car à chaque mot il faudrait passer en revue tous
les gens qui sont là; il faudrait connaître tous leurs caractères, savoir leurs
histoires, pour être sûr de ne rien dire qui puisse offenser quelqu'un.
Là-dessus, ceux qui vivent dans le monde ont un grand avantage: sachant mieux ce
qu'il faut taire, ils sont plus sûrs de ce qu'ils disent; encore leur
échappe-t-il souvent des balourdises. Qu'on juge de celui qui tombe là des nues:
il lui est presque impossible de parler une minute impunément. Dans le
tête-à-tête il y a un autre inconvénient que je trouve pire, la nécessité de
parler toujours: quand on vous parle, il faut répondre; et si l'on ne dit mot,
il faut relever la conversation. Cette insupportable contrainte m'eût seule
dégoûté de la société. Je ne trouve point de gêne plus terrible que l'obligation
de parler sur-le-champ et toujours. Je ne sais si ceci tient à ma mortelle
aversion pour tout assujettissement; mais c'est assez qu'il faille absolument
que je parle, pour que je dise une sottise infailliblement.
Ce qu'il y a
de plus fatal est qu'au lieu de savoir me taire quand je n'ai rien à dire, c'est
alors que, pour payer plus tôt ma dette, j'ai la fureur de vouloir parler. Je me
hâte de balbutier promptement des paroles sans idées, trop heureux quand elles
ne signifient rien du tout. En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque
rarement de la montrer. Entre mille exemples que j'en pourrais citer, j'en
prends un qui n'est pas de ma jeunesse, mais d'un temps où, ayant vécu plusieurs
années dans le monde, j'en aurais pris l'aisance et le ton, si la chose eût été
possible. J'étais un soir entre deux grandes dames et un homme qu'on peut
nommer; c'était M. le duc de Gontaut. Il n'y avait personne autre dans la
chambre, et je m'efforçais de fournir quelques mots, Dieu sait quels! à une
conversation entre quatre personnes, dont trois n'avaient assurément pas besoin
de mon supplément. La maîtresse de la maison se fit apporter un opiate dont elle
prenait tous les jours deux fois pour son estomac. L'autre dame, lui voyant
faire la grimace, dit en riant: Est-ce de l'opiate de M. Tronchin? Je ne crois
pas, répondit sur le même ton la première. Je crois qu'elle ne vaut guère mieux,
ajouta galamment le spirituel Rousseau. Tout le monde resta interdit; il
n'échappa ni le moindre mot ni le moindre sourire, et l'instant d'après la
conversation prit un autre tour. Vis-à-vis d'une autre la balourdise eût pu
n'être que plaisante; mais adressée à une femme trop aimable pour n'avoir pas un
peu fait parler d'elle, et qu'assurément je n'avais pas dessein d'offenser, elle
était terrible; et je crois que les deux témoins, homme et femme, eurent bien de
la peine à s'empêcher d'éclater. Voilà de ces traits d'esprit qui m'échappent
pour vouloir parler sans avoir rien à dire. J'oublierai difficilement celui-là;
car, outre qu'il est par lui-même très mémorable, j'ai dans la tête qu'il a eu
des suites qui ne me le rappellent que trop souvent.
Je crois que voilà
de quoi faire assez comprendre comment, n'étant pas un sot, j'ai cependant
souvent passé pour l'être, même chez des gens en état de bien juger: d'autant
plus malheureux que ma physionomie et mes yeux promettent davantage, et que
cette attente frustrée rend plus choquante aux autres ma stupidité. Ce détail,
qu'une occasion particulière a fait naître, n'est pas inutile à ce qui doit
suivre. Il contient la clef de bien des choses extraordinaires qu'on m'a vu
faire, et qu'on attribue à une humeur sauvage que je n'ai point. J'aimerais la
société comme un autre, si je n'étais sûr de m'y montrer non seulement à mon
désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j'ai pris d'écrire et
de me cacher est précisément celui qui me convenait. Moi présent, on n'aurait
jamais su ce que je valais, on ne l'aurait pas soupçonné même; et c'est ce qui
est arrivé à madame Dupin, quoique femme d'esprit, et quoique j'aie vécu dans sa
maison plusieurs années, elle me l'a dit bien des fois elle-même depuis ce
temps-là. Au reste, tout ceci souffre des exceptions, et j'y reviendrai dans la
suite.
La mesure de mes talents ainsi fixée, l'état qui me convenait
ainsi désigné, il ne fut plus question, pour la seconde fois, que de remplir ma
vocation. La difficulté fut que je n'avais pas fait mes études, et que je ne
savais pas même assez de latin pour être prêtre. Madame de Warens imagina de me
faire instruire au séminaire pendant quelque temps. Elle en parla au supérieur.
C'était un lazariste appelé M. Gros, bon petit homme, à moitié borgne, maigre,
grison, le plus spirituel et le moins pédant lazariste que j'aie connu; ce qui
n'est pas beaucoup dire à la vérité.
Il venait quelquefois chez maman,
qui l'accueillait, le caressait, l'agaçait même, et se faisait quelquefois lacer
par lui, emploi dont il se chargeait assez volontiers. Tandis qu'il était en
fonction, elle courait par la chambre de côté et d'autre, faisait tantôt ceci,
tantôt cela. Tiré par le lacet, monsieur le supérieur suivait en grondant, et
disant à tout moment: Mais, madame, tenez-vous donc. Cela faisait un sujet assez
pittoresque.
M. Gros se prêta de bon coeur au projet de maman. Il se
contenta d'une pension très modique, et se chargea de l'instruction. Il ne fut
question que du consentement de l'évêque, qui non seulement l'accorda, mais qui
voulut payer la pension. Il permit aussi que je restasse en habit laïque jusqu'à
ce qu'on pût juger, par un essai, du succès qu'on devait espérer.
Quel
changement! Il fallut m'y soumettre. J'allai au séminaire comme j'aurais été au
supplice. La triste maison qu'un séminaire, surtout pour qui sort de celle d'une
aimable femme! J'y portai un seul livre, que j'avais prié maman de me prêter, et
qui me fut d'une grande ressource. On ne devinera pas quelle sorte de livre:
c'était un livre de musique. Parmi les talents qu'elle avait cultivés, la
musique n'avait pas été oubliée. Elle avait de la voix, chantait passablement,
et jouait un peu du clavecin: elle avait eu la complaisance de me donner
quelques leçons de chant; et il fallut commencer de loin, car à peine savais-je
la musique de nos psaumes. Huit ou dix leçons de femme, et fort interrompues,
loin de me mettre en état de solfier, ne m'apprirent pas le quart des signes de
la musique. Cependant j'avais une telle passion pour cet art, que je voulus
essayer de m'exercer seul. Le livre que j'emportai n'était pas même des plus
faciles; c'étaient les cantates de Clérambault. On concevra quelle fut mon
application et mon obstination, quand je dirai que, sans connaître ni
transposition ni quantité, je parvins à déchiffrer et chanter sans faute le
premier récitatif et le premier air de la cantate d'Alphée et Aréthuse; et il
est vrai que cet air est scandé si juste, qu'il ne faut que réciter les vers
avec leur mesure pour y mettre celle de l'air.
Il y avait au séminaire
un maudit lazariste qui m'entreprit, et qui me fit prendre en horreur le latin
qu'il voulait m'enseigner. Il avait des cheveux plats, gras et noirs, un visage
de pain d'épice, une voix de buffle, un regard de chat-huant, des crins de
sanglier au lieu de barbe; son sourire était sardonique; ses membres jouaient
comme les poulies d'un mannequin. J'ai oublié son odieux nom; mais sa figure
effrayante et doucereuse m'est restée, et j'ai peine à me la rappeler sans
frémir. Je crois le rencontrer encore dans les corridors, avançant gracieusement
son crasseux bonnet carré pour me faire signe d'entrer dans sa chambre, plus
affreuse pour moi qu'un cachot. Qu'on juge du contraste d'un pareil maître pour
le disciple d'un abbé de cour!
Si j'étais resté deux mois à la merci de
ce monstre, je suis persuadé que ma tête n'y aurait pas résisté. Mais le bon M.
Gros, qui s'aperçut que j'étais triste, que je ne mangeais pas, que je
maigrissais, devina le sujet de mon chagrin; cela n'était pas difficile. Il
m'ôta des griffes de ma bête, et, par un autre contraste encore plus marqué, me
remit au plus doux des hommes: c'était un jeune abbé faucigneran, appelé M.
Gâtier, qui faisait son séminaire, et qui, par complaisance pour M. Gros, et je
crois par humanité, voulait bien prendre sur ses études le temps qu'il donnait à
diriger les miennes. Je n'ai jamais vu de physionomie plus touchante que celle
de M. Gâtier. Il était blond, et sa barbe tirait sur le roux: il avait le
maintien ordinaire aux gens de sa province, qui, sous une figure épaisse,
cachent tous beaucoup d'esprit; mais ce qui se marquait vraiment en lui était
une âme sensible, affectueuse, aimante. Il y avait dans ses grands yeux bleus un
mélange de douceur, de tendresse et de tristesse, qui faisait qu'on ne pouvait
le voir sans s'intéresser à lui. Aux regards, au ton de ce pauvre jeune homme,
on eût dit qu'il prévoyait sa destinée, et qu'il se sentait né pour être
malheureux.
Son caractère ne démentait pas sa physionomie: plein de
patience et de complaisance, il semblait plutôt étudier avec moi que
m'instruire. Il n'en fallait pas tant pour me le faire aimer, son prédécesseur
avait rendu cela très facile. Cependant, malgré tout le temps qu'il me donnait,
malgré toute la bonne volonté que nous y mettions l'un et l'autre, et quoiqu'il
s'y prît très bien, j'avançai peu en travaillant beaucoup. Il est singulier
qu'avec assez de conception, je n'ai jamais pu rien apprendre avec des maîtres,
excepté mon père et M. Lambercier. Le peu que je sais de plus je l'ai appris
seul, comme on verra ci-après. Mon esprit, impatient de toute espèce de joug, ne
peut s'asservir à la loi du moment; la crainte même de ne pas apprendre
m'empêche d'être attentif: de peur d'impatienter celui qui me parle, je feins
d'entendre; il va en avant, et je n'entends rien. Mon esprit veut marcher à son
heure, il ne peut se soumettre à celle d'autrui.
Le temps des
ordinations étant venu, M. Gâtier s'en retourna diacre dans sa province. Il
emporta mes regrets, mon attachement, ma reconnaissance. Je fis pour lui des
voeux qui n'ont pas été plus exaucés que ceux que j'ai faits pour moi-même.
Quelques années après j'appris qu'étant vicaire dans une paroisse, il avait fait
un enfant à une fille, la seule dont, avec un coeur très tendre, il eût jamais
été amoureux. Ce fut un scandale effroyable dans un diocèse administré très
sévèrement. Les prêtres, en bonne règle, ne doivent faire des enfants qu'à des
femmes mariées. Pour avoir manqué à cette loi de convenance, il fut mis en
prison, diffamé, chassé. Je ne sais s'il aura pu dans la suite rétablir ses
affaires: mais le sentiment de son infortune, profondément gravé dans mon coeur,
me revint quand j'écrivis l'Émile; et, réunissant M. Gâtier avec M. Gaime, je
fis de ces deux dignes prêtres l'original du vicaire savoyard. Je me flatte que
l'imitation n'a pas déshonoré ses modèles.
Pendant que j'étais au
séminaire, M. d'Aubonne fut obligé de quitter Annecy. Monsieur l'intendant
s'avisa de trouver mauvais qu'il fît l'amour à sa femme. C'était faire comme le
chien du jardinier; car, quoique madame Corvezi fût aimable, il vivait fort mal
avec elle; des goûts ultramontains la lui rendaient inutile, et il la traitait
si brutalement qu'il fut question de séparation. M. Corvezi était un vilain
homme, noir comme une taupe, fripon comme une chouette, et qui à force de
vexations finit par se faire chasser lui-même. On dit que les Provençaux se
vengent de leurs ennemis par des chansons: M. d'Aubonne se vengea du sien par
une comédie; il envoya cette pièce à madame de Warens, qui me la fit voir. Elle
me plut, et me fit naître la fantaisie d'en faire une, pour essayer si j'étais
en effet aussi bête que l'auteur l'avait prononcé: mais ce ne fut qu'à Chambéri
que j'exécutai ce projet en écrivant l'Amant de lui-même. Ainsi quand j'ai dit
dans la préface de cette pièce que je l'avais écrite à dix-huit ans, j'ai menti
de quelques années.
C'est à peu près à ce temps-ci que se rapporte un
événement peu important en lui- même, mais qui a eu pour moi des suites, et qui
a fait du bruit dans le monde quand je l'avais oublié. Toutes les semaines
j'avais une fois la permission de sortir; je n'ai pas besoin de dire quel usage
j'en faisais. Un dimanche que j'étais chez maman, le feu prit à un bâtiment des
cordeliers attenant à la maison qu'elle occupait. Ce bâtiment, où était leur
four, était plein jusqu'au comble de fascines sèches. Tout fut embrasé en très
peu de temps: la maison était en grand péril, et couverte par les flammes que le
vent y portait. On se mit en devoir de déménager en hâte et de porter les
meubles dans le jardin, qui était vis-à-vis mes anciennes fenêtres, et au delà
du ruisseau dont j'ai parlé. J'étais si troublé que je jetais indifféremment par
la fenêtre tout ce qui me tombait sous la main, jusqu'à un gros mortier de
pierre, qu'en tout autre temps j'aurais eu peine à soulever; j'étais prêt à y
jeter de même une grande glace, si quelqu'un ne m'eût retenu. Le bon Evêque, qui
était venu voir maman ce jour-là, ne resta pas non plus oisif. Il l'emmena dans
le jardin, où il se mit en prières avec elle et tous ceux qui étaient là; en
sorte qu'arrivant quelque temps après, je vis tout le monde à genoux et m'y mis
comme les autres. Durant la prière du saint homme le vent changea, mais si
brusquement et si à propos, que les flammes, qui couvraient la maison et
entraient déjà par les fenêtres, furent portées de l'autre côté de la cour, et
la maison n'eut aucun mal. Deux ans après, M. de Bernex étant mort, les
Antonins, ses anciens confrères, commencèrent à recueillir les pièces qui
pouvaient servir à sa béatification. A la prière du P. Boudet, je joignis à ces
pièces une attestation du fait que je viens de rapporter, en quoi je fis bien:
mais en quoi je fis mal, ce fut de donner ce fait pour un miracle. J'avais vu
l'Evêque en prière, et durant sa prière j'avais vu le vent changer, et même très
à propos; voilà ce que je pouvais dire et certifier: mais qu'une de ces deux
choses fût la cause de l'autre, voilà ce que je ne devais pas attester, parce
que je ne pouvais le savoir. Cependant, autant que je puis me rappeler mes
idées, alors sincèrement catholique, j'étais de bonne foi. L'amour du
merveilleux, si naturel au coeur humain, ma vénération pour ce vertueux prélat,
l'orgueil secret d'avoir peut-être contribué moi-même au miracle, aidèrent à me
séduire; et ce qu'il y a de sûr est que si ce miracle eût été l'effet des plus
ardentes prières, j'aurais bien pu m'en attribuer ma part.
Plus de
trente ans après, lorsque j'eus publié les Lettres de la Montagne, M. Fréron
déterra ce certificat je ne sais comment, et en fit usage dans ses feuilles. Il
faut avouer que la découverte était heureuse, et l'à-propos me parut à moi-même
très plaisant.
J'étais destiné à être le rebut de tous les états.
Quoique M. Gâtier eût rendu de mes progrès le compte le moins défavorable qu'il
lui fût possible, on voyait qu'ils n'étaient pas proportionnés à mon travail, et
cela n'était pas encourageant pour me faire pousser mes études. Aussi l'évêque
et le supérieur se rebutèrent-ils, et on me rendit à madame de Warens comme un
sujet qui n'était pas même bon pour être prêtre; au reste, assez bon garçon,
disait-on, et point vicieux: ce qui fit que, malgré tant de préjugés rebutants
sur mon compte, elle ne m'abandonna pas.
Je rapportai chez elle en
triomphe son livre de musique, dont j'avais tiré si bon parti. Mon air d'Alphée
et Aréthuse était à peu près tout ce que j'avais appris au séminaire. Mon goût
marqué pour cet art lui fit naître la pensée de me faire musicien: l'occasion
était commode; on faisait chez elle, au moins une fois la semaine, de la
musique, et le maître de musique de la cathédrale, qui dirigeait ce petit
concert, venait la voir très souvent. C'était un Parisien nommé M. le Maître,
bon compositeur, fort vif, fort gai, jeune encore, assez bien fait, peu
d'esprit, mais au demeurant très bon homme. Maman me fit faire sa connaissance:
je m'attachais à lui, je ne lui déplaisais pas: on parla de pension, l'on en
convint. Bref, j'entrai chez lui, et j'y passai l'hiver d'autant plus
agréablement que la maîtrise n'étant qu'à vingt pas de la maison de maman, nous
étions chez elle en un moment, et nous y soupions très souvent ensemble.
On jugera bien que la vie de la maîtrise, toujours chantante et gaie,
avec les musiciens et les enfants de choeur, me plaisait plus que celle du
séminaire avec les pères de Saint- Lazare. Cependant cette vie, pour être plus
libre, n'en était pas moins égale et réglée. J'étais fait pour aimer
l'indépendance et pour n'en abuser jamais. Durant six mois entiers je ne sortis
pas une seule fois que pour aller chez maman ou à l'église, et je n'en fus pas
même tenté. Cet intervalle est un de ceux où j'ai vécu dans le plus grand calme,
et que je me suis rappelés avec le plus de plaisir. Dans les situations diverses
où je me suis trouvé, quelques-uns ont été marqués par un tel sentiment de
bien-être, qu'en les remémorant j'en suis affecté comme si j'y étais encore. Non
seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les
objets environnants, la température de l'air, son odeur, sa couleur, une
certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que là, et dont le souvenir
vif m'y transporte de nouveau. Par exemple, tout ce qu'on répétait à la
maîtrise, tout ce qu'on chantait au choeur, tout ce qu'on y faisait, le bel et
noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres des chantres,
la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux qui jouait de la
contrebasse, un petit abbé blondin qui jouait du violon, le lambeau de soutane
qu'après avoir posé son épée M. le Maître endossait par- dessous son habit
laïque, et le beau surplis fin dont il en couvrait les loques pour aller au
choeur; l'orgueil avec lequel j'allais, tenant ma petite flûte à bec, m'établir
dans l'orchestre à la tribune pour un petit bout de récit que M. le Maître avait
fait exprès pour moi, le bon dîner qui nous attendait ensuite, le bon appétit
qu'on y portait; ce concours d'objets vivement retracé m'a cent fois charmé dans
ma mémoire, autant et plus que dans la réalité. J'ai gardé toujours une
affection tendre pour un certain air du Conditor alme siderum qui marche par
ïambes, parce qu'un dimanche de l'Avent j'entendis de mon lit chanter cette
hymne avant le jour sur le perron de la cathédrale, selon un rite de cette
église-là. Mademoiselle Merceret, femme de chambre de maman, savait un peu de
musique: je n'oublierai jamais un petit motet Afferte que M. le Maître me fit
chanter avec elle, et que sa maîtresse écoutait avec tant de plaisir. Enfin
tout, jusqu'à la bonne servante Perrine, qui était si bonne fille et que les
enfants de choeur faisaient tant endêver, tout, dans les souvenirs de ces temps
de bonheur et d'innocence, revient souvent me ravir et m'attrister.
Je
vivais à Annecy depuis près d'un an sans le moindre reproche; tout le monde
était content de moi. Depuis mon départ de Turin je n'avais point fait de
sottise, et je n'en fis point tant que je fus sous les yeux de maman. Elle me
conduisait, et me conduisait toujours bien: mon attachement pour elle était
devenu ma seule passion; et ce qui prouve que ce n'était pas une passion folle,
c'est que mon coeur formait ma raison. Il est vrai qu'un seul sentiment,
absorbant pour ainsi dire toutes mes facultés, me mettait hors d'état de rien
apprendre, pas même la musique, bien que j'y fisse tous mes efforts. Mais il n'y
avait point de ma faute; la bonne volonté y était tout entière, l'assiduité y
était. J'étais distrait, rêveur, je soupirais: qu'y pouvais-je faire? Il ne
manquait à mes progrès rien qui dépendît de moi; mais pour que je fisse de
nouvelles folies il ne fallait qu'un sujet qui vînt me les inspirer. Ce sujet se
présenta; le hasard arrangea les choses, et, comme on verra dans la suite, ma
mauvaise tête en tira parti.
Un soir du mois de février qu'il faisait
bien froid, comme nous étions tous autour du feu, nous entendîmes frapper à la
porte de la rue. Perrine prend sa lanterne, descend, ouvre: un jeune homme entre
avec elle, monte, se présente d'un air aisé, et fait à M. le Maître un
compliment court et bien tourné, se donnant pour un musicien français que le
mauvais état de ses finances forçait de vicarier pour passer son chemin. A ce
mot de musicien français, le coeur tressaillit au bon le Maître: il aimait
passionnément son pays et son art. Il accueillit le jeune passager, lui offrit
le gîte dont il paraissait avoir grand besoin, et qu'il accepta sans beaucoup de
façons. Je l'examinai tandis qu'il se chauffait et qu'il jasait en attendant le
souper. Il était court de stature, mais large de carrure; il avait je ne sais
quoi de contrefait dans sa taille, sans aucune difformité particulière; c'était
pour ainsi dire un bossu à épaules plates, mais je crois qu'il boitait un peu;
il avait un habit noir plutôt usé que vieux, et qui tombait par pièces, une
chemise très fine et très sale, de belles manchettes d'effilé, des guêtres dans
lesquelles il aurait mis les deux jambes, et, pour se garantir de la neige, un
petit chapeau à porter sous le bras. Dans ce comique équipage il y avait
pourtant quelque chose de noble que son maintien ne démentait pas; sa
physionomie avait de la finesse et de l'agrément; il parlait facilement et bien,
mais très peu modestement. Tout marquait en lui un jeune débauché qui avait eu
de l'éducation, et qui n'allait pas gueusant comme un gueux, mais comme un fou.
Il nous dit qu'il s'appelait Venture de Villeneuve, qu'il venait de Paris, qu'il
s'était égaré dans sa route; et, oubliant un peu son rôle de musicien, il ajouta
qu'il allait à Grenoble voir un parent qu'il avait dans le parlement.
Pendant le souper on parla de musique, et il en parla bien. Il
connaissait tous les grands virtuoses, tous les ouvrages célèbres, tous les
acteurs, toutes les actrices, toutes les jolies femmes, tous les grands
seigneurs. Sur tout ce qu'on disait il paraissait au fait; mais à peine un sujet
était-il entamé, qu'il brouillait l'entretien par quelque polissonnerie qui
faisait rire, et oublier ce que l'on avait dit. C'était un samedi; il y avait le
lendemain musique à la cathédrale. M. le Maître lui propose d'y chanter; très
volontiers; lui demande quelle est sa partie; la haute-contre; et il parle
d'autre chose. Avant d'aller à l'église on lui offrit sa partie à prévoir; il
n'y jeta pas les yeux. Cette gasconnade surprit le Maître: Vous verrez, me
dit-il à l'oreille, qu'il ne sait pas une note de musique. J'en ai grand'peur,
lui répondis-je. Je les suivis très inquiet. Quand on commença, le coeur me
battit d'une terrible force, car je m'intéressais beaucoup à lui.
J'eus
bientôt de quoi me rassurer. Il chanta ses deux récits avec toute la justesse et
tout le goût imaginables, et, qui plus est, avec une très jolie voix. Je n'ai
guère eu de plus agréable surprise. Après la messe, M. Venture reçut des
compliments à perte de vue des chanoines et des musiciens, auxquels il répondait
en polissonnant, mais toujours avec beaucoup de grâce. M. le Maître l'embrassa
de bon coeur; j'en fis autant: il vit que j'étais bien aise, et cela parut lui
faire plaisir.
On conviendra, je m'assure, qu'après m'être engoué de M.
Bâcle, qui tout compté n'était qu'un manant, je pouvais m'engouer de M. Venture,
qui avait de l'éducation, des talents, de l'esprit, de l'usage du monde, et qui
pouvait passer pour un aimable débauché. C'est aussi ce qui m'arriva, et ce qui
serait arrivé, je pense, à tout autre jeune homme à ma place, d'autant plus
facilement encore qu'il aurait eu un meilleur tact pour sentir le mérite, et un
meilleur goût pour s'y attacher: car Venture en avait sans contredit, et il en
avait surtout un bien rare à son âge, celui de n'être point pressé de montrer
son acquis. Il est vrai qu'il se vantait de beaucoup de choses qu'il ne savait
point; mais pour celles qu'il savait, et qui étaient en assez grand nombre, il
n'en disait rien: il attendait l'occasion de les montrer; il s'en prévalait
alors sans empressement, et cela faisait le plus grand effet. Comme il
s'arrêtait après chaque chose sans parler du reste, on ne savait plus quand il
aurait tout montré. Badin, folâtre, inépuisable, séduisant dans la conversation,
souriant toujours et ne riant jamais, il disait du ton le plus élégant les
choses les plus grossières, et les faisait passer. Les femmes même les plus
modestes s'étonnaient de ce qu'elles enduraient de lui. Elles avaient beau
sentir qu'il fallait se fâcher, elles n'en avaient pas la force. Il ne lui
fallait que des filles perdues, et je ne crois pas qu'il fût fait pour avoir de
bonnes fortunes; mais il était fait pour mettre un agrément infini dans la
société des gens qui en avaient. Il était difficile qu'avec tant de talents
agréables, dans un pays où l'on s'y connaît et où on les aime, il restât borné
longtemps à la sphère des musiciens.
Mon goût pour M. Venture, plus
raisonnable dans sa cause, fut aussi moins extravagant dans ses effets, quoique
plus vif et plus durable que celui que j'avais pris pour M. Bâcle. J'aimais à le
voir, à l'entendre; tout ce qu'il faisait me paraissait charmant, tout ce qu'il
disait me semblait des oracles: mais mon engouement n'allait pas jusqu'à ne
pouvoir me séparer de lui. J'avais à mon voisinage un bon préservatif contre cet
excès. D'ailleurs, trouvant ses maximes très bonnes pour lui, je sentais
qu'elles n'étaient pas à mon usage; il me fallait une autre sorte de volupté,
dont il n'avait pas l'idée, et dont je n'osais même lui parler, bien sûr qu'il
se serait moqué de moi. Cependant j'aurais voulu allier cet attachement avec
celui qui me dominait. J'en parlais à maman avec transport; le Maître lui en
parlait avec éloges. Elle consentit qu'on le lui amenât. Mais cette entrevue ne
réussit point du tout: il la trouva précieuse, elle le trouva libertin; et,
s'alarmant pour moi d'une aussi mauvaise connaissance, non seulement elle me
défendit de le lui ramener, mais elle me peignit si fortement les dangers que je
courais avec ce jeune homme, que je devins un peu plus circonspect à m'y livrer;
et, très heureusement pour mes moeurs et pour ma tête, nous fûmes bientôt
séparés.
M. le Maître avait les goûts de son art; il aimait le vin. A
table cependant il était sobre, mais en travaillant dans son cabinet il fallait
qu'il bût. Sa servante le savait si bien, que, sitôt qu'il préparait son papier
pour composer et qu'il prenait son violoncelle, son pot et son verre arrivaient
l'instant d'après, et le pot se renouvelait de temps à autre. Sans jamais être
absolument ivre, il était toujours pris de vin; et en vérité c'était dommage,
car c'était un garçon essentiellement bon, et si gai que maman ne l'appelait que
petit chat. Malheureusement il aimait son talent, travaillait beaucoup et buvait
de même. Cela prit sur sa santé et enfin sur son humeur: il était quelquefois
ombrageux et facile à offenser. Incapable de grossièreté, incapable de manquer à
qui que ce fût, il n'a jamais dit une mauvaise parole, même à un de ses enfants
de choeur; mais il ne fallait pas non plus lui manquer, et cela était juste. Le
mal était qu'ayant peu d'esprit, il ne discernait pas les tons et les
caractères, et prenait souvent la mouche sur rien.
L'ancien chapitre de
Genève, où jadis tant de princes et d'évêques se faisaient un honneur d'entrer,
a perdu dans son exil son ancienne splendeur, mais il a conservé sa fierté. Pour
pouvoir y être admis, il faut toujours être gentilhomme ou docteur de Sorbonne;
et s'il est un orgueil pardonnable après celui qui se tire du mérite personnel,
c'est celui qui se tire de la naissance. D'ailleurs tous les prêtres qui ont des
laïques à leurs gages les traitent d'ordinaire avec assez de hauteur. C'est
ainsi que les chanoines traitaient souvent le pauvre le Maître. Le chantre
surtout, appelé M. l'abbé de Vidonne, qui du reste était un très galant homme,
mais trop plein de sa noblesse, n'avait pas toujours pour lui les égards que
méritaient ses talents; et l'autre n'endurait pas volontiers ces dédains. Cette
année ils eurent durant la semaine sainte un démêlé plus vif qu'à l'ordinaire
dans un dîner de règle que l'évêque donnait aux chanoines, et où le Maître était
toujours invité. Le chantre lui fit quelque passe-droit, et lui dit quelque
parole dure que celui-ci ne put digérer. Il prit sur-le-champ la résolution de
s'enfuir la nuit suivante; et rien ne put l'en faire démordre, quoique madame de
Warens, à qui il alla faire ses adieux, n'épargnât rien pour l'apaiser. Il ne
put renoncer au plaisir de se venger de ses tyrans en les laissant dans
l'embarras aux fêtes de Pâques, temps où l'on avait le plus grand besoin de lui.
Mais ce qui l'embarrassait lui-même était sa musique qu'il voulait emporter, ce
qui n'était pas facile: elle formait une caisse assez grosse et fort lourde, qui
ne s'emportait pas sous le bras.
Maman fit ce que j'aurais fait et ce
que je ferais encore à sa place. Après bien des efforts inutiles pour le
retenir, le voyant résolu de partir comme que ce fût, elle prit le parti de
l'aider en tout ce qui dépendait d'elle. J'ose dire qu'elle le devait. Le Maître
s'était consacré, pour ainsi dire, à son service. Soit en ce qui tenait à son
art, soit en ce qui tenait à ses soins, il était entièrement à ses ordres; et le
coeur avec lequel il les suivait donnait à sa complaisance un nouveau prix. Elle
ne faisait donc que rendre à un ami, dans une occasion essentielle, ce qu'il
faisait pour elle en détail depuis trois ou quatre ans: mais elle avait une âme
qui, pour remplir de pareils devoirs, n'avait pas besoin de songer que c'en
étaient pour elle. Elle me fit venir, m'ordonna de suivre M. le Maître, au moins
jusqu'à Lyon, et de m'attacher à lui aussi longtemps qu'il aurait besoin de moi.
Elle m'a depuis avoué que le désir de m'éloigner de Venture était entré pour
beaucoup dans cet arrangement. Elle consulta Claude Anet, son fidèle domestique,
pour le transport de la caisse. Il fut d'avis qu'au lieu de prendre à Annecy une
bête de somme, qui nous ferait infailliblement découvrir, il fallait, quand il
serait nuit, porter la caisse à bras jusqu'à une certaine distance, et louer
ensuite un âne dans un village pour la transporter jusqu'à Seyssel, où, étant
sur terres de France, nous n'aurions plus rien à risquer. Cet avis fut suivi:
nous partîmes le même soir à sept heures; et maman, sous prétexte de payer ma
dépense, grossit la petite bourse du pauvre petit chat d'un surcroît qui ne lui
fut pas inutile. Claude Anet, le jardinier et moi, portâmes la caisse comme nous
pûmes jusqu'au premier village, où un âne nous relaya; et la même nuit nous nous
rendîmes à Seyssel.
Je crois avoir déjà remarqué qu'il y a des temps où
je suis si peu semblable à moi- même, qu'on me prendrait pour un autre homme de
caractère tout opposé. On en va voir un exemple. M. Reydelet, curé de Seyssel,
était chanoine de Saint-Pierre, par conséquent de la connaissance de M. le
Maître, et l'un des hommes dont il devait le plus se cacher. Mon avis fut au
contraire d'aller nous présenter à lui, et lui demander gîte sous quelque
prétexte, comme si nous étions là du consentement du chapitre. Le Maître goûta
cette idée qui rendait sa vengeance moqueuse et plaisante. Nous allâmes donc
effrontément chez M. Reydelet, qui nous reçut très bien. Le Maître lui dit qu'il
allait à Bellay, à la prière de l'évêque, diriger sa musique aux fêtes de
Pâques, qu'il comptait repasser dans peu de jours; et moi, à l'appui de ce
mensonge, j'en enfilai cent autres si naturels, que M. Reydelet, me trouvant
joli garçon, me prit en amitié et me fit mille caresses. Nous fûmes bien
régalés, bien couchés. M. Reydelet ne savait quelle chère nous faire; et nous
nous séparâmes les meilleurs amis du monde, avec promesse de nous arrêter plus
longtemps au retour. A peine pûmes-nous attendre que nous fussions seuls pour
commencer nos éclats de rire; et j'avoue qu'ils me reprennent encore en y
pensant; car on ne saurait imaginer une espièglerie mieux soutenue ni plus
heureuse. Elle nous eût égayés durant toute la route, si M. le Maître, qui ne
cessait de boire et de battre la campagne, n'eût été attaqué deux ou trois fois
d'une atteinte à laquelle il devenait très sujet, et qui ressemblait fort à
l'épilepsie. Cela me jeta dans des embarras qui m'effrayèrent, et dont je pensai
bientôt à me tirer comme je pourrais.
Nous allâmes à Bellay passer les
fêtes de Pâques, comme nous l'avions dit à M. Reydelet; et, quoique nous n'y
fussions point attendus, nous fûmes reçus du maître de musique et accueillis de
tout le monde avec grand plaisir. M. le Maître avait de la considération dans
son art, et la méritait. Le maître de musique de Bellay se fit honneur de ses
meilleurs ouvrages, et tâcha d'obtenir l'approbation d'un si bon juge; car outre
que le Maître était connaisseur, il était équitable, point jaloux et point
flagorneur. Il était si supérieur à tous ces maîtres de musique de province, et
ils le sentaient si bien eux- mêmes, qu'ils le regardaient moins comme leur
confrère que comme leur chef.
Après avoir passé très agréablement quatre
ou cinq jours à Bellay, nous en repartîmes, et continuâmes notre route sans
aucun accident que ceux dont je viens de parler. Arrivés à Lyon, nous fûmes
loger à Notre-Dame de Pitié; et, en attendant la caisse, qu'à la faveur d'un
autre mensonge nous avions embarquée sur le Rhône par les soins de notre bon
patron M. Reydelet, M. le Maître alla voir ses connaissances, entre autres le P.
Caton, cordelier, dont il sera parlé dans la suite, et l'abbé Dortan, comte de
Lyon. L'un et l'autre le reçurent bien; mais ils le trahirent, comme on verra
tout à l'heure; son bonheur s'était épuisé chez M. Reydelet.
Deux jours
après notre arrivée à Lyon, comme nous passions dans une petite rue non loin de
notre auberge, le Maître fut surpris d'une de ses atteintes, et celle-là fut si
violente que j'en fus saisi d'effroi. Je fis des cris, appelai du secours,
nommai son auberge, et suppliai qu'on l'y fît porter; puis, tandis qu'on
s'assemblait et s'empressait autour d'un homme tombé sans sentiment et écumant
au milieu de la rue, il fut délaissé du seul ami sur lequel il eût dû compter.
Je pris l'instant où personne ne songeait à moi; je tournai le coin de la rue,
et je disparus. Grâce au ciel, j'ai fini ce troisième aveu pénible. S'il m'en
restait beaucoup de pareils à faire, j'abandonnerais le travail que j'ai
commencé.
De tout ce que j'ai dit jusqu'à présent, il en est resté
quelques traces dans les lieux où j'ai vécu; mais ce que j'ai à dire dans le
livre suivant est presque entièrement ignoré. Ce sont les plus grandes
extravagances de ma vie, et il est heureux qu'elles n'aient pas plus mal fini.
Mais ma tête, montée au ton d'un instrument étranger, était hors de son
diapason: elle y revint d'elle-même; et alors je cessai mes folies, ou du moins
j'en fis de plus accordantes à mon naturel. Cette époque de ma jeunesse est
celle dont j'ai l'idée la plus confuse. Rien presque ne s'y est passé d'assez
intéressant à mon coeur pour m'en retracer vivement le souvenir; et il est
difficile que dans tant d'allées et venues, dans tant de déplacements
successifs, je ne fasse pas quelques transpositions de temps ou de lieu. J'écris
absolument de mémoire, sans monuments, sans matériaux qui puissent me la
rappeler. Il y a des événements de ma vie qui me sont aussi présents que s'ils
venaient d'arriver; mais il y a des lacunes et des vides que je ne peux remplir
qu'à l'aide de récits aussi confus que le souvenir qui m'en est resté. J'ai donc
pu faire des erreurs quelquefois, et j'en pourrai faire encore sur des
bagatelles, jusqu'au temps où j'ai de moi des renseignements plus sûrs; mais en
ce qui importe vraiment au sujet, je suis assuré d'être exact et fidèle, comme
je tâcherai toujours de l'être en tout: voilà sur quoi l'on peut compter.
Sitôt que j'eus quitté M. le Maître, ma résolution fut prise, et je
repartis pour Annecy. La cause et le mystère de notre départ m'avaient donné un
grand intérêt pour la sûreté de notre retraite; et cet intérêt, m'occupant tout
entier, avait fait diversion durant quelques jours à celui qui me rappelait en
arrière: mais dès que la sécurité me laissa plus tranquille, le sentiment
dominant reprit sa place. Rien ne me flattait, rien ne me tentait, je n'avais de
désir que pour retourner auprès de maman. La tendresse et la vérité de mon
attachement pour elle avait déraciné de mon coeur tous les projets imaginaires,
toutes les folies de l'ambition. Je ne voyais plus d'autre bonheur que celui de
vivre auprès d'elle, et je ne faisais pas un pas sans sentir que je m'éloignais
de ce bonheur. J'y revins donc aussitôt que cela me fut possible. Mon retour fut
si prompt et mon esprit si distrait, que, quoique je me rappelle avec tant de
plaisir tous mes autres voyages, je n'ai pas le moindre souvenir de celui-là. Je
ne m'en rappelle rien du tout, sinon mon départ de Lyon et mon arrivée à Annecy.
Qu'on juge surtout si cette dernière époque a dû sortir de ma mémoire! En
arrivant je ne trouvai plus madame de Warens; elle était partie pour Paris.
Je n'ai jamais bien su le secret de ce voyage. Elle me l'aurait dit,
j'en suis très sûr, si je l'en avais pressée; mais jamais homme ne fut moins
curieux que moi du secret de ses amis: mon coeur, uniquement occupé du présent,
en remplit toute sa capacité, tout son espace, et, hors les plaisirs passés, qui
font désormais mes uniques jouissances, il n'y reste pas un coin de vide pour ce
qui n'est plus. Tout ce que j'ai cru entrevoir dans le peu qu'elle m'en a dit
est que, dans la révolution causée à Turin par l'abdication du roi de Sardaigne,
elle craignit d'être oubliée, et voulut, à la faveur des intrigues de M.
d'Aubonne, chercher le même avantage à la cour de France, où elle m'a souvent
dit qu'elle l'eût préféré, parce que la multitude des grandes affaires fait
qu'on n'y est pas si désagréablement surveillé. Si cela est, il est bien
étonnant qu'à son retour on ne lui ait pas fait plus mauvais visage, et qu'elle
ait toujours joui de sa pension sans aucune interruption. Bien des gens ont cru
qu'elle avait été chargée de quelque commission secrète, soit de la part de
l'évêque, qui avait alors des affaires à la cour de France, où il fut lui-même
obligé d'aller, soit de la part de quelqu'un plus puissant encore, qui sut lui
ménager un heureux retour. Ce qu'il y a de sûr, si cela est, est que
l'ambassadrice n'était pas mal choisie, et que, jeune et belle encore, elle
avait tous les talents nécessaires pour se bien tirer d'une négociation.
LIVRE QUATRIÈME : 1731 - 1732
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J'arrive et je ne la trouve plus. Qu'on juge de ma surprise et de ma
douleur! C'est alors que le regret d'avoir lâchement abandonné M. le Maître
commença de se faire sentir. Il fut plus vif encore quand j'appris le malheur
qui lui était arrivé. Sa caisse de musique, qui contenait toute sa fortune,
cette précieuse caisse, sauvée avec tant de fatigue, avait été saisie en
arrivant à Lyon, par les soins du comte Dortan, à qui le chapitre avait fait
écrire pour le prévenir de cet enlèvement furtif. Le Maître avait en vain
réclamé son bien, son gagne-pain, le travail de toute sa vie. La propriété de
cette caisse était tout au moins sujette à litige: il n'y en eut point.
L'affaire fut décidée à l'instant même par la loi du plus fort, et le pauvre le
Maître perdit ainsi le fruit de ses talents, l'ouvrage de sa jeunesse, et la
ressource de ses vieux jours.
Il ne manqua rien au coup que je reçus
pour le rendre accablant. Mais j'étais dans un âge où les grands chagrins ont
peu de prise, et je me forgeai bientôt des consolations. Je comptais avoir dans
peu des nouvelles de madame de Warens, quoique je ne susse pas son adresse et
qu'elle ignorât que j'étais de retour: et quant à ma désertion, tout bien
compté, je ne la trouvais pas si coupable. J'avais été utile à M. le Maître dans
sa retraite; c'était le seul service qui dépendît de moi. Si j'avais resté avec
lui en France, je ne l'aurais pas guéri de son mal, je n'aurais pas sauvé sa
caisse, je n'aurais fait que doubler sa dépense sans lui pouvoir être bon à
rien. Voilà comment alors je voyais la chose: je la vois autrement aujourd'hui.
Ce n'est pas quand une vilaine action vient d'être faite qu'elle nous tourmente,
c'est quand longtemps après on se la rappelle; car le souvenir ne s'en éteint
point.
Le seul parti que j'avais à prendre pour avoir des nouvelles de
maman était d'en attendre; car où l'aller chercher à Paris, et avec quoi faire
le voyage? Il n'y avait point de lieu plus sûr qu'Annecy pour savoir tôt ou tard
où elle était. J'y restai donc: mais je me conduisis assez mal. Je n'allai point
voir l'évêque qui m'avait protégé et qui me pouvait protéger encore: je n'avais
plus ma patronne auprès de lui, et je craignais les réprimandes sur notre
évasion. J'allai moins encore au séminaire: M. Gros n'y était plus. Je ne vis
personne de ma connaissance: j'aurais pourtant bien voulu aller voir madame
l'intendante, mais je n'osai jamais. Je fis plus mal que tout cela: je retrouvai
M. Venture, auquel, malgré mon enthousiasme, je n'avais pas même pensé depuis
mon départ. Je le trouvai brillant et fêté dans tout Annecy; les dames se
l'arrachaient. Ce succès acheva de me tourner la tête; je ne vis plus rien que
M. Venture, et il me fit presque oublier madame de Warens. Pour profiter de ses
leçons plus à mon aise, je lui proposai de partager avec moi son gîte; il y
consentit. Il était logé chez un cordonnier, plaisant et bouffon personnage, qui
dans son patois n'appelait pas sa femme autrement que salopière, nom qu'elle
méritait assez. Il avait avec elle des prises que Venture avait soin de faire
durer en paraissant vouloir faire le contraire. Il leur disait d'un ton froid,
et dans son accent provençal, des mots qui faisaient le plus grand effet;
c'étaient des scènes à pâmer de rire. Les matinées se passaient ainsi sans qu'on
y songeât: à deux ou trois heures nous mangions un morceau; Venture s'en allait
dans ses sociétés, où il soupait; et moi j'allais me promener seul, méditant sur
son grand mérite, admirant, convoitant ses rares talents, et maudissant ma
malheureuse étoile qui ne m'appelait point à cette heureuse vie. Eh! que je m'y
connaissais mal! la mienne eût été cent fois plus charmante, si j'avais été
moins bête, et si j'en avais su mieux jouir.
Madame de Warens n'avait
emmené qu'Anet avec elle; elle avait laissé Merceret, sa femme de chambre dont
j'ai parlé: je la trouvai occupant encore l'appartement de sa maîtresse.
Mademoiselle Merceret était une fille un peu plus âgée que moi, non pas jolie,
mais assez agréable; une bonne Fribourgeoise sans malice, et à qui je n'ai connu
d'autre défaut que d'être quelquefois un peu mutine avec sa maîtresse. Je
l'allais voir assez souvent: c'était une ancienne connaissance, et sa vue m'en
rappelait une plus chère, qui me la faisait aimer. Elle avait plusieurs amies,
entre autres une mademoiselle Giraud, Genevoise, qui, pour mes péchés, s'avisa
de prendre du goût pour moi. Elle pressait toujours Merceret de m'amener chez
elle: je m'y laissais mener, parce que j'aimais assez Merceret, et qu'il y avait
là d'autres jeunes personnes que je voyais volontiers. Pour mademoiselle Giraud,
qui me faisait toutes sortes d'agaceries, on ne peut rien ajouter à l'aversion
que j'avais pour elle. Quand elle approchait de mon visage son museau sec et
noir barbouillé de tabac d'Espagne, j'avais peine à m'abstenir d'y cracher. Mais
je prenais patience: à cela près, je me plaisais fort au milieu de toutes ces
filles; et, soit pour faire leur cour à mademoiselle Giraud, soit pour moi-même,
toutes me fêtaient à l'envi. Je ne voyais à tout cela que de l'amitié. J'ai
pensé depuis qu'il n'eût tenu qu'à moi d'y voir davantage: mais je ne m'en
avisais pas, je n'y pensais pas.
D'ailleurs des couturières, des filles
de chambre, de petites marchandes ne me tentaient guère: il me fallait des
demoiselles. Chacun a ses fantaisies, ç'a toujours été la mienne, et je ne pense
pas comme Horace sur ce point-là. Ce n'est pourtant pas du tout la vanité de
l'état et du rang qui m'attire; c'est un teint mieux conservé, de plus belles
mains, une parure plus gracieuse, un air de délicatesse et de propreté sur toute
la personne, plus de goût dans la manière de se mettre et de s'exprimer, une
robe plus fine et mieux faite, une chaussure plus mignonne, des rubans, de la
dentelle, des cheveux mieux ajustés. Je préférerais toujours la moins jolie
ayant plus de tout cela. Je trouve moi-même cette préférence très ridicule; mais
mon coeur la donne malgré moi.
Hé bien, cet avantage se présentait
encore, et il ne tint encore qu'à moi d'en profiter. Que j'aime à tomber de
temps en temps sur les moments agréables de ma jeunesse! Ils m'étaient si doux;
ils ont été si courts, si rares, et je les ai goûtés à si bon marché! Ah! leur
seul souvenir rend encore à mon coeur une volupté pure, dont j'ai besoin pour
animer mon courage et soutenir les ennuis du reste de mes ans.
L'aurore
un matin me parut si belle, que m'étant habillé précipitamment je me hâtai de
gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son
charme; c'était la semaine après la Saint-Jean. La terre, dans sa plus grande
parure, était couverte d'herbe et de fleurs; les rossignols, presque à la fin de
leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer; tous les oiseaux, faisant en
concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été,
d'un de ces jours qu'on ne voit plus à mon âge, et qu'on n'a jamais vus dans le
triste sol que j'habite aujourd'hui.
Je m'étais insensiblement éloigné
de la ville, la chaleur augmentait, et je me promenais sous des ombrages dans un
vallon le long d'un ruisseau. J'entends derrière moi des pas de chevaux et des
voix de filles, qui semblaient embarrassées, mais qui n'en riaient pas de moins
bon coeur. Je me retourne; on m'appelle par mon nom; j'approche, je trouve deux
jeunes personnes de ma connaissance, mademoiselle de Graffenried et mademoiselle
Galley, qui, n'étant pas d'excellentes cavalières, ne savaient comment forcer
leurs chevaux à passer le ruisseau. Mademoiselle de Graffenried était une jeune
Bernoise fort aimable, qui, par quelque folie de son âge ayant été jetée hors de
son pays, avait imité madame de Warens, chez qui je l'avais vue quelquefois;
mais n'ayant pas eu une pension comme elle, elle avait été trop heureuse de
s'attacher à mademoiselle Galley, qui, l'ayant prise en amitié, avait engagé sa
mère à la lui donner pour compagne jusqu'à ce qu'on la pût placer de quelque
façon. Mademoiselle Galley, d'un an plus jeune qu'elle, était encore plus jolie;
elle avait je ne sais quoi de plus délicat, de plus fin; elle était en même
temps très mignonne et très formée, ce qui est pour une fille le plus beau
moment. Toutes deux s'aimaient tendrement, et leur bon caractère à l'une et à
l'autre ne pouvait qu'entretenir longtemps cette union, si quelque amant ne
venait pas la déranger. Elles me dirent qu'elles allaient à Toune, vieux château
appartenant à madame Galley; elles implorèrent mon secours pour faire passer
leurs chevaux, n'en pouvant venir à bout elles seules. Je voulus fouetter les
chevaux; mais elles craignaient pour moi les ruades et pour elles les
haut-le-corps. J'eus recours à un autre expédient; je pris par la bride le
cheval de mademoiselle Galley, puis, le tirant après moi, je traversai le
ruisseau ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes, et l'autre cheval suivit sans
difficulté. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles et m'en aller comme un
benêt: elles se dirent quelques mots tout bas; et mademoiselle de Graffenried
s'adressant à moi: Non pas, non pas, me dit-elle, on ne nous échappe pas comme
cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service, et nous devons en conscience
avoir soin de vous sécher: il faut, s'il vous plaît, venir avec nous, nous vous
arrêtons prisonnier. Le coeur me battait; je regardais mademoiselle Galley. Oui,
oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée, prisonnier de guerre; montez en
croupe derrière elle, nous voulons rendre compte de vous. Mais, mademoiselle, je
n'ai point l'honneur d'être connu de madame votre mère; que dira-t-elle en me
voyant arriver? Sa mère, reprit mademoiselle de Graffenried, n'est pas à Toune,
nous sommes seules: nous revenons ce soir, et vous reviendrez avec nous.
L'effet de l'électricité n'est pas plus prompt que celui que ces mots
firent sur moi. En m'élançant sur le cheval de mademoiselle de Graffenried, je
tremblais de joie; et quand il fallut l'embrasser pour me tenir, le coeur me
battait si fort qu'elle s'en aperçut: elle me dit que le sien lui battait aussi,
par la frayeur de tomber; c'était presque, dans ma posture, une invitation de
vérifier la chose: je n'osai jamais; et durant tout le trajet mes deux bras lui
servirent de ceinture, très serrée à la vérité, mais sans se déplacer un moment.
Telle femme qui lira ceci me souffletterait volontiers, et n'aurait pas tort.
La gaieté du voyage et le babil de ces filles aiguisèrent tellement le
mien, que jusqu'au soir, et tant que nous fûmes ensemble, nous ne déparlâmes pas
un moment. Elles m'avaient mis si bien à mon aise, que ma langue parlait autant
que mes yeux, quoiqu'elle ne dit pas les mêmes choses. Quelques instants
seulement, quand je me trouvais tête à tête avec l'une ou l'autre, l'entretien
s'embarrassait un peu; mais l'absente revenait bien vite, et ne nous laissait
pas le temps d'éclaircir cet embarras.
Arrivés à Toune, et moi bien
séché, nous déjeunâmes. Ensuite il fallut procéder à l'importante affaire de
préparer le dîner. Les deux demoiselles, tout en cuisinant, baisaient de temps
en temps les enfants de la grangère; et le pauvre marmiton regardait faire en
rongeant son frein. On avait envoyé des provisions de la ville, et il y avait de
quoi faire un très bon dîner, surtout en friandises: mais malheureusement on
avait oublié du vin. Cet oubli n'était pas étonnant pour des filles qui n'en
buvaient guère; mais j'en fus fâché, car j'avais un peu compté sur ce secours
pour m'enhardir. Elles en furent fâchées aussi, par la même raison peut-être;
mais je n'en crois rien. Leur gaieté vive et charmante était l'innocence même;
et d'ailleurs qu'eussent-elles fait de moi entre elles deux? Elles envoyèrent
chercher du vin partout aux environs: on n'en trouva point, tant les paysans de
ce canton sont sobres et pauvres. Comme elles m'en marquaient leur chagrin, je
leur dis de n'en pas être si fort en peine, et qu'elles n'avaient pas besoin de
vin pour m'enivrer. Ce fut la seule galanterie que j'osai leur dire de la
journée; mais je crois que les friponnes voyaient de reste que cette galanterie
était une vérité.
Nous dînâmes dans la cuisine de la grangère, les deux
amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leur hôte
entre elles deux sur une escabelle à trois pieds. Quel dîner! quel souvenir
plein de charmes! Comment, pouvant à si peu de frais goûter des plaisirs si purs
et si vrais, vouloir en rechercher d'autres? Jamais souper des petites maisons
de Paris n'approcha de ce repas, je ne dis pas seulement pour la gaieté, pour la
douce joie, mais je dis pour la sensualité.
Après le dîner nous fîmes
une économie: au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le
gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu'elles avaient
apportés; et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger
achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l'arbre, et je leur en
jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches.
Une fois mademoiselle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se
présentait si bien et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans
le sein; et de rire. Je me disais en moi-même: Que mes lèvres ne sont- elles des
cerises! comme je les leur jetterais ainsi de bon coeur! La journée se passa de
cette sorte à folâtrer avec la plus grande liberté, et toujours avec la plus
grande décence. Pas un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée:
et cette décence nous ne nous l'imposions point du tout, elle venait toute
seule, nous prenions le ton que nous donnaient nos coeurs. Enfin ma modestie
(d'autres diront ma sottise) fut telle, que la plus grande privauté qui
m'échappa fut de baiser une seule fois la main de mademoiselle Galley. Il est
vrai que la circonstance donnait du prix à cette légère faveur. Nous étions
seuls, je respirais avec embarras, elle avait les yeux baissés: ma bouche, au
lieu de trouver des paroles, s'avisa de se coller sur sa main, qu'elle retira
doucement après qu'elle fut baisée, en me regardant d'un air qui n'était point
irrité. Je ne sais ce que j'aurais pu lui dire: son amie entra, et me parut
laide en ce moment.
Enfin elles se souvinrent qu'il ne fallait pas
attendre la nuit pour rentrer en ville. Il ne nous restait que le temps qu'il
fallait pour y arriver de jour, et nous nous hâtâmes de partir en nous
distribuant comme nous étions venus. Si j'avais osé, j'aurais transposé cet
ordre; car le regard de mademoiselle Galley m'avait vivement ému le coeur; mais
je n'osai rien dire, et ce n'était pas à elle de le proposer. En marchant nous
disions que la journée avait tort de finir; mais, loin de nous plaindre qu'elle
eût été courte, nous trouvâmes que nous avions eu le secret de la faire longue
par tous les amusements dont nous avions su la remplir.
Je les quittai à
peu près au même endroit où elles m'avaient pris. Avec quel regret nous nous
séparâmes! avec quel plaisir nous projetâmes de nous revoir! Douze heures
passées ensemble nous valaient des siècles de familiarité. Le doux souvenir de
cette journée ne coûtait rien à ces aimables filles; la tendre union qui régnait
entre nous trois valait des plaisirs plus vifs, et n'eût pu subsister avec eux:
nous nous aimions sans mystère et sans honte, et nous voulions nous aimer
toujours ainsi. L'innocence des moeurs a sa volupté, qui vaut bien l'autre,
parce qu'elle n'a point d'intervalle et qu'elle agit continuellement. Pour moi,
je sais que la mémoire d'un si beau jour me touche plus, me charme plus, me
revient plus au coeur que celle d'aucuns plaisirs que j'aie goûtés en ma vie. Je
ne savais pas trop ce que je voulais à ces deux charmantes personnes, mais elles
m'intéressaient beaucoup toutes deux. Je ne dis pas que, si j'eusse été le
maître de mes arrangements, mon coeur se serait partagé; j'y sentais un peu de
préférence. J'aurais fait mon bonheur d'avoir pour maîtresse mademoiselle de
Graffenried; mais à choix, je crois que je l'aurais mieux aimée pour confidente.
Quoi qu'il en soit, il me semblait en les quittant que je ne pouvais plus vivre
sans l'une et sans l'autre. Qui m'eût dit que je ne les reverrais de ma vie, et
que là finiraient nos éphémères amours?
Ceux qui liront ceci ne
manqueront pas de rire de mes aventures galantes, en remarquant qu'après
beaucoup de préliminaires, les plus avancées finissent par baiser la main. O mes
lecteurs, ne vous y trompez pas. J'ai peut-être eu plus de plaisir dans mes
amours en finissant par cette main baisée, que vous n'en aurez jamais dans les
vôtres en commençant tout au moins par là.
Venture, qui s'était couché
fort tard la veille, rentra peu de temps après moi. Pour cette fois je ne le vis
pas avec le même plaisir qu'à l'ordinaire, et je me gardai de lui dire comment
j'avais passé ma journée. Ces demoiselles m'avaient parlé de lui avec peu
d'estime, et m'avaient paru mécontentes de me savoir en si mauvaises mains: cela
lui fit tort dans mon esprit; d'ailleurs tout ce qui me distrayait d'elles ne
pouvait que m'être désagréable. Cependant il me rappela bientôt à lui et à moi
en me parlant de ma situation. Elle était trop critique pour pouvoir durer.
Quoique je dépensasse très peu de chose, mon petit pécule achevait de s'épuiser;
j'étais sans ressource. Point de nouvelles de maman; je ne savais que devenir,
et je sentais un cruel serrement de coeur de voir l'ami de mademoiselle Galley
réduit à l'aumône.
Venture me dit qu'il avait parlé de moi à monsieur le
juge-mage, qu'il voulait m'y mener dîner le lendemain; que c'était un homme en
état de me rendre service par ses amis; d'ailleurs une bonne connaissance à
faire, un homme d'esprit et de lettres, d'un commerce fort agréable, qui avait
des talents et qui les aimait: puis mêlant, à son ordinaire, aux choses les plus
sérieuses la plus mince frivolité, il me fit voir un joli couplet, venu de
Paris, sur un air d'un opéra de Mouret qu'on jouait alors. Ce couplet avait plu
si fort à M. Simon (c'était le nom du juge-mage), qu'il voulait en faire un
autre en réponse sur le même air; il avait dit à Venture d'en faire aussi un; et
la folie prit à celui-ci de m'en faire faire un troisième, afin, disait-il,
qu'on vît les couplets arriver le lendemain comme les brancards du Roman
comique.
La nuit, ne pouvant dormir, je fis comme je pus mon couplet.
Pour les premiers vers que j'eusse faits ils étaient passables, meilleurs même,
ou du moins faits avec plus de goût qu'ils n'auraient été la veille, le sujet
roulant sur une situation fort tendre, à laquelle mon coeur était déjà tout
disposé. Je montrai le matin mon couplet à Venture, qui, le trouvant joli, le
mit dans sa poche sans me dire s'il avait fait le sien. Nous allâmes chez M.
Simon, qui nous reçut bien. La conversation fut agréable: elle ne pouvait
manquer de l'être entre deux hommes d'esprit, à qui la lecture avait profité.
Pour moi, je faisais mon rôle, j'écoutais et je me taisais. Ils ne parlèrent de
couplet ni l'un ni l'autre; je n'en parlai point non plus, et jamais, que je
sache, il n'a été question du mien.
M. Simon parut content de mon
maintien: c'est à peu près tout ce qu'il vit de moi dans cette entrevue. Il
m'avait déjà vu plusieurs fois chez madame de Warens, sans faire une grande
attention à moi. Ainsi c'est depuis ce dîner que je puis dater sa connaissance,
qui ne me servit de rien pour l'objet qui me l'avait fait faire, mais dont je
tirai dans la suite d'autres avantages qui me font rappeler sa mémoire avec
plaisir.
J'aurais tort de ne pas parler de sa figure, que, sur sa
qualité de magistrat, et sur le bel esprit dont il se piquait, on n'imaginerait
pas si je n'en disais rien. M. le juge-mage Simon n'avait assurément pas deux
pieds de haut. Ses jambes, droites, menues et même assez longues, l'auraient
agrandi si elles eussent été verticales; mais elles posaient de biais comme
celles d'un compas très ouvert. Son corps était non seulement court, mais mince,
et en tout sens d'une petitesse inconcevable. Il devait paraître une sauterelle
quand il était nu. Sa tête, de grandeur naturelle, avec un visage bien formé,
l'air noble, d'assez beaux yeux, semblait une tête postiche qu'on aurait plantée
sur un moignon. Il eût pu s'exempter de faire de la dépense en parure, car sa
grande perruque seule l'habillait parfaitement de pied en cap.
Il avait
deux voix toutes différentes, qui s'entremêlaient sans cesse dans sa
conversation avec un contraste d'abord très plaisant, mais bientôt très
désagréable. L'une était grave et sonore; c'était, si j'ose ainsi parler, la
voix de sa tête. L'autre, claire, aiguë et perçante, était la voix de son corps.
Quand il s'écoutait beaucoup, qu'il parlait très posément, qu'il ménageait son
haleine, il pouvait parler toujours de sa grosse voix; mais pour peu qu'il
s'animât et qu'un accent plus vif vînt se présenter, cet accent devenait comme
le sifflement d'une clef, et il avait toute la peine du monde à reprendre sa
basse.
Avec la figure que je viens de peindre, et qui n'est point
chargée, M. Simon était galant, grand conteur de fleurettes, et poussait jusqu'à
la coquetterie le soin de son ajustement. Comme il cherchait à prendre ses
avantages, il donnait volontiers ses audiences du matin dans son lit; car quand
on voyait sur l'oreiller une belle tête, personne n'allait s'imaginer que
c'était là tout. Cela donnait lieu quelquefois à des scènes dont je suis sûr que
tout Annecy se souvient encore.
Un matin qu'il attendait dans ce lit, ou
plutôt sur ce lit, les plaideurs, en belle coiffe de nuit bien fine et bien
blanche, ornée de deux grosses bouffettes de ruban couleur de rose, un paysan
arrive, heurte à la porte. La servante était sortie. Monsieur le juge-mage,
entendant redoubler, crie: Entrez; et cela, comme dit un peu trop fort, partit
de sa voix aiguë. L'homme entre, il cherche d'où vient cette voix de femme; et
voyant dans ce lit une cornette, une fontange, il veut ressortir en faisant à
madame de grandes excuses. M. Simon se fâche et n'en crie que plus clair. Le
paysan, confirmé dans son idée et se croyant insulté, lui chante pouille, lui
dit qu'apparemment elle n'est qu'une coureuse, et que monsieur le juge-mage ne
donne guère bon exemple chez lui. Le juge-mage furieux, et n'ayant pour toute
arme que son pot de chambre, allait le jeter à la tête de ce pauvre homme, quand
sa gouvernante arriva.
Ce petit nain, si disgracié dans son corps par la
nature, en avait été dédommagé du côté de l'esprit: il l'avait naturellement
agréable, et il avait pris soin de l'orner. Quoiqu'il fût à ce qu'on disait
assez bon jurisconsulte, il n'aimait pas son métier. Il s'était jeté dans la
belle littérature, et il y avait réussi. Il en avait pris surtout cette
brillante superficie, cette fleur qui jette de l'agrément dans le commerce, même
avec les femmes. Il savait par coeur tous les petits traits des ana et autres
semblables: il avait l'art de les faire valoir, en contant avec intérêt, avec
mystère, et comme une anecdote de la veille, ce qui s'était passé il y avait
soixante ans. Il savait la musique, et chantait agréablement de sa voix d'homme:
enfin il avait beaucoup de jolis talents pour un magistrat. A force de cajoler
les dames d'Annecy, il s'était mis à la mode parmi elles: elles l'avaient à leur
suite comme un petit sapajou. Il prétendait même à de bonnes fortunes, et cela
les amusait beaucoup. Une madame d'Épagny disait que pour lui la dernière faveur
était de baiser une femme au genou.
Comme il connaissait les bons
livres, et qu'il en parlait volontiers, sa conversation était non seulement
amusante, mais instructive. Dans la suite, lorsque j'eus pris du goût pour
l'étude, je cultivai sa connaissance, et je m'en trouvai très bien. J'allais
quelquefois le voir de Chambéri, où j'étais alors. Il louait, animait mon
émulation, et me donnait pour mes lectures de bons avis, dont j'ai souvent fait
mon profit. Malheureusement dans ce corps si fluet logeait une âme très
sensible. Quelques années après il eut je ne sais quelle mauvaise affaire qui le
chagrina, et il en mourut. Ce fut dommage; c'était assurément un bon petit
homme, dont on commençait par rire, et qu'on finissait par aimer. Quoique sa vie
ait été peu liée à la mienne, comme j'ai reçu de lui des leçons utiles, j'ai cru
pouvoir, par reconnaissance, lui consacrer un petit souvenir.
Sitôt que
je fus libre, je courus dans la rue de mademoiselle Galley, me flattant de voir
entrer ou sortir quelqu'un, ou du moins ouvrir quelque fenêtre. Rien; pas un
chat ne parut, et tout le temps que je fus là, la maison demeura aussi close que
si elle n'eût point été habitée. La rue était petite et déserte, un homme s'y
remarquait: de temps en temps quelqu'un passait, entrait ou sortait au
voisinage. J'étais fort embarrassé de ma figure: il me semblait qu'on devinait
pourquoi j'étais là; et cette idée me mettait au supplice, car j'ai toujours
préféré à mes plaisirs l'honneur et le repos de celles qui m'étaient chères.
Enfin, las de faire l'amant espagnol, et n'ayant point de guitare, je
pris le parti d'aller écrire à mademoiselle de Graffenried. J'aurais préféré
d'écrire à son amie; mais je n'osais, et il convenait de commencer par celle à
qui je devais la connaissance de l'autre, et avec qui j'étais plus familier. Ma
lettre faite, j'allai la porter à mademoiselle Giraud, comme j'en étais convenu
avec ces demoiselles en nous séparant. Ce furent elles qui me donnèrent cet
expédient. Mademoiselle Giraud était contre-pointière, et travaillant
quelquefois chez madame Galley, elle avait l'entrée de sa maison. La messagère
ne me parut pourtant pas trop bien choisie; mais j'avais peur, si je faisais des
difficultés sur celle-là, qu'on ne m'en proposât point d'autre. De plus, je
n'osai dire qu'elle voulait travailler pour son compte. Je me sentais humilié
qu'elle osât se croire pour moi du même sexe que ces demoiselles. Enfin j'aimais
mieux cet entrepôt-là que point, et je m'y tins à tout risque.
Au
premier mot la Giraud me devina: cela n'était pas difficile. Quand une lettre à
porter à de jeunes filles n'aurait pas parlé d'elle-même, mon air sot et
embarrassé m'aurait seul décelé. On peut croire que cette commission ne lui
donna pas grand plaisir à faire: elle s'en chargea toutefois, et l'exécuta
fidèlement. Le lendemain matin je courus chez elle, et j'y trouvai ma réponse.
Comme je me pressai de sortir pour l'aller lire et baiser à mon aise! Cela n'a
pas besoin d'être dit; mais ce qui en a besoin davantage, c'est le parti que
prit mademoiselle Giraud, et où j'ai trouvé plus de délicatesse et de modération
que je n'en aurais attendu d'elle. Ayant assez de bon sens pour voir qu'avec ses
trente-sept ans, ses yeux de lièvre, son nez barbouillé, sa voix aigre et sa
peau noire, elle n'avait pas beau jeu contre deux jeunes personnes pleines de
grâces et dans tout l'éclat de la beauté, elle ne voulut ni les trahir ni les
servir, et aima mieux me perdre que de me ménager pour elles.
Il y avait
déjà quelque temps que la Merceret, n'ayant aucune nouvelle de sa maîtresse,
songeait à s'en retourner à Fribourg: elle l'y détermina tout à fait. Elle fit
plus, elle lui fit entendre qu'il serait bien que quelqu'un la conduisît chez
son père, et me proposa. La petite Merceret, à qui je ne déplaisais pas non
plus, trouva cette idée fort bonne à exécuter. Elles m'en parlèrent dès le même
jour comme d'une affaire arrangée; et comme je ne trouvais rien qui me déplût
dans cette manière de disposer de moi, j'y consentis, regardant ce voyage comme
une affaire de huit jours tout au plus. La Giraud, qui ne pensait pas de même,
arrangea tout. Il fallut bien avouer l'état de mes finances. On y pourvut: la
Merceret se chargea de me défrayer; et, pour regagner d'un côté ce qu'elle
dépensait de l'autre, à ma prière on décida qu'elle enverrait devant son petit
bagage, et que nous irions à pied à petites journées. Ainsi fut fait.
Je
suis fâché de faire tant de filles amoureuses de moi: mais comme il n'y a pas de
quoi être bien vain du parti que j'ai tiré de toutes ces amours-là, je crois
pouvoir dire la vérité sans scrupule. La Merceret, plus jeune et moins déniaisée
que la Giraud, ne m'a jamais fait des agaceries aussi vives; mais elle imitait
mes tons, mes accents, redisait mes mots, avait pour moi les attentions que
j'aurais dû avoir pour elle, et prenait toujours grand soin, comme elle était
fort peureuse, que nous couchassions dans la même chambre; identité qui se borne
rarement là dans un voyage entre un garçon de vingt ans et une fille de
vingt-cinq.
Elle s'y borna pourtant cette fois. Ma simplicité fut telle
que, quoique la Merceret ne fût pas désagréable, il ne me vint pas même à
l'esprit durant tout le voyage, je ne dis pas la moindre tentation galante, mais
même la moindre idée qui s'y rapportât; et quand cette idée me serait venue,
j'étais trop sot pour en savoir profiter. Je n'imaginais pas comment une fille
et un garçon parvenaient à coucher ensemble; je croyais qu'il fallait des
siècles pour préparer ce terrible arrangement. Si la pauvre Merceret, en me
défrayant, comptait sur quelque équivalent, elle en fut la dupe; et nous
arrivâmes à Fribourg exactement comme nous étions partis d'Annecy.
En
passant à Genève je n'allai voir personne, mais je fus prêt à me trouver mal sur
les ponts. Jamais je n'ai vu les murs de cette heureuse ville, jamais je n'y
suis entré, sans sentir une certaine défaillance de coeur qui venait d'un excès
d'attendrissement. En même temps que la noble image de la liberté m'élevait
l'âme, celles de l'égalité, de l'union, de la douceur des moeurs me touchaient
jusqu'aux larmes, et m'inspiraient un vif regret d'avoir perdu tous ces biens.
Dans quelle erreur j'étais, mais qu'elle était naturelle! Je croyais voir tout
cela dans ma patrie, parce que je le portais dans mon coeur.
Il fallait
passer à Nyon. Passer sans voir mon bon père! Si j'avais eu ce courage, j'en
serais mort de regret. Je laissai la Merceret à l'auberge, et je l'allai voir à
tout risque. Eh! que j'avais tort de le craindre! Son âme, à mon abord, s'ouvrit
aux sentiments paternels dont elle était pleine. Que de pleurs nous versâmes en
nous embrassant! Il crut d'abord que je revenais à lui. Je lui fis mon histoire,
et je lui dis ma résolution. Il la combattit faiblement. Il me fit voir les
dangers auxquels je m'exposais, me dit que les plus courtes folies étaient les
meilleures. Du reste, il n'eut pas même la tentation de me retenir de force; et
en cela je trouve qu'il eut raison: mais il est certain qu'il ne fit pas, pour
me ramener, tout ce qu'il aurait pu faire, soit qu'après le pas que j'avais fait
il jugeât lui-même que je n'en devais pas revenir, soit qu'il fût embarrassé
peut-être à savoir ce qu'à mon âge il pourrait faire de moi. J'ai su depuis
qu'il eut de ma compagne de voyage une opinion bien injuste et bien éloignée de
la vérité, mais du reste assez naturelle. Ma belle-mère, bonne femme, un peu
mielleuse, fit semblant de vouloir me retenir à souper. Je ne restai point, mais
je leur dis que je comptais m'arrêter avec eux plus longtemps au retour, et je
leur laissai en dépôt mon petit paquet, que j'avais fait venir par le bateau, et
dont j'étais embarrassé. Le lendemain je partis de bon matin, bien content
d'avoir vu mon père et d'avoir osé faire mon devoir.
Nous arrivâmes
heureusement à Fribourg. Sur la fin du voyage, les empressements de mademoiselle
Merceret diminuèrent un peu. Après notre arrivée elle ne me marqua plus que de
la froideur; et son père, qui ne nageait pas dans l'opulence, ne me fit pas non
plus un bien grand accueil: j'allai loger au cabaret. Je les fus voir le
lendemain; ils m'offrirent à dîner; je l'acceptai. Nous nous séparâmes sans
pleurs; je retournai le soir à ma gargotte, et je repartis le surlendemain de
mon arrivée, sans trop savoir où j'avais dessein d'aller. Voilà encore une
circonstance de ma vie où la Providence m'offrait précisément ce qu'il me
fallait pour couler des jours heureux. La Merceret était une très bonne fille,
point brillante, point belle, mais point laide non plus; peu vive, fort
raisonnable, à quelques petites humeurs près, qui se passaient à pleurer, et qui
n'avaient jamais de suite orageuse. Elle avait un vrai goût pour moi; j'aurais
pu l'épouser sans peine, et suivre le métier de son père. Mon goût pour la
musique me l'aurait fait aimer. Je me serais établi à Fribourg, petite ville peu
jolie, mais peuplée de bonnes gens. J'aurais perdu sans doute de grands
plaisirs, mais j'aurais vécu en paix jusqu'à ma dernière heure; et je dois
savoir mieux que personne qu'il n'y avait pas à balancer sur ce marché.
Je revins, non pas à Nyon, mais à Lausanne. Je voulais me rassasier de
la vue de ce beau lac qu'on voit là dans sa plus grande étendue. La plupart de
mes secrets motifs déterminants n'ont pas été plus solides. Des vues éloignées
ont rarement assez de force pour me faire agir. L'incertitude de l'avenir m'a
toujours fait regarder les projets de longue exécution comme des leurres de
dupe. Je me livre à l'espoir comme un autre, pourvu qu'il ne me coûte rien à
nourrir; mais s'il faut prendre longtemps de la peine, je n'en suis plus. Le
moindre petit plaisir qui s'offre à ma portée me tente plus que les joies du
paradis. J'excepte pourtant le plaisir que la peine doit suivre: celui-là ne me
tente pas, parce que je n'aime que des jouissances pures, et que jamais on n'en
a de telles quand on sait qu'on s'apprête un repentir.
J'avais grand
besoin d'arriver en quelque lieu que ce fût et le plus proche était le mieux;
car, m'étant égaré dans ma route, je me trouvai le soir à Moudon, où je dépensai
le peu qui me restait, hors dix kreutzers, qui partirent le lendemain à la
dînée: et, arrivé le soir à un petit village auprès de Lausanne, j'y entrai dans
un cabaret sans un sou pour payer ma couchée, et sans savoir que devenir.
J'avais grand'faim; je fis bonne contenance, et je demandai à souper, comme si
j'eusse eu de quoi bien payer. J'allai me coucher sans songer à rien, je dormis
tranquillement; et, après avoir déjeuné le matin et compté avec l'hôte, je
voulus pour sept batz, à quoi montait ma dépense, lui laisser ma veste en gage.
Ce brave homme la refusa, et me dit que grâce au ciel il n'avait jamais
dépouillé personne; qu'il ne voulait pas commencer pour sept batz, que je
gardasse ma veste, et que je le payerais quand je pourrais. Je fus touché de sa
bonté, mais moins que je ne devais l'être, et que je ne l'ai été depuis en y
repensant. Je ne tardai guère à lui renvoyer son argent avec des remerciements
par un homme sûr; mais quinze ans après, repassant par Lausanne, à mon retour
d'Italie, j'eus un vrai regret d'avoir oublié le nom du cabaret et de l'hôte. Je
l'aurais été voir; je me serais fait un vrai plaisir de lui rappeler sa bonne
oeuvre, et de lui prouver qu'elle n'avait pas été mal placée. Des services plus
importants sans doute, mais rendus avec plus d'ostentation, ne m'ont pas paru si
dignes de reconnaissance que l'humanité simple et sans éclat de cet honnête
homme.
En approchant de Lausanne je rêvais à la détresse où je me
trouvais, au moyen de m'en tirer sans aller montrer ma misère à ma belle-mère;
et je me comparais, dans ce pèlerinage pédestre, à mon ami Venture arrivant à
Annecy. Je m'échauffai si bien de cette idée, que, sans songer que je n'avais ni
sa gentillesse ni ses talents, je me mis en tête de faire à Lausanne le petit
Venture, d'enseigner la musique, que je ne savais pas, et de me dire de Paris,
où je n'avais jamais été. En conséquence de ce beau projet, comme il n'y avait
point là de maîtrise où je pusse vicarier, et que d'ailleurs je n'avais garde
d'aller me fourrer parmi les gens de l'art, je commençai par m'informer d'une
petite auberge où l'on pût être assez bien et à bon marché. On m'enseigna un
nommé Perrotet, qui tenait des pensionnaires. Ce Perrotet se trouva être le
meilleur homme du monde, et me reçut fort bien. Je lui contai mes petits
mensonges comme je les avais arrangés. Il me promit de parler de moi, et de
tâcher de me procurer des écoliers; il me dit qu'il ne me demanderait de
l'argent que quand j'en aurais gagné. Sa pension était de cinq écus blancs; ce
qui était peu pour la chose, mais beaucoup pour moi. Il me conseilla de ne me
mettre d'abord qu'à la demi-pension, qui consistait pour le dîner en une bonne
soupe, et rien de plus, mais bien à souper le soir. J'y consentis. Ce pauvre
Perrotet me fit toutes ces avances du meilleur coeur du monde, et n'épargnait
rien pour m'être utile.
Pourquoi faut-il qu'ayant trouvé tant de bonnes
gens dans ma jeunesse, j'en trouve si peu dans un âge avancé? Leur race est-elle
épuisée? Non; mais l'ordre où j'ai besoin de les chercher aujourd'hui n'est plus
le même où je les trouvais alors. Parmi le peuple, où les grandes passions ne
parlent que par intervalles, les sentiments de la nature se font plus souvent
entendre. Dans les états plus élevés ils sont étouffés absolument, et, sous le
masque du sentiment, il n'y a jamais que l'intérêt ou la vanité qui parle.
J'écrivis de Lausanne à mon père, qui m'envoya mon paquet, et me marqua
d'excellentes choses dont j'aurais dû mieux profiter. J'ai déjà noté des moments
de délire inconcevables où je n'étais plus moi-même. En voici encore un des plus
marqués. Pour comprendre à quel point la tête me tournait alors, à quel point je
m'étais pour ainsi dire venturisé, il ne faut que voir combien tout à la fois
j'accumulai d'extravagances. Me voilà maître à chanter sans savoir déchiffrer un
air; car quand les six mois que j'avais passés avec le Maître m'auraient
profité, jamais ils n'auraient pu suffire: mais outre cela j'apprenais d'un
maître; c'en était assez pour apprendre mal. Parisien de Genève, et catholique
en pays protestant, je crus devoir changer mon nom, ainsi que ma religion et ma
patrie. Je m'approchais toujours de mon grand modèle autant qu'il m'était
possible. Il s'était appelé Venture de Villeneuve; moi je fis l'anagramme du nom
de Rousseau dans celui de Vaussore, et je m'appelai Vaussore de Villeneuve.
Venture savait la composition, quoiqu'il n'en eût rien dit; moi, sans la savoir,
je m'en vantai à tout le monde, et, sans pouvoir noter le moindre vaudeville, je
me donnai pour compositeur. Ce n'est pas tout: ayant été présenté à M. de
Treytorens, professeur en droit qui aimait la musique et faisait des concerts
chez lui, je voulus lui donner un échantillon de mon talent, et je me mis à
composer une pièce pour son concert, aussi effrontément que si j'avais su
comment m'y prendre. J'eus la constance de travailler pendant quinze jours à ce
bel ouvrage, de le mettre au net, d'en tirer les parties, et de les distribuer
avec autant d'assurance que si c'eût été un chef-d'oeuvre d'harmonie. Enfin, ce
qu'on aura peine à croire et qui est très vrai, pour couronner dignement cette
sublime production, je mis à la fin un joli menuet, qui courait les rues, et que
tout le monde se rappelle peut-être encore, sur ces paroles jadis si connues:
Quel caprice!
Quelle injustice!
Quoi! ta Clarice
Trahirait
tes feux! etc.
Venture m'avait appris cet air avec la basse sur d'autres
paroles infâmes, à l'aide desquelles je l'avais retenu. Je mis donc à la fin de
ma composition ce menuet et sa basse, en supprimant les paroles, et je le donnai
pour être de moi, tout aussi résolument que si j'avais parlé à des habitants de
la lune.
On s'assemble pour exécuter ma pièce. J'explique à chacun le
genre du mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des parties; j'étais
fort affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi cinq
ou six siècles. Enfin tout étant prêt, je frappe avec un beau rouleau de papier
sur mon pupitre magistral les cinq ou six coups du Prenez garde à vous. On fait
silence; je me mets gravement à battre la mesure, on commence... Non, depuis
qu'il existe des opéras français, de la vie on n'ouït un semblable charivari.
Quoi qu'on eût pu penser de mon prétendu talent, l'effet fut pire que tout ce
qu'on semblait attendre. Les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs
ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu fermer les oreilles; mais il n'y
avait pas moyen. Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer,
raclaient à percer le tympan d'un quinze-vingt. J'eus la constance d'aller
toujours mon train, suant il est vrai à grosses gouttes, mais retenu par la
honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation, j'entendais
autour de moi les assistants se dire à leur oreille, ou plutôt à la mienne,
l'un, il n'y a rien là de supportable; un autre, quelle musique enragée! un
autre, quel diable de sabbat! Pauvre Jean-Jacques, dans ce cruel moment tu
n'espérais guère qu'un jour, devant le roi de France et toute sa cour, tes sons
exciteraient des murmures de surprise et d'applaudissement, et que, dans toutes
les loges autour de toi, les plus aimables femmes se diraient à demi-voix: quels
sons charmants! quelle musique enchanteresse! tous ces chants-là vont au coeur!
Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. A peine en
eut-on joué quelques mesures, que j'entendis partir de toutes parts les éclats
de rire. Chacun me félicitait sur mon joli goût de chant; on m'assurait que ce
menuet ferait parler de moi, et que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai
pas besoin de dépeindre mon angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien.
Le lendemain, l'un de mes symphonistes, appelé Lutold, vint me voir, et
fut assez bon homme pour ne pas me féliciter sur mon succès. Le profond
sentiment de ma sottise, la honte, le regret, le désespoir de l'état où j'étais
réduit, l'impossibilité de tenir mon coeur fermé dans ses grandes peines, me
firent ouvrir à lui: je lâchai la bonde à mes larmes; et, au lieu de me
contenter de lui avouer mon ignorance, je lui dis tout, en lui demandant le
secret, qu'il me promit, et qu'il me garda comme on peut le croire. Dès le même
soir, tout Lausanne sut qui j'étais; et, ce qui est remarquable, personne ne
m'en fit semblant, pas même le bon Perrotet, qui pour tout cela ne se rebuta pas
de me loger et de me nourrir.
Je vivais, mais bien tristement. Les
suites d'un pareil début ne firent pas pour moi de Lausanne un séjour fort
agréable. Les écoliers ne se présentaient pas en foule; pas une seule écolière,
et personne de la ville. J'eus en tout deux ou trois gros Teutches, aussi
stupides que j'étais ignorant, qui m'ennuyaient à mourir, et qui, dans mes
mains, ne devinrent pas de grands croque-notes. Je fus appelé dans une seule
maison, où un petit serpent de fille se donna le plaisir de me montrer beaucoup
de musique dont je ne pus pas lire une note, et qu'elle eut la malice de chanter
ensuite devant monsieur le maître, pour lui montrer comment cela s'exécutait.
J'étais si peu en état de lire un air de première vue, que, dans le brillant
concert dont j'ai parlé, il ne me fut pas possible de suivre un moment
l'exécution pour savoir si l'on jouait bien ce que j'avais sous les yeux, et que
j'avais composé moi-même.
Au milieu de tant d'humiliations j'avais des
consolations très douces dans les nouvelles que je recevais de temps en temps
des deux charmantes amies. J'ai toujours trouvé dans le sexe une grande vertu
consolatrice; et rien n'adoucit plus mes afflictions dans mes disgrâces que de
sentir qu'une personne aimable y prend intérêt. Cette correspondance cessa
pourtant bientôt après, et ne fut jamais renouée; mais ce fut ma faute. En
changeant de lieu je négligeai de leur donner mon adresse; et, forcé par la
nécessité de songer continuellement à moi-même, je les oubliai bientôt
entièrement.
Il y a longtemps que je n'ai parlé de ma pauvre maman; mais
si l'on croit que je l'oubliais aussi, l'on se trompe fort. Je ne cessais de
penser à elle, et de désirer de la retrouver, non seulement pour le besoin de ma
subsistance, mais bien plus pour le besoin de mon coeur. Mon attachement pour
elle, quelque vif, quelque tendre qu'il fût, ne m'empêchait pas d'en aimer
d'autres; mais ce n'était pas de la même façon. Toutes devaient également ma
tendresse à leurs charmes; mais elle tenait uniquement à ceux des autres, et ne
leur eût pas survécu; au lieu que maman pouvait devenir vieille et laide sans
que je l'aimasse moins tendrement. Mon coeur avait pleinement transmis à sa
personne l'hommage qu'il fit d'abord à sa beauté; et, quelque changement qu'elle
éprouvât, pourvu que ce fût toujours elle, mes sentiments ne pouvaient changer.
Je sais bien que je lui devais de la reconnaissance; mais, en vérité, je n'y
songeais pas. Quoi qu'elle eût fait ou n'eût pas fait pour moi, c'eût été
toujours la même chose. Je ne l'aimais ni par devoir, ni par intérêt, ni par
convenance; je l'aimais parce que j'étais né pour l'aimer. Quand je devenais
amoureux de quelque autre, cela faisait distraction, je l'avoue, et je pensais
moins souvent à elle; mais j'y pensais avec le même plaisir, et jamais, amoureux
ou non, je ne me suis occupé d'elle sans sentir qu'il ne pouvait y avoir pour
moi de vrai bonheur dans la vie tant que j'en serais séparé.
N'ayant
point de ses nouvelles depuis si longtemps, je ne crus jamais que je l'eusse
tout à fait perdue, ni qu'elle eût pu m'oublier. Je me disais: elle saura tôt ou
tard que je suis errant, et me donnera quelque signe de vie; je la retrouverai,
j'en suis certain. En attendant, c'était une douceur pour moi d'habiter son
pays, de passer dans les rues où elle avait passé, devant les maisons où elle
avait demeuré; et le tout par conjecture, car une de mes ineptes bizarreries
était de n'oser m'informer d'elle ni prononcer son nom sans la plus absolue
nécessité. Il me semblait qu'en la nommant je disais tout ce qu'elle
m'inspirait, que ma bouche révélait le secret de mon coeur, que je la
compromettais en quelque sorte. Je crois même qu'il se mêlait à cela quelque
frayeur qu'on ne me dît du mal d'elle. On avait parlé beaucoup de sa démarche,
et un peu de sa conduite. De peur qu'on n'en dît pas ce que je voulais entendre,
j'aimais mieux qu'on n'en parlât point du tout.
Comme mes écoliers ne
m'occupaient pas beaucoup, et que sa ville natale n'était qu'à quatre lieues de
Lausanne, j'y fis une promenade de deux ou trois jours, durant lesquels la plus
douce émotion ne me quitta point. L'aspect du lac de Genève et de ses admirables
côtes eut toujours à mes yeux un attrait particulier que je ne saurais
expliquer, et qui ne tient pas seulement à la beauté du spectacle, mais à je ne
sais quoi de plus intéressant qui m'affecte et m'attendrit. Toutes les fois que
j'approche du pays de Vaud, j'éprouve une impression composée du souvenir de
madame de Warens, qui y est née, de mon père, qui y vivait, de mademoiselle de
Vulson, qui y eut les prémices de mon coeur, de plusieurs voyages de plaisir que
j'y fis dans mon enfance, et, ce me semble, de quelque autre cause encore plus
secrète et plus forte que tout cela. Quand l'ardent désir de cette vie heureuse
et douce qui me fuit et pour laquelle j'étais né vient enflammer mon
imagination, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes
charmantes, qu'elle se fixe. Il me faut absolument un verger au bord de ce lac,
et non pas d'un autre; il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache et un
petit bateau. Je ne jouirai d'un bonheur parfait sur la terre que quand j'aurai
tout cela. Je ris de la simplicité avec laquelle je suis allé plusieurs fois
dans ce pays-là uniquement pour y chercher ce bonheur imaginaire. J'étais
toujours surpris d'y trouver les habitants, surtout les femmes, d'un tout autre
caractère que celui que j'y cherchais. Combien cela me semblait disparate! Le
pays et le peuple dont il est couvert ne m'ont jamais paru faits l'un pour
l'autre.
Dans ce voyage de Vevay, je me livrais, en suivant ce beau
rivage, à la plus douce mélancolie: mon coeur s'élançait avec ardeur à mille
félicités innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un
enfant. Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une
grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l'eau!
J'allai à Vevay loger à la Clef; et, pendant deux jours que j'y restai
sans voir personne, je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi dans tous
mes voyages, et qui m'y a fait établir enfin les héros de mon roman. Je dirais
volontiers à ceux qui ont du goût et qui sont sensibles: Allez à Vevay, visitez
le pays, examinez les sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n'a
pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire et pour un Saint-Preux;
mais ne les y cherchez pas. Je reviens à mon histoire.
Comme j'étais
catholique et que je me donnais pour tel, je suivais sans mystère et sans
scrupule le culte que j'avais embrassé. Les dimanches, quand il faisait beau,
j'allais à la messe à Assens, à deux lieues de Lausanne. Je faisais
ordinairement cette course avec d'autres catholiques, surtout avec un brodeur
parisien dont j'ai oublié le nom. Ce n'était pas un Parisien comme moi, c'était
un vrai Parisien de Paris, un archi-Parisien du bon Dieu, bonhomme comme un
Champenois. Il aimait si fort son pays, qu'il ne voulut jamais douter que j'en
fusse, de peur de perdre cette occasion d'en parler. M. de Crouzas, lieutenant
baillival, avait un jardinier de Paris aussi, mais moins complaisant, et qui
trouvait la gloire de son pays compromise à ce qu'on osât se donner pour en être
lorsqu'on n'avait pas cet honneur. Il me questionnait de l'air d'un homme sûr de
me prendre en faute, et puis souriait malignement. Il me demanda une fois ce
qu'il y avait de remarquable au Marché-Neuf. Je battis la campagne comme on peut
croire. Après avoir passé vingt ans à Paris, je dois à présent connaître cette
ville; cependant, si l'on me faisait aujourd'hui pareille question, je ne serais
pas moins embarrassé d'y répondre, et de cet embarras on pourrait aussi bien
conclure que je n'ai jamais été à Paris: tant, lors même qu'on rencontre la
vérité, l'on est sujet à se fonder sur des principes trompeurs!
Je ne
saurais dire exactement combien de temps je demeurai à Lausanne. Je n'apportai
pas de cette ville des souvenirs bien rappelants. Je sais seulement que, n'y
trouvant pas à vivre, j'allai de là à Neuchâtel, et que j'y passai l'hiver. Je
réussis mieux dans cette dernière ville; j'y eus des écoliers, et j'y gagnai de
quoi m'acquitter avec mon bon ami Perrotet, qui m'avait fidèlement envoyé mon
petit bagage, quoique je lui redusse assez d'argent.
J'apprenais
insensiblement la musique en l'enseignant. Ma vie était assez douce; un homme
raisonnable eût pu s'en contenter: mais mon coeur inquiet me demandait autre
chose. Les dimanches et les jours où j'étais libre, j'allais courir les
campagnes et les bois des environs, toujours errant, rêvant, soupirant; et quand
j'étais une fois sorti de la ville, je n'y rentrais plus que le soir. Un jour,
étant à Boudry, j'entrai pour dîner dans un cabaret: j'y vis un homme à grande
barbe avec un habit violet à la grecque, un bonnet fourré, l'équipage et l'air
assez noble, et qui souvent avait peine à se faire entendre, ne parlant qu'un
jargon presque indéchiffrable, mais plus ressemblant à l'italien qu'à nulle
autre langue. J'entendais presque tout ce qu'il disait, et j'étais le seul; il
ne pouvait s'énoncer que par signes avec l'hôte et les gens du pays. Je lui dis
quelques mots en italien, qu'il entendit parfaitement: il se leva, et vint
m'embrasser avec transport. La liaison fut bientôt faite, et dès ce moment je
lui servis de truchement. Son dîner était bon, le mien était moins que médiocre;
il m'invita de prendre part au sien, je fis peu de façons. En buvant et
baragouinant nous achevâmes de nous familiariser, et dès la fin du repas nous
devînmes inséparables. Il me conta qu'il était prélat grec et archimandrite de
Jérusalem; qu'il était chargé de faire une quête en Europe pour le
rétablissement du saint sépulcre. Il me montra de belles patentes de la czarine
et de l'empereur; il en avait de beaucoup d'autres souverains. Il était assez
content de ce qu'il avait amassé jusqu'alors; mais il avait eu des peines
incroyables en Allemagne, n'entendant pas un mot d'allemand, de latin, ni de
français, et réduit à son grec, au turc et à la langue franque pour toute
ressource, ce qui ne lui en procurait pas beaucoup dans le pays où il s'était
enfourné. Il me proposa de l'accompagner pour lui servir de secrétaire et
d'interprète. Malgré mon petit habit violet, nouvellement acheté, et qui ne
cadrait pas mal avec mon nouveau poste, j'avais l'air si peu étoffé qu'il ne me
crut pas difficile à gagner, et il ne se trompa point. Notre accord fut bientôt
fait; je ne demandais rien, et il promettait beaucoup. Sans caution, sans
sûreté, sans connaissance, je me livre à sa conduite, et dès le lendemain me
voilà parti pour Jérusalem. Nous commençâmes notre tournée par le canton de
Fribourg, où il ne fit pas grand'chose. La dignité épiscopale ne permettait pas
de faire le mendiant, et de quêter aux particuliers; mais nous présentâmes sa
commission au sénat, qui lui donna une petite somme. De là nous fûmes à Berne.
Nous logeâmes au Faucon, bonne auberge alors, où l'on trouvait bonne compagnie.
La table était nombreuse et bien servie. Il y avait longtemps que je faisais
mauvaise chère; j'avais grand besoin de me refaire, j'en avais l'occasion, et
j'en profitai. Monseigneur l'archimandrite était lui-même un homme de bonne
compagnie, aimant assez à tenir table, gai, parlant bien pour ceux qui
l'entendaient, ne manquant pas de certaines connaissances, et plaçant son
érudition grecque avec assez d'agrément. Un jour, cassant au dessert des
noisettes, il se coupa le doigt fort avant; et comme le sang sortait avec
abondance, il montra son doigt à la compagnie, et dit en riant: Mirate, signori:
questo è sangue pelasgo.
A Berne mes fonctions ne lui furent pas
inutiles, et je ne m'en tirai pas aussi mal que j'avais craint. J'étais bien
plus hardi et mieux parlant que je n'aurais été pour moi-même. Les choses ne se
passèrent pas aussi simplement qu'à Fribourg: il fallut de longues et fréquentes
conférences avec les premiers de l'Etat, et l'examen de ses titres ne fut pas
l'affaire d'un jour. Enfin, tout étant en règle, il fut admis à l'audience du
sénat. J'entrai avec lui comme son interprète, et l'on me dit de parler. Je ne
m'attendais à rien moins, et il ne m'était pas venu dans l'esprit qu'après avoir
longtemps conféré avec les membres, il fallût s'adresser au corps comme si rien
n'eût été dit. Qu'on juge de mon embarras! Pour un homme aussi honteux, parler
non seulement en public, mais devant le sénat de Berne, et parler impromptu sans
avoir une seule minute pour me préparer, il y avait là de quoi m'anéantir. Je ne
fus pas même intimidé. J'exposai succinctement et nettement la commission de
l'archimandrite. Je louai la piété des princes qui avaient contribué à la
collecte qu'il était venu faire. Piquant d'émulation celle de leurs Excellences,
je dis qu'il n'y avait pas moins à espérer de leur munificence accoutumée; et
puis, tâchant de prouver que cette bonne oeuvre en était également une pour tous
les chrétiens sans distinction de secte, je finis par promettre les bénédictions
du ciel à ceux qui voudraient y prendre part. Je ne dirai pas que mon discours
fit effet, mais il est sûr qu'il fut goûté, et qu'au sortir de l'audience
l'archimandrite reçut un présent fort honnête, et de plus, sur l'esprit de son
secrétaire, des compliments dont j'eus l'agréable emploi d'être le truchement,
mais que je n'osai lui rendre à la lettre. Voilà la seule fois de ma vie que
j'aie parlé en public et devant un souverain, et la seule fois aussi peut-être
que j'ai parlé hardiment et bien. Quelle différence dans les dispositions du
même homme! Il y a trois ans qu'étant allé voir à Yverdun mon vieux ami M.
Roguin, je reçus une députation pour me remercier de quelques livres que j'avais
donnés à la bibliothèque de cette ville. Les Suisses sont grands harangueurs;
ces messieurs me haranguèrent. Je me crus obligé de répondre; mais je
m'embarrassai tellement dans ma réponse, et ma tête se brouilla si bien, que je
restai court, et me fis moquer de moi. Quoique timide naturellement, j'ai été
hardi quelquefois dans ma jeunesse; jamais dans mon âge avancé. Plus j'ai vu le
monde, moins j'ai pu me faire à son ton.
Partis de Berne, nous allâmes à
Soleure; car le dessein de l'archimandrite était de reprendre la route
d'Allemagne, et de s'en retourner par la Hongrie ou par la Pologne, ce qui
faisait une route immense: mais comme chemin faisant sa bourse s'emplissait plus
qu'elle ne se vidait, il craignait peu les détours. Pour moi, qui me plaisais
presque autant à cheval qu'à pied, je n'aurais pas mieux demandé que de voyager
ainsi toute ma vie: mais il était écrit que je n'irais pas si loin.
La
première chose que nous fîmes arrivant à Soleure fut d'aller saluer monsieur
l'ambassadeur de France. Malheureusement pour mon évêque, cet ambassadeur était
le marquis de Bonac, qui avait été ambassadeur à la Porte, et qui devait être au
fait de tout ce qui regardait le saint sépulcre. L'archimandrite eut une
audience d'un quart d'heure, où je ne fus pas admis, parce que monsieur
l'ambassadeur entendait la langue franque et parlait l'italien du moins aussi
bien que moi. A la sortie de mon Grec je voulus le suivre; on me retint, ce fut
mon tour. M'étant donné pour Parisien, j'étais comme tel sous la juridiction de
son Excellence. Elle me demanda qui j'étais, m'exhorta de lui dire la vérité: je
le lui promis, en lui demandant une audience particulière qui me fut accordée.
Monsieur l'ambassadeur m'emmena dans son cabinet dont il ferma sur nous la
porte; et là, me jetant à ses pieds, je lui tins parole. Je n'aurais pas moins
dit quand je n'aurais rien promis, car un continuel besoin d'épanchement met à
tout moment mon coeur sur mes lèvres; et, après m'être ouvert sans réserve au
musicien Lutold, je n'avais garde de faire le mystérieux avec le marquis de
Bonac. Il fut si content de ma petite histoire et de l'effusion de coeur avec
laquelle il vit que je l'avais contée, qu'il me prit par la main, entra chez
madame l'ambassadrice, et me présenta à elle en lui faisant un abrégé de mon
récit. Madame de Bonac m'accueillit avec bonté, et dit qu'il ne fallait pas me
laisser aller avec ce moine grec. Il fut résolu que je resterais à l'hôtel, en
attendant qu'on vît ce qu'on pourrait faire de moi. Je voulus aller faire mes
adieux à mon pauvre archimandrite, pour lequel j'avais conçu de l'attachement:
on ne me le permit pas. On envoya lui signifier mes arrêts, et un quart d'heure
après, je vis arriver mon petit sac. M. de la Martinière, secrétaire
d'ambassade, fut en quelque façon chargé de moi. En me conduisant dans la
chambre qui m'était destinée, il me dit: Cette chambre a été occupée sous le
comte du Luc par un homme célèbre du même nom que vous: il ne tient qu'à vous de
le remplacer de toutes manières, et de faire dire un jour, Rousseau premier,
Rousseau second. Cette conformité, qu'alors je n'espérais guère, eût moins
flatté mes désirs si j'avais pu prévoir à quel prix je l'achèterais un jour.
Ce que m'avait dit M. de la Martinière me donna de la curiosité. Je lus
les ouvrages de celui dont j'occupais la chambre; et, sur le compliment qu'on
m'avait fait, croyant avoir du goût pour la poésie, je fis pour mon coup d'essai
une cantate à la louange de madame de Bonac. Ce goût ne se soutint pas. J'ai
fait de temps en temps de médiocres vers: c'est un exercice assez bon pour se
rompre aux inversions élégantes, et apprendre à mieux écrire en prose; mais je
n'ai jamais trouvé dans la poésie française assez d'attrait pour m'y livrer tout
à fait.
M. de la Martinière voulut voir de mon style, et me demanda par
écrit le même détail que j'avais fait à monsieur l'ambassadeur. Je lui écrivis
une longue lettre, que j'apprends avoir été conservée par M. de Marianne, qui
était attaché depuis longtemps au marquis de Bonac, et qui depuis a succédé à M.
de la Martinière sous l'ambassade de M. de Courteilles. J'ai prié M. de
Malesherbes de tâcher de me procurer une copie de cette lettre. Si je puis
l'avoir par lui ou par d'autres, on la trouvera dans le recueil qui doit
accompagner mes Confessions.
L'expérience que je commençais d'avoir
modérait peu à peu mes projets romanesques; et, par exemple, non seulement je ne
devins point amoureux de madame de Bonac, mais je sentis d'abord que je ne
pouvais faire un grand chemin dans la maison de son mari. M. de la Martinière en
place, et M. de Marianne pour ainsi dire en survivance, ne me laissaient espérer
pour toute fortune qu'un emploi de sous-secrétaire, qui ne me tentait pas
infiniment. Cela fit que quand on me consulta sur ce que je voulais faire, je
marquai beaucoup d'envie d'aller à Paris. Monsieur l'ambassadeur goûta cette
idée, qui tendait au moins à le débarrasser de moi. M. de Merveilleux,
secrétaire interprète de l'ambassade, dit que son ami M. Godard, colonel suisse
au service de France, cherchait quelqu'un pour mettre auprès de son neveu, qui
entrait fort jeune au service, et pensa que je pourrais lui convenir. Sur cette
idée, assez légèrement prise, mon départ fut résolu; et moi, qui voyais un
voyage à faire et Paris au bout, j'en fus dans la joie de mon coeur. On me donna
quelques lettres, cent francs pour mon voyage accompagnés de force bonnes
leçons, et je partis.
Je mis à ce voyage une quinzaine de jours, que je
peux compter parmi les heureux de ma vie. J'étais jeune, je me portais bien,
j'avais assez d'argent, beaucoup d'espérance, je voyageais à pied, et je
voyageais seul. On serait étonné de me voir compter un pareil avantage, si déjà
l'on n'avait dû se familiariser avec mon humeur. Mes douces chimères me tenaient
compagnie, et jamais la chaleur de mon imagination n'en enfanta de plus
magnifiques. Quand on m'offrait quelque place vide dans une voiture, ou que
quelqu'un m'accostait en route, je rechignais de voir renverser la fortune dont
je bâtissais l'édifice en marchant. Cette fois mes idées étaient martiales.
J'allais m'attacher à un militaire et devenir militaire moi-même; car on avait
arrangé que je commencerais par être cadet. Je croyais déjà me voir en habit
d'officier, avec un beau plumet blanc. Mon coeur s'enflait à cette noble idée.
J'avais quelque teinture de géométrie et de fortifications; j'avais un oncle
ingénieur; j'étais en quelque sorte enfant de la balle. Ma vue courte offrait un
peu d'obstacle, mais qui ne m'embarrassait pas; et je comptais bien, à force de
sang-froid et d'intrépidité, suppléer à ce défaut. J'avais lu que le maréchal
Schomberg avait la vue très courte; pourquoi le maréchal Rousseau ne l'aurait-il
pas? Je m'échauffais tellement sur ces folies, que je ne voyais plus que
troupes, remparts, gabions, batteries, et moi, au milieu du feu et de la fumée,
donnant tranquillement mes ordres la lorgnette à la main. Cependant, quand je
passais dans des campagnes agréables, que je voyais des bocages et des
ruisseaux, ce touchant aspect me faisait soupirer de regret; je sentais au
milieu de ma gloire que mon coeur n'était pas fait pour tant de fracas, et
bientôt, sans savoir comment, je me retrouvais au milieu de mes chères
bergeries, renonçant pour jamais aux travaux de Mars.
Combien l'abord de
Paris démentit l'idée que j'en avais! La décoration extérieure que j'avais vue à
Turin, la beauté des rues, la symétrie et l'alignement des maisons me faisaient
chercher, à Paris, autre chose encore. Je m'étais figuré une ville aussi belle
que grande, de l'aspect le plus imposant, où l'on ne voyait que de superbes
rues, des palais de marbre et d'or. En entrant par le faubourg Saint-Marceau, je
ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, l'air
de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants, des charretiers, des
ravaudeuses, des crieuses de tisane et de vieux chapeaux. Tout cela me frappa
d'abord à tel point, que tout ce que j'ai vu depuis à Paris de magnificence
réelle n'a pu détruire cette première impression, et qu'il m'en est resté
toujours un secret dégoût pour l'habitation de cette capitale. Je puis dire que
tout le temps que j'y ai vécu dans la suite ne fut employé qu'à y chercher des
ressources pour me mettre en état d'en vivre éloigné. Tel est le fruit d'une
imagination trop active, qui exagère par- dessus l'exagération des hommes, et
voit toujours plus que ce qu'on lui dit. On m'avait tant vanté Paris, que je me
l'étais figuré comme l'ancienne Babylone, dont je trouverais peut-être autant à
rabattre, si je l'avais vue, du portrait que je m'en suis fait. La même chose
m'arriva à l'Opéra, où je me pressai d'aller le lendemain de mon arrivée; la
même chose m'arriva dans la suite à Versailles; dans la suite encore en voyant
la mer; et la même chose m'arrivera toujours en voyant des spectacles qu'on
m'aura trop annoncés: car il est impossible aux hommes et difficile à la nature
elle-même de passer en richesse mon imagination.
A la manière dont je
fus reçu de tous ceux pour qui j'avais des lettres, je crus ma fortune faite.
Celui à qui j'étais le plus recommandé, et qui me caressa le moins, était M. de
Surbeck, retiré du service et vivant philosophiquement à Bagneux, où je fus le
voir plusieurs fois, et où jamais il ne m'offrit un verre d'eau. J'eus plus
d'accueil de madame de Merveilleux, belle-soeur de l'interprète, et de son
neveu, officier aux gardes: non seulement la mère et le fils me reçurent bien,
mais ils m'offrirent leur table, dont je profitai souvent durant mon séjour à
Paris. Madame de Merveilleux me parut avoir été belle; ses cheveux étaient d'un
beau noir, et faisaient, à la vieille mode, le crochet sur ses tempes. Il lui
restait ce qui ne périt point avec les attraits, un esprit très agréable. Elle
me parut goûter le mien, et fit tout ce qu'elle put pour me rendre service; mais
personne ne la seconda, et je fus bientôt désabusé de tout ce grand intérêt
qu'on avait paru prendre à moi. Il faut pourtant rendre justice aux Français:
ils ne s'épuisent point autant qu'on dit en protestations, et celles qu'ils font
sont presque toujours sincères; mais ils ont une manière de paraître
s'intéresser à vous qui trompe plus que des paroles. Les gros compliments des
Suisses n'en peuvent imposer qu'à des sots. Les manières des Français sont plus
séduisantes en cela même qu'elles sont plus simples: on croirait qu'ils ne vous
disent pas tout ce qu'ils veulent faire, pour vous surprendre plus agréablement.
Je dirai plus; ils ne sont point faux dans leurs démonstrations; ils sont
naturellement officieux, humains, bienveillants, et même, quoi qu'on en dise,
plus vrais qu'aucune autre nation: mais ils sont légers et volages. Ils ont en
effet le sentiment qu'ils vous témoignent; mais ce sentiment s'en va comme il
est venu. En vous parlant ils sont pleins de vous; ne vous voient-ils plus, ils
vous oublient. Rien n'est permanent dans leur coeur: tout est chez eux l'oeuvre
du moment.
Je fus donc beaucoup flatté et peu servi. Ce colonel Godard,
au neveu duquel on m'avait donné, se trouva être un vilain vieux avare, qui,
quoique tout cousu d'or, voyant ma détresse, me voulut avoir pour rien. Il
prétendait que je fusse auprès de son neveu une espèce de valet sans gages
plutôt qu'un vrai gouverneur. Attaché continuellement à lui, et par là dispensé
du service, il fallait que je vécusse de ma paye de cadet, c'est-à-dire de
soldat; et à peine consentait-il à me donner l'uniforme; il aurait voulu que je
me contentasse de celui du régiment. Madame de Merveilleux, indignée de ses
propositions, me détourna elle-même de les accepter; son fils fut du même
sentiment. On cherchait autre chose, et l'on ne trouvait rien. Cependant je
commençais d'être pressé, et cent francs sur lesquels j'avais fait mon voyage ne
pouvaient me mener bien loin. Heureusement je reçus de la part de monsieur
l'ambassadeur encore une petite remise qui me fit grand bien; et je crois qu'il
ne m'aurait pas abandonné si j'eusse eu plus de patience: mais languir,
attendre, solliciter sont pour moi choses impossibles. Je me rebutai, je ne
parus plus, et tout fut fini. Je n'avais pas oublié ma pauvre maman; mais
comment la trouver? où la chercher? Madame de Merveilleux, qui savait mon
histoire, m'avait aidé dans cette recherche, et longtemps inutilement. Enfin
elle m'apprit que madame de Warens était repartie il y avait plus de deux mois,
mais qu'on ne savait si elle était allée en Savoie ou à Turin, et que quelques
personnes la disaient retournée en Suisse. Il ne m'en fallut pas davantage pour
me déterminer à la suivre, bien sûr qu'en quelque lieu qu'elle fût je la
trouverais plus aisément en province que je n'avais pu faire à Paris.
Avant de partir j'exerçai mon nouveau talent poétique dans une épître au
colonel Godard, où je le drapai de mon mieux. Je montrai ce barbouillage à
madame de Merveilleux, qui, au lieu de me censurer comme elle aurait dû faire,
rit beaucoup de mes sarcasmes, de même que son fils, qui, je crois, n'aimait pas
M. Godard; et il faut avouer qu'il n'était pas aimable. J'étais tenté de lui
envoyer mes vers; ils m'y encouragèrent: j'en fis un paquet à son adresse, et
comme il n'y avait point alors à Paris de petite poste, je le mis dans ma poche,
et le lui envoyai d'Auxerre en passant. Je ris quelquefois encore en songeant
aux grimaces qu'il dut faire en lisant ce panégyrique, où il était peint trait
pour trait. Il commençait ainsi:
Tu croyais, vieux penard, qu'une folle
manie
D'élever ton neveu m'inspirerait l'envie.
Cette petite pièce,
mal faite à la vérité, mais qui ne manquait pas de sel et qui annonçait du
talent pour la satire, est cependant le seul écrit satirique qui soit sorti de
ma plume. J'ai le coeur trop peu haineux pour me prévaloir d'un pareil talent:
mais je crois qu'on peut juger, par quelques écrits polémiques faits de temps à
autre pour ma défense, que si j'avais été d'humeur batailleuse, mes agresseurs
auraient eu rarement les rieurs de leur côté.
La chose que je regrette
le plus dans les détails de ma vie dont j'ai perdu la mémoire est de n'avoir pas
fait des journaux de mes voyages. Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant
vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux que j'ai faits seul à
pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées: je ne puis presque
penser quand je reste en place; il faut que mon corps soit en branle pour y
mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agréables,
le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la
liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance,
de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne
une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des
êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré, sans gêne et
sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière; mon coeur, errant
d'objet en objet, s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images
charmantes, s'enivre de sentiments délicieux. Si pour les fixer je m'amuse à les
décrire en moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle fraîcheur de coloris,
quelle énergie d'expression je leur donne! On a, dit-on, trouvé de tout cela
dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Oh! si l'on eût vu
ceux de ma première jeunesse, ceux que j'ai faits durant mes voyages, ceux que
j'ai composés et que je n'ai jamais écrits!... Pourquoi, direz-vous, ne les pas
écrire? Et pourquoi les écrire? vous répondrai-je: pourquoi m'ôter le charme
actuel de la jouissance, pour dire à d'autres que j'avais joui? Que
m'importaient des lecteurs, un public, et toute la terre, tandis que je planais
dans le ciel? D'ailleurs, portais-je avec moi du papier, des plumes? Si j'avais
pensé à tout cela, rien ne me serait venu. Je ne prévoyais pas que j'aurais des
idées; elles viennent quand il leur plaît, non quand il me plaît. Elles ne
viennent point, ou elles viennent en foule; elles m'accablent de leur nombre et
de leur force. Dix volumes par jour n'auraient pas suffi. Où prendre du temps
pour les écrire? En arrivant je ne songeais qu'à bien dîner; en partant je ne
songeais qu'à bien marcher. Je sentais qu'un nouveau paradis m'attendait à la
porte; je ne songeais qu'à l'aller chercher.
Jamais je n'ai si bien
senti tout cela que dans le retour dont je parle. En venant à Paris, je m'étais
borné aux idées relatives à ce que j'y allais faire. Je m'étais élancé dans la
carrière où j'allais entrer, et je l'avais parcourue avec assez de gloire: mais
cette carrière n'était pas celle où mon coeur m'appelait, et les êtres réels
nuisaient aux êtres imaginaires. Le colonel Godard et son neveu figuraient mal
avec un héros tel que moi. Grâce au ciel, j'étais maintenant délivré de tous ces
obstacles: je pouvais m'enfoncer à mon gré dans le pays des chimères, car il ne
restait que cela devant moi. Aussi je m'y égarai si bien, que je perdis
réellement plusieurs fois ma route; et j'eusse été fort fâché d'aller plus
droit, car sentant qu'à Lyon j'allais me retrouver sur la terre, j'aurais voulu
n'y jamais arriver.
Un jour entre autres, m'étant à dessein détourné
pour voir de près un lieu qui me parut admirable, je m'y plus si fort et j'y fis
tant de tours, que je me perdis enfin tout à fait. Après plusieurs heures de
course inutile, las et mourant de soif et de faim, j'entrai chez un paysan dont
la maison n'avait pas belle apparence; mais c'était la seule que je visse aux
environs. Je croyais que c'était comme à Genève ou en Suisse, où tous les
habitants à leur aise sont en état d'exercer l'hospitalité. Je priai celui-ci de
me donner à dîner en payant. Il m'offrit du lait écrémé et de gros pain d'orge,
en me disant que c'était tout ce qu'il avait. Je buvais ce lait avec délices et
je mangeais ce pain, paille et tout; mais cela n'était pas fort restaurant pour
un homme épuisé de fatigue. Ce paysan, qui m'examinait, jugea de la vérité de
mon histoire par celle de mon appétit. Tout de suite, après m'avoir dit qu'il
voyait bien que j'étais un bon jeune honnête homme qui n'était pas là pour le
vendre, il ouvrit une petite trappe à côté de sa cuisine, descendit, et revint
un moment après avec un bon pain bis de pur froment, un jambon très appétissant,
quoique entamé, et une bouteille de vin dont l'aspect me réjouit le coeur plus
que tout le reste; on joignit à cela une omelette assez épaisse, et je fis un
dîner tel qu'autre qu'un piéton n'en connut jamais. Quand ce vint à payer, voilà
son inquiétude et ses craintes qui le reprennent; il ne voulait point de mon
argent, il le repoussait avec un trouble extraordinaire; et ce qu'il y avait de
plaisant était que je ne pouvais imaginer de quoi il avait peur. Enfin, il
prononça en frémissant ces mots terribles de commis et de rats de cave. Il me
fit entendre qu'il cachait son vin à cause des aides, qu'il cachait son pain à
cause de la taille, et qu'il serait un homme perdu si l'on pouvait se douter
qu'il ne mourût pas de faim. Tout ce qu'il me dit à ce sujet, et dont je n'avais
pas la moindre idée, me fit une impression qui ne s'effacera jamais. Ce fut là
le germe de cette haine inextinguible qui se développa depuis dans mon coeur
contre les vexations qu'éprouve le malheureux peuple, et contre ses oppresseurs.
Cet homme, quoique aisé, n'osait manger le pain qu'il avait gagné à la sueur de
son front, et ne pouvait éviter sa ruine qu'en montrant la même misère qui
régnait autour de lui. Je sortis de sa maison aussi indigné qu'attendri, et
déplorant le sort de ces belles contrées, à qui la nature n'a prodigué ses dons
que pour en faire la proie des barbares publicains.
Voilà le seul
souvenir bien distinct qui me reste de ce qui m'est arrivé durant ce voyage. Je
me rappelle seulement encore qu'en approchant de Lyon je fus tenté de prolonger
ma route pour aller voir les bords du Lignon; car, parmi les romans que j'avais
lus avec mon père, l'Astrée n'avait pas été oubliée, et c'était celui qui me
revenait au coeur le plus fréquemment. Je demandai la route du Forez; et tout en
causant avec une hôtesse, elle m'apprit que c'était un bon pays de ressource
pour les ouvriers, qu'il y avait beaucoup de forges, et qu'on y travaillait fort
bien en fer. Cet éloge calma tout à coup ma curiosité romanesque, et je ne
jugeai pas à propos d'aller chercher des Dianes et des Sylvandres chez un peuple
de forgerons. La bonne femme qui m'encourageait de la sorte m'avait sûrement
pris pour un garçon serrurier.
Je n'allais pas tout à fait à Lyon sans
vues. En arrivant, j'allai voir aux Chasottes mademoiselle du Châtelet, amie de
madame de Warens, et pour laquelle elle m'avait donné une lettre quand je vins
avec M. le Maître: ainsi c'était une connaissance déjà faite. Mademoiselle du
Châtelet m'apprit qu'en effet son amie avait passé à Lyon, mais qu'elle ignorait
si elle avait poussé sa route jusqu'en Piémont, et qu'elle était incertaine
elle- même en partant si elle ne s'arrêterait pas en Savoie; que si je voulais
elle écrirait pour en avoir des nouvelles, et que le meilleur parti que j'eusse
à prendre était de les attendre à Lyon. J'acceptai l'offre; mais je n'osai dire
à mademoiselle du Châtelet que j'étais pressé de la réponse, et que ma petite
bourse épuisée ne me laissait pas en état de l'attendre longtemps. Ce qui me
retint n'était pas qu'elle m'eût mal reçu; au contraire, elle m'avait fait
beaucoup de caresses, et me traitait sur un pied d'égalité qui m'ôtait le
courage de lui laisser voir mon état, et de descendre du rôle de bonne compagnie
à celui d'un malheureux mendiant.
Il me semble de voir assez clairement
la suite de tout ce que j'ai marqué dans ce livre. Cependant je crois me
rappeler, dans le même intervalle, un autre voyage de Lyon, dont je ne puis
marquer la place, et où je me trouvai déjà fort à l'étroit. Une petite anecdote
assez difficile à dire ne me permettra jamais de l'oublier. J'étais un soir
assis en Bellecour après un très mince souper, rêvant aux moyens de me tirer
d'affaire, quand un homme en bonnet vint s'asseoir à côté de moi. Cet homme
avait l'air d'un de ces ouvriers en soie qu'on appelle, à Lyon, des
taffetatiers. Il m'adresse la parole; je lui réponds. A peine avions-nous causé
un quart d'heure, que, toujours avec le même sang-froid et sans changer de ton,
il me propose de nous amuser de compagnie. J'attendais qu'il m'expliquât quel
était cet amusement, mais sans rien ajouter, il se mit en devoir de m'en donner
l'exemple. Nous nous touchions presque, et la nuit n'était pas assez obscure
pour m'empêcher de voir à quel exercice il se préparait. Il n'en voulait point à
ma personne; du moins rien n'annonçait cette intention, et le lieu ne l'eût pas
favorisée: il ne voulait exactement, comme il me l'avait dit, que s'amuser et
que je m'amusasse, chacun pour son compte; et cela lui paraissait si simple,
qu'il n'avait pas même supposé qu'il ne me le parût pas comme à lui. Je fus si
effrayé de cette impudence, que, sans lui répondre, je me levai précipitamment
et me mis à fuir à toutes jambes, croyant avoir ce misérable à mes trousses.
J'étais si troublé, qu'au lieu de gagner mon logis par la rue Saint-Dominique,
je courus du côté du quai, et ne m'arrêtai qu'au delà du pont de bois, aussi
tremblant que si je venais de commettre un crime. J'étais sujet au même vice: ce
souvenir m'en guérit pour longtemps.
A ce voyage-ci j'eus une aventure à
peu près du même genre, mais qui me mit en plus grand danger. Sentant mes
espèces tirer à leur fin, j'en ménageais le chétif reste. Je prenais moins
souvent des repas à mon auberge, et bientôt je n'en pris plus du tout, pouvant
pour cinq ou six sous, à la taverne, me rassasier tout aussi bien que je faisais
là pour mes vingt-cinq. N'y mangeant plus, je ne savais comment y aller coucher,
non que j'y dusse grand'chose, mais j'avais honte d'occuper une chambre sans
rien faire gagner à mon hôtesse. La saison était belle. Un soir qu'il faisait
fort chaud, je me déterminai à passer la nuit dans la place; et déjà je m'étais
établi sur un banc, quand un abbé qui passait, me voyant ainsi couché,
s'approcha, et me demanda si je n'avais point de gîte. Je lui avouai mon cas, il
en parut touché. Il s'assit à côté de moi, et nous causâmes. Il parlait
agréablement: tout ce qu'il me dit me donna de lui la meilleure opinion du
monde. Quand il me vit bien disposé, il me dit qu'il n'était pas logé fort au
large; qu'il n'avait qu'une seule chambre, mais qu'assurément il ne me
laisserait pas coucher ainsi dans la place; qu'il était tard pour me trouver un
gîte, et qu'il m'offrait, pour cette nuit, la moitié de son lit. J'accepte
l'offre, espérant déjà me faire un ami qui pourrait m'être utile. Nous allons.
Il bat le fusil. Sa chambre me parut propre dans sa petitesse: il m'en fit les
honneurs fort poliment. Il tira d'une armoire un pot de verre où étaient des
cerises à l'eau-de-vie; nous en mangeâmes chacun deux, et nous fûmes nous
coucher.
Cet homme avait les mêmes goûts que mon Juif de l'hospice, mais
il ne les manifestait pas si brutalement. Soit que, sachant que je pouvais être
entendu, il craignît de me forcer à me défendre, soit qu'en effet il fût moins
confirmé dans ses projets, il n'osa m'en proposer ouvertement l'exécution, et
cherchait à m'émouvoir sans m'inquiéter. Plus instruit que la première fois, je
compris bientôt son dessein, et j'en frémis. Ne sachant ni dans quelle maison ni
entre les mains de qui j'étais, je craignis, en faisant du bruit, de le payer de
ma vie. Je feignis d'ignorer ce qu'il me voulait; mais, paraissant très
importuné de ses caresses et très décidé à n'en pas endurer le progrès, je fis
si bien qu'il fut obligé de se contenir. Alors je lui parlai avec toute la
douceur et toute la fermeté dont j'étais capable; et, sans paraître rien
soupçonner, je m'excusai de l'inquiétude que je lui avais montrée sur mon
ancienne aventure, que j'affectai de lui conter en termes si pleins de dégoût et
d'horreur, que je lui fis, je crois, mal au coeur à lui-même, et qu'il renonça
tout à fait à son sale dessein. Nous passâmes tranquillement le reste de la
nuit: il me dit même beaucoup de choses très bonnes, très sensées; et ce n'était
assurément pas un homme sans mérite, quoique ce fût un grand vilain.
Le
matin, monsieur l'abbé, qui ne voulait pas avoir l'air mécontent, parla de
déjeuner, et pria une des filles de son hôtesse, qui était jolie, d'en faire
apporter. Elle lui dit qu'elle n'avait pas le temps. Il s'adressa à sa soeur qui
ne daigna pas lui répondre. Nous attendions toujours; point de déjeuner. Enfin
nous passâmes dans la chambre de ces demoiselles. Elles reçurent monsieur l'abbé
d'un air très peu caressant. J'eus encore moins à me louer de leur accueil.
L'aînée, en se retournant, m'appuya son talon pointu sur le bout du pied, où un
cor fort douloureux m'avait forcé de couper mon soulier; l'autre vint ôter
brusquement de derrière moi une chaise sur laquelle j'étais prêt à m'asseoir;
leur mère, en jetant de l'eau par la fenêtre, m'en aspergea le visage; en
quelque place que je me misse, on m'en faisait ôter pour y chercher quelque
chose; je n'avais été de ma vie à pareille fête. Je voyais dans leurs regards
insultants et moqueurs une fureur cachée à laquelle j'avais la stupidité de ne
rien comprendre. Ébahi, stupéfait, prêt à les croire toutes possédées, je
commençais tout de bon à m'effrayer, quand l'abbé, qui ne faisait semblant de
voir ni d'entendre, jugeant bien qu'il n'y avait point de déjeuner à espérer,
prit le parti de sortir, et je me hâtai de le suivre, fort content d'échapper à
ces trois furies. En marchant, il me proposa d'aller déjeuner au café. Quoique
j'eusse grand faim, je n'acceptai point cette offre, sur laquelle il n'insista
pas beaucoup non plus, et nous nous séparâmes au trois ou quatrième coin de rue;
moi, charmé de perdre de vue tout ce qui appartenait à cette maudite maison; et
lui, fort aise, à ce que je crois, de m'en avoir assez éloigné pour qu'elle ne
me fût pas aisée à reconnaître. Comme à Paris, ni dans aucune autre ville,
jamais rien ne m'est arrivé de semblable à ces deux aventures, il m'en est resté
une impression peu avantageuse au peuple de Lyon, et j'ai toujours regardé cette
ville comme celle de l'Europe où règne la plus affreuse corruption.
Le
souvenir des extrémités où j'y fus réduit ne contribue pas non plus à m'en
rappeler agréablement la mémoire. Si j'avais été fait comme un autre, que
j'eusse eu le talent d'emprunter et de m'endetter dans mon cabaret, je me serais
aisément tiré d'affaire: mais c'est à quoi mon inaptitude égalait ma répugnance;
et, pour imaginer à quel point vont l'une et l'autre, il suffit de savoir
qu'après avoir passé presque toute ma vie dans le mal- être, et souvent prêt à
manquer de pain, il ne m'est jamais arrivé une seule fois de me faire demander
de l'argent par un créancier sans lui en donner à l'instant même. Je n'ai jamais
su faire des dettes criardes, et j'ai toujours mieux aimé souffrir que devoir.
C'était souffrir assurément que d'être réduit à passer la nuit dans la
rue, et c'est ce qui m'est arrivé plusieurs fois à Lyon. J'aimais mieux employer
quelques sous qui me restaient à payer mon pain que mon gîte, parce qu'après
tout je risquais moins de mourir de sommeil que de faim. Ce qu'il y a
d'étonnant, c'est que, dans ce cruel état, je n'étais ni inquiet ni triste. Je
n'avais pas le moindre souci sur l'avenir, et j'attendais les réponses que
devait recevoir mademoiselle du Châtelet, couchant à la belle étoile, et dormant
étendu par terre ou sur un banc, aussi tranquillement que sur un lit de roses.
Je me souviens même d'avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un
chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône, car je ne me rappelle pas lequel des
deux. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé. Il
avait fait très chaud ce jour-là; la soirée était charmante; la rosée humectait
l'herbe flétrie; point de vent, une nuit tranquille; l'air était frais sans être
froid; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs
rouges dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose; les arbres des terrasses
étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l'un à l'autre. Je me
promenais dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon coeur à la jouissance
de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorbé
dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans
m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin. Je me couchai
voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse porte
enfoncée dans un mur de terrasse; le ciel de mon lit était formé par les têtes
des arbres; un rossignol était précisément au-dessus de moi: je m'endormis à son
chant; mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour:
mes yeux, en s'ouvrant, virent l'eau, la verdure, un paysage admirable. Je me
levai, me secouai: la faim me prit; je m'acheminai gaiement vers la ville,
résolu de mettre à un bon déjeuner deux pièces de six blancs qui me restaient
encore. J'étais de si bonne humeur, que j'allais chantant tout le long du
chemin; et je me souviens même que je chantais une cantate de Batistin,
intitulée les Bains de Thoméry, que je savais par coeur. Que béni soit le bon
Batistin et sa bonne cantate, qui m'a valu un meilleur déjeuner que celui sur
lequel je comptais, et un dîner bien meilleur encore, sur lequel je n'avais
point compté du tout! Dans mon meilleur train d'aller et de chanter, j'entends
quelqu'un derrière moi: je me retourne; je vois un Antonin qui me suivait, et
qui paraissait m'écouter avec plaisir. Il m'accoste, me salue, me demande si je
sais la musique. Je réponds Un peu, pour faire entendre beaucoup. Il continue à
me questionner: je lui conte une partie de mon histoire. Il me demande si je
n'ai jamais copié de la musique. Souvent, lui dis-je. Et cela était vrai, ma
meilleure manière de l'apprendre était d'en copier. Eh bien! me dit-il, venez
avec moi; je pourrai vous occuper quelques jours, durant lesquels rien ne vous
manquera, pourvu que vous consentiez à ne pas sortir de la chambre. J'acquiesçai
très volontiers, et je le suivis.
Cet Antonin s'appelait M. Rolichon; il
aimait la musique, il la savait, et chantait dans de petits concerts qu'il
faisait avec ses amis. Il n'y avait rien là que d'innocent et d'honnête; mais ce
goût dégénérait apparemment en fureur, dont il était obligé de cacher une
partie. Il me conduisit dans une petite chambre que j'occupai, et où je trouvai
beaucoup de musique qu'il avait copiée. Il m'en donna d'autre à copier,
particulièrement la cantate que j'avais chantée, et qu'il devait chanter
lui-même dans quelques jours. J'en demeurai là trois ou quatre à copier tout le
temps où je ne mangeais pas, car de ma vie je ne fus si affamé ni mieux nourri.
Il apportait mes repas lui-même de leur cuisine; et il fallait qu'elle fût
bonne, si leur ordinaire valait le mien. De mes jours, je n'eus tant de plaisir
à manger; et il faut avouer aussi que ces lippées me venaient fort à propos, car
j'étais sec comme du bois. Je travaillais presque d'aussi bon coeur que je
mangeais, et ce n'est pas peu dire. Il est vrai que je n'étais pas aussi correct
que diligent. Quelques jours après, M. Rolichon, que je rencontrai dans la rue,
m'apprit que mes parties avaient rendu la musique inexécutable, tant elles
s'étaient trouvées pleines d'omissions, de duplications et de transpositions. Il
faut avouer que j'ai choisi là dans la suite le métier du monde auquel j'étais
le moins propre: non que ma note ne fût belle et que je ne copiasse fort
nettement; mais l'ennui d'un long travail me donne des distractions si grandes,
que je passe plus de temps à gratter qu'à noter, et que si je n'apporte la plus
grande attention à collationner mes parties, elles font toujours manquer
l'exécution. Je fis donc très mal, en voulant bien faire, et, pour aller vite,
j'allais tout de travers. Cela n'empêcha pas M. Rolichon de me bien traiter
jusqu'à la fin, et de me donner encore en sortant un petit écu que je ne
méritais guère, et qui me remit tout à fait en pied; car peu de jours après je
reçus des nouvelles de maman, qui était à Chambéri, et de l'argent pour l'aller
joindre, ce que je fis avec transport. Depuis lors, mes finances ont souvent été
fort courtes, mais jamais assez pour être obligé de jeûner. Je marque cette
époque avec un coeur sensible aux soins de la Providence. C'est la dernière fois
de ma vie que j'ai senti la misère et la faim.
Je restai à Lyon sept ou
huit jours encore pour attendre les commissions dont maman avait chargé
mademoiselle du Châtelet, que je vis durant ce temps-là plus assidûment
qu'auparavant, ayant le plaisir de parler avec elle de son amie, et n'étant plus
distrait par ces cruels retours sur ma situation qui me forçaient de la cacher.
Mademoiselle du Châtelet n'était ni jeune ni jolie, mais elle ne manquait pas de
grâce; elle était liante et familière, et son esprit donnait du prix à cette
familiarité. Elle avait ce goût de morale observatrice qui porte à étudier les
hommes; et c'est d'elle, en première origine, que ce même goût m'est venu. Elle
aimait les romans de Le Sage, et particulièrement Gil Blas: elle m'en parla, me
le prêta; je le lus avec plaisir; mais je n'étais pas mûr encore pour ces sortes
de lectures: il me fallait des romans à grands sentiments. Je passais ainsi mon
temps à la grille de mademoiselle du Châtelet avec autant de plaisir que de
profit; et il est certain que les entretiens intéressants et sensés d'une femme
de mérite sont plus propres à former un jeune homme que toute la pédantesque
philosophie des livres. Je fis connaissance aux Chasottes avec d'autres
pensionnaires et de leurs amies, entre autres avec une jeune personne de
quatorze ans, appelée mademoiselle Serre, à laquelle je ne fis pas alors une
grande attention, mais dont je me passionnai huit ou neuf ans après, et avec
raison, car c'était une charmante fille.
Occupé de l'attente de revoir
bientôt ma bonne maman, je fis un peu de trêve à mes chimères, et le bonheur
réel qui m'attendait me dispensa d'en chercher dans mes visions. Non seulement
je la retrouvais, mais je retrouvais près d'elle et par elle un état agréable;
car elle marquait m'avoir trouvé une occupation qu'elle espérait qui me
conviendrait, et qui ne m'éloignerait pas d'elle. Je m'épuisais en conjectures
pour deviner quelle pouvait être cette occupation, et il aurait fallu deviner en
effet pour rencontrer juste. J'avais suffisamment d'argent pour faire
commodément la route. Mademoiselle du Châtelet voulait que je prisse un cheval:
je n'y pus consentir, et j'eus raison; j'aurais perdu le plaisir du dernier
voyage pédestre que j'ai fait en ma vie; car je ne peux donner ce nom aux
excursions que je faisais souvent à mon voisinage tandis que je demeurais à
Motiers.
C'est une chose bien singulière que mon imagination ne se monte
jamais plus agréablement que quand mon état est le moins agréable, et qu'au
contraire elle est moins riante lorsque tout rit autour de moi. Ma mauvaise tête
ne peut s'assujettir aux choses. Elle ne saurait embellir, elle veut créer. Les
objets réels s'y peignent tout au plus tels qu'ils sont; elle ne sait parer que
les objets imaginaires. Si je veux peindre le printemps, il faut que je sois en
hiver; si je veux décrire un beau paysage, il faut que je sois dans des murs; et
j'ai dit cent fois que si jamais j'étais mis à la Bastille, j'y ferais le
tableau de la liberté. Je ne voyais en partant de Lyon qu'un avenir agréable:
j'étais aussi content, et j'avais tout lieu de l'être, que je l'étais peu quand
je partis de Paris. Cependant je n'eus point, durant ce voyage, ces rêveries
délicieuses qui m'avaient suivi dans l'autre. J'avais le coeur serein, mais
c'était tout. Je me rapprochais avec attendrissement de l'excellente amie que
j'allais revoir. Je goûtais d'avance, mais sans ivresse, le plaisir de vivre
auprès d'elle: je m'y étais toujours attendu; c'était comme s'il ne m'était rien
arrivé de nouveau. Je m'inquiétais de ce que j'allais faire, comme si cela eût
été fort inquiétant. Mes idées étaient paisibles et douces, non célestes et
ravissantes. Tous les objets que je passais frappaient ma vue; je donnais de
l'attention aux paysages; je remarquais les arbres, les maisons, les ruisseaux;
je délibérais aux croisées des chemins; j'avais peur de me perdre, et je ne me
perdais point. En un mot, je n'étais plus dans l'empyrée, j'étais tantôt où
j'étais, tantôt où j'allais, jamais plus loin.
Je suis en racontant mes
voyages comme j'étais en les faisant: je ne saurais arriver. Le coeur me battait
de joie en approchant de ma chère maman, et je n'en allais pas plus vite. J'aime
à marcher à mon aise, et m'arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle
qu'il me faut. Faire route à pied par un beau temps, dans un beau pays, sans
être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable, voilà de toutes
les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. Au reste, on sait déjà
ce que j'entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quelque beau qu'il
fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins,
des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des
précipices à mes côtés, qui me fassent bien peur. J'eus ce plaisir, et je le
goûtai dans tout son charme, en approchant de Chambéri. Non loin d'une montagne
coupée qu'on appelle le Pas de l'Échelle, au-dessous du grand chemin taillé dans
le roc, à l'endroit appelé Chailles, court et bouillonne dans des gouffres
affreux une petite rivière qui paraît avoir mis à les creuser des milliers de
siècles. On a bordé le chemin d'un parapet, pour prévenir les malheurs: cela
faisait que je pouvais contempler au fond, et gagner des vertiges tout à mon
aise; car ce qu'il y a de plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés est
qu'ils me font tourner la tête; et j'aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que
je sois en sûreté. Bien appuyé sur le parapet, j'avançais le nez, et je restais
là des heures entières, entrevoyant de temps en temps cette écume et cette eau
bleue dont j'entendais le mugissement à travers les cris des corbeaux et des
oiseaux de proie qui volaient de roche en roche, et de broussaille en
broussaille, à cent toises au- dessous de moi. Dans les endroits où la pente
était assez unie et la broussaille assez claire pour laisser passer des
cailloux, j'en allais chercher au loin d'aussi gros que je les pouvais porter,
je les rassemblais sur le parapet en pile; puis, les lançant l'un après l'autre,
je me délectais à les voir rouler, bondir et voler en mille éclats, avant que
d'atteindre le fond du précipice.
Plus près de Chambéri, j'eus un
spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle
cascade que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée que l'eau se
détache net et tombe en arcade assez loin pour qu'on puisse passer entre la
cascade et la roche, quelquefois sans être mouillé; mais si l'on ne prend bien
ses mesures, on y est aisément trompé, comme je le fus; car, à cause de
l'extrême hauteur, l'eau se divise et tombe en poussière; et lorsqu'on approche
un peu trop de ce nuage, sans s'apercevoir d'abord qu'on se mouille, à l'instant
on est tout trempé.
J'arrive enfin; je la revois. Elle n'était pas
seule. Monsieur l'intendant général était chez elle au moment que j'entrai. Sans
me parler elle me prend la main et me présente à lui avec cette grâce qui lui
ouvrait tous les coeurs: Le voilà, monsieur, ce pauvre jeune homme; daignez le
protéger aussi longtemps qu'il le méritera, je ne suis plus en peine de lui pour
le reste de sa vie. Puis m'adressant la parole: Mon enfant, me dit-elle, vous
appartenez au roi; remerciez monsieur l'intendant, qui vous donne du pain.
J'ouvrais de grands yeux sans rien dire, sans savoir trop qu'imaginer: il s'en
fallut peu que l'ambition naissante ne me tournât la tête, et que je ne fisse
déjà le petit intendant. Ma fortune se trouva moins brillante que sur ce début
je ne l'avais imaginée; mais quant à présent c'était assez pour vivre, et pour
moi c'était beaucoup. Voici de quoi il s'agissait.
Le roi Victor-Amédée,
jugeant, par le sort des guerres précédentes et par la position de l'ancien
patrimoine de ses pères, qu'il lui échapperait quelque jour, ne cherchait qu'à
l'épuiser. Il y avait peu d'années qu'ayant résolu d'en mettre la noblesse à la
taille, il avait ordonné un cadastre général de tout le pays, afin que, rendant
l'imposition réelle, on pût la répartir avec plus d'équité. Ce travail, commencé
sous le père, fut achevé sous le fils. Deux ou trois cents hommes, tant
arpenteurs qu'on appelait géomètres, qu'écrivains qu'on appelait secrétaires,
furent employés à cet ouvrage, et c'était parmi ces derniers que maman m'avait
fait inscrire. Le poste, sans être fort lucratif, donnait de quoi vivre au large
dans ce pays-là. Le mal était que cet emploi n'était qu'à temps, mais il mettait
en état de chercher et d'attendre, et c'était par prévoyance qu'elle tâchait de
m'obtenir de l'intendant une protection particulière, pour pouvoir passer à
quelque emploi plus solide quand le temps de celui-là serait fini.
J'entrai en fonction peu de jours après mon arrivée. Il n'y avait à ce
travail rien de difficile, et je fus bientôt au fait. C'est ainsi qu'après
quatre ou cinq ans de courses, de folies et de souffrances depuis ma sortie de
Genève, je commençai pour la première fois de gagner mon pain avec honneur.
Ces longs détails de ma première jeunesse auront paru bien puérils et
j'en suis fâché: quoique né homme à certains égards, j'ai été longtemps enfant,
et je le suis encore à beaucoup d'autres. Je n'ai pas promis d'offrir au public
un grand personnage: j'ai promis de me peindre tel que je suis; et pour me
connaître dans mon âge avancé, il faut m'avoir bien connu dans ma jeunesse.
Comme en général les objets font moins d'impression sur moi que leurs souvenirs,
et que toutes mes idées sont en images, les premiers traits qui se sont gravés
dans ma tête y sont demeurés, et ceux qui s'y sont empreints dans la suite se
sont plutôt combinés avec eux qu'ils ne les ont effacés. Il y a une certaine
succession d'affections et d'idées qui modifient celles qui les suivent, et
qu'il faut connaître pour en bien juger. Je m'applique à bien développer partout
les premières causes, pour faire sentir l'enchaînement des effets. Je voudrais
pouvoir en quelque façon rendre mon âme transparente aux yeux du lecteur; et
pour cela je cherche à la lui montrer sous tous les points de vue, à l'éclairer
par tous les jours, à faire en sorte qu'il ne s'y passe pas un mouvement qu'il
n'aperçoive, afin qu'il puisse juger par lui-même du principe qui les produit.
Si je me chargeais du résultat et que je lui disse: tel est mon
caractère, il pourrait croire, sinon que je le trompe, au moins que je me
trompe. Mais en lui détaillant avec simplicité tout ce qui m'est arrivé, tout ce
que j'ai pensé, tout ce que j'ai senti, je ne puis l'induire en erreur, à moins
que je ne le veuille; encore, même en le voulant, n'y parviendrais-je pas
aisément de cette façon. C'est à lui d'assembler ces éléments, et de déterminer
l'être qu'ils composent: le résultat doit être son ouvrage; et s'il se trompe
alors, toute l'erreur sera de son fait. Or il ne suffit pas pour cette fin que
mes récits soient fidèles, il faut aussi qu'ils soient exacts. Ce n'est pas à
moi de juger de l'importance des faits; je les dois tous dire, et lui laisser le
soin de choisir. C'est à quoi je me suis appliqué jusqu'ici de tout mon courage,
et je ne me relâcherai pas dans la suite. Mais les souvenirs de l'âge moyen sont
toujours moins vifs que ceux de la première jeunesse. J'ai commencé par tirer de
ceux-ci le meilleur parti qu'il m'était possible. Si les autres me reviennent
avec la même force, des lecteurs impatients s'ennuieront peut-être, mais moi je
ne serai pas mécontent de mon travail. Je n'ai qu'une chose à craindre dans
cette entreprise: ce n'est pas de trop dire ou de dire des mensonges, mais c'est
de ne pas tout dire et de taire des vérités.
LIVRE CINQUIÈME : 1732-1736
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Ce fut, ce me semble, en 1732 que
j'arrivai à Chambéri, comme je viens de le dire, et que je commençai d'être
employé au cadastre pour le service du roi. J'avais vingt ans passés, près de
vingt et un. J'étais assez formé pour mon âge du côté de l'esprit; mais le
jugement ne l'était guère, et j'avais grand besoin des mains dans lesquelles je
tombai pour apprendre à me conduire. Car quelques années d'expérience n'avaient
pu me guérir encore radicalement de mes visions romanesques; et, malgré tous les
maux que j'avais soufferts, je connaissais aussi peu le monde et les hommes que
si je n'avais pas acheté ces instructions.
Je logeai chez moi,
c'est-à-dire chez maman; mais je ne retrouvai pas ma chambre d'Annecy. Plus de
jardin, plus de ruisseau, plus de paysage. La maison qu'elle occupait était
sombre et triste, et ma chambre était la plus sombre et la plus triste de la
maison. Un mur pour vue, un cul-de-sac pour rue, peu d'air, peu de jour, peu
d'espace, des grillons, des rats, des planches pourries; tout cela ne faisait
pas une plaisante habitation. Mais j'étais chez elle, auprès d'elle; sans cesse
à mon bureau ou dans sa chambre, je m'apercevais peu de la laideur de la mienne;
je n'avais pas le temps d'y rêver. Il paraîtra bizarre qu'elle se fût fixée à
Chambéri tout exprès pour habiter cette vilaine maison: cela même fut un trait
d'habileté de sa part que je ne dois pas taire. Elle allait à Turin avec
répugnance, sentant bien qu'après des révolutions toutes récentes et dans
l'agitation où l'on était encore à la cour, ce n'était pas le moment de s'y
présenter. Cependant ses affaires demandaient qu'elle s'y montrât: elle
craignait d'être oubliée ou desservie; elle savait surtout que le comte de
Saint-Laurent, intendant général des finances, ne la favorisait pas. Il avait à
Chambéri une maison vieille, mal bâtie, et dans une si vilaine position qu'elle
restait toujours vide; elle la loua et s'y établit. Cela lui réussit mieux qu'un
voyage; sa pension ne fut point supprimée, et depuis lors le comte de
Saint-Laurent fut toujours de ses amis.
J'y trouvai son ménage à peu
près monté comme auparavant, et le fidèle Claude Anet toujours avec elle.
C'était, comme je crois l'avoir dit, un paysan de Moutru, qui, dans son enfance,
herborisait dans le Jura pour faire du thé de Suisse, et qu'elle avait pris à
son service à cause de ses drogues, trouvant commode d'avoir un herboriste dans
son laquais. Il se passionna si bien pour l'étude des plantes, et elle favorisa
si bien son goût, qu'il devint un vrai botaniste, et que, s'il ne fût mort
jeune, il se serait fait un nom dans cette science, comme il en méritait un
parmi les honnêtes gens. Comme il était sérieux, même grave, et que j'étais plus
jeune que lui, il devint pour moi une espèce de gouverneur, qui me sauva
beaucoup de folies; car il m'en imposait, et je n'osais m'oublier devant lui. Il
en imposait même à sa maîtresse, qui connaissait son grand sens, sa droiture,
son inviolable attachement pour elle, et qui le lui rendait bien. Claude Anet
était sans contredit un homme rare, et le seul même de son espèce que j'aie
jamais vu. Lent, posé, réfléchi, circonspect dans sa conduite, froid dans ses
manières, laconique et sentencieux dans ses propos, il était, dans ses passions,
d'une impétuosité qu'il ne laissait jamais paraître, mais qui le dévorait en
dedans, et qui ne lui a fait faire en sa vie qu'une sottise, mais terrible,
c'est de s'être empoisonné. Cette scène tragique se passa peu après mon arrivée:
et il la fallait pour m'apprendre l'intimité de ce garçon avec sa maîtresse; car
si elle ne me l'eût dite elle-même, jamais je ne m'en serais douté. Assurément
si l'attachement, le zèle et la fidélité peuvent mériter une pareille
récompense, elle lui était bien due; et ce qui prouve qu'il en était digne, il
n'en abusa jamais. Ils avaient rarement des querelles, et elles finissaient
toujours bien. Il en vint pourtant une qui finit mal: sa maîtresse lui dit dans
la colère un mot outrageant qu'il ne put digérer. Il ne consulta que son
désespoir, et trouvant sous sa main une fiole de laudanum, il l'avala, puis fut
se coucher tranquillement, comptant ne se réveiller jamais. Heureusement madame
de Warens, inquiète, agitée elle- même, errant dans sa maison, trouva la fiole
vide, et devina le reste. En volant à son secours, elle poussa des cris qui
m'attirèrent. Elle m'avoua tout, implora mon assistance, et parvint avec
beaucoup de peine à lui faire vomir l'opium. Témoin de cette scène, j'admirai ma
bêtise de n'avoir jamais eu le moindre soupçon des liaisons qu'elle m'apprenait.
Mais Claude Anet était si discret, que de plus clairvoyants que moi auraient pu
s'y méprendre. Le raccommodement fut tel que j'en fus vivement touché moi-même;
et depuis ce temps, ajoutant pour lui le respect à l'estime, je devins en
quelque façon son élève, et ne m'en trouvai pas plus mal.
Je n'appris
pourtant pas sans peine que quelqu'un pouvait vivre avec elle dans une plus
grande intimité que moi. Je n'avais pas songé même à désirer pour moi cette
place; mais il m'était dur de la voir remplir par un autre, cela était fort
naturel. Cependant, au lieu de prendre en aversion celui qui me l'avait
soufflée, je sentis réellement s'étendre à lui l'attachement que j'avais pour
elle. Je désirais sur toute chose qu'elle fût heureuse; et, puisqu'elle avait
besoin de lui pour l'être, j'étais content qu'il fût heureux aussi. De son côté,
il entrait parfaitement dans les vues de sa maîtresse, et prit en sincère amitié
l'ami qu'elle s'était choisi. Sans affecter avec moi l'autorité que son poste le
mettait en droit de prendre, il prit naturellement celle que son jugement lui
donnait sur le mien. Je n'osais rien faire qu'il parût désapprouver, et il ne
désapprouvait que ce qui était mal. Nous vivions ainsi dans une union qui nous
rendait tous heureux, et que la mort seule a pu détruire. Une des preuves de
l'excellence du caractère de cette aimable femme est que tous ceux qui
l'aimaient s'aimaient entre eux. La jalousie, la rivalité même cédait au
sentiment dominant qu'elle inspirait, et je n'ai vu jamais aucun de ceux qui
l'entouraient se vouloir du mal l'un à l'autre. Que ceux qui me lisent
suspendent un moment leur lecture à cet éloge; et s'ils trouvent en y pensant
quelque autre femme dont ils puissent en dire autant, qu'ils s'attachent à elle
pour le repos de leur vie (fût-elle au reste la dernière des catins).
Ici commence, depuis mon arrivée à Chambéri jusqu'à mon départ pour
Paris, en 1741, un intervalle de huit ou neuf ans, durant lequel j'aurai peu
d'événements à dire, parce que ma vie a été aussi simple que douce; et cette
uniformité était précisément ce dont j'avais le plus grand besoin pour achever
de former mon caractère, que des troubles continuels empêchaient de se fixer.
C'est durant ce précieux intervalle que mon éducation mêlée et sans suite, ayant
pris de la consistance, m'a fait ce que je n'ai plus cessé d'être à travers les
orages qui m'attendaient. Ce progrès fut insensible et lent, chargé de peu
d'événements mémorables; mais il mérite cependant d'être suivi et développé.
Au commencement je n'étais guère occupé que de mon travail; la gêne du
bureau ne me laissait pas songer à autre chose. Le peu de temps que j'avais de
libre se passait auprès de la bonne maman; et n'ayant pas même celui de lire, la
fantaisie ne m'en prenait pas. Mais quand ma besogne, devenue une espèce de
routine, occupa moins mon esprit, il reprit ses inquiétudes, la lecture me
redevint nécessaire; et, comme si ce goût se fût toujours irrité par la
difficulté de m'y livrer, il serait redevenu passion comme chez mon maître, si
d'autres goûts venus à la traverse n'eussent fait diversion à celui-là.
Quoiqu'il ne fallût pas à nos opérations une arithmétique bien
transcendante, il en fallait assez pour m'embarrasser quelquefois. Pour vaincre
cette difficulté, j'achetai des livres d'arithmétique; et je l'appris bien, car
je l'appris seul. L'arithmétique pratique s'étend plus loin qu'on ne pense quand
on y veut mettre l'exacte précision. Il y a des opérations d'une longueur
extrême, au milieu desquelles j'ai vu quelquefois de bons géomètres s'égarer. La
réflexion jointe à l'usage donne des idées nettes; et alors on trouve des
méthodes abrégées, dont l'invention frappe l'amour-propre, dont la justesse
satisfait l'esprit, et qui font faire avec plaisir un travail ingrat par
lui-même. Je m'y enfonçai si bien qu'il n'y avait point de question soluble par
les seuls chiffres qui m'embarrassât: et maintenant que tout ce que j'ai su
s'efface journellement de ma mémoire, cet acquis y demeure encore en partie, au
bout de trente ans d'interruption. Il y a quelques jours que dans un voyage que
j'ai fait à Davenport, chez mon hôte, assistant à la leçon d'arithmétique de ses
enfants, j'ai fait sans faute, avec un plaisir incroyable, une opération des
plus composées. Il me semblait, en posant mes chiffres, que j'étais encore à
Chambéri dans mes heureux jours. C'était revenir de loin sur mes pas.
Le
lavis des mappes de nos géomètres m'avait aussi rendu le goût du dessin.
J'achetai des couleurs, et je me mis à faire des fleurs et des paysages. C'est
dommage que je me sois trouvé peu de talent pour cet art, l'inclination y était
tout entière. Au milieu de mes crayons et de mes pinceaux j'aurais passé des
mois entiers sans sortir. Cette occupation devenant pour moi trop attachante, on
était obligé de m'en arracher. Il en est ainsi de tous les goûts auxquels je
commence à me livrer; ils augmentent, deviennent passion, et bientôt je ne vois
plus rien au monde que l'amusement dont je suis occupé. L'âge ne m'a pas guéri
de ce défaut, il ne l'a pas diminué même; et maintenant que j'écris ceci, me
voilà comme un vieux radoteur engoué d'une autre étude inutile où je n'entends
rien, et que ceux même qui s'y sont livrés dans leur jeunesse sont forcés
d'abandonner à l'âge où je la veux commencer.
C'était alors qu'elle eût
été à sa place. L'occasion était belle, et j'eus quelque tentation d'en
profiter. Le contentement que je voyais dans les yeux d'Anet, revenant chargé de
plantes nouvelles, me mit deux ou trois fois sur le point d'aller herboriser
avec lui. Je suis presque assuré que si j'y avais été une seule fois, cela
m'aurait gagné; et je serais peut-être aujourd'hui un grand botaniste; car je ne
connais point d'étude au monde qui s'associe mieux avec mes goûts naturels que
celle des plantes; et la vie que je mène depuis dix ans à la campagne n'est
guère qu'une herborisation continuelle, à la vérité sans objet et sans progrès;
mais n'ayant alors aucune idée de la botanique, je l'avais prise en une sorte de
mépris et même de dégoût; je ne la regardais que comme une étude d'apothicaire.
Maman, qui l'aimait, n'en faisait pas elle-même un autre usage; elle ne
recherchait que les plantes usuelles, pour les appliquer à ses drogues. Ainsi la
botanique, la chimie et l'anatomie, confondues dans mon esprit sous le nom de
médecine, ne servaient qu'à me fournir des sarcasmes plaisants toute la journée,
et à m'attirer des soufflets de temps en temps. D'ailleurs un goût différent et
trop contraire à celui-là croissait par degrés, et bientôt absorba tous les
autres. Je parle de la musique. Il faut assurément que je sois né pour cet art,
puisque j'ai commencé de l'aimer dès mon enfance, et qu'il est le seul que j'aie
aimé constamment dans tous les temps. Ce qu'il y a d'étonnant est qu'un art pour
lequel j'étais né m'ait néanmoins tant coûté de peine à apprendre, et avec des
succès si lents, qu'après une pratique de toute ma vie, jamais je n'ai pu
parvenir à chanter sûrement tout à livre ouvert. Ce qui me rendait surtout alors
cette étude agréable était que je la pouvais faire avec maman. Ayant des goûts
d'ailleurs fort différents, la musique était pour nous un point de réunion dont
j'aimais à faire usage. Elle ne s'y refusait pas: j'étais alors à peu près aussi
avancé qu'elle, en deux ou trois fois nous déchiffrions un air. Quelquefois, la
voyant empressée autour d'un fourneau, je lui disais: Maman, voici un duo
charmant qui m'a bien l'air de faire sentir l'empyreume à vos drogues. Ah! par
ma foi, me disait- elle, si tu me les fais brûler, je te les ferai manger. Tout
en disputant, je l'entraînais à son clavecin: on s'y oubliait; l'extrait de
genièvre ou d'absinthe était calciné: elle m'en barbouillait le visage, et tout
cela était délicieux.
On voit qu'avec peu de temps de reste j'avais
beaucoup de choses à quoi l'employer. Il me vint pourtant encore un amusement de
plus qui fit bien valoir tous les autres.
Nous occupions un cachot si
étouffé, qu'on avait besoin quelquefois d'aller prendre l'air sur la terre. Anet
engagea maman à louer, dans un faubourg, un jardin pour y mettre des plantes. A
ce jardin était jointe une guinguette assez jolie, qu'on meubla suivant
l'ordonnance: on y mit un lit. Nous allions souvent y dîner, et j'y couchais
quelquefois. Insensiblement je m'engouai de cette petite retraite, j'y mis
quelques livres, beaucoup d'estampes; je passais une partie de mon temps à
l'orner, et à y préparer à maman quelque surprise agréable lorsqu'elle s'y
venait promener. Je la quittais pour venir m'occuper d'elle, pour y penser avec
plus de plaisir: autre caprice que je n'excuse ni n'explique, mais que j'avoue
parce que la chose était ainsi. Je me souviens qu'une fois madame de Luxembourg
me parlait en raillant d'un homme qui quittait sa maîtresse pour lui écrire. Je
lui dis que j'aurais bien été cet homme-là, et j'aurais pu ajouter que je
l'avais été quelquefois. Je n'ai pourtant jamais senti près de maman ce besoin
de m'éloigner d'elle pour l'aimer davantage; car tête à tête avec elle j'étais
aussi parfaitement à mon aise que si j'eusse été seul; et cela ne m'est jamais
arrivé près de personne autre, ni homme ni femme, quelque attachement que j'aie
eu pour eux. Mais elle était si souvent entourée, et de gens qui me convenaient
si peu, que le dépit et l'ennui me chassaient dans mon asile, où je l'avais
comme je la voulais, sans crainte que les importuns vinssent nous y suivre.
Tandis qu'ainsi partagé entre le travail, le plaisir et l'instruction,
je vivais dans le plus doux repos, l'Europe n'était pas si tranquille que moi.
La France et l'empereur venaient de s'entre-déclarer la guerre: le roi de
Sardaigne était entré dans la querelle, et l'armée française filait en Piémont
pour entrer dans le Milanais. Il en passa une colonne par Chambéri, et entre
autres le régiment de Champagne, dont était colonel M. le duc de la Trimouille,
auquel je fus présenté, qui me promit beaucoup de choses, et qui sûrement n'a
jamais repensé à moi. Notre petit jardin était précisément au haut du faubourg
par lequel entraient les troupes, de sorte que je me rassasiais du plaisir
d'aller les voir passer, et je me passionnais pour le succès de cette guerre
comme s'il m'eût beaucoup intéressé. Jusque-là je ne m'étais pas encore avisé de
songer aux affaires publiques; et je me mis à lire les gazettes pour la première
fois, mais avec une telle partialité pour la France, que le coeur me battait de
joie à ses moindres avantages, et que ses revers m'affligeaient comme s'ils
fussent tombés sur moi. Si cette folie n'eût été que passagère, je ne daignerais
pas en parler; mais elle s'est tellement enracinée dans mon coeur sans aucune
raison, que lorsque j'ai fait dans la suite, à Paris, l'antidespote et le fier
républicain, je sentais en dépit de moi- même une prédilection secrète pour
cette même nation que je trouvais servile, et pour ce gouvernement que
j'affectais de fronder. Ce qu'il y avait de plaisant était qu'ayant honte d'un
penchant si contraire à mes maximes, je n'osais l'avouer à personne, et je
raillais les Français de leurs défaites, tandis que le coeur m'en saignait plus
qu'à eux. Je suis sûrement le seul qui, vivant chez une nation qui le traitait
bien et qu'il adorait, se soit fait chez elle un faux air de la dédaigner. Enfin
ce penchant s'est trouvé si désintéressé de ma part, si fort, si constant, si
invincible, que même depuis ma sortie du royaume, depuis que le gouvernement,
les magistrats, les auteurs s'y sont à l'envi déchaînés contre moi, depuis qu'il
est devenu du bon air de m'accabler d'injustices et d'outrages, je n'ai pu me
guérir de ma folie. Je les aime en dépit de moi quoiqu'ils me maltraitent.
J'ai cherché longtemps la cause de cette partialité, et je n'ai pu la
trouver que dans l'occasion qui la vit naître. Un goût croissant pour la
littérature m'attachait aux livres français, aux auteurs de ces livres, au pays
de ces auteurs. Au moment même que défilait sous mes yeux l'armée française, je
lisais les grands capitaines de Brantôme. J'avais la tête pleine des Clisson,
des Bayard, des Lautrec, des Coligny, des Montmorency, des la Trimouille, et je
m'affectionnais à leurs descendants comme aux héritiers de leur mérite et de
leur courage. A chaque régiment qui passait, je croyais revoir ces fameuses
bandes noires qui jadis avaient fait tant d'exploits en Piémont. Enfin
j'appliquais à ce que je voyais les idées que je puisais dans les livres: mes
lectures continuées et toujours tirées de la même nation nourrissaient mon
affection pour elle, et m'en firent une passion aveugle que rien n'a pu
surmonter. J'ai eu dans la suite occasion de remarquer dans mes voyages que
cette impression ne m'était pas particulière, et qu'agissant plus ou moins dans
tous les pays sur la partie de la nation qui aimait la lecture et qui cultivait
les lettres, elle balançait la haine générale qu'inspire l'air avantageux des
Français. Les romans plus que les hommes leur attachent les femmes de tous les
pays; leurs chefs-d'oeuvre dramatiques affectionnent la jeunesse à leurs
théâtres. La célébrité de celui de Paris y attire des foules d'étrangers qui en
reviennent enthousiastes. Enfin l'excellent goût de leur littérature leur soumet
tous les esprits qui en ont; et, dans la guerre si malheureuse dont ils sortent,
j'ai vu leurs auteurs et leurs philosophes soutenir la gloire du nom français
ternie par leurs guerriers.
J'étais donc Français ardent, et cela me
rendit nouvelliste. J'allais avec la foule des gobe-mouches attendre sur la
place l'arrivée des courriers; et, plus bête que l'âne de la fable, je
m'inquiétais beaucoup pour savoir de quel maître j'aurais l'honneur de porter le
bât: car on prétendait alors que nous appartiendrions à la France, et l'on
faisait de la Savoie un échange pour le Milanais. Il faut pourtant convenir que
j'avais quelques sujets de craintes; car si cette guerre eût mal tourné pour les
alliés, la pension de maman courait un grand risque. Mais j'étais plein de
confiance dans mes bons amis; et pour le coup, malgré la surprise de M. de
Broglie, cette confiance ne fut pas trompée, grâces au roi de Sardaigne, à qui
je n'avais pas pensé.
Tandis qu'on se battait en Italie, on chantait en
France. Les opéras de Rameau commençaient à faire du bruit, et relevèrent ses
ouvrages théoriques, que leur obscurité laissait à la portée de peu de gens. Par
hasard j'entendis parler de son Traité de l'harmonie; et je n'eus point de repos
que je n'eusse acquis ce livre. Par un autre hasard je tombai malade. La maladie
était inflammatoire; elle fut vive et courte, mais ma convalescence fut longue,
et je ne fus d'un mois en état de sortir. Durant ce temps j'ébauchai, je dévorai
mon Traité de l'harmonie; mais il était si long, si diffus, si mal arrangé, que
je sentis qu'il me fallait un temps considérable pour l'étudier et le
débrouiller. Je suspendais mon application et je récréais mes yeux avec de la
musique. Les cantates de Bernier, sur lesquelles je m'exerçai, ne me sortaient
pas de l'esprit. J'en appris par coeur quatre ou cinq, entre autres celle des
Amours dormants, que je n'ai pas revue depuis ce temps-là, et que je sais encore
presque tout entière, de même que l'Amour piqué par une abeille, très jolie
cantate de Clérambault, que j'appris à peu près dans le même temps.
Pour
m'achever, il arriva de la Val d'Aoste un jeune organiste appelé l'abbé Palais,
bon musicien, bon homme, et qui accompagnait très bien du clavecin. Je fais
connaissance avec lui; nous voilà inséparables. Il était l'élève d'un moine
italien, grand organiste. Il me parlait de ses principes: je les comparais avec
ceux de mon Rameau; je remplissais ma tête d'accompagnements, d'accords,
d'harmonie. Il fallait se former l'oreille à tout cela. Je proposai à maman un
petit concert tous les mois: elle y consentit. Me voilà si plein de ce concert,
que ni jour ni nuit je ne m'occupais d'autre chose; et réellement cela
m'occupait, et beaucoup, pour rassembler la musique, les concertants, les
instruments, tirer les parties, etc. Maman chantait, le P. Caton, dont j'ai
parlé et dont j'ai à parler encore, chantait aussi; un maître à danser, appelé
Roche, et son fils, jouaient du violon; Canavas, musicien piémontais, qui
travaillait au cadastre, et qui depuis s'est marié à Paris, jouait du
violoncelle; l'abbé Palais accompagnait du clavecin; j'avais l'honneur de
conduire la musique, sans oublier le bâton du bûcheron. On peut juger combien
tout cela était beau! pas tout à fait comme chez M. de Treytorens, mais il ne
s'en fallait guère. Le petit concert de madame de Warens, nouvelle convertie, et
vivant, disait-on, des charités du roi, faisait murmurer la séquelle dévote;
mais c'était un amusement agréable pour plusieurs honnêtes gens. On ne
devinerait pas qui je mets à leur tête en cette occasion: un moine, mais un
moine homme de mérite, et même aimable, dont les infortunes m'ont dans la suite
bien vivement affecté, et dont la mémoire, liée à celle de mes beaux jours,
m'est encore chère. Il s'agit du P. Caton, cordelier, qui, conjointement avec le
comte Dortan, avait fait saisir à Lyon la musique du pauvre petit-chat; ce qui
n'est pas le plus beau trait de sa vie. Il était bachelier de Sorbonne; il avait
vécu longtemps à Paris dans le plus grand monde, et très faufilé surtout chez le
marquis d'Antremont, alors ambassadeur de Sardaigne. C'était un grand homme,
bien fait, le visage plein, les yeux à fleur de tête, des cheveux noirs qui
faisaient sans affectation le crochet à côté du front, l'air à la fois noble,
ouvert, modeste, se présentant simplement et bien, n'ayant ni le maintien cafard
ou effronté des moines, ni l'abord cavalier d'un homme à la mode, quoiqu'il le
fût; mais l'assurance d'un honnête homme qui, sans rougir de sa robe, s'honore
lui-même et se sent toujours à sa place parmi les honnêtes gens. Quoique le P.
Caton n'eût pas beaucoup d'étude pour un docteur, il en avait beaucoup pour un
homme du monde; et n'étant point pressé de montrer son acquis, il le plaçait si
à propos qu'il en paraissait davantage. Ayant beaucoup vécu dans la société, il
s'était plus attaché aux talents agréables qu'à un solide savoir. Il avait de
l'esprit, faisait des vers, parlait bien, chantait mieux, avait la voix belle,
touchait l'orgue et le clavecin. Il n'en fallait pas tant pour être recherché:
aussi l'était-il; mais cela lui fit si peu négliger les soins de son état, qu'il
parvint, malgré des concurrents très jaloux, à être élu définiteur de sa
province, ou, comme on dit, un des grands colliers de l'ordre.
Ce P.
Caton fit connaissance avec maman chez le marquis d'Antremont. Il entendit
parler de nos concerts, il voulut en être; il en fut, et les rendit brillants.
Nous fûmes bientôt liés par notre goût commun pour la musique, qui, chez l'un et
chez l'autre, était une passion très vive; avec cette différence qu'il était
vraiment musicien, et que je n'étais qu'un barbouillon. Nous allions avec
Canavas et l'abbé Palais faire de la musique dans sa chambre, et quelquefois à
son orgue les jours de fête. Nous dînions souvent à son petit couvert; car ce
qu'il y avait encore d'étonnant pour un moine est qu'il était généreux,
magnifique, et sensuel sans grossièreté. Les jours de nos concerts, il soupait
chez maman. Ces soupers étaient très gais, très agréables; on y disait le mot et
la chose; on y chantait des duos; j'étais à mon aise; j'avais de l'esprit, des
saillies; le P. Caton était charmant, maman était adorable; l'abbé Palais, avec
sa voix de boeuf, était le plastron. Moments si doux de la folâtre jeunesse,
qu'il y a de temps que vous êtes partis!
Comme je n'aurai plus à parler
de ce pauvre P. Caton, que j'achève ici en deux mots sa triste histoire. Les
autres moines, jaloux ou plutôt furieux de lui voir un mérite, une élégance de
moeurs qui n'avait rien de la crapule monastique, le prirent en haine, parce
qu'il n'était pas aussi haïssable qu'eux. Les chefs se liguèrent contre lui, et
ameutèrent les moinillons envieux de sa place, et qui n'osaient auparavant le
regarder. On lui fit mille affronts, on le destitua, on lui ôta sa chambre,
qu'il avait meublée avec goût quoique avec simplicité; on le relégua je ne sais
où; enfin, ces misérables l'accablèrent de tant d'outrages, que son âme honnête,
et fière avec justice, n'y put résister; et, après avoir fait les délices des
sociétés les plus aimables, il mourut de douleur sur un vil grabat, dans quelque
fond de cellule ou de cachot, regretté, pleuré de tous les honnêtes gens dont il
fut connu, et qui ne lui ont trouvé d'autre défaut que d'être moine.
Avec ce petit train de vie, je fis si bien en très peu de temps,
qu'absorbé tout entier par la musique, je me trouvai hors d'état de penser à
autre chose. Je n'allais plus à mon bureau qu'à contrecoeur; la gêne et
l'assiduité au travail m'en firent un supplice insupportable, et j'en vins enfin
à vouloir quitter mon emploi, pour me livrer totalement à la musique. On peut
croire que cette folie ne passa pas sans opposition. Quitter un poste honnête et
d'un revenu fixe pour courir après des écoliers incertains était un parti trop
peu sensé pour plaire à maman. Même en supposant mes progrès futurs aussi grands
que je me les figurais, c'était borner bien modestement mon ambition que de me
réduire pour la vie à l'état de musicien. Elle, qui ne formait que des projets
magnifiques, et qui ne me prenait plus tout à fait au mot de M. d'Aubonne, me
voyait avec peine occupé sérieusement d'un talent qu'elle trouvait si frivole,
et me répétait souvent ce proverbe de province, un peu moins juste à Paris, que
qui bien chante et bien danse, fait un métier qui peu avance. Elle me voyait
d'un autre côté entraîné par un goût irrésistible; ma passion de musique
devenait une fureur, et il était à craindre que mon travail, se sentant de mes
distractions, ne m'attirât un congé qu'il valait beaucoup mieux prendre de
moi-même. Je lui représentais encore que cet emploi n'avait pas longtemps à
durer, qu'il me fallait un talent pour vivre, et qu'il était plus sûr d'achever
d'acquérir par la pratique celui auquel mon goût me portait, et qu'elle m'avait
choisi, que de me mettre à la merci des protections, ou de faire de nouveaux
essais qui pouvaient mal réussir, et me laisser, après avoir passé l'âge
d'apprendre, sans ressource pour gagner mon pain. Enfin j'extorquai son
consentement plus à force d'importunités et de caresses, que de raisons dont
elle se contentât. Aussitôt je courus remercier fièrement M. Coccelli, directeur
général du cadastre, comme si j'avais fait l'acte le plus héroïque; et je
quittai volontairement mon emploi sans sujet, sans raison, sans prétexte, avec
autant et plus de joie que je n'en avais eu à le prendre il n'y avait pas deux
ans.
Cette démarche, toute folle qu'elle était, m'attira, dans le pays,
une sorte de considération qui me fut utile. Les uns me supposèrent des
ressources que je n'avais pas; d'autres, me voyant livré tout à fait à la
musique, jugèrent de mon talent par mon sacrifice, et crurent qu'avec tant de
passion pour cet art je devais le posséder supérieurement. Dans le royaume des
aveugles les borgnes sont rois: je passai là pour un bon maître, parce qu'il n'y
en avait que de mauvais. Ne manquant pas, au reste, d'un certain goût de chant,
favorisé d'ailleurs par mon âge et par ma figure, j'eus bientôt plus d'écolières
qu'il ne m'en fallait pour remplacer ma paye de secrétaire.
Il est
certain que pour l'agrément de la vie on ne pouvait passer plus rapidement d'une
extrémité à l'autre. Au cadastre, occupé huit heures par jour du plus maussade
travail, avec des gens encore plus maussades; enfermé dans un triste bureau
empuanti de l'haleine et de la sueur de tous ces manants, la plupart fort mal
peignés et fort malpropres, je me sentais quelquefois accablé jusqu'au vertige
par l'attention, l'odeur, la gêne et l'ennui. Au lieu de cela, me voilà tout à
coup jeté parmi le beau monde, admis, recherché dans les meilleures maisons;
partout un accueil gracieux, caressant, un air de fête: d'aimables demoiselles
bien parées m'attendent, me reçoivent avec empressement, je ne vois que des
objets charmants, je ne sens que la rose et la fleur d'orange; on chante, on
cause, on rit, on s'amuse; je ne sors de là que pour aller ailleurs en faire
autant. On conviendra qu'à égalité dans les avantages, il n'y avait pas à
balancer dans le choix. Aussi me trouvai-je si bien du mien, qu'il ne m'est
arrivé jamais de m'en repentir; et je ne m'en repens pas même en ce moment, où
je pèse, au poids de la raison, les actions de ma vie, et où je suis délivré des
motifs peu sensés qui m'ont entraîné.
Voilà presque l'unique fois qu'en
n'écoutant que mes penchants je n'ai pas vu tromper mon attente. L'accueil aisé,
l'esprit liant, l'humeur facile des habitants du pays me rendit le commerce du
monde aimable; et le goût que j'y pris alors m'a bien prouvé que si je n'aime
pas à vivre parmi les hommes, c'est moins ma faute que la leur.
C'est
dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou peut-être serait-ce dommage
qu'ils le fussent; car tels qu'ils sont, c'est le meilleur et le plus sociable
peuple que je connaisse. S'il est une petite ville au monde où l'on goûte la
douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c'est Chambéri. La noblesse
de la province, qui s'y rassemble, n'a que ce qu'il faut de bien pour vivre,
elle n'en a pas assez pour parvenir; et, ne pouvant se livrer à l'ambition, elle
suit, par nécessité, le conseil de Cinéas. Elle dévoue sa jeunesse à l'état
militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L'honneur et la raison
président à ce partage. Les femmes sont belles, et pourraient se passer de
l'être; elles ont tout ce qui peut faire valoir la beauté, et même y suppléer.
Il est singulier qu'appelé par mon état à voir beaucoup de jeunes filles, je ne
me rappelle pas d'en avoir vu, à Chambéri, une seule qui ne fût pas charmante.
On dira que j'étais disposé à les trouver telles, et l'on peut avoir raison;
mais je n'avais pas besoin d'y mettre du mien pour cela. Je ne puis, en vérité,
me rappeler sans plaisir le souvenir de mes jeunes écolières. Que ne puis-je, en
nommant ici les plus aimables, les rappeler de même, et moi avec elles, à l'âge
heureux où nous étions lors des moments aussi doux qu'innocents que j'ai passés
auprès d'elles! La première fut mademoiselle de Mellarède, ma voisine, soeur de
l'élève de M. Gaime. C'était une brune très vive, mais d'une vivacité
caressante, pleine de grâces, et sans étourderie. Elle était un peu maigre,
comme sont la plupart des filles à son âge; mais ses yeux brillants, sa taille
fine, son air attirant n'avaient pas besoin d'embonpoint pour plaire. J'y allais
le matin, et elle était encore en déshabillé, sans autre coiffure que ses
cheveux négligemment relevés, ornés de quelques fleurs qu'on mettait à mon
arrivée, et qu'on ôtait à mon départ pour se coiffer. Je ne crains rien tant
dans le monde qu'une jolie personne en déshabillé; je la redouterais cent fois
moins parée. Mademoiselle de Menthon, chez qui j'allais l'après-midi, l'était
toujours, et me faisait une impression tout aussi douce, mais différente. Ses
cheveux était d'un blond cendré: elle était très mignonne, très timide et très
blanche, une voix nette, juste et flûtée, mais qui n'osait se développer. Elle
avait au sein la cicatrice d'une brûlure d'eau bouillante, qu'un fichu de
chenille bleue ne cachait pas extrêmement. Cette marque attirait quelquefois de
ce côté mon attention, qui bientôt n'était plus pour la cicatrice. Mademoiselle
de Challes, une autre de mes voisines, était une fille faite; grande, belle
carrure, de l'embonpoint: elle avait été très bien. Ce n'était plus une beauté,
mais c'était une personne à citer pour la bonne grâce, pour l'humeur égale, pour
le bon naturel. Sa soeur, madame de Charly, la plus belle femme de Chambéri,
n'apprenait plus la musique, mais elle la faisait apprendre à sa fille, toute
jeune encore, mais dont la beauté naissante eût promis d'égaler celle de sa
mère, si malheureusement elle n'eût été un peu rousse. J'avais à la Visitation
une petite demoiselle française dont j'ai oublié le nom, mais qui mérite une
place dans la liste de mes préférences. Elle avait pris le ton lent et traînant
des religieuses, et sur ce ton traînant elle disait des choses très saillantes,
qui ne semblaient point aller avec son maintien. Au reste elle était paresseuse,
n'aimant pas à prendre la peine de montrer son esprit, et c'était une faveur
qu'elle n'accordait pas à tout le monde. Ce ne fut qu'après un mois ou deux de
leçons et de négligence qu'elle s'avisa de cet expédient pour me rendre plus
assidu; car je n'ai jamais pu prendre sur moi de l'être. Je me plaisais à mes
leçons quand j'y étais, mais je n'aimais pas être obligé de m'y rendre, ni que
l'heure me commandât: en toute chose la gêne et l'assujettissement me sont
insupportables; ils me feraient prendre en haine le plaisir même. On dit que
chez les mahométans un homme passe au point du jour dans les rues pour ordonner
aux maris de rendre le devoir à leurs femmes. Je serais un mauvais Turc à ces
heures-là.
J'avais quelques écolières aussi dans la bourgeoisie, et une
entre autres qui fut la cause indirecte d'un changement de relation, dont j'ai à
parler, puisque enfin je dois tout dire. Elle était fille d'un épicier, et se
nommait mademoiselle Lard, vrai modèle d'une statue grecque, et que je citerais
pour la plus belle fille que j'aie jamais vue, s'il y avait quelque véritable
beauté sans vie et sans âme. Son indolence, sa froideur, son insensibilité
allaient à un point incroyable. Il était également impossible de lui plaire et
de la fâcher: et je suis persuadé que si l'on eût fait sur elle quelque
entreprise, elle aurait laissé faire, non par goût, mais par stupidité. Sa mère,
qui n'en voulait pas courir le risque, ne la quittait pas d'un pas. En lui
faisant apprendre à chanter, en lui donnant un jeune maître, elle faisait tout
de son mieux pour l'émoustiller; mais cela ne réussit point. Tandis que le
maître agaçait la fille, la mère agaçait le maître, et cela ne réussissait pas
beaucoup mieux. Madame Lard ajoutait à sa vivacité naturelle toute celle que sa
fille aurait dû avoir. C'était un petit minois éveillé, chiffonné, marqué de
petite vérole. Elle avait de petits yeux très ardents, et un peu rouges, parce
qu'elle y avait presque toujours mal. Tous les matins, quand j'arrivais, je
trouvais prêt mon café à la crème; et la mère ne manquait jamais de m'accueillir
par un baiser bien appliqué sur la bouche, et que par curiosité j'aurais bien
voulu rendre à la fille, pour voir comment elle l'aurait pris. Au reste, tout
cela se faisait si simplement et si fort sans conséquence, que quand M. Lard
était là, les agaceries et les baisers n'en allaient pas moins leur train.
C'était une bonne pâte d'homme, le vrai père de sa fille, et que sa femme ne
trompait pas parce qu'il n'en était pas besoin.
Je me prêtais à toutes
ces caresses avec ma balourdise ordinaire, les prenant tout bonnement pour des
marques de pure amitié. J'en étais pourtant importuné quelquefois, car la vive
madame Lard ne laissait pas d'être exigeante; et si dans la journée j'avais
passé devant la boutique sans m'arrêter, il y aurait eu du bruit. Il fallait,
quand j'étais pressé, que je prisse un détour pour passer dans une autre rue,
sachant bien qu'il n'était pas aussi aisé de sortir de chez elle que d'y entrer.
Madame Lard s'occupait trop de moi pour que je ne m'occupasse point
d'elle. Ses attentions me touchaient beaucoup. J'en parlais à maman comme d'une
chose sans mystère: et quand il y en aurait eu, je ne lui en aurais pas moins
parlé; car lui taire un secret de quoi que ce fût ne m'eût pas été possible; mon
coeur était ouvert devant elle comme devant Dieu. Elle ne prit pas tout à fait
la chose avec la même simplicité que moi. Elle vit des avances où je n'avais vu
que des amitiés; elle jugea que madame Lard, se faisant un point d'honneur de me
laisser moins sot qu'elle ne m'avait trouvé, parviendrait de manière ou d'autre
à se faire entendre; et, outre qu'il n'était pas juste qu'une autre femme se
chargeât de l'instruction de son élève, elle avait des motifs plus dignes d'elle
pour me garantir des pièges auxquels mon âge et mon état m'exposaient. Dans le
même temps on m'en tendit un d'une espèce plus dangereuse, auquel j'échappai,
mais qui lui fit sentir que les dangers qui me menaçaient sans cesse rendaient
nécessaires tous les préservatifs qu'elle y pouvait apporter.
Madame la
comtesse de Menthon, mère d'une de mes écolières, était une femme de beaucoup
d'esprit, et passait pour n'avoir pas moins de méchanceté. Elle avait été cause,
à ce qu'on disait, de bien des brouilleries, et d'une entre autres qui avait eu
des suites fatales à la maison d'Antremont. Maman avait été assez liée avec elle
pour connaître son caractère: ayant très innocemment inspiré du goût à quelqu'un
sur qui madame de Menthon avait des prétentions, elle resta chargée auprès
d'elle du crime de cette préférence, quoiqu'elle n'eût été ni recherchée ni
acceptée; et madame de Menthon chercha depuis lors à jouer à sa rivale plusieurs
tours, dont aucun ne réussit. J'en rapporterai un des plus comiques, par manière
d'échantillon. Elles étaient ensemble à la campagne avec plusieurs gentilshommes
du voisinage, et entre autres l'aspirant en question. Madame de Menthon dit un
jour à un de ces messieurs que madame de Warens n'était qu'une précieuse,
qu'elle n'avait point de goût, qu'elle se mettait mal, qu'elle couvrait sa gorge
comme une bourgeoise. Quant à ce dernier article, lui dit l'homme, qui était un
plaisant, elle a ses raisons, et je sais qu'elle a un gros vilain rat empreint
sur le sein, mais si ressemblant, qu'on dirait qu'il court. La haine ainsi que
l'amour rend crédule. Madame de Menthon résolut de tirer parti de cette
découverte; et un jour que maman était au jeu avec l'ingrat favori de la dame,
celle-ci prit son temps pour passer derrière sa rivale, puis renversant à demi
sa chaise elle découvrit adroitement son mouchoir: mais, au lieu du gros rat, le
monsieur ne vit qu'un objet fort différent, qu'il n'était pas plus aisé
d'oublier que de voir; et cela ne fit pas le compte de la dame. Je n'étais pas
un personnage à occuper madame de Menthon, qui ne voulait que des gens brillants
autour d'elle: cependant elle fit quelque attention à moi, non pour ma figure,
dont assurément elle ne se souciait point du tout, mais pour l'esprit qu'on me
supposait, et qui m'eût pu rendre utile à ses goûts. Elle en avait un assez vif
pour la satire. Elle aimait à faire des chansons et des vers sur les gens qui
lui déplaisaient. Si elle m'eût trouvé assez de talent pour lui aider à tourner
ses vers, et assez de complaisance pour les écrire, entre elle et moi nous
aurions bientôt mis Chambéri sens dessus dessous. On serait remonté à la source
de ces libelles; madame de Menthon se serait tirée d'affaire en me sacrifiant,
et j'aurais été enfermé pour le reste de mes jours peut-être, pour m'apprendre à
faire le Phébus avec les dames. Heureusement rien de tout cela n'arriva. Madame
de Menthon me retint à dîner deux ou trois fois pour me faire causer, et trouva
que je n'étais qu'un sot. Je le sentais moi-même, et j'en gémissais, enviant les
talents de mon ami Venture, tandis que j'aurais dû remercier ma bêtise des
périls dont elle me sauvait. Je demeurai pour madame de Menthon le maître à
chanter de sa fille, et rien de plus; mais je vécus tranquille et toujours bien
voulu dans Chambéri. Cela valait mieux que d'être un bel esprit pour elle et un
serpent pour le reste du pays.
Quoi qu'il en soit, maman vit que pour
m'arracher au péril de ma jeunesse il était temps de me traiter en homme; et
c'est ce qu'elle fit, mais de la façon la plus singulière dont jamais femme se
soit avisée en pareille occasion. Je lui trouvai l'air plus grave et le propos
plus moral qu'à son ordinaire. A la gaieté folâtre dont elle entremêlait
ordinairement ses instructions, succéda tout à coup un ton toujours soutenu, qui
n'était ni familier ni sévère, mais qui semblait préparer une explication. Après
avoir cherché vainement en moi-même la raison de ce changement, je la lui
demandai; c'était ce qu'elle attendait. Elle me proposa une promenade au petit
jardin pour le lendemain: nous y fûmes dès le matin. Elle avait pris ses mesures
pour qu'on nous laissât seuls toute la journée: elle l'employa à me préparer aux
bontés qu'elle voulait avoir pour moi, non, comme une autre femme, par du manège
et des agaceries, mais par des entretiens pleins de sentiment et de raison, plus
faits pour m'instruire que pour me séduire, et qui parlaient plus à mon coeur
qu'à mes sens. Cependant, quelque excellents et utiles que fussent les discours
qu'elle me tint, et quoiqu'ils ne fussent rien moins que froids et tristes, je
n'y fis pas toute l'attention qu'ils méritaient, et je ne les gravai pas dans ma
mémoire comme j'aurais fait dans tout autre temps. Son début, cet air de
préparatif m'avait donné de l'inquiétude: tandis qu'elle parlait, rêveur et
distrait malgré moi, j'étais moins occupé de ce qu'elle disait que de chercher à
quoi elle en voulait venir; et sitôt que je l'eus compris, ce qui ne me fut pas
facile, la nouveauté de cette idée, qui depuis que je vivais auprès d'elle ne
m'était pas venue une seule fois dans l'esprit, m'occupant alors tout entier, ne
me laissa plus le maître de penser à ce qu'elle me disait. Je ne pensais qu'à
elle, et je ne l'écoutais pas.
Vouloir rendre les jeunes gens attentifs
à ce qu'on leur veut dire, en leur montrant au bout un objet très intéressant
pour eux, est un contresens très ordinaire aux instituteurs, et que je n'ai pas
évité moi-même dans mon Émile. Le jeune homme, frappé de l'objet qu'on lui
présente, s'en occupe uniquement, et saute à pieds joints par-dessus vos
discours préliminaires pour aller d'abord où vous le menez trop lentement à son
gré. Quand on veut le rendre attentif, il ne faut pas se laisser pénétrer
d'avance; et c'est en quoi maman fut maladroite. Par une singularité qui tenait
à son esprit systématique, elle prit la précaution très vaine de faire ses
conditions; mais sitôt que j'en vis le prix, je ne les écoutai pas même, et je
me dépêchai de consentir à tout. Je doute même qu'en pareil cas il y ait sur la
terre entière un homme assez franc ou assez courageux pour oser marchander, et
une seule femme qui pût pardonner de l'avoir fait. Par suite de la même
bizarrerie, elle mit à cet accord les formalités les plus graves, et me donna
pour y penser huit jours, dont je l'assurai faussement que je n'avais pas
besoin: car, pour comble de singularité, je fus très aise de les avoir, tant la
nouveauté de ces idées m'avait frappé, et tant je sentais un bouleversement dans
les miennes qui me demandait du temps pour les arranger!
On croira que
ces huit jours me durèrent huit siècles: tout au contraire, j'aurais voulu
qu'ils les eussent durés en effet. Je ne sais comment décrire l'état où je me
trouvais, plein d'un certain effroi mêlé d'impatience, redoutant ce que je
désirais, jusqu'à chercher quelquefois tout de bon dans ma tête quelque honnête
moyen d'éviter d'être heureux. Qu'on se représente mon tempérament ardent et
lascif, mon sang enflammé, mon coeur enivré d'amour, ma vigueur, ma santé, mon
âge. Qu'on pense que dans cet état, altéré de la soif des femmes, je n'avais
encore approché d'aucune; que l'imagination, le besoin, la vanité, la curiosité
se réunissaient pour me dévorer de l'ardent désir d'être homme et de le
paraître. Qu'on ajoute surtout (car c'est ce qu'il ne faut pas qu'on oublie) que
mon vif et tendre attachement pour elle, loin de s'attiédir, n'avait fait
qu'augmenter de jour en jour; que je n'étais bien qu'auprès d'elle; que je ne
m'en éloignais que pour y penser; que j'avais le coeur plein, non seulement de
ses bontés, de son caractère aimable, mais de son sexe, de sa figure, de sa
personne, d'elle, en un mot, par tous les rapports sous lesquels elle pouvait
m'être chère. Et qu'on n'imagine pas que, pour dix ou douze ans que j'avais de
moins qu'elle, elle fût vieillie ou me parût l'être. Depuis cinq ou six ans que
j'avais éprouvé des transports si doux à sa première vue, elle était réellement
très peu changée, et ne me le paraissait point du tout. Elle a toujours été
charmante pour moi, et l'était encore pour tout le monde. Sa taille seule avait
pris un peu plus de rondeur. Du reste, c'était le même oeil, le même teint, le
même sein, les mêmes traits, les mêmes beaux cheveux blonds, la même gaieté,
tout jusqu'à la même voix, cette voix argentée de la jeunesse, qui fit toujours
sur moi tant d'impression, qu'encore aujourd'hui je ne puis entendre sans
émotion le son d'une jolie voix de fille.
Naturellement ce que j'avais à
craindre dans l'attente de la possession d'une personne si chérie était de
l'anticiper, et de ne pouvoir assez gouverner mes désirs et mon imagination pour
rester maître de moi-même. On verra que, dans un âge avancé, la seule idée de
quelques légères faveurs qui m'attendaient près de la personne aimée allumait
mon sang à tel point qu'il m'était impossible de faire impunément le court
trajet qui me séparait d'elle. Comment, par quel prodige, dans la fleur de ma
jeunesse, eus-je si peu d'empressement pour la première jouissance? Comment
pus-je en voir approcher l'heure avec plus de peine que de plaisir? Comment, au
lieu des délices qui devaient m'enivrer, sentais-je presque de la répugnance et
des craintes? Il n'y a point à douter que si j'avais pu me dérober à mon bonheur
avec bienséance, je ne l'eusse fait de tout mon coeur. J'ai promis des
bizarreries dans l'histoire de mon attachement pour elle; en voilà sûrement une
à laquelle on ne s'attendait pas.
Le lecteur, déjà révolté, juge
qu'étant possédée par un autre homme, elle se dégradait à mes yeux en se
partageant, et qu'un sentiment de mésestime attiédissait ceux qu'elle m'avait
inspirés: il se trompe. Ce partage, il est vrai, me faisait une cruelle peine,
tant par une délicatesse fort naturelle, que parce qu'en effet je le trouvais
peu digne d'elle et de moi; mais quant à mes sentiments pour elle il ne les
altérait point, et je peux jurer que jamais je ne l'aimai plus tendrement que
quand je désirais si peu la posséder. Je connaissais trop son coeur chaste et
son tempérament de glace pour croire un moment que le plaisir des sens eût
aucune part à cet abandon d'elle-même: j'étais parfaitement sûr que le seul soin
de m'arracher à des dangers autrement presque inévitables, et de me conserver
tout entier à moi et à mes devoirs, lui en faisait enfreindre un qu'elle ne
regardait pas du même oeil que les autres femmes, comme il sera dit ci-après. Je
la plaignais et je me plaignais. J'aurais voulu lui dire, non, maman, il n'est
pas nécessaire; je vous réponds de moi sans cela. Mais je n'osais, premièrement
parce que ce n'était pas une chose à dire, et puis parce qu'au fond je sentais
que cela n'était pas vrai, et qu'en effet il n'y avait qu'une femme qui pût me
garantir des autres femmes et me mettre à l'épreuve des tentations. Sans désirer
de la posséder, j'étais bien aise qu'elle m'ôtât le désir d'en posséder
d'autres; tant je regardais tout ce qui pouvait me distraire d'elle comme un
malheur.
La longue habitude de vivre ensemble et d'y vivre innocemment,
loin d'affaiblir mes sentiments pour elle, les avait renforcés, mais leur avait
en même temps donné une autre tournure qui les rendait plus affectueux, plus
tendres peut-être, mais moins sensuels. A force de l'appeler maman, à force
d'user avec elle de la familiarité d'un fils, je m'étais accoutumé à me regarder
comme tel. Je crois que voilà la véritable cause du peu d'empressement que j'eus
de la posséder, quoiqu'elle me fût si chère. Je me souviens très bien que mes
premiers sentiments, sans être plus vifs, étaient plus voluptueux. A Annecy,
j'étais dans l'ivresse; à Chambéri, je n'y étais plus. Je l'aimais toujours
aussi passionnément qu'il fût possible; mais je l'aimais plus pour elle et moins
pour moi, ou du moins je cherchais plus mon bonheur que mon plaisir auprès
d'elle: elle était pour moi plus qu'une soeur, plus qu'une mère, plus qu'une
amie, plus même qu'une maîtresse; et c'était pour cela qu'elle n'était pas une
maîtresse. Enfin, je l'aimais trop pour la convoiter: voilà ce qu'il y a de plus
clair dans mes idées.
Ce jour, plutôt redouté qu'attendu, vint enfin. Je
promis tout, et je ne mentis pas. Mon coeur confirmait mes engagements sans en
désirer le prix. Je l'obtins pourtant. Je me vis pour la première fois dans les
bras d'une femme, et d'une femme que j'adorais. Fus-je heureux? non, je goûtai
le plaisir. Je ne sais quelle invincible tristesse en empoisonnait le charme:
j'étais comme si j'avais commis un inceste. Deux ou trois fois, en la pressant
avec transport dans mes bras, j'inondai son sein de mes larmes. Pour elle, elle
n'était ni triste ni vive; elle était caressante et tranquille. Comme elle était
peu sensuelle et n'avait point recherché la volupté, elle n'en eut pas les
délices et n'en a jamais eu les remords.
Je le répète, toutes ses fautes
lui vinrent de ses erreurs, jamais de ses passions. Elle était bien née, son
coeur était pur, elle aimait les choses honnêtes, ses penchants étaient droits
et vertueux, son goût était délicat; elle était faite pour une élégance de
moeurs qu'elle a toujours aimée et qu'elle n'a jamais suivie, parce qu'au lieu
d'écouter son coeur qui la menait bien, elle écouta sa raison qui la menait mal.
Quand des principes faux l'ont égarée, ses vrais sentiments les ont toujours
démentis: mais malheureusement elle se piquait de philosophie, et la morale
qu'elle s'était faite gâta celle que son coeur lui dictait.
M. de Tavel,
son premier amant, fut son maître de philosophie, et les principes qu'il lui
donna furent ceux dont il avait besoin pour la séduire. La trouvant attachée à
son mari, à ses devoirs, toujours froide, raisonnante, et inattaquable par les
sens, il l'attaqua par des sophismes, et parvint à lui montrer ses devoirs
auxquels elle était si attachée comme un bavardage de catéchismes fait
uniquement pour amuser les enfants; l'union des sexes, comme l'acte le plus
indifférent en soi; la fidélité conjugale, comme une apparence obligatoire dont
toute la moralité regardait l'opinion; le repos des maris, comme la seule règle
du devoir des femmes; en sorte que des infidélités ignorées, nulles pour celui
qu'elles offensaient, l'étaient aussi pour la conscience: enfin il lui persuada
que la chose en elle-même n'était rien, qu'elle ne prenait d'existence que par
le scandale, et que toute femme qui paraissait sage, par cela seul l'était en
effet. C'est ainsi que le malheureux parvint à son but en corrompant la raison
d'un enfant dont il n'avait pu corrompre le coeur. Il en fut puni par la plus
dévorante jalousie, persuadé qu'elle le traitait lui-même comme il lui avait
appris à traiter son mari. Je ne sais s'il se trompait sur ce point. Le ministre
Perret passa pour son successeur. Ce que je sais, c'est que le tempérament froid
de cette jeune femme, qui l'aurait dû garantir de ce système, fut ce qui
l'empêcha dans la suite d'y renoncer. Elle ne pouvait concevoir qu'on donnât
tant d'importance à ce qui n'en avait point pour elle. Elle n'honora jamais du
nom de vertu une abstinence qui lui coûtait si peu.
Elle n'eût donc
guère abusé de ce faux principe pour elle-même; mais elle en abusa pour autrui,
et cela par une autre maxime presque aussi fausse, mais plus d'accord avec la
bonté de son coeur. Elle a toujours cru que rien n'attachait tant un homme à une
femme que la possession; et quoiqu'elle n'aimât ses amis que d'amitié, c'était
d'une amitié si tendre qu'elle employait tous les moyens qui dépendaient d'elle
pour se les attacher plus fortement. Ce qu'il y a d'extraordinaire est qu'elle a
presque toujours réussi. Elle était si réellement aimable que plus l'intimité
dans laquelle on vivait avec elle était grande, plus on y trouvait de nouveaux
sujets de l'aimer. Une autre chose digne de remarque est qu'après sa première
faiblesse elle n'a guère favorisé que des malheureux; les gens brillants ont
tous perdu leur peine auprès d'elle: mais il fallait qu'un homme qu'elle
commençait par plaindre fût bien peu aimable si elle ne finissait par l'aimer.
Quand elle se fit des choix peu dignes d'elle, bien loin que ce fût par des
inclinations basses, qui n'approchèrent jamais de son noble coeur, ce fut
uniquement par son caractère trop généreux, trop humain, trop compatissant, trop
sensible, qu'elle ne gouverna pas toujours avec assez de discernement.
Si quelques principes faux l'ont égarée, combien n'en avait-elle pas
d'admirables dont elle ne se départait jamais! Par combien de vertu ne
rachetait-elle pas ses faiblesses, si l'on peut appeler de ce nom des erreurs où
les sens avaient si peu de part! Ce même homme qui la trompa sur un point
l'instruisit excellemment sur mille autres; et ses passions, qui n'étaient pas
fougueuses, lui permettant de suivre toujours ses lumières, elle allait bien
quand ses sophismes ne l'égaraient pas. Ses motifs étaient louables jusque dans
ses fautes: en s'abusant elle pouvait mal faire, mais elle ne pouvait vouloir
rien qui fût mal. Elle abhorrait la duplicité, le mensonge: elle était juste,
équitable, humaine, désintéressée, fidèle à sa parole, à ses amis, à ses devoirs
qu'elle reconnaissait pour tels, incapable de vengeance et de haine, et ne
concevant pas même qu'il y eût le moindre mérite à pardonner. Enfin, pour
revenir à ce qu'elle avait de moins excusable, sans estimer ses faveurs ce
qu'elles valaient, elle n'en fit jamais un vil commerce; elle les prodiguait,
mais elle ne les vendait pas, quoiqu'elle fût sans cesse aux expédients pour
vivre; et j'ose dire que si Socrate put estimer Aspasie, il eût respecté madame
de Warens.
Je sais d'avance qu'en lui donnant un caractère sensible et
un tempérament froid, je serai accusé de contradiction comme à l'ordinaire, et
avec autant de raison. Il se peut que la nature ait eu tort, et que cette
combinaison n'ait pas dû être; je sais seulement qu'elle a été. Tous ceux qui
ont connu madame de Warens, et dont un si grand nombre existe encore, ont pu
savoir qu'elle était ainsi. J'ose même ajouter qu'elle n'a connu qu'un seul vrai
plaisir au monde, c'était d'en faire à ceux qu'elle aimait. Toutefois, permis à
chacun d'argumenter là-dessus tout à son aise, et de prouver doctement que cela
n'est pas vrai. Ma fonction est de dire la vérité, mais non pas de la faire
croire.
J'appris peu à peu tout ce que je viens de dire dans les
entretiens qui suivirent notre union, et qui seuls la rendirent délicieuse. Elle
avait eu raison d'espérer que sa complaisance me serait utile; j'en tirai pour
mon instruction de grands avantages. Elle m'avait jusqu'alors parlé de moi seul
comme à un enfant. Elle commença de me traiter en homme, et me parla d'elle.
Tout ce qu'elle me disait m'était si intéressant, je m'en sentais si touché,
que, me repliant sur moi-même, j'appliquais à mon profit ses confidences plus
que je n'avais fait ses leçons. Quand on sent vraiment que le coeur parle, le
nôtre s'ouvre pour recevoir ses épanchements; et jamais toute la morale d'un
pédagogue ne vaudra le bavardage affectueux et tendre d'une femme sensée, pour
qui l'on a de l'attachement.
L'intimité dans laquelle je vivais avec
elle l'ayant mise à portée de m'apprécier plus avantageusement qu'elle n'avait
fait, elle jugea que, malgré mon air gauche, je valais la peine d'être cultivé
pour le monde, et que si je m'y montrais un jour sur un certain pied, je serais
en état d'y faire mon chemin. Sur cette idée, elle s'attachait non seulement à
former mon jugement, mais mon extérieur, mes manières, à me rendre aimable
autant qu'estimable; et s'il est vrai qu'on puisse allier les succès dans le
monde avec la vertu (ce que pour moi je ne crois pas), je suis sûr au moins
qu'il n'y a pour cela d'autre route que celle qu'elle avait prise, et qu'elle
voulait m'enseigner. Car madame de Warens connaissait les hommes, et savait
supérieurement l'art de traiter avec eux sans mensonge et sans imprudence, sans
les tromper et sans les fâcher. Mais cet art était dans son caractère bien plus
que dans ses leçons; elle savait mieux le mettre en pratique que l'enseigner, et
j'étais l'homme du monde le moins propre à l'apprendre. Aussi tout ce qu'elle
fit à cet égard fut-il, peu s'en faut, peine perdue, de même que le soin qu'elle
prit de me donner des maîtres pour la danse et pour les armes. Quoique leste et
bien pris dans ma taille, je ne pus apprendre à danser un menuet. J'avais
tellement pris, à cause de mes cors, l'habitude de marcher du talon, que Roche
ne put me la faire perdre; et jamais, avec l'air assez ingambe, je n'ai pu
sauter un médiocre fossé. Ce fut encore pis à la salle d'armes. Après trois mois
de leçon, je tirais encore à la muraille, hors d'état de faire assaut, et jamais
je n'eus le poignet assez souple ou le bras assez ferme pour retenir mon fleuret
quand il plaisait au maître de me le faire sauter. Ajoutez que j'avais un dégoût
mortel pour cet exercice, et pour le maître qui tâchait de me l'enseigner. Je
n'aurais jamais cru qu'on pût être si fier de l'art de tuer un homme. Pour
mettre son vaste génie à ma portée, il ne s'exprimait que par des comparaisons
tirées de la musique, qu'il ne savait point. Il trouvait des analogies
frappantes entre les bottes de tierce et de quarte et les intervalles musicaux
du même nom. Quand il voulait faire une feinte, il me disait de prendre garde à
ce dièse, parce qu'anciennement les dièses s'appelaient des feintes; quand il
m'avait fait sauter de la main mon fleuret, il disait en ricanant que c'était
une pause. Enfin je ne vis de ma vie un pédant plus insupportable que ce pauvre
homme avec son plumet et son plastron.
Je fis donc peu de progrès dans
mes exercices, que je quittai bientôt par pur dégoût; mais j'en fis davantage
dans un art plus utile, celui d'être content de mon sort, et de n'en pas désirer
un plus brillant, pour lequel je commençais à sentir que je n'étais pas né.
Livré tout entier au désir de rendre à maman la vie heureuse, je me plaisais
toujours plus auprès d'elle; et quand il fallait m'en éloigner pour courir en
ville, malgré ma passion pour la musique, je commençais à sentir la gêne de mes
leçons.
J'ignore si Claude Anet s'aperçut de l'intimité de notre
commerce. J'ai lieu de croire qu'il ne lui fut pas caché. C'était un garçon très
clairvoyant, mais très discret, qui ne parlait jamais contre sa pensée, mais qui
ne la disait pas toujours. Sans me faire le moindre semblant qu'il fût instruit,
par sa conduite, il paraissait l'être; et cette conduite ne venait sûrement pas
de bassesse d'âme, mais de ce qu'étant entré dans les principes de sa maîtresse,
il ne pouvait désapprouver qu'elle agît conséquemment. Quoique aussi jeune
qu'elle, il était si mûr et si grave, qu'il nous regardait presque comme deux
enfants dignes d'indulgence, et nous le regardions l'un et l'autre comme un
homme respectable, dont nous avions l'estime à ménager. Ce ne fut qu'après
qu'elle lui fut infidèle que je connus bien tout l'attachement qu'elle avait
pour lui. Comme elle savait que je ne pensais, ne sentais, ne respirais que par
elle, elle me montrait combien elle l'aimait, afin que je l'aimasse de même; et
elle appuyait encore moins sur son amitié pour lui que sur son estime, parce que
c'était le sentiment que je pouvais partager le plus pleinement. Combien de fois
elle attendrit nos coeurs et nous fit embrasser avec larmes, en nous disant que
nous étions nécessaires tous deux au bonheur de sa vie! Et que les femmes qui
liront ceci ne sourient pas malignement. Avec le tempérament qu'elle avait, ce
besoin n'était pas équivoque: c'était uniquement celui de son coeur.
Ainsi s'établit entre nous trois une société sans autre exemple
peut-être sur la terre. Tous nos voeux, nos soins, nos coeurs étaient en commun;
rien n'en passait au delà de ce petit cercle. L'habitude de vivre ensemble et
d'y vivre exclusivement devint si grande, que si, dans nos repas, un des trois
manquait ou qu'il vînt un quatrième, tout était dérangé, et, malgré nos liaisons
particulières, les tête-à-tête nous étaient moins doux que la réunion. Ce qui
prévenait entre nous la gêne était une extrême confiance réciproque, et ce qui
prévenait l'ennui était que nous étions tous fort occupés. Maman, toujours
projetante et toujours agissante, ne nous laissait guère oisifs ni l'un ni
l'autre, et nous avions encore chacun pour notre compte de quoi bien remplir
notre temps. Selon moi, le désoeuvrement n'est pas moins le fléau de la société
que celui de la solitude. Rien ne rétrécit plus l'esprit, rien n'engendre plus
de riens, de rapports, de paquets, de tracasseries, de mensonges, que d'être
éternellement renfermés vis-à-vis les uns des autres dans une chambre, réduits
pour tout ouvrage à la nécessité de babiller continuellement. Quand tout le
monde est occupé, l'on ne parle que quand on a quelque chose à dire; mais quand
on ne fait rien, il faut absolument parler toujours; et voilà de toutes les
gênes la plus incommode et la plus dangereuse. J'ose même aller plus loin, et je
soutiens que, pour rendre un cercle vraiment agréable, il faut non seulement que
chacun y fasse quelque chose, mais quelque chose qui demande un peu d'attention.
Faire des noeuds, c'est ne rien faire; et il faut tout autant de soin pour
amuser une femme qui fait des noeuds que celle qui tient les bras croisés. Mais
quand elle brode, c'est autre chose: elle s'occupe assez pour remplir les
intervalles du silence. Ce qu'il y a de choquant, de ridicule, est de voir
pendant ce temps une douzaine de flandrins se lever, s'asseoir, aller, venir,
pirouetter sur leurs talons, retourner deux cents fois les magots de la
cheminée, et fatiguer leur minerve à maintenir un intarissable flux de paroles:
la belle occupation! Ces gens-là, quoi qu'ils fassent, seront toujours à charge
aux autres et à eux-mêmes. Quand j'étais à Motiers, j'allais faire des lacets
chez mes voisines; si je retournais dans le monde, j'aurais toujours dans ma
poche un bilboquet, et j'en jouerais toute la journée pour me dispenser de
parler quand je n'aurais rien à dire. Si chacun en faisait autant, les hommes
deviendraient moins méchants, leur commerce deviendrait plus sûr, et je pense,
plus agréable. Enfin, que les plaisants rient s'ils veulent, mais je soutiens
que la seule morale à la portée du présent siècle est la morale du bilboquet.
Au reste, on ne nous laissait guère le soin d'éviter l'ennui par
nous-mêmes, et les importuns nous en donnaient trop par leur affluence pour nous
en laisser quand nous restions seuls. L'impatience qu'ils m'avaient donnée
autrefois n'était pas diminuée, et toute la différence était que j'avais moins
de temps pour m'y livrer. La pauvre maman n'avait point perdu son ancienne
fantaisie d'entreprises et de système: au contraire, plus ses besoins
domestiques devenaient pressants, plus pour y pourvoir elle se livrait à ses
visions; moins elle avait de ressources présentes, plus elle s'en forgeait dans
l'avenir. Le progrès des ans ne faisait qu'augmenter en elle cette manie; et à
mesure qu'elle perdait le goût des plaisirs du monde et de la jeunesse, elle le
remplaçait par celui des secrets et des projets. La maison ne désemplissait pas
de charlatans, de fabricants, de souffleurs, d'entrepreneurs de toute espèce,
qui, distribuant par millions la fortune, finissaient par avoir besoin d'un écu.
Aucun ne sortait de chez elle à vide, et l'un de mes étonnements est qu'elle ait
pu suffire aussi longtemps à tant de profusions sans en épuiser la source et
sans lasser ses créanciers.
Le projet dont elle était le plus occupée au
temps dont je parle, et qui n'était pas le plus déraisonnable qu'elle eût formé,
était de faire établir à Chambéri un jardin royal de plantes, avec un
démonstrateur appointé; et l'on comprend d'avance à qui cette place était
destinée. La position de cette ville, au milieu des Alpes, était très favorable
à la botanique; et maman, qui facilitait toujours un projet par un autre, y
joignit celui d'un collège de pharmacie, qui véritablement paraissait très utile
dans un pays aussi pauvre, où les apothicaires sont presque les seuls médecins.
La retraite du proto-médecin Grossi à Chambéri, après la mort du roi Victor, lui
parut favoriser beaucoup cette idée, et la lui suggéra peut-être. Quoi qu'il en
soit, elle se mit à cajoler Grossi, qui pourtant n'était pas trop cajolable; car
c'était bien le plus caustique et le plus brutal monsieur que j'aie jamais
connu. On en jugera par deux ou trois traits que je vais citer pour échantillon.
Un jour il était en consultation avec d'autres médecins, un entre autres
qu'on avait fait venir d'Annecy, et qui était le médecin ordinaire du malade. Ce
jeune homme, encore malappris pour un médecin, osa n'être pas de l'avis de
monsieur le proto. Celui-ci, pour toute réponse, lui demanda quand il s'en
retournait, par où il passait, et quelle voiture il prenait. L'autre, après
l'avoir satisfait, lui demande à son tour s'il y a quelque chose pour son
service. Rien, rien, dit Grossi, sinon que je veux m'aller mettre à une fenêtre
sur votre passage, pour avoir le plaisir de voir passer un âne à cheval. Il
était aussi avare que riche et dur. Un de ses amis lui voulut un jour emprunter
de l'argent avec de bonnes sûretés: Mon ami, lui dit-il en lui serrant le bras
et grinçant les dents, quand saint Pierre descendrait du ciel pour m'emprunter
dix pistoles, et qu'il me donnerait la Trinité pour caution, je ne les lui
prêterais pas. Un jour, invité à dîner chez M. le comte Picon, gouverneur de
Savoie, et très dévot, il arrive avant l'heure; et S. Exc., alors occupée à dire
le rosaire, lui en propose l'amusement. Ne sachant trop que répondre, il fait
une grimace affreuse et se met à genoux; mais à peine avait-il récité deux Ave,
que, n'y pouvant plus tenir, il se lève brusquement, prend sa canne, et s'en va
sans mot dire. Le comte Picon court après lui, et lui crie: Monsieur Grossi!
monsieur Grossi! restez donc; vous avez là- bas à la broche une excellente
bartavelle. Monsieur le comte, lui répond l'autre en se retournant, vous me
donneriez un ange rôti que je ne resterais pas. Voilà quel était M. le
proto-médecin Grossi, que maman entreprit et vint à bout d'apprivoiser. Quoique
extrêmement occupé, il s'accoutuma à venir très souvent chez elle, prit Anet en
amitié, marqua faire cas de ses connaissances, en parlait avec estime, et, ce
qu'on n'aurait pas attendu d'un pareil ours, affectait de le traiter avec
considération pour effacer les impressions du passé. Car, quoique Anet ne fût
plus sur le pied d'un domestique, on savait qu'il l'avait été, et il ne fallait
pas moins que l'exemple et l'autorité de monsieur le proto-médecin pour donner à
son égard le ton qu'on n'aurait pas pris de tout autre. Claude Anet, avec un
habit noir, une perruque bien peignée, un maintien grave et décent, une conduite
sage et circonspecte, des connaissances assez étendues en matière médicale et en
botanique, et la faveur d'un chef de la Faculté, pouvait raisonnablement espérer
de remplir avec applaudissement la place de démonstrateur royal des plantes, si
l'établissement projeté avait lieu; et réellement Grossi en avait goûté le plan,
l'avait adopté, et n'attendait pour le proposer à la cour que le moment où la
paix permettrait de songer aux choses utiles, et laisserait disposer de quelque
argent pour y pourvoir.
Mais ce projet, dont l'exécution m'eût
probablement jeté dans la botanique, pour laquelle il me semble que j'étais né,
manqua par un de ces coups inattendus qui renversent les desseins les mieux
concertés. J'étais destiné à devenir par degrés un exemple des misères humaines.
On dirait que la Providence, qui m'appelait à ces grandes épreuves, écartait de
sa main tout ce qui m'eût empêché d'y arriver. Dans une course qu'Anet avait
fait au haut des montagnes pour aller chercher du génépi, plante rare qui ne
croît que sur les Alpes, et dont M. Grossi avait besoin, ce pauvre garçon
s'échauffa tellement qu'il gagna une pleurésie dont le génépi ne put le sauver,
quoiqu'il y soit, dit-on, spécifique; et, malgré tout l'art de Grossi, qui
certainement était un très habile homme, malgré les soins infinis que nous
prîmes de lui, sa bonne maîtresse et moi, il mourut le cinquième jour entre nos
mains, après la plus cruelle agonie, durant laquelle il n'eut d'autres
exhortations que les miennes; et je les lui prodiguai avec des élans de douleur
et de zèle qui, s'il était en état de m'entendre, devaient être de quelque
consolation pour lui. Voilà comment je perdis le plus solide ami que j'eus en
toute ma vie: homme estimable et rare en qui la nature tint lieu d'éducation,
qui nourrit dans la servitude toutes les vertus des grands hommes, et à qui
peut-être il ne manqua, pour se montrer tel à tout le monde, que de vivre et
d'être placé.
Le lendemain, j'en parlais avec maman dans l'affliction la
plus vive et la plus sincère, et, tout d'un coup, au milieu de l'entretien,
j'eus la vile et indigne pensée que j'héritais de ses nippes, et surtout d'un
bel habit noir qui m'avait donné dans la vue. Je le pensai, par conséquent je le
dis; car près d'elle c'était pour moi la même chose. Rien ne lui fit mieux
sentir la perte qu'elle avait faite que ce lâche et odieux mot, le
désintéressement et la noblesse d'âme étant des qualités que le défunt avait
éminemment possédées. La pauvre femme, sans rien répondre, se tourna de l'autre
côté et se mit à pleurer. Chères et précieuses larmes! elles furent entendues et
coulèrent toutes dans mon coeur; elles y lavèrent jusqu'aux dernières traces
d'un sentiment bas et malhonnête. Il n'y en est jamais entré depuis ce temps-là.
Cette perte causa à maman autant de préjudice que de douleur. Depuis ce
moment, ses affaires ne cessèrent d'aller en décadence. Anet était un garçon
exact et rangé, qui maintenait l'ordre dans la maison de sa maîtresse. On
craignait sa vigilance, et le gaspillage était moindre. Elle-même craignait sa
censure, et se contenait davantage dans ses dissipations. Ce n'était pas assez
pour elle de son attachement, elle voulait conserver son estime, et elle
redoutait le juste reproche qu'il osait quelquefois lui faire, qu'elle
prodiguait le bien d'autrui autant que le sien. Je pensais comme lui, je le
disais même; mais je n'avais pas le même ascendant sur elle, et mes discours
n'en imposaient pas comme les siens. Quand il ne fut plus, je fus bien forcé de
prendre sa place, pour laquelle j'avais aussi peu d'aptitude que de goût; je la
remplis mal. J'étais peu soigneux, j'étais fort timide; tout en grondant à part
moi, je laissais tout aller comme il allait. D'ailleurs, j'avais bien obtenu la
même confiance, mais non pas la même autorité. Je voyais le désordre, j'en
gémissais, je m'en plaignais, et je n'étais pas écouté. J'étais trop jeune et
trop vif pour avoir le droit d'être raisonnable; et quand je voulais me mêler de
faire le censeur, maman me donnait de petits soufflets de caresses, m'appelait
son petit Mentor, et me forçait à reprendre le rôle qui me convenait.
Le
sentiment profond de la détresse où ses dépenses peu mesurées devaient
nécessairement la jeter tôt ou tard me fit une impression d'autant plus forte,
qu'étant devenu l'inspecteur de sa maison, je jugeais par moi-même de
l'inégalité de la balance entre le doit et l'avoir. Je date de cette époque le
penchant à l'avarice que je me suis toujours senti depuis ce temps-là. Je n'ai
jamais été follement prodigue que par bourrasques; mais jusqu'alors je ne
m'étais jamais beaucoup inquiété si j'avais peu ou beaucoup d'argent. Je
commençai à faire cette attention, et à prendre du souci de ma bourse. Je
devenais vilain par un motif très noble; car, en vérité, je ne songeais qu'à
ménager à maman quelque ressource dans la catastrophe que je prévoyais. Je
craignais que ses créanciers ne fissent saisir sa pension, qu'elle ne fût tout à
fait supprimée, et je m'imaginais, selon mes vues étroites, que mon petit magot
lui serait alors d'un grand secours. Mais pour le faire, et surtout pour le
conserver, il fallait me cacher d'elle; car il n'eût pas convenu, tandis qu'elle
était aux expédients, qu'elle eût su que j'avais de l'argent mignon. J'allais
donc cherchant par-ci par-là de petites caches où je fourrais quelques louis en
dépôt, comptant augmenter ce dépôt sans cesse jusqu'au moment de le mettre à ses
pieds. Mais j'étais si maladroit dans le choix de mes cachettes, qu'elle les
éventait toujours; puis, pour m'apprendre qu'elle les avait trouvées, elle ôtait
l'or que j'y avais mis, et en mettait davantage en autres espèces. Je venais
tout honteux rapporter à la bourse commune mon petit trésor, et jamais elle ne
manquait de l'employer en nippes ou meubles à mon profit, comme épée d'argent,
montre ou autre chose pareille.
Bien convaincu qu'accumuler ne me
réussirait jamais et serait pour elle une mince ressource, je sentis enfin que
je n'en avais point d'autre contre le malheur que je craignais que de me mettre
en état de pourvoir par moi-même à sa subsistance, quand, cessant de pourvoir à
la mienne, elle verrait le pain prêt à lui manquer. Malheureusement, jetant mes
projets du côté de mes goûts, je m'obstinais à chercher follement ma fortune
dans la musique; et, sentant naître des idées et des chants dans ma tête, je
crus qu'aussitôt que je serais en état d'en tirer parti, j'allais devenir un
homme célèbre, un Orphée moderne, dont les sons devaient attirer tout l'argent
du Pérou. Ce dont il s'agissait pour moi, commençant à lire passablement la
musique, était d'apprendre la composition. La difficulté était de trouver
quelqu'un pour me l'enseigner; car, avec mon Rameau seul, je n'espérais pas y
parvenir par moi-même; et depuis le départ de M. le Maître, il n'y avait
personne en Savoie qui entendît rien à l'harmonie.
Ici l'on va voir
encore une de ces inconséquences dont ma vie est remplie, et qui m'ont fait si
souvent aller contre mon but, lors même que j'y pensais tendre directement.
Venture m'avait beaucoup parlé de l'abbé Blanchard, son maître de composition,
homme de mérite et d'un grand talent, qui pour lors était maître de musique de
la cathédrale de Besançon, et qui l'est maintenant de la chapelle de Versailles.
Je me mis en tête d'aller à Besançon prendre leçon de l'abbé Blanchard; et cette
idée me parut si raisonnable, que je parvins à la faire trouver telle à maman.
La voilà travaillant à mon petit équipage, et cela avec la profusion qu'elle
mettait à toute chose. Ainsi, toujours avec le projet de prévenir une
banqueroute et de réparer dans l'avenir l'ouvrage de sa dissipation, je
commençai dans le moment même par lui causer une dépense de huit cents francs:
j'accélérais sa ruine pour me mettre en état d'y remédier. Quelque folle que fût
cette conduite, l'illusion était entière de ma part, et même de la sienne. Nous
étions persuadés l'un et l'autre, moi que je travaillais utilement pour elle;
elle que je travaillais utilement pour moi.
J'avais compté trouver
Venture encore à Annecy, et lui demander une lettre pour l'abbé Blanchard. Il
n'y était plus. Il fallut, pour tout renseignement, me contenter d'une messe à
quatre parties, de sa composition et de sa main, qu'il m'avait laissée. Avec
cette recommandation, je vais à Besançon, passant par Genève, où je fus voir mes
parents, et par Nyon, où je fus voir mon père, qui me reçut comme à son
ordinaire et se chargea de me faire parvenir ma malle, qui ne venait qu'après
moi, parce que j'étais à cheval. J'arrive à Besançon. L'abbé Blanchard me reçoit
bien, me promet ses instructions et m'offre ses services. Nous étions prêts à
commencer, quand j'apprends par une lettre de mon père que ma malle a été saisie
et confisquée aux Rousses, bureau de France sur les frontières de Suisse.
Effrayé de cette nouvelle, j'emploie les connaissances que je m'étais faites à
Besançon pour savoir le motif de cette confiscation; car, bien sûr de n'avoir
point de contrebande, je ne pouvais concevoir sur quel prétexte on l'avait pu
fonder. Je l'apprends enfin: il faut le dire, car c'est un fait curieux.
Je voyais à Chambéri un vieux Lyonnais, fort bon homme, appelé M.
Duvivier, qui avait travaillé au visa sous la régence, et qui, faute d'emploi,
était venu travailler au cadastre. Il avait vécu dans le monde; il avait des
talents, quelque savoir, de la douceur, de la politesse; il savait la musique:
et comme j'étais de chambrée avec lui, nous nous étions liés de préférence au
milieu des ours mal léchés qui nous entouraient. Il avait à Paris des
correspondances qui lui fournissaient ces petits riens, ces nouveautés éphémères
qui courent on ne sait pourquoi, qui meurent on ne sait comment, sans que jamais
personne y repense quand on a cessé d'en parler. Comme je le menais quelquefois
dîner chez maman, il me faisait sa cour en quelque sorte, et, pour se rendre
agréable, il tâchait de me faire aimer ces fadaises, pour lesquelles j'eus
toujours un tel dégoût, qu'il ne m'est arrivé de la vie d'en lire une à moi
seul. Malheureusement, un de ces maudits papiers resta dans la poche de veste
d'un habit neuf que j'avais porté deux ou trois fois pour être en règle avec les
commis. Ce papier était une parodie janséniste assez plate de la belle scène du
Mithridate de Racine. Je n'en avais pas lu dix vers, et l'avais laissé par oubli
dans ma poche. Voilà ce qui fit confisquer mon équipage. Les commis firent à la
tête de l'inventaire de cette malle un magnifique procès-verbal, où, supposant
que cet écrit venait de Genève pour être imprime et distribué en France, ils
s'étendaient en saintes invectives contre les ennemis de Dieu et de l'Église, et
en éloges de leur pieuse vigilance, qui avait arrêté l'exécution de ce projet
infernal. Ils trouvèrent sans doute que mes chemises sentaient aussi l'hérésie,
car, en vertu de ce terrible papier, tout fut confisqué sans que jamais j'aie eu
ni raison ni nouvelle de ma pauvre pacotille. Les gens des fermes à qui l'on
s'adressa demandaient tant d'instructions, de renseignements, de certificats, de
mémoires, que, me perdant mille fois dans ce labyrinthe, je fus contraint de
tout abandonner. J'ai un vrai regret de n'avoir pas conservé le procès-verbal du
bureau des Rousses: c'était une pièce à figurer avec distinction parmi celles
dont le recueil doit accompagner cet écrit.
Cette perte me fit revenir à
Chambéri tout de suite, sans avoir rien fait avec l'abbé Blanchard; et, tout
bien pesé, voyant le malheur me suivre dans toutes mes entreprises, je résolus
de m'attacher uniquement à maman, de courir sa fortune, et de ne plus
m'inquiéter inutilement d'un avenir auquel je ne pouvais rien. Elle me reçut
comme si j'avais rapporté des trésors, remonta peu à peu ma petite garde-robe;
et mon malheur, assez grand pour l'un et pour l'autre, fut presque aussitôt
oublié qu'arrivé.
Quoique ce malheur m'eût refroidi sur mes projets de
musique, je ne laissais pas d'étudier toujours mon Rameau; et, à force
d'efforts, je parvins enfin à l'entendre et à faire quelques petits essais de
composition, dont le succès m'encouragea. Le comte de Bellegarde, fils du
marquis d'Antremont, était revenu de Dresde après la mort du roi Auguste. Il
avait vécu longtemps à Paris: il aimait extrêmement la musique, et avait pris en
passion celle de Rameau. Son frère, le comte de Nangis, jouait du violon, madame
la comtesse de la Tour, leur soeur, chantait un peu. Tout cela mit à Chambéri la
musique à la mode, et l'on établit une manière de concert public, dont on voulut
d'abord me donner la direction: mais on s'aperçut bientôt qu'elle passait mes
forces, et l'on s'arrangea autrement. Je ne laissais pas d'y donner quelques
petits morceaux de ma façon, et entre autres une cantate qui plut beaucoup. Ce
n'était pas une pièce bien faite, mais elle était pleine de chants nouveaux et
de choses d'effet que l'on n'attendait pas de moi. Ces messieurs ne purent
croire que, lisant si mal la musique, je fusse en état d'en composer de
passable, et ils ne doutèrent pas que je ne me fusse fait honneur du travail
d'autrui. Pour vérifier la chose, un matin M. de Nangis vint me trouver avec une
cantate de Clérambault, qu'il avait transposée, disait-il, pour la commodité de
la voix, et à laquelle il fallait faire une autre basse, la transposition
rendant celle de Clérambault impraticable sur l'instrument. Je répondis que
c'était un travail considérable, et qui ne pouvait être fait sur- le-champ. Il
crut que je cherchais une défaite, et me pressa de lui faire au moins la basse
d'un récitatif. Je la fis donc, mal sans doute, parce qu'en toute chose il me
faut, pour bien faire, mes aises et ma liberté; mais je la fis du moins dans les
règles: et comme il était présent, il ne put douter que je ne susse les éléments
de la composition. Ainsi je ne perdis pas mes écolières, mais je me refroidis un
peu sur la musique, voyant que l'on faisait un concert et que l'on s'y passait
de moi.
Ce fut à peu près dans ce temps-là que, la paix étant faite,
l'armée française repassa les monts. Plusieurs officiers vinrent voir maman,
entre autres M. le comte de Lautrec, colonel du régiment d'Orléans, depuis
plénipotentiaire à Genève, et enfin maréchal de France, auquel elle me présenta.
Sur ce qu'elle lui dit, il parut s'intéresser beaucoup à moi, et me promit
beaucoup de choses dont il ne s'est souvenu que la dernière année de sa vie,
lorsque je n'avais plus besoin de lui. Le jeune marquis de Sennecterre, dont le
père était alors ambassadeur à Turin, passa dans le même temps à Chambéri. Il
dîna chez madame de Menthon: j'y dînais aussi ce jour-là. Après le dîner il fut
question de musique: il la savait très bien. L'opéra de Jephté était alors dans
sa nouveauté; il en parla, on le fit apporter. Il me fit frémir en me proposant
d'exécuter à nous deux cet opéra; et, tout en ouvrant le livre, il tomba sur ce
morceau célèbre à deux choeurs:
La terre, l'enfer, le ciel même,
Tout tremble devant le Seigneur.
Il me dit: Combien voulez-vous
faire de parties? je ferai pour ma part ces six-là. Je n'étais pas encore
accoutumé à cette pétulance française, et quoique j'eusse quelquefois ânonné des
partitions, je ne comprenais pas comment le même homme pouvait faire en même
temps six parties, ni même deux. Rien ne m'a plus coûté dans l'exercice de la
musique que de sauter ainsi légèrement d'une partie à l'autre, et d'avoir l'oeil
à la fois sur toute une partition. A la manière dont je me tirai de cette
entreprise, M. de Sennecterre dut être tenté de croire que je ne savais pas la
musique. Ce fut peut-être pour vérifier ce doute qu'il me proposa de noter une
chanson qu'il voulait donner à mademoiselle de Menthon. Je ne pouvais m'en
défendre. Il chanta la chanson; je l'écrivis, même sans le faire beaucoup
répéter. Il la lut ensuite, et trouva, comme il était vrai, qu'elle était très
correctement notée. Il avait vu mon embarras, il prit plaisir à faire valoir ce
petit succès. C'était pourtant une chose très simple. Au fond, je savais fort
bien la musique; je ne manquais que de cette vivacité du premier coup d'oeil que
je n'eus jamais sur rien, et qui ne s'acquiert en musique que par une pratique
consommée. Quoi qu'il en soit, je fus sensible à l'honnête soin qu'il prit
d'effacer dans l'esprit des autres et dans le mien la petite honte que j'avais
eue; et douze ou quinze ans après, me rencontrant avec lui dans diverses maisons
de Paris, je fus tenté plusieurs fois de lui rappeler cette anecdote, et de lui
montrer que j'en gardais le souvenir. Mais il avait perdu les yeux depuis ce
temps-là: je craignis de renouveler ses regrets en lui rappelant l'usage qu'il
en avait su faire, et je me tus.
Je touche au moment qui commence à lier
mon existence passée avec la présente. Quelques amitiés de ce temps-là
prolongées jusqu'à celui-ci me sont devenues bien précieuses. Elles m'ont
souvent fait regretter cette heureuse obscurité où ceux qui se disaient mes amis
l'étaient et m'aimaient pour moi, par pure bienveillance, non par la vanité
d'avoir des liaisons avec un homme connu, ou par le désir secret de trouver
ainsi plus d'occasions de lui nuire. C'est d'ici que je date ma première
connaissance avec mon vieux ami Gauffecourt, qui m'est toujours resté, malgré
les efforts qu'on a faits pour me l'ôter. Toujours resté! non. Hélas! je viens
de le perdre. Mais il n'a cessé de m'aimer qu'en cessant de vivre, et notre
amitié n'a fini qu'avec lui. M. de Gauffecourt était un des hommes les plus
aimables qui aient existé. Il était impossible de le voir sans l'aimer, et de
vivre avec lui sans s'y attacher tout à fait. Je n'ai vu de ma vie une
physionomie plus ouverte, plus caressante, qui eût plus de sérénité, qui marquât
plus de sentiment et d'esprit, qui inspirât plus de confiance. Quelque réservé
qu'on pût être, on ne pouvait, dès la première vue, se défendre d'être aussi
familier avec lui que si on l'eût connu depuis vingt ans: et moi, qui avais tant
de peine d'être à mon aise avec les nouveaux visages, j'y fus avec lui du
premier moment. Son ton, son accent, son propos accompagnaient parfaitement sa
physionomie. Le son de sa voix était net, plein, bien timbré, une belle voix de
basse étoffée et mordante, qui remplissait l'oreille et sonnait au coeur. Il est
impossible d'avoir une gaieté plus égale et plus douce, des grâces plus vraies
et plus simples, des talents plus naturels et cultivés avec plus de goût.
Joignez à cela un coeur aimant, mais aimant un peu trop tout le monde, un
caractère officieux avec un peu de choix, servant ses amis avec zèle, ou plutôt
se faisant l'ami des gens qu'il pouvait servir, et sachant faire très
adroitement ses propres affaires en faisant très chaudement celles d'autrui.
Gauffecourt était fils d'un simple horloger, et avait été horloger lui-même.
Mais sa figure et son mérite l'appelaient dans une autre sphère où il ne tarda
pas d'entrer. Il fit connaissance avec M. de la Closure, résident de France à
Genève, qui le prit en amitié. Il lui procura à Paris d'autres connaissances qui
lui furent utiles, et par lesquelles il parvint à avoir la fourniture des sels
du Valais, qui lui valait vingt mille livres de rente. Sa fortune, assez belle,
se borna là du côté des hommes; mais du côté des femmes, la presse y était: il
eut à choisir, et fit ce qu'il voulut. Ce qu'il y eut de plus rare et de plus
honorable pour lui fut qu'ayant des liaisons dans tous les états, il fut partout
chéri, recherché de tout le monde, sans jamais être envié ni haï de personne; et
je crois qu'il est mort sans avoir eu de sa vie un seul ennemi. Heureux homme!
Il venait tous les ans aux bains d'Aix, où se rassemble la bonne compagnie des
pays voisins. Lié avec toute la noblesse de Savoie, il venait d'Aix à Chambéri
voir le comte de Bellegarde et son père le marquis d'Antremont, chez qui maman
fit et me fit faire connaissance avec lui. Cette connaissance, qui semblait
devoir n'aboutir à rien, et fut nombre d'années interrompue, se renouvela dans
l'occasion que je dirai, et devint un véritable attachement. C'est assez pour
m'autoriser à parler d'un ami avec qui j'ai été si étroitement lié: mais quand
je ne prendrais aucun intérêt personnel à sa mémoire, c'était un homme si
aimable et si heureusement né, que, pour l'honneur de l'espèce humaine, je la
croirais toujours bonne à conserver. Cet homme si charmant avait pourtant ses
défauts ainsi que les autres, comme on pourra voir ci-après: mais s'il ne les
eût pas eus, peut-être eût-il été moins aimable. Pour le rendre intéressant
autant qu'il pouvait l'être, il fallait qu'on eût quelque chose à lui pardonner.
Une autre liaison du même temps n'est pas éteinte, et me leurre encore
de cet espoir du bonheur temporel, qui meurt si difficilement dans le coeur de
l'homme. M. de Conzié, gentilhomme savoyard, alors jeune et aimable, eut la
fantaisie d'apprendre la musique, ou plutôt de faire connaissance avec celui qui
l'enseignait. Avec de l'esprit et du goût pour les belles connaissances, M. de
Conzié avait une douceur de caractère qui le rendait très liant, et je l'étais
beaucoup moi-même pour les gens en qui je la trouvais. La liaison fut bientôt
faite. Le germe de littérature et de philosophie qui commençait à fermenter dans
ma tête, et qui n'attendait qu'un peu de culture et d'émulation pour se
développer tout à fait, les trouvait en lui. M. de Conzié avait peu de
disposition pour la musique: ce fut un bien pour moi; les heures des leçons se
passaient à tout autre chose qu'à solfier. Nous déjeunions, nous causions, nous
lisions quelques nouveautés, et pas un mot de musique. La correspondance de
Voltaire avec le prince royal de Prusse faisait du bruit alors: nous nous
entretenions souvent de ces deux hommes célèbres, dont l'un, depuis peu sur le
trône, s'annonçait déjà tel qu'il devait dans peu se montrer; et dont l'autre,
aussi décrié qu'il est admiré maintenant, nous faisait plaindre sincèrement le
malheur qui semblait le poursuivre, et qu'on voit si souvent être l'apanage des
grands talents. Le prince de Prusse avait été peu heureux dans sa jeunesse; et
Voltaire semblait fait pour ne l'être jamais. L'intérêt que nous prenions à l'un
et à l'autre s'étendait à tout ce qui s'y rapportait. Rien de tout ce
qu'écrivait Voltaire ne nous échappait. Le goût que je pris à ces lectures
m'inspira le désir d'apprendre à écrire avec élégance, et de tâcher d'imiter le
beau coloris de cet auteur, dont j'étais enchanté. Quelque temps après parurent
ses Lettres philosophiques. Quoiqu'elles ne soient pas assurément son meilleur
ouvrage, ce fut celui qui m'attira le plus vers l'étude, et ce goût naissant ne
s'éteignit plus depuis ce temps-là.
Mais le moment n'était pas venu de
m'y livrer tout de bon. Il me restait encore une humeur un peu volage, un désir
d'aller et venir qui s'était plutôt borné qu'éteint, et que nourrissait le train
de la maison de madame de Warens, trop bruyant pour mon humeur solitaire. Ce tas
d'inconnus qui lui affluaient journellement de toutes parts, et la persuasion où
j'étais que ces gens-là ne cherchaient qu'à la duper chacun à sa manière, me
faisaient un vrai tourment de mon habitation. Depuis qu'ayant succédé à Claude
Anet dans la confidence de sa maîtresse, je suivais de plus près l'état de ses
affaires, j'y voyais un progrès en mal dont j'étais effrayé. J'avais cent fois
remontré, prié, pressé, conjuré, et toujours inutilement. Je m'étais jeté à ses
pieds; je lui avais fortement représenté la catastrophe qui la menaçait; je
l'avais vivement exhortée à réformer sa dépense, à commencer par moi; à souffrir
plutôt un peu tandis qu'elle était encore jeune, que, multipliant toujours ses
dettes et ses créanciers, de s'exposer sur ses vieux jours à leurs vexations et
à la misère. Sensible à la sincérité de mon zèle, elle s'attendrissait avec moi
et me promettait les plus belles choses du monde. Un croquant arrivait-il, à
l'instant tout était oublié. Après mille épreuves de l'inutilité de mes
remontrances, que me restait-il à faire, que de détourner les yeux du mal que je
ne pouvais prévenir? Je m'éloignais de la maison dont je ne pouvais garder la
porte; je faisais de petits voyages à Nyon, à Genève, à Lyon, qui,
m'étourdissant sur ma peine secrète, en augmentaient en même temps le sujet par
ma dépense. Je puis jurer que j'en aurais souffert tous les retranchements avec
joie, si maman eût vraiment profité de cette épargne; mais certain que ce que je
me refusais passait à des fripons, j'abusais de sa facilité pour partager avec
eux, et, comme le chien qui revenait de la boucherie, j'emportais mon lopin du
morceau que je n'avais pu sauver.
Les prétextes ne me manquaient pas
pour tous ces voyages, et maman seule m'en eût fourni de reste, tant elle avait
partout de liaisons, de négociations, d'affaires, de commissions à donner à
quelqu'un de sûr. Elle ne demandait qu'à m'envoyer, je ne demandais qu'à aller:
cela ne pouvait manquer de faire une vie assez ambulante. Ces voyages me mirent
à portée de faire quelques bonnes connaissances, qui m'ont été dans la suite
agréables ou utiles; entre autres à Lyon celle de M. Perrichon, que je me
reproche de n'avoir pas assez cultivée, vu les bontés qu'il a eues pour moi;
celle du bon Parisot, dont je parlerai dans son temps; à Grenoble, celle de
madame Deybens et de madame la présidente de Bardonanche, femme de beaucoup
d'esprit, et qui m'eût pris en amitié si j'avais été à portée de la voir plus
souvent; à Genève, celle de M. de la Closure, résident de France, qui me parlait
souvent de ma mère, dont malgré la mort et le temps son coeur n'avait pu se
déprendre; celle des deux Barillot, dont le père, qui m'appelait son petit-fils,
était d'une société très aimable, et l'un des plus dignes hommes que j'aie
jamais connus. Durant les troubles de la République, ces deux citoyens se
jetèrent dans les deux partis contraires, le fils, dans celui de la bourgeoisie;
le père, dans celui des magistrats: et lorsqu'on prit les armes en 1737, je vis,
étant à Genève, le père et le fils sortir armés de la même maison, l'un pour
monter à l'hôtel de ville, l'autre pour se rendre à son quartier, sûrs de se
trouver deux heures après l'un vis-à-vis de l'autre exposés à s'entr'égorger. Ce
spectacle affreux me fit une impression si vive, que je jurai de ne tremper
jamais dans aucune guerre civile, et de ne soutenir jamais au dedans la liberté
par les armes, ni de ma personne ni de mon aveu, si jamais je rentrais dans mes
droits de citoyen. Je me rends le témoignage d'avoir tenu ce serment dans une
occasion délicate; et l'on trouvera, du moins je le pense, que cette modération
fut de quelque prix.
Mais je n'en étais pas encore à cette première
fermentation de patriotisme que Genève en armes excita dans mon coeur. On jugera
combien j'en étais loin par un fait très grave à ma charge, que j'ai oublié de
mettre à sa place, et qui ne doit pas être omis.
Mon oncle Bernard
était, depuis quelques années, passé dans la Caroline pour y faire bâtir la
ville de Charlestown, dont il avait donné le plan: il y mourut peu après. Mon
pauvre cousin était aussi mort au service du roi de Prusse, et ma tante perdit
ainsi son fils et son mari presque en même temps. Ces pertes réchauffèrent un
peu son amitié pour le plus proche parent qui lui restât, et qui était moi.
Quand j'allais à Genève je logeais chez elle, et je m'amusais à fureter et
feuilleter les livres et papiers que mon oncle avait laissés. J'y trouvai
beaucoup de pièces curieuses, et des lettres dont assurément on ne se douterait
pas. Ma tante, qui faisait peu de cas de ces paperasses, m'eût laissé tout
emporter si j'avais voulu. Je me contentai de deux ou trois livres commentés de
la main de mon grand-père Bernard le ministre, et entre autres les Oeuvres
posthumes de Rohault, in-4°, dont les marges étaient pleines d'excellentes
scolies qui me firent aimer les mathématiques. Ce livre est resté parmi ceux de
madame de Warens; j'ai toujours été fâché de ne l'avoir pas gardé. A ces livres
je joignis cinq ou six mémoires manuscrits, et un seul imprimé, qui était du
fameux Micheli Ducret, homme d'un grand talent, savant, éclairé, mais trop
remuant, traité bien cruellement par les magistrats de Genève, et mort
dernièrement dans la forteresse d'Arberg, où il était enfermé depuis longues
années, pour avoir, disait-on, trempé dans la conspiration de Berne.
Ce
mémoire était une critique assez judicieuse de ce grand et ridicule plan de
fortification qu'on a exécuté en partie à Genève, à la grande risée des gens du
métier, qui ne savent pas le but secret qu'avait le conseil dans l'exécution de
cette magnifique entreprise. M. Micheli, ayant été exclu de la chambre des
fortifications pour avoir blâmé ce plan, avait cru, comme membre des deux-cents
et même comme citoyen, pouvoir en dire son avis plus au long; et c'était ce
qu'il avait fait par ce mémoire, qu'il eut l'imprudence de faire imprimer, mais
non pas publier, car il n'en fit tirer que le nombre d'exemplaires qu'il
envoyait aux deux-cents, et qui furent tous interceptés à la poste par ordre du
petit conseil. Je trouvai ce mémoire parmi les papiers de mon oncle, avec la
réponse qu'il avait été chargé d'y faire, et j'emportai l'un et l'autre. J'avais
fait ce voyage peu après ma sortie du cadastre, et j'étais demeuré en quelque
liaison avec l'avocat Coccelli, qui en était le chef. Quelque temps après, le
directeur de la douane s'avisa de me prier de lui tenir un enfant, et me donna
madame Coccelli pour commère. Les honneurs me tournaient la tête; et, fier
d'appartenir de si près à monsieur l'avocat, je tâchais de faire l'important,
pour me montrer digne de cette gloire.
Dans cette idée, je crus ne
pouvoir rien faire de mieux que de lui faire voir mon mémoire imprimé de M.
Micheli, qui réellement était une pièce rare, pour lui prouver que j'appartenais
à des notables de Genève qui savaient les secrets de l'Etat. Cependant, par une
demi-réserve dont j'aurais peine à rendre raison, je ne lui montrai point la
réponse de mon oncle à ce mémoire, peut-être parce qu'elle était manuscrite et
qu'il ne fallait à monsieur l'avocat que du moulé. Il sentit pourtant si bien le
prix de l'écrit que j'eus la bêtise de lui confier, que je ne pus jamais le
ravoir ni le revoir, et que, bien convaincu de l'inutilité de mes efforts, je me
fis un mérite de la chose, et transformai ce vol en présent. Je ne doute pas un
moment qu'il n'ait bien fait valoir à la cour de Turin cette pièce plus curieuse
cependant qu'utile, et qu'il n'ait eu grand soin de se faire rembourser de
manière ou d'autre de l'argent qu'il lui en avait dû coûter pour l'acquérir.
Heureusement, de tous les futurs contingents, un des moins probables est qu'un
jour le roi de Sardaigne assiégera Genève. Mais comme il n'y a pas
d'impossibilité à la chose, j'aurai toujours à reprocher à ma sotte vanité
d'avoir montré les plus grands défauts de cette place à son plus ancien ennemi.
Je passai deux ou trois ans de cette façon entre la musique, les
magistères, les projets, les voyages, flottant incessamment d'une chose à
l'autre, cherchant à me fixer sans savoir à quoi, mais entraîné pourtant par
degrés vers l'étude, voyant des gens de lettres, entendant parler de
littérature, me mêlant quelquefois d'en parler moi-même, et prenant plutôt le
jargon des livres que la connaissance de leur contenu. Dans mes voyages de
Genève, j'allais de temps en temps voir en passant mon ancien bon ami M. Simon,
qui fomentait beaucoup mon émulation naissante par des nouvelles toutes fraîches
de la république des lettres, tirées de Baillet ou de Colomiés. Je voyais
beaucoup aussi à Chambéri un jacobin, professeur de physique, bonhomme de moine
dont j'ai oublié le nom, et qui faisait souvent de petites expériences qui
m'amusaient extrêmement. Je voulus, à son exemple et aidé des Récréations
mathématiques d'Ozanam, faire de l'encre de sympathie. Pour cet effet, après
avoir rempli une bouteille plus qu'à demi de chaux vive, d'orpiment et d'eau, je
la bouchai bien. L'effervescence commença presque à l'instant très violemment.
Je courus à la bouteille pour la déboucher, mais je n'y fus pas à temps; elle me
sauta au visage comme une bombe. J'avalai de l'orpiment, de la chaux; j'en
faillis mourir. Je restai aveugle plus de six semaines; et j'appris ainsi à ne
pas me mêler de physique expérimentale sans en savoir les éléments.
Cette aventure m'arriva mal à propos pour ma santé, qui depuis quelque
temps s'altérait sensiblement. Je ne sais d'où venait qu'étant bien conformé par
le coffre, et ne faisant d'excès d'aucune espèce, je déclinais à vue d'oeil.
J'ai une assez bonne carrure, la poitrine large, mes poumons doivent y jouer à
l'aise; cependant j'avais la courte haleine, je me sentais oppressé, je
soupirais involontairement, j'avais des palpitations, je crachais du sang, la
fièvre lente survint, et je n'en ai jamais été bien quitte. Comment peut-on
tomber dans cet état à la fleur de l'âge, sans avoir aucun viscère vicié, sans
avoir rien fait pour détruire sa santé?
L'épée use le fourreau, dit-on
quelquefois. Voilà mon histoire. Mes passions m'ont fait vivre, et mes passions
m'ont tué. Quelles passions? dira-t-on. Des riens, les choses du monde les plus
puériles, mais qui m'affectaient comme s'il se fût agi de la possession d'Hélène
ou du trône de l'univers. D'abord les femmes. Quand j'en eus une, mes sens
furent tranquilles, mais mon coeur ne le fut jamais. Les besoins de l'amour me
dévoraient au sein de la jouissance. J'avais une tendre mère, une amie chérie;
mais il me fallait une maîtresse. Je me la figurais à sa place; je me la créais
de mille façons, pour me donner le change à moi-même. Si j'avais cru tenir maman
dans mes bras quand je l'y tenais, mes étreintes n'auraient pas été moins vives,
mais tous mes désirs se seraient éteints; j'aurais sangloté de tendresse, mais
je n'aurais pas joui. Jouir! ce sort est-il fait pour l'homme? Ah! si jamais une
seule fois en ma vie j'avais goûté dans leur plénitude toutes les délices de
l'amour, je n'imagine pas que ma frêle existence eût pu suffire; je serais mort
sur le fait.
J'étais donc brûlant d'amour sans objet; et c'est peut-être
ainsi qu'il épuise le plus. J'étais inquiet, tourmenté du mauvais état des
affaires de ma pauvre maman et de son imprudente conduite, qui ne pouvait
manquer d'opérer sa ruine totale en peu de temps. Ma cruelle imagination, qui va
toujours au-devant des malheurs, me montrait celui-là sans cesse dans tout son
excès et dans toutes ses suites. Je me voyais d'avance forcément séparé par la
misère de celle à qui j'avais consacré ma vie, et sans qui je n'en pouvais
jouir. Voilà comment j'avais toujours l'âme agitée. Les désirs et les craintes
me dévoraient alternativement.
La musique était pour moi une autre
passion moins fougueuse, mais non moins consumante par l'ardeur avec laquelle je
m'y livrais, par l'étude opiniâtre des obscurs livres de Rameau, par mon
invincible obstination à vouloir en charger ma mémoire qui s'y refusait
toujours; par mes courses continuelles, par les compilations immenses que
j'entassais, passant très souvent à copier les nuits entières. Et pourquoi
m'arrêter aux choses permanentes, tandis que toutes les folies qui passaient
dans mon inconstante tête, les goûts fugitifs d'un seul jour, un voyage, un
concert, un souper, une promenade à faire, un roman à lire, une comédie à voir,
tout ce qui était le moins du monde prémédité dans mes plaisirs ou dans mes
affaires, devenait pour moi tout autant de passions violentes, qui dans leur
impétuosité ridicule me donnaient le plus vrai tourment? La lecture des malheurs
imaginaires de Cléveland, faite avec fureur et souvent interrompue, m'a fait
faire, je crois, plus de mauvais sang que les miens.
Il y avait un
Genevois nommé M. Bagueret, lequel avait été employé sous Pierre le Grand à la
cour de Russie; un des plus vilains hommes et des plus grands fous que j'aie
jamais vus, toujours plein de projets aussi fous que lui, qui faisait tomber les
millions comme la pluie, et à qui les zéros ne coûtaient rien. Cet homme, étant
venu à Chambéri pour quelque procès au sénat, s'empara de maman comme de raison,
et, pour ses trésors de zéros qu'il lui prodiguait généreusement, tirait ses
pauvres écus pièce à pièce. Je ne l'aimais point: il le voyait; avec moi cela
n'est pas difficile: il n'y avait sorte de bassesse qu'il n'employât pour me
cajoler. Il s'avisa de me proposer d'apprendre les échecs, qu'il jouait un peu.
J'essayai presque malgré moi; et, après avoir tant bien que mal appris la
marche, mon progrès fut si rapide, qu'avant la fin de la première séance, je lui
donnai la tour qu'il m'avait donnée en commençant. Il ne m'en fallut pas
davantage: me voilà forcené des échecs. J'achète un échiquier, j'achète le
Calabrois: je m'enferme dans ma chambre, j'y passe les jours et les nuits à
vouloir apprendre par coeur toutes les parties, à les fourrer dans ma tête bon
gré mal gré, à jouer seul sans relâche et sans fin. Après deux ou trois mois de
ce beau travail et d'efforts inimaginables, je vais au café, maigre, jaune, et
presque hébété. Je m'essaye, je rejoue avec M. Bagueret: il me bat une fois,
deux fois, vingt fois; tant de combinaisons s'étaient brouillées dans ma tête,
et mon imagination s'était si bien amortie, que je ne voyais plus qu'un nuage
devant moi. Toutes les fois qu'avec le livre de Philidor ou celui de Stamma j'ai
voulu m'exercer à étudier des parties, la même chose m'est arrivée; et après
m'être épuisé de fatigue, je me suis trouvé plus faible qu'auparavant. Du reste,
que j'aie abandonné les échecs, ou qu'en jouant je me sois remis en haleine, je
n'ai jamais avancé d'un cran depuis cette première séance, et je me suis
toujours retrouvé au même point où j'étais en la finissant. Je m'exercerais des
milliers de siècles que je finirais par pouvoir donner la tour à Bagueret, et
rien de plus. Voilà du temps bien employé! direz-vous. Et je n'y en ai pas
employé peu. Je ne finis ce premier essai que quand je n'eus plus la force de
continuer. Quand j'allai me montrer sortant de ma chambre, j'avais l'air d'un
déterré, et, suivant le même train, je n'aurais pas resté déterré longtemps. On
conviendra qu'il est difficile, et surtout dans l'ardeur de la jeunesse, qu'une
pareille tête laisse toujours le corps en santé.
L'altération de la
mienne agit sur mon humeur et tempéra l'ardeur de mes fantaisies. Me sentant
affaiblir, je devins plus tranquille, et perdis un peu la fureur des voyages.
Plus sédentaire, je fus pris, non de l'ennui, mais de la mélancolie; les vapeurs
succédèrent aux passions; ma langueur devint tristesse; je pleurais et soupirais
à propos de rien; je sentais la vie m'échapper sans l'avoir goûtée; je gémissais
sur l'état où je laissais ma pauvre maman, sur celui où je la voyais prête à
tomber; je puis dire que la quitter et la laisser à plaindre était mon unique
regret. Enfin je tombai tout à fait malade. Elle me soigna comme jamais mère n'a
soigné son enfant; et cela lui fit du bien à elle-même, en faisant diversion aux
projets et tenant écartés les projeteurs. Quelle douce mort, si alors elle fût
venue! Si j'avais peu goûté les biens de la vie, j'en avais peu senti les
malheurs. Mon âme paisible pouvait partir sans le sentiment cruel de l'injustice
des hommes, qui empoisonne la vie et la mort. J'avais la consolation de me
survivre dans la meilleure moitié de moi- même; c'était à peine mourir. Sans les
inquiétudes que j'avais sur son sort, je serais mort comme j'aurais pu
m'endormir, et ces inquiétudes mêmes avaient un objet affectueux et tendre qui
en tempérait l'amertume. Je lui disais: Vous voilà dépositaire de tout mon être;
faites en sorte qu'il soit heureux. Deux ou trois fois, quand j'étais le plus
mal, il m'arriva de me lever dans la nuit et de me traîner à sa chambre, pour
lui donner, sur sa conduite, des conseils, j'ose dire pleins de justesse et de
sens, mais où l'intérêt que je prenais à son sort se marquait mieux que toute
autre chose. Comme si les pleurs étaient ma nourriture et mon remède, je me
fortifiais de ceux que je versais auprès d'elle, avec elle, assis sur son lit,
et tenant ses mains dans les miennes. Les heures coulaient dans ces entretiens
nocturnes, et je m'en retournais en meilleur état que je n'étais venu: content
et calme dans les promesses qu'elle m'avait faites, dans les espérances qu'elle
m'avait données, je m'endormais là-dessus avec la paix du coeur et la
résignation à la Providence. Plaise à Dieu qu'après tant de sujets de haïr la
vie, après tant d'orages qui ont agité la mienne et qui ne m'en font plus qu'un
fardeau, la mort qui doit la terminer me soit aussi peu cruelle qu'elle me l'eût
été dans ce moment-là!
A force de soins, de vigilance et d'incroyables
peines, elle me sauva; et il est certain qu'elle seule pouvait me sauver. J'ai
peu de foi à la médecine des médecins, mais j'en ai beaucoup à celle des vrais
amis; les choses dont notre bonheur dépend se font toujours beaucoup mieux que
toutes les autres. S'il y a dans la vie un sentiment délicieux, c'est celui que
nous éprouvâmes d'être rendus l'un à l'autre. Notre attachement mutuel n'en
augmenta pas, cela n'était pas possible; mais il prit je ne sais quoi de plus
intime, de plus touchant dans sa grande simplicité. Je devenais tout à fait son
oeuvre, tout à fait son enfant, et plus que si elle eût été ma vraie mère. Nous
commençâmes, sans y songer, à ne plus nous séparer l'un de l'autre, à mettre en
quelque sorte toute notre existence en commun; et, sentant que réciproquement
nous nous étions non seulement nécessaires, mais suffisants, nous nous
accoutumâmes à ne plus penser à rien d'étranger à nous, à borner absolument
notre bonheur et tous nos désirs à cette possession mutuelle et peut- être
unique parmi les humains, qui n'était point, comme je l'ai dit, celle de
l'amour, mais une possession plus essentielle, qui, sans tenir aux sens, au
sexe, à l'âge, à la figure, tenait à tout ce par quoi l'on est soi, et qu'on ne
peut perdre qu'en cessant d'être.
A quoi tint-il que cette précieuse
crise n'amenât le bonheur du reste de ses jours et des miens? Ce ne fut pas à
moi, je m'en rends le consolant témoignage. Ce ne fut pas non plus à elle, du
moins à sa volonté. Il était écrit que bientôt l'invincible naturel reprendrait
son empire. Mais ce fatal retour ne se fit pas tout d'un coup. Il y eut, grâce
au ciel, un intervalle, court et précieux intervalle, qui n'a pas fini par ma
faute, et dont je ne me reprocherai pas d'avoir mal profité.
Quoique
guéri de ma grande maladie, je n'avais pas repris ma vigueur. Ma poitrine
n'était pas rétablie; un reste de fièvre durait toujours, et me tenait en
langueur. Je n'avais plus de goût à rien qu'à finir mes jours près de celle qui
m'était chère, à la maintenir dans ses bonnes résolutions, à lui faire sentir en
quoi consistait le vrai charme d'une vie heureuse, à rendre la sienne telle,
autant qu'il dépendait de moi. Mais je voyais, je sentais même que, dans une
maison sombre et triste, la continuelle solitude du tête-à-tête deviendrait à la
fin triste aussi. Le remède à cela se présenta comme de lui-même. Maman m'avait
ordonné le lait, et voulait que j'allasse le prendre à la campagne. J'y
consentis, pourvu qu'elle y vînt avec moi. Il n'en fallut pas davantage pour la
déterminer: il ne s'agit plus que du choix du lieu. Le jardin du faubourg
n'était pas proprement à la campagne: entouré de maisons et d'autres jardins, il
n'avait point les attraits d'une retraite champêtre. D'ailleurs, après la mort
d'Anet, nous avions quitté ce jardin pour raison d'économie, n'ayant plus à
coeur d'y tenir des plantes, et d'autres vues nous faisant peu regretter ce
réduit.
Profitant maintenant du dégoût que je lui trouvai pour la ville,
je lui proposai de l'abandonner tout à fait, et de nous établir dans une
solitude agréable, dans quelque petite maison assez éloignée pour dérouter les
importuns. Elle l'eût fait, et ce parti que son bon ange et le mien me
suggéraient nous eût vraisemblablement assuré des jours heureux et tranquilles
jusqu'au moment où la mort devait nous séparer. Mais cet état n'était pas celui
où nous étions appelés. Maman devait éprouver toutes les peines de l'indigence
et du mal- être, après avoir passé sa vie dans l'abondance, pour la lui faire
quitter avec moins de regret; et moi, par un assemblage de maux de toute espèce,
je devais être un jour en exemple à quiconque, inspiré du seul amour du bien
public et de la justice, ose, fort de sa seule innocence, dire ouvertement la
vérité aux hommes, sans s'étayer par des cabales, sans s'être fait des partis
pour le protéger.
Une malheureuse crainte la retint. Elle n'osa quitter
sa vilaine maison, de peur de fâcher le propriétaire. Ton projet de retraite est
charmant, me dit-elle, et fort de mon goût; mais dans cette retraite il faut
vivre. En quittant ma prison je risque de perdre mon pain; et quand nous n'en
aurons plus dans les bois, il en faudra bien retourner chercher à la ville. Pour
avoir moins besoin d'y venir, ne la quittons pas tout à fait. Payons cette
petite pension au comte de Saint-Laurent, pour qu'il me laisse la mienne.
Cherchons quelque réduit assez loin de la ville pour vivre en paix et assez près
pour y revenir toutes les fois qu'il sera nécessaire. Ainsi fut fait. Après
avoir un peu cherché, nous nous fixâmes aux Charmettes, une terre de M. de
Conzié, à la porte de Chambéri, mais retirée et solitaire comme si l'on était à
cent lieues. Entre deux coteaux assez élevés est un petit vallon nord et sud, au
fond duquel coule une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce
vallon, à mi-côte, sont quelques maisons éparses, fort agréables pour quiconque
aime un asile un peu sauvage et retiré. Après avoir essayé deux ou trois fois de
ces maisons, nous choisîmes enfin la plus jolie, appartenant à un gentilhomme
qui était au service, appelé M. Noiret. La maison était très logeable. Au-devant
était un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger au-dessous;
vis-à-vis un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée; plus haut, dans
la montagne, des prés pour l'entretien du bétail, enfin tout ce qu'il fallait
pour le petit ménage champêtre que nous y voulions établir. Autant que je puis
me rappeler les temps et les dates, nous en prîmes possession vers la fin de
l'été de 1736. J'étais transporté le premier jour que nous y couchâmes. O maman!
dis-je à cette chère amie en l'embrassant et l'inondant de larmes
d'attendrissement et de joie, ce séjour est celui du bonheur et de l'innocence.
Si nous ne les trouvons pas ici l'un avec l'autre, il ne les faut chercher nulle
part.
LIVRE SIXIÈME : 1736
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Hoc erat
in votis: modus agri non ita magnus,
Hortus ubi, et tecto vicinus
jugis aquae fons;
Et paulum sylvae super his foret...
Je
ne puis pas ajouter:
Auctius atque
Di melius fecere;
mais n'importe, il ne m'en fallait pas davantage; il ne m'en fallait pas
même la propriété: c'était assez pour moi de la jouissance; et il y a longtemps
que j'ai dit et senti que le propriétaire et le possesseur sont souvent deux
personnes très différentes, même en laissant à part les maris et les amants.
Ici commence le court bonheur de ma vie; ici viennent les paisibles mais
rapides moments qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu. Moments précieux
et si regrettés! ah! recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus
lentement dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement
dans votre fugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce
récit si touchant et si simple, pour redire toujours les mêmes choses, et
n'ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant, que je ne m'ennuyais moi-même
en les recommençant sans cesse? Encore si tout cela consistait en faits, en
actions, en paroles, je pourrais le décrire et le rendre en quelque façon; mais
comment dire ce qui n'était ni dit ni fait, ni pensé même, mais goûté, mais
senti, sans que je puisse énoncer d'autre objet de mon bonheur que ce sentiment
même? Je me levais avec le soleil, et j'étais heureux; je me promenais, et
j'étais heureux; je voyais maman, et j'étais heureux; je la quittais, et j'étais
heureux; je parcourais les bois, les coteaux, j'errais dans les vallons, je
lisais, j'étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits,
j'aidais au ménage, et le bonheur me suivait partout: il n'était dans aucune
chose assignable, il était tout en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul
instant.
Rien de tout ce qui m'est arrivé durant cette époque chérie,
rien de ce que j'ai fait, dit et pensé tout le temps qu'elle a duré n'est
échappé de ma mémoire. Les temps qui précèdent et qui suivent me reviennent par
intervalles; je me les rappelle inégalement et confusément; mais je me rappelle
celui-là tout entier comme s'il durait encore. Mon imagination, qui dans ma
jeunesse allait toujours en avant, et maintenant rétrograde, compense par ces
doux souvenirs l'espoir que j'ai pour jamais perdu. Je ne vois plus rien dans
l'avenir qui me tente; les seuls retours du passé peuvent me flatter, et ces
retours si vifs et si vrais dans l'époque dont je parle me font souvent vivre
heureux malgré mes malheurs.
Je donnerai de ces souvenirs un seul
exemple qui pourra faire juger de leur force et de leur vérité. Le premier jour
que nous allâmes coucher aux Charmettes, maman était en chaise à porteurs, et je
la suivais à pied. Le chemin monte: elle était assez pesante, et craignant de
trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin,
pour faire le reste à pied. En marchant, elle vit quelque chose de bleu dans la
haie, et me dit: Voilà de la pervenche encore en fleur. Je n'avais jamais vu de
la pervenche, je ne me baissai pas pour l'examiner, et j'ai la vue trop courte
pour distinguer à terre des plantes de ma hauteur. Je jetai seulement en passant
un coup d'oeil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j'aie
revu de la pervenche ou que j'y aie fait attention. En 1764, étant à Cressier
avec mon ami M. du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de
laquelle il a un joli salon qu'il appelle avec raison Belle-Vue. Je commençais
alors d'herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons, je pousse
un cri de joie: Ah! voilà de la pervenche! et c'en était en effet. Du Peyrou
s'aperçut du transport, mais il en ignorait la cause; il l'apprendra, je
l'espère, lorsqu'un jour il lira ceci. Le lecteur peut juger, par l'impression
d'un si petit objet, de celle que m'ont faite tous ceux qui se rapportent à la
même époque.
Cependant l'air de la campagne ne me rendit point ma
première santé. J'étais languissant; je le devins davantage. Je ne pus supporter
le lait; il fallut le quitter. C'était alors la mode de l'eau pour tout remède;
je me mis à l'eau, et si peu discrètement, qu'elle faillit me guérir, non de mes
maux, mais de la vie. Tous les matins en me levant, j'allais à la fontaine avec
un grand gobelet, et j'en buvais successivement en me promenant la valeur de
deux bouteilles. Je quittai tout à fait le vin à mes repas. L'eau que je buvais
était un peu crue et difficile à passer, comme sont la plupart des eaux des
montagnes. Bref, je fis si bien, qu'en moins de deux mois je me détruisis
totalement l'estomac, que j'avais eu très bon jusqu'alors. Ne digérant plus, je
compris qu'il ne fallait plus espérer de guérir. Dans ce même temps il m'arriva
un accident aussi singulier par lui-même que par ses suites, qui ne finiront
qu'avec moi.
Un matin que je n'étais pas plus mal qu'à l'ordinaire, en
dressant une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une
révolution subite et presque inconcevable. Je ne saurais mieux la comparer qu'à
une espèce de tempête qui s'éleva dans mon sang et gagna dans l'instant tous mes
membres. Mes artères se mirent à battre d'une si grande force, que non seulement
je sentais leur battement, mais que je l'entendais même, et surtout celui des
carotides. Un grand bruit d'oreilles se joignit à cela, et ce bruit était triple
ou plutôt quadruple, savoir: un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus
clair comme d'une eau courante, un sifflement très aigu, et le battement que je
viens de dire, et dont je pouvais aisément compter les coups sans me tâter le
pouls ni toucher mon corps de mes mains. Ce bruit interne était si grand, qu'il
m'ôta la finesse d'ouïe que j'avais auparavant, et me rendit non tout à fait
sourd, mais dur d'oreille, comme je le suis depuis ce temps-là.
On peut
juger de ma surprise et de mon effroi. Je me crus mort; je me mis au lit: le
médecin fut appelé; je lui contai mon cas en frémissant, et le jugeant sans
remède. Je crois qu'il en pensa de même; mais il fit son métier. Il m'enfila de
longs raisonnements où je ne compris rien du tout; puis, en conséquence de sa
sublime théorie, il commença in anima vili la cure expérimentale qu'il lui plut
de tenter. Elle était si pénible, si dégoûtante et opérait si peu, que je m'en
lassai bientôt; et au bout de quelques semaines, voyant que je n'étais ni mieux
ni pis, je quittai le lit et repris ma vie ordinaire avec mon battement
d'artères et mes bourdonnements, qui depuis ce temps-là, c'est-à-dire depuis
trente ans, ne m'ont pas quitté une minute.
J'avais été jusqu'alors
grand dormeur. La totale privation du sommeil qui se joignit à tous ces
symptômes, et qui les a constamment accompagnés jusqu'ici, acheva de me
persuader qu'il me restait peu de temps à vivre. Cette persuasion me
tranquillisa pour un temps sur le soin de guérir. Ne pouvant prolonger ma vie,
je résolus de tirer du peu qu'il m'en restait tout le parti qu'il m'était
possible; et cela se pouvait par une singulière faveur de la nature, qui, dans
un état si funeste, m'exemptait des douleurs qu'il semblait devoir m'attirer.
J'étais importuné de ce bruit, mais je n'en souffrais pas: il n'était accompagné
d'aucune autre incommodité habituelle que de l'insomnie durant les nuits, et en
tout temps d'une courte haleine qui n'allait pas jusqu'à l'asthme, et ne se
faisait sentir que quand je voulais courir ou agir un peu fortement.
Cet
accident, qui devait tuer mon corps, ne tua que mes passions; et j'en bénis le
ciel chaque jour, par l'heureux effet qu'il produisit sur mon âme. Je puis bien
dire que je ne commençai de vivre que quand je me regardai comme un homme mort.
Donnant leur véritable prix aux choses que j'allais quitter, je commençai de
m'occuper de soins plus nobles, comme par anticipation sur ceux que j'aurais
bientôt à remplir et que j'avais fort négligés jusqu'alors. J'avais souvent
travesti la religion à ma mode, mais je n'avais jamais été tout à fait sans
religion. Il m'en coûta moins de revenir à ce sujet, si triste pour tant de
gens, mais si doux pour qui s'en fait un objet de consolation et d'espoir. Maman
me fut, en cette occasion, beaucoup plus utile que tous les théologiens ne me
l'auraient été.
Elle, qui mettait toute chose en système, n'avait pas
manqué d'y mettre aussi la religion; et ce système était composé d'idées très
disparates, les unes très saines, les autres très folles, de sentiments relatifs
à son caractère et de préjugés venus de son éducation. En général, les croyants
font Dieu comme ils sont eux-mêmes; les bons le font bon, les méchants le font
méchant; les dévots, haineux et bilieux, ne voient que l'enfer, parce qu'ils
voudraient damner tout le monde; les âmes aimantes et douces n'y croient guère;
et l'un des étonnements dont je ne reviens point est de voir le bon Fénelon en
parler dans son Télémaque, comme s'il y croyait tout de bon: mais j'espère qu'il
mentait alors; car enfin, quelque véridique qu'on soit, il faut bien mentir
quelquefois quand on est évêque. Maman ne mentait pas avec moi; et cette âme
sans fiel, qui ne pouvait imaginer un Dieu vindicatif et toujours courroucé, ne
voyait que clémence et miséricorde où les dévots ne voient que justice et
punition. Elle disait souvent qu'il n'y aurait point de justice en Dieu d'être
juste envers nous, parce que, ne nous ayant pas donné ce qu'il faut pour l'être,
ce serait redemander plus qu'il n'a donné. Ce qu'il y avait de bizarre était que
sans croire à l'enfer, elle ne laissait pas de croire au purgatoire. Cela venait
de ce qu'elle ne savait que faire des âmes des méchants, ne pouvant ni les
damner ni les mettre avec les bons jusqu'à ce qu'ils le fussent devenus; et il
faut avouer qu'en effet, et dans ce monde et dans l'autre, les méchants sont
toujours bien embarrassants.
Autre bizarrerie. On voit que toute la
doctrine du péché originel et de la rédemption est détruite par ce système, que
la base du christianisme vulgaire en est ébranlée, et que le catholicisme au
moins ne peut subsister. Maman, cependant, était bonne catholique, ou prétendait
l'être, et il est sûr qu'elle le prétendait de très bonne foi. Il lui semblait
qu'on expliquait trop littéralement et trop durement l'Écriture. Tout ce qu'on y
lit des tourments éternels lui paraissait comminatoire ou figuré. La mort de
Jésus-Christ lui paraissait un exemple de charité vraiment divine, pour
apprendre aux hommes à aimer Dieu et à s'aimer entre eux de même. En un mot,
fidèle à la religion qu'elle avait embrassée, elle admettait sincèrement toute
la profession de foi; mais quand on venait à la discussion de chaque article, il
se trouvait qu'elle croyait tout autrement que l'Église, toujours en s'y
soumettant. Elle avait là-dessus une simplicité de coeur, une franchise plus
éloquente que des ergoteries, et qui souvent embarrassait jusqu'à son
confesseur; car elle ne lui déguisait rien. Je suis bonne catholique, lui
disait-elle, je veux toujours l'être; j'adopte de toutes les puissances de mon
âme les décisions de la sainte mère Église. Je ne suis pas maîtresse de ma foi,
mais je le suis de ma volonté. Je la soumets sans réserve, et je veux tout
croire. Que me demandez-vous de plus?
Quand il n'y aurait point eu de
morale chrétienne, je crois qu'elle l'aurait suivie, tant elle s'adaptait bien à
son caractère. Elle faisait tout ce qui était ordonné; mais elle l'eût fait de
même quand il n'aurait pas été ordonné. Dans les choses indifférentes, elle
aimait à obéir; et s'il ne lui eût pas été permis, prescrit même de faire gras,
elle aurait fait maigre entre Dieu et elle, sans que la prudence eût eu besoin
d'y entrer pour rien. Mais toute cette morale était subordonnée aux principes de
M. de Tavel, ou plutôt elle prétendait n'y rien voir de contraire. Elle eût
couché tous les jours avec vingt hommes en repos de conscience, et sans même en
avoir plus de scrupule que de désir. Je sais que force dévotes ne sont pas, sur
ce point, plus scrupuleuses; mais la différence est qu'elles sont séduites par
leurs passions, et qu'elle ne l'était que par ses sophismes. Dans les
conversations les plus touchantes, et j'ose dire les plus édifiantes, elle fût
tombée sur ce point sans changer ni d'air ni de ton, sans se croire en
contradiction avec elle-même. Elle l'eût même interrompue au besoin pour le
fait, et puis l'eût reprise avec la même sérénité qu'auparavant; tant elle était
intimement persuadée que tout cela n'était qu'une maxime de police sociale dont
toute personne sensée pouvait faire l'interprétation, l'application,
l'exception, selon l'esprit de la chose, sans le moindre risque d'offenser Dieu.
Quoique sur ce point je ne fusse assurément pas de son avis, j'avoue que je
n'osais le combattre, honteux du rôle peu galant qu'il m'eût fallu faire pour
cela. J'aurais bien cherché d'établir la règle pour les autres, en tâchant de
m'en excepter; mais, outre que son tempérament prévenait assez l'abus de ses
principes, je sais qu'elle n'était pas femme à prendre le change, et que
réclamer l'exception pour moi c'était la lui laisser pour tous ceux qu'il lui
plairait. Au reste, je compte ici par occasion cette inconséquence avec les
autres, quoiqu'elle ait eu toujours peu d'effet dans sa conduite, et qu'alors
elle n'en eût point du tout: mais j'ai promis d'exposer fidèlement ses
principes, et je veux tenir cet engagement. Je reviens à moi.
Trouvant
en elle toutes les maximes dont j'avais besoin pour garantir mon âme des
terreurs de la mort et de ses suites, je puisais avec sécurité dans cette source
de confiance. Je m'attachais à elle plus que je n'avais jamais fait; j'aurais
voulu transporter tout en elle ma vie, que je sentais prête à m'abandonner. De
ce redoublement d'attachement pour elle, de la persuasion qu'il me restait peu
de temps à vivre, de ma profonde sécurité sur mon sort à venir, résultait un
état habituel très calme, et sensuel même, en ce qu'amortissant toutes les
passions qui portent au loin nos craintes et nos espérances, il me laissait
jouir sans inquiétude et sans trouble du peu de jours qui m'étaient laissés. Une
chose contribuait à les rendre plus agréables: c'était le soin de nourrir son
goût pour la campagne par tous les amusements que j'y pouvais rassembler. En lui
faisant aimer son jardin, sa basse-cour, ses pigeons, ses vaches, je
m'affectionnais moi-même à tout cela; et ces petites occupations, qui
remplissaient ma journée sans troubler ma tranquillité, me valurent mieux que le
lait et tous les remèdes pour conserver ma pauvre machine et la rétablir même
autant que cela se pouvait.
Les vendanges, la récolte des fruits nous
amusèrent le reste de cette année, et nous attachèrent de plus en plus à la vie
rustique, au milieu des bonnes gens dont nous étions entourés. Nous vîmes
arriver l'hiver avec grand regret, et nous retournâmes à la ville comme nous
serions allés en exil; moi surtout, qui, doutant de revoir le printemps, croyais
dire adieu pour toujours aux Charmettes. Je ne les quittai pas sans baiser la
terre et les arbres, et sans me retourner plusieurs fois en m'en éloignant.
Ayant quitté depuis longtemps mes écolières, ayant perdu le goût des amusements
et des sociétés de la ville, je ne sortais plus, je ne voyais plus personne,
excepté maman et M. Salomon, devenu depuis peu son médecin et le mien, honnête
homme, homme d'esprit, grand cartésien, qui parlait assez bien du système du
monde, et dont les entretiens agréables et instructifs me valurent mieux que
toutes ses ordonnances. Je n'ai jamais pu supporter ce sot et niais remplissage
des conversations ordinaires; mais des conversations utiles et solides m'ont
toujours fait grand plaisir, et je ne m'y suis jamais refusé. Je pris beaucoup
de goût à celles de M. Salomon: il me semblait que j'anticipais avec lui sur ces
hautes connaissances que mon âme allait acquérir quand elle aurait perdu ses
entraves. Ce goût que j'avais pour lui s'étendit aux sujets qu'il traitait, et
je commençai de rechercher les livres qui pouvaient m'aider à le mieux entendre.
Ceux qui mêlaient la dévotion aux sciences m'étaient les plus convenables: tels
étaient particulièrement ceux de l'Oratoire et de Port-Royal. Je me mis à les
lire, ou plutôt à les dévorer. Il m'en tomba dans les mains un du P. Lamy,
intitulé Entretiens sur les sciences. C'était une espèce d'introduction à la
connaissance des livres qui en traitent. Je le lus et relus cent fois; je
résolus d'en faire mon guide. Enfin je me sentis entraîné peu à peu, malgré mon
état, ou plutôt par mon état, vers l'étude, avec une force irrésistible; et tout
en regardant chaque jour comme le dernier de mes jours, j'étudiais avec autant
d'ardeur que si j'avais dû toujours vivre. On disait que cela me faisait du mal:
je crois, moi, que cela me fit du bien, et non seulement à mon âme, mais à mon
corps; car cette application, pour laquelle je me passionnais, me devint si
délicieuse, que, ne pensant plus à mes maux, j'en étais beaucoup moins affecté.
Il est pourtant vrai que rien ne me procurait un soulagement réel; mais, n'ayant
pas de douleurs vives, je m'accoutumais à languir, à ne pas dormir, à penser au
lieu d'agir, et enfin à regarder le dépérissement successif et lent de ma
machine comme un progrès inévitable que la mort seule pouvait arrêter.
Non seulement cette opinion me détacha de tous les vains soins de la
vie, mais elle me délivra de l'importunité des remèdes, auxquels on m'avait
jusqu'alors soumis malgré moi. Salomon, convaincu que ses drogues ne pouvaient
me sauver, m'en épargna le déboire, et se contenta d'amuser la douleur de ma
pauvre maman avec quelques-unes de ces ordonnances indifférentes qui leurrent
l'espoir du malade et maintiennent le crédit du médecin. Je quittai l'étroit
régime: je repris l'usage du vin et tout le train de vie d'un homme en santé,
selon la mesure de mes forces, sobre sur toute chose, mais ne m'abstenant de
rien. Je sortis même, et recommençai d'aller voir mes connaissances, surtout M.
de Conzié, dont le commerce me plaisait fort. Enfin, soit qu'il me parût beau
d'apprendre jusqu'à ma dernière heure, soit qu'un reste d'espoir de vivre se
cachât au fond de mon coeur, l'attente de la mort, loin de ralentir mon goût
pour l'étude, semblait l'animer; et je me pressais d'amasser un peu d'acquis
pour l'autre monde, comme si j'avais cru n'y avoir que celui que j'aurais
emporté. Je pris en affection la boutique d'un libraire appelé Bouchard, où se
rendaient quelques gens de lettres; et le printemps que j'avais cru ne pas
revoir étant proche, je m'assortis de quelques livres pour les Charmettes, en
cas que j'eusse le bonheur d'y retourner.
J'eus ce bonheur, et j'en
profitai de mon mieux. La joie avec laquelle je vis les premiers bourgeons est
inexprimable. Revoir le printemps était pour moi ressusciter en paradis. A peine
les neiges commençaient à fondre, que nous quittâmes notre cachot; et nous fûmes
assez tôt aux Charmettes pour y avoir les prémices du rossignol. Dès lors je ne
crus plus mourir; et réellement il est singulier que je n'aie jamais fait de
grandes maladies à la campagne. J'y ai beaucoup souffert, mais je n'y ai jamais
été alité. Souvent j'ai dit, me sentant plus mal qu'à l'ordinaire: Quand vous me
verrez prêt à mourir, portez- moi à l'ombre d'un chêne, je vous promets que j'en
reviendrai.
Quoique faible, je repris mes fonctions champêtres, mais
d'une manière proportionnée à mes forces. J'eus un vrai chagrin de ne pouvoir
faire le jardin tout seul; mais quand j'avais donné six coups de bêche, j'étais
hors d'haleine, la sueur me ruisselait, je n'en pouvais plus. Quand j'étais
baissé, mes battements redoublaient, et le sang me montait à la tête avec tant
de force qu'il fallait bien vite me redresser. Contraint de me borner à des
soins moins fatigants, je pris entre autres celui du colombier, et je m'y
affectionnai si fort que j'y passais souvent plusieurs heures de suite sans m'y
ennuyer un moment. Le pigeon est fort timide, et difficile à apprivoiser;
cependant je vins à bout d'inspirer aux miens tant de confiance, qu'ils me
suivaient partout et se laissaient prendre quand je voulais. Je ne pouvais
paraître au jardin ni dans la cour sans en avoir à l'instant deux ou trois sur
les bras, sur la tête; et enfin, malgré tout le plaisir j'y prenais, ce cortège
me devint si incommode, que je fus obligé de leur ôter cette familiarité. J'ai
toujours pris un singulier plaisir à apprivoiser les animaux, surtout ceux qui
sont craintifs et sauvages. Il me paraissait charmant de leur inspirer une
confiance que je n'ai jamais trompée: je voulais qu'ils m'aimassent en liberté.
J'ai dit que j'avais apporté des livres: j'en fis usage, mais d'une
manière moins propre à m'instruire qu'à m'accabler. La fausse idée que j'avais
des choses me persuadait que, pour lire un livre avec fruit, il fallait avoir
toutes les connaissances qu'il supposait, bien éloigné de penser que souvent
l'auteur ne les avait pas lui-même, et qu'il les puisait dans d'autres livres à
mesure qu'il en avait besoin. Avec cette folle idée, j'étais arrêté à chaque
instant, forcé de courir incessamment d'un livre à l'autre; et quelquefois,
avant d'être à la dixième page de celui que je voulais étudier, il m'eût fallu
épuiser des bibliothèques. Cependant je m'obstinai si bien à cette extravagante
méthode, que j'y perdis un temps infini, et faillis à me brouiller la tête au
point de ne pouvoir plus ni rien voir ni rien savoir. Heureusement je m'aperçus
que j'enfilais une fausse route qui m'égarait dans un labyrinthe immense, et
j'en sortis avant d'y être tout à fait perdu.
Pour peu qu'on ait un vrai
goût pour les sciences, la première chose qu'on sent en s'y livrant c'est leur
liaison, qui fait qu'elles s'attirent, s'aident, s'éclairent mutuellement, et
que l'une ne peut se passer de l'autre. Quoique l'esprit humain ne puisse
suffire à toutes, et qu'il en faille toujours préférer une comme la principale,
si l'on n'a quelque notion des autres, dans la sienne même on se trouve souvent
dans l'obscurité. Je sentis que ce que j'avais entrepris était bon et utile en
lui-même, qu'il n'y avait que la méthode à changer. Prenant d'abord
l'Encyclopédie, j'allais la divisant dans ses branches. Je vis qu'il fallait
faire tout le contraire, les prendre chacune séparément, et les poursuivre
chacune à part jusqu'au point où elles se réunissent. Ainsi, je revins à la
synthèse ordinaire; mais j'y revins en homme qui sait ce qu'il fait. La
méditation me tenait en cela lieu de connaissances et une réflexion très
naturelle aidait à me bien guider. Soit que je vécusse ou que je mourusse, je
n'avais point de temps à perdre. Ne rien savoir à près de vingt-cinq ans, et
vouloir tout apprendre, c'est s'engager à bien mettre le temps à profit. Ne
sachant à quel point le sort ou la mort pouvaient arrêter mon zèle, je voulais,
à tout événement, acquérir des idées de toutes choses, tant pour sonder mes
dispositions naturelles que pour juger par moi-même de ce qui méritait le mieux
d'être cultivé.
Je trouvai dans l'exécution de ce plan un autre avantage
auquel je n'avais pas pensé, celui de mettre beaucoup de temps à profit. Il faut
que je ne sois pas né pour l'étude, car une longue application me fatigue à tel
point qu'il m'est impossible de m'occuper une demi-heure de suite avec force du
même sujet, surtout en suivant les idées d'autrui; car il m'est arrivé
quelquefois de me livrer plus longtemps aux miennes, et même avec assez de
succès. Quand j'ai suivi durant quelques pages un auteur qu'il faut lire avec
application, mon esprit l'abandonne et se perd dans les nuages. Si je m'obstine,
je m'épuise inutilement, les éblouissements me prennent, je ne vois plus rien;
mais que des sujets différents se succèdent, même sans interruption, l'un me
délasse de l'autre, et, sans avoir besoin de relâche, je les suis plus aisément.
Je mis à profit cette observation dans mon plan d'études, et je les entremêlai
tellement que je m'occupais tout le jour, et ne me fatiguais jamais. Il est vrai
que les soins champêtres et domestiques faisaient des diversions utiles; mais,
dans ma ferveur croissante, je trouvai bientôt le moyen d'en ménager encore le
temps pour l'étude, et de m'occuper à la fois de deux choses, sans songer que
chacune en allait moins bien.
Dans tant de menus détails qui me charment
et dont j'excède souvent mon lecteur, je mets pourtant une discrétion dont il ne
se douterait guère, si je n'avais soin de l'en avertir. Ici, par exemple, je me
rappelle avec délices tous les différents essais que je fis pour distribuer mon
temps de façon que j'y trouvasse à la fois autant d'agrément et d'utilité qu'il
était possible; et je puis dire que ce temps, où je vivais dans la retraite et
toujours malade, fut celui de ma vie où je fus le moins oisif et le moins
ennuyé. Deux ou trois mois se passèrent ainsi à tâter la pente de mon esprit, et
à jouir, dans la belle saison de l'année et dans un lieu qu'elle rendait
enchanté, du charme de la vie dont je sentais si bien le prix, de celui d'une
société aussi libre que douce, si l'on peut donner le nom de société à une aussi
parfaite union, et de celui des belles connaissances que je me proposais
d'acquérir; car c'était pour moi comme si je les avais déjà possédées, ou plutôt
c'était mieux encore, puisque le plaisir d'apprendre entrait pour beaucoup dans
mon bonheur.
Il faut passer sur ces essais, qui tous étaient pour moi
des jouissances, mais trop simples pour pouvoir être expliquées. Encore un coup,
le vrai bonheur ne se décrit pas, il se sent, et se sent d'autant mieux qu'il
peut le moins se décrire, parce qu'il ne résulte pas d'un recueil de faits, mais
qu'il est un état permanent. Je me répète souvent; mais je me répéterais bien
davantage, si je disais la même chose autant de fois qu'elle me vient dans
l'esprit. Quand enfin mon train de vie souvent changé eut pris un cours
uniforme, voici à peu près quelle en fut la distribution.
Je me levais
tous les matins avant le soleil; je montais par un verger voisin dans un très
joli chemin qui était au-dessus de la vigne et suivait la côte jusqu'à Chambéri.
Là, tout en me promenant, je faisais ma prière qui ne consistait pas en un vain
balbutiement de lèvres, mais dans une sincère élévation de coeur à l'auteur de
cette aimable nature dont les beautés étaient sous mes yeux. Je n'ai jamais aimé
à prier dans la chambre; il me semble que les murs et tous ces petits ouvrages
des hommes s'interposent entre Dieu et moi. J'aime à le contempler dans ses
oeuvres, tandis que mon coeur s'élève à lui. Mes prières étaient pures, je puis
le dire, et dignes par là d'être exaucées. Je ne demandais pour moi, et pour
celle dont mes voeux ne me séparaient jamais, qu'une vie innocente et
tranquille, exempte du vice, de la douleur, des pénibles besoins, la mort des
justes, et leur sort dans l'avenir. Du reste, cet acte se passait plus en
admiration et en contemplation qu'en demandes; et je savais qu'auprès du
dispensateur des vrais biens, le meilleur moyen d'obtenir ceux qui nous sont
nécessaires est moins de les demander que de les mériter. Je revenais en me
promenant par un assez grand tour, occupé à considérer avec intérêt et volupté
les objets champêtres dont j'étais environné, les seuls dont l'oeil et le coeur
ne se lassent jamais. Je regardais de loin s'il était jour chez maman: quand je
voyais son contrevent ouvert, je tressaillais de joie et j'accourais; s'il était
fermé, j'entrais au jardin en attendant qu'elle fût réveillée, m'amusant à
repasser ce que j'avais appris la veille ou à jardiner. Le contrevent s'ouvrait,
j'allais l'embrasser dans son lit, souvent encore à moitié endormie; et cet
embrassement, aussi pur que tendre, tirait de son innocence même un charme qui
n'est jamais joint à la volupté des sens.
Nous déjeunions ordinairement
avec du café au lait. C'était le temps de la journée où nous étions le plus
tranquilles, où nous causions le plus à notre aise. Ces séances, pour
l'ordinaire assez longues, m'ont laissé un goût vif pour les déjeuners; et je
préfère infiniment l'usage d'Angleterre et de Suisse, où le déjeuner est un vrai
repas qui rassemble tout le monde, à celui de France, où chacun déjeune seul
dans sa chambre, ou le plus souvent ne déjeune point du tout. Après une heure ou
deux de causerie, j'allais à mes livres jusqu'au dîner. Je commençais par
quelque livre de philosophie, comme la Logique de Port-Royal, l'Essai de Locke,
Malebranche, Leibnitz, Descartes, etc. Je m'aperçus bientôt que tous ces auteurs
étaient entre eux en contradiction presque perpétuelle, et je formai le
chimérique projet de les accorder, qui me fatigua beaucoup et me fit perdre bien
du temps. Je me brouillais la tête et je n'avançais point. Enfin, renonçant
encore à cette méthode, j'en pris une infiniment meilleure, et à laquelle
j'attribue tout le progrès que je puis avoir fait, malgré mon défaut de
capacité; car il est certain que j'en eus toujours fort peu pour l'étude. En
lisant chaque auteur, je me fis une loi d'adopter et suivre toutes ses idées
sans y mêler les miennes ni celles d'un autre, et sans jamais disputer avec lui.
Je me dis: Commençons par me faire un magasin d'idées, vraies ou fausses, mais
nettes, en attendant que ma tête en soit assez fournie pour pouvoir les comparer
et choisir. Cette méthode n'est pas sans inconvénient, je le sais; mais elle m'a
réussi dans l'objet de m'instruire. Au bout de quelques années passées à ne
penser exactement que d'après autrui, sans réfléchir pour ainsi dire et presque
sans raisonner, je me suis trouvé un assez grand fonds d'acquis pour me suffire
à moi-même, et penser sans le secours d'autrui. Alors, quand les voyages et les
affaires m'ont ôté les moyens de consulter les livres, je me suis amusé à
repasser et comparer ce que j'avais lu, à peser chaque chose à la balance de la
raison, et à juger quelquefois mes maîtres. Pour avoir commencé tard à mettre en
exercice ma faculté judiciaire, je n'ai pas trouvé qu'elle eût perdu sa vigueur;
et quand j'ai publié mes propres idées, on ne m'a pas accusé d'être un disciple
servile, et de jurer in verba magistri.
Je passais de là à la géométrie
élémentaire; car je n'ai jamais été plus loin, m'obstinant à vouloir vaincre mon
peu de mémoire à force de revenir cent et cent fois sur mes pas et de
recommencer incessamment la même marche. Je ne goûtai pas celle d'Euclide, qui
cherche plutôt la chaîne des démonstrations que la liaison des idées; je
préférai la géométrie du P. Lamy, qui dès lors devint un de mes auteurs favoris,
et dont je relis encore avec plaisir les ouvrages. L'algèbre suivait, et ce fut
toujours le P. Lamy que je pris pour guide. Quand je fus plus avancé, je pris la
Science du calcul du P. Reynaud, puis son Analyse démontrée, que je n'ai fait
qu'effleurer. Je n'ai jamais été assez loin pour bien sentir l'application de
l'algèbre à la géométrie. Je n'aimais point cette manière d'opérer sans voir ce
qu'on fait; et il me semblait que résoudre un problème de géométrie par les
équations, c'était jouer un air en tournant une manivelle. La première fois que
je trouvai par le calcul que le carré d'un binôme était composé du carré de
chacune de ses parties et du double produit de l'une par l'autre, malgré la
justesse de ma multiplication, je n'en voulus rien croire jusqu'à ce que j'eusse
fait la figure. Ce n'était pas que je n'eusse un grand goût pour l'algèbre en
n'y considérant que la quantité abstraite; mais appliquée à l'étendue, je
voulais voir l'opération sur les lignes, autrement je n'y comprenais plus rien.
Après cela venait le latin. C'était mon étude la plus pénible, et dans
laquelle je n'ai jamais fait de grands progrès. Je me mis d'abord à la méthode
latine de Port-Royal, mais sans fruit. Ces vers ostrogoths me faisaient mal au
coeur, et ne pouvaient entrer dans mon oreille. Je me perdais dans ces foules de
règles, et en apprenant la dernière j'oubliais tout ce qui avait précédé. Une
étude de mots n'est pas ce qu'il faut à un homme sans mémoire; et c'était
précisément pour forcer ma mémoire à prendre de la capacité que je m'obstinais à
cette étude. Il fallut l'abandonner à la fin. J'entendais assez la construction
pour pouvoir lire un auteur facile, à l'aide d'un dictionnaire. Je suivis cette
route, et je m'en trouvai bien. Je m'appliquai à la traduction, non par écrit,
mais mentale, et je m'en tins là. A force de temps et d'exercice, je suis
parvenu à lire assez couramment les auteurs latins mais jamais à pouvoir ni
parler ni écrire dans cette langue: ce qui m'a souvent mis dans l'embarras quand
je me suis trouvé, je ne sais comment, enrôlé parmi les gens de lettres. Un
autre inconvénient, conséquent à cette manière d'apprendre, est que jamais je
n'ai su la prosodie, encore moins les règles de la versification. Désirant
pourtant de sentir l'harmonie de la langue en vers et en prose, j'ai fait bien
des efforts pour y parvenir; mais je suis convaincu que sans maître cela est
presque impossible. Ayant appris la composition du plus facile de tous les vers,
qui est l'hexamètre, j'eus la patience de scander presque tout Virgile, et d'y
marquer les pieds et la quantité; puis quand j'étais en doute si une syllabe
était longue ou brève, c'était mon Virgile que j'allais consulter. On sent que
cela me faisait faire bien des fautes, à cause des altérations permises par les
règles de la versification. Mais s'il y a de l'avantage à étudier seul, il y a
aussi de grands inconvénients, et surtout une peine incroyable. Je sais cela
mieux que qui que ce soit.
Avant midi je quittais mes livres, et si le
dîner n'était pas prêt, j'allais faire visite à mes amis les pigeons, ou
travailler au jardin en attendant l'heure. Quand je m'entendais appeler,
j'accourais fort content et muni d'un grand appétit; car c'est encore une chose
à noter que, quelque malade que je puisse être, l'appétit ne me manque jamais.
Nous dînions très agréablement, en causant de nos affaires, en attendant que
maman pût manger. Deux ou trois fois la semaine, quand il faisait beau, nous
allions derrière la maison prendre le café dans un cabinet frais et touffu, que
j'avais garni de houblon, et qui nous faisait grand plaisir durant la chaleur.
Nous passions là une petite heure à visiter nos légumes, nos fleurs, à des
entretiens relatifs à notre manière de vivre, et qui nous en faisaient mieux
goûter la douceur. J'avais une autre petite famille au bout du jardin: c'étaient
des abeilles. Je ne manquais guère, et souvent maman avec moi, d'aller leur
rendre visite; je m'intéressais beaucoup à leur ouvrage; je m'amusais infiniment
à les voir revenir de la picorée, leurs petites cuisses quelquefois si chargées
qu'elles avaient peine à marcher. Les premiers jours, la curiosité me rendit
indiscret, et elles me piquèrent deux ou trois fois; mais ensuite nous fîmes si
bien connaissance, que, quelque près que je vinsse, elles me laissaient faire,
et quelque pleines que fussent les ruches, prêtes à jeter leur essaim, j'en
étais quelquefois entouré, j'en avais sur les mains, sur le visage, sans
qu'aucune me piquât jamais. Tous les animaux se défient de l'homme, et n'ont pas
tort; mais sont-ils sûrs une fois qu'il ne leur veut pas nuire, leur confiance
devient si grande qu'il faut être plus que barbare pour en abuser.
Je
retournais à mes livres; mais mes occupations de l'après-midi devaient moins
porter le nom de travail et d'étude que de récréation et d'amusement. Je n'ai
jamais pu supporter l'application du cabinet après mon dîner, et en général
toute peine me coûte durant la chaleur du jour. Je m'occupais pourtant, mais
sans gêne et presque sans règle, à lire sans étudier. La chose que je suivais le
plus exactement était l'histoire et la géographie; et comme cela ne demandait
point de contention d'esprit, j'y fis autant de progrès que le permettait mon
peu de mémoire. Je voulus étudier le P. Pétau, et je m'enfonçai dans les
ténèbres de la chronologie: mais je me dégoûtai de la partie critique, qui n'a
ni fond ni rive, et je m'affectionnai par préférence à l'exacte mesure des temps
et à la marche des corps célestes. J'aurais même pris du goût pour l'astronomie,
si j'avais eu des instruments; mais il fallut me contenter de quelques éléments
pris dans les livres, et de quelques observations grossières faites avec une
lunette d'approche, seulement pour connaître la situation générale du ciel: car
ma vue courte ne me permet pas de distinguer, à yeux nus, assez nettement les
astres. Je me rappelle à ce sujet une aventure dont le souvenir m'a souvent fait
rire. J'avais acheté un planisphère céleste pour étudier les constellations.
J'avais attaché ce planisphère sur un châssis; et les nuits où le ciel était
serein, j'allais dans le jardin poser mon châssis sur quatre piquets de ma
hauteur, le planisphère tourné en dessous; et pour l'éclairer sans que le vent
soufflât ma chandelle, je la mis dans un seau à terre entre les quatre piquets:
puis, regardant alternativement le planisphère avec mes yeux et les astres avec
ma lunette, je m'exerçais à connaître les étoiles et à discerner les
constellations. Je crois avoir dit que le jardin de M. Noiret était en terrasse;
on voyait du chemin tout ce qui s'y faisait. Un soir, des paysans passant assez
tard me virent, dans un grotesque équipage, occupé à mon opération. La lueur qui
donnait sur mon planisphère, et dont ils ne voyaient pas la cause parce que la
lumière était cachée à leurs yeux par les bords du seau, ces quatre piquets, ce
grand papier barbouillé de figures, ce cadre, et le jeu de ma lunette, qu'ils
voyaient aller et venir, donnaient à cet objet un tir de grimoire qui les
effraya. Ma parure n'était pas propre à les rassurer: un chapeau clabaud
par-dessus mon bonnet, et un pet-en-l'air ouaté de maman qu'elle m'avait obligé
de mettre, offraient à leurs yeux l'image d'un vrai sorcier; et comme il était
près de minuit, ils ne doutèrent point que ce ne fût le commencement du sabbat.
Peu curieux d'en voir davantage, ils se sauvèrent très alarmés, éveillèrent
leurs voisins pour leur conter leur vision; et l'histoire courut si bien, que
dès le lendemain chacun sut dans le voisinage que le sabbat se tenait chez M.
Noiret. Je ne sais ce qu'eût produit enfin cette rumeur, si l'un des paysans,
témoin de mes conjurations, n'en eût le même jour porté sa plainte à deux
jésuites qui venaient nous voir, et qui, sans savoir de quoi il s'agissait, les
désabusèrent par provision. Ils nous contèrent l'histoire, je leur en dis la
cause, et nous rîmes beaucoup. Cependant il fut résolu, crainte de récidive, que
j'observerais désormais sans lumière, et que j'irais consulter le planisphère
dans la maison. Ceux qui ont lu dans les Lettres de la Montagne ma magie de
Venise, trouveront, je m'assure, que j'avais de longue main une grande vocation
pour être sorcier.
Tel était mon train de vie aux Charmettes quand je
n'étais occupé d'aucuns soins champêtres; car ils avaient toujours la
préférence, et dans ce qui n'excédait pas mes forces je travaillais comme un
paysan: mais il est vrai que mon extrême faiblesse ne me laissait guère alors
sur cet article que le mérite de la bonne volonté. D'ailleurs je voulais faire à
la fois deux ouvrages, et par cette raison je n'en faisais bien aucun. Je
m'étais mis dans la tête de me donner par force de la mémoire; je m'obstinais à
vouloir beaucoup apprendre par coeur. Pour cela je portais toujours avec moi
quelque livre, qu'avec une peine incroyable j'étudiais et repassais tout en
travaillant. Je ne sais pas comment l'opiniâtreté de ces vains et continuels
efforts ne m'a pas enfin rendu stupide. Il faut que j'aie appris et rappris bien
vingt fois les Églogues de Virgile, dont je ne sais pas un seul mot. J'ai perdu
ou dépareillé des multitudes de livres, par l'habitude que j'avais d'en porter
partout avec moi, au colombier, au jardin, au verger, à la vigne. Occupé d'autre
chose, je posais mon livre au pied d'un arbre ou sur la haie; partout j'oubliais
de le reprendre et souvent au bout de quinze jours je le retrouvais pourri, ou
rongé des fourmis et des limaçons. Cette ardeur d'apprendre devint une manie qui
me rendait comme hébété, tout occupé que j'étais sans cesse à marmotter quelque
chose entre mes dents.
Les écrits de Port-Royal et de l'Oratoire étant
ceux que je lisais le plus fréquemment, m'avaient rendu demi-janséniste; et,
malgré toute ma confiance, leur dure théologie m'épouvantait quelquefois. La
terreur de l'enfer, que jusque-là j'avais très peu craint, troublait peu à peu
ma sécurité; et si maman ne m'eût tranquillisé l'âme, cette effrayante doctrine
m'eût tout à fait bouleversé. Mon confesseur, qui était aussi le sien,
contribuait pour sa part à me maintenir dans une bonne assiette. C'était le P.
Hemet, jésuite, bon et sage vieillard dont la mémoire me sera toujours en
vénération. Quoique jésuite, il avait la simplicité d'un enfant; et sa morale,
moins relâchée que douce, était précisément ce qu'il me fallait pour balancer
les tristes impressions du jansénisme. Ce bonhomme et son compagnon, le P.
Coppier, venaient souvent nous voir aux Charmettes, quoique le chemin fût fort
rude et assez long pour des gens de leur âge. Leurs visites me faisaient grand
bien: que Dieu veuille le rendre à leurs âmes! car ils étaient trop vieux alors
pour que je les présume en vie encore aujourd'hui. J'allais aussi les voir à
Chambéri: je me familiarisais peu à peu avec leur maison; leur bibliothèque
était à mon service. Le souvenir de cet heureux temps se lie avec celui des
jésuites au point de me faire aimer l'un par l'autre; et, quoique leur doctrine
m'ait toujours paru dangereuse, je n'ai jamais pu trouver en moi le pouvoir de
les haïr sincèrement.
Je voudrais savoir s'il passe quelquefois dans les
coeurs des autres hommes des puérilités pareilles à celles qui passent
quelquefois dans le mien. Au milieu de mes études et d'une vie innocente autant
qu'on la puisse mener, et malgré tout ce qu'on m'avait pu dire, la peur de
l'enfer m'agitait encore souvent. Je me demandais: En quel état suis-je? si je
mourais à l'instant, serais-je damné? Selon mes jansénistes la chose était
indubitable; mais selon ma conscience il me paraissait que non. Toujours
craintif et flottant dans cette cruelle incertitude, j'avais recours, pour en
sortir, aux expédients les plus risibles, et pour lesquels je ferais volontiers
enfermer un homme si je lui en voyais faire autant. Un jour, rêvant à ce triste
sujet, je m'exerçais machinalement à lancer des pierres contre les troncs des
arbres, et cela avec mon adresse ordinaire, c'est-à-dire sans presque en toucher
aucun. Tout au milieu de ce bel exercice, je m'avisai de m'en faire une espèce
de pronostic pour calmer mon inquiétude. Je me dis: Je m'en vais jeter cette
pierre contre l'arbre qui est vis- à-vis de moi; si je le touche, signe de
salut; si je le manque, signe de damnation. Tout en disant ainsi, je jette ma
pierre d'une main tremblante et avec un horrible battement de coeur, mais si
heureusement qu'elle va frapper au beau milieu de l'arbre; ce qui véritablement
n'était pas difficile, car j'avais eu soin de le choisir fort gros et fort près.
Depuis lors je n'ai plus douté de mon salut. Je ne sais, en me rappelant ce
fait, si je dois rire ou gémir sur moi-même. Vous autres grands hommes, qui riez
sûrement, félicitez- vous; mais n'insultez pas à ma misère, car je vous jure que
je la sens bien.
Au reste, ces troubles, ces larmes, inséparables
peut-être de la dévotion, n'étaient pas un état permanent. Communément j'étais
assez tranquille, et l'impression que l'idée d'une mort prochaine faisait sur
mon âme était moins de la tristesse qu'une langueur paisible et qui même avait
ses douceurs. Je viens de retrouver parmi de vieux papiers une espèce
d'exhortation que je me faisais à moi-même, et où je me félicitais de mourir à
l'âge où l'on trouve assez de courage en soi pour envisager la mort, et sans
avoir éprouvé de grands maux ni de corps ni d'esprit durant ma vie. Que j'avais
bien raison! un pressentiment me faisait craindre de vivre pour souffrir. Il
semblait que je prévoyais le sort qui m'attendait sur mes vieux jours. Je n'ai
jamais été si près de la sagesse que durant cette heureuse époque. Sans grands
remords sur le passé, délivré des soucis de l'avenir, le sentiment qui dominait
constamment dans mon âme était de jouir du présent. Les dévots ont pour
l'ordinaire une petite sensualité très vive qui leur fait savourer avec délices
les plaisirs innocents qui leur sont permis. Les mondains leur en font un crime,
je ne sais pourquoi; ou plutôt je le sais bien: c'est qu'ils envient aux autres
la jouissance des plaisirs simples dont eux-mêmes ont perdu le goût. Je l'avais,
ce goût, et je trouvais charmant de le satisfaire en sûreté de conscience. Mon
coeur, neuf encore, se livrait à tout avec un plaisir d'enfant, ou plutôt, si
j'ose le dire, avec une volupté d'ange; car en vérité ces tranquilles
jouissances ont la sérénité de celles du paradis. Des dîners faits sur l'herbe à
Montagnole, des soupers sous le berceau, la récolte des fruits, les vendanges,
les veillées à teiller avec nos gens, tout cela faisait pour nous autant de
fêtes auxquelles maman prenait le même plaisir que moi. Des promenades plus
solitaires avaient un charme plus grand encore, parce que le coeur s'épanchait
plus en liberté. Nous en fîmes une entre autres qui fait époque dans ma mémoire,
un jour de Saint Louis, dont maman portait le nom. Nous partîmes ensemble et
seuls de bon matin, après la messe qu'un carme était venu nous dire, au point du
jour, dans une chapelle attenante à la maison. J'avais proposé d'aller parcourir
la côte opposée à celle où nous étions, et que nous n'avions point visitée
encore. Nous avions envoyé nos provisions d'avance, car la course devait durer
tout le jour. Maman, quoiqu'un peu ronde et grasse, ne marchait pas mal: nous
allions de colline en colline et de bois en bois, quelquefois au soleil et
souvent à l'ombre, nous reposant de temps en temps et nous oubliant des heures
entières; causant de nous, de notre union, de la douceur de notre sort, et
faisant pour sa durée des voeux qui ne furent pas exaucés. Tout semblait
conspirer au bonheur de cette journée. Il avait plu depuis peu; point de
poussière, et des ruisseaux bien courants; un petit vent frais agitait les
feuilles, l'air était pur, l'horizon sans nuage; la sérénité régnait au ciel
comme dans nos coeurs. Notre dîner fut fait chez un paysan et partagé avec sa
famille, qui nous bénissait de bon coeur. Ces pauvres Savoyards sont si bonnes
gens! Après le dîner nous gagnâmes l'ombre sous les grands arbres, où, tandis
que j'amassais des brins de bois sec pour faire notre café, maman s'amusait à
herboriser parmi les broussailles; et avec les fleurs du bouquet que chemin
faisant je lui avais ramassé, elle me fit remarquer dans leur structure mille
choses curieuses qui m'amusèrent beaucoup et qui devaient me donner du goût pour
la botanique: mais le moment n'était pas venu, j'étais distrait par trop
d'autres études. Une idée qui vint me frapper fit diversion aux fleurs et aux
plantes. La situation d'âme où je me trouvais, tout ce que nous avions dit et
fait ce jour-là, tous les objets qui m'avaient frappé, me rappelèrent l'espèce
de rêve que tout éveillé j'avais fait à Annecy sept ou huit ans auparavant, et
dont j'ai rendu compte en son lieu. Les rapports en étaient si frappants, qu'en
y pensant j'en fus ému jusqu'aux larmes. Dans un transport d'attendrissement
j'embrassai cette chère amie: Maman, maman, lui dis-je avec passion, ce jour m'a
été promis depuis longtemps, et je ne vois rien au delà. Mon bonheur, grâce à
vous, est à son comble: puisse-t-il ne pas décliner désormais! puisse-t-il durer
aussi longtemps que j'en conserverai le goût! il ne finira qu'avec moi.
Ainsi coulèrent mes jours heureux, et d'autant plus heureux que,
n'apercevant rien qui les dût troubler, je n'envisageais en effet leur fin
qu'avec la mienne. Ce n'était pas que la source de mes soucis fût absolument
tarie; mais je lui voyais prendre un autre cours que je dirigeais de mon mieux
sur des objets utiles, afin qu'elle portât son remède avec elle. Maman aimait
naturellement la campagne, et ce goût ne s'attiédissait pas avec moi. Peu à peu
elle prit celui des soins champêtres; elle aimait à faire valoir les terres, et
elle avait sur cela des connaissances dont elle faisait usage avec plaisir. Non
contente de ce qui dépendait de la maison qu'elle avait prise, elle louait
tantôt un champ, tantôt un pré. Enfin, portant son humeur entreprenante sur des
objets d'agriculture, au lieu de rester oisive dans sa maison, elle prenait le
train de devenir bientôt une grosse fermière. Je n'aimais pas trop à la voir
ainsi s'étendre, et je m'y opposais tant que je pouvais, bien sûr qu'elle serait
toujours trompée, et que son humeur libérale et prodigue porterait toujours la
dépense au delà du produit. Toutefois, je me consolais en pensant que ce produit
du moins ne serait pas nul, et lui aiderait à vivre. De toutes les entreprises
qu'elle pouvait former, celle-là me paraissait la moins ruineuse, et, sans y
envisager comme elle un objet de profit, j'y envisageais une occupation
continuelle qui la garantirait des mauvaises affaires et des escrocs. Dans cette
idée, je désirais ardemment de recouvrer autant de force et de santé qu'il m'en
fallait pour veiller à ses affaires, pour être piqueur de ses ouvriers ou son
premier ouvrier; et naturellement l'exercice que cela me faisait faire,
m'arrachant souvent à mes livres et me distrayant sur mon état, devait le rendre
meilleur.
L'hiver suivant, Barillot revenant d'Italie m'apporta quelques
livres, entre autres le Bontempi et la Cartella per musica du père Banchieri,
qui me donnèrent du goût pour l'histoire de la musique et pour les recherches
théoriques de ce bel art. Barillot resta quelque temps avec nous; et comme
j'étais majeur depuis plusieurs mois, il fut convenu que j'irais le printemps
suivant à Genève redemander le bien de ma mère, ou du moins la part qui m'en
revenait, en attendant qu'on sût ce que mon frère était devenu. Cela s'exécuta
comme il avait été résolu. J'allai à Genève; mon père y vint de son côté. Depuis
longtemps il y revenait sans qu'on lui cherchât querelle, quoiqu'il n'eût jamais
purgé son décret: mais comme on avait de l'estime pour son courage et du respect
pour sa probité, on feignait d'avoir oublié son affaire; et les magistrats,
occupés du grand projet qui éclata peu après, ne voulaient pas effaroucher avant
le temps la bourgeoisie, en lui rappelant mal à propos leur ancienne partialité.
Je craignais qu'on ne me fît des difficultés sur mon changement de
religion; l'on n'en fit aucune. Les lois de Genève sont à cet égard moins dures
que celles de Berne, où quiconque change de religion perd non seulement son
état, mais son bien. Le mien ne me fut donc pas disputé, mais se trouva, je ne
sais comment, réduit à fort peu de chose. Quoiqu'on fût à peu près sûr que mon
frère était mort, on n'en avait point de preuve juridique. Je manquais de titres
suffisants pour réclamer sa part, et je la laissai sans regret pour aider à
vivre à mon père, qui en a joui tant qu'il a vécu. Sitôt que les formalités de
justice furent faites et que j'eus reçu mon argent, j'en mis quelque partie en
livres, et je volai porter le reste aux pieds de maman. Le coeur me battait de
joie durant la route, et le moment où je déposai cet argent dans ses mains me
fut mille fois plus doux que celui où il entra dans les miennes. Elle le reçut
avec cette simplicité des belles âmes, qui, faisant ces choses-là sans effort,
les voient sans admiration. Cet argent fut employé presque tout entier à mon
usage, et cela avec une égale simplicité. L'emploi en eût exactement été le même
s'il lui fût venu d'autre part.
Cependant ma santé ne se rétablissait
point; je dépérissais au contraire à vue d'oeil; j'étais pâle comme un mort et
maigre comme un squelette; mes battements d'artères étaient terribles, mes
palpitations plus fréquentes; j'étais continuellement oppressé, et ma faiblesse
enfin devint telle que j'avais peine à me mouvoir; je ne pouvais presser le pas
sans étouffer, je ne pouvais me baisser sans avoir des vertiges, je ne pouvais
soulever le plus léger fardeau; j'étais réduit à l'inaction la plus tourmentante
pour un homme aussi remuant que moi. Il est certain qu'il se mêlait à tout cela
beaucoup de vapeurs. Les vapeurs sont les maladies des gens heureux, c'était la
mienne: les pleurs que je versais souvent sans raison de pleurer, les frayeurs
vives au bruit d'une feuille ou d'un oiseau, l'inégalité d'humeur dans le calme
de la plus douce vie, tout cela marquait cet ennui du bien-être qui fait pour
ainsi dire extravaguer la sensibilité. Nous sommes si peu faits pour être
heureux ici-bas, qu'il faut nécessairement que l'âme ou le corps souffre quand
ils ne souffrent pas tous les deux, et que le bon état de l'un fait presque
toujours tort à l'autre. Quand j'aurais pu jouir délicieusement de la vie, ma
machine en décadence m'en empêchait, sans qu'on pût dire où la cause du mal
avait son vrai siège. Dans la suite, malgré le déclin des ans, et des maux très
réels et très graves, mon corps semble avoir repris des forces pour mieux sentir
mes malheurs; et maintenant que j'écris ceci, infirme et presque sexagénaire,
accablé de douleurs de toute espèce, je me sens, pour souffrir, plus de vigueur
et de vie que je n'en eus pour jouir à la fleur de mon âge et dans le sein du
plus vrai bonheur.
Pour m'achever, ayant fait entrer un peu de
physiologie dans mes lectures, je m'étais mis à étudier l'anatomie; et, passant
en revue la multitude et le jeu des pièces qui composaient ma machine, je
m'attendais à sentir détraquer tout cela vingt fois le jour: loin d'être étonné
de me trouver mourant, je l'étais que je pusse encore vivre, et je ne lisais pas
la description d'une maladie que je ne crusse être la mienne. Je suis sûr que si
je n'avais pas été malade je le serais devenu par cette fatale étude. Trouvant
dans chaque maladie des symptômes de la mienne, je croyais les avoir toutes; et
j'en gagnai par-dessus une plus cruelle encore dont je m'étais cru délivré, la
fantaisie de guérir: c'en est une difficile à éviter quand on se met à lire des
livres de médecine. A force de chercher, de réfléchir, de comparer, j'allai
m'imaginer que la base de mon mal était un polype au coeur; et Salomon lui-même
parut frappé de cette idée. Raisonnablement je devais partir de cette opinion
pour me confirmer dans ma résolution précédente. Je ne fis point ainsi. Je
tendis tous les ressorts de mon esprit pour chercher comment on pouvait guérir
d'un polype au coeur, résolu d'entreprendre cette merveilleuse cure. Dans un
voyage qu'Anet avait fait à Montpellier pour aller voir le jardin des plantes et
le démonstrateur, M. Sauvages, on lui avait dit que M. Fizes avait guéri un
pareil polype. Maman s'en souvint et m'en parla. Il n'en fallut pas davantage
pour m'inspirer le désir d'aller consulter M. Fizes. L'espoir de guérir me fait
retrouver du courage et des forces pour entreprendre ce voyage. L'argent venu de
Genève en fournit le moyen. Maman, loin de m'en détourner, m'y exhorte; et me
voilà parti pour Montpellier.
Je n'eus pas besoin d'aller si loin pour
trouver le médecin qu'il me fallait. Le cheval me fatiguant trop, j'avais pris
une chaise à Grenoble. A Moirans, cinq ou six autres chaises arrivèrent à la
file après la mienne. Pour le coup c'était vraiment l'aventure des brancards. La
plupart de ces chaises étaient le cortège d'une nouvelle mariée appelée madame
du Colombier. Avec elle était une autre femme appelée madame de Larnage, moins
jeune et moins belle que madame du Colombier, mais non moins aimable, et qui de
Romans, où s'arrêtait celle-ci, devait poursuivre sa route jusqu'au bourg
Saint-Andiol, près le Pont- Saint-Esprit. Avec la timidité qu'on me connaît, on
s'attend que la connaissance ne fut pas sitôt faite avec des femmes brillantes
et la suite qui les entourait: mais enfin, suivant la même route, logeant dans
les mêmes auberges, et, sous peine de passer pour un loup- garou, forcé de me
présenter à la même table, il fallait bien que cette connaissance se fit. Elle
se fit donc, et même plus tôt que je n'aurais voulu; car tout ce fracas ne
convenait guère à un malade, et surtout à un malade de mon humeur. Mais la
curiosité rend ces coquines de femmes si insinuantes, que pour parvenir à
connaître un homme, elles commencent par lui faire tourner la tête. Ainsi arriva
de moi. Madame du Colombier, trop entourée de ses jeunes roquets, n'avait guère
le temps de m'agacer, et d'ailleurs ce n'en était pas la peine, puisque nous
allions nous quitter; mais madame de Larnage, moins obsédée, avait des
provisions à faire pour sa route: voilà madame de Larnage qui m'entreprend; et
adieu le pauvre Jean-Jacques, ou plutôt adieu la fièvre, les vapeurs, le polype;
tout part auprès d'elle, hors certaines palpitations qui me restèrent et dont
elle ne voulait pas me guérir. Le mauvais état de ma santé fut le premier texte
de notre connaissance. On voyait que j'étais malade, on savait que j'allais à
Montpellier; et il faut que mon air et mes manières n'annonçassent pas un
débauché, car il fut clair dans la suite qu'on ne m'avait pas soupçonné d'aller
y faire un tour de casserole. Quoique l'état de maladie ne soit pas pour un
homme une grande recommandation près des dames, il me rendit toutefois
intéressant pour celles-ci. Le matin elles envoyaient savoir de mes nouvelles,
et m'inviter à prendre le chocolat avec elles; elles s'informaient comment
j'avais passé la nuit. Une fois, selon ma louable coutume de parler sans penser,
je répondis que je ne savais pas. Cette réponse leur fit croire que j'étais fou:
elles m'examinèrent davantage, et cet examen ne me nuisit pas. J'entendis une
fois madame du Colombier dire à son amie: Il manque de monde, mais il est
aimable. Ce mot me rassura beaucoup et fit que je le devins en effet.
En
se familiarisant il fallait parler de soi, dire d'où l'on venait, qui l'on
était. Cela m'embarrassait; car je sentais très bien que parmi la bonne
compagnie, et avec des femmes galantes, ce mot de nouveau converti m'allait
tuer. Je ne sais par quelle bizarrerie je m'avisai de passer pour Anglais; je me
donnai pour jacobite, on me prit pour tel; je m'appelai Dudding, et l'on
m'appela M. Dudding. Un maudit marquis de Torignan qui était là, malade ainsi
que moi, vieux au par-dessus et d'assez mauvaise humeur, s'avisa de lier
conversation avec M. Dudding. Il me parla du roi Jacques, du prétendant, de
l'ancienne cour de Saint-Germain. J'étais sur les épines: je ne savais de tout
cela que le peu que j'en avais lu dans le comte Hamilton et dans les gazettes;
cependant je fis de ce peu si bon usage, que je me tirai d'affaire: heureux
qu'on ne se fût pas avisé de me questionner sur la langue anglaise, dont je ne
savais pas un seul mot.
Toute la compagnie se convenait, et voyait à
regret le moment de se quitter. Nous faisions des journées de limaçon. Nous nous
trouvâmes un dimanche à Saint-Marcellin. Madame de Larnage voulut aller à la
messe, j'y fus avec elle: cela faillit à gâter mes affaires. Je me comportai
comme j'ai toujours fait. Sur ma contenance modeste et recueillie elle me crut
dévot, et prit de moi la plus mauvaise opinion du monde, comme elle me l'avoua
deux jours après. Il me fallut ensuite beaucoup de galanterie pour effacer cette
mauvaise impression; ou plutôt madame de Larnage, en femme d'expérience et qui
ne se rebutait pas aisément, voulut bien courir les risques de ses avances pour
voir comment je m'en tirerais. Elle m'en fit beaucoup, et de telles que, bien
éloigné de présumer de ma figure, je crus qu'elle se moquait de moi. Sur cette
folie il n'y eut sorte de bêtise que je ne fisse; c'était pis que le marquis du
Legs. Madame de Larnage tint bon, me fit tant d'agaceries et me dit des choses
si tendres, qu'un homme beaucoup moins sot eût eu bien de la peine à prendre
tout cela sérieusement. Plus elle en faisait, plus elle me confirmait dans mon
idée; et ce qui me tourmentait davantage était qu'à bon compte je me prenais
d'amour tout de bon. Je me disais, et je lui disais en soupirant: Ah! que tout
cela n'est-il vrai! je serais le plus heureux des hommes. Je crois que ma
simplicité de novice ne fit qu'irriter sa fantaisie; elle n'en voulut pas avoir
le démenti.
Nous avions laissé à Romans madame du Colombier et sa suite.
Nous continuions notre route le plus lentement et le plus agréablement du monde,
madame de Larnage, le marquis de Torignan, et moi. Le marquis, quoique malade et
grondeur, était un assez bon homme, mais qui n'aimait pas trop à manger son pain
à la fumée du rôti. Madame de Larnage cachait si peu le goût qu'elle avait pour
moi, qu'il s'en aperçut plus tôt que moi- même; et ses sarcasmes malins auraient
dû me donner au moins la confiance que je n'osais prendre aux bontés de la dame,
si, par un travers d'esprit dont moi seul étais capable, je ne m'étais imaginé
qu'ils s'entendaient pour me persifler. Cette sotte idée acheva de me renverser
la tête et me fit faire le plus plat personnage dans une situation où mon coeur,
étant réellement pris, m'en pouvait dicter un assez brillant. Je ne conçois pas
comment madame de Larnage ne se rebuta pas de ma maussaderie, et ne me congédia
pas avec le dernier mépris. Mais c'était une femme d'esprit qui savait discerner
son monde, et qui voyait bien qu'il y avait plus de bêtise que de tiédeur dans
mes procédés.
Elle parvint enfin à se faire entendre, et ce ne fut pas
sans peine. A Valence, nous étions arrivés pour dîner, et, selon notre louable
coutume, nous y passâmes le reste du jour. Nous étions logés hors de la ville à
Saint-Jacques; je me souviendrai toujours de cette auberge, ainsi que de la
chambre que madame de Larnage y occupait. Après le dîner elle voulut se
promener: elle savait que le marquis n'était pas allant; c'était le moyen de se
ménager un tête-à-tête dont elle avait bien résolu de tirer parti, car il n'y
avait plus de temps à perdre pour en avoir à mettre à profit. Nous nous
promenions autour de la ville le long des fossés. Là je repris la longue
histoire de mes complaintes, auxquelles elle répondait d'un ton si tendre, me
pressant quelquefois contre son coeur le bras qu'elle tenait, qu'il fallait une
stupidité pareille à la mienne pour m'empêcher de vérifier si elle parlait
sérieusement. Ce qu'il y avait d'impayable était que j'étais moi-même
excessivement ému. J'ai dit qu'elle était aimable: l'amour la rendait charmante;
il lui rendait tout l'éclat de la première jeunesse, et elle ménageait ses
agaceries avec tant d'art, qu'elle aurait séduit un homme à l'épreuve. J'étais
donc fort mal à mon aise, et toujours sur le point de m'émanciper; mais la
crainte d'offenser ou de déplaire, la frayeur plus grande encore d'être hué,
sifflé, berné, de fournir une histoire à table et d'être complimenté sur mes
entreprises par l'impitoyable marquis, me retinrent au point d'être indigné
moi-même de ma sotte honte, et de ne la pouvoir vaincre en me la reprochant.
J'étais au supplice: j'avais déjà quitté mes propos de Céladon, dont je sentais
tout le ridicule en si beau chemin: ne sachant plus quelle contenance tenir ni
que dire, je me taisais; j'avais l'air boudeur, enfin je faisais tout ce qu'il
fallait pour m'attirer le traitement que j'avais redouté. Heureusement madame de
Larnage prit un parti plus humain. Elle interrompit brusquement ce silence en
passant un bras autour de mon cou, et dans l'instant sa bouche parla trop
clairement sur la mienne pour me laisser mon erreur. La crise ne pouvait se
faire plus à propos. Je devins aimable. Il en était temps. Elle m'avait donné
cette confiance dont le défaut m'a presque toujours empêché d'être moi. Je le
fus alors. Jamais mes yeux, mes sens, mon coeur et ma bouche n'ont si bien
parlé; jamais je n'ai si pleinement réparé mes torts; et si cette petite
conquête avait coûté des soins à madame de Larnage, j'eus lieu de croire qu'elle
n'y avait pas de regret. Quand je vivrais cent ans, je ne me rappellerais jamais
sans plaisir le souvenir de cette charmante femme. Je dis charmante, quoiqu'elle
ne fût ni belle ni jeune; mais, n'étant non plus ni laide ni vieille, elle
n'avait rien dans sa figure qui empêchât son esprit et ses grâces de faire tout
leur effet. Tout au contraire des autres femmes, ce qu'elle avait de moins frais
était le visage, et je crois que le rouge le lui avait gâté. Elle avait ses
raisons pour être facile, c'était le moyen de valoir tout son prix. On pouvait
la voir sans l'aimer, mais non pas la posséder sans l'adorer. Et cela prouve, ce
me semble, qu'elle n'était pas toujours aussi prodigue de ses bontés qu'elle le
fut avec moi. Elle s'était prise d'un goût trop prompt et trop vif pour être
excusable, mais où le coeur entrait du moins autant que les sens; et durant le
temps court et délicieux que je passai auprès d'elle, j'eus lieu de croire, aux
ménagements forcés qu'elle m'imposait, que, quoique sensuelle et voluptueuse,
elle aimait encore mieux ma santé que ses plaisirs.
Notre intelligence
n'échappa pas au marquis. Il n'en tirait pas moins sur moi: au contraire, il me
traitait plus que jamais en pauvre amoureux transi, martyr des rigueurs de sa
dame. Il ne lui échappa jamais un mot, un regard, un sourire qui pût me faire
soupçonner qu'il nous eût devinés; et je l'aurais cru notre dupe, si madame de
Larnage, qui voyait mieux que moi, ne m'eût dit qu'il ne l'était pas, mais qu'il
était galant homme; et en effet, on ne saurait avoir des attentions plus
honnêtes, ni se comporter plus poliment qu'il fit toujours, même envers moi,
sauf ses plaisanteries, surtout depuis mon succès. Il m'en attribuait l'honneur
peut-être, et me supposait moins sot que je ne l'avais paru. Il se trompait,
comme on a vu: mais n'importe, je profitais de son erreur; et il est vrai
qu'alors les rieurs étant pour moi, je prêtais le flanc de bon coeur et d'assez
bonne grâce à ses épigrammes, et j'y ripostais quelquefois, même assez
heureusement, tout fier de me faire honneur auprès de madame de Larnage de
l'esprit qu'elle m'avait donné. Je n'étais plus le même homme.
Nous
étions dans un pays et dans une saison de bonne chère; nous la faisions partout
excellente, grâce aux bons soins du marquis. Je me serais pourtant passé qu'il
les étendît jusqu'à nos chambres; mais il envoyait devant son laquais pour les
retenir; et le coquin, soit de son chef, soit par l'ordre de son maître, le
logeait toujours à côté de madame de Larnage, et me fourrait à l'autre bout de
la maison. Mais cela ne m'embarrassait guère, et nos rendez-vous n'en étaient
que plus piquants. Cette vie délicieuse dura quatre ou cinq jours, pendant
lesquels je m'enivrai des plus douces voluptés. Je les goûtai pures, vives, sans
aucun mélange de peines: ce sont les premières et les seules que j'aie ainsi
goûtées; et je puis dire que je dois à madame de Larnage de ne pas mourir sans
avoir connu le plaisir.
Si ce que je sentais pour elle n'était pas
précisément de l'amour, c'était du moins un retour si tendre pour celui qu'elle
me témoignait, c'était une sensualité si brûlante dans le plaisir, et une
intimité si douce dans les entretiens, qu'elle avait tout le charme de la
passion sans en avoir le délire, qui tourne la tête et fait qu'on ne sait pas
jouir. Je n'ai jamais senti l'amour vrai qu'une seule fois en ma vie, et ce ne
fut pas auprès d'elle. Je ne l'aimais pas non plus comme j'avais aimé et comme
j'aimais madame de Warens; mais c'était pour cela même que je la possédais cent
fois mieux. Près de maman mon plaisir était toujours troublé par un sentiment de
tristesse, par un secret serrement de coeur que je ne surmontais pas sans peine;
au lieu de me féliciter de la posséder, je me reprochais de l'avilir. Près de
madame de Larnage, au contraire, fier d'être homme et d'être heureux, je me
livrais à mes sens avec joie, avec confiance; je partageais l'impression que je
faisais sur les siens; j'étais assez à moi pour contempler avec autant de vanité
que de volupté mon triomphe, et pour tirer de là de quoi le redoubler.
Je ne me souviens pas de l'endroit où nous quitta le marquis, qui était
du pays; mais nous nous trouvâmes seuls avant d'arriver à Montélimar, et dès
lors madame de Larnage établit sa femme de chambre dans ma chaise, et je passai
dans la sienne avec elle. Je puis assurer que la route ne nous ennuyait pas de
cette manière, et j'aurais eu bien de la peine à dire comment le pays que nous
parcourions était fait. A Montélimar, elle eut des affaires qui l'y retinrent
trois jours, durant lesquels elle ne me quitta pourtant qu'un quart d'heure pour
une visite qui lui attira des importunités désolantes et des invitations qu'elle
n'eut garde d'accepter. Elle prétexta des incommodités, qui ne nous empêchèrent
pourtant pas d'aller nous promener tous les jours tête à tête dans le plus beau
pays et sous le plus beau ciel du monde. Oh! ces trois jours! j'ai dû les
regretter quelquefois; il n'en est plus revenu de semblables.
Des amours
de voyage ne sont pas faits pour durer. Il fallut nous séparer, et j'avoue qu'il
en était temps, non que je fusse rassasié ni prêt à l'être, je m'attachais
chaque jour davantage; mais, malgré toute la discrétion de la dame, il ne me
restait guère que la bonne volonté. Nous donnâmes le change à nos regrets par
des projets pour notre réunion. Il fut décidé que, puisque ce régime me faisait
du bien, j'en userais, et que j'irais passer l'hiver au bourg Saint-Andiol, sous
la direction de madame de Larnage. Je devais seulement rester à Montpellier cinq
ou six semaines, pour lui laisser le temps de préparer les choses de manière à
prévenir les caquets. Elle me donna d'amples instructions sur ce que je devais
savoir, sur ce que je devais dire, sur la manière dont je devais me comporter.
En attendant, nous devions nous écrire. Elle me parla beaucoup et sérieusement
du soin de ma santé; m'exhorta de consulter d'habiles gens, d'être très attentif
à tout ce qu'ils me prescriraient, et se chargea, quelque sévère que pût être
leur ordonnance, de me la faire exécuter tandis que je serais auprès d'elle. Je
crois qu'elle parlait sincèrement, car elle m'aimait: elle m'en donna mille
preuves plus sûres que des faveurs. Elle jugea par mon équipage que je ne
nageais pas dans l'opulence; quoiqu'elle ne fût pas riche elle-même, elle voulut
à notre séparation me forcer de partager sa bourse, qu'elle apportait de
Grenoble assez bien garnie, et j'eus beaucoup de peine à m'en défendre. Enfin,
je la quittai le coeur tout plein d'elle, en lui laissant, ce me semble, un
véritable attachement pour moi.
J'achevais ma route en la recommençant
dans mes souvenirs, et pour le coup très content d'être dans une bonne chaise
pour y rêver plus à mon aise aux plaisirs que j'avais goûtés et à ceux qui
m'étaient promis. Je ne pensais qu'au bourg Saint-Andiol et à la charmante vie
qui m'y attendait; je ne voyais que madame de Larnage et ses entours: tout le
reste de l'univers n'était rien pour moi, maman même était oubliée. Je
m'occupais à combiner dans ma tête tous les détails dans lesquels madame de
Larnage était entrée, pour me faire d'avance une idée de sa demeure, de son
voisinage, de ses sociétés, de toute sa manière de vivre. Elle avait une fille
dont elle m'avait parlé très souvent en mère idolâtre. Cette fille avait quinze
ans passés; elle était vive, charmante et d'un caractère aimable. On m'avait
promis que j'en serais caressé: je n'avais pas oublié cette promesse, et j'étais
fort curieux d'imaginer comment mademoiselle de Larnage traiterait le bon ami de
sa maman. Tels furent les sujets de mes rêveries depuis le Pont-Saint-Esprit
jusqu'à Remoulin. On m'avait dit d'aller voir le pont du Gard; je n'y manquai
pas. Après un déjeuner d'excellentes figues, je pris un guide, et j'allai voir
le pont du Gard. C'était le premier ouvrage des Romains que j'eusse vu. Je
m'attendais à voir un monument digne des mains qui l'avaient construit. Pour le
coup l'objet passa mon attente, et ce fut la seule fois en ma vie. Il
n'appartenait qu'aux Romains de produire cet effet. L'aspect de ce simple et
noble ouvrage me frappa d'autant plus qu'il est au milieu d'un désert où le
silence et la solitude rendent l'objet plus frappant et l'admiration plus vive,
car ce prétendu pont n'était qu'un aqueduc. On se demande quelle force a
transporté ces pierres énormes si loin de toute carrière, et a réuni les bras de
tant de milliers d'hommes dans un lieu où il n'en habite aucun. Je parcourus les
trois étages de ce superbe édifice, que le respect m'empêchait presque d'oser
fouler sous mes pieds. Le retentissement de mes pas sous ces immenses voûtes me
faisait croire entendre la forte voix de ceux qui les avaient bâties. Je me
perdais comme un insecte dans cette immensité. Je sentais, tout en me faisant
petit, je ne sais quoi qui m'élevait l'âme; et je me disais en soupirant: Que ne
suis- je né Romain! Je restai là plusieurs heures dans une contemplation
ravissante. Je m'en revins distrait et rêveur, et cette rêverie ne fut pas
favorable à madame de Larnage. Elle avait bien songé à me prémunir contre les
filles de Montpellier, mais non pas contre le pont du Gard. On ne s'avise jamais
de tout.
A Nîmes, j'allai voir les Arènes: c'est un ouvrage beaucoup
plus magnifique que le pont du Gard, et qui me fit beaucoup moins d'impression,
soit que mon admiration se fût épuisée sur le premier objet, soit que la
situation de l'autre au milieu d'une ville fût moins propre à l'exciter. Ce
vaste et superbe cirque est entouré de vilaines petites maisons, et d'autres
maisons plus petites et plus vilaines encore en remplissent l'arène; de sorte
que le tout ne produit qu'un effet disparate et confus, où le regret et
l'indignation étouffent le plaisir et la surprise. J'ai vu depuis le cirque de
Vérone, infiniment plus petit et moins beau que celui de Nîmes, mais entretenu
et conservé avec toute la décence et la propreté possibles, et qui par cela même
me fit une impression plus forte et plus agréable. Les Français n'ont soin de
rien et ne respectent aucun monument. Ils sont tout feu pour entreprendre, et ne
savent rien finir ni rien entretenir.
J'étais changé à tel point, et ma
sensualité mise en exercice s'était si bien éveillée, que je m'arrêtai un jour
au pont de Lunel pour y faire bonne chère avec de la compagnie qui s'y trouva.
Ce cabaret, le plus estimé de l'Europe, méritait alors de l'être. Ceux qui le
tenaient avaient su tirer parti de son heureuse situation pour le tenir
abondamment approvisionné et avec choix. C'était réellement une chose curieuse
de trouver, dans une maison seule et isolée au milieu de la campagne, une table
fournie en poisson de mer et d'eau douce, en gibier excellent, en vins fins,
servie avec ces attentions et ces soins qu'on ne trouve que chez les grands et
les riches, et tout cela pour vos trente-cinq sous. Mais le pont de Lunel ne
resta pas longtemps sur ce pied, et à force d'user sa réputation, il la perdit
enfin tout à fait.
J'avais oublié, durant ma route, que j'étais malade;
je m'en souvins en arrivant à Montpellier. Mes vapeurs étaient bien guéries,
mais tous mes autres maux me restaient; et, quoique l'habitude m'y rendît moins
sensible, c'en était assez pour se croire mort à qui s'en trouverait attaqué
tout d'un coup. En effet, ils étaient moins douloureux qu'effrayants, et
faisaient plus souffrir l'esprit que le corps, dont ils semblaient annoncer la
destruction. Cela faisait que, distrait par des passions vives, je ne songeais
plus à mon état; mais comme il n'était pas imaginaire, je le sentais sitôt que
j'étais de sang-froid. Je songeai donc sérieusement aux conseils de madame de
Larnage et au but de mon voyage. J'allai consulter les praticiens les plus
illustres, surtout M. Fizes, et pour surabondance de précaution, je me mis en
pension chez un médecin. C'était un Irlandais appelé Fitz-Moris, qui tenait une
table assez nombreuse d'étudiants en médecine; et il y avait cela de commode
pour un malade à s'y mettre, que M. Fitz-Moris se contentait d'une pension
honnête pour la nourriture, et ne prenait rien de ses pensionnaires pour ses
soins comme médecin. Il se chargea de l'exécution des ordonnances de M. Fizes et
de veiller sur ma santé. Il s'acquitta fort bien de cet emploi quant au régime;
on ne gagnait pas d'indigestions à cette pension-là; et, quoique je ne sois pas
fort sensible aux privations de cette espèce, les objets de comparaison étaient
si proches, que je ne pouvais m'empêcher de trouver quelquefois en moi-même que
M. de Torignan était un meilleur pourvoyeur que M. Fitz-Moris. Cependant, comme
on ne mourait pas de faim non plus, et que toute cette jeunesse était fort gaie,
cette manière de vivre me fit du bien réellement, et m'empêcha de retomber dans
mes langueurs. Je passais la matinée à prendre des drogues, surtout je ne sais
quelles eaux, je crois les eaux de Vals, et à écrire à madame de Larnage; car la
correspondance allait son train, et Rousseau se chargeait de retirer les lettres
de son ami Dudding. A midi j'allais faire un tour à la Canourgue avec quelqu'un
de nos jeunes commensaux, qui tous étaient de très bons enfants: on se
rassemblait, on allait dîner. Après dîner une importante affaire occupait la
plupart d'entre nous jusqu'au soir, c'était d'aller hors de la ville jouer le
goûter en deux ou trois parties de mail. Je ne jouais pas, je n'en avais ni la
force ni l'adresse, mais je pariais: et suivant, avec l'intérêt du pari, nos
joueurs et leurs boules à travers des chemins raboteux et pleins de pierres, je
faisais un exercice agréable et salutaire qui me convenait tout à fait. On
goûtait dans un cabaret hors de la ville. Je n'ai pas besoin de dire que ces
goûters étaient gais; mais j'ajouterai qu'ils étaient assez décents, quoique les
filles du cabaret fussent jolies. M. Fitz-Moris, grand joueur de mail, était
notre président; et je puis dire, malgré la mauvaise réputation des étudiants,
que je trouvai plus de moeurs et d'honnêteté parmi toute cette jeunesse qu'il ne
serait aisé d'en trouver dans le même nombre d'hommes faits. Ils étaient plus
bruyants que crapuleux, plus gais que libertins; et je me monte si aisément à un
train de vie quand il est volontaire, que je n'aurais pas mieux demandé que de
voir durer celui-là toujours. Il y avait parmi ces étudiants plusieurs
Irlandais, avec lesquels je tâchais d'apprendre quelques mots d'anglais par
précaution pour le bourg Saint-Andiol; car le temps approchait de m'y rendre.
Madame de Larnage m'en pressait chaque ordinaire, et je me préparais à lui
obéir. Il était clair que mes médecins, qui n'avaient rien compris à mon mal, me
regardaient comme un malade imaginaire, et me traitaient sur ce pied avec leur
squine, leurs eaux et leur petit-lait. Tout au contraire des théologiens, les
médecins et les philosophes n'admettent pour vrai que ce qu'ils peuvent
expliquer, et font de leur intelligence la mesure des possibles. Ces messieurs
ne connaissaient rien à mon mal; donc je n'étais pas malade: car comment
supposer que des docteurs ne sussent pas tout? Je vis qu'ils ne cherchaient qu'à
m'amuser et me faire manger mon argent; et jugeant que leur substitut du bourg
Saint-Andiol ferait cela tout aussi bien qu'eux, mais plus agréablement, je
résolus de lui donner la préférence, et je quittai Montpellier dans cette sage
intention.
Je partis vers la fin de novembre, après six semaines ou deux
mois de séjour dans cette ville, où je laissai une douzaine de louis sans aucun
profit pour ma santé ni pour mon instruction, si ce n'est un cours d'anatomie
commencé sous M. Fitz-Moris, et que je fus obligé d'abandonner par l'horrible
puanteur des cadavres qu'on disséquait, et qu'il me fut impossible de supporter.
Mal à mon aise au dedans de moi sur la résolution que j'avais prise, j'y
réfléchissais en m'avançant toujours vers le Pont-Saint-Esprit, qui était
également la route du bourg Saint- Andiol et de Chambéri. Les souvenirs de
maman, et ses lettres, quoique moins fréquentes que celles de madame de Larnage,
réveillaient dans mon coeur des remords que j'avais étouffés durant ma première
route. Ils devinrent si vifs au retour, que, balançant l'amour du plaisir, ils
me mirent en état d'écouter la raison seule. D'abord, dans le rôle d'aventurier
que j'allais recommencer, je pouvais être moins heureux que la première fois; il
ne fallait, dans tout le bourg Saint-Andiol, qu'une seule personne qui eût été
en Angleterre, qui connût les Anglais, ou qui sût leur langue, pour me
démasquer. La famille de madame de Larnage pouvait se prendre de mauvaise humeur
contre moi, et me traiter peu honnêtement. Sa fille, à laquelle malgré moi je
pensais plus qu'il n'eût fallu, m'inquiétait encore: je tremblais d'en devenir
amoureux, et cette peur faisait déjà la moitié de l'ouvrage. Allais-je donc,
pour prix des bontés de la mère, chercher à corrompre sa fille, à lier le plus
détestable commerce, à mettre la dissension, le déshonneur, le scandale et
l'enfer dans sa maison? Cette idée me fit horreur: je pris bien la ferme
résolution de me combattre et de me vaincre, si ce malheureux penchant venait à
se déclarer. Mais pourquoi m'exposer à ce combat? Quel misérable état de vivre
avec la mère dont je serais rassasié, et de brûler pour la fille sans oser lui
montrer mon coeur! Quelle nécessité d'aller chercher cet état, et m'exposer aux
malheurs, aux affronts, aux remords, pour des plaisirs dont j'avais d'avance
épuisé le plus grand charme? car il est certain que ma fantaisie avait perdu sa
première vivacité. Le goût du plaisir y était encore, mais la passion n'y était
plus. A cela se mêlaient des réflexions relatives à ma situation, à mes devoirs,
à cette maman si bonne, si généreuse, qui déjà chargée de dettes l'était encore
de mes folles dépenses, qui s'épuisait pour moi, et que je trompais si
indignement. Ce reproche devint si vif, qu'il l'emporta à la fin. En approchant
du Saint- Esprit, je pris la résolution de brûler l'étape du bourg Saint-Andiol,
et de passer tout droit. Je l'exécutai courageusement, avec quelques soupirs, je
l'avoue, mais aussi avec cette satisfaction intérieure, que je goûtais pour la
première fois de ma vie, de me dire: Je mérite ma propre estime, je sais
préférer mon devoir à mon plaisir. Voilà la première obligation véritable que
j'aie à l'étude: c'était elle qui m'avait appris à réfléchir, à comparer. Après
les principes si purs que j'avais adoptés il y avait peu de temps, après les
règles de sagesse et de vertu que je m'étais faites et que je m'étais senti si
fier de suivre, la honte d'être si peu conséquent à moi-même, de démentir si tôt
et si haut mes propres maximes, l'emporta sur la volupté. L'orgueil eut
peut-être autant de part à ma résolution que la vertu; mais si cet orgueil n'est
pas la vertu même, il a des effets si semblables qu'il est pardonnable de s'y
tromper.
L'un des avantages des bonnes actions est d'élever l'âme, et de
la disposer à en faire de meilleures: car telle est la faiblesse humaine, qu'on
doit mettre au nombre des bonnes actions l'abstinence du mal qu'on est tenté de
commettre. Sitôt que j'eus pris ma résolution je devins un autre homme, ou
plutôt je redevins ce que j'étais auparavant, et que ce moment d'ivresse avait
fait disparaître. Plein de bons sentiments et de bonnes dispositions, je
continuai ma route dans la bonne intention d'expier ma faute, ne pensant qu'à
régler désormais ma conduite sur les lois de la vertu, à me consacrer sans
réserve au service de la meilleure des mères, à lui vouer autant de fidélité que
j'avais d'attachement pour elle, et à n'écouter plus d'autre amour que celui de
mes devoirs. Hélas! la sincérité de mon retour au bien semblait me promettre une
autre destinée: mais la mienne était écrite et déjà commencée; et quand mon
coeur, plein d'amour pour les choses bonnes et honnêtes, ne voyait plus
qu'innocence et bonheur dans la vie, je touchais au moment funeste qui devait
traîner à sa suite la longue chaîne de mes malheurs.
L'empressement
d'arriver me fit faire plus de diligence que je n'avais compté. Je lui avais
annoncé de Valence le jour et l'heure de mon arrivée. Ayant gagné une demi-
journée sur mon calcul, je restai autant de temps à Chaparillan, afin d'arriver
juste au moment que j'avais marqué. Je voulais goûter dans tout son charme le
plaisir de la revoir. J'aimais mieux le différer un peu, pour y joindre celui
d'être attendu. Cette précaution m'avait toujours réussi. J'avais vu toujours
marquer mon arrivée par une espèce de petite fête: je n'en attendais pas moins
cette fois; et ces empressements, qui m'étaient si sensibles, valaient bien la
peine d'être ménagés.
J'arrivai donc exactement à l'heure. De tout loin
je regardais si je ne la verrais pas sur le chemin; le coeur me battait de plus
en plus à mesure que j'approchais. J'arrive essoufflé, car j'avais quitté ma
voiture en ville: je ne vois personne dans la cour, sur la porte, à la fenêtre;
je commence à me troubler, je redoute quelque accident. J'entre; tout est
tranquille; des ouvriers goûtaient dans la cuisine: du reste, aucun apprêt. La
servante parut surprise de me voir; elle ignorait que je dusse arriver. Je
monte, je la vois enfin, cette chère maman, si tendrement, si vivement, si
purement aimée; j'accours, je m'élance à ses pieds. Ah! te voilà! petit, me
dit-elle en m'embrassant; as-tu fait bon voyage? comment te portes-tu? Cet
accueil m'interdit un peu. Je lui demandai si elle n'avait pas reçu ma lettre.
Elle me dit que oui. J'aurais cru que non, lui dis-je; et l'éclaircissement
finit là. Un jeune homme était avec elle. Je le connaissais pour l'avoir vu déjà
dans la maison avant mon départ; mais cette fois il y paraissait établi, il
l'était. Bref, je trouvai ma place prise.
Ce jeune homme était du pays
de Vaud; son père, appelé Vintzenried, était concierge ou soi-disant capitaine
du château de Chillon. Le fils de M. le capitaine était garçon perruquier, et
courait le monde en cette qualité quand il vint se présenter à madame de Warens,
qui le reçut bien, comme elle faisait tous les passants, et surtout ceux de son
pays. C'était un grand fade blondin, assez bien fait, le visage plat, l'esprit
de même, parlant comme le beau Léandre; mêlant tous les tons, tous les goûts de
son état avec la longue histoire de ses bonnes fortunes; ne nommant que la
moitié des marquises avec lesquelles il avait couché, et prétendant n'avoir
point coiffé de jolies femmes dont il n'eût aussi coiffé les maris; vain, sot,
ignorant, insolent; au demeurant le meilleur fils du monde. Tel fut le substitut
qui me fut donné pendant mon absence, et l'associé qui me fut offert après mon
retour.
Oh! si les âmes dégagées de leurs terrestres entraves voient
encore du sein de l'éternelle lumière ce qui se passe chez les mortels,
pardonnez, ombre chère et respectable, si je ne fais pas plus de grâce à vos
fautes qu'aux miennes, si je dévoile également les unes et les autres aux yeux
des lecteurs. Je dois, je veux être vrai pour vous comme pour moi-même: vous y
perdrez toujours beaucoup moins que moi. Eh! combien votre aimable et doux
caractère, votre inépuisable bonté de coeur, votre franchise et toutes vos
excellentes vertus ne rachètent-elles pas de faiblesses, si l'on peut appeler
ainsi les torts de votre seule raison! Vous eûtes des erreurs et non pas des
vices; votre conduite fut répréhensible, mais votre coeur fut toujours pur.
Le nouveau venu s'était montré zélé, diligent, exact pour toutes ses
petites commissions, qui étaient toujours en grand nombre; il s'était fait le
piqueur de ses ouvriers. Aussi bruyant que je l'étais peu, il se faisait voir et
surtout entendre à la fois à la charrue, aux foins, aux bois, à l'écurie, à la
basse-cour. Il n'y avait que le jardin qu'il négligeait, parce que c'était un
travail trop paisible, et qui ne faisait point de bruit. Son grand plaisir était
de charger et charrier, de scier ou fendre du bois; on le voyait toujours la
hache ou la pioche à la main; on l'entendait courir, cogner, crier à pleine
tête. Je ne sais de combien d'hommes il faisait le travail, mais il faisait
toujours le bruit de dix à douze. Tout ce tintamarre en imposa à ma pauvre
maman; elle crut ce jeune homme un trésor pour ses affaires. Voulant se
l'attacher, elle employa pour cela tous les moyens qu'elle y crut propres, et
n'oublia pas celui sur lequel elle comptait le plus.
On a dû connaître
mon coeur, ses sentiments les plus constants, les plus vrais, ceux surtout qui
me ramenaient en ce moment auprès d'elle. Quel prompt et plein bouleversement
dans tout mon être! qu'on se mette à ma place pour en juger. En un moment je vis
évanouir pour jamais tout l'avenir de félicité que je m'étais peint. Toutes les
douces idées que je caressais si affectueusement disparurent; et moi, qui depuis
mon enfance ne savais voir mon existence qu'avec la sienne, je me vis seul pour
la première fois. Ce moment fut affreux: ceux qui le suivirent furent toujours
sombres. J'étais jeune encore, mais ce doux sentiment de jouissance et
d'espérance qui vivifie la jeunesse me quitta pour jamais. Dès lors l'être
sensible fut mort à demi. Je ne vis plus devant moi que les tristes restes d'une
vie insipide; et si quelquefois encore une image de bonheur effleura mes désirs,
ce bonheur n'était plus celui qui m'était propre; je sentais qu'en l'obtenant je
ne serais pas vraiment heureux.
J'étais si bête et ma confiance était si
pleine, que malgré le ton familier du nouveau venu, que je regardais comme un
effet de cette facilité de l'humeur de maman, qui rapprochait tout le monde
d'elle, je ne me serais pas avisé d'en soupçonner la véritable cause si elle ne
me l'eût dite elle-même: mais elle se pressa de me faire cet aveu avec une
franchise capable d'ajouter à ma rage, si mon coeur eût pu se tourner de ce
côté-là; trouvant quant à elle la chose toute simple, me reprochant ma
négligence dans la maison, et m'alléguant mes absences, comme si elle eût été
d'un tempérament fort pressé d'en remplir les vides. Ah! maman, lui dis-je le
coeur serré de douleur, qu'osez-vous m'apprendre! quel prix d'un attachement
pareil au mien! Ne m'avez-vous tant de fois conservé la vie que pour m'ôter tout
ce qui me la rendait chère! J'en mourrai, mais vous me regretterez. Elle me
répondit d'un ton tranquille à me rendre fou, que j'étais un enfant, qu'on ne
mourait point de ces choses-là; que je ne perdrais rien; que nous n'en serions
pas moins bons amis, pas moins intimes dans tous les sens; que son tendre
attachement pour moi ne pouvait ni diminuer ni finir qu'avec elle. Elle me fit
entendre, en un mot, que tous mes droits demeuraient les mêmes, et qu'en les
partageant avec un autre je n'en étais pas privé pour cela.
Jamais la
pureté, la vérité, la force de mes sentiments pour elle, jamais la sincérité,
l'honnêteté de mon âme ne se firent mieux sentir à moi que dans ce moment. Je me
précipitai à ses pieds, j'embrassai ses genoux en versant des torrents de
larmes. Non, maman, lui dis-je avec transport; je vous aime trop pour vous
avilir; votre possession m'est trop chère pour la partager; les regrets qui
l'accompagnèrent quand je l'acquis se sont accrus avec mon amour; non, je ne la
puis conserver au même prix. Vous aurez toujours mes adorations, soyez en
toujours digne; il m'est plus nécessaire encore de vous honorer que de vous
posséder. C'est à vous, ô maman, que je vous cède; c'est à l'union de nos coeurs
que je sacrifie tous mes plaisirs. Puissé-je périr mille fois avant d'en goûter
qui dégradent ce que j'aime!
Je tins cette résolution avec une constance
digne, j'ose le dire, du sentiment qui me l'avait fait former. Dès ce moment je
ne vis plus cette maman si chérie que des yeux d'un véritable fils; et il est à
noter que, bien que ma résolution n'eût point son approbation secrète, comme je
m'en suis trop aperçu, elle n'employa jamais pour m'y faire renoncer ni propos
insinuants, ni caresses, ni aucune de ces adroites agaceries dont les femmes
savent user sans se commettre, et qui manquent rarement de leur réussir. Réduit
à me chercher un sort indépendant d'elle, et n'en pouvant même imaginer, je
passai bientôt à l'autre extrémité, et le cherchai tout en elle. Je l'y cherchai
si parfaitement que je parvins à m'oublier moi-même. L'ardent désir de la voir
heureuse, à quelque prix que ce fût, absorbait toutes mes affections: elle avait
beau séparer son bonheur du mien, je le voyais mien, en dépit d'elle.
Ainsi commencèrent à germer avec mes malheurs les vertus dont la semence
était au fond de mon âme, que l'étude avaient cultivées, et qui n'attendaient
pour éclore que le ferment de l'adversité. Le premier fruit de cette disposition
si désintéressée fut d'écarter de mon coeur tout sentiment de haine et d'envie
contre celui qui m'avait supplanté: je voulus, au contraire, et je voulus
sincèrement m'attacher à ce jeune homme, le former, travailler à son éducation,
lui faire sentir son bonheur, l'en rendre digne s'il était possible, et faire en
un mot pour lui tout ce qu'Anet avait fait pour moi dans une occasion pareille.
Mais la parité manquait entre les personnes. Avec plus de douceur et de
lumières, je n'avais pas le sang-froid et la fermeté d'Anet, ni cette force de
caractère qui en imposait, et dont j'aurais eu besoin pour réussir. Je trouvai
encore moins dans le jeune homme les qualités qu'Anet avait trouvées en moi: la
docilité, l'attachement, la reconnaissance, surtout le sentiment du besoin que
j'avais de ses soins, et l'ardent désir de les rendre utiles. Tout cela manquait
ici. Celui que je voulais former ne voyait en moi qu'un pédant importun qui
n'avait que du babil. Au contraire, il s'admirait lui-même comme un homme
important dans la maison; et, mesurant les services qu'il y croyait rendre sur
le bruit qu'il y faisait, il regardait ses haches et ses pioches comme
infiniment plus utiles que tous mes bouquins. A quelque égard il n'avait pas
tort, mais il partait de là pour se donner des airs à faire mourir de rire. Il
tranchait avec les paysans du gentilhomme campagnard; bientôt il en fit autant
avec moi, et enfin avec maman elle-même. Son nom de Vintzenried ne lui
paraissant pas assez noble, il le quitta pour celui de M. de Courtilles; et
c'est sous ce dernier nom qu'il a été connu depuis à Chambéri, et en Maurienne,
où il s'est marié.
Enfin tant fit l'illustre personnage qu'il fut tout
dans la maison, et moi rien. Comme, lorsque j'avais le malheur de lui déplaire,
c'était maman et non pas moi qu'il grondait, la crainte de l'exposer à ses
brutalités me rendait docile à tout ce qu'il désirait; et chaque fois qu'il
fendait du bois, emploi qu'il remplissait avec une fierté sans égale, il fallait
que je fusse là spectateur oisif, et tranquille admirateur de sa prouesse. Ce
garçon n'était pourtant pas absolument d'un mauvais naturel: il aimait maman
parce qu'il était impossible de ne la pas aimer; il n'avait même pas pour moi de
l'aversion; et quand les intervalles de ses fougues permettaient de lui parler,
il nous écoutait quelquefois assez docilement, convenant franchement qu'il
n'était qu'un sot: après quoi il n'en faisait pas moins de nouvelles sottises.
Il avait d'ailleurs une intelligence si bornée et des goûts si bas, qu'il était
difficile de lui parler raison, et presque impossible de se plaire avec lui. A
la possession d'une femme pleine de charmes, il ajouta le ragoût d'une femme de
chambre vieille, rousse, édentée, dont maman avait la patience d'endurer le
dégoûtant service, quoiqu'elle lui fît mal au coeur. Je m'aperçus de ce nouveau
manège, et j'en fus outré d'indignation: mais je m'aperçus d'une autre chose qui
m'affecta bien plus vivement encore, et qui me jeta dans un plus profond
découragement que tout ce qui s'était passé jusqu'alors; ce fut le
refroidissement de maman envers moi.
La privation que je m'étais imposée
et qu'elle avait fait semblant d'approuver est une de ces choses que les femmes
ne pardonnent point, quelque mine qu'elles fassent, moins par la privation qui
en résulte pour elles-mêmes, que par l'indifférence qu'elles y voient pour leur
possession. Prenez la femme la plus sensée, la plus philosophe, la moins
attachée à ses sens; le crime le plus irrémissible que l'homme, dont au reste
elle se soucie le moins, puisse commettre envers elle, est d'en pouvoir jouir et
de n'en rien faire. Il faut bien que ceci soit sans exception, puisqu'une
sympathie si naturelle et si forte fut altérée en elle par une abstinence qui
n'avait que des motifs de vertu, d'attachement et d'estime. Dès lors je cessai
de trouver en elle cette intimité des coeurs qui fut toujours la plus douce
jouissance du mien. Elle ne s'épanchait plus avec moi que quand elle avait à se
plaindre du nouveau venu: quand ils étaient bien ensemble, j'entrais peu dans
ses confidences. Enfin elle prenait peu à peu une manière d'être dont je ne
faisais plus partie. Ma présence lui faisait plaisir encore, mais elle ne lui
faisait plus besoin; et j'aurais passé des jours entiers sans la voir, qu'elle
ne s'en serait pas aperçue.
Insensiblement je me sentis isolé et seul
dans cette même maison dont auparavant j'étais l'âme, et où je vivais pour ainsi
dire à double. Je m'accoutumai peu à peu à me séparer de tout ce qui s'y
faisait, de ceux même qui l'habitaient; et, pour m'épargner de continuels
déchirements, je m'enfermais avec mes livres, ou bien j'allais soupirer et
pleurer à mon aise au milieu des bois. Cette vie me devint bientôt tout à fait
insupportable. Je sentis que la présence personnelle et l'éloignement de coeur
d'une femme qui m'était si chère irritaient ma douleur, et qu'en cessant de la
voir je m'en sentirais moins cruellement séparé. Je formai le projet de quitter
sa maison, je le lui dis; et, loin de s'y opposer, elle le favorisa. Elle avait
à Grenoble une amie appelée madame Deybens, dont le mari était ami de M. de
Mably, grand prévôt à Lyon. M. Deybens me proposa l'éducation des enfants de M.
de Mably: j'acceptai, et je partis pour Lyon sans laisser ni presque sentir le
moindre regret d'une séparation dont auparavant la seule idée nous eût donné les
angoisses de la mort.
J'avais à peu près les connaissances nécessaires
pour un précepteur, et j'en croyais avoir le talent. Durant un an que je passai
chez M. de Mably, j'eus le temps de me désabuser. La douceur de mon naturel
m'eût rendu très propre à ce métier, si l'emportement n'y eût mêlé ses orages.
Tant que tout allait bien et que je voyais réussir mes soins et mes peines,
qu'alors je n'épargnais point, j'étais un ange; j'étais un diable quand les
choses allaient de travers. Quand mes élèves ne m'entendaient pas,
j'extravaguais; et quand ils marquaient de la méchanceté, je les aurais tués: ce
n'était pas le moyen de les rendre savants et sages. J'en avais deux; ils
étaient d'humeurs très différentes. L'un de huit à neuf ans, appelé
Sainte-Marie, était d'une jolie figure, l'esprit assez ouvert, assez vif,
étourdi, badin, malin, mais d'une malignité gaie. Le cadet, appelé Condillac,
paraissait presque stupide, musard, têtu comme une mule, et ne pouvait rien
apprendre. On peut juger qu'entre ces deux sujets je n'avais pas besogne faite.
Avec de la patience et du sang-froid, peut-être aurais-je pu réussir; mais faute
de l'une et de l'autre je ne fis rien qui vaille, et mes élèves tournaient très
mal. Je ne manquais pas d'assiduité, mais je manquais d'égalité, surtout de
prudence. Je ne savais employer auprès d'eux que trois instruments, toujours
inutiles et souvent pernicieux auprès des enfants: le sentiment, le
raisonnement, la colère. Tantôt je m'attendrissais avec Sainte-Marie jusqu'à
pleurer; je voulais l'attendrir lui-même, comme si l'enfant était susceptible
d'une véritable émotion de coeur: tantôt je m'épuisais à lui parler raison,
comme s'il avait pu m'entendre; et comme il me faisait quelquefois des arguments
très subtils, je le prenais tout de bon pour raisonnable, parce qu'il était
raisonneur. Le petit Condillac était encore plus embarrassant, parce que
n'entendant rien, ne répondant rien, ne s'émouvant de rien, et d'une opiniâtreté
à toute épreuve, il ne triomphait jamais mieux de moi que quand il m'avait mis
en fureur; alors c'était lui qui était le sage, et c'était moi qui était
l'enfant. Je voyais toutes mes fautes, je les sentais; j'étudiais l'esprit de
mes élèves, je les pénétrais très bien, et je ne crois pas que jamais une seule
fois j'aie été la dupe de leurs ruses. Mais que me servait de voir le mal sans
savoir appliquer le remède? En pénétrant tout je n'empêchais rien, je ne
réussissais à rien, et tout ce que je faisais était précisément ce qu'il ne
fallait pas faire.
Je ne réussissais guère mieux pour moi que pour mes
élèves. J'avais été recommandé par madame Deybens à madame de Mably. Elle
l'avait priée de former mes manières et de me donner le ton du monde. Elle y
prit quelque soin, et voulut que j'apprisse à faire les honneurs de sa maison;
mais je m'y pris si gauchement, j'étais si honteux, si sot, qu'elle se rebuta et
me planta là. Cela ne m'empêcha pas de devenir, selon ma coutume, amoureux
d'elle. J'en fis assez pour qu'elle s'en aperçût, mais je n'osai jamais me
déclarer. Elle ne se trouva pas d'humeur à faire les avances, et j'en fus pour
mes lorgneries et mes soupirs, dont même je m'ennuyai bientôt, voyant qu'ils
n'aboutissaient à rien.
J'avais tout à fait perdu chez maman le goût des
petites friponneries, parce que tout étant à moi, je n'avais rien à voler.
D'ailleurs les principes élevés que je m'étais faits devaient me rendre
désormais bien supérieur à de telles bassesses, et il est certain que depuis
lors je l'ai d'ordinaire été: mais c'est moins pour avoir appris à vaincre mes
tentations que pour en avoir coupé la racine; et j'aurais grand'peur de voler
comme dans mon enfance, si j'étais sujet aux mêmes désirs. J'eus la preuve de
cela chez M. de Mably. Environné de petites choses volables que je ne regardais
même pas, je m'avisai de convoiter un certain petit vin blanc d'Arbois très
joli, dont quelques verres que par-ci, par-là je buvais à table m'avaient fort
affriandé. Il était un peu louche; je croyais savoir bien coller le vin, je m'en
vantai: on me confia celui-là: je le collai et le gâtai, mais aux yeux
seulement; il resta toujours agréable à boire, et l'occasion fit que je m'en
accommodai de temps en temps de quelques bouteilles pour boire à mon aise en mon
petit particulier. Malheureusement je n'ai jamais pu boire sans manger. Comment
faire pour avoir du pain? Il m'était impossible d'en mettre en réserve. En faire
acheter par les laquais, c'était me déceler, et presque insulter le maître de la
maison. En acheter moi- même, je n'osai jamais. Un beau monsieur l'épée au côté
aller chez un boulanger acheter un morceau de pain, cela se pouvait-il? Enfin je
me rappelai le pis-aller d'une grande princesse à qui l'on disait que les
paysans n'avaient pas de pain, et qui répondit: Qu'ils mangent de la brioche.
J'achetai de la brioche. Encore que de façons pour en venir là! Sorti seul à ce
dessein, je parcourais quelquefois toute la ville, et passais devant trente
pâtissiers avant d'entrer chez aucun. Il fallait qu'il n'y eût qu'une seule
personne dans la boutique, et que sa physionomie m'attirât beaucoup, pour que
j'osasse franchir le pas. Mais aussi quand j'avais une fois ma chère petite
brioche, et que, bien enfermé dans ma chambre, j'allais trouver ma bouteille au
fond d'une armoire, quelles bonnes petites buvettes je faisais là tout seul en
lisant quelques pages de roman! Car lire en mangeant fut toujours ma fantaisie,
au défaut d'un tête-à-tête: c'est le supplément de la société qui me manque. Je
dévore alternativement une page et un morceau: c'est comme si mon livre dînait
avec moi.
Je n'ai jamais été dissolu ni crapuleux, et ne me suis enivré
de ma vie. Ainsi mes petits vols n'étaient pas fort indiscrets: cependant ils se
découvrirent; les bouteilles me décelèrent. On ne m'en fit pas semblant, mais je
n'eus plus la direction de la cave. En tout cela M. de Mably se conduisit
honnêtement et prudemment. C'était un très galant homme, qui, sous un air aussi
dur que son emploi, avait une véritable douceur de caractère et une rare bonté
du coeur. Il était judicieux, équitable, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un
officier de maréchaussée, même très humain. En sentant son indulgence, je lui en
devins plus attaché, et cela me fit prolonger mon séjour dans sa maison plus que
je n'aurais fait sans cela. Mais enfin dégoûté d'un métier auquel je n'étais pas
propre et d'une situation très gênante, qui n'avait rien d'agréable pour moi,
après un an d'essai, durant lequel je n'épargnai point mes soins, je me
déterminai à quitter mes disciples, bien convaincu que je ne parviendrais jamais
à les bien élever. M. de Mably lui-même voyait cela tout aussi bien que moi.
Cependant je crois qu'il n'eût jamais pris sur lui de me renvoyer si je ne lui
en eusse épargné la peine, et cet excès de condescendance en pareil cas n'est
assurément pas ce que j'approuve.
Ce qui me rendait mon état plus
insupportable était la comparaison continuelle que j'en faisais avec celui que
j'avais quitté; c'était le souvenir de mes chères Charmettes, de mon jardin, de
mes arbres, de ma fontaine, de mon verger, et surtout de celle pour qui j'étais
né, qui donnait de l'âme à tout cela. En repensant à elle, à nos plaisirs, à
notre innocente vie, il me prenait des serrements de coeur, des étouffements qui
m'ôtaient le courage de rien faire. Cent fois j'ai été violemment tenté de
partir à l'instant et à pied pour retourner auprès d'elle; pourvu que je la
revisse encore une fois, j'aurais été content de mourir à l'instant même. Enfin
je ne pus résister à ces souvenirs si tendres, qui me rappelaient auprès d'elle
à quelque prix que ce fût. Je me disais que je n'avais pas été assez patient,
assez complaisant, assez caressant; que je pouvais encore vivre heureux dans une
amitié très douce, en y mettant du mien plus que je n'avais fait. Je forme les
plus beaux projets du monde, je brûle de les exécuter. Je quitte tout, je
renonce à tout, je pars, je vole, j'arrive dans tous les mêmes transports de ma
première jeunesse, et je me retrouve à ses pieds. Ah! j'y serais mort de joie si
j'avais retrouvé dans son accueil, dans ses yeux, dans ses caresses, dans son
coeur enfin, le quart de ce que j'y retrouvais autrefois, et que j'y reportais
encore.
Affreuse illusion des choses humaines! Elle me reçut toujours
avec son excellent coeur, qui ne pouvait mourir qu'avec elle; mais je venais
rechercher le passé qui n'était plus, et qui ne pouvait renaître A peine eus-je
resté une demi-heure avec elle, que je sentis mon ancien bonheur mort pour
toujours. Je me retrouvai dans la même situation désolante que j'avais été forcé
de fuir, et cela sans que je pusse dire qu'il y eût de la faute de personne; car
au fond Courtilles n'était pas mauvais, et parut me revoir avec plus de plaisir
que de chagrin. Mais comment me souffrir surnuméraire près de celle pour qui
j'avais été tout, et qui ne pouvait cesser d'être tout pour moi? Comment vivre
étranger dans la maison dont j'étais l'enfant? L'aspect des objets témoins de
mon bonheur passé me rendait la comparaison plus cruelle. J'aurais moins
souffert dans une autre habitation. Mais me voir rappeler incessamment tant de
doux souvenirs, c'était irriter le sentiment de mes pertes. Consumé de vains
regrets, livré à la plus noire mélancolie, je repris le train de rester seul
hors les heures des repas. Enfermé avec mes livres, j'y cherchais des
distractions utiles; et, sentant le péril imminent que j'avais tant craint
autrefois, je me tourmentais derechef à chercher en moi-même les moyens d'y
pourvoir quand maman n'aurait plus de ressources. J'avais mis les choses dans sa
maison sur le pied d'aller sans empirer; mais depuis moi tout était changé. Son
économe était un dissipateur. Il voulait briller; bon cheval, bon équipage; il
aimait à s'étaler noblement aux yeux des voisins; il faisait des entreprises
continuelles en choses où il n'entendait rien. La pension se mangeait d'avance,
les quartiers en étaient engagés, les loyers étaient arriérés, et les dettes
allaient leur train. Je prévoyais que cette pension ne tarderait pas d'être
saisie, peut-être supprimée. Enfin je n'envisageais que ruine et désastres; et
le moment m'en semblait si proche que j'en sentais d'avance toutes les horreurs.
Mon cher cabinet était ma seule distraction. A force d'y chercher des
remèdes contre le trouble de mon âme, je m'avisai d'y en chercher contre les
maux que je prévoyais; et revenant à mes anciennes idées, me voilà bâtissant de
nouveaux châteaux en Espagne pour tirer cette pauvre maman des extrémités
cruelles où je la voyais prête à tomber. Je ne me sentais pas assez savant et ne
me croyais pas assez d'esprit pour briller dans la république des lettres, et
faire une fortune par cette voie. Une nouvelle idée qui se présenta m'inspira la
confiance que la médiocrité de mes talents ne pouvait me donner. Je n'avais pas
abandonné la musique en cessant de l'enseigner; au contraire, j'en avais assez
étudié la théorie pour pouvoir me regarder au moins comme savant dans cette
partie. En réfléchissant à la peine que j'avais eue d'apprendre à déchiffrer les
notes, et à celle que j'avais encore de chanter à livre ouvert, je vins à penser
que cette difficulté pouvait bien venir de la chose autant que de moi, sachant
surtout qu'en général apprendre la musique n'était pour personne chose aisée. En
examinant la constitution des signes, je les trouvais souvent fort mal inventés.
Il y avait longtemps que j'avais pensé à noter l'échelle par chiffres pour
éviter d'avoir toujours à tracer des lignes et portées lorsqu'il fallait noter
le moindre petit air. J'avais été arrêté par les difficultés des octaves et par
celles de la mesure et des valeurs. Cette ancienne idée me revint dans l'esprit,
et je vis, en y repensant, que ces difficultés n'étaient pas insurmontables. J'y
rêvai avec succès, et je parvins à noter quelque musique que ce fût par mes
chiffres avec la plus grande exactitude, et je puis dire avec la plus grande
simplicité. Dès ce moment je crus ma fortune faite; et, dans l'ardeur de la
partager avec celle à qui je devais tout, je ne songeai qu'à partir pour Paris,
ne doutant pas qu'en présentant mon projet à l'Académie je ne fisse une
révolution. J'avais rapporté de Lyon quelque argent; je vendis mes livres. En
quinze jours ma résolution fut prise et exécutée. Enfin plein des idées
magnifiques qui me l'avaient inspirée, et toujours le même dans tous les temps,
je partis de Savoie avec mon système de musique, comme autrefois j'étais parti
de Turin avec ma fontaine de Héron.
Telles ont été les erreurs et les
fautes de ma jeunesse. J'en ai narré l'histoire avec une fidélité dont mon coeur
est content. Si dans la suite j'honorai mon âge mûr de quelques vertus, je les
aurais dites avec la même franchise, et c'était mon dessein; mais il faut
m'arrêter ici. Le temps peut lever bien des voiles. Si ma mémoire parvient à la
postérité, peut-être un jour elle apprendra ce que j'avais à dire. Alors on
saura pourquoi je me tais.
LIVRE SEPTIÈME : 1741
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Après deux ans de silence et de patience,
malgré mes résolutions, je reprends la plume. Lecteur, suspendez votre jugement
sur les raisons qui m'y forcent: vous n'en pouvez juger qu'après m'avoir lu.
On a vu s'écouler ma paisible jeunesse dans une vie égale, assez douce,
sans de grandes traverses ni de grandes prospérités. Cette médiocrité fut en
grande partie l'ouvrage de mon naturel ardent, mais faible, moins prompt encore
à entreprendre que facile à décourager, sortant du repos par secousses, mais y
rentrant par lassitude et par goût, et qui, me ramenant toujours, loin des
grandes vertus et plus loin des grands vices, à la vie oiseuse et tranquille
pour laquelle je me sentais né, ne m'a jamais permis d'aller à rien de grand,
soit en bien, soit en mal.
Quel tableau différent j'aurai bientôt à
développer! Le sort qui durant trente ans favorisa mes penchants, les contraria
pendant trente autres; et, de cette opposition continuelle entre ma situation et
mes inclinations, on verra naître des fautes énormes, des malheurs inouïs et
toutes les vertus, excepté la force, qui peuvent honorer l'adversité.
Ma
première partie a été toute écrite de mémoire; j'y ai dû faire beaucoup
d'erreurs. Forcé d'écrire la seconde de mémoire aussi, j'y en ferai probablement
beaucoup davantage. Les doux souvenirs de mes beaux ans, passés avec autant de
tranquillité que d'innocence, m'ont laissé mille impressions charmantes que
j'aime sans cesse à me rappeler. On verra bientôt combien sont différents ceux
du reste de ma vie. Les rappeler, c'est en renouveler l'amertume. Loin d'aigrir
celle de ma situation par ces tristes retours, je les écarte autant qu'il m'est
possible; et souvent j'y réussis au point de ne les pouvoir plus retrouver au
besoin. Cette facilité d'oublier les maux est une consolation que le ciel m'a
ménagée dans ceux que le sort devait un jour accumuler sur moi. Ma mémoire, qui
me retrace uniquement les objets agréables, est l'heureux contrepoids de mon
imagination effarouchée, qui ne me fait prévoir que de cruels avenirs.
Tous les papiers que j'avais rassemblés pour suppléer à ma mémoire et me
guider dans cette entreprise, passés en d'autres mains, ne rentreront plus dans
les miennes.
Je n'ai qu'un guide fidèle sur lequel je puisse compter,
c'est la chaîne des sentiments qui ont marqué la succession de mon être, et par
eux celle des événements qui en ont été la cause ou l'effet. J'oublie aisément
mes malheurs, mais je ne puis oublier mes fautes, et j'oublie encore moins mes
bons sentiments. Leur souvenir m'est trop cher pour s'effacer jamais de mon
coeur. Je puis faire des omissions dans les faits, des transpositions, des
erreurs de dates; mais je ne puis me tromper sur ce que j'ai senti, ni sur ce
que mes sentiments m'ont fait faire: et voilà de quoi principalement il s'agit.
L'objet propre de mes Confessions est de faire connaître exactement mon
intérieur dans toutes les situations de ma vie. C'est l'histoire de mon âme que
j'ai promise: et pour l'écrire fidèlement je n'ai pas besoin d'autres mémoires;
il me suffit, comme j'ai fait jusqu'ici, de rentrer au dedans de moi.
Il
y a cependant, et très heureusement, un intervalle de six à sept ans dont j'ai
des renseignements sûrs dans un recueil transcrit de lettres dont les originaux
sont dans les mains de M. du Peyrou. Ce recueil, qui finit en 1760, comprend
tout le temps de mon séjour à l'Ermitage, et de ma grande brouillerie avec mes
soi-disant amis: époque mémorable dans ma vie, et qui fut la source de tous mes
autres malheurs. A l'égard des lettres originales plus récentes qui peuvent me
rester, et qui sont en très petit nombre, au lieu de les transcrire à la suite
du recueil, trop volumineux pour que je puisse espérer de les soustraire à la
vigilance de mes Argus, je les transcrirai dans cet écrit même, lorsqu'elles me
paraîtront fournir quelque éclaircissement, soit à mon avantage, soit à ma
charge: car je n'ai pas peur que le lecteur oublie jamais que je fais mes
confessions pour croire que je fais mon apologie; mais il ne doit pas s'attendre
non plus que je taise la vérité lorsqu'elle parle en ma faveur.
Au
reste, cette seconde partie n'a que cette même vérité de commune avec la
première, ni d'avantage sur elle que par l'importance des choses. A cela près,
elle ne peut que lui être inférieure en tout. J'écrivais la première avec
plaisir, avec complaisance, à mon aise, à Wootton ou dans le château de Trye;
tous les souvenirs que j'avais à me rappeler étaient autant de nouvelles
jouissances. J'y revenais sans cesse avec un nouveau plaisir, et je pouvais
tourner mes descriptions sans gêne jusqu'à ce que j'en fusse content.
Aujourd'hui ma mémoire et ma tête affaiblies me rendent presque incapable de
tout travail; je ne m'occupe de celui-ci que par force, et le coeur serré de
détresse. Il ne m'offre que malheurs, trahisons, perfidies, que souvenirs
attristants et déchirants. Je voudrais pour tout au monde pouvoir ensevelir dans
la nuit des temps ce que j'ai à dire; et, forcé de parler malgré moi, je suis
réduit encore à me cacher, à ruser, à tâcher de donner le change, à m'avilir aux
choses pour lesquelles j'étais le moins né. Les planchers sous lesquels je suis
ont des yeux, les murs qui m'entourent ont des oreilles: environné d'espions et
de surveillants malveillants et vigilants, inquiet et distrait, je jette à la
hâte sur le papier quelques mots interrompus qu'à peine j'ai le temps de relire,
encore moins de corriger. Je sais que, malgré les barrières immenses qu'on
entasse sans cesse autour de moi, l'on craint toujours que la vérité ne
s'échappe par quelque fissure. Comment m'y prendre pour la faire percer? Je le
tente avec peu d'espoir de succès. Qu'on juge si c'est là de quoi faire des
tableaux agréables et leur donner un coloris bien attrayant. J'avertis donc ceux
qui voudront commencer cette lecture, que rien, en la poursuivant, ne peut les
garantir de l'ennui, si ce n'est le désir d'achever de connaître un homme, et
l'amour sincère de la justice et de la vérité.
Je me suis laissé, dans
ma première partie, partant à regret pour Paris, déposant mon coeur aux
Charmettes, y fondant mon dernier château en Espagne, projetant d'y rapporter un
jour aux pieds de maman, rendue à elle-même, les trésors que j'aurais acquis, et
comptant sur mon système de musique comme sur une fortune assurée.
Je
m'arrêtai quelque temps à Lyon pour y voir mes connaissances, pour m'y procurer
quelques recommandations pour Paris, et pour vendre mes livres de géométrie, que
j'avais apportés avec moi. Tout le monde m'y fit accueil. Monsieur et madame de
Mably marquèrent du plaisir à me revoir, et me donnèrent à dîner plusieurs fois.
Je fis chez eux connaissance avec l'abbé de Mably, comme je l'avais déjà faite
avec l'abbé de Condillac, qui tous deux étaient venus voir leur frère. L'abbé de
Mably me donna des lettres pour Paris, entre autres une pour M. de Fontenelle et
une autre pour le comte de Caylus. L'un et l'autre me furent des connaissances
très agréables, surtout le premier, qui, jusqu'à sa mort, n'a point cessé de me
marquer de l'amitié, et de me donner dans nos tête-à-tête des conseils dont
j'aurais dû mieux profiter.
Je revis M. Bordes, avec lequel j'avais
depuis longtemps fait connaissance, et qui m'avait souvent obligé de grand coeur
et avec le plus vrai plaisir. En cette occasion je le retrouvai toujours le
même. Ce fut lui qui me fit vendre mes livres, et il me donna par lui- même ou
me procura de bonnes recommandations pour Paris. Je revis M. l'intendant, dont
je devais la connaissance à M. Bordes, et à qui je dus celle de M. le duc de
Richelieu, qui passa à Lyon dans ce temps-là. M. Pallu me présenta à lui. M. de
Richelieu me reçut bien, et me dit de l'aller voir à Paris; ce que je fis
plusieurs fois, sans pourtant que cette haute connaissance, dont j'aurai souvent
à parler dans la suite, m'ait été jamais utile à rien.
Je revis
le musicien David, qui m'avait rendu service dans ma détresse à un de mes
précédents voyages. Il m'avait prêté ou donné un bonnet et des bas que je ne lui
ai jamais rendus, et qu'il ne m'a jamais redemandés, quoique nous nous soyons
revus souvent depuis ce temps-là. Je lui ai pourtant fait dans la suite un
présent à peu près équivalent. Je dirais mieux que cela, s'il s'agissait ici de
ce que j'ai dû; mais il s'agit de ce que j'ai fait, et malheureusement ce n'est
pas la même chose.
Je revis le noble et généreux Perrichon, et ce ne fut
pas sans me ressentir de sa magnificence ordinaire; car il me fit le même cadeau
qu'il avait fait auparavant au gentil Bernard, en me défrayant de ma place à la
diligence. Je revis le chirurgien Parisot, le meilleur et le mieux faisant des
hommes; je revis sa chère Godefroi, qu'il entretenait depuis dix ans, et dont la
douceur de caractère et la bonté de coeur faisaient à peu près tout le mérite,
mais qu'on ne pouvait aborder sans intérêt ni quitter sans attendrissement; car
elle était au dernier terme d'une étisie dont elle mourut peu après. Rien ne
montre mieux les vrais penchants d'un homme que l'espèce de ses attachements.
Quand on avait vu la douce Godefroi, on connaissait le bon Parisot.
J'avais obligation à tous ces honnêtes gens. Dans la suite je les
négligeai tous, non certainement par ingratitude, mais par cette invincible
paresse qui m'en a souvent donné l'air. Jamais le sentiment de leurs services
n'est sorti de mon coeur: mais il m'en eût moins coûté de leur prouver ma
reconnaissance que de la leur témoigner assidûment. L'exactitude à écrire a
toujours été au-dessus de mes forces: sitôt que je commence à me relâcher, la
honte et l'embarras de réparer ma faute me la font aggraver, et je n'écris plus
du tout. J'ai donc gardé le silence et j'ai paru les oublier. Parisot et
Perrichon n'y ont pas même fait attention, et je les ai trouvés toujours les
mêmes: mais on verra vingt ans après, dans M. Bordes, jusqu'où l'amour-propre
d'un bel esprit peut porter la vengeance lorsqu'il se croit négligé.
Avant de quitter Lyon, je ne dois pas oublier une aimable personne que
j'y revis avec plus de plaisir que jamais, et qui laissa dans mon coeur des
souvenirs bien tendres; c'est mademoiselle Serre, dont j'ai parlé dans ma
première partie, et avec laquelle j'avais renouvelé connaissance tandis que
j'étais chez M. de Mably. A ce voyage, ayant plus de loisir, je la vis
davantage; mon coeur se prit, et très vivement. J'eus quelque lieu de penser que
le sien ne m'était pas contraire; mais elle m'accorda une confiance qui m'ôta la
tentation d'en abuser. Elle n'avait rien, ni moi non plus; nos situations
étaient trop semblables pour que nous pussions nous unir; et, dans les vues qui
m'occupaient, j'étais bien éloigné de songer au mariage. Elle m'apprit qu'un
jeune négociant, appelé M. Genève, paraissait vouloir s'attacher à elle. Je le
vis chez elle une fois ou deux; il me parut honnête homme, il passait pour
l'être. Persuadé qu'elle serait heureuse avec lui, je désirai qu'il l'épousât,
comme il a fait dans la suite; et, pour ne pas troubler leurs innocentes amours,
je me hâtai de partir, faisant pour le bonheur de cette charmante personne des
voeux qui n'ont été exaucés ici-bas que pour un temps, hélas! bien court; car
j'appris dans la suite qu'elle était morte au bout de deux ou trois ans de
mariage. Occupé de mes tendres regrets durant toute ma route, je sentis et j'ai
souvent senti depuis lors, en y repensant, que si les sacrifices qu'on fait au
devoir et à la vertu coûtent à faire, on en est bien payé par les doux souvenirs
qu'ils laissent au fond du coeur.
Autant à mon précédent voyage j'avais
vu Paris par son côté défavorable, autant à celui-ci je le vis par son côté
brillant; non pas toutefois quant à mon logement; car, sur une adresse que
m'avait donnée M. Bordes, j'allai loger à l'hôtel Saint-Quentin, rue des
Cordiers, proche la Sorbonne, vilaine rue, vilain hôtel, vilaine chambre, mais
où cependant avaient logé des hommes de mérite, tels que Gresset, Bordes, les
abbés de Mably, de Condillac, et plusieurs autres dont malheureusement je n'y
trouvai plus aucun; mais j'y trouvai un M. de Bonnefond, hobereau boiteux,
plaideur, faisant le puriste, auquel je dus la connaissance de M. Roguin,
maintenant le doyen de mes amis, et par lui celle du philosophe Diderot, dont
j'aurai beaucoup à parler dans la suite.
J'arrivai à Paris dans
l'automne de 1741, avec quinze louis d'argent comptant, ma comédie de Narcisse
et mon projet de musique pour toute ressource, et ayant par conséquent peu de
temps à perdre pour tâcher d'en tirer parti. Je me pressai de faire valoir mes
recommandations. Un jeune homme qui arrive à Paris avec une figure passable, et
qui s'annonce par des talents, est toujours sûr d'être accueilli. Je le fus;
cela me procura des agréments sans me mener à grand'chose. De toutes les
personnes à qui je fus recommandé, trois seules me furent utiles. M. Damesin,
gentilhomme savoyard, alors écuyer, et, je crois, favori de madame la princesse
de Carignan; M. de Boze, secrétaire de l'Académie des inscriptions, et garde des
médailles du Cabinet du roi; et le P. Castel, jésuite, auteur du clavecin
oculaire. Toutes ces recommandations, excepté celle de M. Damesin, me venaient
de l'abbé de Mably.
M. Damesin pourvut au plus pressé par deux
connaissances qu'il me procura: l'une, de M. de Gasc, président à mortier au
parlement de Bordeaux, et qui jouait très bien du violon; l'autre, de M. l'abbé
de Léon, qui logeait alors en Sorbonne, jeune seigneur très aimable, qui mourut
à la fleur de son âge, après avoir brillé quelques instants dans le monde sous
le nom de chevalier de Rohan. L'un et l'autre eurent la fantaisie d'apprendre la
composition. Je leur en donnai quelques mois de leçons, qui soutinrent un peu ma
bourse tarissante. L'abbé de Léon me prit en amitié, et voulait m'avoir pour son
secrétaire; mais il n'était pas riche, et ne put m'offrir en tout que huit cents
francs, que je refusai bien à regret, mais qui ne pouvaient suffire pour mon
logement, ma nourriture et mon entretien.
M. de Boze me reçut fort bien.
Il aimait le savoir, il en avait; mais il était un peu pédant. Madame de Boze
aurait été sa fille; elle était brillante et petite-maîtresse. J'y dînais
quelquefois. On ne saurait avoir l'air plus gauche et plus sot que je l'avais
vis-à-vis d'elle. Son maintien dégagé m'intimidait, et rendait le mien plus
plaisant. Quand elle me présentait une assiette, j'avançais ma fourchette pour
piquer modestement un petit morceau de ce qu'elle m'offrait; de sorte qu'elle
rendait à son laquais l'assiette qu'elle m'avait destinée, en se tournant pour
que je ne la visse pas rire. Elle ne se doutait guère que, dans la tête de ce
campagnard, il ne laissait pas d'y avoir quelque esprit. M. de Boze me présenta
à M. de Réaumur, son ami, qui venait dîner chez lui tous les vendredis, jours
d'Académie des sciences. Il lui parla de mon projet, et du désir que j'avais de
le soumettre à l'examen de l'Académie. M. de Réaumur se chargea de la
proposition, qui fut agréée. Le jour donné, je fus introduit et présenté par M.
de Réaumur; et le même jour, 22 août 1742, j'eus l'honneur de lire à l'Académie
le Mémoire que j'avais préparé pour cela. Quoique cette illustre assemblée fût
assurément très imposante, j'y fus bien moins intimidé que devant madame de
Boze, et je me tirai passablement de mes lectures et de mes réponses. Le Mémoire
réussit, et m'attira des compliments, qui me surprirent autant qu'ils me
flattèrent, imaginant à peine que devant une Académie quiconque n'en était pas
pût avoir le sens commun. Les commissaires qu'on me donna furent MM. de Mairan,
Hellot et de Fouchy, tous trois gens de mérite assurément, mais dont pas un ne
savait la musique, assez du moins pour être en état de juger de mon projet.
Durant mes conférences avec ces messieurs je me convainquis, avec autant
de certitude que de surprise, que si quelquefois les savants ont moins de
préjugés que les autres hommes, ils tiennent, en revanche, encore plus fortement
à ceux qu'ils ont. Quelque faibles, quelque fausses que fussent la plupart de
leurs objections, et quoique j'y répondisse timidement, je l'avoue, et en
mauvais termes, mais par des raisons péremptoires, je ne vins pas une seule fois
à bout de me faire entendre et de les contenter. J'étais toujours ébahi de la
facilité avec laquelle, à l'aide de quelques phrases sonores, ils me réfutaient
sans m'avoir compris. Ils déterrèrent, je ne sais où, qu'un moine, appelé le P.
Souhaitti, avait jadis imaginé la gamme par chiffres. C'en fut assez pour
prétendre que mon système n'était pas neuf. Et passe pour cela; car bien que je
n'eusse jamais ouï parler du P. Souhaitti, et bien que sa manière d'écrire les
sept notes du plain-chant sans même songer aux octaves ne méritât en aucune
sorte d'entrer en parallèle avec ma simple et commode invention pour noter
aisément par chiffres toute musique imaginable, clefs, silences, octaves,
mesures, temps et valeurs des notes, choses auxquelles Souhaitti n'avait pas
même songé, il était néanmoins très vrai de dire que, quant à l'élémentaire
expression des sept notes, il en était le premier inventeur. Mais outre qu'ils
donnèrent à cette invention primitive plus d'importance qu'elle n'en avait, ils
ne s'en tinrent pas là: et sitôt qu'ils voulurent parler du fond du système ils
ne firent plus que déraisonner. Le plus grand avantage du mien était d'abroger
les transpositions et les clefs, en sorte que le même morceau se trouvait noté
et transposé à volonté, dans quelque ton qu'on voulût, au moyen du changement
supposé d'une seule lettre initiale à la tête de l'air. Ces messieurs avaient
ouï dire aux croque-sol de Paris que la méthode d'exécuter par transposition ne
valait rien: ils partirent de là pour tourner en invincible objection, contre
mon système, son avantage le plus marqué; et ils décidèrent que ma note était
bonne pour la vocale, et mauvaise pour l'instrumentale. Sur leur rapport,
l'Académie m'accorda un certificat plein de très beaux compliments, à travers
lesquels on démêlait, pour le fond, qu'elle ne jugeait mon système ni neuf ni
utile. Je ne crus pas devoir orner d'une pareille pièce l'ouvrage intitulé:
Dissertation sur la musique moderne, par lequel j'en appelais au public.
J'eus lieu de remarquer en cette occasion combien, même avec un esprit
borné, la connaissance unique, mais profonde, de la chose est préférable, pour
en bien juger, à toutes les lumières que donne la culture des sciences,
lorsqu'on n'y a pas joint l'étude particulière de celle dont il s'agit. La seule
objection solide qu'il y eût à faire à mon système y fut faite par Rameau. A
peine le lui eus-je expliqué, qu'il en vit le côté faible. Vos signes, me
dit-il, sont très bons en ce qu'ils déterminent simplement et clairement les
valeurs, en ce qu'ils représentent nettement les intervalles et montrent
toujours le simple dans le redoublé, toutes choses que ne fait pas la note
ordinaire; mais ils sont mauvais en ce qu'ils exigent une opération de l'esprit
qui ne peut toujours suivre la rapidité de l'exécution. La position de nos
notes, continua-t-il, se peint à l'oeil sans le concours de cette opération. Si
deux notes, l'une très haute, l'autre très basse, sont jointes par une tirade de
notes intermédiaires, je vois du premier coup d'oeil le progrès de l'une à
l'autre par degrés conjoints; mais, pour m'assurer chez vous de cette tirade, il
faut nécessairement que j'épelle tous vos chiffres l'un après l'autre; le coup
d'oeil ne peut suppléer à rien. L'objection me parut sans réplique, et j'en
convins à l'instant: quoiqu'elle soit simple et frappante, il n'y a qu'une
grande pratique de l'art qui puisse la suggérer, et il n'est pas étonnant
qu'elle ne soit venue à aucun académicien; mais il l'est que tous ces grands
savants, qui savent tant de choses, sachent si peu que chacun ne devrait juger
que de son métier.
Mes fréquentes visites à mes commissaires et à
d'autres académiciens me mirent à portée de faire connaissance avec tout ce
qu'il y avait à Paris de plus distingué dans la littérature; et par là cette
connaissance se trouva toute faite lorsque je me vis dans la suite inscrit tout
d'un coup parmi eux. Quant à présent, concentré dans mon système de musique, je
m'obstinai à vouloir par là faire une révolution dans cet art, et parvenir de la
sorte à une célébrité qui, dans les beaux-arts, se joint toujours à Paris avec
la fortune. Je m'enfermai dans ma chambre et travaillai deux ou trois mois avec
une ardeur inexprimable à refondre, dans un ouvrage destiné pour le public, le
Mémoire que j'avais lu à l'Académie. La difficulté fut de trouver un libraire
qui voulût se charger de mon manuscrit, vu qu'il y avait quelque dépense à faire
pour les nouveaux caractères, que les libraires ne jettent pas leurs écus à la
tête des débutants, et qu'il me semblait cependant bien juste que mon ouvrage me
rendît le pain que j'avais mangé en l'écrivant.
Bonnefond me procura
Quillau le père, qui fit avec moi un traité à moitié profit, sans compter le
privilège que je payai seul. Tant fut opéré par ledit Quillau, que j'en fus pour
mon privilège, et n'ai jamais tiré un liard de cette édition, qui
vraisemblablement eut un débit médiocre, quoique l'abbé Desfontaines m'eût
promis de la faire aller, et que les autres journalistes en eussent dit assez de
bien.
Le plus grand obstacle à l'essai de mon système était la crainte
que, s'il n'était pas admis, on ne perdît le temps qu'on mettrait à l'apprendre.
Je disais à cela que la pratique de ma note rendait les idées si claires, que
pour apprendre la musique par les caractères ordinaires on gagnerait encore du
temps à commencer par les miens. Pour en donner la preuve par l'expérience,
j'enseignai gratuitement la musique à une jeune Américaine, appelée mademoiselle
des Roulins, dont M. Roguin m'avait procuré la connaissance. En trois mois elle
fut en état de déchiffrer sur ma note quelque musique que ce fût, et même de
chanter à livre ouvert mieux que moi-même toute celle qui n'était pas chargée de
difficultés. Ce succès fut frappant, mais ignoré. Un autre en aurait rempli les
journaux; mais avec quelque talent pour trouver des choses utiles je n'en eus
jamais pour les faire valoir.
Voilà comment ma fontaine de Héron fut
encore cassée: mais cette seconde fois j'avais trente ans, et je me trouvais sur
le pavé de Paris, où l'on ne vit pas pour rien. Le parti que je pris dans cette
extrémité n'étonnera que ceux qui n'auront pas bien lu la première partie de ces
Mémoires. Je venais de me donner des mouvements aussi grands qu'inutiles;
j'avais besoin de reprendre haleine. Au lieu de me livrer au désespoir, je me
livrai tranquillement à ma paresse et aux soins de la Providence; et, pour lui
donner le temps de faire son oeuvre, je me mis à manger, sans me presser,
quelques louis qui me restaient encore, réglant la dépense de mes nonchalants
plaisirs sans la retrancher, n'allant plus au café que de deux jours l'un, et au
spectacle que deux fois la semaine. A l'égard de la dépense des filles, je n'eus
aucune réforme à y faire, n'ayant de ma vie mis un sou à cet usage, si ce n'est
une seule fois dont j'aurai bientôt à parler.
La sécurité, la volupté,
la confiance avec laquelle je me livrais à cette vie indolente et solitaire, que
je n'avais pas de quoi faire durer trois mois, est une des singularités de ma
vie et une des bizarreries de mon humeur. L'extrême besoin que j'avais qu'on
pensât à moi était précisément ce qui m'ôtait le courage de me montrer; et la
nécessité de faire des visites me les rendit insupportables, au point que je
cessai même de voir les académiciens et autres gens de lettres avec lesquels
j'étais déjà faufilé. Marivaux, l'abbé de Mably, Fontenelle furent presque les
seuls chez qui je continuai d'aller quelquefois. Je montrai même au premier ma
comédie de Narcisse. Elle lui plut, et il eut la complaisance de la retoucher.
Diderot, plus jeune qu'eux, était à peu près de mon âge. Il aimait la musique,
il en savait la théorie; nous en parlions ensemble: il me parlait aussi de ses
projets d'ouvrages. Cela forma bientôt entre nous des liaisons plus intimes, qui
ont duré quinze ans, et qui probablement dureraient encore, si malheureusement,
et bien par sa faute, je n'eusse été jeté dans son même métier.
On
n'imaginerait pas à quoi j'employais ce court et précieux intervalle qui me
restait encore avant d'être forcé de mendier mon pain: à étudier par coeur des
passages de poètes, que j'avais appris cent fois et autant de fois oubliés. Tous
les matins, vers les dix heures, j'allais me promener au Luxembourg, un Virgile
ou un Rousseau dans ma poche; et là, jusqu'à l'heure du dîner, je remémorais
tantôt une ode sacrée et tantôt une bucolique, sans me rebuter de ce qu'en
repassant celle du jour, je ne manquais pas d'oublier celle de la veille. Je me
rappelais qu'après la défaite de Nicias à Syracuse les Athéniens captifs
gagnaient leur vie à réciter les poèmes d'Homère. Le parti que je tirai de ce
trait d'érudition, pour me prémunir contre la misère, fut d'exercer mon heureuse
mémoire à retenir tous les poètes par coeur.
J'avais un autre expédient
non moins solide dans les échecs, auxquels je consacrais régulièrement, chez
Maugis, les après-midi des jours que je n'allais pas au spectacle. Je fis là
connaissance avec M. de Légal, avec un M. Husson, avec Philidor, avec tous les
grands joueurs d'échecs de ce temps-là, et n'en devins pas plus habile. Je ne
doutai pas cependant que je ne devinsse à la fin plus fort qu'eux tous; et c'en
était assez, selon moi, pour me servir de ressource. De quelque folie que je
m'engouasse, j'y portais toujours la même manière de raisonner. Je me disais:
Quiconque prime en quelque chose est toujours sûr d'être recherché. Primons
donc, n'importe en quoi; je serai recherché, les occasions se présenteront, et
mon mérite fera le reste. Cet enfantillage n'était pas le sophisme de ma raison,
c'était celui de mon indolence. Effrayé des grands et rapides efforts qu'il
aurait fallu faire pour m'évertuer, je tâchais de flatter ma paresse, et je m'en
voilais la honte par des arguments dignes d'elle.
J'attendais ainsi
tranquillement la fin de mon argent; et je crois que je serais arrivé au dernier
sou sans m'en émouvoir davantage, si le P. Castel, que j'allais voir quelquefois
en allant au café, ne m'eût arraché de ma léthargie. Le P. Castel était fou,
mais bon homme au demeurant: il était fâché de me voir consumer ainsi sans rien
faire. Puisque les musiciens, me dit-il, puisque les savants ne chantent pas à
votre unisson, changez de corde et voyez les femmes, vous réussirez peut-être
mieux de ce côté-là. J'ai parlé de vous à madame de Beuzenval; allez la voir de
ma part. C'est une bonne femme, qui verra avec plaisir un pays de son fils et de
son mari. Vous verrez chez elle madame de Broglie sa fille, qui est une femme
d'esprit. Madame Dupin en est une autre à qui j'ai aussi parlé de vous:
portez-lui votre ouvrage; elle a envie de vous voir, et vous recevra bien. On ne
fait rien dans Paris que par les femmes: ce sont comme des courbes dont les
sages sont les asymptotes; ils s'en approchent sans cesse, mais ils n'y touchent
jamais.
Après avoir remis d'un jour à l'autre ces terribles corvées, je
pris enfin courage, et j'allai voir madame de Beuzenval. Elle me reçut avec
bonté. Madame de Broglie étant entrée dans sa chambre, elle lui dit: Ma fille,
voilà M. Rousseau, dont le P. Castel nous a parlé. Madame de Broglie me fit
compliment sur mon ouvrage, et, me menant à son clavecin, me fit voir qu'elle
s'en était occupée. Voyant à sa pendule qu'il était près d'une heure, je voulus
m'en aller. Madame de Beuzenval me dit: Vous êtes bien loin de votre quartier,
restez; vous dînerez ici. Je ne me fis pas prier. Un quart d'heure après je
compris par quelques mots que le dîner auquel elle m'invitait était celui de son
office. Madame de Beuzenval était une très bonne femme, mais bornée, et trop
pleine de son illustre noblesse polonaise; elle avait peu d'idées des égards
qu'on doit aux talents. Elle me jugeait même en cette occasion sur mon maintien
plus que sur mon équipage, qui, quoique très simple, était fort propre, et
n'annonçait point du tout un homme fait pour dîner à l'office. J'en avais oublié
le chemin depuis trop longtemps pour vouloir le rapprendre. Sans laisser voir
tout mon dépit, je dis à madame de Beuzenval qu'une petite affaire qui me
revenait en mémoire me rappelait dans mon quartier, et je voulus partir. Madame
de Broglie s'approcha de sa mère, et lui dit à l'oreille quelques mots qui
firent effet. Madame de Beuzenval se leva pour me retenir, et me dit: Je compte
que c'est avec nous que vous nous ferez l'honneur de dîner. Je crus que faire le
fier serait faire le sot, et je restai. D'ailleurs la bonté de madame de Broglie
m'avait touché, et me la rendait intéressante. Je fus fort aise de dîner avec
elle, et j'espérai qu'en me connaissant davantage elle n'aurait pas regret à
m'avoir procuré cet honneur. M. le président de Lamoignon, grand ami de la
maison, y dîna aussi. Il avait, ainsi que madame de Broglie, ce petit jargon de
Paris, tout en petits mots, tout en petites allusions fines. Il n'y avait pas là
de quoi briller pour le pauvre Jean-Jacques. J'eus le bon sens de ne vouloir pas
faire le gentil malgré Minerve, et je me tus. Heureux si j'eusse été toujours
aussi sage! je ne serais pas dans l'abîme où je suis aujourd'hui.
J'étais désolé de ma lourdise, et de ne pouvoir justifier aux yeux de
madame de Broglie ce qu'elle avait fait en ma faveur. Après le dîner, je
m'avisai de ma ressource ordinaire. J'avais dans ma poche une épître en vers,
écrite à Parisot pendant mon séjour à Lyon. Ce morceau ne manquait pas de
chaleur; j'en mis dans la façon de le réciter, et je les fis pleurer tous trois.
Soit vanité, soit vérité dans mes interprétations, je crus voir que les regards
de madame de Broglie disaient à sa mère: Hé bien, maman, avais-je tort de vous
dire que cet homme était plus fait pour dîner avec vous qu'avec vos femmes?
Jusqu'à ce moment j'avais eu le coeur un peu gros; mais après m'être ainsi vengé
je fus content. Madame de Broglie, poussant un peu trop loin le jugement
avantageux qu'elle avait porté de moi, crut que j'allais faire sensation dans
Paris, et devenir un homme à bonnes fortunes. Pour guider mon inexpérience, elle
me donna les Confessions du comte de***. Ce livre, me dit-elle, est un Mentor
dont vous aurez besoin dans le monde: vous ferez bien de le consulter
quelquefois. J'ai gardé plus de vingt ans cet exemplaire avec reconnaissance
pour la main dont il me venait, mais en riant souvent de l'opinion que
paraissait avoir cette dame de mon mérite galant. Du moment que j'eus lu cet
ouvrage, je désirai d'obtenir l'amitié de l'auteur. Mon penchant m'inspirait
très bien: c'est le seul ami vrai que j'aie eu parmi les gens de lettres.
Dès lors j'osai compter que madame la baronne de Beuzenval et madame la
marquise de Broglie, prenant intérêt à moi, ne me laisseraient pas longtemps
sans ressource, et je ne me trompai pas. Parlons maintenant de mon entrée chez
madame Dupin, qui a eu de plus longues suites.
Madame Dupin était, comme
on sait, fille de Samuel Bernard et de madame Fontaine. Elles étaient trois
soeurs qu'on pouvait appeler les trois Grâces. Madame de la Touche, qui fit une
escapade en Angleterre avec le duc de Kingston; madame d'Arty, la maîtresse, et,
bien plus, l'amie, l'unique et sincère amie de M. le prince de Conti; femme
adorable autant par la douceur, par la bonté de son charmant caractère, que par
l'agrément de son esprit et par l'inaltérable gaieté de son humeur; enfin madame
Dupin, la plus belle des trois, et la seule à qui l'on n'ait point reproché
d'écart dans sa conduite. Elle fut le prix de l'hospitalité de M. Dupin, à qui
sa mère la donna avec une place de fermier général et une fortune immense, en
reconnaissance du bon accueil qu'il lui avait fait dans sa province. Elle était
encore, quand je la vis pour la première fois, une des plus belles femmes de
Paris. Elle me reçut à sa toilette. Elle avait les bras nus, les cheveux épars,
son peignoir mal arrangé. Cet abord m'était très nouveau; ma pauvre tête n'y
tint pas; je me trouble, je m'égare; et bref, me voilà épris de madame Dupin.
Mon trouble ne parut pas me nuire auprès d'elle; elle ne s'en aperçut point.
Elle accueillit le livre et l'auteur, me parla de mon projet en personne
instruite, chanta, s'accompagna du clavecin, me retint à dîner, me fit mettre à
table à côté d'elle. Il n'en fallait pas tant pour me rendre fou; je le devins.
Elle me permit de la venir voir: j'usai, j'abusai de la permission. J'y allais
presque tous les jours, j'y dînais deux ou trois fois la semaine. Je mourais
d'envie de parler; je n'osai jamais. Plusieurs raisons renforçaient ma timidité
naturelle. L'entrée d'une maison opulente est une porte ouverte à la fortune; je
ne voulais pas, dans ma situation, risquer de me la fermer. Madame Dupin, tout
aimable qu'elle était, était sérieuse et froide; je ne trouvais rien dans ses
manières d'assez agaçant pour m'enhardir. Sa maison, aussi brillante alors
qu'aucune autre dans Paris, rassemblait des sociétés auxquelles il ne manquait
que d'être un peu moins nombreuses pour être d'élite dans tous les genres. Elle
aimait à voir tous les gens qui jetaient de l'éclat: les grands, les gens de
lettres, les belles femmes. On ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs,
cordons bleus. Madame la princesse de Rohan, madame la comtesse de Forcalquier,
madame de Mirepoix, madame de Brignolé, milady Hervey pouvaient passer pour ses
amies. M. de Fontenelle, l'abbé de Saint-Pierre, l'abbé Sallier, M. de Fourmont,
M. de Bernis, M. de Buffon, M. de Voltaire étaient de son cercle et de ses
dîners. Si son maintien réservé n'attirait pas beaucoup les jeunes gens, sa
société, d'autant mieux composée, n'en était que plus imposante; et le pauvre
Jean-Jacques n'avait pas de quoi se flatter de briller beaucoup au milieu de
tout cela. Je n'osai donc parler; mais, ne pouvant plus me taire, j'osai écrire.
Elle garda deux jours ma lettre sans m'en parler. Le troisième jour, elle me la
rendit, m'adressant verbalement quelques mots d'exhortation d'un ton froid qui
me glaça. Je voulus parler, la parole expira sur mes lèvres: ma subite passion
s'éteignit avec l'espérance; et, après une déclaration dans les formes, je
continuai de vivre avec elle comme auparavant, sans plus lui parler de rien,
même des yeux.
Je crus ma sottise oubliée: je me trompai. M. de
Francueil, fils de M. Dupin et beau- fils de madame, était à peu près de son âge
et du mien. Il avait de l'esprit, de la figure; il pouvait avoir des
prétentions; on disait qu'il en avait auprès d'elle, uniquement peut-être parce
qu'elle lui avait donné une femme bien laide, bien douce, et qu'elle vivait
parfaitement bien avec tous les deux. M. de Francueil aimait et cultivait les
talents. La musique, qu'il savait fort bien, fut entre nous un moyen de liaison.
Je le vis beaucoup; je m'attachais à lui: tout d'un coup il me fit entendre que
madame Dupin trouvait mes visites trop fréquentes, et me priait de les
discontinuer. Ce compliment aurait pu être à sa place quand elle me rendit ma
lettre; mais huit ou dix jours après, et sans aucune autre cause, il venait, ce
me semble, hors de propos. Cela faisait une position d'autant plus bizarre, que
je n'en étais pas moins bien venu qu'auparavant chez monsieur et madame de
Francueil. J'y allai cependant plus rarement; et j'aurais cessé d'y aller tout à
fait, si, par un autre caprice imprévu, madame Dupin ne m'avait fait prier de
veiller pendant huit ou dix jours à son fils, qui, changeant de gouverneur,
restait seul durant cet intervalle. Je passai ces huit jours dans un supplice
que le plaisir d'obéir à madame Dupin pouvait seul me rendre souffrable; car le
pauvre Chenonceaux avait dès lors cette mauvaise tête qui a failli déshonorer sa
famille, et qui l'a fait mourir dans l'île de Bourbon. Pendant que je fus auprès
de lui, je l'empêchai de faire du mal à lui-même ou à d'autres, et voilà tout:
encore ne fut-ce pas une médiocre peine, et je ne m'en serais pas chargé huit
autres jours de plus, quand madame Dupin se serait donnée à moi pour récompense.
M. de Francueil me prenait en amitié, je travaillais avec lui: nous
commençâmes ensemble un cours de chimie chez Rouelle. Pour me rapprocher de lui,
je quittai mon hôtel Saint-Quentin, et vins me loger au jeu de paume de la rue
Verdelet, qui donne dans la rue Plâtrière, où logeait M. Dupin. Là, par suite
d'un rhume négligé, je gagnai une fluxion de poitrine, dont je faillis mourir.
J'ai eu souvent dans ma jeunesse de ces maladies inflammatoires, des pleurésies,
et surtout des esquinancies auxquelles j'étais très sujet, dont je ne tiens pas
ici le registre, et qui toutes m'ont fait voir la mort d'assez près pour me
familiariser avec son image. Durant ma convalescence j'eus le temps de réfléchir
sur mon état, et de déplorer ma timidité, ma faiblesse et mon indolence qui,
malgré le feu dont je me sentais embrasé, me laissait languir dans l'oisiveté
d'esprit toujours à la porte de la misère. La veille du jour où j'étais tombé
malade, j'étais allé à un opéra de Royer, qu'on donnait alors, et dont j'ai
oublié le titre. Malgré ma prévention pour les talents des autres, qui m'a
toujours fait défier des miens, je ne pouvais m'empêcher de trouver cette
musique faible, sans chaleur, sans invention. J'osais quelquefois me dire: Il me
semble que je ferais mieux que cela. Mais la terrible idée que j'avais de la
composition d'un opéra, et l'importance que j'entendais donner par les gens de
l'art à cette entreprise, m'en rebutaient à l'instant même, et me faisaient
rougir d'oser y penser. D'ailleurs où trouver quelqu'un qui voulût me fournir
les paroles et prendre la peine de les tourner à mon gré? Ces idées de musique
et d'opéra me revinrent durant ma maladie, et dans le transport de ma fièvre je
composais des chants, des duos, des choeurs. Je suis certain d'avoir fait deux
ou trois morceaux di prima intenzione dignes peut-être de l'admiration des
maîtres s'ils avaient pu les entendre exécuter. Oh! si l'on pouvait tenir
registre des rêves d'un fiévreux, quelles grandes et sublimes choses on verrait
sortir quelquefois de son délire!
Ces sujets de musique et d'opéra
m'occupèrent encore pendant ma convalescence, mais plus tranquillement. A force
d'y penser, et même malgré moi, je voulus en avoir le coeur net, et tenter de
faire à moi seul un opéra, paroles et musiques. Ce n'était pas tout à fait mon
coup d'essai. J'avais fait à Chambéri un opéra-tragédie, intitulé Iphis et
Anaxarète, que j'avais eu le bon sens de jeter au feu. J'en avais fait à Lyon un
autre, intitulé la Découverte du nouveau monde, dont, après l'avoir lu à M.
Bordes, à l'abbé de Mably, à l'abbé Trublet et à d'autres, j'avais fini par
faire le même usage, quoique j'eusse déjà fait la musique du prologue et du
premier acte, et que David m'eût dit, en voyant cette musique, qu'il y avait des
morceaux dignes de Buononcini.
Cette fois, avant de mettre la main à
l'oeuvre, je me donnai le temps de méditer mon plan. Je projetai dans un ballet
héroïque trois sujets différents en trois actes détachés, chacun dans un
différent caractère de musique; et, prenant pour chaque sujet les amours d'un
poète, j'intitulai cet opéra les Muses galantes. Mon premier acte, en genre de
musique forte, était le Tasse; le second, en genre de musique tendre, était
Ovide; et le troisième, intitulé Anacréon, devait respirer la gaieté du
dithyrambe. Je m'essayai d'abord sur le premier acte, et je m'y livrai avec une
ardeur qui, pour la première fois, me fit goûter les délices de la verve dans la
composition. Un soir, près d'entrer à l'Opéra, me sentant tourmenté, maîtrisé
par mes idées, je remets mon argent dans ma poche, je cours m'enfermer chez moi;
je me mets au lit, après avoir bien fermé mes rideaux pour empêcher le jour d'y
pénétrer; et là, me livrant à tout l'oestre poétique et musical, je composai
rapidement en sept ou huit heures la meilleure partie de mon acte. Je puis dire
que mes amours pour la princesse de Ferrare (car j'étais le Tasse pour lors), et
mes nobles et fiers sentiments vis-à-vis de son injuste frère, me donnèrent une
nuit cent fois plus délicieuse que je ne l'aurais trouvée dans les bras de la
princesse elle-même. Il ne resta le matin dans ma tête qu'une bien petite partie
de ce que j'avais fait; mais ce peu, presque effacé par la lassitude et le
sommeil, ne laissait pas de marquer encore l'énergie des morceaux dont il
offrait les débris.
Pour cette fois je ne poussai pas fort loin ce
travail, en ayant été détourné par d'autres affaires. Tandis que je m'attachais
à la maison Dupin, madame de Beuzenval et madame de Broglie, que je continuai de
voir quelquefois, ne m'avaient pas oublié. M. le comte de Montaigu, capitaine
aux gardes, venait d'être nommé ambassadeur à Venise. C'était un ambassadeur de
la façon de Barjac, auquel il faisait assidûment sa cour. Son frère, le
chevalier de Montaigu, gentilhomme de la manche de monseigneur le Dauphin, était
de la connaissance de ces deux dames, et de celle de l'abbé Alary de l'Académie
française, que je voyais aussi quelquefois. Madame de Broglie, sachant que
l'ambassadeur cherchait un secrétaire, me proposa. Nous entrâmes en pourparler.
Je demandais cinquante louis d'appointement, ce qui était bien peu dans une
place où l'on est obligé de figurer. Il ne voulait me donner que cent pistoles,
et que je fisse le voyage à mes frais. La proposition était ridicule. Nous ne
pûmes nous accorder. M. de Francueil, qui faisait ses efforts pour me retenir,
l'emporta. Je restai, et M. de Montaigu partit, emmenant un autre secrétaire
appelé M. Follau, qu'on lui avait donné au bureau des affaires étrangères. A
peine furent- ils arrivés à Venise, qu'ils se brouillèrent. Follau, voyant qu'il
avait affaire à un fou, le planta là; et M. de Montaigu, n'ayant qu'un jeune
abbé appelé M. de Binis, qui écrivait sous le secrétaire et n'était pas en état
d'en remplir la place, eut recours à moi. Le chevalier son frère, homme
d'esprit, me tourna si bien, me faisant entendre qu'il y avait des droits
attachés à la place de secrétaire, qu'il me fit accepter les mille francs. J'eus
vingt louis pour mon voyage, et je partis.
A Lyon j'aurais bien voulu
prendre la route du mont Cenis, pour voir en passant ma pauvre maman; mais je
descendis le Rhône et fus m'embarquer à Toulon, tant à cause de la guerre et par
raison d'économie, que pour prendre un passeport de M. de Mirepoix, qui
commandait alors en Provence, et à qui j'étais adressé. M. de Montaigu, ne
pouvant se passer de moi, m'écrivait lettres sur lettres pour presser mon
voyage. Un incident le retarda.
C'était le temps de la peste de Messine.
La flotte anglaise y avait mouillé, et visita la felouque sur laquelle j'étais.
Cela nous assujettit en arrivant à Gênes, après une longue et pénible traversée,
à une quarantaine de vingt-un jours. On donna le choix aux passagers de la faire
à bord ou au lazaret, dans lequel on nous prévint que nous ne trouverions que
les quatre murs, parce qu'on n'avait pas encore eu le temps de le meubler. Tous
choisirent la felouque. L'insupportable chaleur, l'espace étroit,
l'impossibilité d'y marcher, la vermine, me firent préférer le lazaret, à tout
risque. Je fus conduit dans un grand bâtiment à deux étages absolument nu, où je
ne trouvai ni fenêtre, ni table, ni lit, ni chaise, pas même un escabeau pour
m'asseoir, ni une botte de paille pour me coucher. On m'apporta mon manteau, mon
sac de nuit, mes deux malles; on ferma sur moi de grosses portes à grosses
serrures, et je restai là, maître de me promener à mon aise de chambre en
chambre et d'étage en étage, trouvant partout la même solitude et la même
nudité.
Tout cela ne me fit pas repentir d'avoir choisi le lazaret
plutôt que la felouque; et, comme un nouveau Robinson, je me mis à m'arranger
pour mes vingt-un jours comme j'aurais fait pour toute ma vie. J'eus d'abord
l'amusement d'aller à la chasse aux poux que j'avais gagnés dans la felouque.
Quand, à force de changer de linge et de hardes, je me fus enfin rendu net, je
procédai à l'ameublement de la chambre que je m'étais choisie. Je me fis un bon
matelas de mes vestes et de mes chemises, des draps, de plusieurs serviettes que
je cousis, une couverture de ma robe de chambre, un oreiller de mon manteau
roulé. Je me fis un siège d'une malle posée à plat, et une table de l'autre
posée de champ. Je tirai du papier, une écritoire; j'arrangeai en manière de
bibliothèque une douzaine de livres que j'avais. Bref, je m'accommodai si bien,
qu'à l'exception des rideaux et des fenêtres j'étais presque aussi commodément à
ce lazaret absolument nu qu'à mon jeu de paume de la rue Verdelet. Mes repas
étaient servis avec beaucoup de pompe; deux grenadiers, la baïonnette au bout du
fusil, les escortaient; l'escalier était ma salle à manger, le palier me servait
de table, la marche inférieure me servait de siège; et quand mon dîner était
servi, l'on sonnait en se retirant une clochette, pour m'avertir de me mettre à
table. Entre mes repas, quand je ne lisais ni n'écrivais, ou que je ne
travaillais pas à mon ameublement, j'allais me promener dans le cimetière des
protestants, qui me servait de cour, ou je montais dans une lanterne qui donnait
sur le port, et d'où je pouvais voir entrer et sortir les navires. Je passai de
la sorte quatorze jours; et j'aurais passé la vingtaine entière sans m'ennuyer
un moment, si M. de Jonville, envoyé de France, à qui je fis parvenir une lettre
vinaigrée, parfumée et demi-brûlée, n'eût fait abréger mon temps de huit jours:
je les allai passer chez lui, et je me trouvai mieux, je l'avoue, du gîte de sa
maison que de celui du lazaret. Il me fit force caresses. Dupont, son
secrétaire, était un bon garçon, qui me mena, tant à Gênes qu'à la campagne,
dans plusieurs maisons où l'on s'amusait assez; et je liai avec lui connaissance
et correspondance, que nous entretînmes fort longtemps. Je poursuivis
agréablement ma route à travers la Lombardie. Je vis Milan, Vérone, Bresse,
Padoue, et j'arrivai enfin à Venise, impatiemment attendu par M. l'ambassadeur.
Je trouvai des tas de dépêches, tant de la cour que des autres
ambassadeurs, dont il n'avait pu lire ce qui était chiffré, quoiqu'il eût tous
les chiffres nécessaires pour cela. N'ayant jamais travaillé dans aucun bureau
ni vu de ma vie un chiffre de ministre, je craignis d'abord d'être embarrassé;
mais je trouvai que rien n'était plus simple, et en moins de huit jours j'eus
déchiffré le tout, qui assurément n'en valait pas la peine; car, outre que
l'ambassade de Venise est toujours assez oisive, ce n'était pas à un pareil
homme qu'on eût voulu confier la moindre négociation. Il s'était trouvé dans un
grand embarras jusqu'à mon arrivée, ne sachant ni dicter, ni écrire lisiblement.
Je lui étais très utile; il le sentait, et me traita bien. Un autre motif l'y
portait encore. Depuis M. de Froulay, son prédécesseur, dont la tête s'était
dérangée, le consul de France, appelé M. Le Blond, était resté chargé des
affaires de l'ambassade; et depuis l'arrivée de M. de Montaigu, il continuait de
les faire jusqu'à ce qu'il l'eût mis au fait. M. de Montaigu, jaloux qu'un autre
fit son métier, quoique lui-même en fût incapable, prit en guignon le consul; et
sitôt que je fus arrivé, il lui ôta les fonctions de secrétaire d'ambassade pour
me les donner. Elles étaient inséparables du titre; il me dit de le prendre.
Tant que je restai près de lui, jamais il n'envoya que moi sous ce titre au
sénat et à son conférent; et dans le fond il était fort naturel qu'il aimât
mieux avoir pour secrétaire d'ambassade un homme à lui, qu'un consul ou un
commis des bureaux nommé par la cour.
Cela me rendit ma situation assez
agréable, et empêcha ses gentilshommes, qui étaient Italiens ainsi que ses pages
et la plupart de ses gens, de me disputer la primauté dans sa maison. Je me
servis avec succès de l'autorité qui y était attachée pour maintenir son droit
de liste, c'est-à-dire la franchise de son quartier contre les tentatives qu'on
fit plusieurs fois pour l'enfreindre, et auxquelles ses officiers vénitiens
n'avaient garde de résister. Mais aussi je ne souffris jamais qu'il s'y réfugiât
des bandits, quoiqu'il m'en eût pu revenir des avantages dont S. Exc. n'aurait
pas dédaigné sa part.
Elle osa même réclamer sur les droits du
secrétariat qu'on appelait la chancellerie. On était en guerre; il ne laissait
pas d'y avoir bien des expéditions de passeports. Chacun de ces passeports
payait un sequin au secrétaire qui l'expédiait et le contresignait. Tous mes
prédécesseurs s'étaient fait payer ce sequin indistinctement tant des Français
que des étrangers. Je trouvai cet usage injuste; et, sans être Français, je
l'abrogeai pour les Français; mais j'exigeai si rigoureusement mon droit de tout
autre, que le marquis Scotti, frère du favori de la reine d'Espagne, m'ayant
fait demander un passeport sans m'envoyer le sequin, je le lui fis demander;
hardiesse que le vindicatif Italien n'oublia pas. Dès qu'on sut la réforme que
j'avais faite dans la taxe des passeports, il ne se présenta plus, pour en
avoir, que des foules de prétendus Français, qui, dans des baragouins
abominables, se disaient l'un Provençal, l'autre Picard, l'autre Bourguignon.
Comme j'ai l'oreille assez fine, je n'en fus guère la dupe, et je doute qu'un
seul Italien m'ait soufflé mon sequin et qu'un seul Français l'ait payé. J'eus
la bêtise de dire à M. de Montaigu, qui ne savait rien de rien, ce que j'avais
fait. Ce mot de sequin lui fit ouvrir les oreilles; et, sans me dire son avis
sur la suppression de ceux des Français, il prétendit que j'entrasse en compte
avec lui sur les autres, me promettant des avantages équivalents. Plus indigné
de cette bassesse qu'affecté pour mon propre intérêt, je rejetai hautement sa
proposition. Il insista, je m'échauffai: Non, monsieur, lui dis-je très
vivement, que Votre Excellence garde ce qui est à elle, et me laisse ce qui est
à moi; je ne lui en céderai jamais un sou. Voyant qu'il ne gagnait rien par
cette voie, il en prit une autre. Il n'eut pas honte de me dire que, puisque
j'avais des profits à sa chancellerie, il était juste que j'en fisse les frais.
Je ne voulus pas chicaner sur cet article; et depuis lors j'ai fourni de mon
argent encre, papier, cire, bougie, nonpareille, jusqu'au sceau que je fis
refaire, sans qu'il m'en ait remboursé jamais un liard. Cela ne m'empêcha pas de
faire une petite part du produit des passeports à l'abbé de Binis, bon garçon,
et bien éloigné de prétendre à rien de semblable. S'il était complaisant envers
moi, je n'étais pas moins honnête envers lui et nous avons toujours bien vécu
ensemble.
Sur l'essai de ma besogne, je la trouvai moins embarrassante
que je n'avais craint pour un homme sans expérience, auprès d'un ambassadeur qui
n'en avait pas davantage, et dont, pour surcroît, l'ignorance et l'entêtement
contrariaient comme à plaisir tout ce que le bon sens et quelques lumières
m'inspiraient de bien pour son service et celui du roi. Ce qu'il fit de plus
raisonnable fut de se lier avec le marquis de Mari, ambassadeur d'Espagne, homme
adroit et fin, qui l'eût mené par le nez s'il l'eût voulu; mais qui, vu l'union
d'intérêt des deux couronnes, le conseillait d'ordinaire assez bien, si l'autre
n'eût gâté ses conseils en fourrant toujours du sien dans leur exécution. La
seule chose qu'ils eussent à faire de concert était d'engager les Vénitiens à
maintenir la neutralité. Ceux-ci ne manquaient pas de protester de leur fidélité
à l'observer, tandis qu'ils fournissaient publiquement des munitions aux troupes
autrichiennes, et même des recrues sous prétexte de désertion. M. de Montaigu,
qui, je crois, voulait plaire à la république, ne manquait pas aussi, malgré mes
représentations, de me faire assurer dans toutes ses dépêches qu'elle
n'enfreindrait jamais la neutralité. L'entêtement et la stupidité de ce pauvre
homme me faisaient écrire et faire à tout moment des extravagances dont j'étais
bien forcé d'être l'agent puisqu'il le voulait, mais qui me rendaient
quelquefois mon métier insupportable, et même presque impraticable. Il voulait
absolument, par exemple, que la plus grande partie de sa dépêche au roi et de
celle au ministre fût en chiffres, quoique l'une et l'autre ne contînt
absolument rien qui demandât cette précaution. Je lui représentai qu'entre le
vendredi qu'arrivaient les dépêches de la cour, et le samedi que partaient les
nôtres, il n'y avait pas assez de temps pour l'employer à tant de chiffres, et à
la forte correspondance dont j'étais chargé pour le même courrier. Il trouva à
cela un expédient admirable: ce fut de faire dès le jeudi la réponse aux
dépêches qui devaient arriver le lendemain. Cette idée lui parut même si
heureusement trouvée, quoi que je pusse lui dire sur l'impossibilité, sur
l'absurdité de son exécution, qu'il en fallut passer par là; et tout le temps
que j'ai demeuré chez lui, après avoir tenu note de quelques mots qu'il me
disait dans la semaine à la volée, et de quelques nouvelles triviales que
j'allais écumant par-ci par-là, muni de ces uniques matériaux, je ne manquais
jamais le jeudi matin de lui porter le brouillon des dépêches qui devaient
partir le samedi, sauf quelques additions ou corrections que je faisais à la
hâte sur celles qui devaient venir le vendredi, et auxquelles les nôtres
servaient de réponses. Il avait un autre tic fort plaisant, et qui donnait à sa
correspondance un ridicule difficile à imaginer: c'était de renvoyer chaque
nouvelle à sa source, au lieu de lui faire suivre son cours. Il marquait à M.
Amelot les nouvelles de la cour, à M. de Maurepas celles de Paris, à M.
d'Havrincourt celles de Suède, à M. de la Chetardie celles de Pétersbourg, et
quelquefois à chacun celles qui venaient de lui-même, et que j'habillais en
termes un peu différents. Comme de tout ce que je lui portais à signer il ne
parcourait que les dépêches de la cour, il signait celles des autres
ambassadeurs sans les lire, cela me rendait un peu plus le maître de tourner ces
dernières à ma mode, et j'y fis au moins croiser les nouvelles. Mais il me fut
impossible de donner un tour raisonnable aux dépêches essentielles: heureux
encore quand il ne s'avisait pas d'y larder impromptu quelques lignes de son
estoc, qui me forçaient de retourner transcrire en hâte toute la dépêche ornée
de cette nouvelle impertinence, à laquelle il fallait donner l'honneur du
chiffre, sans quoi il ne l'aurait pas signée. Je fus tenté vingt fois, pour
l'amour de sa gloire, de chiffrer autre chose que ce qu'il avait dit; mais
sentant que rien ne pouvait autoriser une pareille infidélité, je le laissai
délirer à ses risques, content de lui parler avec franchise, et de remplir au
moins mon devoir auprès de lui.
C'est ce que je fis toujours avec une
droiture, un zèle et un courage qui méritaient de sa part une autre récompense
que celle que j'en reçus à la fin. Il était temps que je fusse une fois ce que
le ciel, qui m'avait doué d'un heureux naturel, ce que l'éducation que j'avais
reçue de la meilleure des femmes, ce que celle que je m'étais donnée à moi-même,
m'avait fait être; et je le fus. Livré à moi seul, sans amis, sans conseil, sans
expérience, en pays étranger, servant une nation étrangère, au milieu d'une
foule de fripons qui, pour leur intérêt et pour écarter le scandale du bon
exemple, m'excitaient à les imiter; loin d'en rien faire, je servis bien la
France, à qui je ne devais rien, et mieux l'ambassadeur, comme il était juste,
en tout ce qui dépendit de moi. Irréprochable dans un poste assez en vue, je
méritai, j'obtins l'estime de la république, celle de tous les ambassadeurs avec
qui nous étions en correspondance, et l'affection de tous les Français établis à
Venise, sans en excepter le consul même, que je supplantais à regret dans les
fonctions que je savais lui être dues, et qui me donnaient plus d'embarras que
de plaisir.
M. de Montaigu, livré sans réserve au marquis Mari, qui
n'entrait pas dans le détail de ses devoirs, les négligeait à tel point que sans
moi les Français qui étaient à Venise ne se seraient pas aperçus qu'il y eût un
ambassadeur de leur nation. Toujours éconduits sans qu'il voulût les entendre
lorsqu'ils avaient besoin de sa protection, ils se rebutèrent, et l'on n'en
voyait plus aucun ni à sa suite ni à sa table, où il ne les invita jamais. Je
fis souvent de mon chef ce qu'il aurait dû faire: je rendis aux Français qui
avaient recours à lui et à moi tous les services qui étaient en mon pouvoir. En
tout autre pays, j'aurais fait davantage; mais ne pouvant voir personne en place
à cause de la mienne, j'étais forcé de recourir souvent au consul: et le consul,
établi dans le pays où il avait sa famille, avait des ménagements à garder qui
l'empêchaient de faire ce qu'il aurait voulu. Quelquefois cependant, le voyant
mollir et n'oser parler, je m'aventurais à des démarches hasardeuses, dont
plusieurs m'ont réussi. Je m'en rappelle une dont le souvenir me fait encore
rire: on ne se douterait guère que c'est à moi que les amateurs du spectacle à
Paris ont dû Coralline et sa soeur Camille: rien cependant n'est plus vrai.
Véronèse, leur père, s'était engagé avec ses enfants pour la troupe italienne;
et après avoir reçu deux mille francs pour son voyage, au lieu de partir, il
s'était tranquillement mis à Venise au théâtre de Saint-Luc, où Coralline, tout
enfant qu'elle était encore, attirait beaucoup de monde. M. le duc de Gesvres,
comme premier gentilhomme de la chambre, écrivit à l'ambassadeur pour réclamer
le père et la fille. M. de Montaigu, me donnant la lettre, me dit pour toute
instruction: Voyez cela. J'allai chez M. le Blond le prier de parler au
patricien à qui appartenait le théâtre de Saint-Luc, et qui était, je crois, un
Zustiniani, afin qu'il renvoyât Véronèse, qui était engagé au service du roi. Le
Blond, qui ne se souciait pas trop de la commission, la fit mal. Zustiniani
battit la campagne, et Véronèse ne fut point renvoyé. J'étais piqué. L'on était
en carnaval: ayant pris la bahute et le masque, je me fis mener au palais
Zustiniani. Tous ceux qui virent entrer ma gondole avec la livrée de
l'ambassadeur furent frappés; Venise n'avait jamais vu pareille chose. J'entre,
je me fais annoncer sous le nom d'una siora maschera. Sitôt que je fus
introduit, j'ôte mon masque et je me nomme. Le sénateur pâlit et reste
stupéfait. Monsieur, lui dis-je en vénitien, c'est à regret que j'importune
Votre Excellence de ma visite; mais vous avez à votre théâtre de Saint-Luc un
homme, nommé Véronèse, qui est engagé au service du roi, et qu'on vous a fait
demander inutilement: je viens le réclamer au nom de Sa Majesté. Ma courte
harangue fit effet. A peine étais-je parti, que mon homme courut rendre compte
de son aventure aux inquisiteurs d'État, qui lui lavèrent la tête. Véronèse fut
congédié le jour même. Je lui fis dire que s'il ne partait dans la huitaine je
le ferais arrêter; et il partit.
Dans une autre occasion je tirai de
peine un capitaine de vaisseau marchand, par moi seul et presque sans le
concours de personne. Il s'appelait le capitaine Olivet de Marseille; j'ai
oublié le nom du vaisseau. Son équipage avait pris querelle avec des Esclavons
au service de la république: il y avait eu des voies de fait, et le vaisseau
avait été mis aux arrêts avec une telle sévérité, que personne, excepté le seul
capitaine, n'y pouvait aborder ni en sortir sans permission. Il eut recours à
l'ambassadeur, qui l'envoya promener; il fut au consul, qui lui dit que ce
n'était pas une affaire de commerce, et qu'il ne pouvait s'en mêler. Ne sachant
plus que faire, il revint à moi. Je représentai à M. de Montaigu qu'il devait me
permettre de donner sur cette affaire un mémoire au sénat. Je ne me rappelle pas
s'il y consentit et si je présentai le mémoire; mais je me rappelle bien que,
mes démarches n'aboutissant à rien, et l'embargo durant toujours, je pris un
parti qui me réussit. J'insérai la relation de cette affaire dans une dépêche à
M. de Maurepas et j'eus même assez de peine à faire consentir M. de Montaigu à
passer cet article. Je savais que nos dépêches, sans valoir trop la peine d'être
ouvertes, l'étaient à Venise; j'en avais la preuve dans les articles que j'en
trouvais mot pour mot dans la gazette: infidélité dont j'avais inutilement voulu
porter l'ambassadeur à se plaindre. Mon objet, en parlant de cette vexation dans
la dépêche, était de tirer parti de leur curiosité, pour leur faire peur et les
engager à délivrer le vaisseau; car s'il eût fallu attendre pour cela la réponse
de la cour, le capitaine était ruiné avant qu'elle ne fût venue. Je fis plus, je
me rendis au vaisseau pour interroger l'équipage. Je pris avec moi l'abbé
Patizel, chancelier du consulat, qui ne vint qu'à contrecoeur; tant tous ces
pauvres gens craignaient de déplaire au sénat. Ne pouvant monter à bord à cause
de la défense, je restai dans ma gondole, et j'y dressai mon verbal,
interrogeant à haute voix et successivement tous les gens de l'équipage, et
dirigeant mes questions de manière à tirer des réponses qui leur fussent
avantageuses. Je voulus engager Patizel à faire les interrogations et le verbal
lui-même, ce qui en effet était plus de son métier que du mien. Il n'y voulut
jamais consentir, ne dit pas un seul mot, et voulut à peine signer le verbal
après moi. Cette démarche un peu hardie eut cependant un heureux succès, et le
vaisseau fut délivré longtemps avant la réponse du ministre. Le capitaine voulut
me faire un présent. Sans me fâcher, je lui dis, en lui frappant sur l'épaule:
Capitaine Olivet, crois-tu que celui qui ne reçoit pas des Français un droit de
passeport qu'il trouve établi, soit homme à leur vendre la protection du roi? Il
voulut au moins me donner sur son bord un dîner, que j'acceptai, et où je menai
le secrétaire d'ambassade d'Espagne, nommé Carrio, homme d'esprit et très
aimable, qu'on a vu depuis secrétaire d'ambassade à Paris et chargé des
affaires, avec lequel je m'étais intimement lié, à l'exemple de nos
ambassadeurs.
Heureux si, lorsque je faisais avec le plus parfait
désintéressement tout le bien que je pouvais faire, j'avais su mettre assez
d'ordre et d'attention dans tous ces menus détails pour n'en pas être la dupe et
servir les autres à mes dépens! Mais dans les places comme celles que
j'occupais, où les moindres fautes ne sont pas sans conséquence, j'épuisais
toute mon attention pour n'en point faire contre mon service. Je fus jusqu'à la
fin du plus grand ordre et de la plus grande exactitude en tout ce qui regardait
mon devoir essentiel. Hors quelques erreurs qu'une précipitation forcée me fit
faire en chiffrant, et dont les commis de M. Amelot se plaignirent une fois, ni
l'ambassadeur ni personne n'eut jamais à me reprocher une seule négligence dans
aucune de mes fonctions; ce qui est à noter pour un homme aussi négligent et
aussi étourdi que moi: mais je manquais parfois de mémoire et de soin dans les
affaires particulières dont je me chargeais; et l'amour de la justice m'en a
toujours fait supporter le préjudice de mon propre mouvement, avant que personne
songeât à se plaindre. Je n'en citerai qu'un seul trait, qui se rapporte à mon
départ de Venise, et dont j'ai senti le contrecoup dans la suite à Paris.
Notre cuisinier, appelé Rousselot, avait apporté de France un ancien
billet de deux cents francs qu'un perruquier de ses amis avait d'un noble
vénitien appelé Zanetto Nani, pour fourniture de perruques. Rousselot m'apporta
ce billet, en me priant de tâcher d'en tirer quelque chose par accommodement. Je
savais, il savait aussi que l'usage constant des nobles vénitiens est de ne
jamais payer, de retour dans leur patrie, les dettes qu'ils ont contractées en
pays étranger: quand on les y veut contraindre, ils consument en tant de
longueurs et de frais le malheureux créancier, qu'il se rebute, et finit par
tout abandonner, ou s'accommoder presque pour rien. Je priai M. le Blond de
parler à Zanetto. Celui-ci convint du billet, non du payement. A force de
batailler il promit enfin trois sequins. Quand le Blond lui porta le billet, les
trois sequins ne se trouvèrent pas prêts; il fallut attendre. Durant cette
attente survint ma querelle avec l'ambassadeur, et ma sortie de chez lui. Je
laissai les papiers de l'ambassade dans le plus grand ordre, mais le billet de
Rousselot ne se trouva point. M. le Blond m'assura me l'avoir rendu. Je le
connaissais trop honnête homme pour en douter; mais il me fut impossible de me
rappeler ce qu'était devenu ce billet. Comme Zanetto avait avoué la dette, je
priai M. le Blond de tâcher de tirer les trois sequins sur un reçu, ou de
l'engager à renouveler le billet par duplicata. Zanetto, sachant le billet
perdu, ne voulut faire ni l'un ni l'autre. J'offris à Rousselot les trois
sequins de ma bourse pour l'acquit du billet. Il les refusa, et me dit que je
m'accommoderais à Paris avec le créancier, dont il me donna l'adresse. Le
perruquier, sachant ce qui s'était passé, voulut son billet ou son argent en
entier. Que n'aurais-je point donné dans mon indignation pour retrouver ce
maudit billet? Je payai les deux cents francs, et cela dans ma plus grande
détresse. Voilà comment la perte du billet valut au créancier le payement de la
somme entière, tandis que si, malheureusement pour lui, ce billet se fût
retrouvé, il en aurait difficilement tiré les dix écus promis par Son Excellence
Zanetto Nani.
Le talent que je me crus sentir pour mon emploi me le fit
remplir avec goût; et hors la société de mon ami Carrio, celle du vertueux
Altuna, dont j'aurai bientôt à parler, hors les récréations bien innocentes de
la place Saint-Marc, du spectacle et de quelques visites que nous faisions
presque toujours ensemble, je fis mes seuls plaisirs de mes devoirs. Quoique mon
travail ne fût pas fort pénible, surtout avec l'aide de l'abbé de Binis, comme
la correspondance était très étendue et qu'on était en temps de guerre, je ne
laissais pas d'être occupé raisonnablement. Je travaillais tous les jours une
bonne partie de la matinée, et les jours de courrier quelquefois jusqu'à minuit.
Je consacrais le reste du temps à l'étude du métier que je commençais, et dans
lequel je comptais bien, par le succès de mon début, être employé plus
avantageusement dans la suite. En effet, il n'y avait qu'une voix sur mon
compte, à commencer par celle de l'ambassadeur, qui se loua hautement de mon
service, qui ne s'en est jamais plaint, et dont toute la fureur ne vint dans la
suite que de ce que, m'étant plaint inutilement moi-même, je voulus enfin avoir
mon congé. Les ambassadeurs et ministres du roi, avec qui nous étions en
correspondance, lui faisaient, sur le mérite de son secrétaire, des compliments
qui devaient le flatter, et qui, dans sa mauvaise tête, produisaient un effet
tout contraire. Il en reçut un surtout dans une circonstance essentielle, qu'il
ne m'a jamais pardonné. Ceci vaut la peine d'être expliqué.
Il pouvait
si peu se gêner, que le samedi même, jour de presque tous les courriers, il ne
pouvait attendre pour sortir que le travail fût achevé; et me talonnant sans
cesse pour expédier les dépêches du roi et des ministres, il les signait en
hâte, et puis courait je ne sais où, laissant la plupart des autres lettres sans
signature: ce qui me forçait, quand ce n'était que des nouvelles, de les tourner
en bulletin; mais lorsqu'il s'agissait d'affaires qui regardaient le service du
roi, il fallait bien que quelqu'un signât, et je signais. J'en usai ainsi pour
un avis important que nous venions de recevoir de M. Vincent, chargé des
affaires du roi à Vienne. C'était dans le temps que le prince de Lobkowitz
marchait à Naples, et que le comte de Gages fit cette mémorable retraite, la
plus belle manoeuvre de guerre de tout le siècle, et dont l'Europe a trop peu
parlé. L'avis portait qu'un homme, dont M. Vincent nous envoyait le signalement,
partait de Vienne, et devait passer à Venise, allant furtivement dans l'Abruzze,
chargé d'y faire soulever le peuple à l'approche des Autrichiens. En l'absence
de M. le comte de Montaigu, qui ne s'intéressait à rien, je fis passer à M. le
marquis de l'Hôpital cet avis si à propos, que c'est peut-être à ce pauvre
Jean-Jacques si bafoué que la maison de Bourbon doit la conservation du royaume
de Naples.
Le marquis de l'Hôpital, en remerciant son collègue comme il
était juste, lui parla de son secrétaire, et du service qu'il venait de rendre à
la cause commune. Le comte de Montaigu, qui avait à se reprocher sa négligence
dans cette affaire, crut entrevoir dans ce compliment un reproche, et m'en parla
avec humeur. J'avais été dans le cas d'en user avec le comte de Castellane,
ambassadeur à Constantinople, comme avec le marquis de l'Hôpital, quoiqu'en
chose moins importante. Comme il n'y avait point d'autre poste pour
Constantinople que les courriers que le sénat envoyait de temps en temps à son
bayle, on donnait avis du départ de ces courriers à l'ambassadeur de France,
pour qu'il pût écrire par cette voie à son collègue, s'il le jugeait à propos.
Cet avis venait d'ordinaire un jour ou deux à l'avance: mais on faisait si peu
de cas de M. de Montaigu, qu'on se contentait d'envoyer chez lui, pour la forme,
une heure ou deux avant le départ du courrier; ce qui me mit plusieurs fois dans
le cas de faire la dépêche en son absence. M. de Castellane, en y répondant,
faisait mention de moi en termes honnêtes; autant en faisait à Gênes M. de
Jonville: autant de nouveaux griefs.
J'avoue que je ne fuyais pas
l'occasion de me faire connaître, mais je ne la cherchais pas non plus hors de
propos; et il me paraissait fort juste, en servant bien, d'aspirer au prix
naturel des bons services, qui est l'estime de ceux qui sont en état d'en juger
et de les récompenser. Je ne dirai pas si mon exactitude à remplir mes fonctions
était de la part de l'ambassadeur un légitime sujet de plainte; mais je dirai
bien que c'est le seul qu'il ait articulé jusqu'au jour de notre séparation.
Sa maison, qu'il n'avait jamais mise sur un bon pied, se remplissait de
canaille: les Français y étaient maltraités, les Italiens y prenaient
l'ascendant; et même parmi eux les bons serviteurs attachés depuis longtemps à
l'ambassade furent tous malhonnêtement chassés, entre autres son premier
gentilhomme, qui l'avait été du comte de Froulay, et qu'on appelait, je crois,
le comte Peati, ou d'un nom très approchant. Le second gentilhomme, du choix de
M. de Montaigu, était un bandit de Mantoue, appelé Dominique Vitali, à qui
l'ambassadeur confia le soin de sa maison, et qui, à force de patelinage et de
basse lésine, obtint sa confiance et devint son favori, au grand préjudice du
peu d'honnêtes gens qui y étaient encore, et du secrétaire qui était à leur
tête. L'oeil intègre d'un honnête homme est toujours inquiétant pour les
fripons. Il n'en aurait pas fallu davantage pour que celui-ci me prît en haine;
mais cette haine avait une autre cause encore qui la rendit bien plus cruelle.
Il faut dire cette cause, afin qu'on me condamne si j'avais tort.
L'ambassadeur avait, selon l'usage, une loge à chacun des cinq
spectacles. Tous les jours à dîner il nommait le théâtre où il voulait aller ce
jour-là; je choisissais après lui, et les gentilshommes disposaient des autres
loges. Je prenais en sortant la clef de la loge que j'avais choisie. Un jour,
Vitali n'étant pas là, je chargeai le valet de pied qui me servait de m'apporter
la mienne dans une maison que je lui indiquai. Vitali, au lieu de m'envoyer ma
clef, dit qu'il en avait disposé. J'étais d'autant plus outré, que le valet de
pied m'avait rendu compte de ma commission devant tout le monde. Le soir, Vitali
voulut me dire quelques mots d'excuse que je ne reçus point: Demain, monsieur,
lui dis-je, vous viendrez me les faire à telle heure dans la maison où j'ai reçu
l'affront, et devant les gens qui en ont été les témoins; ou après-demain, quoi
qu'il arrive, je vous déclare que vous ou moi sortirons d'ici. Ce ton décidé lui
en imposa. Il vint au lieu et à l'heure me faire des excuses publiques avec une
bassesse digne de lui; mais il prit à loisir ses mesures, et, tout en me faisant
de grandes courbettes, il travailla tellement à l'italienne, que, ne pouvant
porter l'ambassadeur à me donner mon congé, il me mit dans la nécessité de le
prendre.
Un pareil misérable n'était assurément pas fait pour me
connaître; mais il connaissait de moi ce qui servait à ses vues; il me
connaissait bon et doux à l'excès pour supporter des torts involontaires, fier
et peu endurant pour des offenses préméditées, aimant la décence et la dignité
dans les choses convenables, et non moins exigeant pour l'honneur qui m'était dû
qu'attentif à rendre celui que je devais aux autres. C'est par là qu'il
entreprit et vint à bout de me rebuter. Il mit la maison sens dessus dessous; il
en ôta ce que j'avais tâché d'y maintenir de règle, de subordination, de
propreté, d'ordre. Une maison sans femme a besoin d'une discipline un peu
sévère, pour y faire régner la modestie inséparable de la dignité. Il fit
bientôt de la nôtre un lieu de crapule et de licence, un repaire de fripons et
de débauchés. Il donna pour second gentilhomme à S. E., à la place de celui
qu'il avait fait chasser, un autre maquereau comme lui, qui tenait bordel public
à la Croix-de-Malte; et ces deux coquins bien d'accord étaient d'une indécence
égale à leur insolence. Hors la seule chambre de l'ambassadeur, qui même n'était
pas trop en règle, il n'y avait pas un seul coin dans la maison souffrable pour
un honnête homme.
Comme S. E. ne soupait pas, nous avions le soir, les
gentilshommes et moi, une table particulière, où mangeaient aussi l'abbé de
Binis et les pages. Dans la plus vilaine gargotte on est servi plus proprement,
plus décemment, en linge moins sale, et l'on a mieux à manger. On nous donnait
une seule petite chandelle bien noire, des assiettes d'étain, des fourchettes de
fer. Passe encore pour ce qui se faisait en secret: mais on m'ôta ma gondole;
seul de tous les secrétaires d'ambassadeur, j'étais forcé d'en louer une ou
d'aller à pied; et je n'avais plus la livrée de S. E. que quand j'allais au
sénat. D'ailleurs, rien de ce qui se passait au dedans n'était ignoré dans la
ville. Tous les officiers de l'ambassadeur jetaient des hauts cris. Dominique,
la seule cause de tout, criait le plus haut, sachant bien que l'indécence avec
laquelle nous étions traités m'était plus sensible qu'à tous les autres. Seul de
la maison, je ne disais rien au dehors; mais je me plaignais vivement à
l'ambassadeur et du reste et de lui-même, qui, secrètement excité par son âme
damnée, me faisait chaque jour quelque nouvel affront. Forcé de dépenser
beaucoup pour me tenir au pair avec mes confrères et convenablement à mon poste,
je ne pouvais arracher un sou de mes appointements; et quand je lui demandais de
l'argent, il me parlait de son estime et de sa confiance, comme si elle eût dû
remplir ma bourse et pourvoir à tout.
Ces deux bandits finirent par
faire tourner tout à fait la tête à leur maître, qui ne l'avait déjà pas trop
droite, et le ruinaient dans un brocantage continuel par des marchés de dupe,
qu'ils lui persuadaient être des marchés d'escroc. Ils lui firent louer, sur la
Brenta, un palazzo le double de sa valeur, dont ils partagèrent le surplus avec
le propriétaire. Les appartements en étaient incrustés en mosaïques, et garnis
de colonnes et de pilastres de très beaux marbres à la mode du pays. M. de
Montaigu fit superbement masquer tout cela d'une boiserie de sapin, par l'unique
raison qu'à Paris les appartements sont ainsi boisés. Ce fut par une raison
semblable que, seul de tous les ambassadeurs qui étaient à Venise, il ôta l'épée
à ses pages et la canne à ses valets de pied. Voilà quel était l'homme qui,
toujours par le même motif peut-être, me prit en grippe, uniquement sur ce que
je le servais fidèlement.
J'endurai patiemment ses dédains, sa
brutalité, ses mauvais traitements, tant qu'en y voyant de l'humeur, je crus n'y
pas voir de la haine; mais dès que je vis le dessein formé de me priver de
l'honneur que je méritais par mon bon service, je résolus d'y renoncer. La
première marque que je reçus de sa mauvaise volonté fut à l'occasion d'un dîner
qu'il devait donner à M. le duc de Modène et à sa famille, qui étaient à Venise,
et dans lequel il me signifia que je n'aurais pas place à sa table. Je lui
répondis, piqué, mais sans me fâcher, qu'ayant l'honneur d'y dîner
journellement, si M. le duc de Modène exigeait que je m'en abstinsse quand il y
viendrait, il était de la dignité de Son Excellence et de mon devoir de n'y pas
consentir. Comment! dit-il avec emportement, mon secrétaire, qui même n'est pas
gentilhomme, prétend dîner avec un souverain, quand mes gentilshommes n'y dînent
pas! Oui, monsieur, lui répliquai-je, le poste dont m'a honoré Votre Excellence
m'ennoblit si bien tant que je le remplis, que j'ai même le pas sur vos
gentilshommes ou soi-disant tels, et suis admis où ils ne peuvent l'être. Vous
n'ignorez pas que, le jour que vous ferez votre entrée publique, je suis appelé
par l'étiquette, et par un usage immémorial, à vous y suivre en habit de
cérémonie, et à l'honneur d'y dîner avec vous au palais de Saint-Marc; et je ne
vois pas pourquoi un homme qui peut et doit manger en public avec le doge et le
sénat de Venise, ne pourrait pas manger en particulier avec M. le duc de Modène.
Quoique l'argument fût sans réplique, l'ambassadeur ne s'y rendit point: mais
nous n'eûmes pas occasion de renouveler la dispute, M. le duc de Modène n'étant
point venu dîner chez lui.
Dès lors il ne cessa de me donner des
désagréments, de me faire des passe-droits, s'efforçant de m'ôter les petites
prérogatives attachées à mon poste, pour les transmettre à son cher Vitali; et
je suis sûr que s'il eût osé l'envoyer au sénat à ma place, il l'aurait fait. Il
employait ordinairement l'abbé de Binis pour écrire dans son cabinet ses lettres
particulières: il se servit de lui pour écrire à M. de Maurepas une relation de
l'affaire du capitaine Olivet, dans laquelle, loin de lui faire aucune mention
de moi qui seul m'en étais mêlé, il m'ôtait même l'honneur du verbal, dont il
lui envoyait un double, pour l'attribuer à Patizel, qui n'avait pas dit un seul
mot. Il voulait me mortifier et complaire à son favori, mais non pas se défaire
de moi. Il sentait qu'il ne lui serait plus aussi aisé de me trouver un
successeur qu'à M. Follau, qui l'avait déjà fait connaître. Il lui fallait
absolument un secrétaire qui sût l'italien, à cause des réponses du sénat; qui
fit toutes ses dépêches, toutes ses affaires sans qu'il se mêlât de rien; qui
joignît au mérite de bien servir la bassesse d'être le complaisant de messieurs
ses faquins de gentilshommes. Il voulait donc me garder et me mater en me tenant
loin de mon pays et du sien, sans argent pour y retourner; et il aurait réussi
peut-être, s'il s'y fût pris modérément. Mais Vitali, qui avait d'autres vues et
qui voulait me forcer de prendre mon parti, en vint à bout. Dès que je vis que
je perdais toutes mes peines, que l'ambassadeur me faisait des crimes de mes
services au lieu de m'en savoir gré, que je n'avais plus à espérer chez lui que
désagréments au dedans, injustice au dehors, et que, dans le décri général où il
s'était mis, ses mauvais offices pouvaient me nuire sans que les bons pussent me
servir, je pris mon parti et lui demandai mon congé, lui laissant le temps de se
pourvoir d'un secrétaire. Sans me dire ni oui ni non, il alla toujours son
train. Voyant que rien n'allait mieux et qu'il ne se mettait en devoir de
chercher personne, j'écrivis à son frère, et, lui détaillant mes motifs, je le
priai d'obtenir mon congé de Son Excellence, ajoutant que de manière ou d'autre
il m'était impossible de rester. J'attendis longtemps, et n'eus point de
réponse. Je commençais d'être fort embarrassé; mais l'ambassadeur reçut enfin
une lettre de son frère. Il fallait qu'elle fût vive, car, quoiqu'il fût sujet à
des emportements très féroces, je ne lui en vis jamais un pareil. Après des
torrents d'injures abominables, ne sachant plus que dire, il m'accusa d'avoir
vendu ses chiffres. Je me mis à rire, et lui demandai d'un ton moqueur s'il
croyait qu'il y eût dans tout Venise un homme assez sot pour en donner un écu.
Cette réponse le fit écumer de rage. Il fit mine d'appeler ses gens pour me
faire, dit-il, jeter par la fenêtre. Jusque-là j'avais été fort tranquille; mais
à cette menace, la colère et l'indignation me transportèrent à mon tour. Je
m'élançai vers la porte, et après avoir tiré le bouton qui la fermait en dedans:
Non pas, monsieur le comte, lui dis-je en revenant à lui d'un pas grave, vos
gens ne se mêleront pas de cette affaire; trouvez bon qu'elle se passe entre
nous. Mon action, mon air le calmèrent à l'instant même; la surprise et l'effroi
se marquèrent dans son maintien. Quand je le vis revenu de sa furie, je lui fis
mes adieux en peu de mots; puis, sans attendre sa réponse, j'allai rouvrir la
porte, je sortis, et passai posément dans l'antichambre au milieu de ses gens,
qui se levèrent à l'ordinaire, et qui, je crois, m'auraient plutôt prêté
main-forte contre lui, qu'à lui contre moi. Sans remonter chez moi, je descendis
l'escalier tout de suite, et sortis sur-le-champ du palais pour n'y plus
rentrer.
J'allai droit chez M. le Blond lui conter l'aventure. Il en fut
peu surpris; il connaissait l'homme. Il me retint à dîner. Ce dîner, quoique
impromptu, fut brillant; tous les Français de considération qui étaient à Venise
s'y trouvèrent: l'ambassadeur n'eût pas un chat. Le consul conta mon cas à la
compagnie. A ce récit il n'y eut qu'un cri, qui ne fut pas en faveur de Son
Excellence. Elle n'avait point réglé mon compte, ne m'avait pas donné un sou;
et, réduit pour toute ressource à quelques louis que j'avais sur moi, j'étais
dans l'embarras pour mon retour. Toutes les bourses me furent ouvertes. Je pris
une vingtaine de sequins dans celle de M. le Blond, autant dans celle de M. de
Saint-Cyr, avec lequel, après lui, j'avais le plus de liaison. Je remerciai tous
les autres, et en attendant mon départ, j'allai loger chez le chancelier du
consulat, pour bien prouver au public que la nation n'était pas complice des
injustices de l'ambassadeur. Celui-ci, furieux de me voir fêté dans mon
infortune et lui délaissé, tout ambassadeur qu'il était, perdit tout à fait la
tête, et se comporta comme un forcené. Il s'oublia jusqu'à présenter un mémoire
au sénat pour me faire arrêter. Sur l'avis que m'en donna l'abbé de Binis, je
résolus de rester encore quinze jours, au lieu de partir le surlendemain comme
j'avais compté. On avait vu et approuvé ma conduite; j'étais universellement
estimé. La seigneurie ne daigna pas même répondre à l'extravagant mémoire de
l'ambassadeur, et me fit dire par le consul que je pouvais rester à Venise aussi
longtemps qu'il me plairait, sans m'inquiéter des démarches d'un fou. Je
continuai de voir mes amis: j'allai prendre congé de M. l'ambassadeur d'Espagne,
qui me reçut très bien, et du comte de Finochietti, ministre de Naples, que je
ne trouvai pas, mais à qui j'écrivis, et qui me répondit la lettre du monde la
plus obligeante. Je partis enfin, ne laissant, malgré mes embarras, d'autres
dettes que les emprunts dont je viens de parler, et une cinquante d'écus chez un
marchand nommé Morandi, que Carrio se chargea de payer et que je ne lui ai
jamais rendus, quoique nous nous soyons souvent revus depuis ce temps-là: mais
quant aux deux emprunts dont j'ai parlé, je les remboursai très exactement sitôt
que la chose me fut possible.
Ne quittons pas Venise sans dire un mot
des célèbres amusements de cette ville, ou du moins de la très petite part que
j'y pris durant mon séjour. On a vu dans le cours de ma jeunesse combien peu
j'ai couru les plaisirs de cet âge, ou du moins ceux qu'on nomme ainsi. Je ne
changeai pas de goût à Venise; mais mes occupations, qui d'ailleurs m'en
auraient empêché, rendirent plus piquantes les récréations simples que je me
permettais. La première et la plus douce était la société des gens de mérite,
MM. le Blond, de Saint- Cyr, Carrio, Altuna, et un gentilhomme forlan dont j'ai
grand regret d'avoir oublié le nom, et dont je ne me rappelle point sans émotion
l'aimable souvenir: c'était, de tous les hommes que j'ai connus dans ma vie,
celui dont le coeur ressemblait le plus au mien. Nous étions liés aussi avec
deux ou trois Anglais pleins d'esprit et de connaissances, passionnés de la
musique ainsi que nous. Tous ces messieurs avaient leurs femmes, ou leurs amies,
ou leurs maîtresses, ces dernières presque toutes filles à talents, chez
lesquelles on faisait de la musique ou des bals. On y jouait aussi, mais très
peu; les goûts vifs, les talents, les spectacles nous rendaient cet amusement
insipide. Le jeu n'est que la ressource des gens ennuyés. J'avais apporté de
Paris le préjugé qu'on a dans ce pays-là contre la musique italienne: mais
j'avais aussi reçu de la nature cette sensibilité de tact contre laquelle les
préjugés ne tiennent pas. J'eus bientôt pour cette musique la passion qu'elle
inspire à ceux qui sont faits pour en juger. En écoutant les barcarolles, je
trouvais que je n'avais pas ouï chanter jusqu'alors; et bientôt je m'engouai
tellement de l'Opéra, qu'ennuyé de babiller, manger et jouer dans les loges,
quand je n'aurais voulu qu'écouter, je me dérobais souvent à la compagnie pour
aller d'un autre côté. Là, tout seul, enfermé dans ma loge, je me livrais,
malgré la longueur du spectacle, au plaisir d'en jouir à mon aise jusqu'à la
fin. Un jour, au théâtre de Saint-Chrysostome, je m'endormis, et bien plus
profondément que je n'aurais fait dans mon lit. Les airs bruyants et brillants
ne me réveillèrent point; mais qui pourrait exprimer la sensation délicieuse que
me firent la douce harmonie et les chants angéliques de celui qui me réveilla!
Quel réveil, quels ravissements, quelle extase quand j'ouvris au même instant
les oreilles et les yeux! Ma première idée fut de me croire en paradis. Ce
morceau ravissant, que je me rappelle encore et que je n'oublierai de ma vie,
commençait ainsi:
Conservami la bella
Che si m'accende il
cor.
Je voulus avoir ce morceau: je l'eus, et je l'ai gardé
longtemps; mais il n'était pas sur mon papier comme dans ma mémoire. C'était
bien la même note, mais ce n'était pas la même chose. Jamais cet air divin ne
peut être exécuté que dans ma tête, comme il le fut le jour qu'il me réveilla.
Une musique à mon gré bien supérieure à celle des opéras, et qui n'a pas
sa semblable en Italie, ni dans le reste du monde, est celle des scuole. Les
scuole sont des maisons de charité établies pour donner l'éducation à des jeunes
filles sans bien, et que la république dote ensuite soit pour le mariage, soit
pour le cloître. Parmi les talents qu'on cultive dans ces jeunes filles, la
musique est au premier rang. Tous les dimanches à l'église de ces quatre scuole,
on a durant les vêpres des motets à grand choeur et en grand orchestre, composés
et dirigés par les plus grands maîtres de l'Italie, exécutés dans des tribunes
grillées, uniquement par des filles dont la plus vieille n'a pas vingt ans. Je
n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux, d'aussi touchant que cette musique: les
richesses de l'art, le goût exquis des chants, la beauté des voix, la justesse
de l'exécution, tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une
impression qui n'est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun
coeur d'homme soit à l'abri. Jamais Carrio ni moi ne manquions ces vêpres aux
Mendicanti, et nous n'étions pas les seuls. L'église était toujours pleine
d'amateurs; les acteurs même de l'Opéra venaient se former au vrai goût du chant
sur ces excellents modèles. Ce qui me désolait était ces maudites grilles qui ne
laissaient passer que des sons, et me cachaient les anges de beauté dont ils
étaient dignes. Je ne parlais d'autre chose. Un jour que j'en parlais chez M. le
Blond: Si vous êtes si curieux, me dit-il, de voir ces petites filles, il est
aisé de vous contenter. Je suis un des administrateurs de la maison; je veux
vous y donner à goûter avec elles. Je ne le laissai pas en repos qu'il ne m'eût
tenu parole. En entrant dans le salon qui renfermait ces beautés si convoitées,
je sentis un frémissement d'amour que je n'avais jamais éprouvé. M. le Blond me
présenta l'une après l'autre ces chanteuses célèbres dont la voix et le nom
étaient tout ce qui m'était connu. Venez, Sophie... Elle était horrible. Venez,
Cattina... Elle était borgne. Venez, Bettina... La petite vérole l'avait
défigurée. Presque pas une n'était sans quelque notable défaut. Le bourreau
riait de ma cruelle surprise. Deux ou trois cependant me parurent passables;
elles ne chantaient que dans les choeurs. J'étais désolé. Durant le goûter, on
les agaça, elles s'égayèrent. La laideur n'exclut pas les grâces; je leur en
trouvai. Je me disais: on ne chante pas ainsi sans âme; elles en ont. Enfin ma
façon de les voir changea si bien, que je sortis presque amoureux de tous ces
laiderons. J'osais à peine retourner à leurs vêpres. J'eus de quoi me rassurer.
Je continuai de trouver leurs chants délicieux et leurs voix fardaient si bien
leurs visages, que tant qu'elles chantaient je m'obstinais, en dépit de mes
yeux, à les trouver belles.
La musique en Italie coûte si peu de chose,
que ce n'est pas la peine de s'en faire faute quand on a du goût pour elle. Je
louai un clavecin, et pour un petit écu j'avais chez moi quatre ou cinq
symphonistes, avec lesquels je m'exerçais une fois la semaine à exécuter les
morceaux qui m'avaient fait le plus de plaisir à l'Opéra. J'y fis essayer aussi
quelques symphonies de mes Muses galantes. Soit qu'elles plussent ou qu'on me
voulût cajoler, le maître des ballets de Saint-Jean-Chrysostome m'en fit
demander deux que j'eus le plaisir d'entendre exécuter par cet admirable
orchestre, et qui furent dansées par une petite Bettina, jolie et surtout
aimable fille, entretenue par un Espagnol de nos amis appelé Fagoaga, et chez
laquelle nous allions passer la soirée assez souvent.
Mais, à propos de
filles, ce n'est pas dans une ville comme Venise qu'on s'en abstient:
n'avez-vous rien, pourrait-on me dire, à confesser sur cet article? Oui, j'ai
quelque chose à dire en effet, et je vais procéder à cette confession avec la
même naïveté que j'ai mise à toutes les autres.
J'ai toujours eu du
dégoût pour les filles publiques, et je n'avais pas à Venise autre chose à ma
portée, l'entrée de la plupart des maisons du pays m'étant interdite à cause de
ma place. Les filles de M. le Blond étaient très aimables, mais d'un difficile
abord; et je considérais trop le père et la mère pour penser même à les
convoiter.
J'aurais eu plus de goût pour une jeune personne appelée
mademoiselle de Catanéo, fille de l'agent du roi de Prusse; mais Carrio était
amoureux d'elle, il a même été question de mariage. Il était à son aise, et je
n'avais rien; il avait cent louis d'appointements, je n'avais que cent pistoles;
et outre que je ne voulais pas aller sur les brisées d'un ami, je savais que
partout, et surtout à Venise, avec une bourse aussi mal garnie, on ne doit pas
se mêler de faire le galant. Je n'avais pas perdu la funeste habitude de donner
le change à mes besoins; et, trop occupé pour sentir vivement ceux que le climat
donne, je vécus près d'un an dans cette ville aussi sage que j'avais fait à
Paris, et j'en suis reparti au bout de dix-huit mois sans avoir approché du sexe
que deux seules fois, par les singulières occasions que je vais dire.
La
première me fut procurée par l'honnête gentilhomme Vitali, quelque temps après
l'excuse que je l'obligeai de me demander dans toutes les formes. On parlait à
table des amusements de Venise. Ces messieurs me reprochaient mon indifférence
pour le plus piquant de tous, vantant la gentillesse des courtisanes
vénitiennes, et disant qu'il n'y en avait point au monde qui les valussent.
Dominique dit qu'il fallait que je fisse connaissance avec la plus aimable de
toutes; qu'il voulait m'y mener et que j'en serais content. Je me mis à rire de
cette offre obligeante, et le comte Peati, homme déjà vieux et vénérable, dit,
avec plus de franchise que je n'en aurais attendu d'un Italien, qu'il me croyait
trop sage pour me laisser mener chez des filles par mon ennemi. Je n'en avais en
effet ni l'intention ni la tentation; et malgré cela, par une de ces
inconséquences que j'ai peine à comprendre moi-même, je finis par me laisser
entraîner contre mon goût, mon coeur, ma raison, ma volonté même, uniquement par
faiblesse, par honte de marquer de la défiance, et, comme on dit dans ce
pays-là, per non parer troppo coglione. La Padoana chez qui nous allâmes était
d'une assez jolie figure, belle même, mais non pas d'une beauté qui me plût.
Dominique me laissa chez elle. Je fis venir des sorbetti, je la fis chanter, et
au bout d'une demi-heure, je voulus m'en aller, en laissant sur la table un
ducat; mais elle eut le singulier scrupule de n'en vouloir point qu'elle ne
l'eût gagné et moi la singulière bêtise de lever son scrupule. Je m'en revins au
palais, si persuadé que j'étais poivré, que la première chose que je fis en
arrivant fut d'envoyer chercher le chirurgien pour lui demander des tisanes.
Rien ne peut égaler le malaise d'esprit que je souffris durant trois semaines,
sans qu'aucune incommodité réelle, aucun signe apparent le justifiât. Je ne
pouvais concevoir qu'on pût sortir impunément des bras de la Padoana. Le
chirurgien lui-même eut toute la peine imaginable à me rassurer. Il n'en put
venir à bout qu'en me persuadant que j'étais conformé d'une façon particulière à
ne pouvoir pas aisément être infecté; et quoique je me sois moins exposé
peut-être qu'aucun autre homme à cette expérience, ma santé, de ce côté, n'ayant
jamais reçu d'atteinte, m'est une preuve que le chirurgien avait raison. Cette
opinion cependant ne m'a jamais rendu téméraire; et si je tiens en effet cet
avantage de la nature, je puis dire que je n'en ai pas abusé.
Mon autre
aventure, quoique avec une fille aussi, fut d'une espèce bien différente, et
quant à son origine et quant à ses effets. J'ai dit que le capitaine Olivet
m'avait donné à dîner sur son bord, et que j'y avais mené le secrétaire
d'Espagne. Je m'attendais au salut du canon. L'équipage nous reçut en haie, mais
il n'y eut pas une amorce brûlée, ce qui me mortifia beaucoup à cause de Carrio,
que je vis en être un peu piqué; et il était vrai que sur les vaisseaux
marchands on accordait le salut du canon à des gens qui ne nous valaient
certainement pas; d'ailleurs, je croyais avoir mérité quelque distinction du
capitaine. Je ne pus me déguiser, parce que cela m'est toujours impossible; et
quoique le dîner fût très bon, et qu'Olivet en fît très bien les honneurs, je le
commençai de mauvaise humeur, mangeant peu et parlant encore moins.
A la
première santé, du moins, j'attendais une salve: rien. Carrio, qui me lisait
dans l'âme, riait de me voir grogner comme un enfant. Au tiers du dîner, je vois
approcher une gondole. Ma foi, monsieur, me dit le capitaine, prenez garde à
vous, voici l'ennemi. Je lui demande ce qu'il veut dire: il répond en
plaisantant. La gondole aborde, et j'en vois sortir une jeune personne
éblouissante, fort coquettement mise et fort leste, qui dans trois sauts fut
dans la chambre; et je la vis établie à côté de moi avant que j'eusse aperçu
qu'on y avait mis un couvert. Elle était aussi charmante que vive, une brunette
de vingt ans au plus. Elle ne parlait qu'italien; son accent seul eût suffi pour
me tourner la tête. Tout en mangeant, tout en causant, elle me regarde, me fixe
un moment, puis s'écriant: Bonne Vierge! ah! mon cher Brémond, qu'il y a de
temps que je ne t'ai vu! se jette entre mes bras, colle sa bouche contre la
mienne, et me serre à m'étouffer. Ses grands yeux noirs à l'orientale lançaient
dans mon coeur des traits de feu; et quoique la surprise fît d'abord quelque
diversion, la volupté me gagna très rapidement, au point que, malgré les
spectateurs il fallut bientôt que cette belle me contînt elle-même; car j'étais
ivre ou plutôt furieux. Quand elle me vit au point où elle me voulait, elle mit
plus de modération dans ses caresses, mais non dans sa vivacité; et quand il lui
plut de nous expliquer la cause vraie ou fausse de toute cette pétulance, elle
nous dit que je ressemblais, à s'y tromper, à M. de Brémond, directeur des
douanes de Toscane; qu'elle avait raffolé de ce M. de Brémond; qu'elle en
raffolait encore; qu'elle l'avait quitté, parce qu'elle était une sotte; qu'elle
me prenait à sa place; qu'elle voulait m'aimer parce que cela lui convenait;
qu'il fallait, par la même raison, que je l'aimasse tant que cela lui
conviendrait; et que, quand elle me planterait là, je prendrais patience comme
avait fait son cher Brémond. Ce qui fut dit fut fait. Elle prit possession de
moi comme d'un homme à elle, me donnait à garder ses gants, son éventail, son
cinda, sa coiffe; m'ordonnait d'aller ici ou là, de faire ceci ou cela et
j'obéissais. Elle me dit d'aller renvoyer sa gondole, parce qu'elle voulait se
servir de la mienne, et j'y fus; elle me dit de m'ôter de ma place, et de prier
Carrio de s'y mettre, parce qu'elle avait à lui parler, et je le fis. Ils
causèrent très longtemps ensemble et tout bas; je les laissai faire. Elle
m'appela, je revins. Écoute, Zanetto, me dit-elle, je ne veux point être aimée à
la française, et même il n'y ferait pas bon: au premier moment d'ennui, va-
t'en. Mais ne reste pas à demi, je t'en avertis. Nous allâmes après le dîner
voir la verrerie à Murano. Elle acheta beaucoup de petites breloques, qu'elle
nous laissa payer sans façon; mais elle donna partout des tringueltes beaucoup
plus forts que tout ce que nous avions dépensé. Par l'indifférence avec laquelle
elle jetait son argent et nous laissait jeter le nôtre, on voyait qu'il n'était
d'aucun prix pour elle. Quand elle se faisait payer, je crois que c'était par
vanité plus que par avarice: elle s'applaudissait du prix qu'on mettait à ses
faveurs.
Le soir, nous la ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis
deux pistolets sur sa toilette. Ah! ah! dis-je en en prenant un, voici une boîte
à mouches de nouvelle fabrique; pourrait-on savoir quel en est l'usage? Je vous
connais d'autres armes qui font feu mieux que celles-là. Après quelques
plaisanteries sur le même ton, elle nous dit, avec une naïve fierté qui la
rendait encore plus charmante: Quand j'ai des bontés pour des gens que je n'aime
point, je leur fais payer l'ennui qu'ils me donnent; rien n'est plus juste: mais
en endurant leurs caresses, je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne
manquerai pas le premier qui me manquera.
En la quittant j'avais pris
son heure pour le lendemain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in vestito
di confidenza: dans un déshabillé plus que galant, qu'on ne connaît que dans les
pays méridionaux, et que je ne m'amuserai pas à décrire, quoique je me le
rappelle trop bien. Je dirai seulement que ses manchettes et son tour de gorge
étaient bordés d'un fil de soie garni de pompons couleur de rose. Cela me parut
animer une fort belle peau. Je vis ensuite que c'était la mode à Venise; et
l'effet en est si charmant, que je suis surpris que cette mode n'ait jamais
passé en France. Je n'avais point d'idée des voluptés qui m'attendaient. J'ai
parlé de madame de Larnage, dans les transports que son souvenir me rend
quelquefois encore; mais qu'elle était vieille, et laide, et froide auprès de ma
Zulietta! Ne tâchez pas d'imaginer les charmes et les grâces de cette fille
enchanteresse, vous resteriez trop loin de la vérité; les jeunes vierges des
cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, les houris
du paradis sont moins piquantes. Jamais si douce jouissance ne s'offrit au coeur
et aux sens d'un mortel. Ah! du moins, si je l'avais su goûter pleine et entière
un seul moment!... Je la goûtai, mais sans charme; j'en émoussai toutes les
délices; je les tuai comme à plaisir. Non, la nature ne m'a point fait pour
jouir. Elle a mis dans ma mauvaise tête le poison de ce bonheur ineffable, dont
elle a mis l'appétit dans mon coeur.
S'il est une circonstance de ma vie
qui peigne bien mon naturel, c'est celle que je vais raconter. La force avec
laquelle je me rappelle en ce moment l'objet de mon livre me fera mépriser ici
la fausse bienséance qui m'empêcherait de le remplir. Qui que vous soyez, qui
voulez connaître un homme, osez lire les deux ou trois pages suivantes: vous
allez connaître à plein Jean-Jacques Rousseau.
J'entrai dans la chambre
d'une courtisane comme dans le sanctuaire de l'amour et de la beauté; j'en crus
voir la divinité dans sa personne. Je n'aurais jamais cru que, sans respect et
sans estime, on pût rien sentir de pareil à ce qu'elle me fit éprouver. A peine
eus-je connu, dans les premières familiarités, le prix de ses charmes et de ses
caresses, que, de peur d'en perdre le fruit d'avance, je voulus me hâter de le
cueillir. Tout à coup, au lieu des flammes qui me dévoraient, je sens un froid
mortel couler dans mes veines; les jambes me flageolent, et, prêt à me trouver
mal, je m'assieds, et je pleure comme un enfant.
Qui pourrait deviner la
cause de mes larmes, et ce qui me passait par la tête en ce moment? Je me
disais: Cet objet dont je dispose est le chef-d'oeuvre de la nature et de
l'amour; l'esprit, le corps, tout en est parfait; elle est aussi bonne et
généreuse qu'elle est aimable et belle; les grands, les princes devraient être
ses esclaves; les sceptres devraient être à ses pieds. Cependant la voilà,
misérable coureuse, livrée au public; un capitaine de vaisseau marchand dispose
d'elle; elle vient se jeter à ma tête, à moi qu'elle sait qui n'ai rien, à moi
dont le mérite, qu'elle ne peut connaître, est nul à ses yeux. Il y a là quelque
chose d'inconcevable. Ou mon coeur me trompe, fascine mes sens et me rend la
dupe d'une indigne salope, ou il faut que quelque défaut secret que j'ignore
détruise l'effet de ses charmes, et la rende odieuse à ceux qui devraient se la
disputer. Je me mis à chercher ce défaut avec une contention d'esprit
singulière, et il ne me vint pas même à l'esprit que la v... pût y avoir part.
La fraîcheur de ses chairs, l'éclat de son coloris, la blancheur de ses dents,
la douceur de son haleine, l'air de propreté répandu sur toute sa personne
éloignaient de moi si parfaitement cette idée, qu'en doute encore sur mon état
depuis la Padoana, je me faisais plutôt un scrupule de n'être pas assez sain
pour elle; et je suis très persuadé qu'en cela ma confiance ne me trompait pas.
Ces réflexions, si bien placées, m'agitèrent au point d'en pleurer.
Zulietta, pour qui cela faisait sûrement un spectacle tout nouveau dans la
circonstance, fut un moment interdite; mais, ayant fait un tour de chambre et
passé devant son miroir, elle comprit et mes yeux lui confirmèrent que le dégoût
n'avait pas de part à ce rat. Il ne lui fut pas difficile de m'en guérir et
d'effacer cette petite honte; mais au moment que j'étais prêt à me pâmer sur une
gorge qui semblait pour la première fois souffrir la bouche et la main d'un
homme, je m'aperçus qu'elle avait un téton borgne. Je me frappe, j'examine, je
crois voir que ce téton n'est pas conformé comme l'autre. Me voilà cherchant
dans ma tête comment on peut avoir un téton borgne; et, persuadé que cela tenait
à quelque notable vice naturel, à force de tourner et retourner cette idée, je
vis clair comme le jour que dans la plus charmante personne dont je pusse me
former l'image, je ne tenais dans mes bras qu'une espèce de monstre, le rebut de
la nature, des hommes et de l'amour. Je poussai la stupidité jusqu'à lui parler
de ce téton borgne. Elle prit d'abord la chose en plaisantant, et, dans son
humeur folâtre, dit et fit des choses à me faire mourir d'amour; mais, gardant
un fonds d'inquiétude que je ne pus lui cacher, je la vis enfin rougir, se
rajuster, se redresser, et, sans dire un seul mot, s'aller mettre à sa fenêtre.
Je voulus m'y mettre à côté d'elle; elle s'en ôta, fut s'asseoir sur un lit de
repos, se leva le moment d'après; et, se promenant par la chambre en s'éventant,
me dit d'un ton froid et dédaigneux: Zanetto, lascia le donne, e studia la
matematica.
Avant de la quitter, je lui demandai pour le lendemain un
autre rendez-vous, qu'elle remit au troisième jour, en ajoutant, avec un sourire
ironique, que je devais avoir besoin de repos. Je passai ce temps mal à mon
aise, le coeur plein de ses charmes et de ses grâces, sentant mon extravagance,
me la reprochant, regrettant les moments si mal employés, qu'il n'avait tenu
qu'à moi de rendre les plus doux de ma vie, attendant avec la plus vive
impatience celui d'en réparer la perte, et néanmoins inquiet encore, malgré que
j'en eusse, de concilier les perfections de cette adorable fille avec
l'indignité de son état. Je courus, je volai chez elle à l'heure dite. Je ne
sais si son tempérament ardent eût été plus content de cette visite; son orgueil
l'eût été du moins, et je me faisais d'avance une jouissance délicieuse de lui
montrer de toutes manières comment je savais réparer mes torts. Elle m'épargna
cette épreuve. Le gondolier, qu'en abordant j'envoyai chez elle, me rapporta
qu'elle était partie la veille pour Florence. Si je n'avais pas senti tout mon
amour en la possédant, je le sentis bien cruellement en la perdant. Mon regret
insensé ne m'a point quitté. Tout aimable, toute charmante qu'elle était à mes
yeux, je pouvais me consoler de la perdre; mais de quoi je n'ai pu me consoler,
je l'avoue, c'est qu'elle n'ait emporté de moi qu'un souvenir méprisant.
Voilà mes deux histoires. Les dix-huit mois que j'ai passés à Venise ne
m'ont fourni de plus à dire qu'un simple projet tout au plus. Carrio était
galant: ennuyé de n'aller toujours que chez des filles engagées à d'autres, il
eut la fantaisie d'en avoir une à son tour; et, comme nous étions inséparables,
il me proposa l'arrangement, peu rare à Venise, d'en avoir une à nous deux. J'y
consentis. Il s'agissait de la trouver sûre. Il chercha tant, qu'il déterra une
petite fille de onze à douze ans, que son indigne mère cherchait à vendre. Nous
fûmes la voir ensemble. Mes entrailles s'émurent en voyant cette enfant: elle
était blonde et douce comme un agneau; on ne l'aurait jamais crue Italienne. On
vit pour très peu de chose à Venise: nous donnâmes quelque argent à la mère, et
pourvûmes à l'entretien de la fille. Elle avait de la voix: pour lui procurer un
talent de ressource, nous lui donnâmes une épinette et un maître à chanter. Tout
cela nous coûtait à peine à chacun deux sequins par mois, et nous en épargnait
davantage en autres dépenses; mais comme il fallait attendre qu'elle fût mûre,
c'était semer beaucoup avant que de recueillir. Cependant, contents d'aller là
passer les soirées, causer et jouer très innocemment avec cette enfant, nous
nous amusions plus agréablement peut-être que si nous l'avions possédée: tant il
est vrai que ce qui nous attache le plus aux femmes est moins la débauche qu'un
certain agrément de vivre auprès d'elles! Insensiblement mon coeur s'attachait à
la petite Anzoletta, mais d'un attachement paternel, auquel les sens avaient si
peu de part, qu'à mesure qu'il augmentait il m'aurait été moins possible de les
y faire entrer; et je sentais que j'aurais eu horreur d'approcher cette fille
devenue nubile comme d'un inceste abominable. Je voyais les sentiments du bon
Carrio prendre, à son insu, le même tour. Nous nous ménagions, sans y penser,
des plaisirs non moins doux, mais bien différents de ceux dont nous avions
d'abord eu l'idée; et je suis certain que, quelque belle qu'eût pu devenir cette
pauvre enfant, loin d'être jamais les corrupteurs de son innocence, nous en
aurions été les protecteurs. Ma catastrophe, arrivée peu de temps après, ne me
laissa pas celui d'avoir part à cette bonne oeuvre; et je n'ai à me louer dans
cette affaire que du penchant de mon coeur. Revenons à mon voyage.
Mon
premier projet en sortant de chez M. de Montaigu était de me retirer à Genève,
en attendant qu'un meilleur sort, écartant les obstacles, pût me réunir à ma
pauvre maman. Mais l'éclat qu'avait fait notre querelle, et la sottise qu'il fit
d'en écrire à la cour, me fit prendre le parti d'aller moi-même y rendre compte
de ma conduite, et me plaindre de celle d'un forcené. Je marquai de Venise ma
résolution à M. du Theil, chargé par intérim des affaires étrangères après la
mort de M. Amelot. Je partis aussitôt que ma lettre: je pris ma route par
Bergame, Côme et Domo d'Ossola; je traversai le Simplon. A Sion, M. de Chaignon,
chargé des affaires de France, me fit mille amitiés; à Genève, M. de la Closure
m'en fit autant. J'y renouvelai connaissance avec M. de Gauffecourt, dont
j'avais quelque argent à recevoir. J'avais traversé Nyon sans voir mon père: non
qu'il ne m'en coûtât extrêmement, mais je n'avais pu me résoudre à me montrer à
ma belle-mère après mon désastre, certain qu'elle me jugerait sans vouloir
m'écouter. Le libraire Duvillard, ancien ami de mon père, me reprocha vivement
ce tort. Je lui en dis la cause; et, pour le réparer sans m'exposer à voir ma
belle-mère, je pris une chaise, et nous fûmes ensemble à Nyon descendre au
cabaret. Duvillard s'en fut chercher mon pauvre père, qui vint tout courant
m'embrasser. Nous soupâmes ensemble, et, après avoir passé une soirée bien douce
à mon coeur, je retournai le lendemain matin à Genève avec Duvillard, pour qui
j'ai toujours conservé de la reconnaissance du bien qu'il me fit en cette
occasion.
Mon plus court chemin n'était pas par Lyon, mais j'y voulus
passer pour vérifier une friponnerie bien basse de M. de Montaigu. J'avais fait
venir de Paris une petite caisse contenant une veste brodée en or, quelques
paires de manchettes et six paires de bas de soie blancs; rien de plus. Sur la
proposition qu'il m'en fit lui-même, je fis ajouter cette caisse, ou plutôt
cette boîte, à son bagage. Dans le mémoire d'apothicaire qu'il voulut me donner
en payement de mes appointements, et qu'il avait écrit de sa main, il avait mis
que cette boîte, qu'il appelait ballot, pesait onze quintaux, et il m'en avait
passé le port à un prix énorme. Par les soins de M. Boy de la Tour, auquel
j'étais recommandé par M. Roguin, son oncle, il fut vérifié, sur les registres
des douanes de Lyon et de Marseille, que ledit ballot ne pesait que
quarante-cinq livres, et n'avait payé le port qu'à raison de ce poids. Je
joignis cet extrait authentique au mémoire de M. de Montaigu; et, muni de ces
pièces et de plusieurs autres de la même force, je me rendis à Paris, très
impatient d'en faire usage. J'eus, durant toute cette longue route, de petites
aventures à Côme, en Valais et ailleurs. Je vis plusieurs choses, entre autres
les îles Borromées, qui mériteraient d'être décrites; mais le temps me gagne,
les espions m'obsèdent; je suis forcé de faire à la hâte et mal un travail qui
demanderait le loisir et la tranquillité qui me manquent. Si jamais la
Providence, jetant les yeux sur moi, me procure enfin des jours plus calmes, je
les destine à refondre, si je puis, cet ouvrage, ou à y faire du moins un
supplément dont je sens qu'il a grand besoin.
Le bruit de mon histoire
m'avait devancé, et en arrivant je trouvai que dans les bureaux et dans le
public tout le monde était scandalisé des folies de l'ambassadeur. Malgré cela,
malgré le cri public dans Venise, malgré les preuves sans réplique que
j'exhibais, je ne pus obtenir aucune justice. Loin d'avoir ni satisfaction ni
réparation, je fus même laissé à la discrétion de l'ambassadeur pour mes
appointements, et cela par l'unique raison que n'étant pas Français, je n'avais
pas droit à la protection nationale, et que c'était une affaire particulière
entre lui et moi. Tout le monde convint avec moi que j'étais offensé, lésé,
malheureux; que l'ambassadeur était un extravagant cruel, inique, et que toute
cette affaire le déshonorait à jamais. Mais quoi! Il était l'ambassadeur; je
n'étais, moi, que le secrétaire. Le bon ordre, ou ce qu'on appelle ainsi,
voulait que je n'obtinsse aucune justice, et je n'en obtins aucune. Je
m'imaginai qu'à force de crier et de traiter publiquement ce fou comme il le
méritait, on me dirait à la fin de me taire; et c'était ce que j'attendais, bien
résolu de n'obéir qu'après qu'on aurait prononcé. Mais il n'y avait point alors
de ministre des affaires étrangères. On me laissa clabauder, on m'encouragea
même, on faisait chorus; mais l'affaire en resta toujours là, jusqu'à ce que,
las d'avoir toujours raison et jamais justice, je perdis enfin courage, et
plantai là tout.
La seule personne qui me reçut mal, et dont j'aurais le
moins attendu cette injustice, fut madame de Beuzenval. Toute pleine des
prérogatives du rang et de la noblesse, elle ne put jamais se mettre dans la
tête qu'un ambassadeur pût avoir tort avec son secrétaire. L'accueil qu'elle me
fit fut conforme à ce préjugé. J'en fus si piqué, qu'en sortant de chez elle je
lui écrivis une des fortes et vives lettres que j'aie peut-être écrites, et n'y
suis jamais retourné. Le P. Castel me reçut mieux; mais à travers le patelinage
jésuitique, je le vis suivre assez fidèlement une des grandes maximes de la
Société, qui est d'immoler toujours le plus faible au plus puissant. Le vif
sentiment de la justice de ma cause et ma fierté naturelle ne me laissèrent pas
endurer patiemment cette partialité. Je cessai de voir le P. Castel, et par là
d'aller aux Jésuites, où je ne connaissais que lui seul. D'ailleurs l'esprit
tyrannique et intrigant de ses confrères, si différent de la bonhomie du bon P.
Hemet, me donnait tant d'éloignement pour leur commerce, que je n'en ai vu aucun
depuis ce temps-là, si ce n'est le P. Berthier, que je vis deux ou trois fois
chez M. Dupin, avec lequel il travaillait de toute sa force à la réfutation de
Montesquieu.
Achevons, pour n'y plus revenir, ce qui me reste à dire de
M. de Montaigu. Je lui avais dit dans nos démêlés qu'il ne lui fallait pas un
secrétaire, mais un clerc de procureur. Il suivit cet avis, et me donna
réellement pour successeur un vrai procureur, qui dans moins d'un an lui vola
vingt ou trente mille livres. Il le chassa, le fit mettre en prison; chassa ses
gentilshommes avec esclandre et scandale, se fit partout des querelles, reçut
des affronts qu'un valet n'endurerait pas, et finit, à force de folies, par se
faire rappeler et renvoyer planter ses choux. Apparemment que, parmi les
réprimandes qu'il reçut à la cour, son affaire avec moi ne fut pas oubliée; du
moins, peu de temps après son retour, il m'envoya son maître d'hôtel pour solder
mon compte et me donner de l'argent. J'en manquais dans ce moment-là; mes dettes
de Venise, dettes d'honneur si jamais il en fut, me pesaient sur le coeur. Je
saisis le moyen qui se présentait de les acquitter, de même que le billet de
Zanetto Nani. Je reçus ce qu'on voulut me donner; je payai toutes mes dettes, et
je restai sans un sou, comme auparavant, mais soulagé d'un poids qui m'était
insupportable. Depuis lors, je n'ai plus entendu parler de M. de Montaigu qu'à
sa mort, que j'appris par la voix publique. Que Dieu fasse paix à ce pauvre
homme! Il était aussi propre au métier d'ambassadeur que je l'avais été dans mon
enfance à celui de grapignan. Cependant il n'avait tenu qu'à lui de se soutenir
honorablement par mes services, et de me faire avancer rapidement dans l'état
auquel le comte de Gouvon m'avait destiné dans ma jeunesse, et dont par moi seul
je m'étais rendu capable dans un âge plus avancé.
La justice et
l'inutilité de mes plaintes me laissèrent dans l'âme un germe d'indignation
contre nos sottes institutions civiles, où le vrai bien public et la véritable
justice sont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent, destructeur en
effet de tout ordre, et qui ne fait qu'ajouter la sanction de l'autorité
publique à l'oppression du faible et à l'iniquité du fort. Deux choses
empêchèrent ce germe de se développer pour lors comme il a fait dans la suite:
l'une qu'il s'agissait de moi dans cette affaire, et que l'intérêt privé, qui
n'a jamais rien produit de grand et de noble, ne saurait tirer de mon coeur les
divins élans qu'il n'appartient qu'au plus pur amour du juste et du beau d'y
produire; l'autre fut le charme de l'amitié, qui tempérait et calmait ma colère
par l'ascendant d'un sentiment plus doux. J'avais fait connaissance à Venise
avec un Biscayen, ami de mon ami Carrio, et digne de l'être de tout homme de
bien. Cet aimable jeune homme, né pour tous les talents et pour toutes les
vertus, venait de faire le tour de l'Italie pour prendre le goût des beaux-
arts; et, n'imaginant rien de plus à acquérir, il voulait s'en retourner en
droiture dans sa patrie. Je lui dis que les arts n'étaient que le délassement
d'un génie comme le sien, fait pour cultiver les sciences; et je lui conseillai,
pour en prendre le goût, un voyage et six mois de séjour à Paris. Il me crut, et
fut à Paris. Il y était et m'attendait quand j'y arrivai. Son logement était
trop grand pour lui; il m'en offrit la moitié; je l'acceptai. Je le trouvai dans
la ferveur des hautes connaissances. Rien n'était au-dessus de sa portée; il
dévorait et digérait tout avec une prodigieuse rapidité. Comme il me remercia
d'avoir procuré cet aliment à son esprit, que le besoin de savoir tourmentait
sans qu'il s'en doutât lui-même! Quels trésors de lumières et de vertus je
trouvai dans cette âme forte! Je sentis que c'était l'ami qu'il me fallait: nous
devînmes intimes. Nos goûts n'étaient pas les mêmes; nous disputions toujours.
Tous deux opiniâtres, nous n'étions jamais d'accord sur rien. Avec cela nous ne
pouvions nous quitter; et tout en nous contrariant sans cesse, aucun des deux
n'eût voulu que l'autre fût autrement.
Ignacio Emmanuel de Altuna était
un de ces hommes rares que l'Espagne seule produit, et dont elle produit trop
peu pour sa gloire. Il n'avait pas ces violentes passions nationales communes
dans son pays; l'idée de la vengeance ne pouvait pas plus entrer dans son esprit
que le désir dans son coeur. Il était trop fier pour être vindicatif, et je lui
ai souvent ouï dire avec beaucoup de sang-froid qu'un mortel ne pouvait pas
offenser son âme. Il était galant sans être tendre. Il jouait avec les femmes
comme avec de jolis enfants. Il se plaisait avec les maîtresses de ses amis;
mais je ne lui en ai jamais vu aucune, ni aucun désir d'en avoir. Les flammes de
la vertu dont son coeur était dévoré ne permirent jamais à celles de ses sens de
naître.
Après ses voyages il s'est marié; il est mort jeune; il a laissé
des enfants; et je suis persuadé, comme de mon existence, que sa femme est la
première et la seule qui lui ait fait connaître les plaisirs de l'amour. A
l'extérieur, il était dévot comme un Espagnol, mais en dedans, c'était la piété
d'un ange. Hors moi, je n'ai vu que lui seul de tolérant depuis que j'existe. Il
ne s'est jamais informé d'aucun homme comment il pensait en matière de religion.
Que son ami fût juif, protestant, Turc, bigot, athée, peu lui importait, pourvu
qu'il fût honnête homme. Obstiné, têtu pour des opinions indifférentes, dès
qu'il s'agissait de religion, même de morale, il se recueillait, se taisait, ou
disait simplement: Je ne suis chargé que de moi. Il est incroyable qu'on puisse
associer autant d'élévation d'âme avec un esprit de détail porté jusqu'à la
minutie. Il partageait et fixait d'avance l'emploi de sa journée par heures,
quarts d'heure et minutes, et suivait cette distribution avec un tel scrupule,
que si l'heure eût sonné tandis qu'il lisait sa phrase, il eût fermé le livre
sans achever. De toutes ces mesures de temps ainsi rompues, il y en avait pour
telle étude, il y en avait pour telle autre; il y en avait pour la réflexion,
pour la conversation, pour l'office, pour Locke, pour le rosaire, pour les
visites, pour la musique, pour la peinture; et il n'y avait ni plaisir, ni
tentation, ni complaisance qui pût intervertir cet ordre; un devoir à remplir
seul l'aurait pu. Quand il me faisait la liste de ses distributions afin que je
m'y conformasse, je commençais par rire, et je finissais par pleurer
d'admiration. Jamais il ne gênait personne, ni ne supportait la gêne; il
brusquait les gens qui, par politesse, voulaient le gêner. Il était emporté sans
être boudeur. Je l'ai vu souvent en colère, mais je ne l'ai jamais vu fâché.
Rien n'était si gai que son humeur: il entendait la raillerie et il aimait à
railler; il y brillait même, et il avait le talent de l'épigramme. Quand on
l'animait, il était bruyant et tapageur en paroles, sa voix s'entendait de loin;
mais tandis qu'il criait, on le voyait sourire, et tout à travers ses
emportements, il lui venait quelques mots plaisants qui faisaient éclater tout
le monde. Il n'avait pas plus le teint espagnol que le flegme. Il avait la peau
blanche, les joues colorées, les cheveux d'un châtain presque blond. Il était
grand et bien fait. Son corps fut formé pour loger son âme.
Ce sage de
coeur ainsi que de tête se connaissait en hommes, et fut mon ami. C'est toute ma
réponse à quiconque ne l'est pas. Nous nous liâmes si bien que nous fîmes le
projet de passer nos jours ensemble. Je devais, dans quelques années, aller à
Ascoytia pour vivre avec lui dans sa terre. Toutes les parties de ce projet
furent arrangées entre nous la veille de son départ. Il n'y manqua que ce qui ne
dépend pas des hommes dans les projets les mieux concertés. Les événements
postérieurs, mes désastres, son mariage, sa mort enfin, nous ont séparés pour
toujours.
On dirait qu'il n'y a que les noirs complots des méchants qui
réussissent; les projets innocents des bons n'ont presque jamais
d'accomplissement.
Ayant senti l'inconvénient de la dépendance, je me
promis bien de ne m'y plus exposer. Ayant vu renverser dès leur naissance les
projets d'ambition que l'occasion m'avait fait former, rebuté de rentrer dans la
carrière que j'avais si bien commencée, et dont néanmoins je venais d'être
expulsé, je résolus de ne plus m'attacher à personne, mais de rester dans
l'indépendance en tirant parti de mes talents, dont enfin je commençais à sentir
la mesure, et dont j'avais trop modestement pensé jusqu'alors. Je repris le
travail de mon opéra, que j'avais interrompu pour aller à Venise; et, pour m'y
livrer plus tranquillement, après le départ d'Altuna, je retournai loger à mon
ancien hôtel Saint- Quentin, qui, dans un quartier solitaire et peu loin du
Luxembourg, m'était plus commode pour travailler à mon aise que la bruyante rue
Saint-Honoré. Là m'attendait la seule consolation réelle que le ciel m'ait fait
goûter dans ma misère, et qui seule me la rend supportable. Ceci n'est pas une
connaissance passagère; je dois entrer dans quelques détails sur la manière dont
elle se fit.
Nous avions une nouvelle hôtesse qui était d'Orléans. Elle
prit pour travailler en linge une fille de son pays, d'environ vingt-deux à
vingt-trois ans, qui mangeait avec nous ainsi que l'hôtesse. Cette fille,
appelée Thérèse le Vasseur, était de bonne famille: son père était officier de
la monnaie d'Orléans, sa mère était marchande. Ils avaient beaucoup d'enfants.
La monnaie d'Orléans n'allant plus, le père se trouva sur le pavé; la mère,
ayant essuyé des banqueroutes, fit mal ses affaires, quitta le commerce, et vint
à Paris avec son mari et sa fille, qui les nourrissait tous trois de son
travail.
La première fois que je vis paraître cette fille à table, je
fus frappé de son maintien modeste, et plus encore de son regard vif et doux,
qui pour moi n'eut jamais son semblable. La table était composée, outre M. de
Bonnefond, de plusieurs abbés irlandais, gascons, et autres gens de pareille
étoffe. Notre hôtesse elle-même avait rôti le balai: il n'y avait là que moi
seul qui parlât et se comportât décemment. On agaça la petite; je pris sa
défense. Aussitôt les lardons tombèrent sur moi. Quand je n'aurais eu
naturellement aucun goût pour cette pauvre fille, la compassion, la
contradiction m'en auraient donné. J'ai toujours aimé l'honnêteté dans les
manières et dans les propos, surtout avec le sexe. Je devins hautement son
champion. Je la vis sensible à mes soins; et ses regards, animés par la
reconnaissance, qu'elle n'osait exprimer de bouche, n'en devenaient que plus
pénétrants.
Elle était très timide; je l'étais aussi. La liaison, que
cette disposition commune semblait éloigner, se fit pourtant très rapidement.
L'hôtesse, qui s'en aperçut, devint furieuse; et ses brutalités avancèrent
encore mes affaires auprès de la petite, qui, n'ayant que moi seul d'appui dans
la maison, me voyait sortir avec peine et soupirait après le retour de son
protecteur. Le rapport de nos coeurs, le concours de nos dispositions eut
bientôt son effet ordinaire. Elle crut voir en moi un honnête homme; elle ne se
trompa pas. Je crus voir en elle une fille sensible, simple et sans coquetterie;
je ne me trompai pas non plus. Je lui déclarai d'avance que je ne
l'abandonnerais ni ne l'épouserais jamais. L'amour, l'estime, la sincérité naïve
furent les ministres de mon triomphe; et c'était parce que son coeur était
tendre et honnête que je fus heureux sans être entreprenant.
La crainte
qu'elle eut que je ne me fâchasse de ne pas trouver en elle ce qu'elle croyait
que j'y cherchais recula mon bonheur plus que toute autre chose. Je la vis,
interdite et confuse avant de se rendre, vouloir se faire entendre, et n'oser
s'expliquer. Loin d'imaginer la véritable cause de son embarras, j'en imaginai
une bien fausse et bien insultante pour ses moeurs; et, croyant qu'elle
m'avertissait que ma santé courait des risques, je tombai dans des perplexités
qui ne me retinrent pas, mais qui durant plusieurs jours empoisonnèrent mon
bonheur. Comme nous ne nous entendions pas l'un l'autre, nos entretiens à ce
sujet étaient autant d'énigmes et d'amphigouris plus que risibles. Elle fut
prête à me croire absolument fou; je fus prêt à ne savoir plus que penser
d'elle. Enfin nous nous expliquâmes: elle me fit en pleurant l'aveu d'une faute
unique au sortir de l'enfance, fruit de son ignorance et de l'adresse d'un
séducteur. Sitôt que je la compris, je fis un cri de joie: Pucelage!
m'écriai-je: c'est bien à Paris, c'est bien à vingt ans qu'on en cherche! Ah! ma
Thérèse, je suis trop heureux de te posséder sage et saine, et de ne pas trouver
ce que je ne cherchais pas.
Je n'avais cherché d'abord qu'à me donner un
amusement. Je vis que j'avais plus fait, et que je m'étais donné une compagne.
Un peu d'habitude avec cette excellente fille, un peu de réflexion sur ma
situation me firent sentir qu'en ne songeant qu'à mes plaisirs, j'avais beaucoup
fait pour mon bonheur. Il me fallait, à la place de l'ambition éteinte, un
sentiment vif qui remplît mon coeur. Il fallait, pour tout dire, un successeur à
maman: puisque je ne devais plus vivre avec elle, il me fallait quelqu'un qui
vécût avec son élève, et en qui je trouvasse la simplicité, la docilité de coeur
qu'elle avait trouvée en moi. Il fallait que la douceur de la vie privée et
domestique me dédommageât du sort brillant auquel je renonçais. Quand j'étais
absolument seul, mon coeur était vide; mais il n'en fallait qu'un pour le
remplir. Le sort m'avait ôté, m'avait aliéné, du moins en partie, celui pour
lequel la nature m'avait fait. Dès lors j'étais seul; car il n'y eut jamais pour
moi d'intermédiaire entre tout et rien. Je trouvais dans Thérèse le supplément
dont j'avais besoin; par elle je vécus heureux autant que je pouvais l'être
selon le cours des événements.
Je voulus d'abord former son esprit: j'y
perdis ma peine. Son esprit est ce que l'a fait la nature; la culture et les
soins n'y prennent pas. Je ne rougis pas d'avouer qu'elle n'a jamais bien su
lire, quoiqu'elle écrive passablement. Quand j'allai loger dans la rue
Neuve-des- Petits-Champs, j'avais à l'hôtel de Pontchartrain, vis-à-vis mes
fenêtres, un cadran sur lequel je m'efforçai durant plus d'un mois à lui faire
connaître les heures. A peine les connaît-elle encore à présent. Elle n'a jamais
pu suivre l'ordre des douze mois de l'année, et ne connaît pas un seul chiffre,
malgré tous les soins que j'ai pris pour les lui montrer. Elle ne sait ni
compter l'argent, ni le prix d'aucune chose. Le mot qui lui vient en parlant est
souvent l'opposé de celui qu'elle veut dire. Autrefois j'avais fait un
dictionnaire de ses phrases pour amuser madame de Luxembourg, et ses quiproquos
sont devenus célèbres dans les sociétés où j'ai vécu. Mais cette personne si
bornée, et, si l'on veut, si stupide, est d'un conseil excellent dans les
occasions difficiles. Souvent en Suisse, en Angleterre, en France, dans les
catastrophes où je me trouvais, elle a vu ce que je ne voyais pas moi- même;
elle m'a donné les avis les meilleurs à suivre; elle m'a tiré des dangers où je
me précipitais aveuglément; et devant les dames du plus haut rang, devant les
grands et les princes, ses sentiments, son bon sens, ses réponses et sa
conduite, lui ont attiré l'estime universelle; et à moi, sur son mérite, des
compliments dont je sentais la sincérité.
Auprès des personnes qu'on
aime, le sentiment nourrit l'esprit ainsi que le coeur, et l'on a peu besoin de
chercher ailleurs des idées. Je vivais avec ma Thérèse aussi agréablement
qu'avec le plus beau génie de l'univers. Sa mère, fière d'avoir été jadis élevée
auprès de la marquise de Monpipeau, faisait le bel esprit, voulait diriger le
sien, et gâtait, par son astuce, la simplicité de notre commerce. L'ennui de
cette importunité me fit un peu surmonter la sotte honte de n'oser me montrer
avec Thérèse en public, et nous faisions tête-à-tête de petites promenades
champêtres et de petits goûters qui m'étaient délicieux. Je voyais qu'elle
m'aimait sincèrement, et cela redoublait ma tendresse. Cette douce intimité me
tenait lieu de tout: l'avenir ne me touchait plus, ou ne me touchait que comme
le présent prolongé: je ne désirais rien que d'en assurer la durée.
Cet
attachement me rendit toute autre dissipation superflue et insipide. Je ne
sortais plus que pour aller chez Thérèse; sa demeure devint presque la mienne.
Cette vie retirée devint si avantageuse à mon travail, qu'en moins de trois mois
mon opéra tout entier fut fait, paroles et musique. Il restait seulement
quelques accompagnements et remplissages à faire. Ce travail de manoeuvre
m'ennuyait fort. Je proposai à Philidor de s'en charger, en lui donnant part au
bénéfice. Il vint deux fois, et fit quelques remplissages dans l'acte d'Ovide;
mais il ne put se captiver à ce travail assidu pour un profit éloigné et même
incertain. Il ne revint plus, et j'achevai ma besogne moi-même.
Mon
opéra fait, il s'agit d'en tirer parti; c'était un autre opéra bien plus
difficile. On ne vient à bout de rien à Paris quand on y vit isolé. Je pensai à
me faire jour par M. de la Poplinière, chez qui Gauffecourt, de retour de
Genève, m'avait introduit. M. de la Poplinière était le Mécène de Rameau: madame
de la Poplinière était sa très humble écolière. Rameau faisait, comme on dit, la
pluie et le beau temps dans cette maison. Jugeant qu'il protégerait avec plaisir
l'ouvrage d'un de ses disciples, je voulus lui montrer le mien. Il refusa de le
voir, disant qu'il ne pouvait lire des partitions, et que cela le fatiguait
trop. La Poplinière dit là-dessus qu'on pouvait le lui faire entendre, et
m'offrit de rassembler des musiciens pour en exécuter des morceaux. Je ne
demandais pas mieux. Rameau consentit en grommelant, et répétant sans cesse que
ce devait être une belle chose que la composition d'un homme qui n'était pas
enfant de la balle, et qui avait appris la musique tout seul. Je me hâtai de
tirer en parties cinq ou six morceaux choisis. On me donna une dizaine de
symphonistes, et pour chanteurs, Albert, Bérard et mademoiselle Bourbonnais.
Rameau commença dès l'ouverture à faire entendre, par ses éloges outrés, qu'elle
ne pouvait être de moi. Il ne laissa passer aucun morceau sans donner des signes
d'impatience; mais à un air de haute-contre, dont le chant était mâle et sonore,
et l'accompagnement très brillant, il ne put se contenir; il m'apostropha avec
une brutalité qui scandalisa tout le monde, soutenant qu'une partie de ce qu'il
venait d'entendre était d'un homme consommé dans l'art, et le reste d'un
ignorant qui ne savait pas même la musique. Et il est vrai que mon travail,
inégal et sans règle, était tantôt sublime et tantôt très plat, comme doit être
celui de quiconque ne s'élève que par quelques élans de génie, et que la science
ne soutient point. Rameau prétendit ne voir en moi qu'un petit pillard sans
talent et sans goût. Les assistants, et surtout le maître de la maison, ne
pensèrent pas de même. M. de Richelieu, qui dans ce temps-là voyait beaucoup
monsieur et, comme on sait, madame de la Poplinière, ouït parler de mon ouvrage,
et voulut l'entendre en entier, avec le projet de le faire donner à la cour s'il
en était content. Il fut exécuté à grand choeur et à grand orchestre, aux frais
du roi, chez M. Bonneval, intendant des menus. Francoeur dirigeait l'exécution.
L'effet en fut surprenant: M. le duc ne cessait de s'écrier et d'applaudir; et à
la fin d'un choeur, dans l'acte du Tasse, il se leva, vint à moi, et me serrant
la main, Monsieur Rousseau, me dit-il, voilà de l'harmonie qui transporte; je
n'ai jamais rien entendu de plus beau: je veux faire donner cet ouvrage à
Versailles. Madame de la Poplinière, qui était là, ne dit pas un mot. Rameau,
quoique invité, n'y avait pas voulu venir. Le lendemain, madame de la Poplinière
me fit à sa toilette un accueil fort dur, affecta de me rabaisser ma pièce, et
me dit que, quoiqu'un peu de clinquant eût d'abord ébloui M. de Richelieu, il en
était bien revenu, et qu'elle ne me conseillait pas de compter sur mon opéra.
Monsieur le duc arriva peu après, et me tint un tout autre langage, me dit des
choses flatteuses sur mes talents, et me parut toujours disposé à faire donner
ma pièce devant le roi. Il n'y a, dit-il, que l'acte du Tasse qui ne peut passer
à la cour: il en faut faire un autre. Sur ce seul mot j'allai m'enfermer chez
moi; et dans trois semaines j'eus fait, à la place du Tasse, un autre acte, dont
le sujet était Hésiode inspiré par une muse. Je trouvai le secret de faire
passer dans cet acte une partie de l'histoire de mes talents, et de la jalousie
dont Rameau voulait bien les honorer. Il y avait dans ce nouvel acte une
élévation moins gigantesque et mieux soutenue que celle du Tasse; la musique en
était aussi noble et beaucoup mieux faite; et si les deux autres actes avaient
valu celui-là, la pièce entière eût avantageusement soutenu la représentation:
mais tandis que j'achevais de la mettre en état, une autre entreprise suspendit
l'exécution de celle-là.
L'hiver qui suivit la bataille de Fontenoy il y
eut beaucoup de fêtes à Versailles, entre autres plusieurs opéras au théâtre des
Petites-Écuries. De ce nombre fut le drame de Voltaire, intitulé la Princesse de
Navarre, dont Rameau avait fait la musique, et qui venait d'être changé et
réformé sous le nom des Fêtes de Ramire. Ce nouveau sujet demandait plusieurs
changements aux divertissements de l'ancien, tant dans les vers que dans la
musique. Il s'agissait de trouver quelqu'un qui pût remplir ce double objet.
Voltaire, alors en Lorraine, et Rameau, tous deux occupés pour lors à l'opéra du
Temple de la Gloire, ne pouvant donner des soins à celui-là, M. de Richelieu
pensa à moi, me fit proposer de m'en charger: et pour que je pusse examiner
mieux ce qu'il y avait à faire, il m'envoya séparément le poème et la musique.
Avant toute chose, je ne voulus toucher aux paroles que de l'aveu de l'auteur;
et je lui écrivis à ce sujet une lettre très honnête, et même respectueuse,
comme il convenait. Voici sa réponse, dont l'original est dans la liasse A, no
I.
"15 décembre 1745.
Vous réunissez, monsieur, deux talents qui
ont toujours été séparés jusqu'à présent. Voilà déjà deux bonnes raisons pour
moi de vous estimer et de chercher à vous aimer. Je suis fâché pour vous que
vous employiez ces deux talents à un ouvrage qui n'en est pas trop digne. Il y a
quelques mois que M. le duc de Richelieu m'ordonna absolument de faire en un
clin d'oeil une petite et mauvaise esquisse de quelques scènes insipides et
tronquées, qui devaient s'ajuster à des divertissements qui ne sont point faits
pour elles. J'obéis avec la plus grande exactitude; je fis très vite et très
mal. J'envoyai ce misérable croquis à M. le duc de Richelieu, comptant qu'il ne
servirait pas, ou que je le corrigerais. Heureusement il est entre vos mains,
vous en êtes le maître absolu; j'ai perdu entièrement tout cela de vue. Je ne
doute pas que vous n'ayez rectifié toutes les fautes échappées nécessairement
dans une composition si rapide d'une simple esquisse, que vous n'ayez suppléé à
tout.
Je me souviens qu'entre autres balourdises, il n'est pas dit, dans
ces scènes qui lient les divertissements, comment la princesse Grenadine passe
tout d'un coup d'une prison dans un jardin ou dans un palais. Comme ce n'est
point un magicien qui lui donne des fêtes, mais un seigneur espagnol, il me
semble que rien ne doit se faire par enchantement. Je vous prie, monsieur, de
vouloir bien revoir cet endroit, dont je n'ai qu'une idée confuse. Voyez s'il
est nécessaire que la prison s'ouvre, et qu'on fasse passer notre princesse de
cette prison dans un beau palais doré et verni, préparé pour elle. Je sais très
bien que tout cela est fort misérable, et qu'il est au-dessous d'un être pensant
de faire une affaire sérieuse de ces bagatelles; mais enfin, puisqu'il s'agit de
déplaire le moins qu'on pourra, il faut mettre le plus de raison qu'on peut,
même dans un mauvais divertissement d'opéra.
Je me rapporte de tout à
vous et à M. Ballod, et je compte avoir bientôt l'honneur de vous faire mes
remerciements, et de vous assurer, monsieur, à quel point j'ai celui d'être,
etc."
Qu'on ne soit pas surpris de la grande politesse de cette lettre,
comparée aux autres lettres demi-cavalières qu'il m'a écrites depuis ce
temps-là. Il me crut en grande faveur auprès de M. de Richelieu; et la souplesse
courtisane qu'on lui connaît l'obligeait à beaucoup d'égards pour un nouveau
venu, jusqu'à ce qu'il connût mieux la mesure de son crédit.
Autorisé
par M. de Voltaire et dispensé de tous égards pour Rameau, qui ne cherchait qu'à
me nuire, je me mis au travail, et en deux mois ma besogne fut faite. Elle se
borna, quant aux vers, à très peu de chose. Je tâchai seulement qu'on n'y sentît
pas la différence des styles; et j'eus la présomption de croire avoir réussi.
Mon travail en musique fut plus long et plus pénible: outre que j'eus à faire
plusieurs morceaux d'appareil, et entre autres l'ouverture, tout le récitatif
dont j'étais chargé se trouva d'une difficulté extrême, en ce qu'il fallait
lier, souvent en peu de vers et par des modulations très rapides, des symphonies
et des choeurs dans des tons fort éloignés: car, pour que Rameau ne m'accusât
pas d'avoir défiguré ses airs, je n'en voulus changer ni transposer aucun. Je
réussis à ce récitatif. Il était bien accentué, plein d'énergie, et surtout
excellemment modulé. L'idée des deux hommes supérieurs auxquels on daignait
m'associer m'avait élevé le génie; et je puis dire que, dans ce travail ingrat
et sans gloire, dont le public ne pouvait pas même être informé, je me tins
presque toujours à côté de mes modèles.
La pièce, dans l'état où je
l'avais mise, fut répétée au grand théâtre de l'Opéra. Des trois auteurs je m'y
trouvai seul. Voltaire était absent, et Rameau n'y vint pas, ou se cacha.
Les paroles du premier monologue étaient très lugubres; en voici le
début:
O mort! viens terminer les malheurs de ma vie.
Il avait bien fallu faire une musique assortissante. Ce fut
pourtant là-dessus que madame de la Poplinière fonda sa censure, en m'accusant,
avec beaucoup d'aigreur, d'avoir fait une musique d'enterrement. M. de Richelieu
commença judicieusement par s'informer de qui étaient les vers de ce monologue.
Je lui présentai le manuscrit qu'il m'avait envoyé, et qui faisait foi qu'ils
étaient de Voltaire. En ce cas, dit-il, c'est Voltaire seul qui a tort. Durant
la répétition, tout ce qui était de moi fut successivement improuvé par madame
de la Poplinière, et justifié par M. de Richelieu. Mais enfin j'avais affaire à
trop forte partie, et il me fut signifié qu'il y avait à refaire à mon travail
plusieurs choses sur lesquelles il fallait consulter M. Rameau. Navré d'une
conclusion pareille, au lieu des éloges que j'attendais, et qui certainement
m'étaient dus, je rentrai chez moi la mort dans le coeur. J'y tombai malade,
épuisé de fatigue, dévoré de chagrin; et de six semaines je ne fus en état de
sortir.
Rameau, qui fut chargé des changements indiqués par madame de la
Poplinière, m'envoya demander l'ouverture de mon grand opéra, pour la substituer
à celle que je venais de faire. Heureusement je sentis le croc-en-jambe, et je
la refusai. Comme il n'y avait plus que cinq ou six jours jusqu'à la
représentation, il n'eut pas le temps d'en faire une, et il fallut laisser la
mienne. Elle était à l'italienne, et d'un style très nouveau pour lors en
France. Cependant elle fut goûtée et j'appris par M. de Valmalette, maître
d'hôtel du roi, et gendre de M. Mussard, mon parent et mon ami, que les amateurs
avaient été très contents de mon ouvrage, et que le public ne l'avait pas
distingué de celui de Rameau. Mais celui-ci, de concert avec madame de la
Poplinière, prit des mesures pour qu'on ne sût pas même que j'y avais travaillé.
Sur les livres qu'on distribue aux spectateurs, et où les auteurs sont toujours
nommés, il n'y eut de nommé que Voltaire; et Rameau aima mieux que son nom fût
supprimé que d'y voir associer le mien.
Sitôt que je fus en état de
sortir, je voulus aller chez M. de Richelieu. Il n'était plus temps; il venait
de partir pour Dunkerque, où il devait commander le débarquement destiné pour
l'Écosse. A son retour, je me dis, pour autoriser ma paresse, qu'il était trop
tard. Ne l'ayant plus revu depuis lors, j'ai perdu l'honneur que méritait mon
ouvrage, l'honoraire qu'il devait me produire; et mon temps, mon travail, mon
chagrin, ma maladie et l'argent qu'elle me coûta, tout cela fut à mes frais,
sans me rendre un sou de bénéfice, ou plutôt de dédommagement. Il m'a cependant
toujours paru que M. de Richelieu avait naturellement de l'inclination pour moi,
et pensait avantageusement de mes talents; mais mon malheur et madame de la
Poplinière empêchèrent tout l'effet de sa bonne volonté.
Je ne pouvais
rien comprendre à l'aversion de cette femme, à qui je m'étais efforcé de plaire
et à qui je faisais assez régulièrement ma cour. Gauffecourt m'en expliqua les
causes: D'abord, me dit-il, son amitié pour Rameau, dont elle est la prôneuse en
titre, et qui ne veut souffrir aucun concurrent; et de plus un péché originel
qui vous damne auprès d'elle, et qu'elle ne vous pardonnera jamais, c'est d'être
Genevois. Là-dessus il m'expliqua que l'abbé Hubert, qui l'était, et sincère ami
de M. de la Poplinière, avait fait ses efforts pour l'empêcher d'épouser cette
femme, qu'il connaissait bien; et qu'après le mariage elle lui avait voué une
haine implacable, ainsi qu'à tous les Genevois. Quoique la Poplinière,
ajouta-t-il, ait de l'amitié pour vous, et que je le sache, ne comptez pas sur
son appui. Il est amoureux de sa femme: elle vous hait; elle est méchante, elle
est adroite: vous ne ferez jamais rien dans cette maison. Je me le tins pour
dit.
Ce même Gauffecourt me rendit à peu près dans le même temps un
service dont j'avais grand besoin. Je venais de perdre mon vertueux père, âgé
d'environ soixante ans. Je sentis moins cette perte que je n'aurais fait en
d'autres temps, où les embarras de ma situation m'auraient moins occupé. Je
n'avais point voulu réclamer de son vivant ce qui restait du bien de ma mère, et
dont il tirait le petit revenu: je n'eus plus là-dessus de scrupule après sa
mort. Mais le défaut de preuve juridique de la mort de mon frère faisait une
difficulté que Gauffecourt se chargea de lever, et qu'il leva en effet par les
bons offices de l'avocat de Lorme. Comme j'avais le plus grand besoin de cette
petite ressource, et que l'événement était douteux, j'en attendais la nouvelle
définitive avec le plus vif empressement. Un soir, en rentrant chez moi, je
trouvai la lettre qui devait contenir cette nouvelle, et je la pris pour
l'ouvrir avec un tremblement d'impatience dont j'eus honte au dedans de moi. Eh
quoi! me dis-je avec dédain, Jean-Jacques se laisserait-il subjuguer à ce point
par l'intérêt et par la curiosité? Je remis sur-le-champ la lettre sur ma
cheminée; je me déshabillai, me couchai tranquillement, dormis mieux qu'à mon
ordinaire, et me levai le lendemain assez tard sans plus penser à ma lettre. En
m'habillant je l'aperçus; je l'ouvris sans me presser; j'y trouvai une lettre de
change. J'eus bien des plaisirs à la fois; mais je puis jurer que le plus vif
fut celui d'avoir su me vaincre. J'aurais vingt traits pareils à citer en ma
vie, mais je suis trop pressé pour pouvoir tout dire. J'envoyai une petite
partie de cet argent à ma pauvre maman, regrettant avec larmes l'heureux temps
où j'aurais mis le tout à ses pieds. Toutes ses lettres se sentaient de sa
détresse. Elle m'envoyait un tas de recettes et de secrets dont elle prétendait
que je fisse ma fortune et la sienne. Déjà le sentiment de sa misère lui
resserrait le coeur et lui rétrécissait l'esprit. Le peu que je lui envoyai fut
la proie des fripons qui l'obsédaient. Elle ne profita de rien. Cela me dégoûta
de partager mon nécessaire avec ces misérables, surtout après l'inutile
tentative que je fis pour la leur arracher, comme il sera dit ci-après.
Le temps s'écoulait, et l'argent avec lui. Nous étions deux, même
quatre, ou, pour mieux dire, nous étions sept ou huit. Car, quoique Thérèse fût
d'un désintéressement qui a peu d'exemples, sa mère n'était pas comme elle.
Sitôt qu'elle se vit un peu remontée par mes soins, elle fit venir toute sa
famille, pour en partager le fruit. Soeurs, fils, filles, petites-filles, tout
vint, hors sa fille aînée, mariée au directeur des carrosses d'Angers. Tout ce
que je faisais pour Thérèse était détourné par sa mère en faveur de ces affamés.
Comme je n'avais pas affaire à une personne avide, et que je n'étais pas
subjugué par une passion folle, je ne faisais pas des folies. Content de tenir
Thérèse honnêtement, mais sans luxe, à l'abri des pressants besoins, je
consentais que ce qu'elle gagnait par son travail fût tout entier au profit de
sa mère, et je ne me bornais pas à cela; mais, par une fatalité qui me
poursuivait, tandis que maman était en proie à ses croquants, Thérèse était en
proie à sa famille, et je ne pouvais rien faire d'aucun côté qui profitât à
celle pour qui je l'avais destiné. Il était singulier que la cadette des enfants
de madame le Vasseur, la seule qui n'eût pas été dotée, était la seule qui
nourrissait son père et sa mère, et qu'après avoir été longtemps battue par ses
frères, par ses soeurs, même par ses nièces, cette pauvre fille en était
maintenant pillée, sans qu'elle pût mieux se défendre de leurs vols que de leurs
coups. Une seule de ses nièces, appelée Gothon Leduc, était assez aimable et
d'un caractère assez doux, quoique gâtée par l'exemple et les leçons des autres.
Comme je les voyais souvent ensemble, je leur donnais les noms qu'elles
s'entre-donnaient; j'appelais la nièce ma nièce, et la tante ma tante. Toutes
deux m'appelaient leur oncle. De là le nom de tante duquel j'ai continué
d'appeler Thérèse, et que mes amis répétaient quelquefois en plaisantant.
On sent que, dans une pareille situation, je n'avais pas un moment à
perdre pour tâcher de m'en tirer. Jugeant que M. de Richelieu m'avait oublié, et
n'espérant plus rien du côté de la cour, je fis quelques tentatives pour faire
passer à Paris mon opéra: mais j'éprouvai des difficultés qui demandaient bien
du temps pour les vaincre, et j'étais de jour en jour plus pressé. Je m'avisai
de présenter ma petite comédie de Narcisse aux Italiens. Elle y fut reçue, et
j'eus les entrées, qui me firent grand plaisir: mais ce fut tout. Je ne pus
jamais parvenir à faire jouer ma pièce; et, ennuyé de faire ma cour à des
comédiens, je les plantai là. Je revins enfin au dernier expédient qui me
restait, et le seul que j'aurais dû prendre. En fréquentant la maison de M. de
la Poplinière je m'étais éloigné de celle de M. Dupin. Les deux dames, quoique
parentes, étaient mal ensemble et ne se voyaient point; il n'y avait aucune
société entre les deux maisons, et Thieriot seul vivait dans l'une et dans
l'autre. Il fut chargé de tâcher de me ramener chez M. Dupin. M. de Francueil
suivait alors l'histoire naturelle et la chimie, et faisait un cabinet. Je crois
qu'il aspirait à l'Académie des sciences; il voulait pour cela faire un livre,
et il jugeait que je pouvais lui être utile dans ce travail. Madame Dupin, qui
de son côté méditait un autre livre, avait sur moi des vues à peu près
semblables. Ils auraient voulu m'avoir en commun pour une espèce de secrétaire,
et c'était là l'objet des semonces de Thieriot. J'exigeais préalablement que M.
de Francueil emploierait son crédit avec celui de Jelyotte pour faire répéter
mon ouvrage à l'Opéra. Il y consentit. Les Muses galantes furent répétées
d'abord plusieurs fois au magasin, puis au grand théâtre. Il y avait beaucoup de
monde à la grande répétition, et plusieurs morceaux furent très applaudis.
Cependant je sentis moi-même durant l'exécution, fort mal conduite par Rebel,
que la pièce ne passerait pas, et même qu'elle n'était pas en état de paraître
sans de grandes corrections. Ainsi je la retirai sans mot dire, et sans
m'exposer au refus; mais je vis clairement par plusieurs indices que l'ouvrage,
eût-il été parfait, n'aurait pas passé. M. de Francueil m'avait bien promis de
le faire répéter, mais non pas de le faire recevoir. Il me tint exactement
parole. J'ai toujours cru voir, dans cette occasion et dans beaucoup d'autres,
que ni lui ni madame Dupin ne se souciaient de me laisser acquérir une certaine
réputation dans le monde, de peur peut-être qu'on en supposât, en voyant leurs
livres, qu'ils avaient greffé leurs talents sur les miens. Cependant, comme
madame Dupin m'en a toujours supposé de très médiocres, et qu'elle ne m'a jamais
employé qu'à écrire sous sa dictée, ou à des recherches de pure érudition, ce
reproche, surtout à son égard, eût été bien injuste.
Ce dernier mauvais
succès acheva de me décourager. J'abandonnai tout projet d'avancement et de
gloire; et, sans plus songer à des talents vrais ou vains qui me prospéraient si
peu, je consacrai mon temps et mes soins à me procurer ma subsistance et celle
de ma Thérèse, comme il plairait à ceux qui se chargeraient d'y pourvoir. Je
m'attachai donc tout à fait à madame Dupin et à M. de Francueil. Cela ne me jeta
pas dans une grande opulence; car, avec huit à neuf cents francs par an que
j'eus les deux premières années, à peine avais-je de quoi fournir à mes premiers
besoins, forcé de me loger à leur voisinage, en chambre garnie, dans un quartier
assez cher, et payant un autre loyer à l'extrémité de Paris, tout en haut de la
rue Saint-Jacques, où, quelque temps qu'il fît, j'allais souper presque tous les
soirs. Je pris bientôt le train et même le goût de mes nouvelles occupations. Je
m'attachai à la chimie; j'en fis plusieurs cours avec M. de Francueil chez M.
Rouelle; et nous nous mîmes à barbouiller du papier tant bien que mal sur cette
science, dont nous possédions à peine les éléments. En 1747, nous allâmes passer
l'automne en Touraine, au château de Chenonceaux, maison royale sur le Cher,
bâtie par Henri second pour Diane de Poitiers, dont on y voit encore les
chiffres, et maintenant possédée par M. Dupin, fermier général. On s'amusa
beaucoup dans ce beau lieu; on y faisait très bonne chère; j'y devins gras comme
un moine. On y fit beaucoup de musique. J'y composai plusieurs trios à chanter
pleins d'une assez forte harmonie, et dont je reparlerai peut-être dans mon
supplément, si jamais j'en fais un. On y joua la comédie. J'y en fis, en quinze
jours, une en trois actes, intitulée l'Engagement téméraire qu'on trouvera parmi
mes papiers, et qui n'a d'autre mérite que beaucoup de gaieté. J'y composai
d'autres petits ouvrages, entre autres une pièce en vers intitulée l'Allée de
Sylvie, nom d'une allée du parc qui bordait le Cher; et tout cela se fit sans
discontinuer mon travail sur la chimie, et celui que je faisais auprès de madame
Dupin.
Tandis que j'engraissais à Chenonceaux, ma pauvre Thérèse
engraissait à Paris d'une autre manière; et quand j'y revins, je trouvai
l'ouvrage que j'avais mis sur le métier plus avancé que je ne l'avais cru. Cela
m'eût jeté, vu ma situation, dans un embarras extrême, si des camarades de table
ne m'eussent fourni la seule ressource qui pouvait m'en tirer. C'est un de ces
récits essentiels que je ne puis faire avec trop de simplicité, parce qu'il
faudrait, en les commentant, m'excuser ou me charger, et que je ne dois faire
ici ni l'un ni l'autre.
Durant le séjour d'Altuna à Paris, au lieu
d'aller manger chez un traiteur, nous mangions ordinairement lui et moi à notre
voisinage, presque vis-à-vis le cul-de-sac de l'Opéra, chez une madame la Selle,
femme d'un tailleur, qui donnait assez mal à manger, mais dont la table ne
laissait pas d'être recherchée, à cause de la bonne et sûre compagnie qui s'y
trouvait; car on n'y recevait aucun inconnu, et il fallait être introduit par
quelqu'un de ceux qui y mangeaient d'ordinaire. Le commandeur de Graville, vieux
débauché, plein de politesse et d'esprit, mais ordurier, y logeait, et y
attirait une folle et brillante jeunesse en officiers aux gardes et
mousquetaires. Le commandeur de Nonant, chevalier de toutes les filles de
l'Opéra, y apportait journellement toutes les nouvelles de ce tripot. MM.
Duplessis, lieutenant-colonel retiré, bon et sage vieillard, et Ancelet,
officier des mousquetaires, y maintenaient un certain ordre parmi ces jeunes
gens. Il y venait aussi des commerçants, des financiers, des ouvriers, mais
polis, honnêtes, et de ceux qu'on distinguait dans leur métier; M. de Besse, M.
de Forcade, et d'autres dont j'ai oublié les noms. Enfin l'on y voyait des gens
de mise de tous les états, excepté des abbés et des gens de robe, que je n'y ai
jamais vus; et c'était une convention de n'y en point introduire. Cette table,
assez nombreuse, était très gaie sans être bruyante, et l'on y polissonnait
beaucoup sans grossièreté. Le vieux commandeur, avec tous ses contes gras quant
à la substance, ne perdait jamais sa politesse de la vieille cour, et jamais un
mot de gueule ne sortait de sa bouche qui ne fût si plaisant que des femmes
l'auraient pardonné. Son ton servait de règle à toute la table: tous ces jeunes
gens contaient leurs aventures galantes avec autant de licence que de grâce: et
les contes de filles manquaient d'autant moins que le magasin était à la porte;
car l'allée par où l'on allait chez madame la Selle était la même où donnait la
boutique de la Duchapt, célèbre marchande de modes, qui avait alors de très
jolies filles avec lesquelles nos messieurs allaient causer avant ou après
dîner. Je m'y serais amusé comme les autres, si j'eusse été plus hardi. Il ne
fallait qu'entrer comme eux; je n'osai jamais. Quant à madame la Selle, je
continuai d'y aller manger assez souvent après le départ d'Altuna. J'y apprenais
des foules d'anecdotes très amusantes, et j'y pris aussi peu à peu, non, grâces
au ciel, jamais les moeurs, mais les maximes que j'y vis établies. D'honnêtes
personnes, mises à mal, des maris trompés, des femmes séduites, des
accouchements clandestins, étaient là les textes les plus ordinaires; et celui
qui peuplait le mieux les Enfants-Trouvés était toujours le plus applaudi. Cela
me gagna; je formai ma façon de penser sur celle que je voyais en règne chez des
gens très aimables, et dans le fond très honnêtes gens; et je me dis: Puisque
c'est l'usage du pays, quand on y vit on peut le suivre. Voilà l'expédient que
je cherchais. Je m'y déterminai gaillardement, sans le moindre scrupule; et le
seul que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j'eus toutes les peines du
monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son honneur. Sa mère, qui de
plus craignait un nouvel embarras de marmaille, étant venue à mon secours, elle
se laissa vaincre. On choisit une sage-femme prudente et sûre, appelée
mademoiselle Gouin, qui demeurait à la pointe Saint-Eustache, pour lui confier
ce dépôt; et quand le temps fut venu, Thérèse fut menée par sa mère chez la
Gouin pour y faire ses couches. J'allai l'y voir plusieurs fois, et je lui
portai un chiffre que j'avais fait à double sur deux cartes, dont une fut mise
dans les langes de l'enfant; et il fut déposé par la sage-femme au bureau des
Enfants-Trouvés, dans la forme ordinaire. L'année suivante, même inconvénient et
même expédient, au chiffre près, qui fut négligé. Pas plus de réflexion de ma
part, pas plus d'approbation de celle de la mère: elle obéit en gémissant. On
verra successivement toutes les vicissitudes que cette fatale conduite a
produites dans ma façon de penser, ainsi que dans ma destinée. Quant à présent,
tenons-nous à cette première époque. Ses suites, aussi cruelles qu'imprévues, ne
me forceront que trop d'y revenir.
Je marque ici celle de ma première
connaissance avec madame d'Épinay, dont le nom reviendra souvent dans ces
Mémoires: elle s'appelait mademoiselle d'Esclavelles, et venait d'épouser M.
d'Épinay, fils de M. Lalive de Bellegarde, fermier général. Son mari était
musicien, ainsi que M. de Francueil. Elle était musicienne aussi, et la passion
de cet art mit entre ces trois personnes une grande intimité. M. de Francueil
m'introduisit chez madame d'Épinay; j'y soupais quelquefois avec lui. Elle était
aimable, avait de l'esprit, des talents; c'était assurément une bonne
connaissance à faire. Mais elle avait une amie, appelée mademoiselle d'Ette, qui
passait pour méchante, et qui vivait avec le chevalier de Valory, qui ne passait
pas pour bon. Je crois que le commerce de ces deux personnes fit tort à madame
d'Épinay, à qui la nature avait donné, avec un tempérament très exigeant, des
qualités excellentes pour en régler ou racheter les écarts. M. de Francueil lui
communiqua une partie de l'amitié qu'il avait pour moi, et m'avoua ses liaisons
avec elle, dont, par cette raison, je ne parlerais pas ici si elles ne fussent
devenues publiques au point de n'être pas même cachées à M. d'Épinay. M. de
Francueil me fit même sur cette dame des confidences bien singulières, qu'elle
ne m'a jamais faites à moi-même, et dont elle ne m'a jamais cru instruit; car je
n'en ouvris ni n'en ouvrirai de ma vie la bouche ni à elle ni à qui que ce soit.
Toute cette confiance de part et d'autre rendait ma situation très embarrassante
surtout avec madame de Francueil, qui me connaissait assez pour ne pas se défier
de moi, quoique en liaison avec sa rivale. Je consolais de mon mieux cette
pauvre femme, à qui son mari ne rendait assurément pas l'amour qu'elle avait
pour lui. J'écoutais séparément ces trois personnes; je gardais leurs secrets
avec la plus grande fidélité, sans qu'aucune des trois m'en arrachât jamais
aucun de ceux des deux autres, et sans dissimuler à chacune des deux femmes mon
attachement pour sa rivale. Madame de Francueil, qui voulait se servir de moi
pour bien des choses, essuya des refus formels; et madame d'Épinay, m'ayant
voulu charger une fois d'une lettre pour Francueil, non seulement en reçut un
pareil, mais encore une déclaration très nette que si elle voulait me chasser
pour jamais de chez elle, elle n'avait qu'à me faire une seconde fois pareille
proposition. Il faut rendre justice à madame d'Épinay: loin que ce procédé parût
lui déplaire, elle en parla à Francueil avec éloge, et ne m'en reçut pas moins
bien. C'est ainsi que, dans des relations orageuses entre trois personnes que
j'avais à ménager, dont je dépendais en quelque sorte, et pour qui j'avais de
l'attachement, je conservai jusqu'à la fin leur amitié, leur estime, leur
confiance, en me conduisant avec douceur et complaisance, mais toujours avec
droiture et fermeté. Malgré ma bêtise et ma gaucherie, madame d'Épinay voulut me
mettre des amusements de la Chevrette, château près de Saint-Denis, appartenant
à M. de Bellegarde. Il y avait un théâtre où l'on jouait souvent des pièces. On
me chargea d'un rôle que j'étudiai six mois sans relâche, et qu'il fallut me
souffler d'un bout à l'autre à la représentation. Après cette épreuve on ne me
proposa plus de rôle.
En faisant la connaissance de madame d'Épinay, je
fis aussi celle de sa belle-soeur, mademoiselle de Bellegarde, qui devint
bientôt comtesse de Houdetot. La première fois que je la vis, elle était à la
veille de son mariage: elle me causa longtemps avec cette familiarité charmante
qui lui est naturelle. Je la trouvai très aimable; mais j'étais bien éloigné de
prévoir que cette jeune personne ferait un jour le destin de ma vie, et
m'entraînerait, quoique bien innocemment, dans l'abîme où je suis aujourd'hui.
Quoique je n'aie pas parlé de Diderot depuis mon retour de Venise, non
plus que de mon ami M. Roguin, je n'avais pourtant négligé ni l'un ni l'autre,
et je m'étais surtout lié de jour en jour plus intimement avec le premier. Il
avait une Nanette, ainsi que j'avais une Thérèse: c'était entre nous une
conformité de plus. Mais la différence était que ma Thérèse, aussi bien de
figure que sa Nanette, avait une humeur douce et un caractère aimable, fait pour
attacher un honnête homme; au lieu que la sienne, pie-grièche et harengère, ne
montrait rien aux yeux des autres qui pût racheter la mauvaise éducation. Il
l'épousa toutefois. Ce fut fort bien fait, s'il l'avait promis. Pour moi, qui
n'avais rien promis de semblable, je ne me pressai pas de l'imiter.
Je
m'étais aussi lié avec l'abbé de Condillac, qui n'était rien, non plus que moi,
dans la littérature, mais qui était fait pour devenir ce qu'il est aujourd'hui.
Je suis le premier peut- être qui ai vu sa portée, et qui l'ai estimé ce qu'il
valait. Il paraissait aussi se plaire avec moi; et tandis qu'enfermé dans ma
chambre, rue Jean-Saint-Denis, près l'Opéra, je faisais mon acte d'Hésiode, il
venait quelquefois dîner avec moi tête à tête en pique-nique. Il travaillait
alors à l'Essai sur l'origine des connaissances humaines, qui est son premier
ouvrage. Quand il fut achevé, l'embarras fut de trouver un libraire qui voulût
s'en charger. Les libraires de Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui
commence; et la métaphysique, alors très peu à la mode, n'offrait pas un sujet
bien attrayant. Je parlai à Diderot de Condillac et de son ouvrage; je leur fis
faire connaissance. Ils étaient faits pour se convenir; ils se convinrent.
Diderot engagea le libraire Durant à prendre le manuscrit de l'abbé, et ce grand
métaphysicien eut de son premier livre, et presque par grâce, cent écus, qu'il
n'aurait peut-être pas trouvés sans moi. Comme nous demeurions dans des
quartiers fort éloignés les uns des autres, nous nous rassemblions tous trois
une fois la semaine au Palais-Royal, et nous allions dîner ensemble à l'hôtel du
Panier-Fleuri. Il fallait que ces petits dîners hebdomadaires plussent
extrêmement à Diderot; car lui, qui manquait presque à tous ses rendez-vous, ne
manqua jamais à aucun de ceux-là. Je formai là le projet d'une feuille
périodique, intitulée le Persifleur, que nous devions faire alternativement,
Diderot et moi. J'en esquissai la première feuille, et cela me fit faire
connaissance avec d'Alembert, à qui Diderot en avait parlé. Des événements
imprévus nous barrèrent, et ce projet en demeura là.
Ces deux auteurs
venaient d'entreprendre le Dictionnaire encyclopédique, qui ne devait d'abord
être qu'une espèce de traduction de Chambers, semblable à peu près à celle du
Dictionnaire de médecine de James, que Diderot venait d'achever. Celui-ci voulut
me faire entrer pour quelque chose dans cette seconde entreprise, et me proposa
la partie de la musique, que j'acceptai, et que j'exécutai très à la hâte et
très mal, dans les trois mois qu'il m'avait donnés, comme à tous les auteurs qui
devaient concourir à cette entreprise. Mais je fus le seul qui fut prêt au terme
prescrit. Je lui remis mon manuscrit, que j'avais fait mettre au net par un
laquais de M. de Francueil, appelé Dupont, qui écrivait très bien, et à qui je
payai dix écus tirés de ma poche, qui ne m'ont jamais été remboursés. Diderot
m'avait promis, de la part des libraires, une rétribution, dont il ne m'a jamais
reparlé, ni moi à lui.
Cette entreprise de l'Encyclopédie fut
interrompue par sa détention. Les Pensées philosophiques lui avaient attiré
quelques chagrins qui n'eurent point de suite. Il n'en fut pas de même de la
Lettre sur les aveugles, qui n'avait rien de répréhensible que quelques traits
personnels, dont madame Dupré de Saint-Maur et M. de Réaumur furent choqués, et
pour lesquels il fut mis au donjon de Vincennes. Rien ne peindra jamais les
angoisses que me fit sentir le malheur de mon ami. Ma funeste imagination, qui
porte toujours le mal au pis, s'effaroucha. Je le crus là pour le reste de sa
vie. La tête faillit m'en tourner. J'écrivis à madame de Pompadour pour la
conjurer de le faire relâcher, ou d'obtenir qu'on m'enfermât avec lui. Je n'eus
aucune réponse à ma lettre: elle était trop peu raisonnable pour être efficace;
et je ne me flatte pas qu'elle ait contribué aux adoucissements qu'on mit
quelque temps après à la captivité du pauvre Diderot. Mais si elle eût duré
quelque temps encore avec la même rigueur, je crois que je serais mort de
désespoir au pied de ce malheureux donjon. Au reste, si ma lettre a produit peu
d'effet, je ne m'en suis pas non plus beaucoup fait valoir; car je n'en parlai
qu'à très peu de gens, et jamais à Diderot lui- même.
LIVRE HUITIÈME :
1749
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J'ai dû faire une pause à la fin du
précédent Livre. Avec celui-ci commence, dans sa première origine, la longue
chaîne de mes malheurs.
Ayant vécu dans deux des plus brillantes maisons
de Paris, je n'avais pas laissé, malgré mon peu d'entregent, d'y faire quelques
connaissances. J'avais fait entre autres, chez madame Dupin, celle du jeune
prince héréditaire de Saxe-Gotha, et du baron de Thun, son gouverneur. J'avais
fait, chez M. de la Poplinière, celle de M. Seguy, ami du baron de Thun, et
connu dans le monde littéraire par sa belle édition de Rousseau. Le baron nous
invita, M. Seguy et moi, d'aller passer un jour ou deux à Fontenay-sous-Bois, où
le prince avait une maison. Nous y fûmes. En passant devant Vincennes je sentis,
à la vue du donjon, un déchirement de coeur dont le baron remarqua l'effet sur
mon visage. A souper, le prince parla de la détention de Diderot. Le baron, pour
me faire parler, accusa le prisonnier d'imprudence: j'en mis dans la manière
impétueuse dont je le défendis. L'on pardonna cet excès de zèle à celui
qu'inspire un ami malheureux, et l'on parla d'autre chose. Il y avait là deux
Allemands attachés au prince: l'un, appelé M. Klupffell, homme de beaucoup
d'esprit, était son chapelain, et devint ensuite son gouverneur, après avoir
supplanté le baron; l'autre était un jeune homme, appelé M. Grimm, qui lui
servait de lecteur en attendant qu'il trouvât quelque place, et dont l'équipage
très mince annonçait le pressant besoin de la trouver. Dès ce même soir,
Klupffell et moi commençâmes une liaison qui devint bientôt amitié. Celle avec
le sieur Grimm n'alla pas tout à fait si vite: il ne se mettait guère en avant,
bien éloigné de ce ton avantageux que la prospérité lui donna dans la suite. Le
lendemain à dîner l'on parla de musique: il en parla bien. Je fus transporté
d'aise en apprenant qu'il accompagnait du clavecin. Après le dîner on fit
apporter de la musique. Nous musicâmes tout le jour au clavecin du prince. Et
ainsi commença cette amitié qui d'abord me fut si douce, enfin si funeste, et
dont j'aurai tant à parler désormais. En revenant à Paris, j'y appris l'agréable
nouvelle que Diderot était sorti du donjon, et qu'on lui avait donné le château
et le parc de Vincennes pour prison, sur sa parole, avec permission de voir ses
amis. Qu'il me fut dur de n'y pouvoir courir à l'instant même! Mais retenu deux
ou trois jours chez madame Dupin par des soins indispensables, après trois ou
quatre siècles d'impatience, je volai dans les bras de mon ami. Moment
inexprimable! Il n'était pas seul; d'Alembert et le trésorier de la Sainte-
Chapelle étaient avec lui. En entrant je ne vis que lui; je ne fis qu'un saut,
un cri; je collai mon visage sur le sien, je le serrai étroitement sans lui
parler autrement que par mes pleurs et mes sanglots; j'étouffais de tendresse et
de joie. Son premier mouvement, sorti de mes bras, fut de se tourner vers
l'ecclésiastique, et de lui dire: Vous voyez, monsieur, comment m'aiment mes
amis. Tout entier à mon émotion, je ne réfléchis pas alors à cette manière d'en
tirer avantage; mais en y pensant quelquefois depuis ce temps- là, j'ai toujours
jugé qu'à la place de Diderot ce n'eût pas été là la première idée qui me serait
venue.
Je le trouvai très affecté de sa prison. Le donjon lui avait fait
une impression terrible; et quoiqu'il fût agréablement au château, et maître de
ses promenades dans un parc qui n'est pas même fermé de murs, il avait besoin de
la société de ses amis pour ne pas se livrer à son humeur noire. Comme j'étais
assurément celui qui compatissait le plus à sa peine, je crus aussi être celui
dont la vue lui serait la plus consolante; et tous les deux jours au plus tard,
malgré des occupations très exigeantes, j'allais, soit seul, soit avec sa femme,
passer avec lui les après-midi.
Cette année 1749, l'été fut d'une
chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de
payer des fiacres, à deux heures après midi j'allais à pied quand j'étais seul,
et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués
à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre; et souvent, rendu de
chaleur et de fatigue, je m'étendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai,
pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de
France ; et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question
proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante, Si le
progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les
moeurs.
A l'instant de cette lecture je vis un autre univers et je
devins un autre homme. Quoique j'aie un souvenir vif de l'impression que j'en
reçus, les détails m'en sont échappés depuis que je les ai déposés dans une de
mes quatre lettres à M. de Malesherbes. C'est une des singularités de ma mémoire
qui mérite d'être dite. Quand elle me sert, ce n'est qu'autant que je me suis
reposé sur elle: sitôt que j'en confie le dépôt au papier, elle m'abandonne; et
dès qu'une fois j'ai écrit une chose, je ne m'en souviens plus du tout. Cette
singularité me suit jusque dans la musique. Avant de l'apprendre, je savais par
coeur des multitudes de chansons: sitôt que j'ai su chanter des airs notés, je
n'en ai pu retenir aucun; et je doute que de ceux que j'ai le plus aimés j'en
puisse aujourd'hui redire un seul tout entier.
Ce que je me rappelle
bien distinctement dans cette occasion, c'est qu'arrivant à Vincennes, j'étais
dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l'aperçut; je lui en dis la
cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un chêne.
Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis,
et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut
l'effet inévitable de cet instant d'égarement.
Mes sentiments se
montèrent, avec la plus inconcevable rapidité, au ton de mes idées. Toutes mes
petites passions furent étouffées par l'enthousiasme de la vérité, de la
liberté, de la vertu; et ce qu'il y a de plus étonnant est que cette
effervescence se soutint dans mon coeur, durant plus de quatre ou cinq ans, à un
aussi haut degré peut-être qu'elle ait jamais été dans le coeur d'aucun autre
homme.
Je travaillai ce discours d'une façon bien singulière, et que
j'ai presque toujours suivie dans mes autres ouvrages. Je lui consacrais les
insomnies de mes nuits. Je méditais dans mon lit à yeux fermés, et je tournais
et retournais mes périodes dans ma tête avec des peines incroyables; puis, quand
j'étais parvenu à en être content, je les déposais dans ma mémoire jusqu'à ce
que je pusse les mettre sur le papier: mais le temps de me lever et de
m'habiller me faisait tout perdre; et quand je m'étais mis à mon papier, il ne
me venait presque plus rien de ce que j'avais composé. Je m'avisai de prendre
pour secrétaire madame le Vasseur. Je l'avais logée avec sa fille et son mari
plus près de moi; et c'était elle qui, pour m'épargner un domestique, venait
tous les matins allumer mon feu et faire mon petit service. A son arrivée, je
lui dictais de mon lit mon travail de la nuit; et cette pratique, que j'ai
longtemps suivie, m'a sauvé bien des oublis.
Quand ce discours fut fait,
je le montrai à Diderot, qui en fut content, et m'indiqua quelques corrections.
Cependant cet ouvrage, plein de chaleur et de force, manque absolument de
logique et d'ordre; de tous ceux qui sont sortis de ma plume c'est le plus
faible de raisonnement, et le plus pauvre de nombre et d'harmonie: mais avec
quelque talent qu'on puisse être né, l'art d'écrire ne s'apprend pas tout d'un
coup.
Je fis partir cette pièce sans en parler à personne autre, si ce
n'est, je pense, à Grimm, avec lequel, depuis son entrée chez le comte de
Frièse, je commençais à vivre dans la plus grande intimité. Il avait un clavecin
qui nous servait de point de réunion, et autour duquel je passais avec lui tous
les moments que j'avais de libres, à chanter des airs italiens et des
barcarolles sans trêve et sans relâche du matin au soir, ou plutôt du soir au
matin; et, sitôt qu'on ne me trouvait pas chez madame Dupin, on était sûr de me
trouver chez M. Grimm, ou du moins avec lui, soit à la promenade, soit au
spectacle. Je cessai d'aller à la Comédie italienne, où j'avais mes entrées,
mais qu'il n'aimait pas, pour aller avec lui, en payant, à la Comédie française,
dont il était passionné. Enfin un attrait si puissant me liait à ce jeune homme,
et j'en devins tellement inséparable, que la pauvre tante elle-même en était
négligée; c'est-à-dire que je la voyais moins, car jamais un moment de ma vie
mon attachement pour elle ne s'est affaibli.
Cette impossibilité de
partager à mes inclinations le peu de temps que j'avais de libre renouvela plus
vivement que jamais le désir que j'avais depuis longtemps de ne faire qu'un
ménage avec Thérèse: mais l'embarras de sa nombreuse famille, et surtout le
défaut d'argent pour acheter des meubles, m'avaient jusqu'alors retenu.
L'occasion de faire un effort se présenta, et j'en profitai. M. de Francueil et
madame Dupin, sentant bien que huit ou neuf cents francs par an ne pouvaient me
suffire, portèrent de leur propre mouvement mon honoraire annuel jusqu'à
cinquante louis; et, de plus, madame Dupin, apprenant que je cherchais à me
mettre dans mes meubles, m'aida de quelque secours pour cela. Avec les meubles
qu'avait déjà Thérèse, nous mîmes tout en commun, et ayant loué un petit
appartement à l'hôtel de Languedoc, rue de Grenelle-Saint-Honoré, chez de très
bonnes gens, nous nous y arrangeâmes comme nous pûmes; et nous y avons demeuré
paisiblement et agréablement pendant sept ans, jusqu'à mon délogement pour
l'Ermitage.
Le père de Thérèse était un vieux bonhomme très doux, qui
craignait extrêmement sa femme, et qui lui avait donné pour cela le surnom de
lieutenant criminel, que Grimm, par plaisanterie, transporta dans la suite à la
fille. Madame le Vasseur ne manquait pas d'esprit, c'est-à-dire d'adresse; elle
se piquait même de politesse et d'airs du grand monde: mais elle avait un
patelinage mystérieux qui m'était insupportable, donnant d'assez mauvais
conseils à sa fille, cherchant à la rendre dissimulée avec moi, et cajolant
séparément mes amis aux dépens les uns des autres et aux miens; du reste assez
bonne mère parce qu'elle trouvait son compte à l'être, et couvrant les fautes de
sa fille parce qu'elle en profitait. Cette femme, que je comblais d'attentions,
de soins, de petits cadeaux, et dont j'avais extrêmement à coeur de me faire
aimer, était, par l'impossibilité que j'éprouvais d'y parvenir, la seule cause
de peine que j'eusse dans mon petit ménage; et du reste je puis dire avoir
goûté, durant ces six ou sept ans le plus parfait bonheur domestique que la
faiblesse humaine puisse comporter. Le coeur de ma Thérèse était celui d'un
ange; notre attachement croissait avec notre intimité, et nous sentions
davantage de jour en jour combien nous étions faits l'un pour l'autre. Si nos
plaisirs pouvaient se décrire, ils feraient rire par leur simplicité: nos
promenades tête à tête hors de la ville, où je dépensais magnifiquement huit ou
dix sous à quelque guinguette; nos petits soupers à la croisée de ma fenêtre,
assis en vis-à-vis sur deux petites chaises posées sur une malle qui tenait la
largeur de l'embrasure. Dans cette situation, la fenêtre nous servait de table,
nous respirions l'air, nous pouvions voir les environs, les passants; et,
quoique au quatrième étage, plonger dans la rue tout en mangeant. Qui décrira,
qui sentira les charmes de ces repas, composés, pour tout mets, d'un quartier de
gros pain, de quelques cerises, d'un petit morceau de fromage et d'un
demi-setier de vin que nous buvions à nous deux? Amitié, confiance, intimité,
douceur d'âme, que vos assaisonnements sont délicieux! Quelquefois nous restions
là jusqu'à minuit sans y songer, et sans nous douter de l'heure, si la vieille
maman ne nous eût avertis. Mais laissons ces détails, qui paraîtront insipides
ou risibles: je l'ai toujours dit et senti, la véritable jouissance ne se décrit
point.
J'en eus à peu près dans le même temps une plus grossière, la
dernière de cette espèce que j'aie eue à me reprocher. J'ai dit que le ministre
Klupffell était aimable: mes liaisons avec lui n'étaient guère moins étroites
qu'avec Grimm, et devinrent aussi familières; ils mangeaient quelquefois chez
moi. Ces repas, un peu plus que simples, étaient égayés par les fines et folles
polissonneries de Klupffell, et par les plaisants germanismes de Grimm, qui
n'était pas encore devenu puriste. La sensualité ne présidait pas à nos petites
orgies; mais la joie y suppléait, et nous nous trouvions si bien ensemble que
nous ne pouvions nous quitter. Klupffell avait mis dans ses meubles une petite
fille, qui ne laissait pas d'être à tout le monde, parce qu'il ne pouvait pas
l'entretenir à lui tout seul. Un soir, en entrant au café, nous le trouvâmes qui
en sortait pour aller souper avec elle. Nous le raillâmes: il s'en vengea
galamment en nous mettant du même souper, et puis nous raillant à son tour.
Cette pauvre créature me parut d'un assez bon naturel, très douce, et peu faite
à son métier, auquel une sorcière qu'elle avait avec elle la stylait de son
mieux. Les propos et le vin nous égayèrent au point que nous nous oubliâmes. Le
bon Klupffell ne voulut pas faire ses honneurs à demi, et nous passâmes tous
trois successivement dans la chambre voisine avec la pauvre petite, qui ne
savait si elle devait rire ou pleurer. Grimm a toujours affirmé qu'il ne l'avait
pas touchée: c'était donc pour s'amuser à nous impatienter qu'il resta si
longtemps avec elle; et s'il s'en abstint, il est peu probable que ce fût par
scrupule, puisque, avant d'entrer chez le comte de Frièse, il logeait chez des
filles au même quartier Saint-Roch.
Je sortis de la rue des Moineaux, où
logeait cette fille, aussi honteux que Saint-Preux sortit de la maison où on
l'avait enivré, et je me rappelai bien mon histoire en écrivant la sienne.
Thérèse s'aperçut à quelque signe, et surtout à mon air confus, que j'avais
quelque reproche à me faire; j'en allégeai le poids par ma franche et prompte
confession. Je fis bien; car dès le lendemain, Grimm vint en triomphe lui
raconter mon forfait en l'aggravant, et depuis lors il n'a jamais manqué de lui
en rappeler malignement le souvenir: en cela d'autant plus coupable que, l'ayant
mis librement et volontairement dans ma confidence, j'avais droit d'attendre de
lui qu'il ne m'en ferait pas repentir. Jamais je ne sentis mieux qu'en cette
occasion la bonté de coeur de ma Thérèse; car elle fut plus choquée du procédé
de Grimm qu'offensée de mon infidélité, et je n'essuyai de sa part que des
reproches touchants et tendres, dans lesquels je n'aperçus jamais la moindre
trace de dépit.
La simplicité d'esprit de cette excellente fille égalait
sa bonté de coeur, c'est tout dire; mais un exemple qui se présente mérite
pourtant d'être ajouté. Je lui avais dit que Klupffell était ministre et
chapelain du prince de Saxe-Gotha: Un ministre était pour elle un homme si
singulier, que, confondant comiquement les idées les plus disparates, elle
s'avisa de prendre Klupffell pour le pape. Je la crus folle la première fois
qu'elle me dit, comme je rentrais, que le pape m'était venu voir. Je la fis
expliquer, et je n'eus rien de plus pressé que d'aller conter cette histoire à
Grimm et à Klupffell, à qui le nom de pape en resta parmi nous. Nous donnâmes à
la fille de la rue des Moineaux le nom de papesse Jeanne. C'étaient des rires
inextinguibles; nous étouffions. Ceux qui, dans une lettre qu'il leur a plu de
m'attribuer, m'ont fait dire que je n'avais ri que deux fois en ma vie, ne m'ont
pas connu dans ce temps-là ni dans ma jeunesse; car assurément cette idée
n'aurait jamais pu leur venir.
L'année suivante, 1750, comme je ne
songeais plus à mon Discours, j'appris qu'il avait remporté le prix à Dijon.
Cette nouvelle réveilla toutes les idées qui me l'avaient dicté, les anima d'une
nouvelle force, et acheva de mettre en fermentation dans mon coeur ce premier
levain d'héroïsme et de vertu que mon père, et ma patrie, et Plutarque y avaient
mis dans mon enfance. Je ne trouvai plus rien de grand et de beau que d'être
libre et vertueux, au-dessus de la fortune et de l'opinion, et de se suffire à
soi-même. Quoique la mauvaise honte et la crainte des sifflets m'empêchassent de
me conduire d'abord sur ces principes, et de rompre brusquement en visière aux
maximes de mon siècle, j'en eus dès lors la volonté décidée, et je ne tardai à
l'exécuter qu'autant de temps qu'il en fallait aux contradictions pour l'irriter
et la rendre triomphante.
Tandis que je philosophais sur les devoirs de
l'homme, un événement vint me faire mieux réfléchir sur les miens. Thérèse
devint grosse pour la troisième fois. Trop sincère avec moi, trop fière en
dedans pour vouloir démentir mes principes par mes oeuvres, je me mis à examiner
la destination de mes enfants, et mes liaisons avec leur mère, sur les lois de
la nature, de la justice et de la raison, et sur celles de cette religion pure,
sainte, éternelle comme son auteur, que les hommes ont souillée en feignant de
vouloir la purifier, et dont ils n'ont plus fait, par leurs formules, qu'une
religion de mots, vu qu'il en coûte peu de prescrire l'impossible quand on se
dispense de le pratiquer.
Si je me trompai dans mes résultats, rien
n'est plus étonnant que la sécurité d'âme avec laquelle je m'y livrai. Si
j'étais de ces hommes mal nés, sourds à la douce voix de la nature, au dedans
desquels aucun vrai sentiment de justice et d'humanité ne germa jamais, cet
endurcissement serait tout simple; mais cette chaleur de coeur, cette
sensibilité si vive, cette facilité à former des attachements, cette force avec
laquelle ils me subjuguent, ces déchirements cruels quand il les faut rompre,
cette bienveillance innée pour mes semblables, cet amour ardent du grand, du
vrai, du beau, du juste; cette horreur du mal en tout genre, cette impossibilité
de haïr, de nuire, et même de le vouloir; cet attendrissement, cette vive et
douce émotion que je sens à l'aspect de tout ce qui est vertueux, généreux,
aimable: tout cela peut-il jamais s'accorder dans la même âme avec la
dépravation qui fait fouler aux pieds sans scrupule le plus doux des devoirs?
Non, je le sens et le dis hautement, cela n'est pas possible. Jamais un seul
instant de sa vie Jean- Jacques n'a pu être un homme sans sentiment, sans
entrailles, un père dénaturé. J'ai pu me tromper, mais non m'endurcir. Si je
disais mes raisons, j'en dirais trop. Puisqu'elles ont pu me séduire, elles en
séduiraient bien d'autres: je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient
me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire
qu'elle fut telle, qu'en livrant mes enfants à l'éducation publique, faute de
pouvoir les élever moi- même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans
plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen
et de père, et je me regardai comme un membre de la république de Platon. Plus
d'une fois, depuis lors, les regrets de mon coeur m'ont appris que je m'étais
trompé; mais, loin que ma raison m'ait donné le même avertissement, j'ai souvent
béni le ciel de les avoir garantis par là du sort de leur père, et de celui qui
les menaçait quand j'aurais été forcé de les abandonner. Si je les avais laissés
à madame d'Épinay ou à madame de Luxembourg, qui, soit par amitié, soit par
générosité, soit par quelque autre motif, ont voulu s'en charger dans la suite,
auraient-ils été plus heureux, auraient-ils été élevés du moins en honnêtes
gens? Je l'ignore; mais je suis sûr qu'on les aurait portés à haïr, peut-être à
trahir leurs parents: il vaut mieux cent fois qu'ils ne les aient point connus.
Mon troisième enfant fut donc mis aux Enfants-Trouvés, ainsi que les
premiers, et il en fut de même des deux suivants, car j'en ai eu cinq en tout.
Cet arrangement me parut si bon, si sensé, si légitime, que si je ne m'en vantai
pas ouvertement, ce fut uniquement par égard pour la mère; mais je le dis à tous
ceux à qui j'avais déclaré nos liaisons; je le dis à Diderot, à Grimm; je
l'appris dans la suite à madame d'Épinay, et dans la suite encore à madame de
Luxembourg, et cela librement, franchement, sans aucune espèce de nécessité, et
pouvant aisément le cacher à tout le monde; car la Gouin était une honnête
femme, très discrète, et sur laquelle je comptais parfaitement. Le seul de mes
amis à qui j'eus quelque intérêt de m'ouvrir fut le médecin Thierry, qui soigna
ma pauvre tante dans une de ses couches où elle se trouva fort mal. En un mot,
je ne mis aucun mystère à ma conduite, non seulement parce que je n'ai jamais
rien su cacher à mes amis, mais parce qu'en effet je n'y voyais aucun mal. Tout
pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l'être. J'aurais
voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l'ont été.
Tandis que je faisais ainsi mes confidences, madame le Vasseur les
faisait aussi de son côté, mais dans des vues moins désintéressées. Je les avais
introduites, elle et sa fille, chez madame Dupin, qui, par amitié pour moi,
avait mille bontés pour elles. La mère la mit dans le secret de sa fille. Madame
Dupin, qui est bonne et généreuse, et à qui elle ne disait pas combien, malgré
la modicité de mes ressources, j'étais attentif à pourvoir à tout, y pourvoyait
de son côté avec une libéralité que, par l'ordre de la mère, la fille m'a
toujours cachée durant mon séjour à Paris, et dont elle ne me fit l'aveu qu'à
l'Ermitage, à la suite de plusieurs autres épanchements de coeur. J'ignorais que
madame Dupin, qui ne m'en a jamais fait le moindre semblant, fût si bien
instruite; j'ignore encore si madame de Chenonceaux, sa bru, le fut aussi; mais
madame de Francueil, sa belle-fille, le fut, et ne put s'en taire. Elle m'en
parla l'année suivante, lorsque j'avais déjà quitté leur maison. Cela m'engagea
à lui écrire à ce sujet une lettre qu'on trouvera dans mes recueils, et dans
laquelle j'expose celles de mes raisons que je pouvais dire sans compromettre
madame le Vasseur et sa famille; car les plus déterminantes venaient de là, et
je les tus.
Je suis sûr de la discrétion de madame Dupin et de l'amitié
de madame de Chenonceaux; je l'étais de celle de madame de Francueil, qui
d'ailleurs mourut longtemps avant que mon secret fût ébruité. Jamais il n'a pu
l'être que par les gens mêmes à qui je l'avais confié, et ne l'a été en effet
qu'après ma rupture avec eux. Par ce seul fait ils sont jugés: sans vouloir me
disculper du blâme que je mérite, j'aime mieux en être chargé que de celui que
mérite leur méchanceté. Ma faute est grande, mais c'est une erreur: j'ai négligé
mes devoirs, mais le désir de nuire n'est pas entré dans mon coeur, et les
entrailles de père ne sauraient parler bien puissamment pour des enfants qu'on
n'a jamais vus: mais trahir la confiance de l'amitié, violer le plus saint de
tous les pactes, publier les secrets versés dans notre sein, déshonorer à
plaisir l'ami qu'on a trompé, et qui nous respecte encore en nous quittant, ce
ne sont pas là des fautes, ce sont des bassesses d'âmes et des noirceurs.
J'ai promis ma confession, non ma justification; aussi je m'arrête ici
sur ce point. C'est à moi d'être vrai, c'est au lecteur d'être juste. Je ne lui
demanderai jamais rien de plus.
Le mariage de M. de Chenonceaux me
rendit la maison de sa mère encore plus agréable, par le mérite et l'esprit de
la nouvelle mariée, jeune personne très aimable, et qui parut me distinguer
parmi les scribes de M. Dupin. Elle était fille unique de madame la vicomtesse
de Rochechouart, grande amie du comte de Frièse, et par contrecoup de Grimm, qui
lui était attaché. Ce fut pourtant moi qui l'introduisis chez sa fille: mais
leurs humeurs ne se convenant pas, cette liaison n'eut point de suite; et Grimm,
qui dès lors visait au solide, préféra la mère, femme du grand monde, à la
fille, qui voulait des amis sûrs et qui lui convinssent, sans se mêler d'aucune
intrigue ni chercher du crédit parmi les grands. Madame Dupin, ne trouvant pas
dans madame de Chenonceaux toute la docilité qu'elle en attendait, lui rendit sa
maison fort triste; et madame de Chenonceaux, fière de son mérite, peut-être de
sa naissance, aima mieux renoncer aux agréments de la société, et rester presque
seule dans son appartement, que de porter un joug pour lequel elle ne se sentait
pas faite. Cette espèce d'exil augmenta mon attachement pour elle, par cette
pente naturelle qui m'attire vers les malheureux. Je lui trouvai l'esprit
métaphysique et penseur, quoique parfois un peu sophistique. Sa conversation,
qui n'était point du tout celle d'une jeune femme qui sort du couvent, était
pour moi très attrayante. Cependant elle n'avait pas vingt ans, son teint était
d'une blancheur éblouissante; sa taille eût été grande et belle, si elle se fût
mieux tenue; ses cheveux, d'un blond cendré et d'une beauté peu commune, me
rappelaient ceux de ma pauvre maman dans son bel âge, et m'agitaient vivement le
coeur. Mais les principes sévères que je venais de me faire, et que j'étais
résolu de suivre à tout prix, me garantirent d'elle et de ses charmes. J'ai
passé durant tout un été trois ou quatre heures par jour tête à tête avec elle,
à lui montrer gravement l'arithmétique, et à l'ennuyer de mes chiffres éternels,
sans lui dire un seul mot galant ni lui jeter une oeillade. Cinq ou six ans plus
tard je n'aurais pas été si sage ou si fou; mais il était écrit que je ne devais
aimer d'amour qu'une fois en ma vie; et qu'une autre qu'elle aurait les premiers
et les derniers soupirs de mon coeur.
Depuis que je vivais chez madame
Dupin, je m'étais toujours contenté de mon sort, sans marquer aucun désir de le
voir améliorer. L'augmentation qu'elle avait faite à mes honoraires,
conjointement avec M. de Francueil, était venue uniquement de leur propre
mouvement. Cette année, M. de Francueil, qui me prenait de jour en jour plus en
amitié, songea à me mettre un peu plus au large et dans une situation moins
précaire. Il était receveur général des finances. M. Dudoyer, son caissier,
était vieux, riche, et voulait se retirer. M. de Francueil m'offrit cette place;
et pour me mettre en état de la remplir, j'allai pendant quelques semaines chez
M. Dudoyer prendre les instructions nécessaires. Mais soit que j'eusse peu de
talent pour cet emploi, soit que Dudoyer, qui me parut vouloir se donner un
autre successeur, ne m'instruisît pas de bonne foi, j'acquis lentement et mal
les connaissances dont j'avais besoin, et tout cet ordre de comptes embrouillés
à dessein ne put jamais bien m'entrer dans la tête. Cependant, sans avoir saisi
le fin du métier, je ne laissai pas d'en prendre la marche courante assez pour
pouvoir l'exercer rondement. J'en commençai même les fonctions. Je tenais les
registres et la caisse; je donnais et recevais de l'argent, des récépissés; et
quoique j'eusse aussi peu de goût que de talent pour ce métier, la maturité des
ans commençant à me rendre sage, j'étais déterminé à vaincre ma répugnance pour
me livrer tout entier à mon emploi. Malheureusement, comme je commençais à me
mettre en train, M. de Francueil fit un petit voyage, durant lequel je restai
chargé de sa caisse, où il n'y avait cependant pour lors que vingt-cinq à trente
mille francs. Les soucis, l'inquiétude d'esprit que me donna ce dépôt me firent
sentir que je n'étais point fait pour être caissier; et je ne doute point que le
mauvais sang que je fis durant cette absence n'ait contribué à la maladie où je
tombai après son retour.
J'ai dit dans ma première partie que j'étais né
mourant. Un vice de conformation dans la vessie me fit éprouver, durant mes
premières années, une rétention d'urine presque continuelle; et ma tante Suzon,
qui prit soin de moi, eut des peines incroyables à me conserver. Elle en vint à
bout cependant; ma robuste constitution prit enfin le dessus, et ma santé
s'affermit tellement durant ma jeunesse, qu'excepté la maladie de langueur dont
j'ai raconté l'histoire, et de fréquents besoins d'uriner que le moindre
échauffement me rendit toujours incommodes, je parvins jusqu'à l'âge de trente
ans sans presque me sentir de ma première infirmité. Le premier ressentiment que
j'en eus fut à mon arrivée à Venise. La fatigue du voyage et les terribles
chaleurs que j'avais souffertes me donnèrent une ardeur d'urine et des maux de
reins que je gardai jusqu'à l'entrée de l'hiver. Après avoir vu la Padoana, je
me crus mort, et n'eus pas la moindre incommodité. Après m'être épuisé plus
d'imagination que de corps pour ma Zulietta, je me portai mieux que jamais. Ce
ne fut qu'après la détention de Diderot que l'échauffement contracté dans mes
courses de Vincennes, durant les terribles chaleurs qu'il faisait alors, me
donna une violente néphrétique, depuis laquelle je n'ai jamais recouvré ma
première santé.
Au moment dont je parle, m'étant peut-être un peu
fatigué au maussade travail de cette maudite caisse, je retombai plus bas
qu'auparavant, et je demeurai dans mon lit cinq ou six semaines dans le plus
triste état que l'on puisse imaginer. Madame Dupin m'envoya le célèbre Morand,
qui, malgré son habileté et la délicatesse de sa main, me fit souffrir des maux
incroyables, et ne put jamais venir à bout de me sonder. Il me conseilla de
recourir à Daran, dont les bougies plus flexibles parvinrent en effet à
s'insinuer: mais, en rendant compte à madame Dupin de mon état, Morand lui
déclara que dans six mois je ne serais pas en vie. Ce discours, qui me parvint,
me fit faire de sérieuses réflexions sur mon état, et sur la bêtise de sacrifier
le repos et l'agrément du peu de jours qui me restaient à vivre, à
l'assujettissement d'un emploi pour lequel je ne me sentais que du dégoût.
D'ailleurs, comment accorder les sévères principes que je venais d'adopter avec
un état qui s'y rapportait si peu? et n'aurais-je pas bonne grâce, caissier d'un
receveur général des finances, à prêcher le désintéressement et la pauvreté? Ces
idées fermentèrent si bien dans ma tête avec la fièvre, elles s'y combinèrent
avec tant de force, que rien depuis lors ne les en put arracher; et durant ma
convalescence, je me confirmai de sang-froid dans les résolutions que j'avais
prises dans mon délire. Je renonçai pour jamais à tout projet de fortune et
d'avancement. Déterminé à passer dans l'indépendance et la pauvreté le peu de
temps qui me restait à vivre, j'appliquai toutes les forces de mon âme à briser
les fers de l'opinion, et à faire avec courage tout ce qui me paraissait bien,
sans m'embarrasser aucunement du jugement des hommes. Les obstacles que j'eus à
combattre, et les efforts que je fis pour en triompher, sont incroyables. Je
réussis autant qu'il était possible, et plus que je n'avais espéré moi-même. Si
j'avais aussi bien secoué le joug de l'amitié que celui de l'opinion, je venais
à bout de mon dessein, le plus grand peut-être, ou du moins le plus utile à la
vertu que mortel ait jamais conçu; mais, tandis que je foulais aux pieds les
jugements insensés de la tourbe vulgaire des soi-disant grands et des soi-disant
sages, je me laissais subjuguer et mener comme un enfant par de soi-disant amis,
qui, jaloux de me voir marcher seul dans une route nouvelle, tout en paraissant
s'occuper beaucoup à me rendre heureux, ne s'occupaient en effet qu'à me rendre
ridicule, et commencèrent par travailler à m'avilir, pour parvenir dans la suite
à me diffamer. Ce fut moins ma célébrité littéraire que ma réforme personnelle,
dont je marque ici l'époque, qui m'attira leur jalousie: ils m'auraient pardonné
peut-être de briller dans l'art d'écrire; mais ils ne purent me pardonner de
donner dans ma conduite un exemple qui semblait les importuner. J'étais né pour
l'amitié; mon humeur facile et douce la nourrissait sans peine. Tant que je
vécus ignoré du public, je fus aimé de tous ceux qui me connurent, et je n'eus
pas un seul ennemi; mais sitôt que j'eus un nom, je n'eus plus d'amis. Ce fut un
très grand malheur; un plus grand encore fut d'être environné de gens qui
prenaient ce nom, et qui n'usèrent des droits qu'il leur donnait que pour
m'entraîner à ma perte. La suite de ces mémoires développera cette odieuse
trame; je n'en montre ici que l'origine: on en verra bientôt former le premier
noeud.
Dans l'indépendance où je voulais vivre, il fallait cependant
subsister. J'en imaginai un moyen très simple, ce fut de copier de la musique à
tant la page. Si quelque occupation plus solide eût rempli le même but, je
l'aurais prise; mais ce talent étant de mon goût, et le seul qui, sans
assujettissement personnel, pût me donner du pain au jour le jour, je m'y tins.
Croyant n'avoir plus besoin de prévoyance, et faisant taire la vanité, de
caissier d'un financier je me fis copiste de musique. Je crus avoir gagné
beaucoup à ce choix; et je m'en suis si peu repenti, que je n'ai quitté ce
métier que par force, pour le reprendre aussitôt que je pourrai.
Le
succès de mon premier Discours me rendit l'exécution de cette résolution plus
facile. Quand il eut remporté le prix, Diderot se chargea de le faire imprimer.
Tandis que j'étais dans mon lit, il m'écrivit un billet pour m'en annoncer la
publication et l'effet. Il prend, me marquait-il, tout par-dessus les nues; il
n'y a pas d'exemple d'un succès pareil. Cette faveur du public, nullement
briguée, et pour un auteur inconnu, me donna la première assurance véritable de
mon talent, dont, malgré le sentiment interne, j'avais toujours douté
jusqu'alors. Je compris tout l'avantage que j'en pouvais tirer pour le parti que
j'étais prêt à prendre, et je jugeai qu'un copiste de quelque célébrité dans les
lettres ne manquerait vraisemblablement pas de travail.
Sitôt que ma
résolution fut bien prise et bien confirmée, j'écrivis un billet à M. de
Francueil pour lui en faire part, pour le remercier, ainsi que madame Dupin, de
toutes leurs bontés, et pour leur demander leur pratique. Francueil, ne
comprenant rien à ce billet, et me croyant encore dans le transport de la
fièvre, accourut chez moi; mais il trouva ma résolution si bien prise qu'il ne
put parvenir à l'ébranler. Il alla dire à madame Dupin et à tout le monde que
j'étais devenu fou; je laissai dire, et j'allai mon train. Je commençai ma
réforme par ma parure; je quittai la dorure et les bas blancs; je pris une
perruque ronde; je posai l'épée; je vendis ma montre en me disant avec une joie
incroyable: Grâce au ciel, je n'aurai plus besoin de savoir l'heure qu'il est.
M. de Francueil eut l'honnêteté d'attendre assez longtemps encore avant de
disposer de sa caisse. Enfin, voyant mon parti bien pris, il la remit à M.
d'Alibard, jadis gouverneur du jeune Chenonceaux, et connu dans la botanique par
sa Flora parisiensis.
Quelque austère que fût ma réforme somptuaire, je
ne l'étendis pas d'abord jusqu'à mon linge, qui était beau et en quantité, reste
de mon équipage de Venise, et pour lequel j'avais un attachement particulier. A
force d'en faire un objet de propreté, j'en avais fait un objet de luxe, qui ne
laissait pas de m'être coûteux. Quelqu'un me rendit le bon office de me délivrer
de cette servitude. La veille de Noël, tandis que les gouverneuses étaient à
vêpres et que j'étais au concert spirituel, on força la porte d'un grenier où
était étendu tout notre linge, après une lessive qu'on venait de faire. On vola
tout, et entre autres quarante- deux chemises à moi, de très belle toile, et qui
faisaient le fond de ma garde-robe en linge. A la façon dont les voisins
dépeignirent un homme qu'on avait vu sortir de l'hôtel, portant des paquets à la
même heure, Thérèse et moi soupçonnâmes son frère, qu'on savait être un très
mauvais sujet. La mère repoussa vivement ce soupçon; mais tant d'indices le
confirmèrent qu'il nous resta, malgré qu'elle en eût. Je n'osai faire d'exactes
recherches, de peur de trouver plus que je n'aurais voulu. Ce frère ne se montra
plus chez moi, et disparut enfin tout à fait. Je déplorai le sort de Thérèse et
le mien de tenir à une famille si mêlée, et je l'exhortai plus que jamais de
secouer un joug aussi dangereux. Cette aventure me guérit de la passion du beau
linge, et je n'en ai plus eu depuis que de très commun, plus assortissant au
reste de mon équipage.
Ayant ainsi complété ma réforme, je ne songeai
plus qu'à la rendre solide et durable, en travaillant à déraciner de mon coeur
tout ce qui tenait encore au jugement des hommes, tout ce qui pouvait me
détourner, par la crainte du blâme, de ce qui était bon et raisonnable en soi. A
l'aide du bruit que faisait mon ouvrage, ma résolution fit du bruit aussi, et
m'attira des pratiques; de sorte que je commençai mon métier avec assez de
succès. Plusieurs causes cependant m'empêchèrent d'y réussir comme j'aurais pu
faire en d'autres circonstances. D'abord, ma mauvaise santé. L'attaque que je
venais d'essuyer eut des suites qui ne m'ont laissé jamais aussi bien portant
qu'auparavant; et je crois que les médecins auxquels je me livrai me firent bien
autant de mal que la maladie. Je vis successivement Morand, Daran, Helvétius,
Malouin, Thierry, qui, tous très savants, tous mes amis, me traitèrent chacun à
sa mode, ne me soulagèrent point, et m'affaiblirent considérablement. Plus je
m'asservissais à leur direction, plus je devenais jaune, maigre, faible. Mon
imagination, qu'ils effarouchaient, mesurant mon état sur l'effet de leurs
drogues, ne me montrait avant la mort qu'une suite de souffrances, les
rétentions, la gravelle, la pierre. Tout ce qui soulage les autres, les tisanes,
les bains, la saignée, empirait mes maux. M'étant aperçu que les sondes de
Daran, qui seules me faisaient quelque effet, et sans lesquelles je ne croyais
plus pouvoir vivre, ne me donnaient cependant qu'un soulagement momentané, je me
mis à faire, à grands frais, d'immenses provisions de sondes, pour pouvoir en
porter toute ma vie, même au cas que Daran vînt à manquer. Pendant huit ou dix
ans que je m'en suis servi si souvent, il faut, avec tout ce qui m'en reste, que
j'en aie acheté pour cinquante louis. On sent qu'un traitement si coûteux, si
douloureux, si pénible, ne me laissait pas travailler sans distraction, et qu'un
mourant ne met pas une ardeur bien vive à gagner son pain quotidien.
Les
occupations littéraires firent une autre distraction non moins préjudiciable à
mon travail journalier. A peine mon discours eut-il paru que les défenseurs des
lettres fondirent sur moi comme de concert. Indigné de voir tant de petits
messieurs Josse, qui n'entendaient pas même la question, vouloir en décider en
maîtres, je pris la plume, et j'en traitai quelques-uns de manière à ne pas
laisser les rieurs de leur côté. Un certain M. Gautier, de Nancy, le premier qui
tomba sous ma plume, fut rudement malmené dans une lettre à M. Grimm. Le second
fut le roi Stanislas lui-même, qui ne dédaigna pas d'entrer en lice avec moi.
L'honneur qu'il me fit me força de changer de ton pour lui répondre; j'en pris
un plus grave, mais non moins fort; et, sans manquer de respect à l'auteur, je
réfutai pleinement l'ouvrage. Je savais qu'un jésuite, appelé le P. Menou, y
avait mis la main: je me fiai à mon tact pour démêler ce qui était du prince et
ce qui était du moine; et, tombant sans ménagement sur toutes les phrases
jésuitiques, je relevai, chemin faisant, un anachronisme que je crus ne pouvoir
venir que du révérend. Cette pièce, qui, je ne sais pourquoi, a fait moins de
bruit que mes autres écrits, est jusqu'à présent un ouvrage unique dans son
espèce. J'y saisis l'occasion qui m'était offerte d'apprendre au public comment
un particulier pouvait défendre la cause de la vérité contre un souverain même.
Il est difficile de prendre en même temps un ton plus fier et plus respectueux
que celui que je pris pour lui répondre. J'avais le bonheur d'avoir affaire à un
adversaire pour lequel mon coeur plein d'estime pouvait, sans adulation, la lui
témoigner; c'est ce que je fis avec assez de succès, mais toujours avec dignité.
Mes amis, effrayés pour moi, croyaient déjà me voir à la Bastille. Je n'eus pas
cette crainte un seul moment, et j'eus raison. Ce bon prince, après avoir vu ma
réponse, dit: J'ai mon compte, je ne m'y frotte plus. Depuis lors, je reçus de
lui diverses marques d'estime et de bienveillance, dont j'aurai quelques-unes à
citer; et mon écrit courut tranquillement la France et l'Europe, sans que
personne y trouvât rien à blâmer.
J'eus peu de temps après un autre
adversaire auquel je ne m'étais pas attendu, ce même M. Bordes, de Lyon, qui dix
ans auparavant m'avait fait beaucoup d'amitiés et rendu plusieurs services. Je
ne l'avais pas oublié, mais je l'avais négligé par paresse; et je ne lui avais
pas envoyé mes écrits, faute d'occasion toute trouvée pour les lui faire passer.
J'avais donc tort; et il m'attaqua, honnêtement toutefois, et je répondis de
même. Il répliqua sur un ton plus décidé. Cela donna lieu à ma dernière réponse,
après laquelle il ne dit plus rien; mais il devint mon plus ardent ennemi,
saisit le temps de mes malheurs pour faire contre moi d'affreux libelles, et fit
un voyage à Londres exprès pour m'y nuire.
Toute cette polémique
m'occupait beaucoup, avec beaucoup de perte de temps pour ma copie, peu de
progrès pour la vérité, et peu de profit pour ma bourse. Pissot, alors mon
libraire, me donnait toujours très peu de chose de mes brochures, souvent rien
du tout, et, par exemple, je n'eus pas un liard de mon premier Discours; Diderot
le lui donna gratuitement. Il fallait attendre longtemps, et tirer sou à sou le
peu qu'il me donnait. Cependant la copie n'allait point. Je faisais deux
métiers, c'était le moyen de faire mal l'un et l'autre.
Ils se
contrariaient encore d'une autre façon, par les diverses manières de vivre
auxquelles ils m'assujettissaient. Le succès de mes premiers écrits m'avait mis
à la mode. L'état que j'avais pris excitait la curiosité; l'on voulait connaître
cet homme bizarre, qui ne recherchait personne, et ne se souciait de rien que de
vivre libre et heureux à sa manière: c'en était assez pour qu'il ne le pût
point. Ma chambre ne désemplissait pas de gens qui, sous divers prétextes,
venaient s'emparer de mon temps. Les femmes employaient mille ruses pour m'avoir
à dîner. Plus je brusquais les gens, plus ils s'obstinaient. Je ne pouvais
refuser tout le monde. En me faisant mille ennemis par mes refus, j'étais
incessamment subjugué par ma complaisance, et de quelque façon que je m'y
prisse, je n'avais pas par jour une heure de temps à moi.
Je sentis
alors qu'il n'est pas toujours aussi aisé qu'on se l'imagine d'être pauvre et
indépendant. Je voulais vivre de mon métier; le public ne le voulait pas. On
imaginait mille petits moyens de me dédommager du temps qu'on me faisait perdre.
Bientôt il aurait fallu me montrer comme Polichinelle, à tant par personne. Je
ne connais pas d'assujettissement plus avilissant et plus cruel que celui-là. Je
n'y vis de remède que de refuser les cadeaux grands et petits, de ne faire
d'exception pour qui que ce fût. Tout cela ne fit qu'attirer les donneurs, qui
voulaient avoir la gloire de vaincre ma résistance, et me forcer de leur être
obligé malgré moi. Tel qui ne m'aurait pas donné un écu si je l'avais demandé,
ne cessait de m'importuner de ses offres, et, pour se venger de les voir
rejetées, taxait mes refus d'arrogance et d'ostentation. On se doutera bien que
le parti que j'avais pris, et le système que je voulais suivre, n'étaient pas du
goût de madame le Vasseur. Tout le désintéressement de la fille ne l'empêchait
pas de suivre les directions de sa mère; et les gouverneuses, comme les appelait
Gauffecourt, n'étaient pas toujours aussi fermes que moi dans leurs refus.
Quoiqu'on me cachât bien des choses, j'en vis assez pour juger que je ne voyais
pas tout; et cela me tourmenta, moins par l'accusation de connivence qu'il
m'était aisé de prévoir, que par l'idée cruelle de ne pouvoir jamais être maître
chez moi, ni de moi. Je priais, je conjurais, je me fâchais, le tout sans
succès; la maman me faisait passer pour un grondeur éternel, pour un bourru;
c'étaient, avec mes amis, des chuchotteries continuelles; tout était mystère et
secret pour moi dans mon ménage; et, pour ne pas m'exposer sans cesse à des
orages, je n'osais plus m'informer de ce qui s'y passait. Il aurait fallu, pour
me tirer de tous ces tracas, une fermeté dont je n'étais pas capable. Je savais
crier, et non pas agir; on me laissait dire, et l'on allait son train.
Ces tiraillements continuels, et les importunités journalières
auxquelles j'étais assujetti, me rendirent enfin ma demeure et le séjour de
Paris désagréables. Quand mes incommodités me permettaient de sortir, et que je
ne me laissais pas entraîner ici ou là par mes connaissances, j'allais me
promener seul; je rêvais à mon grand système, j'en jetais quelque chose sur le
papier, à l'aide d'un livret blanc et d'un crayon que j'avais toujours dans ma
poche. Voilà comment les désagréments imprévus d'un état de mon choix me
jetèrent par diversion tout à fait dans la littérature, et voilà comment je
portai dans tous mes premiers ouvrages la bile et l'humeur qui m'en faisaient
occuper.
Une autre chose y contribuait encore. Jeté malgré moi dans le
monde sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m'y pouvoir
assujettir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en dispensât. Ma sotte et
maussade timidité, que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de
manquer aux bienséances, je pris, pour m'enhardir, le parti de les fouler aux
pieds. Je me fis cynique et caustique par honte; j'affectai de mépriser la
politesse que je ne savais pas pratiquer. Il est vrai que cette âpreté, conforme
à mes nouveaux principes, s'ennoblissait dans mon âme, y prenait l'intrépidité
de la vertu; et c'est, je l'ose dire, sur cette auguste base qu'elle s'est
soutenue mieux et plus longtemps qu'on n'aurait dû l'attendre d'un effort si
contraire à mon naturel. Cependant, malgré la réputation de misanthropie que mon
extérieur et quelques mots heureux me donnèrent dans le monde, il est certain
que, dans le particulier, je soutins toujours mal mon personnage, que mes amis
et mes connaissances menaient cet ours si farouche comme un agneau, et que,
bornant mes sarcasmes à des vérités dures, mais générales, je n'ai jamais su
dire un mot désobligeant à qui que ce fût.
Le Devin du village acheva de
me mettre à la mode, et bientôt il n'y eut pas d'homme plus recherché que moi
dans Paris. L'histoire de cette pièce, qui fait époque, tient à celle des
liaisons que j'avais pour lors. C'est un détail dans lequel je dois entrer pour
l'intelligence de ce qui doit suivre.
J'avais un assez grand nombre de
connaissances, mais deux seuls amis de choix, Diderot et Grimm. Par un effet du
désir que j'ai de rassembler tout ce qui m'est cher, j'étais trop l'ami de tous
les deux pour qu'ils ne le fussent pas bientôt l'un de l'autre. Je les liai; ils
se convinrent, et s'unirent encore plus étroitement entre eux qu'avec moi.
Diderot avait des connaissances sans nombre; mais Grimm, étranger et nouveau
venu, avait besoin d'en faire. Je ne demandais pas mieux que de lui en procurer.
Je lui avais donné Diderot, je lui donnai Gauffecourt. Je le menai chez madame
de Chenonceaux, chez madame d'Épinay, chez le baron d'Holbach, avec lequel je me
trouvais lié presque malgré moi. Tous mes amis devinrent les siens, cela était
tout simple; mais aucun des siens ne devint jamais le mien, voilà ce qui l'était
moins. Tandis qu'il logeait chez le comte de Frièse, il nous donnait souvent à
dîner chez lui; mais jamais je n'ai reçu aucun témoignage d'amitié ni de
bienveillance du comte de Frièse ni du comte de Schomberg, son parent, très
familier avec Grimm, ni d'aucune des personnes, tant hommes que femmes, avec
lesquels Grimm eut par eux des liaisons. J'excepte le seul abbé Raynal, qui,
quoique son ami, se montra des miens, et m'offrit dans l'occasion sa bourse avec
une générosité peu commune. Mais je connaissais l'abbé Raynal longtemps avant
que Grimm le connût lui-même, et je lui avais toujours été attaché depuis un
procédé plein de délicatesse et d'honnêteté qu'il eut pour moi dans une occasion
bien légère, mais que je n'oublierai jamais.
Cet abbé Raynal est
certainement un ami chaud. J'en eus la preuve à peu près dans le temps dont je
parle envers le même Grimm, avec lequel il était étroitement lié. Grimm, après
avoir vu quelque temps de bonne amitié mademoiselle Fel, s'avisa tout d'un coup
d'en devenir éperdument amoureux, et de vouloir supplanter Cahusac. La belle, se
piquant de constance, éconduisit ce nouveau prétendant. Celui-ci prit l'affaire
au tragique, et s'avisa d'en vouloir mourir. Il tomba tout subitement dans la
plus étrange maladie dont jamais peut-être on ait ouï parler. Il passait les
jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le
pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant
quelquefois entendre, mais ne répondant jamais, pas même par signe; et du reste
sans agitation, sans douleur, sans fièvre, et restant là comme s'il eût été
mort. L'abbé Raynal et moi nous partageâmes sa garde; l'abbé, plus robuste et
mieux portant, y passait les nuits, moi les jours, sans le quitter, jamais
ensemble; et l'un ne partait jamais sans que l'autre ne fût arrivé. Le comte de
Frièse, alarmé, lui amena Senac, qui, après l'avoir bien examiné, dit que ce ne
serait rien, et n'ordonna rien. Mon effroi pour mon ami me fit observer avec
soin la contenance du médecin, et je le vis sourire en sortant. Cependant le
malade resta plusieurs jours immobile, sans prendre ni bouillon, ni quoi que ce
fût, que des cerises confites que je lui mettais de temps en temps sur la
langue, et qu'il avalait fort bien. Un beau matin il se leva, s'habilla, et
reprit son train de vie ordinaire, sans que jamais il m'ait reparlé, ni, que je
sache, à l'abbé Raynal, ni à personne, de cette singulière léthargie, ni des
soins que nous lui avions rendus tandis qu'elle avait duré.
Cette
aventure ne laissa pas de faire du bruit; et c'eût été réellement une anecdote
merveilleuse que la cruauté d'une fille d'Opéra eût fait mourir un homme de
désespoir. Cette belle passion mit Grimm à la mode; bientôt il passa pour un
prodige d'amour, d'amitié, d'attachement de toute espèce. Cette opinion le fit
rechercher et fêter dans le grand monde, et par là l'éloigna de moi, qui jamais
n'avais été pour lui qu'un pis-aller. Je le vis prêt à m'échapper tout à fait.
J'en fus navré, car tous les sentiments vifs dont il faisait parade étaient ceux
qu'avec moins de bruit j'avais pour lui. J'étais bien aise qu'il réussît dans le
monde; mais je n'aurais pas voulu que ce fût en oubliant son ami. Je lui dis un
jour: Grimm, vous me négligez; je vous le pardonne: quand la première ivresse
des succès bruyants aura fait son effet et que vous en sentirez le vide,
j'espère que vous reviendrez à moi, et vous me retrouverez toujours: quant à
présent, ne vous gênez point; je vous laisse libre, et je vous attends. Il me
dit que j'avais raison, s'arrangea en conséquence, et se mit si bien à son aise,
que je ne le vis plus qu'avec nos amis communs.
Notre principal point de
réunion, avant qu'il fût aussi lié avec madame d'Épinay qu'il le fut dans la
suite, était la maison du baron d'Holbach. Cedit baron était un fils de parvenu,
qui jouissait d'une assez grande fortune, dont il usait noblement, recevant chez
lui des gens de lettres et de mérite, et, par son savoir et ses lumières, tenant
bien sa place au milieu d'eux. Lié depuis longtemps avec Diderot, il m'avait
recherché par son entremise, même avant que mon nom fût connu. Une répugnance
naturelle m'empêcha longtemps de répondre à ses avances. Un jour qu'il m'en
demanda la raison, je lui dis: Vous êtes trop riche. Il s'obstina, et vainquit
enfin. Mon plus grand malheur fut toujours de ne pouvoir résister aux caresses:
je ne me suis jamais bien trouvé d'y avoir cédé.
Une autre connaissance,
qui devint amitié sitôt que j'eus un titre pour y prétendre, fut celle de M.
Duclos. Il y avait plusieurs années que je l'avais vu pour la première fois à la
Chevrette, chez madame d'Épinay, avec laquelle il était très bien. Nous ne fîmes
que dîner ensemble, il repartit le même jour; mais nous causâmes quelques
moments après le dîner. Madame d'Épinay lui avait parlé de moi et de mon opéra
des Muses galantes. Duclos, doué de trop grands talents pour ne pas aimer ceux
qui en avaient, s'était prévenu pour moi, m'avait invité à l'aller voir. Malgré
mon ancien penchant renforcé par la connaissance, ma timidité, ma paresse me
retinrent tant que je n'eus aucun passeport auprès de lui que sa complaisance:
mais, encouragé par mon premier succès et par ses éloges qui me revinrent, je
fus le voir, il vint me voir; et ainsi commencèrent entre nous des liaisons qui
me le rendront toujours cher, et à qui je dois de savoir, outre le témoignage de
mon propre coeur, que la droiture et la probité peuvent s'allier quelquefois
avec la culture des lettres.
Beaucoup d'autres liaisons moins solides,
et dont je ne fais pas ici mention, furent l'effet de mes premiers succès, et
durèrent jusqu'à ce que la curiosité fût satisfaite. J'étais un homme sitôt vu,
qu'il n'y avait rien à voir de nouveau dès le lendemain. Une femme cependant,
qui me rechercha dans ce temps-là, tint plus solidement que toutes les autres:
ce fut madame la marquise de Créqui, nièce de M. le bailli de Froulay,
ambassadeur de Malte, dont le frère avait précédé M. de Montaigu dans
l'ambassade de Venise, et que j'avais été voir à mon retour de ce pays-là.
Madame de Créqui m'écrivit; j'allai chez elle: elle me prit en amitié. J'y
dînais quelquefois, j'y vis plusieurs gens de lettres, et entre autres M.
Saurin, l'auteur de Spartacus, de Barneveldt, etc., devenu depuis lors mon très
cruel ennemi sans que j'en puisse imaginer d'autre cause, sinon que je porte le
nom d'un homme que son père a bien vilainement persécuté.
On voit que,
pour un copiste qui devait être occupé de son métier du matin jusqu'au soir,
j'avais des distractions qui ne rendaient pas ma journée fort lucrative, et qui
m'empêchaient d'être aussi attentif à ce que je faisais pour le bien faire;
aussi perdais-je à effacer ou gratter mes fautes, ou à recommencer ma feuille,
plus de la moitié du temps qu'on me laissait. Cette importunité me rendait de
jour en jour Paris plus insupportable, et me faisait rechercher la campagne avec
ardeur. J'allai plusieurs fois passer quelques jours à Marcoussis, dont madame
le Vasseur connaissait le vicaire, chez lequel nous nous arrangions tous de
façon qu'il ne s'en trouvait pas mal. Grimm y vint une fois avec nous. Le
vicaire avait de la voix, chantait bien, et, quoiqu'il ne sût pas la musique, il
apprenait sa partie avec beaucoup de facilité et de précision. Nous y passions
le temps à chanter mes trios de Chenonceaux. J'y en fis deux ou trois nouveaux,
sur des paroles que Grimm et le vicaire bâtissaient tant bien que mal. Je ne
puis m'empêcher de regretter ces trios faits et chantés dans des moments de bien
pure joie, et que j'ai laissés à Wootton avec toute ma musique. Mademoiselle
Davenport en a peut-être déjà fait des papillotes, mais ils méritaient d'être
conservés, et sont pour la plupart d'un très bon contrepoint. Ce fut après
quelqu'un de ces petits voyages, où j'avais le plaisir de voir la tante à son
aise, bien gaie, et où je m'égayais fort aussi, que j'écrivis au vicaire, fort
rapidement et fort mal, une épître en vers qu'on trouvera parmi mes papiers.
J'avais, plus près de Paris, une autre station fort de mon goût chez M.
Mussard, mon compatriote, mon parent et mon ami, qui s'était fait à Passy une
retraite charmante où j'ai coulé de bien paisibles moments. M. Mussard était un
joaillier, homme de bon sens, qui, après avoir acquis dans son commerce une
fortune honnête, et avoir marié sa fille unique à M. de Valmalette, fils d'un
agent de change et maître d'hôtel du roi, prit le sage parti de quitter le
négoce et les affaires, et de mettre un intervalle de repos et de jouissance
entre le tracas de la vie et la mort. Le bonhomme Mussard, vrai philosophe de
pratique, vivait sans souci, dans une maison très agréable qu'il s'était bâtie,
et dans un très joli jardin qu'il avait planté de ses mains. En fouillant à fond
de cuve les terrasses de ce jardin, il trouva des coquillages fossiles, et il en
trouva en si grande quantité, que son imagination exaltée ne vit plus que
coquilles dans la nature, et qu'il crut enfin tout de bon que l'univers n'était
que coquilles, débris de coquilles, et que la terre n'était que du cron.
Toujours occupé de cet objet de ses singulières découvertes, il s'échauffa si
bien sur ces idées, qu'elles se seraient enfin tournées dans sa tête en système,
c'est-à-dire en folie, si, très heureusement pour sa raison, mais bien
malheureusement pour ses amis, auxquels il était cher, et qui trouvaient chez
lui l'asile le plus agréable, la mort ne fût venue le leur enlever par la plus
étrange et cruelle maladie: c'était une tumeur dans l'estomac, toujours
croissante, qui l'empêchait de manger, sans que durant très longtemps on en
trouvât la cause, et qui finit, après plusieurs années de souffrances, par le
faire mourir de faim. Je ne puis me rappeler, sans des serrements de coeur, les
derniers temps de ce pauvre et digne homme, qui, nous recevant encore avec tant
de plaisir, Lenieps et moi, les seuls amis que le spectacle des maux qu'il
souffrait n'écarta pas de lui, jusqu'à sa dernière heure, qui, dis-je, était
réduit à dévorer des yeux le repas qu'il nous faisait servir, sans pouvoir
presque humer quelques gouttes d'un thé bien léger, qu'il fallait rejeter un
moment après. Mais avant ces temps de douleur, combien j'en ai passé chez lui
d'agréables avec les amis d'élite qu'il s'était faits! A leur tête je mets
l'abbé Prevost, homme très aimable et très simple, dont le coeur vivifiait ses
écrits, dignes de l'immortalité, et qui n'avait rien dans l'humeur ni dans la
société du sombre coloris qu'il donnait à ses ouvrages; le médecin Procope,
petit Ésope à bonnes fortunes; Boulanger, le célèbre auteur posthume du
Despotisme oriental, et qui, je crois, étendait les systèmes de Mussard sur la
durée du monde: en femmes, madame Denis, nièce de Voltaire, qui, n'étant alors
qu'une bonne femme, ne faisait pas encore du bel esprit; madame Vanloo, non pas
belle assurément, mais charmante, qui chantait comme un ange; madame de
Valmalette elle-même, qui chantait aussi, et qui, quoique fort maigre, eût été
fort aimable si elle en eût moins eu la prétention. Telle était à peu près la
société de M. Mussard, qui m'aurait assez plu si son tête-à-tête avec sa
conchyliomanie ne m'avait plu davantage; et je puis dire que pendant plus de six
mois j'ai travaillé à son cabinet avec autant de plaisir que lui-même.
Il y avait longtemps qu'il prétendait que pour mon état les eaux de
Passy me seraient salutaires, et qu'il m'exhortait à les venir prendre chez lui.
Pour me tirer, un peu de l'urbaine cohue, je me rendis à la fin, et je fus
passer à Passy huit ou dix jours, qui me firent plus de bien parce que j'étais à
la campagne, que parce que j'y prenais les eaux. Mussard jouait du violoncelle,
et aimait passionnément la musique italienne. Un soir nous en parlâmes beaucoup
avant de nous coucher et surtout des opere buffe que nous avions vus l'un et
l'autre en Italie, et dont nous étions tous deux transportés. La nuit, ne
dormant pas, j'allai rêver comment on pourrait faire pour donner en France
l'idée d'un drame de ce genre; car les Amours de Ragonde n'y ressemblaient point
du tout. Le matin, en me promenant et prenant des eaux, je fis quelques manières
de vers très à la hâte, et j'y adaptai des chants qui me revinrent en les
faisant. Je barbouillai le tout dans une espèce de salon voûté qui était au haut
du jardin; et au thé, je ne pus m'empêcher de montrer ces airs à Mussard et à
mademoiselle Duvernois sa gouvernante, qui était en vérité une très bonne et
aimable fille. Les trois morceaux que j'avais esquissés étaient le premier
monologue, J'ai perdu mon serviteur; l'air du Devin, L'amour croît s'il
s'inquiète, et le dernier duo, A jamais, Colin, je t'engage, etc. J'imaginais si
peu que cela valût la peine d'être suivi, que, sans les applaudissements et les
encouragements de l'un et de l'autre, j'allais jeter au feu mes chiffons et n'y
plus penser, comme j'ai fait tant de fois pour des choses du moins aussi bonnes:
mais ils m'excitèrent si bien, qu'en six jours mon drame fut écrit, à quelques
vers près, et toute ma musique esquissée, tellement que je n'eus plus à faire à
Paris qu'un peu de récitatif et tout le remplissage; et j'achevai le tout avec
une telle rapidité, qu'en trois semaines mes scènes furent mises au net et en
état d'être représentées. Il n'y manquait que le divertissement, qui ne fut fait
que longtemps après.
Échauffé de la composition de cet ouvrage, j'avais
une grande passion de l'entendre, et j'aurais donné tout au monde pour le voir
représenter à ma fantaisie, à portes fermées, comme on dit que Lulli fit une
fois jouer Armide pour lui seul. Comme il ne m'était pas possible d'avoir ce
plaisir qu'avec le public, il fallait nécessairement, pour jouir de ma pièce, la
faire passer à l'Opéra. Malheureusement elle était dans un genre absolument
neuf, auquel les oreilles n'étaient point accoutumées; et d'ailleurs, le mauvais
succès des Muses galantes me faisait prévoir celui du Devin, si je le présentais
sous mon nom. Duclos me tira de peine, et se chargea de faire essayer l'ouvrage
en laissant ignorer l'auteur. Pour ne pas me déceler, je ne me trouvai point à
cette répétition; et les petits violons, qui la dirigèrent, ne surent eux-mêmes
quel en était l'auteur, qu'après qu'une acclamation générale eut attesté la
bonté de l'ouvrage. Tous ceux qui l'entendirent en étaient enchantés, au point
que dès le lendemain, dans toutes les sociétés, on ne parlait d'autre chose. M.
de Cury, intendant des menus, qui avait assisté à la répétition, demanda
l'ouvrage pour être donné à la cour. Duclos, qui savait mes intentions, jugeant
que je serais moins le maître de ma pièce à la cour qu'à Paris, la refusa. Cury
la réclama d'autorité. Duclos tint bon; et le débat entre eux devint si vif,
qu'un jour à l'Opéra ils allaient sortir ensemble, si on ne les eût séparés. On
voulut s'adresser à moi; je renvoyai la décision de la chose à M. Duclos. Il
fallut retourner à lui. M. le duc d'Aumont s'en mêla. Duclos crut enfin devoir
céder à l'autorité, et la pièce fut donnée pour être jouée à Fontainebleau.
La partie à laquelle je m'étais le plus attaché, et où je m'éloignais le
plus de la route commune, était le récitatif. Le mien était accentué d'une façon
toute nouvelle, marchait avec le débit de la parole. On n'osa laisser cette
terrible innovation; l'on craignait qu'elle ne révoltât les oreilles
moutonnières. Je consentis que Francueil et Jelyotte fissent un autre récitatif,
mais je ne voulus pas m'en mêler.
Quand tout fut prêt et le jour fixé
pour la représentation, l'on me proposa le voyage de Fontainebleau, pour voir au
moins la dernière répétition. J'y fus avec mademoiselle Fel, Grimm, et, je
crois, l'abbé Raynal, dans une voiture de la cour. La répétition fut passable;
j'en fus plus content que je ne m'y étais attendu. L'orchestre était nombreux,
composé de ceux de l'Opéra et de la Musique du Roi. Jelyotte faisait Colin;
mademoiselle Fel, Colette; Cuvilier, le Devin; les choeurs étaient ceux de
l'Opéra. Je dis peu de chose: c'était Jelyotte qui avait tout dirigé; je ne
voulus pas contrôler ce qu'il avait fait; et, malgré mon ton romain, j'étais
honteux comme un écolier au milieu de tout ce monde.
Le lendemain, jour
de la représentation, j'allai déjeuner au café du Grand-Commun. Il y avait là
beaucoup de monde. On parlait de la répétition de la veille, et de la difficulté
qu'il y avait eu d'y entrer. Un officier qui était là dit qu'il était entré sans
peine, conta au long ce qui s'y était passé, dépeignit l'auteur, rapporta ce
qu'il avait fait, ce qu'il avait dit; mais ce qui m'émerveilla de ce récit assez
long, fait avec autant d'assurance que de simplicité, fut qu'il ne s'y trouva
pas un seul mot de vrai. Il m'était très clair que celui qui parlait si
savamment de cette répétition n'y avait point été, puisqu'il avait devant les
yeux, sans le connaître, cet auteur qu'il disait avoir tant vu. Ce qu'il y eut
de plus singulier dans cette scène fut l'effet qu'elle fit sur moi. Cet homme
était d'un certain âge; il n'avait point l'air ni le ton fat et avantageux; sa
physionomie annonçait un homme de mérite, sa croix de Saint-Louis annonçait un
ancien officier. Il m'intéressait, malgré son impudence et malgré moi. Tandis
qu'il débitait ses mensonges, je rougissais, je baissais les yeux, j'étais sur
les épines; je cherchais quelquefois en moi-même s'il n'y aurait pas moyen de le
croire dans l'erreur et de bonne foi. Enfin, tremblant que quelqu'un ne me
reconnût et ne lui en fit l'affront, je me hâtai d'achever mon chocolat sans
rien dire; et, baissant la tête en passant devant lui, je sortis le plus tôt
qu'il me fut possible, tandis que les assistants péroraient sur sa relation. Je
m'aperçus dans la rue que j'étais en sueur; et je suis sûr que si quelqu'un
m'eût reconnu et nommé avant ma sortie, on m'aurait vu la honte et l'embarras
d'un coupable, par le seul sentiment de la peine que ce pauvre homme aurait à
souffrir si son mensonge était reconnu.
Me voici dans un de ces moments
critiques de ma vie où il est difficile de ne faire que narrer, parce qu'il est
presque impossible que la narration même ne porte empreinte de censure ou
d'apologie. J'essayerai toutefois de rapporter comment et sur quels motifs je me
conduisis, sans y ajouter ni louanges ni blâme.
J'étais ce jour-là dans
le même équipage négligé qui m'était ordinaire: grande barbe et perruque assez
mal peignée. Prenant ce défaut de décence pour un acte de courage, j'entrai de
cette façon dans la même salle où devaient arriver, peu de temps après, le roi,
la reine, la famille royale et toute la cour. J'allai m'établir dans la loge où
me conduisit M. de Cury, et qui était la sienne: c'était une grande loge sur le
théâtre, vis-à-vis une petite loge plus élevée, où se plaça le roi avec madame
de Pompadour. Environné de dames, et seul d'homme sur le devant de la loge, je
ne pus douter qu'on ne m'eût mis là précisément pour être en vue. Quand on eut
allumé, me voyant dans cet équipage au milieu de gens tous excessivement parés,
je commençai d'être mal à mon aise: je me demandai si j'étais à ma place, si j'y
étais mis convenablement; et après quelques minutes d'inquiétude, je me
répondis, Oui, avec une intrépidité qui venait peut-être plus de l'impossibilité
de m'en dédire, que de la force de mes raisons. Je me dis: Je suis à ma place
puisque je vois jouer ma pièce, que j'y suis invité, que je ne l'ai faite que
pour cela, et qu'après tout personne n'a plus de droit que moi-même à jouir du
fruit de mon travail et de mes talents. Je suis mis à mon ordinaire, ni mieux,
ni pis: si je recommence à m'asservir à l'opinion dans quelque chose, m'y voilà
bientôt asservi derechef en tout. Pour être toujours moi-même, je ne dois
rougir, en quelque lieu que ce soit, d'être mis selon l'état que j'ai choisi;
mon extérieur est simple et négligé, mais non crasseux ni malpropre: la barbe ne
l'est point en elle-même, puisque c'est la nature qui nous la donne, et que,
selon les temps et les modes, elle est quelquefois un ornement. On me trouvera
ridicule, impertinent, eh! que m'importe! Je dois savoir endurer le ridicule et
le blâme, pourvu qu'ils ne soient pas mérités. Après ce petit soliloque, je me
raffermis si bien que j'aurais été intrépide, si j'eusse eu besoin de l'être.
Mais, soit effet de la présence du maître, soit naturelle disposition des
coeurs, je n'aperçus rien que d'obligeant et d'honnête dans la curiosité dont
j'étais l'objet. J'en fus touché jusqu'à recommencer d'être inquiet sur moi-même
et sur le sort de ma pièce, craignant d'effacer des préjugés si favorables, qui
semblaient ne chercher qu'à m'applaudir. J'étais armé contre leur raillerie;
mais leur air caressant, auquel je ne m'étais pas attendu, me subjugua si bien,
que je tremblais comme un enfant quand on commença.
J'eus bientôt de
quoi me rassurer. La pièce fut très mal jouée quant aux acteurs, mais bien
chantée et bien exécutée quant à la musique. Dès la première scène, qui
véritablement est d'une naïveté touchante, j'entendis s'élever dans les loges un
murmure de surprise et d'applaudissement jusqu'alors inouï dans ce genre de
pièces. La fermentation croissante alla bientôt au point d'être sensible dans
toute l'assemblée, et, pour parler à la Montesquieu, d'augmenter son effet par
son effet même. A la scène des deux petites bonnes gens, cet effet fut à son
comble. On ne claque point devant le roi, cela fit qu'on entendit tout; la pièce
et l'auteur y gagnèrent. J'entendais autour de moi un chuchotement de femmes qui
me semblaient belles comme des anges, et qui s'entredisaient à demi-voix: Cela
est charmant, cela est ravissant; il n'y a pas un son là qui ne parle au coeur.
Le plaisir de donner de l'émotion à tant d'aimables personnes m'émut moi-même
jusqu'aux larmes, et je ne pus les contenir au premier duo, en remarquant que je
n'étais pas seul à pleurer. J'eus un moment de retour sur moi-même, en me
rappelant le concert de M. de Treitorens. Cette réminiscence eut l'effet de
l'esclave qui tenait la couronne sur la tête, des triomphateurs; mais elle fut
courte, et je me livrai bientôt pleinement et sans distraction au plaisir de
savourer ma gloire. Je suis pourtant sûr qu'en ce moment la volupté du sexe y
entrait beaucoup plus que la vanité d'auteur; et sûrement s'il n'y eût eu là que
des hommes, je n'aurais pas été dévoré, comme je l'étais sans cesse, du désir de
recueillir de mes lèvres les délicieuses larmes que je faisais couler. J'ai vu
des pièces exciter de plus vifs transports d'admiration, mais jamais une ivresse
aussi pleine, aussi douce, aussi touchante, régner dans tout un spectacle, et
surtout à la cour, un jour de première représentation. Ceux qui ont vu celle-là
doivent s'en souvenir; car l'effet en fut unique.
Le même soir, M. le
duc d'Aumont me fit dire de me trouver au château le lendemain sur les onze
heures, et qu'il me présenterait au roi. M. de Cury, qui me fit ce message,
ajouta qu'on croyait qu'il s'agissait d'une pension, et que le roi voulait me
l'annoncer lui- même.
Croira-t-on que la nuit qui suivit une aussi
brillante journée fut une nuit d'angoisse et de perplexité pour moi? Ma première
idée, après celle de cette représentation, se porta sur un fréquent besoin de
sortir, qui m'avait fait beaucoup souffrir le soir même au spectacle, et qui
pouvait me tourmenter le lendemain quand je serais dans la galerie ou dans les
appartements du roi, parmi tous ces grands, attendant le passage de Sa Majesté.
Cette infirmité était la principale cause qui me tenait écarté des cercles, et
qui m'empêchait d'aller m'enfermer chez des femmes. L'idée seule de l'état où ce
besoin pouvait me mettre était capable de me le donner au point de m'en trouver
mal, à moins d'un esclandre auquel j'aurais préféré la mort. Il n'y a que les
gens qui connaissent cet état qui puissent juger de l'effroi d'en courir le
risque.
Je me figurais ensuite devant le roi, présenté à Sa Majesté, qui
daignait s'arrêter et m'adresser la parole. C'était là qu'il fallait de la
justesse et de la présence d'esprit pour répondre. Ma maudite timidité, qui me
trouble devant le moindre inconnu, m'aurait-elle quitté devant le roi de France,
ou m'aurait-elle permis de bien choisir à l'instant ce qu'il fallait dire! Je
voulais, sans quitter l'air et le ton sévère que j'avais pris, me montrer
sensible à l'honneur que me faisait un si grand monarque. Il fallait envelopper
quelque grande et utile vérité dans une louange belle et méritée. Pour préparer
d'avance une réponse heureuse, il aurait fallu prévoir juste ce qu'il pourrait
me dire; et j'étais sûr après cela de ne pas retrouver en sa présence un mot de
ce que j'aurais médité. Que deviendrais-je en ce moment et sous les yeux de
toute la cour, s'il allait m'échapper dans mon trouble quelqu'une de mes
balourdises ordinaires? Ce danger m'alarma, m'effraya, me fit frémir au point de
me déterminer, à tout risque à ne m'y pas exposer.
Je perdais, il est
vrai, la pension qui m'était offerte en quelque sorte; mais je m'exemptais aussi
du joug qu'elle m'eût imposé. Adieu la vérité, la liberté, le courage. Comment
oser désormais parler d'indépendance et de désintéressement? Il ne fallait plus
que flatter ou me taire en recevant cette pension: encore qui m'assurait qu'elle
me serait payée? Que de pas à faire, que de gens à solliciter! Il m'en coûterait
plus de soins, et bien plus désagréables pour la conserver, que pour m'en
passer. Je crus donc, en y renonçant, prendre un parti très conséquent à mes
principes, et sacrifier l'apparence à la réalité. Je dis ma résolution à Grimm,
qui n'y opposa rien. Aux autres j'alléguai ma santé, et je partis le matin même.
Mon départ fit du bruit et fut généralement blâmé. Mes raisons ne
pouvaient être senties par tout le monde: m'accuser d'un sot orgueil était bien
plus tôt fait, et contentait mieux la jalousie de quiconque sentait en lui-même
qu'il ne se serait pas conduit ainsi. Le lendemain Jelyotte m'écrivit un billet,
où il me détailla les succès de ma pièce et l'engouement où le roi lui-même en
était. Toute la journée, me marquait-il, Sa Majesté ne cesse de chanter, avec la
voix la plus fausse de son royaume: J'ai perdu mon serviteur; j'ai perdu tout
mon bonheur. Il ajoutait que dans la quinzaine on devait donner une seconde
représentation du Devin, qui constaterait aux yeux de tout le public le plein
succès de la première.
Deux jours après, comme j'entrais le soir sur les
neuf heures chez madame d'Épinay, où j'allais souper, je me vis croisé par un
fiacre à la porte. Quelqu'un qui était dans ce fiacre me fit signe d'y monter;
j'y monte: c'était Diderot. Il me parla de la pension avec un feu que, sur
pareil sujet, je n'aurais pas attendu d'un philosophe. Il ne me fit pas un crime
de n'avoir pas voulu être présenté au roi; mais il m'en fit un terrible de mon
indifférence pour la pension. Il me dit que si j'étais désintéressé pour mon
compte, il ne m'était pas permis de l'être pour celui de madame le Vasseur et de
sa fille; que je leur devais de n'omettre aucun moyen possible et honnête de
leur donner du pain; et comme on ne pouvait pas dire après tout que j'eusse
refusé cette pension, il soutint que, puisqu'on avait paru disposé à me
l'accorder, je devais la solliciter et l'obtenir, à quelque prix que ce fût.
Quoique je fusse touché de son zèle, je ne pus goûter ses maximes, et nous eûmes
à ce sujet une dispute très vive, la première que j'aie eue avec lui; et nous
n'en avons jamais eu que de cette espèce, lui me prescrivant ce qu'il prétendait
que je devais faire, et moi m'en défendant parce que je croyais ne le devoir
pas.
Il était tard quand nous nous quittâmes. Je voulus le mener souper
chez madame d'Épinay, il ne le voulut point; et, quelque effort que le désir
d'unir tous ceux que j'aime m'ait fait faire en divers temps pour l'engager à la
voir, jusqu'à la mener à sa porte qu'il nous tint fermée, il s'en est toujours
défendu, ne parlant d'elle qu'en termes très méprisants. Ce ne fut qu'après ma
brouillerie avec elle et avec lui qu'ils se lièrent et qu'il commença d'en
parler avec honneur.
Depuis lors Diderot et Grimm semblèrent prendre à
tâche d'aliéner de moi les gouverneuses, leur faisant entendre que si elles
n'étaient pas plus à leur aise, c'était mauvaise volonté de ma part, et qu'elles
ne feraient jamais rien avec moi. Ils tâchaient de les engager à me quitter,
leur promettant un regrat de sel, un bureau de tabac et je ne sais quoi encore,
par le crédit de madame d'Épinay. Ils voulurent même entraîner Duclos ainsi que
d'Holbach dans leur ligue; mais le premier s'y refusa toujours. J'eus alors
quelque vent de tout ce manège; mais je ne l'appris bien distinctement que
longtemps après, et j'eus souvent à déplorer le zèle aveugle et peu discret de
mes amis, qui, cherchant à me réduire, incommodé comme j'étais, à la plus triste
solitude, travaillaient dans leur idée à me rendre heureux par les moyens les
plus propres en effet à me rendre misérable. Le carnaval suivant, 1753, le Devin
fut joué à Paris, et j'eus le temps, dans cet intervalle, d'en faire l'ouverture
et le divertissement. Ce divertissement, tel qu'il est gravé, devait être en
action d'un bout à l'autre et dans un sujet suivi, qui, selon moi, fournissait
des tableaux très agréables. Mais quand je proposai cette idée à l'Opéra, on ne
m'entendit seulement pas, et il fallut coudre des chants et des danses à
l'ordinaire: cela fit que ce divertissement, quoique plein d'idées charmantes,
qui ne déparent point les scènes, réussit très médiocrement. J'ôtai le récitatif
de Jelyotte, et je rétablis le mien, tel que je l'avais fait d'abord et qu'il
est gravé; et ce récitatif, un peu francisé, je l'avoue, c'est- à-dire traîné
par les acteurs, loin de choquer personne, n'a pas moins réussi que les airs, et
a paru, même au public, tout aussi bien fait pour le moins. Je dédiai ma pièce à
M. Duclos qui l'avait protégée, et je déclarai que ce serait ma seule dédicace.
J'en ai pourtant fait une seconde avec son consentement; mais il a dû se tenir
encore plus honoré de cette exception, que si je n'en avais fait aucune.
J'ai sur cette pièce beaucoup d'anecdotes, sur lesquelles des choses
plus importantes à dire ne me laissent pas le loisir de m'étendre ici. J'y
reviendrai peut-être un jour dans le supplément. Je n'en saurais pourtant
omettre une, qui peut avoir trait à tout ce qui suit. Je visitais un jour dans
le cabinet du baron d'Holbach sa musique; après en avoir parcouru de beaucoup
d'espèces, il me dit, en me montrant un recueil de pièces de clavecin: Voilà des
pièces qui ont été composées pour moi; elles sont pleines de goût, bien
chantantes; personne ne les connaît ni ne les verra que moi seul. Vous en
devriez choisir quelqu'une pour l'insérer dans votre divertissement. Ayant dans
la tête des sujets d'airs et des symphonies beaucoup plus que je n'en pouvais
employer, je me souciais très peu des siens. Cependant il me pressa tant, que
par complaisance je choisis une pastorelle que j'abrégeai, et que je mis en trio
pour l'entrée des compagnes de Colette. Quelques mois après, et tandis qu'on
représentait le Devin, entrant un jour chez Grimm, je trouvai du monde autour de
son clavecin, d'où il se leva brusquement à mon arrivée. En regardant
machinalement sur son pupitre, j'y vis ce même recueil du baron d'Holbach,
ouvert précisément à cette même pièce qu'il m'avait pressé de prendre, en
m'assurant qu'elle ne sortirait jamais de ses mains. Quelque temps après je vis
encore ce même recueil ouvert sur le clavecin de M. d'Épinay, un jour qu'il
avait musique chez lui. Grimm ni personne n'a jamais parlé de cet air, et je
n'en parle ici moi-même que parce qu'il se répandit quelque temps après un bruit
que je n'étais pas l'auteur du Devin du village. Comme je ne fus jamais un grand
croque-note, je suis persuadé que sans mon Dictionnaire de musique on aurait dit
à la fin que je ne la savais pas.
Quelque temps avant qu'on donnât le
Devin du village, il était arrivé à Paris des bouffons italiens, qu'on fit jouer
sur le théâtre de l'Opéra, sans prévoir l'effet qu'ils y allaient faire.
Quoiqu'ils fussent détestables, et que l'orchestre, alors très ignorant,
estropiât à plaisir les pièces qu'ils donnèrent, elles ne laissèrent pas de
faire à l'Opéra français un tort qu'il n'a jamais réparé. La comparaison de ces
deux musiques, entendues le même jour sur le même théâtre, déboucha les oreilles
françaises; il n'y en eut point qui pût endurer la traînerie de leur musique,
après l'accent vif et marqué de l'italienne: sitôt que les bouffons avaient
fini, tout s'en allait. On fut forcé de changer l'ordre, et de mettre les
bouffons à la fin. On donnait Églé, Pygmalion, le Sylphe; rien ne tenait. Le
seul Devin du village soutint la comparaison, et plut encore après la Serva
padrona. Quand je composai mon intermède, j'avais l'esprit rempli de ceux-là; ce
furent eux qui m'en donnèrent l'idée, et j'étais bien éloigné de prévoir qu'on
les passerait en revue à côté de lui. Si j'eusse été un pillard, que de vols
seraient alors devenus manifestes, et combien on eût pris soin de les faire
sentir! Mais rien: on a eu beau faire, on n'a pas trouvé dans ma musique la
moindre réminiscence d'aucune autre; et tous mes chants, comparés aux prétendus
originaux, se sont trouvés aussi neufs que le caractère de musique que j'avais
créé. Si l'on eût mis Mondonville ou Rameau à pareille épreuve, ils n'en
seraient sortis qu'en lambeaux.
Les bouffons firent à la musique
italienne des sectateurs très ardents. Tout Paris se divisa en deux partis plus
échauffés que s'il se fût agi d'une affaire d'État ou de religion. L'un plus
puissant, plus nombreux, composé des grands, des riches et des femmes, soutenait
la musique française; l'autre, plus vif, plus fier, plus enthousiaste, était
composé des vrais connaisseurs, des gens à talents, des hommes de génie. Son
petit peloton se rassemblait à l'Opéra, sous la loge de la reine. L'autre parti
remplissait tout le reste du parterre et de la salle; mais son foyer principal
était sous la loge du roi. Voilà d'où vinrent ces noms de partis célèbres dans
ce temps-là, de coin du roi et de coin de la reine. La dispute, en s'animant,
produisit des brochures. Le coin du roi voulut plaisanter; il fut moqué par le
Petit Prophète: il voulut se mêler de raisonner; il fut écrasé par la Lettre sur
la musique française. Ces deux petits écrits, l'un de Grimm, et l'autre de moi,
sont les seuls qui survivent à cette querelle; tous les autres sont déjà morts.
Mais le Petit Prophète, qu'on s'obstina longtemps à m'attribuer malgré
moi, fut pris en plaisanterie, et ne fit pas la moindre peine à son auteur, au
lieu que la Lettre sur la musique fut prise au sérieux, et souleva contre moi
toute la nation, qui se crut offensée dans sa musique. La description de
l'incroyable effet de cette brochure serait digne de la plume de Tacite. C'était
le temps de la grande querelle du parlement et du clergé. Le parlement venait
d'être exilé; la fermentation était au comble: tout menaçait d'un prochain
soulèvement. La brochure parut; à l'instant toutes les autres querelles furent
oubliées; on ne songea qu'au péril de la musique française, et il n'y eut plus
de soulèvement que contre moi. Il fut tel, que la nation n'en est jamais bien
revenue. A la cour on ne balançait qu'entre la Bastille et l'exil; et la lettre
de cachet allait être expédiée, si M. de Voyer n'en eût fait sentir le ridicule.
Quand on lira que cette brochure a peut-être empêché une révolution dans l'État,
on croira rêver. C'est pourtant une vérité bien réelle, que tout Paris peut
encore attester, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui plus de quinze ans de cette
singulière anecdote.
Si l'on n'attenta pas à ma liberté, l'on ne
m'épargna pas du moins les insultes; ma vie même fut en danger. L'orchestre de
l'Opéra fit l'honnête complot de m'assassiner quand j'en sortirais. On me le
dit, je n'en fus que plus assidu à l'Opéra, et je ne sus que longtemps après que
M. Ancelet, officier des mousquetaires, qui avait de l'amitié pour moi, avait
détourné l'effet du complot en me faisant escorter à mon insu à la sortie du
spectacle. La ville venait d'avoir la direction de l'Opéra. Le premier exploit
du prévôt des marchands fut de me faire ôter mes entrées, et cela de la façon la
plus malhonnête qu'il fût possible, c'est-à-dire en me les faisant refuser
publiquement à mon passage; de sorte que je fus obligé de prendre un billet
d'amphithéâtre, pour n'avoir pas l'affront de m'en retourner ce jour-là.
L'injustice était d'autant plus criante, que le seul prix que j'avais mis à ma
pièce, en la leur cédant, était mes entrées à perpétuité; car quoique ce fût un
droit pour tous les auteurs, et que j'eusse ce droit à double titre, je ne
laissai pas de le stipuler expressément en présence de M. Duclos. Il est vrai
qu'on m'envoya pour mes honoraires, par le caissier de l'Opéra, cinquante louis
que je n'avais pas demandés; mais outre que ces cinquante louis ne faisaient pas
même la somme qui me revenait dans les règles, ce payement n'avait rien de
commun avec le droit d'entrées formellement stipulé, et qui en était entièrement
indépendant. Il y avait dans ce procédé une telle complication d'iniquité et de
brutalité, que le public, alors dans sa plus grande animosité contre moi, ne
laissa pas d'en être unanimement choqué; et tel qui m'avait insulté la veille
criait le lendemain tout haut, dans la salle, qu'il était honteux d'ôter ainsi
les entrées à un auteur qui les avait si bien méritées et qui pouvait même les
réclamer pour deux. Tant est juste le proverbe italien, qu'ognun ama la
giustizia in casa d'altrui!
Je n'avais là-dessus qu'un parti à prendre,
c'était de réclamer mon ouvrage, puisqu'on m'en ôtait le prix convenu. J'écrivis
pour cet effet à M. d'Argenson qui avait le département de l'Opéra; et je
joignis à ma lettre un mémoire qui était sans réplique, et qui demeura sans
réponse et sans effet, ainsi que ma lettre. Le silence de cet homme injuste me
resta sur le coeur, et ne contribua pas à augmenter l'estime très médiocre que
j'eus toujours pour son caractère et pour ses talents. C'est ainsi qu'on a gardé
ma pièce à l'Opéra, en me frustrant du prix pour lequel je l'avais cédée. Du
faible au fort, ce serait voler; du fort au faible, c'est seulement s'approprier
le bien d'autrui.
Quant au produit pécuniaire de cet ouvrage, quoiqu'il
ne m'ait pas rapporté le quart de ce qu'il aurait rapporté dans les mains d'un
autre, il ne laissa pas d'être assez grand pour me mettre en état de subsister
plusieurs années, et suppléer à la copie, qui allait toujours assez mal. J'eus
cent louis du roi, cinquante de madame de Pompadour pour la représentation de
Belle-Vue, où elle fit elle-même le rôle de Colin, cinquante de l'Opéra, et cinq
cents francs de Pissot pour la gravure; en sorte que cet intermède, qui ne me
coûta que cinq ou six semaines de travail, me rapporta presque autant d'argent,
malgré mon malheur et ma balourdise, que m'en a rapporté depuis l'Émile, qui
m'avait coûté vingt ans de méditation et trois ans de travail. Mais je payai
bien l'aisance pécuniaire où me mit cette pièce, par les chagrins infinis
qu'elle m'attira: elle fut le germe des secrètes jalousies qui n'ont éclaté que
longtemps après. Depuis son succès, je ne remarquai plus ni dans Grimm, ni dans
Diderot, ni dans presque aucun des gens de lettres de ma connaissance, cette
cordialité, cette franchise, ce plaisir de me voir, que j'avais cru trouver en
eux jusqu'alors. Dès que je paraissais chez le baron, la conversation cessait
d'être générale. On se rassemblait par petits pelotons, on se chuchotait à
l'oreille, et je restais seul sans savoir à qui parler. J'endurai longtemps ce
choquant abandon; et voyant que madame d'Holbach, qui était douce et aimable, me
recevait toujours bien, je supportais les grossièretés de son mari, tant
qu'elles furent supportables: mais un jour il m'entreprit sans sujet, sans
prétexte, et avec une telle brutalité, devant Diderot, qui ne dit pas un mot, et
devant Margency, qui m'a dit souvent depuis lors avoir admiré la douceur et la
modération de mes réponses, qu'enfin chassé de chez lui par ce traitement
indigne, je sortis, résolu de n'y plus rentrer. Cela ne m'empêcha pas de parler
toujours honorablement de lui et de sa maison; tandis qu'il ne s'exprimait
jamais sur mon compte qu'en termes outrageants, méprisants, sans me désigner
autrement que par ce petit cuistre, et sans pouvoir cependant articuler aucun
tort d'aucune espèce que j'aie eu jamais avec lui, ni avec personne à qui il
prît intérêt. Voilà comment il finit par vérifier mes prédictions et mes
craintes. Pour moi, je crois que mesdits amis m'auraient pardonné de faire des
livres, et d'excellents livres, parce que cette gloire ne leur était pas
étrangère; mais qu'ils ne purent me pardonner d'avoir fait un opéra, ni les
succès brillants qu'eut cet ouvrage, parce qu'aucun d'eux n'était en état de
courir la même carrière, ni d'aspirer aux mêmes honneurs. Duclos seul, au-dessus
de cette jalousie, parut même augmenter d'amitié pour moi, et m'introduisit chez
mademoiselle Quinault, où je trouvai autant d'attentions, d'honnêtetés, de
caresses, que j'avais peu trouvé tout cela chez M. d'Holbach.
Tandis
qu'on jouait le Devin du village à l'Opéra, il était aussi question de son
auteur à la Comédie française, mais un peu moins heureusement. N'ayant pu, dans
sept ou huit ans, faire jouer mon Narcisse aux Italiens, je m'étais dégoûté de
ce théâtre, par le mauvais jeu des acteurs dans le français; et j'aurais bien
voulu avoir fait passer ma pièce aux Français, plutôt que chez eux. Je parlai de
ce désir au comédien la Noue, avec lequel j'avais fait connaissance, et qui,
comme on sait, était homme de mérite et auteur. Narcisse lui plut, il se chargea
de le faire jouer anonyme; et en attendant il me procura les entrées, qui me
furent d'un grand agrément, car j'ai toujours préféré le Théâtre-Français aux
deux autres. La pièce fut reçue avec applaudissement, et représentée sans qu'on
en nommât l'auteur; mais j'ai lieu de croire que les comédiens et bien d'autres
ne l'ignoraient pas. Les demoiselles Gaussin et Grandval jouaient les rôles
d'amoureuses; et quoique l'intelligence du tout fût manquée à mon avis, on ne
pouvait pas appeler cela une pièce absolument mal jouée. Toutefois je fus
surpris et touché de l'indulgence du public, qui eut la patience de l'entendre
tranquillement d'un bout à l'autre, et d'en souffrir même une seconde
représentation, sans donner le moindre signe d'impatience. Pour moi, je
m'ennuyai tellement à la première, que je ne pus tenir jusqu'à la fin; et,
sortant du spectacle, j'entrai au café de Procope, où je trouvai Boissy et
quelques autres, qui probablement s'étaient ennuyés comme moi. Là, je dis
hautement mon peccavi, m'avouant humblement ou fièrement l'auteur de la pièce et
en parlant comme tout le monde en pensait. Cet aveu public de l'auteur d'une
mauvaise pièce qui tombe fut fort admiré, et me parut très peu pénible. J'y
trouvai même un dédommagement d'amour-propre dans le courage avec lequel il fut
fait; et je crois qu'il y eut en cette occasion plus d'orgueil à parler, qu'il
n'y aurait eu de sotte honte à se taire. Cependant, comme il était sûr que la
pièce, quoique glacée à la représentation, soutenait la lecture, je la fis
imprimer; et dans la préface, qui est un de mes bons écrits, je commençai de
mettre à découvert mes principes, un peu plus que je n'avais fait jusqu'alors.
J'eus bientôt occasion de les développer tout à fait dans un ouvrage de
plus grande importance; car ce fut, je pense, en cette année 1753, que parut le
programme de l'Académie de Dijon sur l'Origine de l'inégalité parmi les hommes.
Frappé de cette grande question, je fus surpris que cette académie eût osé la
proposer; mais puisqu'elle avait eu ce courage, je pouvais bien avoir celui de
la traiter, et je l'entrepris.
Pour méditer à mon aise ce grand sujet,
je fis à Saint-Germain un voyage de sept ou huit jours, avec Thérèse, notre
hôtesse, qui était une bonne femme, et une de ses amies. Je compte cette
promenade pour une des plus agréables de ma vie. Il faisait très beau; ces
bonnes femmes se chargèrent des soins et de la dépense; Thérèse s'amusait avec
elles; et moi, sans souci de rien, je venais m'égayer sans gêne aux heures des
repas. Tout le reste du jour, enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais
l'image des premiers temps, dont je traçais fièrement l'histoire; je faisais
main basse sur les petits mensonges des hommes; j'osais dévoiler à nu leur
nature, suivre le progrès du temps et des choses qui l'ont défigurée, et
comparant l'homme de l'homme avec l'homme naturel, leur montrer dans son
perfectionnement prétendu la véritable source de ses misères. Mon âme, exaltée
par ces contemplations sublimes, s'élevait auprès de la Divinité; et voyant de
là mes semblables suivre, dans l'aveugle route de leurs préjugés, celle de leurs
erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais d'une faible voix
qu'ils ne pouvaient entendre: Insensés, qui vous plaignez sans cesse de la
nature, apprenez que tous vos maux vous viennent de vous!
De ces
méditations résulta le Discours sur l'Inégalité, ouvrage qui fut plus du goût de
Diderot que tous mes autres écrits, et pour lequel ses conseils me furent le
plus utiles, mais qui ne trouva dans toute l'Europe que peu de lecteurs qui
l'entendissent, et aucun de ceux-là qui voulût en parler. Il avait été fait pour
concourir au prix: je l'envoyai donc, mais sûr d'avance qu'il ne l'aurait pas,
et sachant bien que ce n'est pas pour des pièces de cette étoffe que sont fondés
les prix des académies.
Cette promenade et cette occupation firent du
bien à mon humeur et à ma santé. Il y avait déjà plusieurs années que, tourmenté
de ma rétention d'urine, je m'étais livré tout à fait aux médecins, qui, sans
alléger mon mal, avaient épuisé mes forces et détruit mon tempérament. Au retour
de Saint-Germain, je me trouvai plus de forces et me sentis beaucoup mieux. Je
suivis cette indication, et, résolu de guérir ou mourir sans médecins et sans
remèdes, je leur dis adieu pour jamais, et je me mis à vivre au jour la journée,
restant coi quand je ne pouvais aller, et marchant sitôt que j'en avais la
force. Le train de Paris parmi les gens à prétentions était si peu de mon goût;
les cabales des gens de lettres, leurs honteuses querelles, leur peu de bonne
foi dans leurs livres, leurs airs tranchants dans le monde m'étaient si odieux,
si antipathiques, je trouvais si peu de douceur, d'ouverture de coeur, de
franchise dans le commerce même de mes amis, que, rebuté de cette vie
tumultueuse, je commençais à soupirer ardemment après le séjour de la campagne;
et, ne voyant pas que mon métier me permît de m'y établir, j'y courais du moins
passer les heures que j'avais de libres. Pendant plusieurs mois, d'abord après
mon dîner j'allais me promener seul au bois de Boulogne, méditant des sujets
d'ouvrages, et je ne revenais qu'à la nuit.
Gauffecourt, avec lequel
j'étais alors extrêmement lié, se voyant obligé d'aller à Genève pour son
emploi, me proposa ce voyage: j'y consentis. Je n'étais pas assez bien pour me
passer des soins de la gouverneuse: il fut décidé qu'elle serait du voyage, que
sa mère garderait la maison; et, tous nos arrangements pris, nous partîmes tous
trois ensemble le 1er juin 1754.
Je dois noter ce voyage comme l'époque
de la première expérience qui, jusqu'à l'âge de quarante-deux ans que j'avais
alors, ait porté atteinte au naturel pleinement confiant avec lequel j'étais né,
et auquel je m'étais toujours livré sans réserve et sans inconvénient. Nous
avions un carrosse bourgeois qui nous menait, avec les mêmes chevaux, à très
petites journées. Je descendais et marchais souvent à pied. A peine étions-nous
à la moitié de notre route, que Thérèse marqua la plus grande répugnance à
rester seule dans la voiture avec Gauffecourt, et que quand, malgré ses prières,
je voulais descendre, elle descendait et marchait aussi. Je la grondai longtemps
de ce caprice, et même je m'y opposai tout à fait, jusqu'à ce qu'elle se vît
forcée enfin à m'en déclarer la cause. Je crus rêver, je tombai des nues, quand
j'appris que mon ami M. de Gauffecourt, âgé de plus de soixante ans, podagre,
impotent, usé de plaisirs et de jouissances, travaillait depuis notre départ à
corrompre une personne qui n'était plus ni belle ni jeune, qui appartenait à son
ami; et cela par les moyens les plus bas, les plus honteux, jusqu'à lui
présenter sa bourse, jusqu'à tenter de l'émouvoir par la lecture d'un livre
abominable, et par la vue des figures infâmes dont il était plein. Thérèse,
indignée, lui lança une fois son vilain livre par la portière; et j'appris que,
le premier jour, une violente migraine m'ayant fait aller coucher sans souper,
il avait employé tout le temps de ce tête-à-tête à des tentatives et des
manoeuvres plus dignes d'un satyre et d'un bouc que d'un honnête homme auquel
j'avais confié ma compagne et moi-même. Quelle surprise! quel serrement de coeur
tout nouveau pour moi! Moi qui jusqu'alors avais cru l'amitié inséparable de
tous les sentiments aimables et nobles qui font tout son charme, pour la
première fois de ma vie je me vois forcé de l'allier au dédain, et d'ôter ma
confiance et mon estime à un homme que j'aime et dont je me crois aimé! Le
malheureux me cachait sa turpitude. Pour ne pas exposer Thérèse, je me vis forcé
de lui cacher mon mépris, et de recéler au fond de mon coeur des sentiments
qu'il ne devait pas connaître. Douce et sainte illusion de l'amitié! Gauffecourt
leva le premier ton voile à mes yeux. Que de mains cruelles l'ont empêché depuis
lors de retomber!
A Lyon je quittai Gauffecourt, pour prendre ma route
par la Savoie, ne pouvant me résoudre à passer derechef si près de maman sans la
revoir. Je la revis... Dans quel état, mon Dieu! Quel avilissement! Que lui
restait-il de sa vertu première? Était-ce la même madame de Warens, jadis si
brillante, à qui le curé Pontverre m'avait adressé? Que mon coeur fut navré! Je
ne vis plus pour elle d'autres ressources que de se dépayser. Je lui réitérai
vivement et vainement les instances que je lui avais faites plusieurs fois dans
mes lettres, de venir vivre paisiblement avec moi, qui voulais consacrer mes
jours et ceux de Thérèse à rendre les siens heureux. Attachée à sa pension, dont
cependant, quoique exactement payée, elle ne tirait plus rien depuis longtemps,
elle ne m'écouta pas. Je lui fis encore quelque légère part de ma bourse, bien
moins que je n'aurais dû, bien moins que je n'aurais fait, si je n'eusse été
parfaitement sûr qu'elle n'en profiterait pas d'un sou. Durant mon séjour à
Genève elle fit un voyage en Chablais, et vint me voir à Grange-Canal. Elle
manquait d'argent pour achever son voyage; je n'avais pas sur moi ce qu'il
fallait pour cela; je le lui envoyai une heure après par Thérèse. Pauvre maman!
Que je dise encore ce trait de son coeur. Il ne lui restait pour dernier bijou
qu'une petite bague; elle l'ôta de son doigt pour la mettre à celui de Thérèse,
qui la remit à l'instant au sien, en baisant cette noble main qu'elle arrosa de
ses pleurs. Ah! c'était alors le moment d'acquitter ma dette. Il fallait tout
quitter pour la suivre, m'attacher à elle jusqu'à sa dernière heure, et partager
son sort, quel qu'il fût. Je n'en fis rien. Distrait par un autre attachement,
je sentis relâcher le mien pour elle, faute d'espoir de pouvoir le lui rendre
utile. Je gémis sur elle et ne la suivis pas. De tous les remords que j'ai
sentis en ma vie, voilà le plus vif et le plus permanent. Je méritai par là les
châtiments terribles qui depuis lors n'ont cessé de m'accabler; puissent-ils
avoir expié mon ingratitude! Elle fut dans ma conduite; mais elle a trop déchiré
mon coeur pour que jamais ce coeur ait été celui d'un ingrat.
Avant mon
départ de Paris, j'avais esquissé la dédicace de mon Discours sur l'Inégalité.
Je l'achevai à Chambéri, et la datai du même lieu, jugeant qu'il était mieux,
pour éviter toute chicane, de ne la dater ni de France ni de Genève. Arrivé dans
cette ville, je me livrai à l'enthousiasme républicain qui m'y avait amené. Cet
enthousiasme augmenta par l'accueil que j'y reçus. Fêté, caressé dans tous les
états, je me livrai tout entier au zèle patriotique, et, honteux d'être exclu de
mes droits de citoyen par la profession d'un autre culte que celui de mes pères,
je résolus de reprendre ouvertement ce dernier. Je pensais que l'Évangile étant
le même pour tous les chrétiens, et le fond du dogme n'étant différent qu'en ce
qu'on se mêlait d'expliquer ce qu'on ne pouvait entendre, il appartenait en
chaque pays au seul souverain de fixer et le culte et ce dogme inintelligible,
et qu'il était par conséquent du devoir du citoyen d'admettre le dogme et de
suivre le culte prescrit par la loi. La fréquentation des encyclopédistes, loin
d'ébranler ma foi, l'avait affermie par mon aversion naturelle pour la dispute
et pour les partis. L'étude de l'homme et de l'univers m'avait montré partout
les causes finales et l'intelligence qui les dirigeait. La lecture de la Bible,
et surtout de l'Évangile, à laquelle je m'appliquais depuis quelques années,
m'avait fait mépriser les basses et sottes interprétations que donnaient à
Jésus-Christ les gens les moins dignes de l'entendre. En un mot, la philosophie,
en m'attachant à l'essentiel de la religion, m'avait détaché de ce fatras de
petites formules dont les hommes l'ont offusquée. Jugeant qu'il n'y avait pas
pour un homme raisonnable deux manières d'être chrétien, je jugeais aussi que
tout ce qui est forme et discipline était, dans chaque pays, du ressort des
lois. De ce principe si sensé, si social, si pacifique, qui m'a attiré de si
cruelles persécutions, il s'ensuivait que, voulant être citoyen, je devais être
protestant, et rentrer dans le culte établi dans mon pays. Je m'y déterminai; je
me soumis même aux instructions du pasteur de la paroisse où je logeais,
laquelle était hors de la ville. Je désirai seulement de n'être pas obligé de
paraître en consistoire. L'édit ecclésiastique cependant y était formel; on
voulut bien y déroger en ma faveur, et l'on nomma une commission de cinq ou six
membres pour recevoir en particulier ma profession de foi. Malheureusement le
ministre Perdriau, homme aimable et doux, avec qui j'étais lié, s'avisa de me
dire qu'on se réjouissait de m'entendre parler dans cette petite assemblée.
Cette attente m'effraya si fort, qu'ayant étudié jour et nuit, pendant trois
semaines, un petit discours que j'avais préparé, je me troublai lorsqu'il fallut
le réciter, au point de n'en pouvoir pas dire un seul mot, et je fis dans cette
conférence le rôle du plus sot écolier. Les commissaires parlaient pour moi; je
répondais bêtement oui et non; ensuite je fus admis à la communion et réintégré
dans mes droits de citoyen: je fus inscrit comme tel dans le rôle des gardes que
payent les seuls citoyens et bourgeois, et j'assistais à un conseil général
extraordinaire, pour recevoir le serment du syndic Mussard. Je fus si touché des
bontés que me témoignèrent en cette occasion le conseil, le consistoire, et des
procédés obligeants et honnêtes de tous les magistrats, ministres et citoyens,
que, pressé par le bonhomme Deluc, qui m'obsédait sans cesse, et encore plus par
mon propre penchant, je ne songeai à retourner à Paris que pour dissoudre mon
ménage, mettre en règle mes petites affaires, placer madame le Vasseur et son
mari, ou pourvoir à leur subsistance, et revenir avec Thérèse m'établir à Genève
pour le reste de mes jours.
Cette résolution prise, je fis trêve aux
affaires sérieuses pour m'amuser avec mes amis jusqu'au temps de mon départ. De
tous ces amusements, celui qui me plut davantage fut une promenade autour du
lac, que je fis en bateau avec Deluc père, sa bru, ses deux fils et ma Thérèse.
Nous mîmes sept jours à cette tournée, par le plus beau temps du monde. J'en
gardai le vif souvenir des sites qui m'avaient frappé à l'autre extrémité du
lac, et dont je fis la description quelques années après dans la Nouvelle
Héloïse.
Les principales liaisons que je fis à Genève, outre les Deluc,
dont j'ai parlé, furent le jeune ministre Vernes, que j'avais déjà connu à
Paris, et dont j'augurais mieux qu'il n'a valu dans la suite; M. Perdriau, alors
pasteur de campagne, aujourd'hui professeur de belles-lettres, dont la société
pleine de douceur et d'aménité me sera toujours regrettable, quoiqu'il ait cru
du bel air de se détacher de moi; M. Jalabert, alors professeur de physique,
depuis conseiller et syndic, auquel je lus mon Discours sur l'Inégalité, mais
non pas la dédicace, et qui en parut transporté; le professeur Lullin, avec
lequel, jusqu'à sa mort, je suis resté en correspondance, et qui m'avait même
chargé d'emplettes de livres pour la Bibliothèque; le professeur Vernet, qui me
tourna le dos, comme tout le monde, après que je lui eus donné des preuves
d'attachement et de confiance qui l'auraient dû toucher, si un théologien
pouvait être touché de quelque chose; Chappuis, commis et successeur de
Gauffecourt, qu'il voulut supplanter, et qui bientôt fut supplanté lui-même;
Marcet de Mézières, ancien ami de mon père, et qui s'était montré le mien; mais
qui, après avoir jadis bien mérité de la patrie, s'étant fait auteur dramatique
et prétendant aux deux-cents, changea de maximes et devint ridicule avant sa
mort. Mais celui de tous dont j'attendis davantage fut Moultou, jeune homme de
la plus grande espérance par ses talents, par son esprit plein de feu, que j'ai
toujours aimé, quoique sa conduite à mon égard ait été souvent équivoque, et
qu'il ait des liaisons avec mes plus cruels ennemis, mais qu'avec tout cela je
ne puis m'empêcher de regarder encore comme appelé à être un jour le défenseur
de ma mémoire, et le vengeur de son ami.
Au milieu de ces dissipations,
je ne perdis ni le goût ni l'habitude de mes promenades solitaires, et j'en
faisais souvent d'assez grandes sur les bords du lac, durant lesquelles ma tête,
accoutumée au travail, ne demeurait pas oisive. Je digérais le plan déjà formé
de mes Institutions politiques, dont j'aurai bientôt à parler; je méditais une
Histoire du Valais, un plan de tragédie en prose, dont le sujet, qui n'était pas
moins que Lucrèce, ne m'ôtait pas l'espoir d'atterrer les rieurs, quoique
j'osasse laisser paraître encore cette infortunée, quand elle ne le peut plus,
sur aucun théâtre français. Je m'essayais en même temps sur Tacite, et je
traduisis le premier livre de son Histoire, qu'on trouvera parmi mes papiers.
Après quatre mois de séjour à Genève, je retournai au mois d'octobre à
Paris, et j'évitai de passer par Lyon, pour ne pas me retrouver en route avec
Gauffecourt. Comme il entrait dans mes arrangements de ne revenir à Genève que
le printemps prochain, je repris pendant l'hiver mes habitudes et mes
occupations, dont la principale fut de voir les épreuves de mon Discours sur
l'Inégalité, que je faisais imprimer en Hollande par le libraire Rey, dont je
venais de faire la connaissance à Genève. Comme cet ouvrage était dédié à la
république, et que cette dédicace pouvait ne pas plaire au conseil, je voulais
attendre l'effet qu'elle ferait à Genève, avant que d'y retourner. Cet effet ne
me fut pas favorable; et cette dédicace, que le plus pur patriotisme m'avait
dictée, ne fit que m'attirer des ennemis dans le conseil, et des jaloux dans la
bourgeoisie. M. Chouet, alors premier syndic, m'écrivit une lettre honnête, mais
froide, qu'on trouvera dans mes recueils, liasse A, no 3. Je reçus des
particuliers, entre autres de Deluc et de Jalabert, quelques compliments; et ce
fut là tout: je ne vis point qu'aucun Genevois me sût un vrai gré du zèle de
coeur qu'on sentait dans cet ouvrage. Cette indifférence scandalisa tous ceux
qui la remarquèrent. Je me souviens que, dînant un jour à Clichy chez madame
Dupin, avec Crommelin, résident de la république, et avec M. de Mairan, celui-ci
dit en pleine table que le conseil me devait un présent et des honneurs publics
pour cet ouvrage, et qu'il se déshonorait s'il y manquait. Crommelin, qui était
un petit homme noir et bassement méchant, n'osa rien répondre en ma présence,
mais il fit une grimace effroyable qui fit sourire madame Dupin. Le seul
avantage que me procura cet ouvrage, outre celui d'avoir satisfait mon coeur,
fut le titre de citoyen, qui me fut donné par mes amis, puis par le public à
leur exemple, et que j'ai perdu dans la suite, pour l'avoir trop bien mérité.
Ce mauvais succès ne m'aurait pas détourné d'exécuter ma retraite à
Genève, si des motifs plus puissants sur mon coeur n'y avaient pas concouru. M.
d'Épinay, voulant ajouter une aile qui manquait au château de la Chevrette,
faisait une dépense immense pour l'achever. Étant allé voir un jour, avec madame
d'Épinay, ces ouvrages, nous poussâmes notre promenade un quart de lieue plus
loin, jusqu'au réservoir des eaux du parc, qui touchait la forêt de Montmorency,
et où était un joli potager, avec une petite loge fort délabrée, qu'on appelait
l'Ermitage. Ce lieu solitaire et très agréable m'avait frappé quand je le vis
pour la première fois, avant mon voyage à Genève. Il m'était échappé de dire
dans mon transport: Ah! madame, quelle habitation délicieuse! Voilà un asile
tout fait pour moi. Madame d'Épinay ne releva pas beaucoup mon discours; mais à
ce second voyage je fus tout surpris de trouver, au lieu de la vieille masure,
une petite maison presque entièrement neuve, fort bien distribuée, et très
logeable pour un petit ménage de trois personnes. Madame d'Épinay avait fait
faire cet ouvrage en silence et à très peu de frais, en détachant quelques
matériaux et quelques ouvriers de ceux du château. Au second voyage, elle me
dit, en voyant ma surprise: Mon ours, voilà votre asile; c'est vous qui l'avez
choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre; j'espère qu'elle vous ôtera la cruelle
idée de vous éloigner de moi. Je ne crois pas avoir été de mes jours plus
vivement, plus délicieusement ému; je mouillai de pleurs la main bienfaisante de
mon amie, et si je ne fus pas vaincu dès cet instant même, je fus extrêmement
ébranlé. Madame d'Épinay, qui ne voulait pas en avoir le démenti, devint si
pressante, employa tant de moyens, tant de gens pour me circonvenir, jusqu'à
gagner pour cela madame le Vasseur et sa fille, qu'enfin elle triompha de mes
résolutions. Renonçant au séjour de ma patrie, je résolus, je promis d'habiter
l'Ermitage; et, en attendant que le bâtiment fût sec, elle prit le soin d'en
préparer les meubles, en sorte que tout fut prêt pour y entrer le printemps
suivant.
Une chose qui aida beaucoup à me déterminer fut l'établissement
de Voltaire auprès de Genève. Je compris que cet homme y ferait révolution; que
j'irais retrouver dans ma patrie le ton, les airs, les moeurs qui me chassaient
de Paris; qu'il me faudrait batailler sans cesse, et que je n'aurais d'autre
choix dans ma conduite que celui d'être un pédant insupportable ou un lâche et
mauvais citoyen. La lettre que Voltaire m'écrivit sur mon dernier ouvrage me
donna lieu d'insinuer mes craintes dans ma réponse; l'effet qu'elle produisit
les confirma. Dès lors je tins Genève perdue, et je ne me trompai pas. J'aurais
dû peut-être aller faire tête à l'orage, si je m'en étais senti le talent. Mais
qu'eussé-je fait seul, timide et parlant très mal, contre un homme arrogant,
opulent, étayé du crédit des grands, d'une brillante faconde, et déjà l'idole
des femmes et des jeunes gens? Je craignis d'exposer inutilement au péril mon
courage: je n'écoutai que mon naturel paisible, que mon amour du repos, qui,
s'il me trompa, me trompe encore aujourd'hui sur le même article. En me retirant
à Genève, j'aurais pu m'épargner de grands malheurs à moi-même; mais je doute
qu'avec tout mon zèle ardent et patriotique j'eusse fait rien de grand et
d'utile pour mon pays.
Tronchin, qui, dans le même temps à peu près, fut
s'établir à Genève, vint quelque temps après à Paris faire le saltimbanque, et
en emporta des trésors. A son arrivée, il me vint voir avec le chevalier de
Jaucourt. Madame d'Épinay souhaitait fort de le consulter en particulier, mais
la presse n'était pas facile à percer. Elle eut recours à moi. J'engageai
Tronchin à l'aller voir. Ils commencèrent ainsi, sous mes auspices, des liaisons
qu'ils resserrèrent ensuite à mes dépens. Telle a toujours été ma destinée:
sitôt que j'ai rapproché l'un de l'autre deux amis que j'avais séparément, ils
n'ont jamais manqué de s'unir contre moi. Quoique, dans le complot que formaient
dès lors les Tronchin d'asservir leur patrie, ils dussent tous me haïr
mortellement, le docteur pourtant continua longtemps à me témoigner de la
bienveillance. Il m'écrivit même après mon retour à Genève, pour m'y proposer la
place de bibliothécaire honoraire. Mais mon parti était pris, et cette offre ne
m'ébranla pas.
Je retournai dans ce temps-là chez M. d'Holbach.
L'occasion en avait été la mort de sa femme, arrivée, ainsi que celle de madame
Francueil, durant mon séjour à Genève. Diderot, en me la marquant, me parla de
la profonde affliction du mari. Sa douleur émut mon coeur. Je regrettais
moi-même cette aimable femme. J'écrivis sur ce sujet à M. d'Holbach. Ce triste
événement me fit oublier tous ses torts, et lorsque je fus de retour de Genève,
et qu'il fut de retour lui-même d'un tour de France qu'il avait fait pour se
distraire, avec Grimm et d'autres amis, j'allai le voir, et je continuai,
jusqu'à mon départ pour l'Ermitage. Quand on sut dans sa coterie que madame
d'Épinay, qu'il ne voyait point encore, m'y préparait un logement, les sarcasmes
tombèrent sur moi comme la grêle, fondés sur ce qu'ayant besoin de l'encens et
des amusements de la ville, je ne soutiendrais pas la solitude seulement quinze
jours. Sentant en moi ce qu'il en était, je laissai dire, et j'allai mon train.
M. d'Holbach ne laissa pas de m'être utile pour placer le vieux bonhomme le
Vasseur, qui avait plus de quatre-vingts ans, et dont sa femme, qui s'en sentait
surchargée, ne cessait de me prier de la débarrasser. Il fut mis dans une maison
de charité, où l'âge et le regret de se voir loin de sa famille le mirent au
tombeau presque en arrivant. Sa femme et ses autres enfants le regrettèrent peu;
mais Thérèse, qui l'aimait tendrement, n'a jamais pu se consoler de sa perte, et
d'avoir souffert que, si près de son terme, il allât loin d'elle achever ses
jours.
J'eus à peu près dans le même temps une visite à laquelle je ne
m'attendais guère, quoique ce fût une bien ancienne connaissance. Je parle de
mon ami Venture, qui vint me surprendre un beau matin, lorsque je ne pensais à
rien moins. Un autre homme était avec lui. Qu'il me parût changé! Au lieu de ses
anciennes grâces, je ne lui trouvai plus qu'un air crapuleux qui m'empêcha de
m'épanouir avec lui. Ou mes yeux n'étaient plus les mêmes, ou la débauche avait
abruti son esprit, ou tout son premier éclat tenait à celui de la jeunesse,
qu'il n'avait plus. Je le vis presque avec indifférence, et nous nous séparâmes
assez froidement. Mais quand il fut parti, le souvenir de nos anciennes liaisons
me rappela si vivement celui de mes jeunes ans, si doucement, si sagement
consacrés à cette femme angélique qui maintenant n'était guère moins changée que
lui, les petites anecdotes de cet heureux temps, la romanesque journée de Toune,
passée avec tant d'innocence et de jouissance entre ces deux charmantes filles
dont une main baisée avait été l'unique faveur, et qui, malgré cela, m'avait
laissé des regrets si vifs, si touchants, si durables; tous ces ravissants
délires d'un jeune coeur, que j'avais sentis alors dans toute leur force, et
dont je croyais le temps passé pour jamais; toutes ces tendres réminiscences me
firent verser des larmes sur ma jeunesse écoulée et sur ses transports désormais
perdus pour moi. Ah! combien j'en aurais versé sur leur retour tardif et
funeste, si j'avais prévu les maux qu'il m'allait coûter!
Avant de
quitter Paris, j'eus, durant l'hiver qui précéda ma retraite, un plaisir bien
selon mon coeur, et que je goûtai dans toute sa pureté. Palissot, académicien de
Nanci, connu par quelques drames, venait d'en donner un à Lunéville, devant le
roi de Pologne. Il crut apparemment faire sa cour en jouant, dans ce drame, un
homme qui avait osé se mesurer avec le roi la plume à la main. Stanislas, qui
était généreux et qui n'aimait pas la satire, fut indigné qu'on osât ainsi
personnaliser en sa présence. M. le comte de Tressan écrivit, par l'ordre de ce
prince, à d'Alembert et à moi, pour m'informer que l'intention de Sa Majesté
était que le sieur Palissot fût chassé de son académie. Ma réponse fut une vive
prière à M. de Tressan d'intercéder auprès du roi de Pologne pour obtenir la
grâce du sieur Palissot. La grâce fut accordée; et M. de Tressan, en me le
marquant au nom du roi, ajouta que ce fait serait inscrit sur les registres de
l'académie. Je répliquai que c'était moins accorder une grâce que perpétuer un
châtiment. Enfin j'obtins, à force d'instances, qu'il ne serait fait mention de
rien dans les registres, et qu'il ne resterait aucune trace publique de cette
affaire. Tout cela fut accompagné, tant de la part du roi que de celle de M. de
Tressan, de témoignages d'estime et de considération dont je fus extrêmement
flatté; et je sentis en cette occasion que l'estime des hommes qui en sont si
dignes eux- mêmes produit dans l'âme un sentiment bien plus doux et plus noble
que celui de la vanité. J'ai transcrit dans mon recueil les lettres de M. de
Tressan avec mes réponses, et l'on en trouvera les originaux dans la liasse A,
nos 9, 10 et 11.
Je sens bien que si jamais ces mémoires parviennent à
voir le jour, je perpétue ici moi- même le souvenir d'un fait dont je voulais
effacer la trace; mais j'en transmets bien d'autres malgré moi. Le grand objet
de mon entreprise, toujours présent à mes yeux, l'indispensable devoir de la
remplir dans toute son étendue, ne m'en laisseront point détourner par de plus
faibles considérations qui m'écarteraient de mon but. Dans l'étrange, dans
l'unique situation où je me trouve, je me dois trop à la vérité pour devoir rien
de plus à autrui. Pour me bien connaître, il faut me connaître dans tous mes
rapports, bons et mauvais. Mes confessions sont nécessairement liées avec celles
de beaucoup de gens: je fais les unes et les autres avec la même franchise en
tout ce qui se rapporte à moi, ne croyant devoir à qui que ce soit plus de
ménagements que je n'en ai pour moi-même, et voulant toutefois en avoir beaucoup
plus. Je veux être toujours juste et vrai, dire d'autrui le bien tant qu'il me
sera possible, ne dire jamais que le mal qui me regarde, et qu'autant que j'y
suis forcé. Qui est-ce qui, dans l'état où l'on m'a mis, a droit d'exiger de moi
davantage? Mes Confessions ne sont point faites pour paraître de mon vivant, ni
de celui des personnes intéressées. Si j'étais le maître de ma destinée et de
celle de cet écrit, il ne verrait le jour que longtemps après ma mort et la
leur. Mais les efforts que la terreur de la vérité fait faire à mes puissants
oppresseurs pour en effacer les traces me forcent à faire, pour les conserver,
tout ce que me permettent le droit le plus exact et la plus sévère justice. Si
ma mémoire devait s'éteindre avec moi, plutôt que de compromettre personne, je
souffrirais un opprobre injuste et passager sans murmure; mais puisque enfin mon
nom doit vivre, je dois tâcher de transmettre avec lui le souvenir de l'homme
infortuné qui le porta, tel qu'il fut réellement, et non tel que d'injustes
ennemis travaillent sans relâche à le peindre.
LIVRE NEUVIÈME : 1756
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L'impatience d'habiter l'Ermitage ne me permit
pas d'attendre le retour de la belle saison; et sitôt que mon logement fut prêt,
je me hâtai de m'y rendre, aux grandes huées de la coterie holbachique, qui
prédisait hautement que je ne supporterais pas trois mois de solitude, et qu'on
me verrait dans peu revenir avec ma courte honte, vivre comme eux à Paris. Pour
moi, qui depuis quinze ans hors de mon élément, me voyais près d'y rentrer, je
ne faisais pas même attention à leurs plaisanteries. Depuis que je m'étais,
malgré moi, jeté dans le monde, je n'avais cessé de regretter mes chères
Charmettes, et la douce vie que j'y avais menée. Je me sentais fait pour la
retraite et la campagne; il m'était impossible de vivre heureux ailleurs: à
Venise, dans le train des affaires publiques, dans la dignité d'une espèce de
représentation, dans l'orgueil des projets d'avancement; à Paris, dans le
tourbillon de la grande société, dans la sensualité des soupers, dans l'éclat
des spectacles, dans la fumée de la gloriole, toujours mes bosquets, mes
ruisseaux, mes promenades solitaires, venaient, par leur souvenir, me distraire,
me contrister, m'arracher des soupirs et des désirs. Tous les travaux auxquels
j'avais pu m'assujettir, tous les projets d'ambition, qui, par accès, avaient
animé mon zèle, n'avaient d'autre but que d'arriver un jour à ces bienheureux
loisirs champêtres, auxquels en ce moment je me flattais de toucher. Sans m'être
mis dans l'honnête aisance que j'avais cru seule pouvoir m'y conduire, je
jugeais, par ma situation particulière, être en état de m'en passer, et pouvoir
arriver au même but par un chemin tout contraire. Je n'avais pas un sou de
rente: mais j'avais un nom, des talents; j'étais sobre, et je m'étais ôté les
besoins les plus dispendieux, tous ceux de l'opinion. Outre cela, quoique
paresseux, j'étais laborieux cependant quand je voulais l'être; et ma paresse
était moins celle d'un fainéant, que celle d'un homme indépendant, qui n'aime à
travailler qu'à son heure. Mon métier de copiste de musique n'était ni brillant
ni lucratif; mais il était sûr. On me savait gré dans le monde d'avoir eu le
courage de le choisir. Je pouvais compter que l'ouvrage ne me manquerait pas, et
il pouvait me suffire pour vivre, en bien travaillant. Deux mille francs qui me
restaient du produit du Devin du village et de mes autres écrits, me faisaient
une avance pour n'être pas à l'étroit; et plusieurs ouvrages que j'avais sur le
métier me promettaient, sans rançonner les libraires, des suppléments suffisants
pour travailler à mon aise, sans m'excéder, et même en mettant à profit les
loisirs de la promenade. Mon petit ménage, composé de trois personnes, qui
toutes s'occupaient utilement, n'était pas d'un entretien fort coûteux. Enfin
mes ressources, proportionnées à mes besoins et à mes désirs, pouvaient
raisonnablement me promettre une vie heureuse et durable dans celle que mon
inclination m'avait fait choisir.
J'aurais pu me jeter tout à fait du
côté le plus lucratif; et au lieu d'asservir ma plume à la copie, la dévouer
entière à des écrits qui, du vol que j'avais pris et que je me sentais en état
de soutenir, pouvaient me faire vivre dans l'abondance et même dans l'opulence,
pour peu que j'eusse voulu joindre des manoeuvres d'auteur au soin de publier de
bons livres. Mais je sentais qu'écrire pour avoir du pain eût bientôt étouffé
mon génie et tué mon talent, qui était moins dans ma plume que dans mon coeur,
et né uniquement d'une façon de penser élevée et fière, qui seul pouvait le
nourrir. Rien de vigoureux, rien de grand ne peut partir d'une plume toute
vénale. La nécessité, l'avidité peut-être, m'eût fait faire plus vite que bien.
Si le besoin du succès ne m'eût pas plongé dans les cabales, il m'eût fait
chercher à dire moins des choses utiles et vraies, que des choses qui plussent à
la multitude; et d'un auteur distingué que je pouvais être, je n'aurais été
qu'un barbouilleur de papier. Non, non: j'ai toujours senti que l'état d'auteur
n'était, ne pouvait être illustre et respectable, qu'autant qu'il n'était pas un
métier. Il est trop difficile de penser noblement, quand on ne pense que pour
vivre. Pour pouvoir, pour oser dire de grandes vérités, il ne faut pas dépendre
de son succès. Je jetais mes livres dans le public avec la certitude d'avoir
parlé pour le bien commun, sans aucun souci du reste. Si l'ouvrage était rebuté,
tant pis pour ceux qui n'en voulaient pas profiter. Pour moi, je n'avais pas
besoin de leur approbation pour vivre. Mon métier pouvait me nourrir, si mes
livres ne se vendaient pas; et voilà précisément ce qui les faisait vendre.
Ce fut le 9 avril 1756 que je quittai la ville pour n'y plus habiter,
car je ne compte pas pour habitation quelques courts séjours que j'ai faits
depuis, tant à Paris qu'à Londres et dans d'autres villes, mais toujours de
passage, ou toujours malgré moi. Madame d'Épinay vint nous prendre tous trois
dans son carrosse; son fermier vint charger mon petit bagage, et je fus installé
dès le même jour. Je trouvai ma petite retraite arrangée et meublée simplement,
mais proprement, et même avec goût. La main qui avait donné ses soins à cet
ameublement le rendait à mes yeux d'un prix inestimable, et je trouvais
délicieux d'être l'hôte de mon amie, dans une maison de mon choix, qu'elle avait
bâtie exprès pour moi.
Quoiqu'il fît froid et qu'il y eût même encore de
la neige, la terre commençait à végéter; on voyait des violettes et des
primevères, les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de
mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se fit entendre
presque à ma fenêtre, dans un bois qui touchait la maison. Après un léger
sommeil, oubliant à mon réveil ma transplantation, je me croyais encore dans la
rue de Grenelle, quand tout à coup ce ramage me fit tressaillir, et je m'écriai
dans mon transport: Enfin tous mes voeux sont accomplis. Mon premier soin fut de
me livrer à l'impression des objets champêtres dont j'étais entouré. Au lieu de
commencer à m'arranger dans mon logement, je commençai par m'arranger pour mes
promenades, et il n'y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un bosquet, pas un
réduit autour de ma demeure que je n'eusse parcouru dès le lendemain. Plus
j'examinais cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour moi. Ce lieu
solitaire plutôt que sauvage me transportait en idée au bout du monde. Il avait
de ces beautés touchantes qu'on ne trouve guère auprès des villes; et jamais, en
s'y trouvant transporté tout d'un coup, on n'eût pu se croire à quatre lieues de
Paris.
Après quelques jours livrés à mon délire champêtre, je songeai à
ranger mes paperasses et à régler mes occupations. Je destinai, comme j'avais
toujours fait, mes matinées à la copie, et mes après-dînées à la promenade, muni
de mon petit livret blanc et de mon crayon: car n'ayant jamais pu écrire et
penser à mon aise que sub dio, je n'étais pas tenté de changer de méthode, et je
comptais bien que la forêt de Montmorency, qui était presque à ma porte, serait
désormais mon cabinet de travail. J'avais plusieurs écrits commencés; j'en fis
la revue. J'étais assez magnifique en projets; mais dans les tracas de la ville,
l'exécution jusqu'alors avait marché lentement. J'y comptais mettre un peu plus
de diligence quand j'aurais moins de distraction. Je crois avoir assez bien
rempli cette attente; et, pour un homme souvent malade, souvent à la Chevrette,
à Épinay, à Eaubonne, au château de Montmorency, souvent obsédé chez lui de
curieux désoeuvrés, et toujours occupé la moitié de la journée à la copie, si
l'on compte et mesure les écrits que j'ai faits dans les six ans que j'ai passés
tant à l'Ermitage qu'à Montmorency, l'on trouvera, je m'assure, que si j'ai
perdu mon temps durant cet intervalle, ce n'a pas été du moins dans l'oisiveté.
Des divers ouvrages que j'avais sur le chantier, celui que je méditais
depuis longtemps, dont je m'occupais avec le plus de goût, auquel je voulais
travailler toute ma vie, et qui devait, selon moi, mettre le sceau à ma
réputation, était mes Institutions politiques. Il y avait treize à quatorze ans
que j'en avais conçu la première idée, lorsque, étant à Venise, j'avais eu
quelque occasion de remarquer les défauts de ce gouvernement si vanté. Depuis
lors mes vues s'étaient beaucoup étendues par l'étude historique de la morale.
J'avais vu que tout tenait radicalement à la politique, et que, de quelque façon
qu'on s'y prît, aucun peuple ne serait que ce que la nature de son gouvernement
le ferait être; ainsi cette grande question du meilleur gouvernement possible me
paraissait se réduire à celle-ci: Quelle est la nature du gouvernement propre à
former le peuple le plus vertueux, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur
enfin, à prendre ce mot dans son plus grand sens? J'avais cru voir que cette
question tenait de bien près à cette autre-ci, si même elle en était différente:
Quel est le gouvernement qui, par sa nature, se tient toujours le plus près de
la loi? De là, qu'est-ce que la loi? et une chaîne de questions de cette
importance. Je voyais que tout cela me menait à de grandes vérités, utiles au
bonheur du genre humain, mais surtout à celui de ma patrie, où je n'avais pas
trouvé, dans le voyage que je venais d'y faire, les notions des lois et de la
liberté assez justes ni assez nettes, à mon gré; et j'avais cru cette manière
indirecte de les leur donner la plus propre à ménager l'amour-propre de ses
membres, et à me faire pardonner d'avoir pu voir là-dessus un peu plus loin
qu'eux.
Quoiqu'il y eût déjà cinq ou six ans que je travaillais à cet
ouvrage, il n'était encore guère avancé. Les livres de cette espèce demandent de
la méditation, du loisir, de la tranquillité. De plus, je faisais celui-là,
comme on dit, en bonne fortune, et je n'avais voulu communiquer mon projet à
personne, pas même à Diderot. Je craignais qu'il ne parût trop hardi pour le
siècle et le pays où j'écrivais, et que l'effroi de mes amis ne me gênât dans
l'exécution. J'ignorais encore s'il serait fait à temps, et de manière à pouvoir
paraître de mon vivant. Je voulais pouvoir, sans contrainte, donner à mon sujet
tout ce qu'il me demandait; bien sûr que, n'ayant point l'humeur satirique, et
ne voulant jamais chercher d'application, je serais toujours irrépréhensible en
toute équité. Je voulais user pleinement sans doute du droit de penser, que
j'avais par ma naissance; mais toujours en respectant le gouvernement sous
lequel j'avais à vivre, sans jamais désobéir à ses lois; et, très attentif à ne
pas violer le droit des gens, je ne voulais pas non plus renoncer par crainte à
ses avantages.
J'avoue même qu'étranger et vivant en France, je trouvais
ma position très favorable pour oser dire la vérité; sachant bien que,
continuant comme je voulais faire à ne rien imprimer dans l'État sans
permission, je n'y devais compte à personne de mes maximes et de leur
publication partout ailleurs. J'aurais été bien moins libre à Genève même, où,
dans quelque lieu que mes livres fussent imprimés, le magistrat avait droit
d'épiloguer sur leur contenu. Cette considération avait beaucoup contribué à me
faire céder aux instances de madame d'Épinay, et renoncer au projet d'aller
m'établir à Genève. Je sentais, comme je l'ai dit dans l'Émile, qu'à moins
d'être homme d'intrigues, quand on veut consacrer des livres au vrai bien de la
patrie, il ne faut point les composer dans son sein.
Ce qui me faisait
trouver ma position plus heureuse était la persuasion où j'étais que le
gouvernement de France, sans peut-être me voir de fort bon oeil, se ferait un
honneur, sinon de me protéger, au moins de me laisser tranquille. C'était, ce me
semblait, un trait de politique très simple, et cependant très adroite, de se
faire un mérite de tolérer ce qu'on ne pouvait empêcher; puisque si l'on m'eût
chassé de France, ce qui était tout ce qu'on avait droit de faire, mes livres
n'auraient pas moins été faits, et peut-être avec moins de retenue; au lieu
qu'en me laissant en repos, on gardait l'auteur pour caution de ses ouvrages, et
de plus, on effaçait des préjugés bien enracinés dans le reste de l'Europe, en
se donnant la réputation d'avoir un respect éclairé pour le droit des gens.
Ceux qui jugeront sur l'événement que ma confiance m'a trompé pourraient
bien se tromper eux-mêmes. Dans l'orage qui m'a submergé, mes livres ont servi
de prétexte, mais c'était à ma personne qu'on en voulait. On se souciait très
peu de l'auteur, mais on voulait perdre Jean-Jacques; et le plus grand mal qu'on
ait trouvé dans mes écrits était l'honneur qu'ils pouvaient me faire.
N'enjambons point sur l'avenir. J'ignore si ce mystère, qui en est encore un
pour moi, s'éclaircira dans la suite aux yeux des lecteurs; je sais seulement
que, si mes principes manifestés avaient dû m'attirer les traitements que j'ai
soufferts, j'aurais tardé moins longtemps à en être la victime, puisque celui de
tous mes écrits où ces principes sont manifestés avec le plus de hardiesse, pour
ne pas dire d'audace, avait paru avoir fait son effet, même avant ma retraite à
l'Ermitage, sans que personne eût songé, je ne dis pas à me chercher querelle,
mais à empêcher seulement la publication de l'ouvrage en France, où il se
vendait aussi publiquement qu'en Hollande. Depuis lors la Nouvelle Héloïse parut
encore avec la même facilité, j'ose dire avec le même applaudissement; et, ce
qui semble presque incroyable, la profession de foi de cette même Héloïse
mourante est exactement la même que celle du Vicaire savoyard. Tout ce qu'il y a
de hardi dans le Contrat social était auparavant dans le Discours sur
l'Inégalité; tout ce qu'il y a de hardi dans l'Émile était auparavant dans la
Julie. Or, ces choses hardies n'excitèrent aucune rumeur contre les deux
premiers ouvrages; donc ce ne furent pas elles qui l'excitèrent contre les
derniers.
Une autre entreprise à peu près du même genre, mais dont le
projet était plus récent, m'occupait davantage en ce moment: c'était l'extrait
des ouvrages de l'abbé de Saint- Pierre, dont, entraîné par le fil de ma
narration, je n'ai pu parler jusqu'ici. L'idée m'en avait été suggérée, depuis
mon retour de Genève, par l'abbé de Mably, non pas immédiatement, mais par
l'entremise de madame Dupin, qui avait une sorte d'intérêt à me la faire
adopter. Elle était une des trois ou quatre jolies femmes de Paris dont le vieux
abbé de Saint-Pierre avait été l'enfant gâté; et si elle n'avait pas eu
décidément la préférence, elle l'avait partagée au moins avec madame
d'Aiguillon. Elle conservait pour la mémoire du bonhomme un respect et une
affection qui faisaient honneur à tous deux, et son amour-propre eût été flatté
de voir ressusciter par son secrétaire les ouvrages mort- nés de son ami. Ces
mêmes ouvrages ne laissaient pas de contenir d'excellentes choses, mais si mal
dites, que la lecture en était difficile à soutenir; et il est étonnant que
l'abbé de Saint-Pierre, qui regardait ses lecteurs comme de grands enfants, leur
parlât cependant comme à des hommes, par le peu de soin qu'il prenait de s'en
faire écouter. C'était pour cela qu'on m'avait proposé ce travail comme utile en
lui-même, et comme très convenable à un homme laborieux en manoeuvre, mais
paresseux comme auteur, qui trouvant la peine de penser très fatigante, aimait
mieux, en choses de son goût, éclaircir et pousser les idées d'un autre que d'en
créer. D'ailleurs, en ne me bornant pas à la fonction de traducteur, il ne
m'était pas défendu de penser quelquefois par moi-même; et je pouvais donner
telle forme à mon ouvrage, que bien d'importantes vérités y passeraient sous le
manteau de l'abbé de Saint-Pierre, encore plus heureusement que sous le mien.
L'entreprise, au reste, n'était pas légère; il ne s'agissait de rien moins que
de lire, de méditer, d'extraire vingt-trois volumes, diffus, confus, pleins de
longueurs, de redites, de petites vues courtes ou fausses, parmi lesquelles il
en fallait pêcher quelques-unes, grandes, belles, et qui donnaient le courage de
supporter ce pénible travail. Je l'aurais moi-même souvent abandonné, si j'eusse
honnêtement pu m'en dédire, mais en recevant les manuscrits de l'abbé, qui me
furent donnés par son neveu le comte de Saint-Pierre, à la sollicitation de
Saint-Lambert, je m'étais en quelque sorte engagé d'en faire usage, et il
fallait ou les rendre, ou tâcher d'en tirer parti. C'était dans cette dernière
intention que j'avais apporté ces manuscrits à l'Ermitage, et c'était là le
premier ouvrage auquel je comptais donner mes loisirs.
J'en méditais un
troisième, dont je devais l'idée à des observations faites sur moi- même; et je
me sentais d'autant plus de courage à l'entreprendre, que j'avais lieu d'espérer
de faire un livre vraiment utile aux hommes, et même un des plus utiles qu'on
pût leur offrir, si l'exécution répondait dignement au plan que je m'étais
tracé. L'on a remarqué que la plupart des hommes sont, dans le cours de leur
vie, souvent dissemblables à eux- mêmes, et semblent se transformer en des
hommes tout différents. Ce n'était pas pour établir une chose aussi connue que
je voulais faire un livre; j'avais un objet plus neuf et même plus important:
c'était de chercher les causes de ces variations, et de m'attacher à celles qui
dépendaient de nous, pour montrer comment elles pouvaient être dirigées par
nous-mêmes, pour nous rendre meilleurs et plus sûrs de nous. Car il est, sans
contredit, plus pénible à l'honnête homme de résister à des désirs déjà tout
formés qu'il doit vaincre, que de prévenir, changer ou modifier ces mêmes désirs
dans leur source, s'il était en état d'y remonter. Un homme tenté résiste une
fois parce qu'il est fort, et succombe une autre fois parce qu'il est faible;
s'il eût été le même qu'auparavant, il n'aurait pas succombé.
En sondant
en moi-même, et en recherchant dans les autres à quoi tenaient ces diverses
manières d'être, je trouvai qu'elles dépendaient en grande partie de
l'impression antérieure des objets extérieurs, et que, modifiés continuellement
par nos sens et par nos organes, nous portions, sans nous en apercevoir, dans
nos idées, dans nos sentiments, dans nos actions mêmes, l'effet de ces
modifications. Les frappantes et nombreuses observations que j'avais recueillies
étaient au-dessus de toute dispute; et par leurs principes physiques elles me
paraissaient propres à fournir un régime extérieur, qui, varié selon les
circonstances, pouvait mettre ou maintenir l'âme dans l'état le plus favorable à
la vertu. Que d'écarts on sauverait à la raison, que de vices on empêcherait de
naître, si l'on savait forcer l'économie animale à favoriser l'ordre moral
qu'elle trouble si souvent! Les climats, les saisons, les sons, les couleurs,
l'obscurité, la lumière, les éléments, les aliments, le bruit, le silence, le
mouvement, le repos, tout agit sur notre machine, et sur notre âme par
conséquent; tout nous offre mille prises presque assurées, pour gouverner dans
leur origine les sentiments dont nous nous laissons dominer. Telle était l'idée
fondamentale dont j'avais déjà jeté l'esquisse sur le papier, et dont j'espérais
un effet d'autant plus sûr pour les gens bien nés, qui, aimant sincèrement la
vertu, se défient de leur faiblesse, qu'il me paraissait aisé d'en faire un
livre agréable à lire, comme il l'était à composer. J'ai cependant bien peu
travaillé à cet ouvrage, dont le titre était la Morale sensitive ou le
Matérialisme du sage. Des distractions dont on apprendra bientôt la cause
m'empêchèrent de m'en occuper, et l'on saura aussi quel fut le sort de mon
esquisse, qui tient au mien de plus près qu'il ne semblerait.
Outre tout
cela, je méditais depuis quelque temps un système d'éducation, dont madame de
Chenonceaux, que celle de son mari faisait trembler pour son fils, m'avait prié
de m'occuper. L'autorité de l'amitié faisait que cet objet, quoique moins de mon
goût en lui-même, me tenait au coeur plus que tous les autres. Aussi de tous les
sujets dont je viens de parler, celui-là est-il le seul que j'aie conduit à sa
fin. Celle que je m'étais proposée en y travaillant méritait, ce me semble, à
l'auteur, une autre destinée. Mais n'anticipons pas ici sur ce triste sujet. Je
ne serai que trop forcé d'en parler dans la suite de cet écrit.
Tous ces
divers projets m'offraient des sujets de méditation pour mes promenades: car,
comme je crois l'avoir dit, je ne puis méditer qu'en marchant; sitôt que je
m'arrête, je ne pense plus, et ma tête ne va qu'avec mes pieds. J'avais
cependant eu la précaution de me pourvoir aussi d'un travail de cabinet pour les
jours de pluie. C'était mon Dictionnaire de musique, dont les matériaux épars,
mutilés, informes, rendaient l'ouvrage nécessaire à reprendre presque à neuf.
J'apportais quelques livres, dont j'avais besoin pour cela; j'avais passé deux
mois à faire l'extrait de beaucoup d'autres, qu'on me prêtait à la bibliothèque
du Roi, et dont on me permit même d'emporter quelques-uns à l'Ermitage. Voilà
mes provisions pour compiler au logis, quand le temps ne me permettait pas de
sortir, et que je m'ennuyais de ma copie. Cet arrangement me convenait si bien,
que j'en tirai parti tant à l'Ermitage qu'à Montmorency, et même ensuite à
Motiers, où j'achevai ce travail tout en en faisant d'autres, et trouvant
toujours qu'un changement d'ouvrage est un véritable délassement.
Je
suivis assez exactement, pendant quelque temps, la distribution que je m'étais
prescrite, et je m'en trouvais très bien; mais quand la belle saison ramena plus
fréquemment madame d'Épinay à Épinay ou à la Chevrette, je trouvai que des soins
qui d'abord ne me coûtaient pas, mais que je n'avais pas mis en ligne de compte,
dérangeaient beaucoup mes autres projets. J'ai déjà dit que madame d'Épinay
avait des qualités très aimables: elle aimait bien ses amis, elle les servait
avec beaucoup de zèle; et, n'épargnant pour eux ni son temps ni ses soins, elle
méritait assurément bien qu'en retour ils eussent des attentions pour elle.
Jusqu'alors j'avais rempli ce devoir sans songer que c'en était un; mais enfin
je compris que je m'étais chargé d'une chaîne, dont l'amitié seule m'empêchait
de sentir le poids: j'avais aggravé ce poids par ma répugnance pour les sociétés
nombreuses. Madame d'Épinay s'en prévalut pour me faire une proposition qui
paraissait m'arranger, et qui l'arrangeait davantage: c'était de me faire
avertir toutes les fois qu'elle serait seule, ou à peu près. J'y consentis, sans
voir à quoi je m'engageais. Il s'ensuivit de là que je ne lui faisais plus de
visite à mon heure, mais à la sienne et que je n'étais jamais sûr de pouvoir
disposer de moi-même un seul jour. Cette gêne altéra beaucoup le plaisir que
j'avais pris jusqu'alors à l'aller voir. Je trouvai que cette liberté qu'elle
m'avait tant promise ne m'était donnée qu'à condition de ne m'en prévaloir
jamais; et pour une fois ou deux que j'en voulus essayer, il y eut tant de
messages, tant de billets, tant d'alarmes sur ma santé que je vis bien qu'il n'y
avait que l'excuse d'être à plat de lit qui pût me dispenser de courir à son
premier mot. Il fallait me soumettre à ce joug; je le fis, et même assez
volontiers pour un aussi grand ennemi de la dépendance, l'attachement sincère
que j'avais pour elle m'empêchant en grande partie de sentir le lien qui s'y
joignait. Elle remplissait ainsi tant bien que mal les vides que l'absence de sa
cour ordinaire laissait dans ses amusements. C'était pour elle un supplément
bien mince, mais qui valait encore mieux qu'une solitude absolue, qu'elle ne
pouvait supporter. Elle avait cependant de quoi la remplir bien plus aisément
depuis qu'elle avait voulu tâter de la littérature, et qu'elle s'était fourré
dans la tête de faire bon gré mal gré des romans, des lettres, des comédies, des
contes, et d'autres fadaises comme cela. Mais ce qui l'amusait n'était pas tant
de les écrire que de les lire; et s'il lui arrivait de barbouiller de suite deux
ou trois pages, il fallait qu'elle fût sûre au moins de deux ou trois auditeurs
bénévoles, au bout de cet immense travail. Je n'avais guère l'honneur d'être au
nombre des élus, qu'à la faveur de quelque autre. Seul, j'étais presque toujours
compté pour rien en toute chose; et cela non seulement dans la société de madame
d'Épinay, mais dans celle de M. d'Holbach, et partout où M. Grimm donnait le
ton. Cette nullité m'accommodait fort partout ailleurs que dans le tête-à-tête,
où je ne savais quelle contenance tenir, n'osant parler de littérature, dont il
ne m'appartenait pas de juger, ni de galanterie, étant trop timide, et craignant
plus que la mort le ridicule d'un vieux galant, outre que cette idée ne me vint
jamais près de madame d'Épinay, et ne m'y serait peut-être pas venue une seule
fois en ma vie, quand je l'aurais passée entière auprès d'elle: non que j'eusse
pour sa personne aucune répugnance; au contraire, je l'aimais peut-être trop
comme ami, pour pouvoir l'aimer comme amant. Je sentais du plaisir à la voir, à
causer avec elle. Sa conversation, quoique assez agréable en cercle, était aride
en particulier; la mienne, qui n'était pas plus fleurie, n'était pas pour elle
d'un grand secours. Honteux d'un trop long silence, je m'évertuais pour relever
l'entretien; et quoiqu'il me fatiguât souvent, il ne m'ennuyait jamais. J'étais
fort aise de lui rendre de petits soins, de lui donner de petits baisers bien
fraternels, qui ne me paraissaient pas plus sensuels pour elle: c'était là tout.
Elle était fort maigre, fort blanche, de la gorge comme sur ma main. Ce défaut
seul eût suffi pour me glacer: jamais mon coeur ni mes sens n'ont su voir une
femme dans quelqu'un qui n'eût pas des tétons; et d'autres causes inutiles à
dire m'ont toujours fait oublier son sexe auprès d'elle.
Ayant ainsi
pris mon parti sur un assujettissement nécessaire, je m'y livrai sans
résistance, et le trouvai, du moins la première année, moins onéreux que je ne
m'y serais attendu. Madame d'Épinay, qui d'ordinaire passait l'été presque
entier à la campagne, n'y passa qu'une partie de celui-ci, soit que ses affaires
la retinssent davantage à Paris, soit que l'absence de Grimm lui rendît moins
agréable le séjour de la Chevrette. Je profitai des intervalles qu'elle n'y
passait pas, ou durant lesquels elle y avait beaucoup de monde, pour jouir de ma
solitude avec ma bonne Thérèse et sa mère, de manière à m'en bien faire sentir
le prix. Quoique depuis quelques années j'allasse assez fréquemment à la
campagne, c'était presque sans la goûter; et ces voyages, toujours faits avec
des gens à prétentions, toujours gâtés par la gêne, ne faisaient qu'aiguiser en
moi le goût des plaisirs rustiques, dont je n'entrevoyais de plus près l'image
que pour mieux sentir leur privation. J'étais si ennuyé de salons, de jets
d'eau, de bosquets, de parterres, et des plus ennuyeux montreurs de tout cela;
j'étais si excédé de brochures, de clavecin, de tri, de noeuds, de sots bons
mots, de fades minauderies, de petits conteurs et de grands soupers, que quand
je lorgnais du coin de l'oeil un simple pauvre buisson d'épines, une haie, une
grange, un pré; quand je humais, en traversant un hameau, la vapeur d'une bonne
omelette au cerfeuil; quand j'entendais de loin le rustique refrain de la
chanson des bisquières, je donnais au diable et le rouge, et les falbalas, et
l'ambre; et, regrettant le dîner de la ménagère et le vin du cru, j'aurais de
bon coeur paumé la gueule à monsieur le chef et à monsieur le maître, qui me
faisaient dîner à l'heure où je soupe, souper à l'heure où je dors; mais surtout
à messieurs les laquais, qui dévoraient des yeux mes morceaux, et, sous peine de
mourir de soif, me vendaient le vin drogué de leur maître dix fois plus cher que
je n'en aurais payé de meilleur au cabaret.
Me voilà donc enfin chez
moi, dans un asile agréable et solitaire, maître d'y couler mes jours dans cette
vie indépendante, égale et paisible, pour laquelle je me sentais né. Avant de
dire l'effet que cet état, si nouveau pour moi, fit sur mon coeur, il convient
d'en récapituler les affections secrètes, afin qu'on suive mieux dans ses causes
le progrès de ces nouvelles modifications.
J'ai toujours regardé le jour
qui m'unit à Thérèse comme celui qui fixa mon être moral. J'avais besoin d'un
attachement, puisque enfin celui qui devait me suffire avait été si cruellement
rompu. La soif du bonheur ne s'éteint point dans le coeur de l'homme. Maman
vieillissait et s'avilissait! Il m'était prouvé qu'elle ne pouvait plus être
heureuse ici-bas. Restait à chercher un bonheur qui me fût propre, ayant perdu
tout espoir de jamais partager le sien. Je flottai quelque temps d'idée en idée
et de projet en projet. Mon voyage de Venise m'eût jeté dans les affaires
publiques, si l'homme avec qui j'allai me fourrer avait eu le sens commun. Je
suis facile à décourager, surtout dans les entreprises pénibles et de longue
haleine. Le mauvais succès de celle-ci me dégoûta de toute autre; et regardant,
selon mon ancienne maxime, les objets lointains comme des leurres de dupes, je
me déterminai à vivre désormais au jour la journée, ne voyant plus rien dans la
vie qui me tentât de m'évertuer.
Ce fut précisément alors que se fit
notre connaissance. Le doux caractère de cette bonne fille me parut si bien
convenir au mien, que je m'unis à elle d'un attachement à l'épreuve du temps et
des torts, et que tout ce qui l'aurait dû rompre n'a jamais fait que
l'augmenter. On connaîtra la force de cet attachement dans la suite, quand je
découvrirai les plaies, les déchirures dont elle a navré mon coeur dans le fort
de mes misères, sans que, jusqu'au moment où j'écris ceci, il m'en soit échappé
jamais un seul mot de plainte à personne.
Quand on saura qu'après avoir
tout fait, tout bravé pour ne m'en point séparer, qu'après vingt-cinq ans passés
avec elle, en dépit du sort et des hommes, j'ai fini sur mes vieux jours par
l'épouser, sans attente et sans sollicitation de sa part, sans engagement ni
promesse de la mienne, on croira qu'un amour forcené, m'ayant dès le premier
jour tourné la tête, n'a fait que m'amener par degrés à la dernière
extravagance; et on le croira bien plus encore, quand on saura les raisons
particulières et fortes qui devaient m'empêcher d'en jamais venir là. Que
pensera donc le lecteur quand je lui dirai, dans toute la vérité qu'il doit
maintenant me connaître, que du premier moment que je la vis jusqu'à ce jour, je
n'ai jamais senti la moindre étincelle d'amour pour elle; que je n'ai pas plus
désiré de la posséder que madame de Warens, et que les besoins des sens, que
j'ai satisfaits auprès d'elle, ont uniquement été pour moi ceux du sexe, sans
avoir rien de propre à l'individu? Il croira qu'autrement constitué qu'un autre
homme, je fus incapable de sentir l'amour, puisqu'il n'entrait point dans les
sentiments qui m'attachaient aux femmes qui m'ont été les plus chères. Patience,
ô mon lecteur! le moment funeste approche, où vous ne serez que trop bien
désabusé.
Je me répète, on le sait; il le faut. Le premier de mes
besoins, le plus grand, le plus fort, le plus inextinguible, était tout entier
dans mon coeur: c'était le besoin d'une société intime, et aussi intime qu'elle
pouvait l'être; c'était surtout pour cela qu'il me fallait une femme plutôt
qu'un homme, une amie plutôt qu'un ami. Ce besoin singulier était tel, que la
plus étroite union des corps ne pouvait encore y suffire: il m'aurait fallu deux
âmes dans le même corps; sans cela, je sentais toujours du vide. Je me crus au
moment de n'en plus sentir. Cette jeune personne, aimable par mille excellentes
qualités, et même alors par la figure, sans ombre d'art ni de coquetterie, eût
borné dans elle seule mon existence, si j'avais pu borner la sienne en moi,
comme je l'avais espéré. Je n'avais rien à craindre de la part des hommes; je
suis sûr d'être le seul qu'elle ait véritablement aimé, et ses tranquilles sens
ne lui en ont guère demandé d'autres, même quand j'ai cessé d'en être un pour
elle à cet égard. Je n'avais point de famille, elle en avait une; et cette
famille, dont tous les naturels différaient trop du sien, ne se trouva pas telle
que j'en pusse faire la mienne. Là fut la première cause de mon malheur. Que
n'aurais-je point donné pour me faire l'enfant de sa mère! Je fis tout pour y
parvenir, et n'en pus venir à bout. J'eus beau vouloir unir tous nos intérêts,
cela me fut impossible. Elle s'en fit toujours un différent du mien, contraire
au mien, et même à celui de sa fille, qui déjà n'en était plus séparé. Elle et
ses autres enfants et petits-enfants devinrent autant de sangsues, dont le
moindre mal qu'ils fissent à Thérèse était de la voler. La pauvre fille,
accoutumée à fléchir, même sous ses nièces, se laissait dévaliser et gouverner
sans mot dire; et je voyais avec douleur qu'épuisant ma bourse et mes leçons, je
ne faisais rien pour elle dont elle pût profiter. J'essayai de la détacher de sa
mère; elle y résista toujours. Je respectai sa résistance, et l'en estimai
davantage: mais son refus n'en tourna pas moins à son préjudice et au mien.
Livrée à sa mère et aux siens, elle fut à eux plus qu'à moi, plus qu'à
elle-même; leur avidité lui fut moins ruineuse que leurs conseils ne lui furent
pernicieux; enfin, si, grâce à son amour pour moi, si, grâce à son bon naturel,
elle ne fut pas tout à fait subjuguée, c'en fut assez du moins pour empêcher, en
grande partie, l'effet des bonnes maximes que je m'efforçais de lui inspirer;
c'en fut assez pour que, de quelque façon que je m'y sois pu prendre, nous ayons
toujours continué d'être deux.
Voilà comment, dans un attachement
sincère et réciproque, où j'avais mis toute la tendresse de mon coeur, le vide
de ce coeur ne fut pourtant jamais bien rempli. Les enfants, par lesquels il
l'eût été, vinrent; ce fut encore pis. Je frémis de les livrer à cette famille
mal élevée, pour en être élevés encore plus mal. Les risques de l'éducation des
Enfants-Trouvés étaient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je pris,
plus forte que toutes celles que j'énonçai dans ma lettre à madame de Francueil,
fut pourtant la seule que je n'osai lui dire. J'aimais mieux être moins disculpé
d'un blâme aussi grave, et ménager la famille d'une personne que j'aimais. Mais
on peut juger, par les moeurs de son malheureux frère, si jamais, quoi qu'on en
pût dire, je devais exposer mes enfants à recevoir une éducation semblable à la
sienne.
Ne pouvant goûter dans sa plénitude cette intime société dont je
sentais le besoin, j'y cherchais des suppléments qui n'en remplissaient pas le
vide, mais qui me le laissaient moins sentir. Faute d'un ami qui fût à moi tout
entier, il me fallait des amis dont l'impulsion surmontât mon inertie: c'est
ainsi que je cultivai, que je resserrai mes liaisons avec Diderot, avec l'abbé
de Condillac; que j'en fis avec Grimm une nouvelle plus étroite encore; et
qu'enfin je me trouvai par ce malheureux discours, dont j'ai raconté l'histoire,
rejeté, sans y songer, dans la littérature, dont je me croyais sorti pour
toujours. Mon début me mena par une route nouvelle dans un autre monde
intellectuel, dont je ne pus sans enthousiasme envisager la simple et fière
économie. Bientôt, à force de m'en occuper, je ne vis plus qu'erreur et folie
dans la doctrine de nos sages, qu'oppression et misère dans notre ordre social.
Dans l'illusion de mon sot orgueil, je me crus fait pour dissiper tous ces
prestiges; et jugeant que, pour me faire écouter, il fallait mettre ma conduite
d'accord avec mes principes, je pris l'allure singulière qu'on ne m'a pas permis
de suivre, dont mes prétendus amis ne m'ont pu pardonner l'exemple, qui d'abord
me rendit ridicule, et qui m'eût enfin rendu respectable, s'il m'eût été
possible d'y persévérer.
Jusque-là j'avais été bon; dès lors je devins
vertueux, ou du moins enivré de la vertu. Cette ivresse avait commencé dans ma
tête, mais elle avait passé dans mon coeur. Le plus noble orgueil y germa sur
les débris de la vanité déracinée. Je ne jouai rien; je devins en effet tel que
je parus; et pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence dans toute
sa force, rien de grand et de beau ne peut entrer dans un coeur d'homme, dont je
ne fusse capable entre le ciel et moi. Voilà d'où naquit ma subite éloquence,
voilà d'où se répandit dans mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui
m'embrasait, et dont pendant quarante ans il ne s'était pas échappé la moindre
étincelle, parce qu'il n'était pas encore allumé.
J'étais vraiment
transformé; mes amis, mes connaissances ne me reconnaissaient plus. Je n'étais
plus cet homme timide et plutôt honteux que modeste, qui n'osait ni se
présenter, ni parler, qu'un mot badin déconcertait, qu'un regard de femme
faisait rougir. Audacieux, fier, intrépide, je portais partout une assurance
d'autant plus ferme qu'elle était simple, et résidait dans mon âme plus que dans
mon maintien. Le mépris que mes profondes méditations m'avaient inspiré pour les
moeurs, les maximes et les préjugés de mon siècle me rendait insensible aux
railleries de ceux qui les avaient, et j'écrasais leurs petits bons mots avec
mes sentences, comme j'écraserais un insecte entre mes doigts. Quel changement!
Tout Paris répétait les âcres et mordants sarcasmes de ce même homme qui, dix
ans auparavant et dix ans après, n'a jamais su trouver la chose qu'il avait à
dire, ni le mot qu'il devait employer. Qu'on cherche l'état du monde le plus
contraire à mon naturel; on trouvera celui-là. Qu'on se rappelle un de ces
courts moments de ma vie où je devenais un autre et cessais d'être moi; on le
trouve encore dans le temps dont je parle; mais au lieu de durer six jours, six
semaines, il dura près de six ans, et durerait peut-être encore, sans les
circonstances particulières qui le firent cesser, et me rendirent à la nature,
au-dessus de laquelle j'avais voulu m'élever.
Ce changement commença
sitôt que j'eus quitté Paris, et que le spectacle des vices de cette grande
ville cessa de nourrir l'indignation qu'il m'avait inspirée. Quand je ne vis
plus les hommes, je cessai de les mépriser; quand je ne vis plus les méchants,
je cessai de les haïr. Mon coeur, peu fait pour la haine, ne fit plus que
déplorer leur misère, et n'en distinguait pas leur méchanceté. Cet état plus
doux, mais bien moins sublime, amortit bientôt l'ardent enthousiasme qui m'avait
transporté si longtemps et sans qu'on s'en aperçût, sans presque m'en apercevoir
moi-même, je redevins craintif, complaisant, timide; en un mot, le même
Jean-Jacques que j'avais été auparavant.
Si la révolution n'eût fait que
me rendre à moi-même et s'arrêter là, tout était bien; mais malheureusement elle
alla plus loin, et m'emporta rapidement à l'autre extrême. Dès lors mon âme en
branle n'a plus fait que passer par la ligne du repos, et ses oscillations
toujours renouvelées ne lui ont jamais permis d'y rester. Entrons dans le détail
de cette seconde révolution: époque terrible et fatale d'un sort qui n'a point
d'exemple chez les mortels.
N'étant que trois dans notre retraite, le
loisir et la solitude devaient naturellement resserrer notre intimité. C'est
aussi ce qu'ils firent entre Thérèse et moi. Nous passions tête à tête sous les
ombrages des heures charmantes, dont je n'avais jamais si bien senti la douceur.
Elle me parut la goûter elle-même encore plus qu'elle n'avait fait jusqu'alors.
Elle m'ouvrit son coeur sans réserve, et m'apprit de sa mère et de sa famille
des choses qu'elle avait eu la force de me taire pendant longtemps. L'une et
l'autre avaient reçu de madame Dupin des multitudes de présents faits à mon
intention, mais que la vieille madrée, pour ne pas me fâcher, s'était appropriés
pour elle et pour ses autres enfants, sans en rien laisser à Thérèse, et avec
très sévères défenses de m'en parler; ordre que la pauvre fille avait suivi avec
une obéissance incroyable.
Mais une chose qui me surprit beaucoup
davantage, fut d'apprendre qu'outre les entretiens particuliers que Diderot et
Grimm avaient eus souvent avec l'une et l'autre pour les détacher de moi, et qui
n'avaient pas réussi par la résistance de Thérèse, tous deux avaient eu depuis
lors de fréquents et secrets colloques avec sa mère, sans qu'elle eût pu rien
savoir de ce qui se brassait entre eux. Elle savait seulement que les petits
présents s'en étaient mêlés, et qu'il y avait de petites allées et venues dont
on tâchait de lui faire mystère, et dont elle ignorait absolument le motif.
Quand nous partîmes de Paris, il y avait déjà longtemps que madame le Vasseur
était dans l'usage d'aller voir M. Grimm deux ou trois fois par mois, et d'y
passer quelques heures à des conversations si secrètes, que le laquais de Grimm
était toujours renvoyé.
Je jugeai que ce motif n'était autre que le même
projet dans lequel on avait tâché de faire entrer la fille, en promettant de
leur procurer, par madame d'Épinay, un regrat de sel, un bureau à tabac, et les
tentant, en un mot, par l'appât du gain. On leur avait représenté qu'étant hors
d'état de rien faire pour elles, je ne pouvais pas même, à cause d'elles,
parvenir à rien faire pour moi. Comme je ne voyais à tout cela que de la bonne
intention, je ne leur en savais pas absolument mauvais gré. Il n'y avait que le
mystère qui me révoltât, surtout de la part de la vieille, qui, de plus,
devenait de jour en jour plus flagorneuse et plus pateline avec moi; ce qui ne
l'empêchait pas de reprocher sans cesse en secret à sa fille qu'elle m'aimait
trop, qu'elle me disait tout, qu'elle n'était qu'une bête, et qu'elle en serait
la dupe. Cette femme possédait au suprême degré l'art de tirer d'un sac dix
moutures, de cacher à l'un ce qu'elle recevait de l'autre, et à moi ce qu'elle
recevait de tous. J'aurais pu lui pardonner son avidité, mais je ne pouvais lui
pardonner sa dissimulation. Que pouvait-elle avoir à me cacher, à moi, qu'elle
savait si bien qui faisais mon bonheur presque unique de celui de sa fille et du
sien? Ce que j'avais fait pour sa fille, je l'avais fait pour moi; mais ce que
j'avais fait pour elle méritait de sa part quelque reconnaissance; elle en
aurait dû savoir gré du moins à sa fille, et m'aimer pour l'amour d'elle, qui
m'aimait. Je l'avais tirée de la plus complète misère; elle tenait de moi sa
subsistance, elle me devait toutes les connaissances dont elle tirait si bon
parti. Thérèse l'avait longtemps nourrie de son travail, et la nourrissait
maintenant de mon pain. Elle tenait tout de cette fille, pour laquelle elle
n'avait rien fait; et ses autres enfants qu'elle avait dotés, pour lesquels elle
s'était ruinée, loin de lui aider à subsister, dévoraient encore sa subsistance
et la mienne. Je trouvais que dans une pareille situation elle devait me
regarder comme son unique ami, son plus sûr protecteur, et, loin de me faire un
secret de mes propres affaires, loin de comploter contre moi dans ma propre
maison, m'avertir fidèlement de tout ce qui pouvait m'intéresser, quand elle
l'apprenait plus tôt que moi. De quel oeil pouvais-je donc voir sa conduite
fausse et mystérieuse; Que devais-je penser surtout des sentiments qu'elle
s'efforçait de donner à sa fille? Quelle monstrueuse ingratitude devait être la
sienne, quand elle cherchait à lui en inspirer?
Toutes ces réflexions
aliénèrent enfin mon coeur de cette femme au point de ne pouvoir plus la voir
sans dédain. Cependant je ne cessai jamais de traiter avec respect la mère de ma
compagne, et de lui marquer en toutes choses presque les égards et la
considération d'un fils; mais il est vrai que je n'aimais pas à rester longtemps
avec elle, et il n'est guère en moi de savoir me gêner.
C'est encore ici
un de ces courts moments de ma vie où j'ai vu le bonheur de bien près, sans
pouvoir l'atteindre, et sans qu'il y ait eu de ma faute à l'avoir manqué. Si
cette femme se fût trouvée d'un bon caractère, nous étions heureux tous les
trois jusqu'à la fin de nos jours; le dernier vivant seul fût resté à plaindre.
Au lieu de cela, vous allez voir la marche des choses, et vous jugerez si j'ai
pu la changer.
Madame le Vasseur, qui vit que j'avais gagné du terrain
sur le coeur de sa fille, et qu'elle en avait perdu, s'efforça de le reprendre;
et, au lieu de revenir à moi par elle, tenta de me l'aliéner tout à fait. Un des
moyens qu'elle employa fut d'appeler sa famille à son aide. J'avais prié Thérèse
de n'en faire venir personne à l'Ermitage; elle me le promit. On les fit venir
en mon absence, sans la consulter; et puis on lui fit promettre de ne m'en rien
dire. Le premier pas fait, tout le reste fut facile; quand une fois on a fait à
quelqu'un qu'on aime un secret de quelque chose, on ne se fait bientôt plus
guère de scrupule de lui en faire sur tout. Sitôt que j'étais à la Chevrette,
l'Ermitage était plein de monde qui s'y réjouissait assez bien. Une mère est
toujours bien forte sur une fille d'un bon naturel; cependant, de quelque façon
que s'y prît la vieille, elle ne put jamais faire entrer Thérèse dans ses vues,
et l'engager à se liguer contre moi. Pour elle, elle se décida sans retour: et
voyant d'un côté sa fille et moi, chez qui l'on pouvait vivre, et puis c'était
tout; de l'autre, Diderot, Grimm, d'Holbach, madame d'Épinay, qui promettaient
beaucoup et donnaient quelque chose, elle n'estima pas qu'on pût jamais avoir
tort dans le parti d'une fermière générale et d'un baron. Si j'eusse eu de
meilleurs yeux, j'aurais vu dès lors que je nourrissais un serpent dans mon
sein; mais mon aveugle confiance, que rien encore n'avait altérée, était telle,
que je n'imaginais pas même qu'on pût vouloir nuire à quelqu'un qu'on devait
aimer. En voyant ourdir autour de moi mille trames, je ne savais me plaindre que
de la tyrannie de ceux que j'appelais mes amis, et qui voulaient, selon moi, me
forcer d'être heureux à leur mode, plutôt qu'à la mienne.
Quoique
Thérèse refusât d'entrer dans la ligue avec sa mère, elle lui garda derechef le
secret: son motif était louable; je ne dirai pas si elle fit bien ou mal. Deux
femmes qui ont des secrets aiment à babiller ensemble: cela les rapprochait; et
Thérèse, en se partageant, me laissait sentir quelquefois que j'étais seul; car
je ne pouvais plus compter pour société celle que nous avions tous trois
ensemble. Ce fut alors que je sentis vivement le tort que j'avais eu durant nos
premières liaisons, de ne pas profiter de la docilité que lui donnait son amour,
pour l'orner de talents et de connaissances qui, nous tenant plus rapprochés
dans notre retraite, aurait agréablement rempli son temps et le mien, sans
jamais nous laisser sentir la longueur du tête-à-tête. Ce n'était pas que
l'entretien tarît entre nous, et qu'elle parût s'ennuyer dans nos promenades;
mais enfin nous n'avions pas assez d'idées communes pour nous faire un grand
magasin: nous ne pouvions plus parler sans cesse de nos projets, bornés
désormais à celui de jouir. Les objets qui se présentaient m'inspiraient des
réflexions qui n'étaient pas à sa portée. Un attachement de douze ans n'avait
plus besoin de paroles; nous nous connaissions trop pour avoir plus rien à nous
apprendre. Restait la ressource des caillettes, médire, et dire des quolibets.
C'est surtout dans la solitude qu'on sent l'avantage de vivre avec quelqu'un qui
sait penser. Je n'avais pas besoin de cette ressource pour me plaire avec elle;
mais elle en aurait eu besoin pour se plaire toujours avec moi. Le pis était
qu'il fallait avec cela prendre nos tête-à-tête en bonne fortune: sa mère, qui
m'était devenue importune, me forçait à les épier. J'étais gêné chez moi, c'est
tout dire, l'air de l'amour gâtait la bonne amitié. Nous avions un commerce
intime, sans vivre dans l'intimité.
Dès que je crus voir que Thérèse
cherchait quelquefois des prétextes pour éluder les promenades que je lui
proposais, je cessai de lui en proposer, sans lui savoir mauvais gré de ne pas
s'y plaire autant que moi. Le plaisir n'est point une chose qui dépende de la
volonté. J'étais sûr de son coeur, ce m'était assez. Tant que mes plaisirs
étaient les siens, je les goûtais avec elle; quand cela n'était pas, je
préférais son contentement au mien.
Voilà comment, à demi trompé dans
mon attente, menant une vie de mon goût, dans un séjour de mon choix, avec une
personne qui m'était chère, je parvins pourtant à me sentir presque isolé. Ce
qui me manquait m'empêchait de goûter ce que j'avais. En fait de bonheur et de
jouissances, il me fallait tout ou rien. On verra pourquoi ce détail m'a paru
nécessaire. Je reprends à présent le fil de mon récit.
Je croyais avoir
des trésors dans les manuscrits que m'avait donnés le comte de Saint- Pierre. En
les examinant, je vis que ce n'était presque que le recueil des ouvrages
imprimés de son oncle, annotés et corrigés de sa main, avec quelques autres
petites pièces qui n'avaient pas vu le jour. Je me confirmai par ses écrits de
morale, dans l'idée que m'avaient donnée quelques lettres de lui, que madame de
Créqui m'avait montrées, qu'il avait beaucoup plus d'esprit que je n'avais cru;
mais l'examen approfondi de ses ouvrages de politique ne me montra que des vues
superficielles, des projets utiles, mais impraticables, par l'idée dont l'auteur
n'a jamais pu sortir, que les hommes se conduisaient par leurs lumières plutôt
que par leurs passions. La haute opinion qu'il avait des connaissances modernes
lui avait fait adopter ce faux principe de la raison perfectionnée, base de tous
les établissements qu'il proposait, et source de tous ses sophismes politiques.
Cet homme rare, l'honneur de son siècle et de son espèce, et le seul peut-être,
depuis l'existence du genre humain, qui n'eut d'autre passion que celle de la
raison, ne fit cependant que marcher d'erreur en erreur dans tous ses systèmes,
pour avoir voulu rendre les hommes semblables à lui, au lieu de les prendre tels
qu'ils sont, et qu'ils continueront d'être. Il n'a travaillé que pour des êtres
imaginaires, en pensant travailler pour ses contemporains.
Tout cela vu,
je me trouvai dans quelque embarras sur la forme à donner à mon ouvrage. Passer
à l'auteur ses visions, c'était ne rien faire d'utile; les réfuter à la rigueur
était faire une chose malhonnête, puisque le dépôt de ses manuscrits, que
j'avais accepté et même demandé, m'imposait l'obligation d'en traiter
honorablement l'auteur. Je pris enfin le parti qui me parut le plus décent, le
plus judicieux et le plus utile: ce fut de donner séparément les idées de
l'auteur et les miennes, et pour cela, d'entrer dans ses vues, de les éclaircir,
de les étendre, et de ne rien épargner pour leur faire valoir tout leur prix.
Mon ouvrage devait donc être composé de deux parties absolument
séparées: l'une, destinée à exposer de la façon que je viens de dire les divers
projets de l'auteur. Dans l'autre, qui ne devait paraître qu'après que la
première aurait fait son effet, j'aurais porté mon jugement sur ces mêmes
projets: ce qui, je l'avoue, eût pu les exposer quelquefois au sort du sonnet du
Misanthrope. A la tête de tout l'ouvrage devait être une vie de l'auteur, pour
laquelle j'avais ramassé d'assez bons matériaux que je me flattais de ne pas
gâter en les employant. J'avais un peu vu l'abbé de Saint-Pierre dans sa
vieillesse; et la vénération que j'avais pour sa mémoire m'était garant qu'à
tout prendre M. le comte ne serait pas mécontent de la manière dont j'aurais
traité son parent.
Je fis mon essai sur la Paix perpétuelle, le plus
considérable et le plus travaillé de tous les ouvrages qui composaient ce
recueil; et, avant de me livrer à mes réflexions, j'eus le courage de lire
absolument tout ce que l'abbé avait écrit sur ce beau sujet, sans jamais me
rebuter par ses longueurs et par ses redites. Le public a vu cet extrait, ainsi
je n'ai rien à en dire. Quant au jugement que j'en ai porté, il n'a point été
imprimé, et j'ignore s'il le sera jamais; mais il fut fait en même temps que
l'extrait. Je passai de là à la Polysynodie, ou pluralité des conseils, ouvrage
fait sous le régent, pour favoriser l'administration qu'il avait choisie, et qui
fit chasser de l'Académie française l'abbé de Saint-Pierre, pour quelques traits
contre l'administration précédente, dont la duchesse du Maine et le cardinal de
Polignac furent fâchés. J'achevai ce travail comme le précédent, tant le
jugement que l'extrait: mais je m'en tins là, sans vouloir continuer cette
entreprise, que je n'aurais pas dû commencer.
La réflexion qui m'y fit
renoncer se présente d'elle-même, et il était étonnant qu'elle ne me fût pas
venue plus tôt. La plupart des écrits de l'abbé de Saint-Pierre étaient ou
contenaient des observations critiques sur quelques parties du gouvernement de
France, et il y en avait même de si libres, qu'il était heureux pour lui de les
avoir faites impunément. Mais dans les bureaux des ministres, on avait de tout
temps regardé l'abbé de Saint-Pierre comme une espèce de prédicateur plutôt que
comme un vrai politique, et on le laissait dire tout à son aise, parce qu'on
voyait bien que personne ne l'écoutait. Si j'étais parvenu à le faire écouter,
le cas eût été différent. Il était Français, je ne l'étais pas; et en m'avisant
de répéter ses censures, quoique sous son nom, je m'exposais à me faire demander
un peu rudement, mais sans injustice, de quoi je me mêlais. Heureusement, avant
d'aller plus loin, je vis la prise que j'allais donner sur moi, et me retirai
bien vite. Je savais que vivant seul au milieu des hommes, et d'hommes tous plus
puissants que moi, je ne pouvais jamais, de quelque façon que je m'y prisse, me
mettre à l'abri du mal qu'ils voudraient me faire. Il n'y avait qu'une chose, en
cela, qui dépendît de moi: c'était de faire en sorte au moins que quand ils m'en
voudraient faire, ils ne le pussent qu'injustement. Cette maxime, qui me fit
abandonner l'abbé de Saint-Pierre, m'a fait souvent renoncer à des projets
beaucoup plus chéris. Ces gens, toujours prompts à faire un crime de
l'adversité, seraient bien surpris s'ils savaient tous les soins que j'ai pris
en ma vie pour qu'on ne pût jamais me dire avec vérité, dans mes malheurs: Tu
les as mérités.
Cet ouvrage abandonné me laissa quelque temps incertain
sur celui que j'y ferais succéder; et cet intervalle de désoeuvrement fut ma
perte, en me laissant tourner mes réflexions sur moi-même, faute d'objet
étranger qui m'occupât. Je n'avais plus de projet pour l'avenir qui pût amuser
mon imagination; il ne m'était pas même possible d'en faire, puisque la
situation où j'étais était précisément celle où s'étaient réunis tous mes
désirs: je n'en avais plus à former, et j'avais encore le coeur vide. Cet état
était d'autant plus cruel, que je n'en voyais point à lui préférer. J'avais
rassemblé mes plus tendres affections dans une personne selon mon coeur, qui me
les rendait.
Je vivais avec elle sans gêne, et pour ainsi dire à
discrétion. Cependant un secret serrement de coeur ne me quittait ni près ni
loin d'elle. En la possédant, je sentais qu'elle me manquait encore; et la seule
idée que je n'étais pas tout pour elle, faisait qu'elle n'était presque rien
pour moi.
J'avais des amis des deux sexes, auxquels j'étais attaché par
la plus pure amitié, par la plus parfaite estime; je comptais sur le plus vrai
retour de leur part, et il ne m'était pas même venu dans l'esprit de douter une
seule fois de leur sincérité. Cependant cette amitié m'était plus tourmentante
que douce, par leur obstination, par leur affectation même à contrarier tous mes
goûts, mes penchants, ma manière de vivre: tellement qu'il me suffisait de
paraître désirer une chose qui n'intéressait que moi seul, et qui ne dépendait
pas d'eux, pour les voir tous se liguer à l'instant même pour me contraindre d'y
renoncer. Cette obstination de me contrôler en tout dans mes fantaisies,
d'autant plus injuste que, loin de contrôler les leurs, je ne m'en informais pas
même, me devint si cruellement onéreuse, qu'enfin je ne recevais pas une de
leurs lettres sans sentir, en l'ouvrant, un certain effroi qui n'était que trop
justifié par sa lecture. Je trouvais que, pour des gens tous plus jeunes que
moi, et qui tous auraient eu grand besoin pour eux-mêmes des leçons qu'ils me
prodiguaient, c'était aussi trop me traiter en enfant. Aimez-moi, leur
disais-je, comme je vous aime; et, du reste, ne vous mêlez pas plus de mes
affaires que je ne me mêle des vôtres: voilà tout ce que je vous demande. Si de
ces deux choses ils m'en ont accordé une, ce n'a pas été du moins la dernière.
J'avais une demeure isolée, dans une solitude charmante: maître chez
moi, j'y pouvais vivre à ma mode, sans que personne eût à m'y contrôler. Mais
cette habitation m'imposait des devoirs doux à remplir, mais indispensables.
Toute ma liberté n'était que précaire; plus asservi que par des ordres, je
devais l'être par ma volonté: je n'avais pas un seul jour dont en me levant je
pusse dire: J'emploierai ce jour comme il me plaira. Bien plus, outre ma
dépendance des arrangements de madame d'Épinay, j'en avais une autre bien plus
importune, du public et des survenants. La distance où j'étais de Paris
n'empêchait pas qu'il ne me vînt journellement des tas de désoeuvrés qui, ne
sachant que faire de leur temps, prodiguaient le mien sans aucun scrupule. Quand
j'y pensais le moins, j'étais impitoyablement assailli; et rarement j'ai fait un
joli projet pour ma journée, sans le voir renverser par quelque arrivant.
Bref, au milieu des biens que j'avais le plus convoités, ne trouvant
point de pure jouissance, je revenais par élan aux jours sereins de ma jeunesse,
et je m'écriais quelquefois en soupirant: Ah! ce ne sont pas encore ici les
Charmettes!
Les souvenirs des divers temps de ma vie m'amenèrent à
réfléchir sur le point où j'étais parvenu, et je me vis déjà sur le déclin de
l'âge, en proie à des maux douloureux, et croyant approcher du terme de ma
carrière sans avoir goûté dans sa plénitude presque aucun des plaisirs dont mon
coeur était avide, sans avoir donné l'essor aux vifs sentiments que j'y sentais
en réserve, sans avoir savouré, sans avoir effleuré du moins cette enivrante
volupté que je sentais dans mon âme en puissance, et qui, faute d'objet, s'y
trouvait toujours comprimée, sans pouvoir s'exhaler autrement que par mes
soupirs.
Comment se pouvait-il qu'avec une âme naturellement expansive,
pour qui vivre c'était aimer, je n'eusse pas trouvé jusqu'alors un ami tout à
moi, un véritable ami, moi qui me sentais si bien fait pour l'être? Comment se
pouvait-il qu'avec des sens si combustibles, avec un coeur tout pétri d'amour,
je n'eusse pas du moins une fois brûlé de sa flamme pour un objet déterminé?
Dévoré du besoin d'aimer sans jamais l'avoir pu bien satisfaire, je me voyais
atteindre aux portes de la vieillesse, et mourir sans avoir vécu.
Ces
réflexions tristes, mais attendrissantes, me faisaient replier sur moi-même avec
un regret qui n'était pas sans douceur. Il me semblait que la destinée me devait
quelque chose qu'elle ne m'avait pas donné. A quoi bon m'avoir fait naître avec
des facultés exquises, pour les laisser jusqu'à la fin sans emploi? Le sentiment
de mon prix interne, en me donnant celui de cette injustice, m'en dédommageait
en quelque sorte, et me faisait verser des larmes que j'aimais à laisser couler.
Je faisais ces méditations dans la plus belle saison de l'année, au mois
de juin, sous des bocages frais, au chant du rossignol, au gazouillement des
ruisseaux. Tout concourut à me replonger dans cette mollesse trop séduisante,
pour laquelle j'étais né, mais dont le ton dur et sévère, où venait de me monter
une longue effervescence, m'aurait dû délivrer pour toujours. J'allai
malheureusement me rappeler le dîner du château de Toune, et ma rencontre avec
ces deux charmantes filles, dans la même saison et dans des lieux à peu près
semblables à ceux où j'étais dans ce moment. Ce souvenir, que l'innocence qui
s'y joignait me rendait plus doux encore, m'en rappela d'autres de la même
espèce. Bientôt je vis rassemblés autour de moi tous les objets qui m'avaient
donné de l'émotion dans ma jeunesse, mademoiselle Gallay, mademoiselle de
Graffenried, mademoiselle de Breil, madame Bazile, madame de Larnage, mes jolies
écolières, et jusqu'à la piquante Zulietta, que mon coeur ne peut oublier. Je me
vis entouré d'un sérail de houris, de mes anciennes connaissances, pour qui le
goût le plus vif ne m'était pas un sentiment nouveau. Mon sang s'allume et
pétille, la tête me tourne malgré mes cheveux déjà grisonnants, et voilà le
brave citoyen de Genève, voilà l'austère Jean-Jacques, à près de quarante-cinq
ans, redevenu tout à coup le berger extravagant. L'ivresse dont je fus saisi,
quoique si prompte et si folle, fut si durable et si forte, qu'il n'a pas moins
fallu, pour m'en guérir, que la crise imprévue et terrible des malheurs où elle
m'a précipité.
Cette ivresse, à quelque point qu'elle fût portée, n'alla
pourtant pas jusqu'à me faire oublier mon âge et ma situation, jusqu'à me
flatter de pouvoir inspirer de l'amour encore, jusqu'à tenter de communiquer
enfin ce feu dévorant, mais stérile, dont depuis mon enfance je sentais en vain
consumer mon coeur. Je ne l'espérai point, et je ne le désirai pas même. Je
savais que le temps d'aimer était passé; je sentais trop le ridicule des galants
surannés pour y tomber, et je n'étais pas homme à devenir avantageux et confiant
sur mon déclin, après l'avoir été si peu durant mes belles années. D'ailleurs,
ami de la paix, j'aurais craint les orages domestiques; et j'aimais trop
sincèrement ma Thérèse pour l'exposer au chagrin de me voir porter à d'autres
des sentiments plus vifs que ceux qu'elle m'inspirait.
Que fis-je en
cette occasion? Déjà mon lecteur l'a deviné, pour peu qu'il m'ait suivi
jusqu'ici. L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des
chimères; et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le
nourris dans un monde idéal que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé
d'êtres selon mon coeur. Jamais cette ressource ne vint plus à propos et ne se
trouva si féconde. Dans mes continuelles extases, je m'enivrais à torrents des
plus délicieux sentiments qui jamais soient entrés dans un coeur d'homme.
Oubliant tout à fait la race humaine, je me fis des sociétés de créatures
parfaites, aussi célestes par leurs vertus que par leurs beautés, d'amis sûrs,
tendres, fidèles, tel que je n'en trouvai jamais ici-bas. Je pris un tel goût à
planer ainsi dans l'empyrée, au milieu des objets charmants dont je m'étais
entouré, que j'y passais les heures, les jours, sans compter; et, perdant le
souvenir de toute autre chose, à peine avais- je mangé un morceau à la hâte, que
je brûlais de m'échapper pour courir retrouver mes bosquets. Quand, prêt à
partir pour le monde enchanté, je voyais arriver de malheureux mortels qui
venaient me retenir sur la terre, je ne pouvais modérer ni cacher mon dépit; et,
n'étant plus maître de moi, je leur faisais un accueil si brusque, qu'il pouvait
porter le nom de brutal. Cela ne fit qu'augmenter ma réputation de misanthropie,
par tout ce qui m'en eût acquis une bien contraire, si l'on eût mieux lu dans
mon coeur.
Au fort de ma plus grande exaltation, je fus retiré tout d'un
coup par le cordon, comme un cerf-volant, et remis à ma place par la nature, à
l'aide d'une attaque assez vive de mon mal. J'employai le seul remède qui m'eût
soulagé, savoir, les bougies, et cela fit trêve à mes angéliques amours: car,
outre qu'on n'est guère amoureux quand on souffre, mon imagination, qui s'anime
à la campagne et sous les arbres, languit et meurt dans la chambre et sous les
solives d'un plancher. J'ai souvent regretté qu'il n'existât pas de Dryades;
c'eût infailliblement été parmi elles que j'aurais fixé mon attachement.
D'autres tracas domestiques vinrent en même temps augmenter mes
chagrins. Madame le Vasseur, en me faisant les plus beaux compliments du monde,
aliénait de moi sa fille tant qu'elle pouvait. Je reçus des lettres de mon
ancien voisinage, qui m'apprirent que la bonne vieille avait fait à mon insu
plusieurs dettes au nom de Thérèse, qui le savait, et qui ne m'en avait rien
dit. Les dettes à payer me fâchaient beaucoup moins que le secret qu'on m'en
avait fait. Eh! comment celle pour qui je n'eus jamais aucun secret pouvait-elle
en avoir pour moi! Peut-on dissimuler quelque chose aux gens qu'on aime? La
coterie holbachique, qui ne me voyait faire aucun voyage à Paris, commençait à
craindre tout de bon que je ne me plusse à la campagne, et que je ne fusse assez
fou pour y demeurer. Là commencèrent les tracasseries par lesquelles on
cherchait à me rappeler indirectement à la ville. Diderot, qui ne voulait pas se
montrer sitôt lui-même, commença par me détacher Deleyre, à qui j'avais procuré
sa connaissance, lequel recevait et me transmettait les impressions que voulait
lui donner Diderot, sans que lui Deleyre en vit le vrai but.
Tout
semblait concourir à me tirer de ma douce et folle rêverie. Je n'étais pas guéri
de mon attaque, quand je reçus un exemplaire du poème sur la ruine de Lisbonne,
que je supposai m'être envoyé par l'auteur. Cela me mit dans l'obligation de lui
écrire, et de lui parler de sa pièce. Je le fis par une lettre qui a été
imprimée longtemps après sans mon aveu, comme il sera dit ci-après.
Frappé de voir ce pauvre homme, accablé, pour ainsi dire, de prospérités
et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie et
trouver toujours que tout était mal, je formai l'insensé projet de le faire
rentrer en lui-même, et de lui prouver que tout était bien. Voltaire, en
paraissant toujours croire en Dieu, n'a réellement jamais cru qu'au diable,
puisque son dieu prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend
plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saute aux yeux, est
surtout révoltante dans un homme comblé des biens de toute espèce, qui, du sein
du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par l'image affreuse et cruelle
de toutes les calamités dont il est exempt. Autorisé plus que lui à compter et à
peser les maux de la vie humaine, j'en fis l'équitable examen, et je lui prouvai
que de tous ces maux, il n'y en avait pas un dont la Providence ne fût
disculpée, et qui n'eût sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses
facultés, plus que dans la nature elle-même. Je le traitai dans cette lettre
avec tous les égards, toute la considération, tout le ménagement, et je puis
dire avec tout le respect possibles. Cependant, lui connaissant un amour-propre
extrêmement irritable, je ne lui envoyai pas cette lettre à lui-même, mais au
docteur Tronchin, son médecin et son ami, avec plein pouvoir de la donner ou
supprimer, selon ce qu'il trouverait le plus convenable. Tronchin donna la
lettre. Voltaire me répondit, en peu de lignes, qu'étant malade et garde-malade
lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse, et ne dit pas un mot sur la
question. Tronchin, en m'envoyant cette lettre, en joignit une, où il marquait
peu d'estime pour celui qui la lui avait remise.
Je n'ai jamais publié
ni même montré ces deux lettres, n'aimant point à faire parade de ces sortes de
petits triomphes; mais elles sont en originaux dans mes recueils (liasse A, no
20 et 21). Depuis lors, Voltaire a publié cette réponse qu'il m'avait promise,
mais qu'il ne m'a pas envoyée. Elle n'est autre que le roman de Candide, dont je
ne puis parler, parce que je ne l'ai pas lu.
Toutes ces distractions
m'auraient dû guérir radicalement de mes fantasques amours, et c'était peut-être
un moyen que le ciel m'offrait d'en prévenir les suites funestes: mais ma
mauvaise étoile fut la plus forte; et à peine recommençai-je à sortir, que mon
coeur, ma tête et mes pieds reprirent les mêmes routes. Je dis les mêmes, à
certains égards; car mes idées, un peu moins exaltées, restèrent cette fois sur
la terre, mais avec un choix si exquis de tout ce qui pouvait s'y trouver
d'aimable en tout genre, que cette élite n'était guère moins chimérique que le
monde imaginaire que j'avais abandonné.
Je me figurai l'amour, l'amitié,
les deux idoles de mon coeur, sous les plus ravissantes images. Je me plus à les
orner de tous les charmes du sexe que j'avais toujours adoré. J'imaginai deux
amies, plutôt que deux amis, parce que si l'exemple est plus rare, il est aussi
plus aimable. Je les douai de deux caractères analogues, mais différents; de
deux figures, non pas parfaites, mais de mon goût, qu'animaient la bienveillance
et la sensibilité. Je fis l'une brune et l'autre blonde, l'une vive et l'autre
douce, l'une sage et l'autre faible, mais d'une si touchante faiblesse, que la
vertu semblait y gagner. Je donnai à l'une des deux un amant dont l'autre fût la
tendre amie, et même quelque chose de plus; mais je n'admis ni rivalité, ni
querelles, ni jalousie, parce que tout sentiment pénible me coûte à imaginer, et
que je ne voulais ternir ce riant tableau par rien qui dégradât la nature. Épris
de mes deux charmants modèles, je m'identifiais avec l'amant et l'ami autant
qu'il m'était possible; mais je le fis aimable et jeune, lui donnant au surplus
les vertus et les défauts que je me sentais.
Pour placer mes personnages
dans un séjour qui leur convînt, je passai successivement en revue les plus
beaux lieux que j'eusse vus dans mes voyages. Mais je ne trouvai point de bocage
assez frais, point de paysage assez touchant à mon gré. Les vallées de la
Thessalie m'auraient pu contenter, si je les avais vues; mais mon imagination,
fatiguée à inventer, voulait quelque lieu réel qui pût lui servir de point
d'appui, et me faire illusion sur la réalité des habitants que j'y voulais
mettre. Je songeai longtemps aux îles Borromées, dont l'aspect délicieux m'avait
transporté; mais j'y trouvai trop d'ornement et d'art pour mes personnages. Il
me fallait cependant un lac, et je finis par choisir celui autour duquel mon
coeur n'a jamais cessé d'errer. Je me fixai sur la partie des bords de ce lac, à
laquelle depuis longtemps mes voeux ont placé ma résidence dans le bonheur
imaginaire auquel le sort m'a borné. Le lieu natal de ma pauvre maman avait
encore pour moi un attrait de prédilection. Le contraste des positions, la
richesse et la variété des sites, la magnificence, la majesté de l'ensemble qui
ravit les sens, émeut le coeur, élève l'âme, achevèrent de me déterminer, et
j'établis à Vevai mes jeunes pupilles. Voilà tout ce que j'imaginai du premier
bond; le reste n'y fut ajouté que dans la suite.
Je me bornai longtemps
à un plan si vague, parce qu'il suffisait pour remplir mon imagination d'objets
agréables, et mon coeur de sentiments dont il aime à se nourrir. Ces fictions, à
force de revenir, prirent enfin plus de consistance, et se fixèrent dans mon
cerveau sous une forme déterminée. Ce fut alors que la fantaisie me prit
d'exprimer sur le papier quelques-unes des situations qu'elles m'offraient; et,
rappelant tout ce que j'avais senti dans ma jeunesse, de donner ainsi l'essor en
quelque sorte au désir d'aimer, que je n'avais pu satisfaire, et dont je me
sentais dévoré.
Je jetai d'abord sur le papier quelques lettres éparses,
sans suite et sans liaison; et lorsque je m'avisai de les vouloir coudre, j'y
fus souvent fort embarrassé. Ce qu'il y a de peu croyable et de très vrai est
que les deux premières parties ont été écrites presque en entier de cette
manière, sans que j'eusse aucun plan bien formé, et même sans prévoir qu'un jour
je serais tenté d'en faire un ouvrage en règle. Aussi voit-on que ces deux
parties, formées après coup de matériaux qui n'ont pas été taillés pour la place
qu'ils occupent, sont pleines d'un remplissage verbeux qu'on ne trouve pas dans
les autres.
Au plus fort de mes rêveries, j'eus une visite de madame
d'Houdetot, la première qu'elle m'eût faite en sa vie, mais qui malheureusement
ne fut pas la dernière, comme on verra ci-après. La comtesse d'Houdetot était
fille de feu M. de Bellegarde, fermier général, soeur de M. d'Épinay et de MM.
de Lalive et de la Briche, qui depuis ont été tous deux introducteurs des
ambassadeurs. J'ai parlé de la connaissance que je fis avec elle étant fille.
Depuis son mariage je ne la vis qu'aux fêtes de la Chevrette, chez madame
d'Épinay, sa belle-soeur. Ayant souvent passé plusieurs jours avec elle, tant à
la Chevrette qu'à Épinay, non seulement je la trouvai toujours très aimable,
mais je crus lui voir aussi pour moi de la bienveillance. Elle aimait assez à se
promener avec moi; nous étions marcheurs l'un et l'autre, et l'entretien ne
tarissait pas entre nous. Cependant je n'allai jamais la voir à Paris,
quoiqu'elle m'en eût prié et même sollicité plusieurs fois. Ses liaisons avec M.
de Saint-Lambert, avec qui je commençais d'en avoir, me la rendirent encore plus
intéressante; et c'était pour m'apporter des nouvelles de cet ami, qui pour lors
était, je crois, à Mahon, qu'elle vint me voir à l'Ermitage. Cette visite eut un
peu l'air d'un début de roman. Elle s'égara dans la route. Son cocher, quittant
le chemin qui tournait, voulut traverser en droiture, du moulin de Clairvaux à
l'Ermitage: son carrosse s'embourba dans le fond du vallon; elle voulut
descendre, et faire le reste du trajet à pied. Sa mignonne chaussure fut bientôt
percée; elle enfonçait dans la crotte; ses gens eurent toutes les peines du
monde à la dégager, et enfin elle arriva à l'Ermitage en bottes, et perçant
l'air d'éclats de rire, auxquels je mêlai les miens en la voyant arriver. Il
fallut changer de tout; Thérèse y pourvut, et je l'engageai d'oublier la
dignité, pour faire une collation rustique, dont elle se trouva fort bien. Il
était tard, elle resta peu; mais l'entrevue fut si gaie qu'elle y prit goût, et
parut disposée à revenir. Elle n'exécuta pourtant ce projet que l'année
suivante; mais, hélas! ce retard ne me garantit de rien. Je passai l'automne à
une occupation dont on ne se douterait pas, à la garde du fruit de M. d'Épinay.
L'Ermitage était le réservoir des eaux du parc de la Chevrette: il y avait un
jardin clos de murs, et garni d'espaliers et d'autres arbres, qui donnaient plus
de fruits à M. d'Épinay que son potager de la Chevrette, quoiqu'on lui en volât
les trois quarts. Pour n'être pas un hôte absolument inutile, je me chargeai de
la direction du jardin et de l'inspection du jardinier. Tout alla bien jusqu'au
temps des fruits; mais à mesure qu'ils mûrissaient, je les voyais disparaître,
sans savoir ce qu'ils étaient devenus. Le jardinier m'assura que c'étaient les
loirs qui mangeaient tout. Je fis la guerre aux loirs, j'en détruisis beaucoup,
et le fruit n'en disparaissait pas moins. Je guettai si bien, qu'enfin je
trouvai que le jardinier lui-même était le grand loir. Il logeait à Montmorency,
d'où il venait les nuits, avec sa femme et ses enfants, enlever les dépôts de
fruits qu'il avait faits pendant la journée, et qu'il faisait vendre à la halle
de Paris, aussi publiquement que s'il eût eu un jardin à lui. Ce misérable, que
je comblais de bienfaits, dont Thérèse habillait les enfants, et dont je
nourrissais presque le père, qui était mendiant, nous dévalisait aussi aisément
qu'effrontément, aucun des trois n'étant assez vigilant pour y mettre ordre; et
dans une seule nuit, il parvint à vider ma cave, où je ne trouvai rien le
lendemain. Tant qu'il ne parut s'adresser qu'à moi, j'endurai tout; mais voulant
rendre compte du fruit, je fus obligé d'en dénoncer le voleur. Madame d'Épinay
me pria de le payer, de le mettre dehors, et d'en chercher un autre; ce que je
fis. Comme ce grand coquin rôdait toutes les nuits autour de l'Ermitage, armé
d'un gros bâton ferré qui avait l'air d'une massue, et suivi d'autres vauriens
de son espèce; pour rassurer les gouverneuses, que cet homme effrayait
terriblement, je fis coucher son successeur toutes les nuits à l'Ermitage; et
cela ne les tranquillisant pas encore, je fis demander à madame d'Épinay un
fusil que je tins dans la chambre du jardinier, avec charge à lui de ne s'en
servir qu'au besoin, si l'on tentait de forcer la porte ou d'escalader le
jardin, et de ne tirer qu'à poudre uniquement pour effrayer les voleurs. C'était
assurément la moindre précaution que pût prendre, pour la sûreté commune, un
homme incommodé, ayant à passer l'hiver au milieu des bois, seul avec deux
femmes timides. Enfin, je fis l'acquisition d'un petit chien pour servir de
sentinelle. Deleyre m'étant venu voir dans ce temps-là, je lui contai mon cas,
et ris avec lui de mon appareil militaire.
De retour à Paris, il en
voulut amuser Diderot à son tour; et voilà comment la coterie holbachique apprit
que je voulais tout de bon passer l'hiver à l'Ermitage. Cette constance, qu'ils
n'avaient pu se figurer, les désorienta; et en attendant qu'ils imaginassent
quelque autre tracasserie pour me rendre mon séjour déplaisant, ils me
détachèrent, par Diderot, le même Deleyre, qui d'abord ayant trouvé mes
précautions toutes simples, finit par les trouver inconséquentes à mes
principes, et pis que ridicules, dans des lettres où il m'accablait de
plaisanteries amères, et assez piquantes pour m'offenser, si mon humeur eût été
tournée de ce côté-là. Mais alors saturé de sentiments affectueux et tendres, et
n'étant susceptible d'aucun autre, je ne voyais dans ses aigres sarcasmes que le
mot pour rire, et ne le trouvais que folâtre, où tout autre l'eût trouvé
extravagant.
A force de vigilance et de soins, je parvins si bien à
garder le jardin, que, quoique la récolte du fruit eût presque manqué cette
année, le produit fut triple de celui des années précédentes; et il est vrai que
je ne m'épargnais point pour le préserver, jusqu'à escorter les envois que je
faisais à la Chevrette et à Épinay, jusqu'à porter des paniers moi-même; et je
me souviens que nous en portâmes un si lourd, la tante et moi, que, prêts à
succomber sous le faix, nous fûmes contraints de nous reposer de dix en dix pas,
et n'arrivâmes que tout en nage.
Quand la mauvaise saison commença de me
renfermer au logis, je voulus reprendre mes occupations casanières; il ne me fut
pas possible. Je ne voyais partout que les deux charmantes amies, que leur ami,
leurs entours, le pays qu'elles habitaient, qu'objets créés ou embellis pour
elles par mon imagination. Je n'étais plus un moment à moi-même, le délire ne me
quittait plus. Après beaucoup d'efforts inutiles pour écarter de moi toutes ces
fictions, je fus enfin tout à fait séduit par elles, et je ne m'occupai plus
qu'à tâcher d'y mettre quelque ordre et quelque suite, pour en faire une espèce
de roman.
Mon grand embarras était la honte de me démentir ainsi
moi-même si nettement et si hautement. Après les principes sévères que je venais
d'établir avec tant de fracas, après les maximes austères que j'avais si
fortement prêchées, après tant d'invectives mordantes contre les livres
efféminés qui respiraient l'amour et la mollesse, pouvait-on rien imaginer de
plus inattendu, de plus choquant que de me voir tout d'un coup m'inscrire de ma
propre main parmi les auteurs de ces livres, que j'avais si durement censurés?
Je sentais cette inconséquence dans toute sa force, je me la reprochais, j'en
rougissais, je m'en dépitais: mais tout cela ne put suffire pour me ramener à la
raison. Subjugué complètement, il fallut me soumettre à tout risque, et me
résoudre à braver le qu'en dira-t-on; sauf à délibérer dans la suite si je me
résoudrais à montrer mon ouvrage ou non car je ne supposais pas encore que j'en
vinsse à le publier.
Ce parti pris, je me jette à plein collier dans mes
rêveries; et à force de les tourner et retourner dans ma tête, j'en forme enfin
l'espèce de plan dont on a vu l'exécution. C'était assurément le meilleur parti
qui se pût tirer de mes folies: l'amour du bien, qui n'est jamais sorti de mon
coeur, les tourna vers des objets utiles, et dont la morale eût pu faire son
profit. Mes tableaux voluptueux auraient perdu toutes leurs grâces, si le doux
coloris de l'innocence y eût manqué. Une fille faible est un objet de pitié que
l'amour peut rendre intéressant, et qui souvent n'est pas moins aimable: mais
qui peut supporter sans indignation le spectacle des moeurs à la mode? et qu'y
a-t-il de plus révoltant que l'orgueil d'une femme infidèle, qui, foulant
ouvertement aux pieds tous ses devoirs, prétend que son mari soit pénétré de
reconnaissance de la grâce qu'elle lui accorde de vouloir bien ne pas se laisser
prendre sur le fait? Les êtres parfaits ne sont pas dans la nature, et leurs
leçons ne sont pas assez près de nous. Mais qu'une jeune personne, née avec un
coeur aussi tendre qu'honnête, se laisse vaincre à l'amour étant fille, et
retrouve étant femme des forces pour le vaincre à son tour et redevenir
vertueuse: quiconque vous dira que ce tableau dans sa totalité est scandaleux et
n'est pas utile, est un menteur et un hypocrite; ne l'écoutez pas.
Outre
cet objet de moeurs et d'honnêteté conjugale, qui tient radicalement à tout
l'ordre social, je m'en fis un plus grand secret de concorde et de paix
publique; objet plus grand, plus important peut-être en lui-même, et du moins
pour le moment où l'on se trouvait. L'orage excité par l'Encyclopédie, loin de
se calmer, était alors dans sa plus grande force. Les deux partis, déchaînés
l'un contre l'autre avec la dernière fureur, ressemblaient plutôt à des loups
enragés, acharnés à s'entre-déchirer, qu'à des chrétiens et des philosophes qui
veulent réciproquement s'éclairer, se convaincre, et se ramener dans la voie de
la vérité. Il ne manquait peut-être à l'un et à l'autre que des chefs remuants
qui eussent du crédit, pour dégénérer en guerre civile; et Dieu sait ce qu'eût
produit une guerre civile de religion, où l'intolérance la plus cruelle était au
fond la même des deux côtés. Ennemi né de tout esprit de parti, j'avais dit
franchement aux uns et aux autres des vérités dures qu'ils n'avaient pas
écoutées. Je m'avisai d'un autre expédient, qui, dans ma simplicité, me parut
admirable: c'était d'adoucir leur haine réciproque en détruisant leurs préjugés,
et de montrer à chaque parti le mérite et la vertu dans l'autre, dignes de
l'estime publique et du respect de tous les mortels. Ce projet peu sensé, qui
supposait de la bonne foi dans les hommes, et par lequel je tombais dans le
défaut que je reprochais à l'abbé de Saint-Pierre, eut le succès qu'il devait
avoir; il ne rapprocha point les partis, et ne les réunit que pour m'accabler.
En attendant que l'expérience m'eût fait sentir ma folie, je m'y livrai, j'ose
le dire, avec un zèle digne du motif qui me l'inspirait, et je dessinai les deux
caractères de Wolmar et de Julie, dans un ravissement qui me faisait espérer de
les rendre aimables tous les deux, et, qui plus est, l'un par l'autre.
Content d'avoir grossièrement esquissé mon plan, je revins aux
situations de détail que j'avais tracées; et de l'arrangement que je leur donnai
résultèrent les deux premières parties de la Julie, que je fis et mis au net
durant cet hiver avec un plaisir inexprimable, employant pour cela le plus beau
papier doré, de la poudre d'azur et d'argent pour sécher l'écriture, de la
nonpareille bleue pour coudre mes cahiers; enfin ne trouvant rien d'assez
galant, rien d'assez mignon pour les charmantes filles dont je raffolais comme
un autre Pygmalion. Tous les soirs, au coin de mon feu, je lisais et relisais
ces deux parties aux gouverneuses. La fille, sans rien dire, sanglotait avec moi
d'attendrissement; la mère, qui ne trouvant point là de compliments, n'y
comprenait rien, restait tranquille, et se contentait, dans les moments de
silence, de me répéter toujours: Monsieur, cela est bien beau.
Madame
d'Épinay, inquiète de me savoir seul en hiver au milieu des bois, dans une
maison isolée, envoyait très souvent savoir de mes nouvelles. Jamais je n'eus de
si vrais témoignages de son amitié pour moi, et jamais la mienne n'y répondit
plus vivement. J'aurais tort de ne pas spécifier parmi ces témoignages, qu'elle
m'envoya son portrait, et qu'elle me demanda des instructions pour avoir le mien
peint par Latour, et qui avait été exposé au salon. Je ne dois pas non plus
omettre une autre de ses attentions, qui paraîtra risible, mais qui fait trait à
l'histoire de mon caractère, par l'impression qu'elle fit sur moi. Un jour qu'il
gelait très fort, en ouvrant un paquet qu'elle m'envoyait de plusieurs
commissions dont elle s'était chargée, j'y trouvai un petit jupon de dessous, de
flanelle d'Angleterre, qu'elle me marquait avoir porté, et dont elle voulait que
je me fisse un gilet. Le tour de son billet était charmant, plein de caresse et
de naïveté. Ce soin, plus qu'amical, me parut si tendre, comme si elle se fût
dépouillée pour me vêtir, que, dans mon émotion, je baisai vingt fois en
pleurant le billet et le jupon. Thérèse me croyait devenu fou. Il est singulier
que, de toutes les marques d'amitié que madame d'Épinay m'a prodiguées, aucune
ne m'a jamais touché comme celle-là; et que même, depuis notre rupture, je n'y
ai jamais repensé sans attendrissement. J'ai longtemps conservé son petit
billet; et je l'aurais encore, s'il n'eût eu le sort de mes autres lettres du
même temps.
Quoique mes rétentions me laissassent alors peu de relâche
en hiver, et qu'une partie de celui-ci je fusse réduit à l'usage des sondes, ce
fut pourtant, à tout prendre, la saison que depuis ma demeure en France j'ai
passée avec le plus de douceur et de tranquillité. Durant quatre ou cinq mois
que le mauvais temps me tint davantage à l'abri des survenants, je savourai,
plus que je n'ai fait avant et depuis, cette vie indépendante, égale et simple,
dont la jouissance ne faisait pour moi qu'augmenter le prix, sans autre
compagnie que celle des deux gouverneuses en réalité, et celle des deux cousines
en idée. C'est alors surtout que je me félicitais chaque jour davantage du parti
que j'avais eu le bon sens de prendre, sans égard aux clameurs de mes amis,
fâchés de me voir affranchi de leur tyrannie; et quand j'appris l'attentat d'un
forcené, quand Deleyre et madame d'Épinay me parlaient dans leurs lettres du
trouble et de l'agitation qui régnaient dans Paris, combien je remerciai le ciel
de m'avoir éloigné de ces spectacles d'horreurs et de crimes, qui n'eussent fait
que nourrir, qu'aigrir l'humeur bilieuse que l'aspect des désordres publics
m'avait donnée; tandis que, ne voyant plus autour de ma retraite que des objets
riants et doux, mon coeur ne se livrait qu'à des sentiments aimables. Je note
ici avec complaisance le cours des derniers moments paisibles qui m'ont été
laissés. Le printemps qui suivit cet hiver si calme vit éclore le germe des
malheurs qui me restent à décrire, et dans le tissu desquels on ne verra plus
d'intervalle semblable, où j'aie eu le loisir de respirer.
Je crois
pourtant me rappeler que durant cet intervalle de paix, et jusqu'au fond de ma
solitude, je ne restai pas tout à fait tranquille de la part des holbachiens.
Diderot me suscita quelque tracasserie, et je suis fort trompé si ce n'est
durant cet hiver que parut le Fils naturel, dont j'aurai bientôt à parler. Outre
que, par des causes qu'on saura dans la suite, il m'est resté peu de monuments
sûrs de cette époque, ceux même qu'on m'a laissés sont très peu précis quant aux
dates. Diderot ne datait jamais ses lettres. Madame d'Épinay, madame d'Houdetot
ne dataient guère les leurs que du jour de la semaine, et Deleyre faisait comme
elles le plus souvent. Quand j'ai voulu ranger ces lettres dans leur ordre, il a
fallu suppléer, en tâtonnant, des dates incertaines, sur lesquelles je ne puis
compter. Ainsi, ne pouvant fixer avec certitude le commencement de ces
brouilleries, j'aime mieux rapporter ci-après, dans un seul article, tout ce que
je m'en puis rappeler.
Le retour du printemps avait redoublé mon tendre
délire, et dans mes érotiques transports j'avais composé pour les dernières
parties de la Julie plusieurs lettres qui se sentent du ravissement dans lequel
je les écrivis. Je puis citer entre autres celle de l'Élysée, et de la promenade
sur le lac, qui, si je m'en souviens bien, sont à la fin de la quatrième partie.
Quiconque en lisant ces deux lettres ne sent pas amollir et fondre son coeur
dans l'attendrissement qui me les dicta, doit fermer le livre: il n'est pas fait
pour juger des choses de sentiment.
Précisément dans le même temps,
j'eus de madame d'Houdetot une seconde visite imprévue. En l'absence de son mari
qui était capitaine de gendarmerie, et de son amant qui servait aussi, elle
était venue à Eaubonne, au milieu de la vallée de Montmorency, où elle avait
loué une assez jolie maison. Ce fut de là qu'elle vint faire à l'Ermitage une
nouvelle excursion. A ce voyage, elle était à cheval et en homme. Quoique je
n'aime guère ces sortes de mascarades, je fus pris à l'air romanesque de
celle-là, et pour cette fois, ce fut de l'amour. Comme il fut le premier et
l'unique en toute ma vie, et que ses suites le rendront à jamais mémorable et
terrible à mon souvenir, qu'il me soit permis d'entrer dans quelque détail sur
cet article.
Madame la comtesse d'Houdetot approchait de la trentaine,
et n'était point belle; son visage était marqué de petite vérole; son teint
manquait de finesse; elle avait la vue basse et les yeux un peu ronds, mais elle
avait l'air jeune avec tout cela; et sa physionomie, à la fois vive et douce,
était caressante; elle avait une forêt de grands cheveux noirs, naturellement
bouclés, qui lui tombaient au jarret; sa taille était mignonne, et elle mettait
dans tous ses mouvements de la gaucherie et de la grâce tout à la fois. Elle
avait l'esprit très naturel et très agréable; la gaieté, l'étourderie et la
naïveté s'y mariaient heureusement: elle abondait en saillies charmantes qu'elle
ne recherchait point, et qui partaient quelquefois malgré elle. Elle avait
plusieurs talents agréables, jouait du clavecin, dansait bien, faisait d'assez
jolis vers. Pour son caractère, il était angélique; la douceur d'âme en faisait
le fond; mais hors la prudence et la force, il rassemblait toutes les vertus.
Elle était surtout d'une telle sûreté dans le commerce, d'une telle fidélité
dans la société, que ses ennemis même n'avaient pas besoin de se cacher d'elle.
J'entends par ses ennemis ceux ou plutôt celles qui la haïssaient; car pour
elle, elle n'avait pas un coeur qui pût haïr, et je crois que cette conformité
contribua beaucoup à me passionner pour elle. Dans les confidences de la plus
intime amitié, je ne lui ai jamais ouï parler mal des absents, pas même de sa
belle-soeur. Elle ne pouvait ni déguiser ce qu'elle pensait à personne, ni même
contraindre aucun de ses sentiments; et je suis persuadé qu'elle parlait de son
amant à son mari même, comme elle en parlait à ses amis, à ses connaissances et
à tout le monde indifféremment. Enfin, ce qui prouve sans réplique la pureté et
la sincérité de son excellent naturel, c'est qu'étant sujette aux plus énormes
distractions et aux plus risibles étourderies, il lui en échappait souvent de
très imprudentes pour elle-même, mais jamais d'offensantes pour qui que ce fût.
On l'avait mariée très jeune et malgré elle au comte d'Houdetot, homme
de condition, bon militaire, mais joueur, chicaneur, très peu aimable, et
qu'elle n'a jamais aimé. Elle trouva dans M. de Saint-Lambert tous les mérites
de son mari, avec les qualités plus agréables, de l'esprit, des vertus, des
talents. S'il faut pardonner quelque chose aux moeurs du siècle, c'est sans
doute un attachement que sa durée épure, que ses effets honorent, et qui ne
s'est cimenté que par une estime réciproque.
C'était un peu par goût, à
ce que j'ai pu croire, mais beaucoup pour complaire à Saint- Lambert, qu'elle
venait me voir. Il l'y avait exhortée, et il avait raison de croire que l'amitié
qui commençait à s'établir entre nous rendrait cette société agréable à tous les
trois. Elle savait que j'étais instruit de leurs liaisons; et pouvant me parler
de lui sans gêne, il était naturel qu'elle se plût avec moi. Elle vint; je la
vis; j'étais ivre d'amour sans objet: cette ivresse fascina mes yeux, cet objet
se fixa sur elle; je vis ma Julie en madame d'Houdetot, et bientôt je ne vis
plus que madame d'Houdetot, mais revêtue de toutes les perfections dont je
venais d'orner l'idole de mon coeur. Pour m'achever, elle me parla de
Saint-Lambert en amante passionnée. Force contagieuse de l'amour! en l'écoutant,
en me sentant auprès d'elle, j'étais saisi d'un frémissement délicieux, que je
n'avais éprouvé jamais auprès de personne. Elle parlait, et je me sentais ému;
je croyais ne faire que m'intéresser à ses sentiments, quand j'en prenais de
semblables; j'avalais à longs traits la coupe empoisonnée, dont je ne sentais
encore que la douceur. Enfin, sans que je m'en aperçusse et sans qu'elle s'en
aperçût, elle m'inspira pour elle-même tout ce qu'elle exprimait pour son amant.
Hélas! ce fut bien tard, ce fut bien cruellement brûler d'une passion non moins
vive que malheureuse, pour une femme dont le coeur était plein d'un autre amour!
Malgré les mouvements extraordinaires que j'avais éprouvés auprès
d'elle, je ne m'aperçus pas d'abord de ce qui m'était arrivé: ce ne fut qu'après
son départ que, voulant penser à Julie, je fus frappé de ne pouvoir plus penser
qu'à madame d'Houdetot. Alors mes yeux se dessillèrent; je sentis mon malheur,
j'en gémis, mais je n'en prévis pas les suites.
J'hésitai longtemps sur
la manière dont je me conduirais avec elle, comme si l'amour véritable laissait
assez de raison pour suivre des délibérations. Je n'étais pas déterminé quand
elle revint me prendre au dépourvu. Pour lors j'étais instruit. La honte,
compagne du mal, me rendit muet, tremblant devant elle; je n'osais ouvrir la
bouche ni lever les yeux; j'étais dans un trouble inexprimable, qu'il était
impossible qu'elle ne vît pas. Je pris le parti de le lui avouer, et de lui en
laisser deviner la cause: c'était la lui dire assez clairement.
Si
j'eusse été jeune et aimable, et que dans la suite madame d'Houdetot eût été
faible, je blâmerais ici sa conduite; mais tout cela n'étant pas, je ne puis que
l'applaudir et l'admirer. Le parti qu'elle prit était également celui de la
générosité et de la prudence. Elle ne pouvait s'éloigner brusquement de moi sans
en dire la cause à Saint-Lambert, qui l'avait lui-même engagée à me voir:
c'était exposer deux amis à une rupture, et peut-être à un éclat qu'elle voulait
éviter. Elle avait pour moi de l'estime et de la bienveillance. Elle eut pitié
de ma folie; sans la flatter, elle la plaignit, et tâcha de m'en guérir. Elle
était bien aise de conserver à son amant et à elle-même un ami dont elle faisait
cas: elle ne me parlait de rien avec plus de plaisir que de l'intime et douce
société que nous pourrions former entre nous trois, quand je serais devenu
raisonnable. Elle ne se bornait pas toujours à ces exhortations amicales, et ne
m'épargnait pas au besoin les reproches plus durs que j'avais bien mérités.
Je me les épargnais encore moins moi-même; sitôt que je fus seul, je
revins à moi; j'étais plus calme après avoir parlé: l'amour connu de celle qui
l'inspire en devient plus supportable. La force avec laquelle je me reprochais
le mien m'en eût dû guérir, si la chose eût été possible. Quels puissants motifs
n'appelai-je point à mon aide pour l'étouffer! Mes moeurs, mes sentiments, mes
principes, la honte, l'infidélité, le crime, l'abus d'un dépôt confié par
l'amitié, le ridicule enfin de brûler à mon âge de la passion la plus
extravagante pour un objet dont le coeur préoccupé ne pouvait ni me rendre aucun
retour, ni me laisser aucun espoir: passion de plus, qui, loin d'avoir rien à
gagner par la constance, devenait moins souffrable de jour en jour.
Qui
croirait que cette dernière considération, qui devait ajouter du poids à toutes
les autres, fut celle qui les éluda? Quel scrupule, pensai-je, puis-je me faire
d'une folie nuisible à moi seul? Suis-je donc un jeune cavalier fort à craindre
pour madame d'Houdetot? Ne dirait-on pas, à mes présomptueux remords, que ma
galanterie, mon air, ma parure, vont la séduire? Eh! pauvre Jean-Jacques, aime à
ton aise, en sûreté de conscience, et ne crains pas que tes soupirs nuisent à
Saint-Lambert.
On a vu que jamais je ne fus avantageux, même dans ma
jeunesse. Cette façon de penser était dans mon tour d'esprit, elle flattait ma
passion; c'en fut assez pour m'y livrer sans réserve, et rire même de
l'impertinent scrupule que je croyais m'être fait par vanité plus que par
raison. Grande leçon pour les âmes honnêtes, que le vice n'attaque jamais à
découvert, mais qu'il trouve le moyen de surprendre, en se masquant toujours de
quelque sophisme, et souvent de quelque vertu.
Coupable sans remords, je
le fus bientôt sans mesure; et, de grâce, qu'on voie comment ma passion suivit
la trace de mon naturel, pour m'entraîner enfin dans l'abîme. D'abord elle prit
un air humble pour me rassurer; et, pour me rendre entreprenant, elle poussa
cette humilité jusqu'à la défiance. Madame d'Houdetot, sans cesser de me
rappeler à mon devoir, à la raison, sans jamais flatter un moment ma folie, me
traitait au reste avec la plus grande douceur, et prit avec moi le ton de
l'amitié la plus tendre. Cette amitié m'eût suffi, je le proteste, si je l'avais
crue sincère; mais la trouvant trop vive pour être vraie, n'allai-je pas me
fourrer dans la tête que l'amour, désormais si peu convenable à mon âge, à mon
maintien, m'avait avili aux yeux de madame d'Houdetot; que cette jeune folle ne
voulait que se divertir de moi et de mes douceurs surannées; qu'elle en avait
fait confidence à Saint-Lambert, et que l'indignation de mon infidélité ayant
fait entrer son amant dans ses vues, ils s'entendaient tous les deux pour
achever de me faire tourner la tête et me persifler? Cette bêtise, qui m'avait
fait extravaguer, à vingt-six ans, auprès de madame de Larnage, que je ne
connaissais pas, m'eût été pardonnable à quarante-cinq, auprès de madame
d'Houdetot, si j'eusse ignoré qu'elle et son amant étaient trop honnêtes gens
l'un et l'autre pour se faire un aussi barbare amusement.
Madame
d'Houdetot continuait à me faire des visites que je ne tardai pas à lui rendre.
Elle aimait à marcher, ainsi que moi: nous faisions de longues promenades dans
un pays enchanté. Content d'aimer et de l'oser dire, j'aurais été dans la plus
douce situation, si mon extravagance n'en eût détruit tout le charme. Elle ne
comprit rien d'abord à la sotte humeur avec laquelle je recevais ses caresses:
mais mon coeur, incapable de savoir jamais rien cacher de ce qui s'y passe, ne
lui laissa pas longtemps ignorer mes soupçons; elle en voulut rire; cet
expédient ne réussit pas; des transports de rage en auraient été l'effet: elle
changea de ton. Sa compatissante douceur fut invincible; elle me fit des
reproches qui me pénétrèrent; elle me témoigna, sur mes injustes craintes, des
inquiétudes dont j'abusai. J'exigeai des preuves qu'elle ne se moquait pas de
moi. Elle vit qu'il n'y avait nul moyen de me rassurer. Je devins pressant; le
pas était délicat. Il est étonnant, il est unique peut-être qu'une femme ayant
pu venir jusqu'à marchander, s'en soit tirée à si bon compte. Elle ne me refusa
rien de ce que la plus tendre amitié pouvait accorder. Elle ne m'accorda rien
qui pût la rendre infidèle, et j'eus l'humiliation de voir que l'embrasement
dont ses légères faveurs allumaient mes sens n'en porta jamais aux siens la
moindre étincelle.
J'ai dit quelque part qu'il ne faut rien accorder aux
sens quand on veut leur refuser quelque chose. Pour connaître combien cette
maxime se trouva fausse avec madame d'Houdetot, et combien elle eut raison de
compter sur elle-même, il faudrait entrer dans les détails de nos longs et
fréquents tête-à-tête, et les suivre dans toute leur vivacité durant quatre mois
que nous passâmes ensemble, dans une intimité presque sans exemple entre deux
amis de différents sexes, qui se renferment dans les bornes dont nous ne
sortîmes jamais. Ah! si j'avais tardé si longtemps à sentir le véritable amour,
qu'alors mon coeur et mes sens lui payèrent bien l'arrérage! et quels sont donc
les transports qu'on doit éprouver auprès d'un objet aimé qui nous aime, si même
un amour non partagé peut en inspirer de pareils!
Mais j'ai tort de dire
un amour non partagé; le mien l'était en quelque sorte; il était égal des deux
côtés, quoiqu'il ne fût pas réciproque. Nous étions ivres d'amour l'un et
l'autre; elle pour son amant, moi pour elle; nos soupirs, nos délicieuses larmes
se confondaient. Tendres confidents l'un de l'autre, nos sentiments avaient tant
de rapport qu'il était impossible qu'ils ne se mêlassent pas en quelque chose et
toutefois, au milieu de cette dangereuse ivresse, jamais elle ne s'est oubliée
un moment; et moi je proteste, je jure que si, quelquefois égaré par mes sens,
j'ai tenté de la rendre infidèle, jamais je ne l'ai véritablement désiré. La
véhémence de ma passion la contenait par elle-même. Le devoir des privations
avait exalté mon âme. L'éclat de toutes les vertus ornait à mes yeux l'idole de
mon coeur; en souiller la divine image eût été l'anéantir. J'aurais pu commettre
le crime; il a cent fois été commis dans mon coeur: mais avilir ma Sophie! ah!
cela se pouvait-il jamais? Non, non, je le lui ai cent fois dit à elle-même;
eussé-je été le maître de me satisfaire, sa propre volonté l'eût-elle mise à ma
discrétion, hors quelques courts moments de délire, j'aurais refusé d'être
heureux à ce prix. Je l'aimais trop pour vouloir la posséder.
Il y a
près d'une lieue de l'Ermitage à Eaubonne; dans mes fréquents voyages, il m'est
arrivé quelquefois d'y coucher; un soir, après avoir soupé tête à tête, nous
allâmes nous promener au jardin, par un très beau clair de lune. Au fond de ce
jardin était un assez grand taillis, par où nous fûmes chercher un joli bosquet,
orné d'une cascade dont je lui avais donné l'idée, et qu'elle avait fait
exécuter. Souvenir immortel d'innocence et de jouissance! Ce fut dans ce bosquet
qu'assis avec elle, sur un banc de gazon, sous un acacia tout chargé de fleurs,
je trouvai, pour rendre les mouvements de mon coeur, un langage vraiment digne
d'eux. Ce fut la première et l'unique fois de ma vie; mais je fus sublime, si
l'on peut nommer ainsi tout ce que l'amour le plus tendre et le plus ardent peut
porter d'aimable et de séduisant dans un coeur d'homme. Que d'enivrantes larmes
je versai sur ses genoux! que je lui en fis verser malgré elle! Enfin, dans un
transport involontaire, elle s'écria: Non, jamais homme ne fut si aimable; et
jamais amant n'aima comme vous! Mais votre ami Saint-Lambert nous écoute, et mon
coeur ne saurait aimer deux fois. Je me tus en soupirant; je l'embrassai... Quel
embrassement! Mais ce fut tout. Il y avait six mois qu'elle vivait seule,
c'est-à-dire loin de son amant et de son mari; il y en avait trois que je la
voyais presque tous les jours, et toujours l'amour en tiers entre elle et moi.
Nous avions soupé tête-à-tête, nous étions seuls, dans un bosquet au clair de
lune; et après deux heures de l'entretien le plus vif et le plus tendre, elle
sortit au milieu de la nuit de ce bosquet et des bras de son ami, aussi intacte,
aussi pure de corps et de coeur qu'elle y était entrée. Lecteur, pesez toutes
ces circonstances, je n'ajouterai rien de plus.
Et qu'on n'aille pas
s'imaginer qu'ici mes sens me laissaient tranquille, comme auprès de Thérèse et
de maman. Je l'ai déjà dit, c'était de l'amour cette fois, et l'amour dans toute
son énergie et dans toutes ses fureurs. Je ne décrirai ni les agitations, ni les
frémissements, ni les palpitations, ni les mouvements convulsifs, ni les
défaillances de coeur que j'éprouvais continuellement; on en pourra juger par
l'effet que sa seule image faisait sur moi. J'ai dit qu'il y avait loin de
l'Ermitage à Eaubonne: je passais par les coteaux d'Andilly, qui sont charmants.
Je rêvais en marchant à celle que j'allais voir, à l'accueil caressant qu'elle
me ferait, au baiser qui m'attendait à mon arrivée. Ce seul baiser, ce baiser
funeste, avant même de le recevoir, m'embrasait le sang à tel point, que ma tête
se troublait; un éblouissement m'aveuglait, mes genoux tremblants ne pouvaient
me soutenir; j'étais forcé de m'arrêter, de m'asseoir; toute ma machine était
dans un désordre inconcevable: j'étais prêt à m'évanouir. Instruit du danger, je
tâchais, en partant, de me distraire et de penser à autre chose. Je n'avais pas
fait vingt pas, que les mêmes souvenirs et tous les accidents qui en étaient la
suite revenaient m'assaillir sans qu'il me fût possible de m'en délivrer; et, de
quelque façon que je m'y sois pu prendre, je ne crois pas qu'il me soit arrivé
de faire seul ce trajet impunément. J'arrivais à Eaubonne, faible, épuisé,
rendu, me soutenant à peine. A l'instant que je la voyais, tout était réparé; je
ne sentais plus auprès d'elle que l'importunité d'une vigueur inépuisable et
toujours inutile. Il y avait sur ma route, à la vue d'Eaubonne, une terrasse
agréable, appelée le mont Olympe, où nous nous rendions quelquefois, chacun de
notre côté. J'arrivais le premier: j'étais fait pour l'attendre; mais que cette
attente me coûtait cher! Pour me distraire, j'essayais d'écrire avec mon crayon
des billets que j'aurais pu tracer du plus pur de mon sang: je n'en ai jamais pu
achever un qui fût lisible. Quand elle en trouvait un dans la niche dont nous
étions convenus, elle n'y pouvait voir autre chose que l'état vraiment
déplorable où j'étais en l'écrivant. Cet état, et surtout sa durée pendant trois
mois d'irritation continuelle et de privations, me jeta dans un épuisement dont
je n'ai pu me tirer de plusieurs années, et finit par me donner une descente que
j'emporterai ou qui m'emportera au tombeau. Telle a été la seule jouissance
amoureuse de l'homme du tempérament le plus combustible, mais le plus timide en
même temps, que peut-être la nature ait jamais produit. Tels ont été les
derniers beaux jours qui m'aient été comptés sur la terre: ici commence le long
tissu des malheurs de ma vie, où l'on verra peu d'interruption.
On a vu
dans tout le cours de ma vie que mon coeur, transparent comme le cristal, n'a
jamais su cacher, durant une minute entière, un sentiment un peu vif qui s'y fût
réfugié. Qu'on juge s'il me fût possible de cacher longtemps mon amour pour
madame d'Houdetot. Notre intimité frappait tous les yeux, nous n'y mettions ni
secret ni mystère. Elle n'était pas de nature à en avoir besoin; et comme madame
d'Houdetot avait pour moi l'amitié la plus tendre, qu'elle ne se reprochait
point; que j'avais pour elle une estime dont personne ne connaissait mieux que
moi toute la justice; elle, franche, distraite, étourdie; moi, vrai, maladroit,
fier, impatient, emporté, nous donnions encore sur nous, dans notre trompeuse
sécurité, beaucoup plus de prise que nous n'aurions fait, si nous eussions été
coupables. Nous allions l'un et l'autre à la Chevrette, nous nous y trouvions
souvent ensemble, quelquefois même par rendez-vous. Nous y vivions à notre
ordinaire, nous promenant tous les jours tête à tête, en parlant de nos amours,
de nos devoirs, de notre ami, de nos innocents projets, dans le parc, vis-à-vis
l'appartement de madame d'Épinay, sous ses fenêtres, d'où, ne cessant de nous
examiner, et se croyant bravée, elle assouvissait son coeur par ses yeux, de
rage et d'indignation.
Les femmes ont toutes l'art de cacher leur
fureur, surtout quand elle est vive; madame d'Épinay, violente, mais réfléchie,
possède surtout cet art éminemment. Elle feignit de ne rien voir, de ne rien
soupçonner; et dans le même temps qu'elle redoublait avec moi d'attentions, de
soins, et presque d'agaceries, elle affectait d'accabler sa belle-soeur de
procédés malhonnêtes et de marques d'un dédain qu'elle semblait vouloir me
communiquer. On juge bien qu'elle ne réussissait pas; mais j'étais au supplice.
Déchiré de sentiments contraires, en même temps que j'étais touché de ses
caresses, j'avais peine à contenir ma colère, quand je la voyais manquer à
madame d'Houdetot. La douceur angélique de celle-ci lui faisait tout endurer
sans se plaindre, et même sans lui en savoir plus mauvais gré. Elle était
d'ailleurs souvent si distraite, et toujours si peu sensible à ces choses-là,
que la moitié du temps elle ne s'en apercevait pas.
J'étais si préoccupé
de ma passion, que, ne voyant rien que Sophie (c'était un des noms de madame
d'Houdetot), je ne remarquais pas même que j'étais devenu la fable de toute la
maison et des survenants. Le baron d'Holbach, qui n'était jamais venu, que je
sache, à la Chevrette, fut au nombre de ces derniers. Si j'eusse été aussi
défiant que je le suis devenu dans la suite, j'aurais fort soupçonné madame
d'Épinay d'avoir arrangé ce voyage, pour lui donner l'amusant cadeau de voir le
citoyen amoureux. Mais j'étais alors si bête, que je ne voyais pas même ce qui
crevait les yeux à tout le monde. Toute ma stupidité ne m'empêcha pourtant pas
de trouver au baron l'air plus content, plus jovial qu'à son ordinaire. Au lieu
de me regarder en noir selon sa coutume, il me lâchait cent propos goguenards,
auxquels je ne comprenais rien. J'ouvrais de grands yeux sans rien répondre;
madame d'Épinay se tenait les côtés de rire; je ne savais sur quelle herbe ils
avaient marché. Comme rien ne passait encore les bornes de la plaisanterie, tout
ce que j'aurais eu de mieux à faire, si je m'en étais aperçu, eût été de m'y
prêter. Mais il est vrai qu'à travers la railleuse gaieté du baron l'on voyait
briller dans ses yeux une maligne joie, qui m'aurait peut-être inquiété, si je
l'eusse aussi bien remarquée alors, que je me la rappelai dans la suite.
Un jour que j'allai voir madame d'Houdetot à Eaubonne, au retour d'un de
ses voyages à Paris, je la trouvai triste, et je vis qu'elle avait pleuré. Je
fus obligé de me contraindre, parce que madame de Blainville, soeur de son mari,
était là; mais sitôt que je pus trouver un moment, je lui marquai mon
inquiétude. Ah! me dit-elle en soupirant, je crains bien que vos folies ne me
coûtent le repos de mes jours. Saint-Lambert est instruit, et mal instruit. Il
me rend justice; mais il a de l'humeur, dont, qui pis est, il me cache une
partie. Heureusement je ne lui ai rien tu de nos liaisons, qui se sont faites
sous ses auspices. Mes lettres étaient pleines de vous, ainsi que mon coeur: je
ne lui ai caché que votre amour insensé, dont j'espérais vous guérir, et dont,
sans m'en parler, je vois qu'il me fait un crime. On nous a desservis, on m'a
fait tort, mais n'importe. Ou rompons tout à fait, ou soyez tel que vous devez
être. Je ne veux plus rien avoir à cacher à mon amant.
Ce fut là le
premier moment où je fus sensible à la honte de me voir humilié, par le
sentiment de ma faute, devant une jeune femme, dont j'éprouvais les justes
reproches, et dont j'aurais dû être le mentor. L'indignation que j'en ressentis
contre moi-même eût suffi peut-être pour surmonter ma faiblesse, si la tendre
compassion que m'inspirait la victime n'eût encore amolli mon coeur. Hélas!
était-ce le moment de pouvoir l'endurcir, lorsqu'il était inondé par des larmes
qui le pénétraient de toutes parts? Cet attendrissement se changea bientôt en
colère contre les vils délateurs, qui n'avaient vu que le mal d'un sentiment
criminel, mais involontaire, sans croire, sans imaginer même la sincère
honnêteté de coeur qui le rachetait. Nous ne restâmes pas longtemps en doute sur
la main dont partait le coup.
Nous savions l'un et l'autre que madame
d'Épinay était en commerce de lettres avec Saint-Lambert. Ce n'était pas le
premier orage qu'elle avait suscité à madame d'Houdetot, dont elle avait fait
mille efforts pour le détacher, et que les succès de quelques-uns de ces efforts
faisaient trembler pour la suite. D'ailleurs, Grimm, qui, ce me semble, avait
suivi M. de Castries à l'armée, était en Westphalie, aussi bien que
Saint-Lambert; ils se voyaient quelquefois. Grimm avait fait, auprès de madame
d'Houdetot, quelques tentatives qui n'avaient pas réussi; Grimm, très piqué,
cessa tout à fait de la voir. Qu'on juge du sang-froid avec lequel, modeste
comme on sait qu'il l'est, il lui supposait des préférences pour un homme plus
âgé que lui, et dont lui, Grimm, depuis qu'il fréquentait les grands, ne parlait
plus que comme de son protégé.
Mes soupçons sur madame d'Épinay se
changèrent en certitude, quand j'appris ce qui s'était passé chez moi. Quand
j'étais à la Chevrette, Thérèse y venait souvent, soit pour m'apporter mes
lettres, soit pour me rendre des soins nécessaires à ma mauvaise santé. Madame
d'Épinay lui avait demandé si nous ne nous écrivions pas, madame d'Houdetot et
moi. Sur son aveu, madame d'Épinay la pressa de lui remettre les lettres de
madame d'Houdetot, l'assurant qu'elle les recachetterait si bien qu'il n'y
paraîtrait pas. Thérèse, sans montrer combien cette proposition la scandalisait,
et même sans m'avertir, se contenta de mieux cacher les lettres qu'elle
m'apportait: précaution très heureuse; car madame d'Épinay la faisait guetter à
son arrivée; et, l'attendant au passage, poussa plusieurs fois l'audace jusqu'à
chercher dans sa bavette. Elle fit plus: s'étant un jour invitée à venir, avec
M. de Margency, dîner à l'Ermitage pour la première fois depuis que j'y
demeurais, elle prit le temps que je me promenais avec Margency, pour entrer
dans mon cabinet avec la mère et la fille, et les presser de lui montrer les
lettres de madame d'Houdetot. Si la mère eût su où elles étaient, les lettres
étaient livrées; mais heureusement la fille seule le savait, et nia que j'en
eusse conservé aucune. Mensonge assurément plein d'honnêteté, de fidélité, de
générosité, tandis que la vérité n'eût été qu'une perfidie. Madame d'Épinay,
voyant qu'elle ne pouvait la séduire, s'efforça de l'irriter par la jalousie, en
lui reprochant sa facilité et son aveuglement. Comment pouvez- vous, lui
dit-elle, ne pas voir qu'ils ont entre eux un commerce criminel? Si, malgré tout
ce qui frappe vos yeux, vous avez besoin d'autres preuves, prêtez-vous donc à ce
qu'il faut faire pour les avoir: vous dites qu'il déchire les lettres de madame
d'Houdetot aussitôt qu'il les a lues. Eh bien! recueillez avec soin les pièces,
et donnez-les-moi; je me charge de les rassembler. Telles étaient les leçons que
mon amie donnait à ma compagne.
Thérèse eut la discrétion de me taire
assez longtemps toutes ces tentatives; mais voyant mes perplexités, elle se crut
obligée à me tout dire, afin que, sachant à qui j'avais affaire, je prisse mes
mesures pour me garantir des trahisons qu'on me préparait. Mon indignation, ma
fureur ne peut se décrire. Au lieu de dissimuler avec madame d'Épinay, à son
exemple, et de me servir de contre-ruses, je me livrai sans mesure à
l'impétuosité de mon naturel, et, avec mon étourderie ordinaire, j'éclatai tout
ouvertement. On peut juger de mon imprudence par les lettres suivantes, qui
montrent suffisamment la manière de procéder de l'un et de l'autre en cette
occasion.
Billet de madame d'Épinay, liasse A, no 44.
"Pourquoi donc ne vous vois-je pas, mon cher ami? Je suis
inquiète de vous. Vous m'aviez tant promis de ne faire qu'aller et venir de
l'Ermitage ici. Sur cela, je vous ai laissé libre; et, point du tout, vous
laissez passer huit jours. Si l'on ne m'avait pas dit que vous étiez en bonne
santé, je vous croirais malade. Je vous attendais avant-hier ou hier, et je ne
vous vois point arriver. Mon Dieu! qu'avez-vous donc? Vous n'avez point
d'affaires; vous n'avez pas non plus de chagrins; car je me flatte que vous
seriez venu sur-le-champ me les confier. Vous êtes donc malade! tirez-moi
d'inquiétude bien vite, je vous en prie. Adieu, mon cher ami; que cet adieu me
donne un bonjour de vous."
RÉPONSE.
"Ce mercredi
matin.
Je ne puis rien vous dire encore. J'attends d'être mieux
instruit, et je le serai tôt ou tard. En attendant, soyez sûre que l'innocence
accusée trouvera un défenseur assez ardent pour donner quelque repentir aux
calomniateurs, quels qu'ils soient."
Second billet de la même,
liasse A, no 45.
"Savez-vous que votre lettre m'effraye?
Qu'est-ce qu'elle veut donc dire? Je l'ai relue plus de vingt-cinq fois. En
vérité, je n'y comprends rien. J'y vois seulement que vous êtes inquiet et
tourmenté, et que vous attendez que vous ne le soyez plus pour m'en parler. Mon
cher ami, est-ce là ce dont nous étions convenus! Qu'est donc devenue cette
amitié, cette confiance? et comment l'ai-je perdue? Est-ce contre moi ou pour
moi que vous êtes fâché? Quoi qu'il en soit, venez dès ce soir, je vous en
conjure; souvenez-vous que vous m'avez promis, il n'y a pas huit jours, de ne
rien garder sur le coeur, et de me parler sur- le-champ. Mon cher ami, je vis
dans cette confiance... Tenez, je viens encore de lire votre lettre: je n'y
conçois pas davantage; mais elle me fait trembler. Il me semble que vous êtes
cruellement agité. Je voudrais vous calmer; mais comme j'ignore le sujet de vos
inquiétudes, je ne sais que vous dire, sinon que me voilà tout aussi malheureuse
que vous, jusqu'à ce que je vous aie vu. Si vous n'êtes pas ici ce soir à six
heures, je pars demain pour l'Ermitage, quelque temps qu'il fasse et dans
quelque état que je sois; car je ne saurais tenir à cette inquiétude. Bonjour,
mon cher ami. A tout hasard, je risque de vous dire, sans savoir si vous en avez
besoin ou non, de tâcher de prendre garde, et d'arrêter les progrès que fait
l'inquiétude dans la solitude. Une mouche devient un monstre, je l'ai souvent
éprouvé."
RÉPONSE.
"Ce mercredi soir.
Je
ne puis vous aller voir, ni recevoir votre visite, tant que durera l'inquiétude
où je suis. La confiance dont vous parlez n'est plus, et il ne vous sera pas
aisé de la recouvrer. Je ne vois à présent, dans votre empressement, que le
désir de tirer des aveux d'autrui quelque avantage qui convienne à vos vues; et
mon coeur, si prompt à s'épancher dans un coeur qui s'ouvre pour le recevoir, se
ferme à la ruse et à la finesse. Je reconnais votre adresse ordinaire dans la
difficulté que vous trouvez à comprendre mon billet. Me croyez- vous assez dupe
pour penser que vous ne l'ayez pas compris? Non; mais je saurai vaincre vos
subtilités à force de franchise. Je vais m'expliquer plus clairement, afin que
vous m'entendiez encore moins.
Deux amants bien unis et dignes de
s'aimer me sont chers: je m'attends bien que vous ne saurez pas qui je veux
dire, à moins que je ne vous les nomme. Je présume qu'on a tenté de les désunir,
et que c'est de moi qu'on s'est servi pour donner de la jalousie à l'un des
deux. Le choix n'est pas fort adroit, mais il a paru commode à la méchanceté: et
cette méchanceté, c'est vous que j'en soupçonne. J'espère que ceci devient plus
clair.
Ainsi donc la femme que j'estime le plus aurait, de mon su,
l'infamie de partager son coeur et sa personne entre deux amants, et moi celle
d'être un de ces deux lâches? Si je savais qu'un seul moment de la vie vous
eussiez pu penser ainsi d'elle et de moi, je vous haïrais jusqu'à la mort. Mais
c'est de l'avoir dit, et non de l'avoir cru, que je vous taxe. Je ne comprends
pas, en pareil cas, auquel c'est des trois que vous avez voulu nuire; mais si
vous aimez le repos, craignez d'avoir eu le malheur de réussir. Je n'ai caché ni
à vous, ni à elle, tout le mal que je pense de certaines liaisons; mais je veux
qu'elles finissent par un moyen aussi honnête que sa cause, et qu'un amour
illégitime se change en une éternelle amitié. Moi, qui ne fis jamais de mal à
personne, servirais-je innocemment à en faire à mes amis? Non; je ne vous le
pardonnerais jamais, je deviendrais votre irréconciliable ennemi. Vos secrets
seuls seraient respectés; car je ne serai jamais un homme sans foi.
Je
n'imagine pas que les perplexités où je suis puissent durer bien longtemps. Je
ne tarderai pas à savoir si je me suis trompé. Alors j'aurai peut-être de grands
torts à réparer, et je n'aurai rien fait en ma vie de si bon coeur. Mais
savez-vous comment je rachèterai mes fautes durant le peu de temps qui me reste
à passer près de vous! En faisant ce que nul autre ne fera que moi; en vous
disant franchement ce qu'on pense de vous dans le monde, et les brèches que vous
avez à réparer à votre réputation. Malgré tous les prétendus amis qui vous
entourent, quand vous m'aurez vu partir, vous pourrez dire adieu à la vérité;
vous ne trouverez plus personne qui vous la dise."
Troisième
billet de la même, liasse A, no 46.
"Je n'entendais pas votre
lettre de ce matin: je vous l'ai dit, parce que cela était. J'entends celle de
ce soir, n'ayez pas peur que j'y réponde jamais: je suis trop pressée de
l'oublier; et quoique vous me fassiez pitié, je n'ai pu me défendre de
l'amertume dont elle me remplit l'âme. Moi, user de ruses, de finesses avec
vous! moi! accusée de la plus noire des infamies! Adieu; je regrette que vous
ayez la... Adieu: je ne sais ce que je dis... adieu: je serai bien pressée de
vous pardonner. Vous viendrez quand vous voudrez; vous serez mieux reçu que ne
l'exigeraient vos soupçons. Dispensez-vous seulement de vous mettre en peine de
ma réputation. Peu m'importe celle qu'on me donne. Ma conduite est bonne, et
cela me suffit. Au surplus, j'ignorais absolument ce qui est arrivé aux deux
personnes qui me sont aussi chères qu'à vous."
Cette dernière
lettre me tira d'un terrible embarras, et me replongea dans un autre qui n'était
guère moindre. Quoique toutes ces lettres et réponses fussent allées et venues
dans l'espace d'un jour avec une extrême rapidité, cet intervalle avait suffi
pour en mettre entre mes transports de fureur, et pour me laisser réfléchir sur
l'énormité de mon imprudence. Madame d'Houdetot ne m'avait rien tant recommandé
que de rester tranquille, de lui laisser le soin de se tirer seule de cette
affaire, et d'éviter, surtout dans le moment même, toute rupture et tout éclat;
et moi, par les insultes les plus ouvertes et les plus atroces, j'allais achever
de porter la rage dans le coeur d'une femme qui n'y était déjà que trop
disposée. Je ne devais naturellement attendre, de sa part, qu'une réponse si
fière, si dédaigneuse, si méprisante, que je n'aurais pu, sans la plus indigne
lâcheté, m'abstenir de quitter sa maison sur-le-champ. Heureusement, plus
adroite encore que je n'étais emporté, elle évita, par le tour de sa réponse, de
me réduire à cette extrémité. Mais il fallait ou sortir, ou l'aller voir
sur-le-champ; l'alternative était inévitable. Je pris le dernier parti, fort
embarrassé de ma contenance, dans l'explication que je prévoyais. Car comment
m'en tirer, sans compromettre ni madame d'Houdetot, ni Thérèse? Et malheur à
celle que j'aurais nommée! Il n'y avait rien que la vengeance d'une femme
implacable et intrigante ne me fît craindre pour celle qui en serait l'objet.
C'était pour prévenir ce malheur que je n'avais parlé que de soupçons dans mes
lettres, afin d'être dispensé d'énoncer mes preuves. Il est vrai que cela
rendait mes emportements plus inexcusables, nuls simples soupçons ne pouvant
m'autoriser à traiter une femme, et surtout une amie, comme je venais de traiter
madame d'Épinay. Mais ici commence la grande et noble tâche que j'ai dignement
remplie, d'expier mes fautes et mes faiblesses cachées, en me chargeant de
fautes plus graves, dont j'étais incapable, et que je ne commis jamais.
Je n'eus pas à soutenir la prise que j'avais redoutée, et j'en fus
quitte pour la peur. A mon abord, madame d'Épinay me sauta au cou, en fondant en
larmes. Cet accueil inattendu, et de la part d'une ancienne amie, m'émut
extrêmement; je pleurai beaucoup aussi. Je lui dis quelques mots qui n'avaient
pas grand sens; elle m'en dit quelques-uns qui en avaient encore moins, et tout
finit là. On avait servi; nous allâmes à table, où dans l'attente de
l'explication, que je croyais remise après le souper, je fis mauvaise figure;
car je suis tellement subjugué par la moindre inquiétude qui m'occupe, que je ne
saurais la cacher aux moins clairvoyants. Mon air embarrassé devait lui donner
du courage; cependant elle ne risqua point l'aventure: il n'y eut pas plus
d'explication après le souper qu'avant. Il n'y en eut pas plus le lendemain; et
nos silencieux tête-à-tête ne furent remplis que de choses indifférentes ou de
quelques propos honnêtes de ma part, par lesquels, lui témoignant ne pouvoir
encore rien prononcer sur le fondement de mes soupçons, je lui protestais avec
bien de la vérité que s'ils se trouvaient mal fondés, ma vie entière serait
employée à réparer leur injustice. Elle ne marqua pas la moindre curiosité de
savoir précisément quels étaient ces soupçons, ni comment ils m'étaient venus;
et tout notre raccommodement, tant de sa part que de la mienne, consista dans
l'embrassement du premier abord. Puisqu'elle était seule offensée, au moins dans
la forme, il me parut que ce n'était pas à moi de chercher un éclaircissement
qu'elle ne cherchait pas elle-même, et je m'en retournai comme j'étais venu.
Continuant au reste à vivre avec elle comme auparavant, j'oubliai bientôt
presque entièrement cette querelle, et je crus bêtement qu'elle l'oubliait
elle-même, parce qu'elle paraissait ne s'en plus souvenir.
Ce ne fut pas
là, comme on verra bientôt, le seul chagrin que m'attira ma faiblesse; mais j'en
avais d'autres non moins sensibles, que je ne m'étais point attirés, et qui
n'avaient pour cause que le désir de m'arracher de ma solitude, à force de m'y
tourmenter. Ceux-ci me venaient de la part de Diderot et des holbachiens. Depuis
mon établissement à l'Ermitage, Diderot n'avait cessé de m'y harceler, soit par
lui-même, soit par Deleyre; et je vis bientôt, aux plaisanteries de celui-ci sur
mes courses boscaresques, avec quel plaisir ils avaient travesti l'ermite en
galant berger. Mais il n'était pas question de cela dans mes prises avec
Diderot; elles avaient des causes plus graves. Après la publication du Fils
naturel, il m'en avait envoyé un exemplaire, que j'avais lu avec l'intérêt et
l'attention qu'on donne aux ouvrages d'un ami. En lisant l'espèce de poétique en
dialogue qu'il y a jointe, je fus surpris, et même un peu contristé, d'y
trouver, parmi plusieurs choses désobligeantes mais tolérables, contre les
solitaires, cette âpre et dure sentence, sans aucun adoucissement: Il n'y a que
le méchant qui soit seul. Cette sentence est équivoque, et présente deux sens,
ce me semble: l'un très vrai, l'autre très faux puisqu'il est même impossible
qu'un homme qui est et veut être seul puisse et veuille nuire à personne, et par
conséquent qu'il soit un méchant. La sentence en elle-même exigeait donc une
interprétation; elle l'exigeait bien plus encore de la part d'un auteur qui,
lorsqu'il imprimait cette sentence, avait un ami retiré dans une solitude. Il me
paraissait choquant et malhonnête, ou d'avoir oublié en la publiant cet ami
solitaire, ou, s'il s'en était souvenu, de n'avoir pas fait, du moins en maxime
générale, l'honorable et juste exception qu'il devait non seulement à cet ami,
mais à tant de sages respectés, qui dans tous les temps ont cherché le calme et
la paix dans la retraite, et dont, pour la première fois depuis que le monde
existe, un écrivain s'avise, avec un seul trait de plume, de faire
indistinctement autant de scélérats.
J'aimais tendrement Diderot, je
l'estimais sincèrement, et je comptais avec une entière confiance sur les mêmes
sentiments de sa part. Mais, excédé de son infatigable obstination à me
contrarier éternellement sur mes goûts, mes penchants, ma manière de vivre, sur
tout ce qui n'intéressait que moi seul; révolté de voir un homme plus jeune que
moi vouloir à toute force me gouverner comme un enfant; rebuté de sa facilité à
promettre, et de sa négligence à tenir; ennuyé de tant de rendez-vous donnés et
manqués de sa part, et de sa fantaisie d'en donner toujours de nouveaux, pour y
manquer derechef; gêné de l'attendre inutilement trois ou quatre fois par mois,
les jours marqués par lui- même, et de dîner seul le soir, après être allé
au-devant de lui jusqu'à Saint-Denis, et l'avoir attendu toute la journée:
j'avais déjà le coeur plein de ses torts multipliés. Ce dernier me parut plus
grave, et me navra davantage. Je lui écrivis pour m'en plaindre, mais avec une
douceur et un attendrissement qui me fit inonder mon papier de mes larmes; et ma
lettre était assez touchante pour avoir dû lui en tirer. On ne devinerait jamais
quelle fut sa réponse sur cet article: la voici mot pour mot (liasse A, no 33):
"Je suis bien aise que mon ouvrage vous ait plu, qu'il vous ait touché. Vous
n'êtes pas de mon avis sur les ermites; dites-en tant de bien qu'il vous plaira,
vous serez le seul au monde dont j'en penserai: encore y aurait-il bien à dire
là-dessus, si l'on pouvait vous parler sans vous fâcher Une femme de
quatre-vingts ans! etc. On m'a dit une phrase d'une lettre du fils de madame
d'Épinay, qui a dû vous peiner beaucoup, ou je connais mal le fond de votre
âme."
Il faut expliquer les deux dernières phrases de cette lettre.
Au commencement de mon séjour à l'Ermitage, madame le Vasseur parut s'y
déplaire, et trouver l'habitation trop seule. Ses propos là-dessus m'étant
revenus, je lui offris de la renvoyer à Paris, si elle s'y plaisait davantage;
d'y payer son loyer, et d'y prendre le même soin d'elle que si elle était encore
avec moi. Elle rejeta mon offre, me protesta qu'elle se plaisait fort à
l'Ermitage, que l'air de la campagne lui faisait du bien; et l'on voyait que
cela était vrai; car elle y rajeunissait pour ainsi dire, et s'y portait
beaucoup mieux qu'à Paris. Sa fille m'assura même qu'elle eût été dans le fond
très fâchée que nous quittassions l'Ermitage, qui réellement était un séjour
charmant, aimant fort le petit tripotage du jardin et des fruits, dont elle
avait le maniement; mais qu'elle avait dit ce qu'on lui avait fait dire, pour
tâcher de m'engager à retourner à Paris.
Cette tentative n'ayant pas
réussi, ils tâchèrent d'obtenir, par le scrupule, l'effet que la complaisance
n'avait pas produit, et me firent un crime de garder là cette vieille femme,
loin des secours dont elle pouvait avoir besoin à son âge; sans songer qu'elle
et beaucoup d'autres vieilles gens, dont l'excellent air du pays prolonge la
vie, pouvaient tirer ces secours de Montmorency, que j'avais à ma porte; et
comme s'il n'y avait des vieillards qu'à Paris, et que partout ailleurs ils
fussent hors d'état de vivre. Madame le Vasseur, qui mangeait beaucoup et avec
une extrême voracité, était sujette à des débordements de bile et à de fortes
diarrhées, qui lui duraient quelques jours, et lui servaient de remède. A Paris,
elle n'y faisait jamais rien, et laissait agir la nature. Elle en usait de même
à l'Ermitage, sachant bien qu'il n'y avait rien de mieux à faire. N'importe;
parce qu'il n'y avait pas des médecins et des apothicaires à la campagne,
c'était vouloir sa mort que de l'y laisser, quoiqu'elle s'y portât très bien.
Diderot aurait dû déterminer à quel âge il n'est plus permis, sous peine
d'homicide, de laisser vivre les vieilles gens hors de Paris.
C'était là
une des deux accusations atroces sur lesquelles il ne m'exceptait pas de sa
sentence, qu'il n'y avait que le méchant qui fût seul; et c'était ce que
signifiait son exclamation pathétique et l'et coetera qu'il y avait bénignement
ajouté: Une femme de quatre-vingts ans! etc.
Je crus ne pouvoir mieux
répondre à ce reproche qu'en m'en rapportant à madame le Vasseur elle-même. Je
la priai d'écrire naturellement son sentiment à madame d'Épinay. Pour la mettre
plus à son aise, je ne voulus point voir sa lettre, et je lui montrai celle que
je vais transcrire, et que j'écrivais à madame d'Épinay, au sujet d'une réponse
que j'avais voulu faire à une autre lettre de Diderot encore plus dure, et
qu'elle m'avait empêché d'envoyer.
"Ce jeudi.
Madame le Vasseur doit vous écrire, ma bonne amie; je l'ai priée
de vous dire sincèrement ce qu'elle pense. Pour la mettre bien à son aise, je
lui ai dit que je ne voulais point voir sa lettre, et je vous prie de ne me rien
dire de ce qu'elle contient.
Je n'enverrai pas ma lettre, puisque vous
vous y opposez; mais, me sentant très grièvement offensé, il y aurait, à
convenir que j'ai tort, une bassesse et une fausseté que je ne saurais me
permettre. L'Évangile ordonne bien à celui qui reçoit un soufflet d'offrir
l'autre joue, mais non pas de demander pardon. Vous souvenez vous de cet homme
de la comédie, qui crie, en donnant des coups de bâton? Voilà le rôle du
philosophe.
Ne vous flattez pas de l'empêcher de venir par le mauvais
temps qu'il fait. Sa colère lui donnera le temps et les forces que l'amitié lui
refuse, et ce sera la première fois de sa vie qu'il sera venu le jour qu'il
avait promis. Il s'excédera pour venir me répéter de bouche les injures qu'il me
dit dans ses lettres; je ne les endurerai rien moins que patiemment. Il s'en
retournera être malade à Paris; et moi je serai, selon l'usage, un homme fort
odieux. Que faire? Il faut souffrir.
Mais n'admirez-vous pas la sagesse
de cet homme qui voulait me venir prendre à Saint-Denis en fiacre, y dîner, me
ramener en fiacre; et à qui, huit jours après (liasse A, no 34), sa fortune ne
permet plus d'aller à l'Ermitage autrement qu'à pied? Il n'est pas absolument
impossible, pour parler son langage, que ce soit là le ton de la bonne foi;
mais, en ce cas, il faut qu'en huit jours il soit arrivé d'étranges changements
dans sa fortune.
Je prends part au chagrin que vous donne la maladie de
madame votre mère; mais vous voyez que votre peine n'approche pas de la mienne.
On souffre moins encore à voir malades les personnes qu'on aime, qu'injustes et
cruelles.
Adieu, ma bonne amie: voici la dernière fois que je vous
parlerai de cette malheureuse affaire. Vous me parlez d'aller à Paris, avec un
sang-froid qui me réjouirait dans un autre temps."
J'écrivis à Diderot
ce que j'avais fait au sujet de madame le Vasseur, sur la proposition de madame
d'Épinay elle-même; et madame le Vasseur ayant choisi, comme on peut bien
croire, de rester à l'Ermitage, où elle se portait très bien, où elle avait
toujours compagnie, et où elle vivait très agréablement, Diderot, ne sachant
plus de quoi me faire un crime, m'en fit un de cette précaution de ma part, et
ne laissa pas de m'en faire un autre de la continuation du séjour de madame le
Vasseur à l'Ermitage, quoique cette continuation fût de son choix, et qu'il
n'eût tenu et ne tînt toujours qu'à elle de retourner vivre à Paris, avec les
mêmes secours de ma part qu'elle avait auprès de moi.
Voilà
l'explication du premier reproche de la lettre de Diderot, no 33. Celle du
second est dans sa lettre no 34. "Le Lettré (c'était un nom de plaisanterie
donné par Grimm au fils de madame d'Épinay), le Lettré a dû vous écrire qu'il y
avait sur le rempart vingt pauvres qui mouraient de faim et de froid, et qui
attendaient le liard que vous leur donniez. C'est un échantillon de notre petit
babil... et si vous entendiez le reste, il vous amuserait comme cela."
Voici ma réponse à ce terrible argument, dont Diderot paraissait si
fier.
"Je crois avoir répondu au Lettré, c'est-à-dire au fils d'un
fermier général, que je ne plaignais pas les pauvres qu'il avait aperçus sur le
rempart attendant mon liard; qu'apparemment il les en avait amplement
dédommagés; que je l'établissais mon substitut; que les pauvres de Paris
n'auraient pas à se plaindre de cet échange; que je n'en trouverais pas aisément
un aussi bon pour ceux de Montmorency, qui en avaient beaucoup plus de besoin.
Il y a ici un bon vieillard respectable, qui, après avoir passé sa vie à
travailler, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours. Ma conscience
est plus contente des deux sous que je lui donne tous les lundis, que des cent
liards que j'aurais distribués à tous les gueux du rempart. Vous êtes plaisants,
vous autres philosophes, quand vous regardez tous les habitants des villes comme
les seuls hommes auxquels vos devoirs vous lient. C'est à la campagne qu'on
apprend à aimer et à servir l'humanité; on n'apprend qu'à la mépriser dans les
villes."
Tels étaient les singuliers scrupules sur lesquels un homme
d'esprit avait l'imbécillité de me faire sérieusement un crime de mon
éloignement de Paris, et prétendait me prouver, par mon propre exemple, qu'on ne
pouvait vivre hors de la capitale sans être un méchant homme. Je ne comprends
pas aujourd'hui comment j'eus la bêtise de lui répondre et de me fâcher, au lieu
de lui rire au nez pour toute réponse. Cependant les décisions de madame
d'Épinay et les clameurs de la coterie holbachique avaient tellement fasciné les
esprits en sa faveur, que je passais généralement pour avoir tort dans cette
affaire, et que madame d'Houdetot elle-même, grande enthousiaste de Diderot,
voulut que j'allasse le voir à Paris, et que je fisse toutes les avances d'un
raccommodement qui, tout sincère et entier qu'il fût de ma part, se trouva
pourtant peu durable. L'argument victorieux sur mon coeur, dont elle se servit,
fut qu'en ce moment Diderot était malheureux. Outre l'orage excité contre
l'Encyclopédie, il en essuyait alors un très violent au sujet de sa pièce, que,
malgré la petite histoire qu'il avait mise à la tête, on l'accusait d'avoir
prise en entier de Goldoni. Diderot, plus sensible encore aux critiques que
Voltaire, en était alors accablé. Madame de Graffigny avait même eu la
méchanceté de faire courir le bruit que j'avais rompu avec lui à cette occasion.
Je trouvai qu'il y avait de la justice et de la générosité de prouver
publiquement le contraire; et j'allai passer deux jours, non seulement avec lui,
mais chez lui. Ce fut, depuis mon établissement à l'Ermitage, mon second voyage
à Paris. J'avais fait le premier pour courir au pauvre Gauffecourt, qui eut une
attaque d'apoplexie dont il n'a jamais été bien remis, et durant laquelle je ne
quittai pas son chevet qu'il ne fût hors d'affaire.
Diderot me reçut
bien. Que l'embrassement d'un ami peut effacer de torts! Quel ressentiment peut,
après cela, rester dans le coeur? Nous eûmes peu d'explications. Il n'en est pas
besoin pour des invectives réciproques. Il n'y a qu'une chose à faire, savoir,
de les oublier. Il n'y avait point eu de procédés souterrains, du moins qui
fussent à ma connaissance: ce n'était pas comme avec madame d'Épinay. Il me
montra le plan du Père de famille. Voilà, lui dis-je, la meilleure défense du
Fils naturel. Gardez le silence, travaillez cette pièce avec soin, et puis
jetez-la tout d'un coup au nez de vos ennemis pour toute réponse. Il le fit, et
s'en trouva bien. Il y avait près de six mois que je lui avais envoyé les deux
premières parties de la Julie, pour m'en dire son avis. Il ne les avait pas
encore lues. Nous en lûmes un cahier ensemble. Il trouva tout cela feuillu, ce
fut son terme; c'est-à-dire chargé de paroles et redondant. Je l'avais déjà bien
senti moi-même: mais c'était le bavardage de la fièvre; je ne l'ai jamais pu
corriger. Les dernières parties ne sont pas comme cela. La quatrième surtout, et
la sixième, sont des chefs-d'oeuvre de diction.
Le second jour de mon
arrivée, il voulut absolument me mener souper chez M. d'Holbach. Nous étions
loin de compte; car je voulais même rompre l'accord du manuscrit de chimie, dont
je m'indignais d'avoir l'obligation à cet homme-là. Diderot l'emporta sur tout.
Il me jura que M. d'Holbach m'aimait de tout son coeur; qu'il fallait lui
pardonner un ton qu'il prenait avec tout le monde, et dont ses amis avaient plus
à souffrir que personne. Il me représenta que refuser le produit de ce
manuscrit, après l'avoir accepté deux ans auparavant, était un affront au
donateur, qu'il n'avait pas mérité; et que ce refus pourrait même être
mésinterprété, comme un secret reproche d'avoir attendu si longtemps d'en
conclure le marché. Je vois d'Holbach tous les jours, ajouta-t-il; je connais
mieux que vous l'état de son âme. Si vous n'aviez pas lieu d'en être content,
croyez-vous votre ami capable de vous conseiller une bassesse? Bref, avec ma
faiblesse ordinaire, je me laissai subjuguer, et nous allâmes souper chez le
baron, qui me reçut à son ordinaire. Mais sa femme me reçut froidement, et
presque malhonnêtement. Je ne reconnus plus cette aimable Caroline qui marquait
avoir pour moi tant de bienveillance étant fille. J'avais cru sentir, dès
longtemps auparavant, que, depuis que Grimm fréquentait la maison d'Aine, on ne
m'y voyait plus d'aussi bon oeil.
Tandis que j'étais à Paris,
Saint-Lambert y arriva de l'armée. Comme je n'en savais rien, je ne le vis
qu'après mon retour en campagne, d'abord à la Chevrette, et ensuite à
l'Ermitage, où il vint avec madame d'Houdetot me demander à dîner. On peut juger
si je les reçus avec plaisir! Mais j'en pris bien plus encore à voir leur bonne
intelligence. Content de n'avoir pas troublé leur bonheur, j'en étais heureux
moi-même; et je puis jurer que durant toute ma folle passion, mais surtout en ce
moment, quand j'aurais pu lui ôter madame d'Houdetot, je ne l'aurais pas voulu
faire, et je n'en aurais pas même été tenté. Je la trouvais si aimable, aimant
Saint-Lambert, que je m'imaginais à peine qu'elle eût pu l'être autant en
m'aimant moi-même; et, sans vouloir troubler leur union, tout ce que j'ai le
plus véritablement désiré d'elle dans mon délire, était qu'elle se laissât
aimer. Enfin, de quelque violente passion que j'aie brûlé pour elle, je trouvais
aussi doux d'être le confident que l'objet de ses amours, et je n'ai jamais un
moment regardé son amant comme mon rival, mais toujours comme mon ami. On dira
que ce n'était pas encore là de l'amour: soit; mais c'était donc plus.
Pour Saint-Lambert, il se conduisit en honnête homme et judicieux: comme
j'étais le seul coupable, je fus aussi le seul puni, et même avec indulgence. Il
me traita durement, mais amicalement; et je vis que j'avais perdu quelque chose
dans son estime, mais rien dans son amitié. Je m'en consolai, sachant que l'une
me serait bien plus facile à recouvrer que l'autre, et qu'il était trop sensé
pour confondre une faiblesse involontaire et passagère avec un vice de
caractère. S'il y avait de ma faute dans tout ce qui s'était passé, il y en
avait bien peu. Était-ce moi qui avais recherché sa maîtresse? N'était-ce pas
lui qui me l'avait envoyée? N'était-ce pas elle qui m'avait cherché? Pouvais-je
éviter de la recevoir? Que pouvais-je faire? Eux seuls avaient fait le mal, et
c'était moi qui l'avais souffert. A ma place, il en eût fait autant que moi,
peut-être pis: car enfin, quelque fidèle, quelque estimable que fût madame
d'Houdetot, elle était femme; il était absent, les occasions étaient fréquentes,
les tentations étaient vives, et il lui eût été bien difficile de se défendre
toujours avec le même succès contre un homme plus entreprenant. C'était
assurément beaucoup pour elle et pour moi, dans une pareille situation, d'avoir
pu poser des limites que nous ne nous soyons jamais permis de passer.
Quoique je me rendisse, au fond de mon coeur, un témoignage assez
honorable, tant d'apparences étaient contre moi, que l'invincible honte qui me
domina toujours me donnait devant lui tout l'air d'un coupable, et il en abusait
souvent pour m'humilier. Un seul trait peindra cette position réciproque. Je lui
lisais, après le dîner, la lettre que j'avais écrite l'année précédente à
Voltaire, et dont lui, Saint-Lambert, avait entendu parler. Il s'endormit durant
la lecture; et moi, jadis si fier, aujourd'hui si sot, je n'osai jamais
interrompre ma lecture, et continuai de lire tandis qu'il continuait de ronfler.
Telles étaient mes indignités, et telles étaient ses vengeances; mais sa
générosité ne lui permit jamais de les exercer qu'entre nous trois.
Quand il fut reparti, je trouvai madame d'Houdetot fort changée à mon
égard. J'en fus surpris comme si je n'avais pas dû m'y attendre; j'en fus touché
plus que je n'aurais dû l'être, et cela me fit beaucoup de mal. Il semblait que
tout ce dont j'attendais ma guérison ne fit qu'enfoncer dans mon coeur davantage
le trait qu'enfin j'ai plutôt brisé qu'arraché.
J'étais déterminé tout à
fait à me vaincre, et à ne rien épargner pour changer ma folle passion en une
amitié pure et durable. J'avais fait pour cela les plus beaux projets du monde,
pour l'exécution desquels j'avais besoin du concours de madame d'Houdetot. Quand
je voulus lui parler, je la trouvai distraite, embarrassée; je sentis qu'elle
avait cessé de se plaire avec moi, et je vis clairement qu'il s'était passé
quelque chose qu'elle ne voulait pas me dire, et que je n'ai jamais su. Ce
changement, dont il me fut impossible d'obtenir l'explication, me navra. Elle me
redemanda ses lettres; je les lui rendis toutes avec une fidélité dont elle me
fit l'injure de douter un moment. Ce doute fut encore un déchirement inattendu
pour mon coeur, qu'elle devait si bien connaître. Elle me rendit justice, mais
ce ne fut pas sur-le-champ; je compris que l'examen du paquet que je lui avais
rendu lui avait fait sentir son tort: je vis même qu'elle se le reprochait, et
cela me fit regagner quelque chose. Elle ne pouvait retirer ses lettres sans me
rendre les miennes. Elle me dit qu'elle les avait brûlées; j'en osai douter à
mon tour, et j'avoue que j'en doute encore. Non, l'on ne met point au feu de
pareilles lettres. On a trouvé brûlantes celles de la Julie: eh Dieu!
qu'aurait-on donc dit de celles-là? Non, non, jamais celle qui peut inspirer une
pareille passion n'aura le courage d'en brûler les preuves. Mais je ne crains
pas non plus qu'elle en ait abusé: je ne l'en crois pas capable; et de plus, j'y
avais mis bon ordre. La sotte, mais vive crainte d'être persiflé m'avait fait
commencer cette correspondance sur un ton qui mît mes lettres à l'abri des
communications. Je portai jusqu'à la tutoyer la familiarité que j'y pris dans
mon ivresse: mais quel tutoiement! elle n'en devait sûrement pas être offensée.
Cependant elle s'en plaignit plusieurs fois, mais sans succès: ses plaintes ne
faisaient que réveiller mes craintes, et d'ailleurs je ne pouvais me résoudre à
rétrograder. Si ces lettres sont encore en être, et qu'un jour elles soient
vues, on connaîtra comment j'ai aimé.
La douleur que me causa le
refroidissement de madame d'Houdetot, et la certitude de ne l'avoir pas mérité,
me firent prendre le singulier parti de m'en plaindre à Saint-Lambert même. En
attendant l'effet de la lettre que je lui écrivis à ce sujet, je me jetai dans
les distractions que j'aurais dû chercher plus tôt. Il y eut des fêtes à la
Chevrette, pour lesquelles je fis de la musique. Le plaisir de me faire honneur
auprès de madame d'Houdetot d'un talent qu'elle aimait excita ma verve; et un
autre objet contribuait encore à l'animer, savoir, le désir de montrer que
l'auteur du Devin du village savait la musique; car je m'apercevais depuis
longtemps que quelqu'un travaillait en secret à rendre cela douteux, du moins
quant à la composition. Mon début à Paris, les épreuves où j'y avais été mis à
diverses fois, tant chez M. Dupin que chez M. de la Poplinière; quantité de
musique que j'y avais composée pendant quatorze ans au milieu des plus célèbres
artistes, et sous leurs yeux; enfin l'opéra des Muses galantes, celui même du
Devin, un motet que j'avais fait pour mademoiselle Fel, et qu'elle avait chanté
au Concert spirituel; tant de conférences que j'avais eues sur ce bel art avec
les plus grands maîtres, tout semblait devoir prévenir ou dissiper un pareil
doute. Il existait cependant, même à la Chevrette, et je voyais que M. d'Épinay
n'en était pas exempt. Sans paraître m'apercevoir de cela, je me chargeai de lui
composer un motet pour la dédicace de la chapelle de la Chevrette, et je le
priai de me fournir des paroles de son choix. Il chargea de Linant, le
gouverneur de son fils, de les faire. De Linant arrangea des paroles convenables
au sujet; et huit jours après qu'elles m'eurent été données, le motet fut
achevé. Pour cette fois, le dépit fut mon Apollon, et jamais musique plus
étoffée ne sortit de mes mains. Les paroles commencent par ces mots: Ecce sedes
hic tonantis. La pompe du début répond aux paroles, et toute la suite du motet
est d'une beauté de chant qui frappa tout le monde. J'avais travaillé en grand
orchestre. D'Épinay rassembla les meilleurs symphonistes. Madame Bruna,
chanteuse italienne, chanta le motet, et fut bien accompagnée. Le motet eut un
si grand succès, qu'on l'a donné dans la suite au Concert spirituel, où, malgré
les sourdes cabales et l'indigne exécution, il y a eu deux fois les mêmes
applaudissements. Je donnai, pour la fête de M. d'Épinay, l'idée d'une espèce de
pièce, moitié drame, moitié pantomime, que madame d'Épinay composa, et dont je
fis encore la musique. Grimm, en arrivant, entendit parler de mes succès
harmoniques. Une heure après on n'en parla plus: mais du moins on ne mit plus en
question, que je sache, si je savais la composition.
A peine Grimm
fut-il à la Chevrette, où déjà je ne me plaisais pas trop, qu'il acheva de m'en
rendre le séjour insupportable, par des airs que je ne vis jamais à personne, et
dont je n'avais pas même l'idée. La veille de son arrivée, on me délogea de la
chambre de faveur que j'occupais, contiguë à celle de madame d'Épinay; on la
prépara pour M. Grimm, et on m'en donna une autre plus éloignée. Voilà, dis-je
en riant à madame d'Épinay, comment les nouveaux venus déplacent les anciens.
Elle parut embarrassée. J'en compris mieux la raison dès le même soir, en
apprenant qu'il y avait entre sa chambre et celle que je quittais une porte
masquée de communication, qu'elle avait jugé inutile de me montrer. Son commerce
avec Grimm n'était ignoré de personne, ni chez elle, ni dans le public, pas même
de son mari: cependant, loin d'en convenir avec moi, confident de secrets qui
lui importaient beaucoup davantage, et dont elle était bien sûre, elle s'en
défendit toujours très fortement. Je compris que cette réserve venait de Grimm,
qui, dépositaire de tous mes secrets, ne voulait pas que je le fusse d'aucun des
siens.
Quelques préventions que mes anciens sentiments, qui n'étaient
pas éteints, et le mérite réel de cet homme-là, me donnassent en sa faveur, elle
ne put tenir contre les soins qu'il prit pour la détruire. Son abord fut celui
du comte de Tuffière; à peine daigna-t-il me rendre le salut; il ne m'adressa
pas une seule fois la parole, et me corrigea bientôt de la lui adresser, en ne
me répondant point du tout. Il passait partout le premier, prenait partout la
première place, sans jamais faire aucune attention à moi. Passe pour cela, s'il
n'y eût pas mis une affectation choquante: mais on en jugera par un seul trait
pris entre mille. Un soir madame d'Épinay, se trouvant un peu incommodée, dit
qu'on lui portât un morceau dans sa chambre, et monta pour souper au coin de son
feu. Elle me proposa de monter avec elle; je le fis. Grimm vint ensuite. La
petite table était déjà mise; il n'y avait que deux couverts. On sert: madame
d'Épinay prend sa place à l'un des coins du feu. M. Grimm prend un fauteuil,
s'établit à l'autre coin, tire la petite table entre eux deux, déplie sa
serviette, et se met en devoir de manger, sans me dire un seul mot. Madame
d'Épinay rougit, et, pour l'engager à réparer sa grossièreté, m'offre sa propre
place. Il ne dit rien, ne me regarda pas. Ne pouvant approcher du feu, je pris
le parti de me promener par la chambre, en attendant qu'on m'apportât un
couvert. Il me laissa souper au bout de la table, loin du feu, sans me faire la
moindre honnêteté, à moi incommodé, son aîné, son ancien dans la maison, qui l'y
avais introduit, et à qui même, comme favori de la dame, il eût dû faire les
honneurs. Toutes ses manières avec moi répondaient fort bien à cet échantillon.
Il ne me traitait pas précisément comme son inférieur; il me regardait comme
nul. J'avais peine à reconnaître là l'ancien cuistre qui, chez le prince de
Saxe-Gotha, se tenait honoré de mes regards. J'en avais encore plus à concilier
ce profond silence, et cette morgue insultante, avec la tendre amitié qu'il se
vantait d'avoir pour moi, près de tous ceux qu'il savait en avoir eux-mêmes. Il
est vrai qu'il ne la témoignait guère que pour me plaindre de ma fortune, dont
je ne me plaignais point, pour compatir à mon triste sort, dont j'étais content,
et pour se lamenter de me voir me refuser durement aux soins bienfaisants qu'il
disait vouloir me rendre. C'était avec cet art qu'il faisait admirer sa tendre
générosité, blâmer mon ingrate misanthropie, et qu'il accoutumait insensiblement
tout le monde à n'imaginer entre un protecteur tel que lui et un malheureux tel
que moi, que des liaisons de bienfaits d'une part, et d'obligations de l'autre,
sans y supposer, même dans les possibles, une amitié d'égal à égal. Pour moi,
j'ai cherché vainement en quoi je pouvais être obligé à ce nouveau patron. Je
lui avais prêté de l'argent, il ne m'en prêta jamais; je l'avais gardé dans sa
maladie; à peine me venait-il voir dans les miennes; je lui avais donné tous mes
amis, il ne m'en donna jamais aucun des siens; je l'avais prôné de tout mon
pouvoir, et lui,... s'il m'a prôné, c'est moins publiquement, et c'est d'une
autre manière. Jamais il ne m'a rendu ni même offert aucun service d'aucune
espèce. Comment était-il donc mon Mécène? Comment étais-je son protégé? Cela me
passait et me passe encore.
Il est vrai que, du plus au moins, il était
arrogant avec tout le monde, mais avec personne aussi brutalement qu'avec moi.
Je me souviens qu'une fois Saint-Lambert faillit à lui jeter son assiette à la
tête, sur une espèce de démenti qu'il lui donna en pleine table, en lui disant
grossièrement: Cela n'est pas vrai. A son ton naturellement tranchant, il ajouta
la suffisance d'un parvenu, et devint même ridicule, à force d'être impertinent.
Le commerce des grands l'avait séduit au point de se donner à lui-même des airs
qu'on ne voit qu'aux moins sensés d'entre eux. Il n'appelait jamais son laquais
que par eh! comme si, sur le nombre de ses gens, monseigneur n'eût pas su lequel
était de garde. Quand il lui donnait des commissions, il lui jetait l'argent par
terre, au lieu de le lui donner dans la main. Enfin, oubliant tout à fait qu'il
était homme, il le traitait avec un mépris si choquant, avec un dédain si dur en
toute chose, que ce pauvre garçon, qui était un fort bon sujet, que madame
d'Épinay lui avait donné, quitta son service, sans autre grief que
l'impossibilité d'endurer de pareils traitements: c'était le Lafleur de ce
nouveau Glorieux.
Aussi fat qu'il était vain, avec ses gros yeux
troubles et sa figure dégingandée, il avait des prétentions près des femmes; et
depuis sa farce avec mademoiselle Fel, il passait auprès de plusieurs d'entre
elles pour un homme à grands sentiments. Cela l'avait mis à la mode, et lui
avait donné du goût pour la propreté de femme; il se mit à faire le beau; sa
toilette devint une grande affaire; tout le monde sut qu'il mettait du blanc, et
moi, qui n'en croyais rien, je commençai de le croire, non seulement par
l'embellissement de son teint, et pour avoir trouvé des tasses de blanc sur sa
toilette, mais sur ce qu'entrant un matin dans sa chambre, je le trouvai
brossant ses ongles avec une petite vergette faite exprès; ouvrage qu'il
continua fièrement devant moi. Je jugeai qu'un homme qui passe deux heures tous
les matins à brosser ses ongles peut bien passer quelques instants à remplir de
blanc les creux de sa peau. Le bonhomme Gauffecourt, qui n'était pas sac à
diable, l'avait assez plaisamment surnommé Tiran le Blanc.
Tout cela
n'était que des ridicules, mais bien antipathiques à mon caractère. Ils
achevèrent de me rendre suspect le sien. J'eus peine à croire qu'un homme à qui
la tête tournait de cette façon pût conserver un coeur bien placé. Il ne se
piquait de rien tant que de sensibilité d'âme et d'énergie de sentiment. Comment
cela s'accordait-il avec des défauts qui sont propres aux petites âmes? Comment
les vifs et continuels élans que fait hors de lui-même un coeur sensible
peuvent-ils le laisser s'occuper sans cesse de tant de petits soins pour sa
petite personne? Eh! mon Dieu, celui qui sent embraser son coeur de ce feu
céleste cherche à l'exhaler, et veut montrer le dedans. Il voudrait mettre son
coeur sur son visage; il n'imaginera jamais d'autre fard.
Je me rappelai
le sommaire de sa morale, que madame d'Épinay m'avait dit, et qu'elle avait
adopté. Ce sommaire consistait en un seul article, savoir, que l'unique devoir
de l'homme est de suivre en tout les penchants de son coeur. Cette morale, quand
je l'appris, me donna terriblement à penser, quoique je ne la prisse alors que
pour un jeu d'esprit. Mais je vis bientôt que ce principe était réellement la
règle de sa conduite, et je n'en eus que trop, dans la suite, la preuve à mes
dépens. C'est la doctrine intérieure dont Diderot m'a tant parlé, mais qu'il ne
m'a jamais expliquée.
Je me rappelai les fréquents avis qu'on m'avait
donnés, il y a plusieurs années, que cet homme était faux, qu'il jouait le
sentiment, et surtout qu'il ne m'aimait pas. Je me souvins de plusieurs petites
anecdotes que m'avaient là-dessus racontées M. de Francueil et madame de
Chenonceaux, qui ne l'estimaient ni l'un ni l'autre, et qui devaient le
connaître, puisque madame de Chenonceaux était fille de madame de Rochechouart,
intime amie du feu comte de Friese, et que M. de Francueil, très lié alors avec
le vicomte de Polignac, avait beaucoup vécu au Palais-Royal, précisément quand
Grimm commençait à s'y introduire. Tout Paris fut instruit de son désespoir
après la mort du comte de Friese. Il s'agissait de soutenir la réputation qu'il
s'était donnée après les rigueurs de mademoiselle de Fel, et dont j'aurais vu la
forfanterie mieux que personne, si j'eusse alors été moins aveuglé. Il fallut
l'entraîner à l'hôtel de Castries, où il joua dignement son rôle, livré à la
plus mortelle affliction. Là, tous les matins il allait dans le jardin pleurer à
son aise, tenant sur ses yeux son mouchoir baigné de larmes, tant qu'il était en
vue de l'hôtel; mais au détour d'une certaine allée, des gens auxquels il ne
songeait pas le virent mettre à l'instant son mouchoir dans sa poche et tirer un
livre. Cette observation, qu'on répéta, fut bientôt publique dans tout Paris, et
presque aussitôt oubliée. Je l'avais oubliée moi-même: un fait qui me regardait
servit à me la rappeler. J'étais à l'extrémité dans mon lit, rue de Grenelle: il
était à la campagne; il vint un matin me voir tout essoufflé, disant qu'il
venait d'arriver à l'instant même; je sus un moment après qu'il était arrivé de
la veille, et qu'on l'avait vu au spectacle le même jour.
Il me revint
mille faits de cette espèce; mais une observation que je fus surpris de faire si
tard, me frappa plus que tout cela. J'avais donné à Grimm tous mes amis sans
exception; ils étaient tous devenus les siens. Je pouvais si peu me séparer de
lui, que j'aurais à peine voulu me conserver l'entrée d'une maison où il ne
l'aurait pas eue. Il n'y eut que madame de Créqui qui refusa de l'admettre, et
qu'aussi je cessai presque de voir depuis ce temps-là. Grimm, de son côté, se
fit d'autres amis, tant de son estoc que de celui du comte de Friese. De tous
ces amis-là, jamais un seul n'est devenu le mien; jamais il ne m'a dit un mot,
pour m'engager de faire au moins leur connaissance; et de tous ceux que j'ai
quelquefois rencontrés chez lui, jamais un seul ne m'a marqué la moindre
bienveillance, pas même le comte de Friese, chez lequel il demeurait, et avec
lequel il m'eût par conséquent été très agréable de former quelque liaison; ni
le comte de Schomberg, son parent, avec lequel Grimm était encore plus familier.
Voici plus: mes propres amis, dont je fis les siens, et qui tous
m'étaient tendrement attachés avant sa connaissance, changèrent sensiblement
pour moi quand elle fut faite. Il ne m'a jamais donné aucun des siens, je lui ai
donné tous les miens, et il a fini par me les tous ôter. Si ce sont là des
effets de l'amitié, quels seront donc ceux de la haine?
Diderot même, au
commencement, m'avertit plusieurs fois que Grimm, à qui je donnais tant de
confiance, n'était pas mon ami. Dans la suite il changea de langage, quand
lui-même eut cessé d'être le mien.
La manière dont j'avais disposé de
mes enfants n'avait besoin du concours de personne. J'en instruisis cependant
mes amis, uniquement pour les en instruire, pour ne pas paraître à leurs yeux
meilleur que je n'étais. Ces amis étaient au nombre de trois: Diderot, Grimm,
madame d'Épinay; Duclos, le plus digne de ma confidence, fut le seul à qui je ne
la fis pas. Il la sut cependant; par qui? je l'ignore. Il n'est guère probable
que cette infidélité soit venue de madame d'Épinay, qui savait qu'en l'imitant,
si j'en eusse été capable, j'avais de quoi m'en venger cruellement. Restent
Grimm et Diderot, alors si unis en tant de choses, surtout contre moi, qu'il est
plus que probable que ce crime leur fut commun. Je parierais que Duclos, à qui
je n'ai pas dit mon secret, et qui par conséquent en était le maître, est le
seul qui me l'ait gardé.
Grimm et Diderot, dans leur projet de m'ôter
les gouverneuses, avaient fait effort pour le faire entrer dans leurs vues: il
s'y refusa toujours avec dédain. Ce ne fut que dans la suite que j'appris de lui
tout ce qui s'était passé entre eux à cet égard; mais j'en appris dès lors assez
par Thérèse, pour voir qu'il y avait à tout cela quelque dessein secret, et
qu'on voulait disposer de moi, sinon contre mon gré, du moins à mon insu; ou
bien qu'on voulait faire servir ces deux personnes d'instrument à quelque
dessein caché. Tout cela n'était assurément pas de la droiture. L'opposition de
Duclos le prouve sans réplique. Croira qui voudra que c'était de l'amitié.
Cette prétendue amitié m'était aussi fatale au dedans qu'au dehors. Les
longs et fréquents entretiens avec madame le Vasseur depuis plusieurs années
avaient changé sensiblement cette femme à mon égard, et ce changement ne m'était
assurément pas favorable. De quoi traitaient-ils donc dans ces singuliers
tête-à-tête? Pourquoi ce profond mystère? La conversation de cette vieille femme
était-elle donc assez agréable pour la prendre ainsi en bonne fortune, et assez
importante pour en faire un si grand secret? Depuis trois ou quatre ans que ces
colloques duraient, ils m'avaient paru risibles; en y repensant alors, je
commençai de m'en étonner. Cet étonnement eût été jusqu'à l'inquiétude, si
j'avais su dès lors ce que cette femme me préparait.
Malgré le prétendu
zèle pour moi dont Grimm se targuait au dehors, et difficile à concilier avec le
ton qu'il prenait vis-à-vis de moi-même, il ne me revenait rien de lui d'aucun
côté qui fût à mon avantage, et la commisération qu'il feignait d'avoir pour moi
tendait bien moins à me servir qu'à m'avilir. Il m'ôtait même, autant qu'il
était en lui, la ressource du métier que je m'étais choisi, en me décriant comme
un mauvais copiste; et je conviens qu'il disait en cela la vérité; mais ce
n'était pas à lui de la dire. Il prouvait que ce n'était pas plaisanterie, en se
servant d'un autre copiste et en ne me laissant aucune des pratiques qu'il
pouvait m'ôter. On eût dit que son projet était de me faire dépendre de lui et
de son crédit pour ma subsistance, et d'en tarir la source jusqu'à ce que j'en
fusse réduit là.
Tout cela résumé, ma raison fit taire enfin mon
ancienne prévention qui parlait encore. Je jugeai son caractère au moins très
suspect; et quant à son amitié, je la décidai fausse. Puis, résolu de ne le plus
voir, j'en avertis madame d'Épinay, appuyant ma résolution de plusieurs faits
sans réplique, mais que j'ai maintenant oubliés.
Elle combattit
fortement cette résolution, sans savoir trop que dire aux raisons sur lesquelles
elle était fondée. Elle ne s'était pas encore concertée avec lui; mais le
lendemain, au lieu de s'expliquer verbalement avec moi, elle me remit une lettre
très adroite, qu'ils avaient minutée ensemble, et par laquelle, sans entrer dans
aucun détail des faits, elle le justifiait par son caractère concentré, et, me
faisant un crime de l'avoir soupçonné de perfidie envers son ami, m'exhortait à
me raccommoder avec lui. Cette lettre m'ébranla. Dans une conversation que nous
eûmes ensuite, et où je la trouvai mieux préparée qu'elle n'était la première
fois, j'achevai de me laisser vaincre: j'en vins à croire que je pouvais avoir
mal jugé, et qu'en ce cas j'avais réellement, envers un ami, des torts graves
que je devais réparer. Bref, comme j'avais déjà fait plusieurs fois avec
Diderot, avec le baron d'Holbach, moitié gré, moitié faiblesse, je fis toutes
les avances que j'avais droit d'exiger; j'allai chez Grimm comme un autre George
Dandin, lui faire des excuses des offenses qu'il m'avait faites; toujours dans
cette fausse persuasion, qui m'a fait faire en ma vie mille bassesses auprès de
mes feints amis, qu'il n'y a point de haine qu'on ne désarme à force de douceur
et de bons procédés; au lieu qu'au contraire la haine des méchants ne fait que
s'animer davantage par l'impossibilité de trouver sur quoi la fonder; et le
sentiment de leur propre injustice n'est qu'un grief de plus contre celui qui en
est l'objet. J'ai, sans sortir de ma propre histoire, une preuve bien forte de
cette maxime dans Grimm et dans Tronchin, devenus mes deux plus incapables
ennemis par goût, par plaisir, par fantaisie, sans pouvoir alléguer aucun tort
d'aucune espèce que j'aie eu jamais avec aucun des deux, et dont la rage
s'accroît de jour en jour, comme celle des tigres, par la facilité qu'ils
trouvent à l'assouvir.
Je m'attendais que, confus de ma condescendance
et de mes avances, Grimm me recevrait, les bras ouverts, avec la plus tendre
amitié. Il me reçut en empereur romain, avec une morgue que je n'avais jamais
vue à personne. Je n'étais point du tout préparé à cet accueil. Quand, dans
l'embarras d'un rôle si peu fait pour moi, j'eus rempli en peu de mots et d'un
air timide l'objet qui m'amenait près de lui, avant de me recevoir en grâce, il
prononça, avec beaucoup de majesté, une longue harangue qu'il avait préparée, et
qui contenait la nombreuse énumération de ses rares vertus, et surtout dans
l'amitié. Il appuya sur une chose qui d'abord me frappa beaucoup: c'est qu'on
lui voyait toujours conserver les mêmes amis. Tandis qu'il parlait, je me disais
tout bas qu'il serait bien cruel pour moi de faire seul exception à cette règle.
Il y revint si souvent et avec tant d'affectation, qu'il me fit penser que, s'il
ne suivait en cela que les sentiments de son coeur, il serait moins frappé de
cette maxime, et qu'il s'en faisait un art utile à ses vues dans les moyens de
parvenir. Jusqu'alors j'avais été dans le même cas, j'avais conservé toujours
tous mes amis; depuis ma plus tendre enfance, je n'en avais pas perdu un seul,
si ce n'est par la mort, et cependant je n'en avais pas fait jusqu'alors la
réflexion: ce n'était pas une maxime que je me fusse prescrite. Puisque c'était
un avantage alors commun à l'un et à l'autre, pourquoi donc s'en targuait-il par
préférence, si ce n'est qu'il songeait d'avance à me l'ôter. Il s'attacha
ensuite à m'humilier par des preuves de la préférence que nos amis communs lui
donnaient sur moi. Je connaissais aussi bien que lui cette préférence; la
question était à quel titre il l'avait obtenue; si c'était à force de mérite ou
d'adresse, en s'élevant lui-même, ou en cherchant à me rabaisser. Enfin, quand
il eut mis à son gré, entre lui et moi, toute la distance qui pouvait donner du
prix à la grâce qu'il m'allait faire, il m'accorda le baiser de paix dans un
léger embrassement qui ressemblait à l'accolade que le roi donne aux nouveaux
chevaliers. Je tombais des nues, j'étais ébahi, je ne savais que dire, je ne
trouvais pas un mot. Toute cette scène eut l'air de la réprimande qu'un
précepteur fait à son disciple, en lui faisant grâce du fouet. Je n'y pense
jamais sans sentir combien sont trompeurs les jugements fondés sur l'apparence,
auxquels le vulgaire donne tant de poids, combien souvent l'audace et la fierté
sont du côté du coupable, la honte et l'embarras du côté de l'innocent.
Nous étions réconciliés; c'était toujours un soulagement pour mon coeur,
que toute querelle jette dans des angoisses mortelles. On se doute bien qu'une
pareille réconciliation ne changea pas ses manières; elle m'ôta seulement le
droit de m'en plaindre. Aussi pris-je le parti d'endurer tout, et de ne dire
plus rien.
Tant de chagrins coup sur coup me jetèrent dans un
accablement qui ne me laissait guère la force de reprendre l'empire de moi-même.
Sans réponse de Saint-Lambert, négligé de madame d'Houdetot, n'osant plus
m'ouvrir à personne, je commençai de craindre qu'en faisant de l'amitié l'idole
de mon coeur, je n'eusse employé ma vie qu'à sacrifier à des chimères. Épreuve
faite, il ne restait de toutes mes liaisons que deux hommes qui eussent conservé
toute mon estime, et à qui mon coeur pût donner toute sa confiance: Duclos, que
depuis ma retraite à l'Ermitage j'avais perdu de vue, et Saint- Lambert. Je crus
ne pouvoir bien réparer mes torts envers ce dernier qu'en lui déchargeant mon
coeur sans réserve, et je résolus de lui faire pleinement mes confessions, en
tout ce qui ne compromettait pas sa maîtresse. Je ne doute pas que ce choix ne
fût encore un piège de ma passion, pour me tenir plus rapproché d'elle; mais il
est certain que je me serais jeté dans les bras de son amant sans réserve, que
je me serais mis pleinement sous sa conduite, et que j'aurais poussé la
franchise aussi loin qu'elle pouvait aller. J'étais prêt à lui écrire une
seconde lettre, à laquelle j'étais sûr qu'il aurait répondu, quand j'appris la
triste cause de son silence sur la première. Il n'avait pu soutenir jusqu'au
bout les fatigues de cette campagne. Madame d'Épinay m'apprit qu'il venait
d'avoir une attaque de paralysie; et madame d'Houdetot, que son affliction finit
par rendre malade elle-même, et qui fut hors d'état de m'écrire sur-le-champ, me
marqua deux ou trois jours après, de Paris, où elle était alors, qu'il se
faisait porter à Aix-la-Chapelle pour y prendre les bains. Je ne dis pas que
cette triste nouvelle m'affligea comme elle; mais je doute que le serrement de
coeur qu'elle me donna fût moins pénible que sa douleur et ses larmes. Le
chagrin de le savoir dans cet état, augmenté par la crainte que l'inquiétude
n'eût contribué à l'y mettre, me toucha plus que tout ce qui m'était arrivé
jusqu'alors; et je sentis cruellement qu'il me manquait, dans ma propre estime,
la force dont j'avais besoin pour supporter tant de déplaisir. Heureusement, ce
généreux ami ne me laissa pas longtemps dans cet accablement; il ne m'oublia
pas, malgré son attaque, et je ne tardai pas d'apprendre par lui-même que
j'avais trop mal jugé de ses sentiments et de son état. Mais il est temps d'en
venir à la grande révolution de ma destinée, à la catastrophe qui a partagé ma
vie en deux parties si différentes, et qui, d'une bien légère cause, a tiré de
si terribles effets.
Un jour que je ne songeais à rien moins, madame
d'Épinay m'envoya chercher. En entrant, j'aperçus dans ses yeux et dans toute sa
contenance un air de trouble dont je fus d'autant plus frappé que cet air ne lui
était point ordinaire, personne au monde ne sachant mieux qu'elle gouverner son
visage et ses mouvements. Mon ami, me dit-elle, je pars pour Genève; ma poitrine
est en mauvais état, ma santé se délabre au point que, toute chose cessante, il
faut que j'aille voir et consulter Tronchin. Cette résolution, si brusquement
prise, et à l'entrée de la mauvaise saison, m'étonna d'autant plus que je
l'avais quittée trente-six heures auparavant sans qu'il en fût question. Je lui
demandai qui elle emmènerait avec elle. Elle me dit qu'elle emmènerait son fils
avec M. de Linant, et puis elle ajouta négligemment: Et vous, mon ours, ne
viendrez-vous pas aussi? Comme je ne crus pas qu'elle parlât sérieusement,
sachant que dans la saison où nous entrions j'étais à peine en état de sortir de
ma chambre, je plaisantai sur l'utilité du cortège d'un malade pour un autre
malade; elle parut elle-même n'en avoir pas fait tout de bon la proposition, et
il n'en fut plus question. Nous ne parlâmes plus que des préparatifs de son
voyage, dont elle s'occupait avec beaucoup de vivacité, étant résolue à partir
dans quinze jours.
Je n'avais pas besoin de beaucoup de pénétration pour
comprendre qu'il y avait à ce voyage un motif secret qu'on me taisait. Ce
secret, qui n'en était un dans toute la maison que pour moi, fut découvert dès
le lendemain par Thérèse, à qui Teissier, le maître d'hôtel, qui le savait de la
femme de chambre, le révéla. Quoique je ne doive pas ce secret à madame
d'Épinay, puisque je ne le tiens pas d'elle, il est trop lié avec ceux que j'en
tiens, pour que je puisse l'en séparer: ainsi je me tairai sur cet article. Mais
ces secrets, qui jamais ne sont sortis ni ne sortiront de ma bouche ni de ma
plume, ont été sus de trop de gens pour pouvoir être ignorés dans tous les
entours de madame d'Épinay. Instruit du vrai motif de ce voyage, j'aurais
reconnu la secrète impulsion d'une main ennemie, dans la tentative de m'y faire
le chaperon de madame d'Épinay; mais elle avait si peu insisté, que je persistai
à ne point regarder cette tentative comme sérieuse, et je ris seulement du beau
personnage que j'aurais fait là, si j'eusse eu la sottise de m'en charger. Au
reste, elle gagna beaucoup à mon refus, car elle vint à bout d'engager son mari
même à l'accompagner.
Quelques jours après je reçus de Diderot le billet
que je vais transcrire. Ce billet, seulement plié en deux, de manière que tout
le dedans se lisait sans peine, me fut adressé chez madame d'Épinay, et
recommandé à M. de Linant, le gouverneur du fils et le confident de la mère.
Billet de Diderot, liasse A, no 52.
"Je suis
fait pour vous aimer et pour vous donner du chagrin. J'apprends que madame
d'Épinay va à Genève, et je n'entends point dire que vous l'accompagniez. Mon
ami, content de madame d'Épinay, il faut partir avec elle; mécontent, il faut
partir beaucoup plus vite. Êtes-vous surchargé du poids des obligations que vous
lui avez? Voilà une occasion de vous acquitter en partie et de vous soulager.
Trouverez-vous une autre occasion dans votre vie de lui témoigner votre
reconnaissance? Elle va dans un pays où elle sera comme tombée des nues. Elle
est malade: elle aura besoin d'amusement et de distraction. L'hiver! voyez, mon
ami. L'objection de votre santé peut être beaucoup plus forte que je ne la
crois. Mais êtes-vous plus mal aujourd'hui que vous ne l'étiez il y a un mois,
et que vous ne le serez au commencement du printemps? Ferez-vous dans trois mois
d'ici le voyage plus commodément qu'aujourd'hui? Pour moi, je vous avoue que si
je ne pouvais supporter la chaise, je prendrais un bâton et je la suivrais. Et
puis ne craignez-vous point qu'on ne mésinterprète votre conduite? On vous
soupçonnera, ou d'ingratitude, ou d'un autre motif secret. Je sais bien que,
quoi que vous fassiez, vous aurez toujours pour vous le témoignage de votre
conscience; mais ce témoignage suffit-il seul, et est-il permis de négliger
jusqu'à certain point celui des autres hommes? Au reste, mon ami, c'est pour
m'acquitter avec vous et avec moi que je vous écris ce billet. S'il vous
déplaît, jetez-le au feu, et qu'il n'en soit non plus question que s'il n'eût
jamais été écrit. Je vous salue, vous aime et vous embrasse."
Le
tremblement de colère, l'éblouissement qui me gagnaient en lisant ce billet, et
qui me permirent à peine de l'achever, ne m'empêchèrent pas d'y remarquer
l'adresse avec laquelle Diderot y affectait un ton plus doux, plus caressant,
plus honnête que dans toutes ses autres lettres, dans lesquelles il me traitait
tout au plus de mon cher, sans daigner m'y donner le nom d'ami. Je vis aisément
le ricochet par lequel me venait ce billet, dont la suscription, la forme et la
marche décelaient même assez maladroitement le détour: car nous nous écrivions
ordinairement par la poste ou par le messager de Montmorency, et ce fut la
première et l'unique fois qu'il se servit de cette voie-là.
Quand le
premier transport de mon indignation me permit d'écrire, je lui traçai
précipitamment la réponse suivante, que je portai sur-le-champ, de l'Ermitage où
j'étais pour lors, à la Chevrette, pour la montrer à madame d'Épinay, à qui,
dans mon aveugle colère, je la voulus lire moi-même, ainsi que le billet de
Diderot.
"Mon cher ami, vous ne pouvez savoir ni la force des
obligations que je puis avoir à madame d'Épinay, ni jusqu'à quel point elles me
lient, ni, si elle a réellement besoin de moi dans son voyage, ni si elle désire
que je l'accompagne, ni s'il m'est possible de le faire, ni les raisons que je
puis avoir de m'en abstenir. Je ne refuse pas de discuter avec vous tous ces
points; mais, en attendant, convenez que me prescrire si affirmativement ce que
je dois faire, sans vous être mis en état d'en juger, c'est, mon cher
philosophe, opiner en franc étourdi. Ce que je vois de pis à cela, est que votre
avis ne vient pas de vous. Outre que je suis peu d'humeur à me laisser mener
sous votre nom par le tiers et le quart, je trouve à ces ricochets certains
détours qui ne vont pas à votre franchise, et dont vous ferez bien, pour vous et
pour moi, de vous abstenir désormais.
Vous craignez qu'on n'interprète
mal ma conduite; mais je défie un coeur comme le vôtre d'oser mal penser du
mien. D'autres peut-être parleraient mieux de moi, si je leur ressemblais
davantage. Que Dieu me préserve de me faire approuver d'eux! que les méchants
m'épient et m'interprètent: Rousseau n'est pas fait pour les craindre, ni
Diderot pour les écouter.
Si votre billet m'a déplu, vous voulez que je
le jette au feu, et qu'il n'en soit plus question. Pensez-vous qu'on oublie
ainsi ce qui vient de vous? Mon cher, vous faites aussi bon marché de mes larmes
dans les peines que vous me donnez, que de ma vie et de ma santé dans les soins
que vous m'exhortez à prendre. Si vous pouviez vous corriger de cela, votre
amitié m'en serait plus douce, et j'en deviendrais moins à plaindre."
En
entrant dans la chambre de madame d'Épinay, je trouvai Grimm avec elle, et j'en
fus charmé. Je leur lus à haute et claire voix mes deux lettres avec une
intrépidité dont je ne me serais pas cru capable, et j'y ajoutai, en finissant,
quelques discours qui ne la démentaient pas. A cette audace inattendue dans un
homme ordinairement si craintif, je les vis l'un et l'autre atterrés,
abasourdis, ne répondant pas un mot; je vis surtout cet homme arrogant baisser
les yeux à terre, et n'oser soutenir les étincelles de mes regards; mais dans le
même instant, au fond de son coeur, il jurait ma perte, et je suis sûr qu'ils la
concertèrent avant de se séparer.
Ce fut à peu près dans ce temps-là que
je reçus enfin, par madame d'Houdetot, la réponse de Saint-Lambert (liasse A, no
57) datée encore de Wolfenbuttel, peu de jours après son accident, à ma lettre,
qui avait tardé longtemps en route. Cette réponse m'apporta des consolations,
dont j'avais grand besoin dans ce moment-là, par les témoignages d'estime et
d'amitié dont elle était pleine, et qui me donnèrent le courage et la force de
les mériter. Dès ce moment, je fis mon devoir; mais il est constant que si
Saint-Lambert se fût trouvé moins sensé, moins généreux, moins honnête homme,
j'étais perdu sans retour.
La saison devenait mauvaise, et l'on
commençait à quitter la campagne. Madame d'Houdetot me marqua le jour où elle
comptait venir faire ses adieux à la vallée, et me donna rendez-vous à Eaubonne.
Ce jour se trouva, par hasard, le même où madame d'Épinay quittait la Chevrette
pour aller à Paris achever les préparatifs de son voyage. Heureusement elle
partit le matin, et j'eus le temps encore, en la quittant, d'aller dîner avec sa
belle-soeur. J'avais la lettre de Saint-Lambert dans ma poche; je la lus
plusieurs fois en marchant. Cette lettre me servit d'égide contre ma faiblesse.
Je fis et tins la résolution de ne plus voir en madame d'Houdetot que mon amie
et la maîtresse de mon ami; et je passai tête à tête avec elle quatre ou cinq
heures dans un calme délicieux, préférable infiniment, même quant à la
jouissance, à ces accès de fièvre ardente que jusqu'alors j'avais eus auprès
d'elle. Comme elle savait trop que mon coeur n'était pas changé, elle fut
sensible aux efforts que j'avais faits pour me vaincre; elle m'en estima
davantage, et j'eus le plaisir de voir que son amitié pour moi n'était point
éteinte. Elle m'annonça le prochain retour de Saint-Lambert, qui, quoique assez
bien rétabli de son attaque, n'était plus en état de soutenir les fatigues de la
guerre, et quittait le service pour venir vivre paisiblement auprès d'elle. Nous
formâmes le projet charmant d'une étroite société entre nous trois, et nous
pouvions espérer que l'exécution de ce projet serait durable, vu que tous les
sentiments qui peuvent unir des coeurs sensibles et droits en faisaient la base,
et que nous rassemblions à nous trois assez de talents et de connaissances pour
nous suffire à nous-mêmes, et n'avoir besoin d'aucun supplément étranger. Hélas!
en me livrant à l'espoir d'une si douce vie, je ne songeais guère à celle qui
m'attendait.
Nous parlâmes ensuite de ma situation présente avec madame
d'Épinay. Je lui montrai la lettre de Diderot, avec ma réponse; je lui détaillai
tout ce qui s'était passé à ce sujet, et je lui déclarai la résolution où
j'étais de quitter l'Ermitage. Elle s'y opposa vivement, et par des raisons
toutes-puissantes sur mon coeur. Elle me témoigna combien elle aurait désiré que
j'eusse fait le voyage de Genève, prévoyant qu'on ne manquerait pas de la
compromettre dans mon refus: ce que la lettre de Diderot semblait annoncer
d'avance. Cependant, comme elle savait mes raisons aussi bien que moi-même, elle
n'insista pas sur cet article, mais elle me conjura d'éviter tout éclat à
quelque prix que ce pût être, et de pallier mon refus de raisons assez
plausibles pour éloigner l'injuste soupçon qu'elle pût y avoir part. Je lui dis
qu'elle ne m'imposait pas une tâche aisée; mais que, résolu d'expier mes torts
au prix même de ma réputation, je voulais donner la préférence à la sienne, en
tout ce que l'honneur me permettrait d'endurer. On connaîtra bientôt si j'ai su
remplir cet engagement.
Je le puis jurer, loin que ma passion
malheureuse eût rien perdu de sa force, je n'aimai jamais ma Sophie aussi
vivement, aussi tendrement que je fis ce jour-là. Mais telle fut l'impression
que firent sur moi la lettre de Saint-Lambert, le sentiment du devoir et
l'horreur de la perfidie, que, durant toute cette entrevue, mes sens me
laissèrent pleinement en paix auprès d'elle, et que je ne fus pas même tenté de
lui baiser la main. En partant, elle m'embrassa devant ses gens. Ce baiser, si
différent de ceux que je lui avais dérobés quelquefois sous les feuillages, me
fut garant que j'avais repris l'empire sur moi- même: je suis presque assuré que
si mon coeur avait eu le temps de se raffermir dans le calme, il ne me fallait
pas trois mois pour être guéri radicalement.
Ici finissent mes liaisons
personnelles avec madame d'Houdetot... liaisons dont chacun a pu juger sur les
apparences selon les dispositions de son propre coeur, mais dans lesquelles la
passion que m'inspira cette aimable femme, passion la plus vive peut-être
qu'aucun homme ait jamais sentie, s'honorera toujours, entre le ciel et nous,
des rares et pénibles sacrifices faits par tous deux au devoir, à l'honneur, à
l'amour et à l'amitié. Nous nous étions trop élevés aux yeux l'un de l'autre,
pour pouvoir nous avilir aisément. Il faudrait être indigne de toute estime,
pour se résoudre à en perdre une de si haut prix; et l'énergie même des
sentiments qui pouvaient nous rendre coupables fut ce qui nous empêcha de le
devenir.
C'est ainsi qu'après une si longue amitié pour l'une de ces
deux femmes, et un si vif amour pour l'autre, je leur fis séparément mes adieux
en un même jour, à l'une pour ne la revoir de ma vie, à l'autre pour ne la
revoir que deux fois dans les occasions que je dirai ci-après.
Après
leur départ, je me trouvai dans un grand embarras pour remplir tant de devoirs
pressants et contradictoires, suites de mes imprudences. Si j'eusse été dans mon
état naturel, après la proposition et le refus du voyage de Genève, je n'avais
qu'à rester tranquille, et tout était dit. Mais j'en avais sottement fait une
affaire qui ne pouvait rester dans l'état où elle était, et je ne pouvais me
dispenser de toute ultérieure explication qu'en quittant l'Ermitage; ce que je
venais de promettre à madame d'Houdetot de ne pas faire, au moins pour le moment
présent. De plus, elle avait exigé que j'excusasse auprès de mes soi-disant amis
le refus de ce voyage, afin qu'on ne lui imputât pas ce refus. Cependant je n'en
pouvais alléguer la véritable cause sans outrager madame d'Épinay, à qui je
devais certainement de la reconnaissance, après tout ce qu'elle avait fait pour
moi. Tout bien considéré, je me trouvais dans la dure mais indispensable
alternative de manquer à madame d'Épinay, à madame d'Houdetot, ou à moi-même, et
je pris le dernier parti. Je le pris hautement, pleinement, sans tergiverser, et
avec une générosité digne assurément de laver les fautes qui m'avaient réduit à
cette extrémité. Ce sacrifice, dont mes ennemis ont su tirer parti, et qu'ils
attendaient peut-être, a fait la ruine de ma réputation, et m'a ôté, par leurs
soins, l'estime publique; mais il m'a rendu la mienne, et m'a consolé dans mes
malheurs. Ce n'est pas la dernière fois, comme on verra, que j'ai fait de
pareils sacrifices, ni la dernière aussi qu'on s'en est prévalu pour m'accabler.
Grimm était le seul qui parût n'avoir pris aucune part dans cette
affaire, et ce fut à lui que je résolus de m'adresser. Je lui écrivis une longue
lettre, dans laquelle j'exposai le ridicule de vouloir me faire un devoir de ce
voyage de Genève, l'inutilité, l'embarras même dont j'y aurais été à madame
d'Épinay, et les inconvénients qui en auraient résulté pour moi-même. Je ne
résistai pas, dans cette lettre, à la tentation de lui laisser voir que j'étais
instruit, et qu'il me paraissait singulier qu'on prétendît que c'était à moi de
faire ce voyage, tandis que lui-même s'en dispensait, et qu'on ne faisait pas
mention de lui. Cette lettre, où, faute de pouvoir dire nettement mes raisons,
je fus forcé de battre souvent la campagne, m'aurait donné dans le public
l'apparence de bien des torts; mais elle était un exemple de retenue et de
discrétion pour les gens qui, comme Grimm, étaient au fait des choses que j'y
taisais, et qui justifiaient pleinement ma conduite. Je ne craignis pas même de
mettre un préjugé de plus contre moi, en prêtant l'avis de Diderot à mes autres
amis, pour insinuer que madame d'Houdetot avait pensé de même, comme il était
vrai, et taisant que, sur mes raisons, elle avait changé d'avis. Je ne pouvais
mieux la disculper du soupçon de conniver avec moi, qu'en paraissant, sur ce
point, mécontent d'elle.
Cette lettre finissait par un acte de
confiance, dont tout autre homme aurait été touché; car en exhortant Grimm à
peser mes raisons et à me marquer après cela son avis, je lui marquais que cet
avis serait suivi, quel qu'il pût être: et c'était mon intention, eût-il même
opiné pour mon départ; car M. d'Épinay s'étant fait le conducteur de sa femme
dans ce voyage, le mien prenait alors un coup d'oeil tout différent: au lieu que
c'était moi d'abord qu'on voulut charger de cet emploi, et qu'il ne fut question
de lui qu'après mon refus.
La réponse de Grimm se fit attendre; elle fut
singulière. Je vais la transcrire ici (voyez liasse A, no 59).
"Le
départ de madame d'Épinay est reculé; son fils est malade; il faut attendre
qu'il soit rétabli. Je rêverai à votre lettre. Tenez-vous tranquille à votre
Ermitage. Je vous ferai passer mon avis à temps. Comme elle ne partira sûrement
pas de quelques jours, rien ne presse. En attendant, si vous le jugez à propos,
vous pouvez lui faire vos offres, quoique cela me paraisse encore assez égal.
Car, connaissant votre position aussi bien que vous- même, je ne doute point
qu'elle ne réponde à vos offres comme elle le doit; et tout ce que je vois à
gagner à cela, c'est que vous pourrez dire à ceux qui vous pressent, que si vous
n'avez pas été, ce n'est pas faute de vous être offert. Au reste, je ne vois pas
pourquoi vous voulez absolument que le philosophe soit le porte-voix de tout le
monde; et parce que son avis est que vous partiez, pourquoi vous vous imaginez
que tous vos amis prétendent la même chose. Si vous écrivez à madame d'Épinay,
sa réponse peut vous servir de réplique à tous ses amis, puisqu'il vous tient
tant à coeur de leur répliquer. Adieu: je salue madame le Vasseur et le
Criminel."
Frappé d'étonnement en lisant cette lettre, je cherchais avec
inquiétude ce qu'elle pouvait signifier, et je ne trouvais rien. Comment! au
lieu de me répondre avec simplicité sur la mienne, il prend du temps pour y
rêver, comme si celui qu'il avait déjà pris ne lui avait pas suffi! Il m'avertit
même de la suspension dans laquelle il me veut tenir, comme s'il s'agissait d'un
problème à résoudre, ou comme s'il importait à ses vues de m'ôter tout moyen de
pénétrer son sentiment jusqu'au moment qu'il voudrait me le déclarer! Que
signifient donc ces précautions, ces retardements, ces mystères? Est-ce ainsi
qu'on répond à la confiance? Cette allure est-elle celle de la droiture et de la
bonne foi? Je cherchais en vain quelque interprétation favorable à cette
conduite; je n'en trouvais point. Quel que fût son dessein, s'il m'était
contraire, sa position en facilitait l'exécution, sans que, par la mienne, il me
fût possible d'y mettre obstacle. En faveur dans la maison d'un grand prince,
répandu dans le monde, donnant le ton à nos communes sociétés, dont il était
l'oracle, il pouvait, avec son adresse ordinaire, disposer à son aise de toutes
ses machines; et moi, seul dans mon Ermitage, loin de tout, sans avis de
personne, sans aucune communication, je n'avais d'autre parti que d'attendre et
rester en paix; seulement j'écrivis à madame d'Épinay, sur la maladie de son
fils, une lettre aussi honnête qu'elle pouvait l'être, mais où je ne donnai pas
dans le piège de lui offrir de partir avec elle.
Après des siècles
d'attente dans la cruelle incertitude où cet homme barbare m'avait plongé,
j'appris au bout de huit ou dix jours que madame d'Épinay était partie, et je
reçus de lui une seconde lettre. Elle n'était que de sept à huit lignes, que je
n'achevai pas de lire.... C'était une rupture, mais dans des termes tels que la
plus infernale haine les peut dicter, et qui même devenaient bêtes à force de
vouloir être offensants. Il me défendait sa présence comme il m'aurait défendu
ses États. Il ne manquait à sa lettre, pour faire rire, que d'être lue avec plus
de sang-froid. Sans la transcrire, sans même en achever la lecture, je la lui
renvoyai sur-le-champ avec celle-ci:
"Je me refusais à ma juste
défiance, j'achève trop tard de vous connaître.
Voilà donc la lettre que
vous vous êtes donné le loisir de méditer: je vous la renvoie; elle n'est pas
pour moi. Vous pouvez montrer la mienne à toute la terre, et me haïr
ouvertement; ce sera de votre part une fausseté de moins."
Ce que je lui
disais, qu'il pouvait montrer ma précédente lettre, se rapportait à un article
de la sienne sur lequel on pourra juger de la profonde adresse qu'il mit à toute
cette affaire.
J'ai dit que, pour des gens qui n'étaient pas au fait, ma
lettre pouvait donner sur moi bien des prises. Il le vit avec joie; mais comment
se prévaloir de cet avantage sans se compromettre? En montrant cette lettre, il
s'exposait au reproche d'abuser de la confiance de son ami.
Pour sortir
de cet embarras, il imagina de rompre avec moi de la façon la plus piquante
qu'il fût possible, et de me faire valoir dans sa lettre la grâce qu'il me
faisait de ne pas montrer la mienne. Il était bien sûr que, dans l'indignation
de ma colère, je me refuserais à sa feinte discrétion, et lui permettrais de
montrer ma lettre à tout le monde: c'était précisément ce qu'il voulait, et tout
arriva comme il l'avait arrangé. Il fit courir ma lettre dans tout Paris, avec
des commentaires de sa façon, qui pourtant n'eurent pas tout le succès qu'il
s'en était promis. On ne trouva pas que la permission de montrer ma lettre,
qu'il avait su m'extorquer, l'exemptât du blâme de m'avoir si légèrement pris au
mot pour me nuire. On demandait toujours quels torts personnels j'avais avec
lui, pour autoriser une si violente haine. Enfin l'on trouvait que, quand
j'aurais eu de tels torts qui l'auraient obligé de rompre, l'amitié, même
éteinte, avait encore des droits qu'il aurait dû respecter. Mais malheureusement
Paris est frivole; ces remarques du moment s'oublient; l'absent infortuné se
néglige; l'homme qui prospère en impose par sa présence; le jeu de l'intrigue et
de la méchanceté se soutient, se renouvelle, et bientôt son effet, sans cesse
renaissant, efface tout ce qui l'a précédé.
Voilà comment, après m'avoir
si longtemps trompé, cet homme enfin quitta pour moi son masque, persuadé que,
dans l'état où il avait amené les choses, il cessait d'en avoir besoin. Soulagé
de la crainte d'être injuste envers ce misérable, je l'abandonnai à son propre
coeur, et cessai de penser à lui. Huit jours après avoir reçu cette lettre, je
reçus de madame d'Épinay sa réponse, datée de Genève, à ma précédente (liasse B,
no 10). Je compris, au ton qu'elle y prenait pour la première fois de sa vie,
que l'un et l'autre, comptant sur le succès de leurs mesures, agissaient de
concert, et que, me regardant comme un homme perdu sans ressource, ils se
livraient désormais sans risque au plaisir d'achever de m'écraser.
Mon
état, en effet, était des plus déplorables. Je voyais s'éloigner de moi tous mes
amis, sans qu'il me fût possible de savoir ni comment ni pourquoi. Diderot, qui
se vantait de me rester, de me rester seul, et qui depuis trois mois me
promettait une visite, ne venait point. L'hiver commençait à se faire sentir, et
avec lui les atteintes de mes maux habituels. Mon tempérament, quoique
vigoureux, n'avait pu soutenir les combats de tant de passions contraires.
J'étais dans un épuisement qui ne me laissait ni force ni courage pour résister
à rien; quand mes engagements, quand les continuelles représentations de Diderot
et de madame d'Houdetot m'auraient permis en ce moment de quitter l'Ermitage, je
ne savais ni où aller ni comment me traîner. Je restais immobile et stupide,
sans pouvoir agir ni penser. La seule idée d'un pas à faire, d'une lettre à
écrire, d'un mot à dire, me faisait frémir. Je ne pouvais cependant laisser la
lettre de madame d'Épinay sans réplique, à moins de m'avouer digne des
traitements dont elle et son ami m'accablaient. Je pris le parti de lui notifier
mes sentiments et mes résolutions, ne doutant pas un moment que, par humanité,
par générosité, par bienséance, par les bons sentiments que j'avais cru voir en
elle malgré les mauvais, elle ne s'empressât d'y souscrire. Voici ma lettre.
"A l'Ermitage, le 23 novembre 1757.
Si l'on
mourait de douleur, je ne serais pas en vie. Mais enfin j'ai pris mon parti.
L'amitié est éteinte entre nous, madame; mais celle qui n'est plus garde encore
des droits que je sais respecter. Je n'ai point oublié vos bontés pour moi, et
vous pouvez compter de ma part sur toute la reconnaissance qu'on peut avoir pour
quelqu'un qu'on ne doit plus aimer. Toute autre explication serait inutile: j'ai
pour moi ma conscience, et vous renvoie à la vôtre.
J'ai voulu quitter
l'Ermitage, et je le devais. Mais on prétend qu'il faut que j'y reste jusqu'au
printemps; et puisque mes amis le veulent, j'y resterai jusqu'au printemps, si
vous y consentez."
Cette lettre écrite et partie, je ne pensai plus qu'à
me tranquilliser à l'Ermitage, en y soignant ma santé, tâchant de recouvrer des
forces, et de prendre des mesures pour en sortir au printemps, sans bruit et
sans afficher une rupture. Mais ce n'était pas là le compte de monsieur Grimm et
de madame d'Épinay, comme on verra dans un moment.
Quelques jours après,
j'eus enfin le plaisir de recevoir de Diderot cette visite si souvent promise et
manquée. Elle ne pouvait venir plus à propos; c'était mon plus ancien ami;
c'était presque le seul qui me restât: on peut juger du plaisir que j'eus à le
voir dans ces circonstances. J'avais le coeur plein, je l'épanchai dans le sien.
Je l'éclairai sur beaucoup de faits qu'on lui avait tus, déguisés ou supposés.
Je lui appris, de tout ce qui s'était passé, ce qui m'était permis de lui dire.
Je n'affectai point de lui taire ce qu'il ne savait que trop, qu'un amour aussi
malheureux qu'insensé avait été l'instrument de ma perte; mais je ne convins
jamais que madame d'Houdetot en fût instruite, ou du moins que je le lui eusse
déclaré. Je lui parlai des indignes manoeuvres de madame d'Épinay pour
surprendre les lettres très innocentes que sa belle-soeur m'écrivait. Je voulus
qu'il apprît ces détails de la bouche même des personnes qu'elle avait tenté de
séduire. Thérèse le lui fit exactement: mais que devins-je quand ce fut le tour
de la mère, et que je l'entendis déclarer et soutenir que rien de cela n'était à
sa connaissance! Ce furent ses termes, et jamais elle ne s'en départit. Il n'y
avait pas quatre jours qu'elle m'en avait répété le récit à moi-même, et elle me
dément en face devant mon ami! Ce trait me parut décisif, et je sentis alors
vivement mon imprudence d'avoir gardé si longtemps une pareille femme auprès de
moi. Je ne m'étendis point en invectives contre elle; à peine daignai-je lui
dire quelques mots de mépris. Je sentis ce que je devais à la fille, dont
l'inébranlable droiture contrastait avec l'indigne lâcheté de la mère. Mais dès
lors mon parti fut pris sur le compte de la vieille, et je n'attendis que le
moment de l'exécuter.
Ce moment vint plus tôt que je ne l'avais attendu.
Le 10 décembre, je reçus de madame d'Épinay réponse à ma précédente lettre. En
voici le contenu:
"A Genève, le 1er décembre 1757. (Liasse B, no
11.)
Après vous avoir donné, pendant plusieurs années, toutes
les marques possibles d'amitié et d'intérêt, il ne me reste qu'à vous plaindre.
Vous êtes bien malheureux. Je désire que votre conscience soit aussi tranquille
que la mienne. Cela pourrait être nécessaire au repos de votre vie.
Puisque vous vouliez quitter l'Ermitage, et que vous le deviez, je suis
étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi, je ne consulte point les miens
sur mes devoirs, et je n'ai plus rien à vous dire sur les vôtres."
Un
congé si imprévu, mais si nettement prononcé, ne me laissa pas un instant à
balancer. Il fallait sortir sur-le-champ, quelque temps qu'il fît, en quelque
état que je fusse, dussé-je coucher dans les bois et sur la neige, dont la terre
était alors couverte, et quoi que pût dire et faire madame d'Houdetot; car je
voulais bien lui complaire en tout, mais non pas jusqu'à l'infamie.
Je
me trouvai dans le plus terrible embarras où j'aie été de mes jours; mais ma
résolution était prise: je jurai, quoi qu'il arrivât, de ne pas coucher à
l'Ermitage le huitième jour. Je me mis en devoir de sortir mes effets, déterminé
à les laisser en plein champ, plutôt que de ne pas rendre les clefs dans la
huitaine; car je voulais surtout que tout fût fait avant qu'on pût écrire à
Genève, et recevoir réponse. J'étais d'un courage que je ne m'étais jamais
senti; toutes mes forces étaient revenues. L'honneur et l'indignation m'en
rendirent sur lesquelles madame d'Épinay n'avait pas compté. La fortune aida mon
audace. M. Mathas, procureur fiscal de M. le prince de Condé, entendit parler de
mon embarras. Il me fit offrir une petite maison qu'il avait à son jardin de
Mont-Louis, à Montmorency. J'acceptai avec empressement et reconnaissance. Le
marché fut bientôt fait; je fis en hâte acheter quelques meubles, avec ceux que
j'avais déjà, pour nous coucher Thérèse et moi. Je fis charrier mes effets à
grand'peine et à grands frais: malgré la glace et la neige, mon déménagement fut
fait dans deux jours, et le 15 décembre je rendis les clefs de l'Ermitage, après
avoir payé les gages du jardinier, ne pouvant payer mon loyer. Quant à madame le
Vasseur, je lui déclarai qu'il fallait nous séparer: sa fille voulut m'ébranler;
je fus inflexible. Je la fis partir pour Paris, dans là voiture du messager,
avec tous les effets et meubles que sa fille et elle avaient en commun. Je lui
donnai quelque argent, et je m'engageai à lui payer son loyer chez ses enfants
ou ailleurs, à pourvoir à sa subsistance autant qu'il me serait possible, et à
ne jamais la laisser manquer de pain, tant que j'en aurais moi-même. Enfin le
surlendemain de mon arrivée à Mont-Louis, j'écrivis à madame d'Épinay la lettre
suivante:
"A Montmorency, le 17 décembre 1757.
Rien n'est si
simple et si nécessaire, madame, que de déloger de votre maison, quand vous
n'approuvez pas que j'y reste. Sur votre refus de consentir que je passasse à
l'Ermitage le reste de l'hiver, je l'ai donc quitté le 15 décembre. Ma destinée
était d'y entrer malgré moi, et d'en sortir de même. Je vous remercie du séjour
que vous m'avez engagé d'y faire, et je vous en remercierais davantage si je
l'avais payé moins cher. Au reste, vous avez raison de me croire malheureux;
personne au monde ne sait mieux que vous combien je dois l'être. Si c'est un
malheur de se tromper sur le choix de ses amis, c'en est un autre non moins
cruel de revenir d'une erreur si douce."
Tel est le narré fidèle de ma
demeure à l'Ermitage, et des raisons qui m'en ont fait sortir. Je n'ai pu couper
ce récit, et il importait de le suivre avec la plus grande exactitude, cette
époque de ma vie ayant eu sur la suite une influence qui s'étendra jusqu'à mon
dernier jour.
LIVRE DIXIÈME : 1758
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La force extraordinaire qu'une effervescence passagère m'avait donnée
pour quitter l'Ermitage m'abandonna sitôt que j'en fus dehors. A peine fus-je
établi dans ma nouvelle demeure, que de vives et fréquentes attaques de mes
rétentions se compliquèrent avec l'incommodité nouvelle d'une descente qui me
tourmentait depuis quelque temps, sans que je susse que c'en était une. Je
tombai bientôt dans les plus cruels accidents. Le médecin Thierry, mon ancien
ami, vint me voir, et m'éclaira sur mon état. Les sondes, les bougies, les
bandages, tout l'appareil des infirmités de l'âge rassemblé autour de moi me fit
durement sentir qu'on n'a plus le coeur jeune impunément, quand le corps a cessé
de l'être. La belle saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute
l'année 1758 dans un état de langueur qui me fit croire que je touchais à la fin
de ma carrière. J'en voyais approcher le terme avec une sorte d'empressement.
Revenu des chimères de l'amitié, détaché de tout ce qui m'avait fait aimer la
vie, je n'y voyais plus rien qui pût me la rendre agréable: je n'y voyais plus
que des maux et des misères qui m'empêchaient de jouir de moi. J'aspirais au
moment d'être libre et d'échapper à mes ennemis. Mais reprenons le fil des
événements.
Il paraît que ma retraite à Montmorency déconcerta madame
d'Épinay: vraisemblablement elle ne s'y était pas attendue. Mon triste état, la
rigueur de la saison, l'abandon général où je me trouvais, tout leur faisait
croire, à Grimm et à elle, qu'en me poussant à la dernière extrémité ils me
réduiraient à crier merci, et à m'avilir aux dernières bassesses pour être
laissé dans l'asile dont l'honneur m'ordonnait de sortir. Je délogeai si
brusquement, qu'ils n'eurent pas le temps de prévenir le coup; et il ne leur
resta plus que le choix de jouer à quitte ou double, et d'achever de me perdre,
ou de tâcher de me ramener. Grimm prit le premier parti: mais je crois que
madame d'Épinay eût préféré l'autre; et j'en juge par sa réponse à ma dernière
lettre, où elle radoucit beaucoup le ton qu'elle avait pris dans les
précédentes, et où elle semblait ouvrir la porte à un raccommodement. Le long
retard de cette réponse, qu'elle me fit attendre un mois entier, indique assez
l'embarras où elle se trouvait pour lui donner un tour convenable, et les
délibérations dont elle la fit précéder. Elle ne pouvait s'avancer plus loin
sans se commettre: mais après ses lettres précédentes, et après ma brusque
sortie de sa maison, l'on ne peut qu'être frappé du soin qu'elle prend, dans
cette lettre, de n'y pas laisser glisser un seul mot désobligeant. Je vais la
transcrire en entier, afin qu'on en juge.
"A Genève, le 17
janvier 1758 (Liasse B, no 23.)
Je n'ai reçu votre lettre du 17
décembre, monsieur, qu'hier. On me l'a envoyée dans une caisse remplie de
différentes choses, qui a été tout ce temps en chemin. Je ne répondrai qu'à
l'apostille: quant à la lettre, je ne l'entends pas bien, et si nous étions dans
le cas de nous expliquer, je voudrais bien mettre tout ce qui s'est passé sur le
compte d'un malentendu. Je reviens à l'apostille. Vous pouvez vous rappeler,
monsieur, que nous étions convenus que les gages du jardinier de l'Ermitage
passeraient par vos mains, pour lui mieux faire sentir qu'il dépendait de vous,
et pour vous éviter des scènes aussi ridicules et indécentes qu'en avait fait
son prédécesseur. La preuve en est que les premiers quartiers de ses gages vous
ont été remis, et que j'étais convenue avec vous, peu de jours avant mon départ,
de vous faire rembourser vos avances. Je sais que vous en fîtes d'abord
difficulté: mais ces avances, je vous avais prié de les faire; il était simple
de m'acquitter, et nous en convînmes. Cahouet m'a marqué que vous n'avez point
voulu recevoir cet argent. Il y a assurément du quiproquo là-dedans. Je donne
ordre qu'on vous le reporte, et je ne vois pas pourquoi vous voudriez payer mon
jardinier, malgré nos conventions, et au delà même du terme que vous avez habité
l'Ermitage. Je compte donc, monsieur, que, vous rappelant tout ce que j'ai
l'honneur de vous dire, vous ne refuserez pas d'être remboursé de l'avance que
vous avez bien voulu faire pour moi."
Après tout ce qui s'était passé,
ne pouvant plus prendre de confiance en madame d'Épinay, je ne voulus point
renouer avec elle; je ne répondis point à cette lettre, et notre correspondance
finit là. Voyant mon parti pris, elle prit le sien; et entrant alors dans toutes
les vues de Grimm et de la coterie holbachique, elle unit ses efforts aux leurs
pour me couler à fond. Tandis qu'ils travaillaient à Paris, elle travaillait à
Genève. Grimm, qui dans la suite alla l'y joindre, acheva ce qu'elle avait
commencé. Tronchin, qu'ils n'eurent pas de peine à gagner, les seconda
puissamment, et devint le plus furieux de mes persécuteurs, sans avoir jamais eu
de moi, non plus que Grimm, le moindre sujet de plainte. Tous trois d'accord
semèrent sourdement dans Genève le germe qu'on y vit éclore quatre ans après.
Ils eurent plus de peine à Paris où j'étais plus connu, et où les
coeurs, moins disposés à la haine, n'en reçurent pas si aisément les
impressions. Pour porter leurs coups avec plus d'adresse, ils commencèrent par
débiter que c'était moi qui les avais quittés (Voyez la lettre de Deleyre,
liasse B, no 30). De là, feignant d'être toujours mes amis, ils semaient
adroitement leurs accusations malignes, comme des plaintes de l'injustice de
leur ami. Cela faisait que, moins en garde, on était plus porté à les écouter et
à me blâmer. Les sourdes accusations de perfidie et d'ingratitude se débitaient
avec plus de précaution, et par là même avec plus d'effet. Je sus qu'ils
m'imputaient des noirceurs atroces, sans jamais pouvoir apprendre en quoi ils
les faisaient consister. Tout ce que je pus déduire de la rumeur publique fut
qu'elle se réduisait à ces quatre crimes capitaux: 1°. ma retraite à la
campagne; 2°. mon amour pour madame d'Houdetot; 3°. refus d'accompagner à Genève
madame d'Épinay; 4°. sortie de l'Ermitage. S'ils y ajoutèrent d'autres griefs,
ils prirent leurs mesures si justes, qu'il m'a été parfaitement impossible
d'apprendre jamais quel en était le sujet.
C'est donc ici que je crois
pouvoir fixer l'établissement d'un système adopté depuis par ceux qui disposent
de moi, avec un progrès et un succès si rapides, qu'il tiendrait du prodige,
pour qui ne saurait pas quelle facilité tout ce qui favorise la malignité des
hommes trouve à s'établir. Il faut tâcher d'expliquer en peu de mots ce que cet
obscur et profond système a de visible à mes yeux.
Avec un nom déjà
célèbre et connu dans toute l'Europe, j'avais conservé la simplicité de mes
premiers goûts. Ma mortelle aversion pour tout ce qui s'appelait parti, faction,
cabale, m'avait maintenu libre, indépendant, sans autre chaîne que les
attachements de mon coeur. Seul, étranger, isolé, sans appui, sans famille, ne
tenant qu'à mes principes et à mes devoirs, je suivais avec intrépidité les
routes de la droiture, ne flattant, ne ménageant jamais personne aux dépens de
la justice et de la vérité. De plus, retiré depuis deux ans dans la solitude,
sans correspondance de nouvelles, sans relation des affaires du monde, sans être
instruit ni curieux de rien, je vivais à quatre lieues de Paris, aussi séparé de
cette capitale par mon incurie, que je l'aurais été par les mers dans l'île de
Tinian.
Grimm, Diderot, d'Holbach, au contraire, au centre du
tourbillon, vivaient répandus dans le plus grand monde, et s'en partageaient
presque entre eux toutes les sphères. Grands, beaux esprits, gens de lettres,
gens de robe, femmes, ils pouvaient de concert se faire écouter partout. On doit
voir déjà l'avantage que cette position donne à trois hommes bien unis contre un
quatrième, dans celle où je me trouvais. Il est vrai que Diderot et d'Holbach
n'étaient pas (du moins je ne puis le croire) gens à tramer des complots bien
noirs; l'un n'en avait pas la méchanceté, ni l'autre l'habileté: mais c'était en
cela même que la partie était mieux liée. Grimm seul formait son plan dans sa
tête, et n'en montrait aux deux autres que ce qu'ils avaient besoin de voir pour
concourir à l'exécution. L'ascendant qu'il avait pris sur eux rendait ce
concours facile, et l'effet du tout répondait à la supériorité de son talent.
Ce fut avec ce talent supérieur que, sentant l'avantage qu'il pouvait
tirer de nos positions respectives, il forma le projet de renverser ma
réputation de fond en comble, et de m'en faire une tout opposée, sans se
compromettre, en commençant par élever autour de moi un édifice de ténèbres
qu'il me fût impossible de percer pour éclairer ses manoeuvres, et pour le
démasquer.
Cette entreprise était difficile, en ce qu'il en fallait
pallier l'iniquité aux yeux de ceux qui devaient y concourir. Il fallait tromper
les honnêtes gens; il fallait écarter de moi tout le monde, ne pas me laisser un
seul ami, ni petit ni grand. Que dis-je! il ne fallait pas laisser percer un
seul mot de vérité jusqu'à moi. Si un seul homme généreux me fût venu dire: Vous
faites le vertueux, cependant voilà comme on vous traite, et voilà sur quoi l'on
vous juge: qu'avez-vous à dire? La vérité triomphait, et Grimm était perdu. Il
le savait; mais il a sondé son propre coeur, et n'a estimé les hommes que ce
qu'ils valent. Je suis fâché, pour l'honneur de l'humanité, qu'il ait calculé si
juste.
En marchant dans ces souterrains, ses pas, pour être sûrs,
devaient être lents. Il y a douze ans qu'il suit son plan, et le plus difficile
reste encore à faire: c'est d'abuser le public entier. Il y reste des yeux qui
l'ont suivi de plus près qu'il ne pense. Il le craint, et n'ose encore exposer
sa trame au grand jour. Mais il a trouvé le peu difficile moyen d'y faire entrer
la puissance, et cette puissance dispose de moi. Soutenu de cet appui, il avance
avec moins de risque. Les satellites de la puissance se piquant peu de droiture
pour l'ordinaire, et beaucoup moins de franchise, il n'a plus guère à craindre
l'indiscrétion de quelque homme de bien; car il a besoin surtout que je sois
environné de ténèbres impénétrables, et que son complot me soit toujours caché,
sachant bien qu'avec quelque art qu'il en ait ourdi la trame, elle ne
soutiendrait jamais mes regards. Sa grande adresse est de paraître me ménager en
me diffamant, et de donner encore à sa perfidie l'air de la générosité.
Je sentis les premiers effets de ce système par les sourdes accusations
de la coterie holbachique, sans qu'il me fût possible de savoir ni de
conjecturer même en quoi consistaient ces accusations. Deleyre me disait dans
ses lettres qu'on m'imputait des noirceurs; Diderot me disait plus
mystérieusement la même chose; et quand j'entrais en explication avec l'un et
l'autre, tout se réduisait aux chefs d'accusation ci-devant notés. Je sentais un
refroidissement graduel dans les lettres de madame d'Houdetot. Je ne pouvais
attribuer ce refroidissement à Saint-Lambert, qui continuait à m'écrire avec la
même amitié, et qui me vint même voir après son retour. Je ne pouvais non plus
m'en imputer la faute, puisque nous nous étions séparés très contents l'un de
l'autre, et qu'il ne s'était rien passé de ma part, depuis ce temps-là, que mon
départ de l'Ermitage, dont elle avait elle- même senti la nécessité. Ne sachant
donc à quoi m'en prendre de ce refroidissement, dont elle ne convenait pas, mais
sur lequel mon coeur ne prenait pas le change, j'étais inquiet de tout. Je
savais qu'elle ménageait extrêmement sa belle-soeur et Grimm, à cause de leurs
liaisons avec Saint-Lambert; je craignais leurs oeuvres. Cette agitation rouvrit
mes plaies, et rendit ma correspondance orageuse, au point de l'en dégoûter tout
à fait. J'entrevoyais mille choses cruelles, sans rien voir distinctement.
J'étais dans la position la plus insupportable pour un homme dont l'imagination
s'allume aisément. Si j'eusse été tout à fait isolé, si je n'avais rien su du
tout, je serais devenu plus tranquille; mais mon coeur tenait encore à des
attachements par lesquels mes ennemis avaient sur moi mille prises; et les
faibles rayons qui perçaient dans mon asile ne servaient qu'à me laisser voir la
noirceur des mystères qu'on me cachait.
J'aurais succombé, je n'en doute
point, à ce tourment trop cruel, trop insupportable à mon naturel ouvert et
franc, qui, par l'impossibilité de cacher mes sentiments, me fait tout craindre
de ceux qu'on me cache, si très heureusement il ne se fût présenté des objets
assez intéressants à mon coeur pour faire une diversion salutaire à ceux qui
m'occupaient malgré moi. Dans la dernière visite que Diderot m'avait faite à
l'Ermitage, il m'avait parlé de l'article Genève, que d'Alembert avait mis dans
l'Encyclopédie: il m'avait appris que cet article, concerté avec des Genevois du
haut étage, avait pour but l'établissement de la comédie à Genève; qu'en
conséquence les mesures étaient prises, et que cet établissement ne tarderait
pas d'avoir lieu. Comme Diderot paraissait trouver tout cela fort bien, qu'il ne
doutait pas du succès, et que j'avais avec lui trop d'autres débats pour
disputer encore sur cet article, je ne lui dis rien; mais, indigné de tout ce
manège de séduction dans ma patrie, j'attendais avec impatience le volume de
l'Encyclopédie où était cet article, pour voir s'il n'y aurait pas moyen d'y
faire quelque réponse qui pût parer ce malheureux coup. Je reçus le volume peu
après mon établissement à Mont-Louis, et je trouvai l'article fait avec beaucoup
d'adresse et d'art, et digne de la plume dont il était parti. Cela ne me
détourna pourtant pas de vouloir y répondre; et, malgré l'abattement où j'étais,
malgré mes chagrins et mes maux, la rigueur de la saison et l'incommodité de ma
nouvelle demeure, dans laquelle je n'avais pas encore eu le temps de m'arranger,
je me mis à l'ouvrage avec un zèle qui surmonta tout.
Pendant un hiver
assez rude, au mois de février, et dans l'état que j'ai décrit ci-devant,
j'allais tous les jours passer deux heures le matin, et autant l'après-dînée,
dans un donjon tout ouvert, que j'avais au bout du jardin où était mon
habitation. Ce donjon, qui terminait une allée en terrasse, donnait sur la
vallée et l'étang de Montmorency, et m'offrait, pour terme de point de vue, le
simple mais respectable château de Saint-Gratien, retraite du vertueux Catinat.
Ce fut dans ce lieu, pour lors glacé, que, sans abri contre le vent et la neige,
et sans autre feu que celui de mon coeur, je composai, dans l'espace de trois
semaines, ma lettre à d'Alembert sur les spectacles. C'est ici (car la Julie
n'était pas à moitié faite) le premier de mes écrits où j'aie trouvé des charmes
dans le travail. Jusqu'alors l'indignation de la vertu m'avait tenu lieu
d'Apollon; la tendresse et la douceur d'âme m'en tinrent lieu cette fois. Les
injustices dont je n'avais été que spectateur m'avaient irrité; celles dont
j'étais devenu l'objet m'attristèrent; et cette tristesse sans fiel n'était que
celle d'un coeur trop aimant, trop tendre, qui, trompé par ceux qu'il avait crus
de sa trempe, était forcé de se retirer au dedans de lui. Plein de tout ce qui
venait de m'arriver, encore ému de tant de violents mouvements, le mien mêlait
le sentiment de ses peines aux idées que la méditation de mon sujet m'avait fait
naître; mon travail se sentit de ce mélange. Sans m'en apercevoir, j'y décrivis
ma situation actuelle; j'y peignis Grimm, madame d'Épinay, madame d'Houdetot,
Saint-Lambert, moi-même. En l'écrivant, que je versai de délicieuses larmes!
Hélas! on y sent trop que l'amour, cet amour fatal dont je m'efforçais de
guérir, n'était pas encore sorti de mon coeur. A tout cela se mêlait un certain
attendrissement sur moi-même, qui me sentais mourant, et qui croyais faire au
public mes derniers adieux. Loin de craindre la mort, je la voyais approcher
avec joie; mais j'avais regret de quitter mes semblables sans qu'ils sentissent
tout ce que je valais, sans qu'ils sussent combien j'aurais mérité d'être aimé
d'eux s'ils m'avaient connu davantage. Voilà les secrètes causes du ton
singulier qui règne dans cet ouvrage, et qui tranche si prodigieusement avec
celui du précédent.
Je retouchais et mettais au net cette lettre, et je
me disposais à la faire imprimer, quand, après un long silence, j'en reçus une
de madame d'Houdetot, qui me plongea dans une affliction nouvelle, la plus
sensible que j'eusse encore éprouvée. Elle m'apprenait dans cette lettre (liasse
B, no 34) que ma passion pour elle était connue de tout Paris; que j'en avais
parlé à des gens qui l'avaient rendue publique; que ces bruits, parvenus à son
amant, avaient failli lui coûter la vie; qu'enfin il lui rendait justice, et que
leur paix était faite; mais qu'elle lui devait, ainsi qu'à elle-même et au soin
de sa réputation, de rompre avec moi tout commerce: m'assurant, au reste, qu'ils
ne cesseraient jamais l'un et l'autre de s'intéresser à moi, qu'ils me
défendraient dans le public, et qu'elle enverrait de temps en temps savoir de
mes nouvelles.
Et toi aussi, Diderot! m'écriai-je. Indigne ami! Je ne
pus cependant me résoudre à le juger encore. Ma faiblesse était connue d'autres
gens qui pouvaient l'avoir fait parler. Je voulus douter... mais bientôt je ne
le pus plus. Saint-Lambert fit peu après un acte digne de sa générosité. Il
jugeait, connaissant assez mon âme, en quel état je devais être, trahi d'une
partie de mes amis, et délaissé des autres. Il vint me voir. La première fois il
avait peu de temps à me donner. Il revint. Malheureusement, ne l'attendant pas,
je ne me trouvai pas chez moi. Thérèse, qui s'y trouva, eut avec lui un
entretien de plus de deux heures, dans lequel ils se dirent mutuellement
beaucoup de faits dont il m'importait que lui et moi fussions informés. La
surprise avec laquelle j'appris par lui que personne ne doutait dans le monde
que je n'eusse vécu avec madame d'Épinay comme Grimm y vivait maintenant, ne
peut être égalée que par celle qu'il eut lui-même en apprenant combien ce bruit
était faux. Saint-Lambert, au grand déplaisir de la dame, était dans le même cas
que moi; et tous les éclaircissements qui résultèrent de cet entretien
achevèrent d'éteindre en moi tout regret d'avoir rompu sans retour avec elle.
Par rapport à madame d'Houdetot, il détailla à Thérèse plusieurs circonstances
qui n'étaient connues ni d'elle, ni même de madame d'Houdetot, que je savais
seul, que je n'avais dites qu'au seul Diderot sous le sceau de l'amitié; et
c'était précisément Saint-Lambert qu'il avait choisi pour lui en faire la
confidence. Ce dernier trait me décida; et, résolu de rompre avec Diderot pour
jamais, je ne délibérai plus que sur la manière; car je m'étais aperçu que les
ruptures secrètes tournaient à mon préjudice, en ce qu'elles laissaient le
masque de l'amitié à mes plus cruels ennemis.
Les règles de bienséance
établies dans le monde sur cet article semblent dictées par l'esprit de mensonge
et de trahison. Paraître encore l'ami d'un homme dont on a cessé de l'être,
c'est se réserver des moyens de lui nuire en surprenant les honnêtes gens. Je me
rappelai que quand l'illustre Montesquieu rompit avec le P. de Tournemine, il se
hâta de le déclarer hautement, en disant à tout le monde: N'écoutez ni le P. de
Tournemine ni moi, parlant l'un de l'autre; car nous avons cessé d'être amis.
Cette conduite fut très applaudie, et tout le monde en loua la franchise et la
générosité. Je résolus de suivre avec Diderot le même exemple: mais comment de
ma retraite publier cette rupture authentiquement, et pourtant sans scandale? Je
m'avisai d'insérer par forme de note, dans mon ouvrage, un passage du livre de
l'Ecclésiastique, qui déclarait cette rupture et même le sujet assez clairement
pour quiconque était au fait, et ne signifiait rien pour le reste du monde,
m'attachant, au surplus, à ne désigner dans l'ouvrage l'ami auquel je renonçais
qu'avec l'honneur qu'on doit toujours rendre à l'amitié même éteinte. On peut
voir tout cela dans l'ouvrage même.
Il n'y a qu'heur et malheur dans ce
monde; et il semble que tout acte de courage soit un crime dans l'adversité. Le
même trait qu'on avait admiré dans Montesquieu ne m'attira que blâme et
reproche. Sitôt que mon ouvrage fut imprimé et que j'en eus des exemplaires,
j'en envoyai un à Saint-Lambert, qui, la veille même, m'avait écrit, au nom de
madame d'Houdetot et au sien, un billet plein de la plus tendre amitié (liasse
B, no 37). Voici la lettre qu'il m'écrivit, en me renvoyant mon exemplaire:
"Eaubonne, 10 octobre 1758. (Liasse B, no 38.)
En vérité, monsieur, je ne puis accepter le présent que vous
venez de me faire. A l'endroit de votre préface où, à l'occasion de Diderot,
vous citez un passage de l'Ecclésiaste (Il se trompe, c'est de
l'Ecclésiastique), le livre m'est tombé des mains. Après les conversations de
cet été vous m'avez paru convaincu que Diderot était innocent des prétendues
indiscrétions que vous lui imputiez. Il peut avoir des torts avec vous: je
l'ignore; mais je sais bien qu'ils ne vous donnent pas le droit de lui faire une
insulte publique. Vous n'ignorez pas les persécutions qu'il essuie, et vous
allez mêler la voix d'un ancien ami aux cris de l'envie. Je ne puis vous
dissimuler, monsieur, combien cette atrocité me révolte. Je ne vis point avec
Diderot, mais je l'honore, et je sens vivement le chagrin que vous donnez à un
homme à qui, du moins vis-à-vis de moi, vous n'avez jamais reproché qu'un peu de
faiblesse. Monsieur, nous différons trop de principes pour nous convenir jamais.
Oubliez mon existence; cela ne doit pas être difficile. Je n'ai jamais fait aux
hommes ni le bien ni le mal dont on se souvient longtemps. Je vous promets, moi,
monsieur, d'oublier votre personne, et de ne me souvenir que de vos talents."
Je ne me sentis pas moins déchiré qu'indigné de cette lettre, et dans
l'excès de ma misère retrouvant enfin ma fierté, je lui répondis par le billet
suivant:
"A Montmorency, le 11 octobre 1758.
Monsieur, en lisant votre lettre je vous ai fait l'honneur d'en
être surpris, et j'ai eu la bêtise d'en être ému; mais je l'ai trouvée indigne
de réponse.
Je ne veux point continuer les copies de madame d'Houdetot.
S'il ne lui convient pas de garder ce qu'elle a, elle peut me le renvoyer; je
lui rendrai son argent. Si elle le garde, il faut toujours qu'elle envoie
chercher le reste de son papier et de son argent. Je la prie de me rendre en
même temps le prospectus dont elle est dépositaire. Adieu, monsieur."
Le
courage dans l'infortune irrite les coeurs lâches, mais il plaît aux coeurs
généreux. Il paraît que ce billet fit rentrer Saint-Lambert en lui-même, et
qu'il eut regret à ce qu'il avait fait; mais, trop fier à son tour pour en
revenir ouvertement, il saisit, il prépara peut- être le moyen d'amortir le coup
qu'il m'avait porté. Quinze jours après, je reçus de M. d'Épinay la lettre
suivante:
"Ce jeudi, 26. (Liasse B, no 10.)
J'ai
reçu, monsieur, le livre que vous avez eu la bonté de m'envoyer; je le lis avec
le plus grand plaisir. C'est le sentiment que j'ai toujours éprouvé à la lecture
de tous les ouvrages qui sont sortis de votre plume. Recevez-en tous mes
remerciements. J'aurais été vous les faire moi-même, si mes affaires m'eussent
permis de demeurer quelque temps dans votre voisinage; mais j'ai bien peu habité
la Chevrette cette année. Monsieur et madame Dupin viennent m'y demander à dîner
dimanche prochain. Je compte que MM. de Saint-Lambert, de Francueil et madame
d'Houdetot seront de la partie; vous me feriez un vrai plaisir, monsieur, si
vous vouliez être des nôtres. Toutes les personnes que j'aurai chez moi vous
désirent, et seront charmées de partager avec moi le plaisir de passer avec vous
une partie de la journée. J'ai l'honneur d'être avec la plus parfaite
considération, etc."
Cette lettre me donna d'horribles battements de
coeur. Après avoir fait, depuis un an, la nouvelle de Paris, l'idée de m'aller
donner en spectacle vis-à-vis de madame d'Houdetot me faisait trembler, et
j'avais peine à trouver assez de courage pour soutenir cette épreuve. Cependant,
puisqu'elle et Saint-Lambert le voulaient bien, puisque d'Épinay parlait au nom
de tous les conviés, et qu'il n'en nommait aucun que je ne fusse bien aise de
voir, je ne crus point, après tout, me compromettre en acceptant un dîner où
j'étais en quelque sorte invité par tout le monde. Je promis donc. Le dimanche
il fit mauvais: M. d'Épinay m'envoya son carrosse, et j'allai.
Mon
arrivée fit sensation. Je n'ai jamais reçu d'accueil plus caressant. On eût dit
que toute la compagnie sentait combien j'avais besoin d'être rassuré. Il n'y a
que les coeurs français qui connaissent ces sortes de délicatesses. Cependant je
trouvai plus de monde que je ne m'y étais attendu; entre autres, le comte
d'Houdetot, que je ne connaissais point du tout, et sa soeur, madame de
Blainville, dont je me serais bien passé. Elle était venue plusieurs fois
l'année précédente à Eaubonne: et sa belle-soeur, dans nos promenades
solitaires, l'avait souvent laissée s'ennuyer à garder le mulet. Elle avait
nourri contre moi un ressentiment qu'elle satisfit durant ce dîner tout à son
aise; car on sent que la présence du comte d'Houdetot et de Saint-Lambert ne
mettait pas les rieurs de mon côté, et qu'un homme embarrassé dans les
entretiens les plus faciles n'était pas fort brillant dans celui- là. Je n'ai
jamais tant souffert, ni fait plus mauvaise contenance, ni reçu d'atteintes plus
imprévues. Enfin, quand on fut sorti de table, je m'éloignai de cette mégère;
j'eus le plaisir de voir Saint-Lambert et madame d'Houdetot s'approcher de moi,
et nous causâmes ensemble, une partie de l'après-midi, de choses indifférentes,
à la vérité, mais avec la même familiarité qu'avant mon égarement. Ce procédé ne
fut pas perdu dans mon coeur; et si Saint-Lambert y eût pu lire, il en eût
sûrement été content. Je puis jurer que, quoique en arrivant, la vue de madame
d'Houdetot m'eût donné des palpitations jusqu'à la défaillance, en m'en
retournant je ne pensai presque pas à elle; je ne fus occupé que de
Saint-Lambert.
Malgré les malins sarcasmes de madame de Blainville, ce
dîner me fit grand bien, et je me félicitai fort de ne m'y être pas refusé. J'y
reconnus, non seulement que les intrigues de Grimm et des holbachiens n'avaient
point détaché de moi mes anciennes connaissances; mais, ce qui me flatta
davantage encore, c'est que les sentiments de madame d'Houdetot et de
Saint-Lambert étaient moins changés que je n'avais cru; et je compris enfin
qu'il y avait plus de jalousie que de mésestime dans l'éloignement où il la
tenait de moi. Cela me consola et me tranquillisa. Sûr de n'être pas un objet de
mépris pour ceux qui l'étaient de mon estime, j'en travaillai sur mon propre
coeur avec plus de courage et de succès. Si je ne vins pas à bout d'y éteindre
entièrement une passion coupable et malheureuse, j'en réglai du moins si bien
les restes, qu'ils ne m'ont pas fait faire une seule faute depuis ce temps-là.
Les copies de madame d'Houdetot, qu'elle m'engagea de reprendre; mes ouvrages
que je continuai de lui envoyer quand ils paraissaient, m'attirèrent encore de
sa part, de temps à autre, quelques messages et billets indifférents, mais
obligeants. Elle fit même plus, comme on verra dans la suite: et la conduite
réciproque de tous les trois, quand notre commerce eut cessé, peut servir
d'exemple de la manière dont les honnêtes gens se séparent, quand il ne leur
convient plus de se voir.
Un autre avantage que me procura ce dîner fut
qu'on en parla dans Paris, et qu'il servit de réfutation sans réplique au bruit
que répandaient partout mes ennemis, que j'étais brouillé mortellement avec tous
ceux qui s'y trouvèrent, et surtout avec M. d'Épinay. En quittant l'Ermitage, je
lui avais écrit une lettre de remerciement très honnête, à laquelle il répondit
non moins honnêtement; et les attentions mutuelles ne cessèrent point tant avec
lui qu'avec M. de Lalive son frère, qui même vint me voir à Montmorency, et
m'envoya ses gravures. Hors les deux belles-soeurs de madame d'Houdetot, je n'ai
jamais été mal avec personne de sa famille.
Ma lettre à d'Alembert eut
un grand succès. Tous mes ouvrages en avaient eu, mais celui-ci me fut plus
favorable. Il apprit au public à se défier des insinuations de la coterie
holbachique. Quand j'allai à l'Ermitage, elle prédit, avec sa suffisance
ordinaire, que je n'y tiendrais pas trois mois. Quand elle vit que j'y en avais
tenu vingt, et que, forcé d'en sortir, je fixais encore ma demeure à la
campagne, elle soutint que c'était obstination pure; que je m'ennuyais à la mort
dans ma retraite; mais que, rongé d'orgueil, j'aimais mieux y périr victime de
mon opiniâtreté, que de m'en dédire et revenir à Paris. La lettre à d'Alembert
respirait une douceur d'âme qu'on sentait n'être point jouée. Si j'eusse été
rongé d'humeur dans ma retraite, mon ton s'en serait senti. Il en régnait dans
tous les écrits que j'avais faits à Paris: il n'en régnait plus dans le premier
que j'avais fait à la campagne. Pour ceux qui savent observer, cette remarque
était décisive. On vit que j'étais rentré dans mon élément.
Cependant ce
même ouvrage, tout plein de douceur qu'il était, me fit encore, par ma
balourdise et par mon malheur ordinaire, un nouvel ennemi parmi les gens de
lettres. J'avais fait connaissance avec Marmontel chez M. de la Poplinière, et
cette connaissance s'était entretenue chez le baron. Marmontel faisait alors le
Mercure de France. Comme j'avais la fierté de ne point envoyer mes ouvrages aux
auteurs périodiques, et que je voulais cependant lui envoyer celui-ci, sans
qu'il crût que c'était à ce titre, ni pour qu'il en parlât dans le Mercure,
j'écrivis sur son exemplaire que ce n'était point pour l'auteur du Mercure, mais
pour M. Marmontel. Je crus lui faire un très beau compliment; il crut y voir une
cruelle offense, et devint mon plus irréconciliable ennemi. Il écrivit contre
cette même lettre avec politesse, mais avec un fiel qui se sent aisément, et
depuis lors il n'a manqué aucune occasion de me nuire dans la société, et de me
maltraiter indirectement dans ses ouvrages: tant le très irritable amour-propre
des gens de lettres est difficile à ménager, et tant on doit avoir soin de ne
rien laisser, dans les compliments qu'on leur fait, qui puisse même avoir la
moindre apparence d'équivoque.
Devenu tranquille de tous les côtés, je
profitai du loisir et de l'indépendance où je me trouvais pour reprendre mes
travaux avec plus de suite. J'achevai cet hiver la Julie, et je l'envoyai à Rey,
qui la fit imprimer l'année suivante. Ce travail fut cependant encore interrompu
par une petite diversion, et même assez désagréable. J'appris qu'on préparait à
l'Opéra une nouvelle remise du Devin du village. Outré de voir ces gens-là
disposer arrogamment de mon bien, je repris le mémoire que j'avais envoyé à M.
d'Argenson, et qui était demeuré sans réponse; et l'ayant retouché, je le fis
remettre par M. Sellon, résident de Genève, avec une lettre dont il voulut bien
se charger, à M. le comte de Saint- Florentin, qui avait remplacé M. d'Argenson
dans le département de l'Opéra. M. de Saint- Florentin promit une réponse, et
n'en fit aucune. Duclos, à qui j'écrivis ce que j'avais fait, en parla aux
petits violons, qui offrirent de me rendre, non mon opéra, mais mes entrées dont
je ne pouvais plus profiter. Voyant que je n'avais d'aucun côté aucune justice à
espérer, j'abandonnai cette affaire; et la direction de l'Opéra, sans répondre à
mes raisons ni les écouter, a continué de disposer, comme de son propre bien, et
de faire son profit du Devin du village, qui très incontestablement n'appartient
qu'à moi seul.
Depuis que j'avais secoué le joug de mes tyrans, je
menais une vie assez égale et paisible: privé du charme des attachements trop
vifs, j'étais libre aussi du poids de leurs chaînes. Dégoûté des amis
protecteurs, qui voulaient absolument disposer de ma destinée et m'asservir à
leurs prétendus bienfaits malgré moi, j'étais résolu de m'en tenir désormais aux
liaisons de simple bienveillance, qui, sans gêner la liberté, font l'agrément de
la vie, et dont une mise d'égalité fait le fondement. J'en avais de cette espèce
autant qu'il m'en fallait pour goûter les douceurs de la société, sans en
souffrir la dépendance; et sitôt que j'eus essayé de ce genre de vie, je sentis
que c'était celui qui convenait à mon âge, pour finir mes jours dans le calme,
loin de l'orage, des brouilleries et des tracasseries, où je venais d'être à
demi submergé.
Durant mon séjour à l'Ermitage, et depuis mon
établissement à Montmorency, j'avais fait à mon voisinage quelques connaissances
qui m'étaient agréables, et qui ne m'assujettissaient à rien. A leur tête était
le jeune Loyseau de Mauléon, qui, débutant alors au barreau, ignorait quelle y
serait sa place. Je n'eus pas comme lui ce doute. Je lui marquai bientôt la
carrière illustre qu'on le voit fournir aujourd'hui. Je lui prédis que, s'il se
rendait sévère sur le choix des causes, et qu'il ne fût jamais que le défenseur
de la justice et de la vertu, son génie, élevé par ce sentiment sublime,
égalerait celui des plus grands orateurs. Il a suivi mon conseil, et il en a
senti l'effet. Sa défense de M. de Portes est digne de Démosthène. Il venait
tous les ans à un quart de lieue de l'Ermitage passer les vacances à
Saint-Brice, dans le fief de Mauléon, appartenant à sa mère, et où jadis avait
logé le grand Bossuet. Voilà un fief dont une succession de pareils maîtres
rendrait la noblesse difficile à soutenir.
J'avais, au même village de
Saint-Brice, le libraire Guérin, homme d'esprit, lettré, aimable, et de la haute
volée dans son état. Il me fit faire aussi connaissance avec Jean Néaulme,
libraire d'Amsterdam, son correspondant et son ami, qui dans la suite imprima
l'Émile.
J'avais, plus près encore que Saint-Brice, M. Maltor, curé de
Grosley, plus fait pour être homme d'État et ministre que curé de village, et à
qui l'on eût donné tout au moins un diocèse à gouverner, si les talents
décidaient des places. Il avait été secrétaire du comte du Luc, et avait connu
très particulièrement Jean-Baptiste Rousseau. Aussi plein d'estime pour la
mémoire de cet illustre banni que d'horreur pour celle du fourbe Saurin qui
l'avait perdu, il savait sur l'un et sur l'autre beaucoup d'anecdotes curieuses,
que Seguy n'avait pas mises dans la vie encore manuscrite du premier; et il
m'assurait que le comte du Luc, loin d'avoir jamais eu à s'en plaindre, avait
conservé jusqu'à la fin de sa vie la plus ardente amitié pour lui. M. Maltor, à
qui M. de Vintimille avait donné cette retraite assez bonne, après la mort de
son patron, avait été employé jadis dans beaucoup d'affaires, dont il avait,
quoique vieux, la mémoire encore présente, et dont il raisonnait très bien. Sa
conversation, non moins instructive qu'amusante, ne sentait point son curé de
village: il joignait le ton d'un homme du monde aux connaissances d'un homme de
cabinet. Il était, de tous mes voisins permanents, celui dont la société m'était
la plus agréable, et que j'ai eu le plus de regret de quitter.
J'avais à
Montmorency les oratoriens, et entre autres le P. Berthier, professeur de
physique, auquel, malgré quelque léger vernis de pédanterie, je m'étais attaché
par un certain air de bonhomie que je lui trouvais. J'avais cependant peine à
concilier cette grande simplicité avec le désir et l'art qu'il avait de se
fourrer partout, chez les grands, chez les femmes, chez les dévots, chez les
philosophes. Il savait se faire tout à tous. Je me plaisais fort avec lui. J'en
parlais à tout le monde: apparemment ce que j'en disais lui revint. Il me
remerciait un jour, en ricanant, de l'avoir trouvé bonhomme. Je trouvai dans son
souris je ne sais quoi de sardonique, qui changea totalement sa physionomie à
mes yeux, et qui m'est souvent revenu depuis lors dans la mémoire. Je ne peux
pas mieux comparer ce souris qu'à celui de Panurge achetant les moutons de
Dindenaut. Notre connaissance avait commencé peu de temps après mon arrivée à
l'Ermitage, où il me venait voir très souvent. J'étais déjà établi à
Montmorency, quand il en partit pour retourner demeurer à Paris. Il y voyait
souvent madame le Vasseur. Un jour que je ne pensais à rien moins, il m'écrivit
de la part de cette femme, pour m'informer que M. Grimm offrait de se charger de
son entretien, et pour me demander la permission d'accepter cette offre.
J'appris qu'elle consistait en une pension de trois cents livres, et que madame
le Vasseur devait venir demeurer à Deuil, entre la Chevrette et Montmorency. Je
ne dirai pas l'impression que fit sur moi cette nouvelle, qui aurait été moins
surprenante si Grimm avait eu dix mille livres de rentes, ou quelque relation
plus facile à comprendre avec cette femme, et qu'on ne m'eût pas fait un si
grand crime de l'avoir amenée à la campagne, où cependant il lui plaisait
maintenant de la ramener, comme si elle était rajeunie depuis ce temps-là. Je
compris que la bonne vieille ne me demandait cette permission, dont elle aurait
bien pu se passer si je l'avais refusée, qu'afin de ne pas s'exposer à perdre ce
que je lui donnais de mon côté. Quoique cette charité me parût très
extraordinaire, elle ne me frappa pas alors autant qu'elle a fait dans la suite.
Mais quand j'aurais su tout ce que j'ai pénétré depuis, je n'en aurais pas moins
donné mon consentement, comme je fis, et comme j'étais obligé de faire, à moins
de renchérir sur l'offre de M. Grimm. Depuis lors le P. Berthier me guérit un
peu de l'imputation de bonhomie qui lui avait paru si plaisante, et dont je
l'avais si étourdiment chargé.
Ce même P. Berthier avait la connaissance
de deux hommes qui recherchèrent aussi la mienne, je ne sais pourquoi: car il y
avait assurément peu de rapport entre leurs goûts et les miens. C'étaient des
enfants de Melchisédec, dont on ne connaissait ni le pays, ni la famille, ni
probablement le vrai nom. Ils étaient jansénistes, et passaient pour des prêtres
déguisés, peut-être à cause de leur façon ridicule de porter les rapières
auxquelles ils étaient attachés. Le mystère prodigieux qu'ils mettaient à toutes
leurs allures leur donnait un air de chefs de parti, et je n'ai jamais douté
qu'ils ne fissent la Gazette ecclésiastique. L'un, grand, bénin, patelin,
s'appelait M. Ferraud; l'autre, petit, trapu, ricaneur, pointilleux, s'appelait
M. Minard. Ils se traitaient de cousins. Ils logeaient à Paris, avec d'Alembert,
chez sa nourrice, appelée madame Rousseau; et ils avaient pris à Montmorency un
petit appartement pour y passer les étés. Ils faisaient leur ménage eux- mêmes,
sans domestique et sans commissionnaire. Ils avaient alternativement chacun sa
semaine pour aller aux provisions, faire la cuisine et balayer la maison.
D'ailleurs ils se tenaient assez bien; nous mangions quelquefois les uns chez
les autres. Je ne sais pas pourquoi ils se souciaient de moi; pour moi, je ne me
souciais d'eux que parce qu'ils jouaient aux échecs; et, pour obtenir une pauvre
petite partie, j'endurais quatre heures d'ennui. Comme ils se fourraient partout
et voulaient se mêler de tout, Thérèse les appelait les commères, et ce nom leur
est demeuré à Montmorency.
Telles étaient, avec mon hôte M. Mathas, qui
était un bonhomme, mes principales connaissances de campagne. Il m'en restait
assez à Paris pour y vivre, quand je voudrais, avec agrément, hors de la sphère
des gens de lettres, où je ne comptais que le seul Duclos pour ami: car Deleyre
était encore trop jeune; et quoique, après avoir vu de près les manoeuvres de la
clique philosophique à mon égard, il s'en fût tout à fait détaché, ou du moins
je le crus ainsi, je ne pouvais encore oublier la facilité qu'il avait eue à se
faire auprès de moi le porte-voix de tous ces gens-là.
J'avais d'abord
mon ancien et respectable ami M. Roguin. C'était un ami du bon temps, que je ne
devais point à mes écrits, mais à moi-même, et que pour cette raison j'ai
toujours conservé. J'avais le bon Lenieps, mon compatriote, et sa fille alors
vivante, madame Lambert. J'avais un jeune Genevois, appelé Coindet, bon garçon,
ce me semblait, soigneux, officieux, zélé; mais ignorant, confiant, gourmand,
avantageux, qui m'était venu voir dès le commencement de ma demeure à
l'Ermitage, et, sans autre introducteur que lui-même, s'était bientôt établi
chez moi, malgré moi. Il avait quelque goût pour le dessin, et connaissait les
artistes. Il me fut utile pour les estampes de la Julie; il se chargea de la
direction des dessins et des planches, et s'acquitta bien de cette commission.
J'avais la maison de M. Dupin, qui, moins brillante que durant les beaux
jours de madame Dupin, ne laissait pas d'être encore, par le mérite des maîtres
et par le choix du monde qui s'y rassemblait, une des meilleures maisons de
Paris. Comme je ne leur avais préféré personne, que je ne les avais quittés que
pour vivre libre, ils n'avaient point cessé de me voir avec amitié, et j'étais
sûr d'être en tout temps bien reçu de madame Dupin. Je la pouvais même compter
pour une de mes voisines de campagne, depuis qu'ils s'étaient fait un
établissement à Clichy, où j'allais quelquefois passer un jour ou deux, et où
j'aurais été davantage, si madame Dupin et madame de Chenonceaux avaient vécu de
meilleure intelligence. Mais la difficulté de se partager dans la même maison
entre deux femmes qui ne sympathisaient pas me rendit Clichy trop gênant.
Attaché à madame de Chenonceaux d'une amitié plus égale et plus familière,
j'avais le plaisir de la voir plus à mon aise à Deuil, presque à ma porte, où
elle avait loué une petite maison, et même chez moi, où elle me venait voir
assez souvent.
J'avais madame de Créqui, qui, s'étant jetée dans la
haute dévotion, avait cessé de voir les d'Alembert, les Marmontel, et la plupart
des gens de lettres, excepté, je crois, l'abbé Trublet, manière alors de
demi-cafard, dont elle était même assez ennuyée. Pour moi, qu'elle avait
recherché, je ne perdis pas sa bienveillance ni sa correspondance. Elle m'envoya
des poulardes du Mans aux étrennes; et sa partie était faite pour venir me voir
l'année suivante, quand un voyage de madame de Luxembourg croisa le sien. Je lui
dois ici une place à part; elle en aura toujours une distinguée dans mes
souvenirs.
J'avais un homme qu'excepté Roguin, j'aurais dû mettre le
premier en compte: mon ancien confrère et ami de Carrio, ci-devant secrétaire
titulaire de l'ambassade d'Espagne à Venise, puis en Suède, où il fut, par sa
cour, chargé des affaires, et enfin nommé réellement secrétaire d'ambassade à
Paris. Il me vint surprendre à Montmorency, lorsque je m'y attendais le moins.
Il était décoré d'un ordre d'Espagne, dont j'ai oublié le nom, avec une belle
croix en pierreries. Il avait été obligé, dans ses preuves, d'ajouter une lettre
à son nom de Carrio, et portait celui du chevalier de Carrion. Je le trouvai
toujours le même, le même excellent coeur, l'esprit de jour en jour plus
aimable. J'aurais repris avec lui la même intimité qu'auparavant, si Coindet,
s'interposant entre nous à son ordinaire, n'eût profité de mon éloignement pour
s'insinuer à ma place et en mon nom dans sa confiance, et me supplanter, à force
de zèle à me servir.
La mémoire de Carrion me rappelle celle d'un de mes
voisins de campagne, dont j'aurais d'autant plus de tort de ne pas parler, que
j'en ai à confesser un bien inexcusable envers lui. C'était l'honnête M. le
Blond, qui m'avait rendu service à Venise, et qui, étant venu faire un voyage en
France avec sa famille, avait loué une maison de campagne à la Briche, non loin
de Montmorency. Sitôt que j'appris qu'il était mon voisin, j'en fus dans la joie
de mon coeur, et me fis encore plus une fête qu'un devoir d'aller lui rendre
visite. Je partis pour cela dès le lendemain. Je fus rencontré par des gens qui
me venaient voir moi- même, et avec lesquels il fallut retourner. Deux jours
après, je pars encore; il avait dîné à Paris avec toute sa famille. Une
troisième fois il était chez lui; j'entendis des voix de femmes, je vis à la
porte un carrosse qui me fit peur. Je voulais du moins, pour la première fois,
le voir à mon aise, et causer avec lui de nos anciennes liaisons. Enfin, je
remis si bien ma visite de jour à autre, que la honte de remplir si tard un
pareil devoir fit que je ne le remplis point du tout. Après avoir osé tant
attendre, je n'osai plus me montrer. Cette négligence, dont M. le Blond ne put
qu'être justement indigné, donna vis- à-vis de lui l'air de l'ingratitude à ma
paresse; et cependant je sentais mon coeur si peu coupable, que si j'avais pu
faire à M, le Blond quelque vrai plaisir, même à son insu, je suis bien sûr
qu'il ne m'eût pas trouvé paresseux. Mais l'indolence, la négligence et les
délais dans les petits devoirs à remplir m'ont fait plus de tort que de grands
vices. Mes pires fautes ont été d'omission: j'ai rarement fait ce qu'il ne
fallait pas faire, et malheureusement j'ai plus rarement encore fait ce qu'il
fallait.
Puisque me voilà revenu à mes connaissances de Venise, je n'en
dois pas oublier une qui s'y rapporte, et que je n'avais interrompue, ainsi que
les autres, que depuis beaucoup moins de temps. C'est celle de M. de Jonville,
qui avait continué, depuis son retour de Gênes, à me faire beaucoup d'amitiés.
Il aimait fort à me voir, et à causer avec moi des affaires d'Italie et des
folies de M. de Montaigu, dont il savait, de son côté, bien des traits par les
bureaux des affaires étrangères, dans lesquels il avait beaucoup de liaisons.
J'eus le plaisir aussi de revoir chez lui mon ancien camarade Dupont, qui avait
acheté une charge dans sa province, et dont les affaires le ramenaient
quelquefois à Paris. M. de Jonville devint peu à peu si empressé de m'avoir,
qu'il en était même gênant; et quoique nous logeassions dans des quartiers fort
éloignés, il y avait du bruit entre nous quand je passais une semaine entière
sans aller dîner chez lui. Quand il allait à Jonville, il m'y voulait toujours
emmener; mais y étant une fois allé passer huit jours, qui me parurent fort
longs, je n'y voulus plus retourner. M. de Jonville était assurément un honnête
et galant homme, aimable même à certains égards; mais il avait peu d'esprit: il
était beau, tant soit peu Narcisse, et passablement ennuyeux. Il avait un
recueil singulier, et peut-être unique au monde, dont il s'occupait beaucoup, et
dont il occupait aussi ses hôtes, qui quelquefois s'en amusaient moins que lui.
C'était une collection très complète de tous les vaudevilles de la cour et de
Paris, depuis plus de cinquante ans, où l'on trouvait beaucoup d'anecdotes,
qu'on aurait inutilement cherchées ailleurs. Voilà des Mémoires pour l'histoire
de France, dont on ne s'aviserait guère chez toute autre nation.
Un
jour, au fort de notre meilleure intelligence, il me fit un accueil si froid, si
glaçant, si peu dans son ton ordinaire, qu'après lui avoir donné occasion de
s'expliquer, et même l'en avoir prié, je sortis de chez lui avec la résolution,
que j'ai tenue, de n'y plus remettre les pieds; car on ne me revoit guère où
j'ai été une fois mal reçu, et il n'y avait point ici de Diderot qui plaidât
pour M. de Jonville. Je cherchai vainement dans ma tête quel tort je pouvais
avoir avec lui: je ne trouvai guère. J'étais sûr de n'avoir jamais parlé de lui
ni des siens que de la façon la plus honorable; car je lui étais sincèrement
attaché; et, outre que je n'en avais que du bien à dire, ma plus inviolable
maxime a toujours été de ne parler qu'avec honneur des maisons que je
fréquentais.
Enfin, à force de ruminer, voici ce que je conjecturai. La
dernière fois que nous nous étions vus, il m'avait donné à souper chez des
filles de sa connaissance, avec deux ou trois commis des affaires étrangères,
gens très aimables, et qui n'avaient point du tout l'air ni le ton libertin; et
je puis jurer que de mon côté la soirée se passa à méditer assez tristement sur
le malheureux sort de ces créatures. Je ne payai pas mon écot, parce que M. de
Jonville nous donnait à souper; et je ne donnai rien à ces filles, parce que je
ne leur fis point gagner, comme à la Padoana, le payement que j'aurais pu leur
offrir. Nous sortîmes tous assez gais, et de très bonne intelligence. Sans être
retourné chez ces filles, j'allai trois ou quatre jours après dîner chez M. de
Jonville, que je n'avais pas revu depuis lors, et qui me fit l'accueil que j'ai
dit. N'en pouvant imaginer d'autre cause que quelque malentendu relatif à ce
souper, et voyant qu'il ne voulait pas s'expliquer, je pris mon parti et cessai
de le voir; mais je continuai de lui envoyer mes ouvrages: il me fit faire
souvent des compliments; et l'ayant un jour rencontré au chauffoir de la
Comédie, il me fit, sur ce que je n'allais plus le voir, des reproches
obligeants, qui ne m'y ramenèrent pas. Ainsi cette affaire avait plus l'air
d'une bouderie que d'une rupture. Toutefois ne l'ayant pas revu, et n'ayant plus
ouï parler de lui depuis lors, il eût été trop tard pour y retourner au bout
d'une interruption de plusieurs années. Voilà pourquoi M. de Jonville n'entre
point ici dans ma liste, quoique j'eusse assez longtemps fréquenté sa maison.
Je n'enflerai point la même liste de beaucoup d'autres connaissances
moins familières, ou qui, par mon absence, avaient cessé de l'être, et que je ne
laissai pas de voir quelquefois en campagne, tant chez moi qu'à mon voisinage,
telles, par exemple, que les abbés de Condillac, de Mably, MM. de Mairan, de
Lalive, de Boisgelou, Watelet, Ancelet, et d'autres qu'il serait trop long de
nommer. Je passerai légèrement aussi sur celle de M. de Margency, gentilhomme
ordinaire du roi, ancien membre de la coterie holbachique, qu'il avait quittée
ainsi que moi, et ancien ami de madame d'Épinay, dont il s'était détaché ainsi
que moi; ni sur celle de son ami Desmahis, auteur célèbre, mais éphémère, de la
comédie de l'Impertinent. Le premier était mon voisin de campagne, sa terre de
Margency étant près de Montmorency. Nous étions d'anciennes connaissances; mais
le voisinage et une certaine conformité d'expériences nous rapprochèrent
davantage. Le second mourut peu après. Il avait du mérite et de l'esprit; mais
il était un peu l'original de sa comédie, un peu fat auprès des femmes, et n'en
fut pas extrêmement regretté.
Mais je ne puis omettre une correspondance
nouvelle de ce temps-là, qui a trop influé sur le reste de ma vie pour que je
néglige d'en marquer le commencement. Il s'agit de M. de Lamoignon de
Malesherbes, premier président de la cour des aides, chargé pour lors de la
librairie, qu'il gouvernait avec autant de lumières que de douceur et à la
grande satisfaction des gens de lettres. Je ne l'avais pas été voir à Paris une
seule fois; cependant j'avais toujours éprouvé de sa part les facilités les plus
obligeantes, quant à la censure; et je savais qu'en plus d'une occasion il avait
fort malmené ceux qui écrivaient contre moi. J'eus de nouvelles preuves de ses
bontés au sujet de l'impression de la Julie; car les épreuves d'un si grand
ouvrage étant fort coûteuses à faire venir d'Amsterdam par la poste, il permit,
ayant ses ports francs, qu'elles lui fussent adressées; et il me les envoyait
franches aussi, sous le contre-seing de M. le chancelier son père. Quand
l'ouvrage fut imprimé, il n'en permit le débit dans le royaume qu'ensuite d'une
édition qu'il en fit faire à mon profit, malgré moi-même: comme ce profit eût
été de ma part un vol fait à Rey, à qui j'avais vendu mon manuscrit, non
seulement je ne voulus point accepter le présent qui m'était destiné pour cela,
sans son aveu, qu'il accorda très généreusement; mais je voulus partager avec
lui les cent pistoles à quoi monta ce présent, et dont il ne voulut rien. Pour
ces cent pistoles, j'eus le désagrément dont M. de Malesherbes ne m'avait pas
prévenu, de voir horriblement mutiler mon ouvrage, et empêcher le débit de la
bonne édition jusqu'à ce que la mauvaise fût écoulée.
J'ai toujours
regardé M. Malesherbes comme un homme d'une droiture à toute épreuve. Jamais
rien de ce qui m'est arrivé ne m'a fait douter un moment de sa probité: mais
aussi faible qu'honnête, il nuit quelquefois aux gens pour lesquels il
s'intéresse, à force de les vouloir préserver. Non seulement il fit retrancher
plus de cent pages dans l'édition de Paris, mais il fit un retranchement qui
pouvait porter le nom d'infidélité dans l'exemplaire de la bonne édition qu'il
envoya à madame de Pompadour. Il est dit quelque part, dans cet ouvrage, que la
femme d'un charbonnier est plus digne de respect que la maîtresse d'un prince.
Cette phrase m'était venue dans la chaleur de la composition, sans aucune
application, je le jure. En relisant l'ouvrage, je vis qu'on ferait cette
application. Cependant, par la très imprudente maxime de ne rien ôter par égard
aux applications qu'on pouvait faire, quand j'avais dans ma conscience le
témoignage de ne les avoir pas faites en écrivant, je ne voulus point ôter cette
phrase, et je me contentai de substituer le mot prince au mot roi, que j'avais
d'abord mis. Cet adoucissement ne parut pas suffisant à M. de Malesherbes: il
retrancha la phrase entière, dans un carton qu'il fit imprimer exprès, et coller
aussi proprement qu'il fut possible dans l'exemplaire de madame de Pompadour.
Elle n'ignora pas ce tour de passe-passe: il se trouva de bonnes âmes qui l'en
instruisirent. Pour moi, je ne l'appris que longtemps après, lorsque je
commençais d'en sentir les suites.
N'est-ce point encore ici la première
origine de la haine couverte, mais implacable, d'une autre dame qui était dans
un cas pareil, sans que j'en susse rien, ni même que je la connusse quand
j'écrivis ce passage? Quand le livre se publia, la connaissance était faite, et
j'étais très inquiet. Je le dis au chevalier de Lorenzi, qui se moqua de moi, et
m'assura que cette dame en était si peu offensée qu'elle n'y avait pas même fait
attention. Je le crus, un peu légèrement peut-être et je me tranquillisai fort
mal à propos.
Je reçus, à l'entrée de l'hiver, une nouvelle marque des
bontés de M. de Malesherbes, à laquelle je fus fort sensible, quoique je ne
jugeasse pas à propos d'en profiter. Il y avait une place vacante dans le
Journal des savants. Margency m'écrivit pour me la proposer, comme de lui-même.
Mais il me fut aisé de comprendre, par le tour de sa lettre (liasse C, no 33),
qu'il était instruit et autorisé; et lui-même me marqua dans la suite (liasse C,
no 47) qu'il avait été chargé de me faire cette offre. Le travail de cette place
était peu de chose. Il ne s'agissait que de deux extraits par mois, dont on
m'apporterait les livres, sans être obligé jamais à aucun voyage de Paris, pas
même pour faire au magistrat une visite de remerciement. J'entrais par là dans
une société de gens de lettres du premier mérite, MM. de Mairan, Clairaut, de
Guignes et l'abbé Barthélemy, dont la connaissance était déjà faite avec les
deux premiers, et très bonne à faire avec les deux autres. Enfin, pour un
travail si peu pénible, et que je pouvais faire si commodément, il y avait un
honoraire de huit cents francs attaché à cette place. Je délibérai quelques
heures avant que de me déterminer, et je puis jurer que ce ne fut que par la
crainte de fâcher Margency et de déplaire à M. de Malesherbes. Mais enfin la
gêne insupportable de ne pouvoir travailler à mon heure et d'être commandé par
le temps, bien plus encore la certitude de mal remplir les fonctions dont il
fallait me charger, l'emportèrent sur tout, et me déterminèrent à refuser une
place pour laquelle je n'étais pas propre. Je savais que tout mon talent ne
venait que d'une certaine chaleur d'âme sur les matières que j'avais à traiter,
et qu'il n'y avait que l'amour du grand, du vrai, du beau, qui pût animer mon
génie. Et que m'auraient importé les sujets de la plupart des livres que
j'aurais à extraire, et les livres mêmes? Mon indifférence pour la chose eût
glacé ma plume et abruti mon esprit. On s'imaginait que je pouvais écrire par
métier, comme tous les autres gens de lettres, au lieu que je ne sus jamais
écrire que par passion. Ce n'était assurément pas là ce qu'il fallait au Journal
des savants. J'écrivis donc à Margency une lettre de remerciement, tournée avec
toute l'honnêteté possible, dans laquelle je lui fis si bien le détail de mes
raisons, qu'il ne se peut pas que ni lui, ni M. de Malesherbes, aient cru qu'il
entrât ni humeur ni orgueil dans mon refus. Aussi l'approuvèrent-ils l'un et
l'autre, sans m'en faire moins bon visage; et le secret fut si bien gardé sur
cette affaire, que le public n'en a jamais eu le moindre vent.
Cette
proposition ne venait pas dans un moment favorable pour me la faire agréer; car
depuis quelque temps je formais le projet de quitter tout à fait la littérature,
et surtout le métier d'auteur. Tout ce qui venait de m'arriver m'avait
absolument dégoûté des gens de lettres, et j'avais éprouvé qu'il était
impossible de courir la même carrière, sans avoir quelques liaisons avec eux. Je
ne l'étais guère moins des gens du monde, et en général de la vie mixte que je
venais de mener, moitié à moi-même, et moitié à des sociétés pour lesquelles je
n'étais point fait. Je sentais plus que jamais, et par une constante expérience,
que toute association inégale est toujours désavantageuse au parti faible.
Vivant avec des gens opulents, et d'un autre état que celui que j'avais choisi,
sans tenir maison comme eux, j'étais obligé de les imiter en bien des choses; et
des menues dépenses, qui n'étaient rien pour eux, étaient pour moi non moins
ruineuses qu'indispensables. Qu'un autre homme aille dans une maison de
campagne, il est servi par son laquais, tant à table que dans sa chambre: il
l'envoie chercher tout ce dont il a besoin; n'ayant rien à faire directement
avec les gens de la maison, ne les voyant même pas, il ne leur donne des
étrennes que quand et comme il lui plaît: mais moi, seul, sans domestique,
j'étais à la merci de ceux de la maison, dont il fallait nécessairement capter
les bonnes grâces, pour n'avoir pas beaucoup à souffrir; et, traité comme l'égal
de leur maître, il en fallait aussi traiter les gens comme tel, et même faire
pour eux plus qu'un autre, parce qu'en effet j'en avais bien plus besoin. Passe
encore quand il y a peu de domestiques; mais dans les maisons où j'allais il y
en avait beaucoup, tous très rogues, très fripons, très alertes, j'entends pour
leur intérêt; et les coquins savaient faire en sorte que j'avais successivement
besoin de tous. Les femmes de Paris, qui ont tant d'esprit, n'ont aucune idée
juste sur cet article; et, à force de vouloir économiser ma bourse, elles me
ruinaient. Si je soupais en ville un peu loin de chez moi, au lieu de souffrir
que j'envoyasse chercher un fiacre, la dame de la maison faisait mettre les
chevaux pour me ramener; elle était fort aise de m'épargner les vingt-quatre
sous du fiacre: quant à l'écu que je donnais au laquais et au cocher, elle n'y
songeait pas. Une femme m'écrivait-elle de Paris à l'Ermitage, ou à Montmorency:
ayant regret aux quatre sous de port que sa lettre m'aurait coûté, elle me
l'envoyait par un de ses gens, qui arrivait à pied tout en nage, et à qui je
donnais à dîner, et un écu qu'il avait assurément bien gagné. Me proposait-elle
d'aller passer huit ou quinze jours avec elle à sa campagne, elle se disait en
elle-même: Ce sera toujours une économie pour ce pauvre garçon; pendant ce
temps-là, sa nourriture ne lui coûtera rien. Elle ne songeait pas qu'aussi,
durant ce temps-là, je ne travaillais point; que mon ménage, et mon loyer, et
mon linge, et mes habits, n'en allaient pas moins; que je payais mon barbier à
double, et qu'il ne laissait pas de m'en coûter chez elle plus qu'il ne m'en
aurait coûté chez moi. Quoique je bornasse mes petites largesses aux seules
maisons où je vivais d'habitude, elles ne laissaient pas de m'être ruineuses. Je
puis assurer que j'ai bien versé vingt-cinq écus chez madame d'Houdetot à
Eaubonne, où je n'ai couché que quatre ou cinq fois, et plus de cent pistoles
tant à Épinay qu'à la Chevrette, pendant les cinq ou six ans que j'y fus le plus
assidu. Ces dépenses sont inévitables pour un homme de mon humeur, qui ne sait
se pourvoir de rien, ni s'ingénier sur rien, ni supporter l'aspect d'un valet
qui grogne, et qui vous sert en rechignant. Chez madame Dupin même, où j'étais
de la maison, et où je rendais mille services aux domestiques, je n'ai jamais
reçu les leurs qu'à la pointe de mon argent. Dans la suite, il a fallu renoncer
tout à fait à ces petites libéralités, que ma situation ne m'a plus permis de
faire; et c'est alors qu'on m'a fait sentir bien plus durement encore
l'inconvénient de fréquenter des gens d'un autre état que le sien.
Encore si cette vie eût été de mon goût, je me serais consolé d'une
dépense onéreuse, consacrée à mes plaisirs: mais se ruiner pour s'ennuyer est
trop insupportable; et j'avais si bien senti le poids de ce train de vie, que,
profitant de l'intervalle de liberté où je me trouvais pour lors, j'étais
déterminé à le perpétuer, à renoncer totalement à la grande société, à la
composition des livres, à tout commerce de littérature, et à me renfermer, pour
le reste de mes jours, dans la sphère étroite et paisible pour laquelle je me
sentais né.
Le produit de la Lettre à d'Alembert et de la
Nouvelle Héloïse avait un peu remonté mes finances, qui s'étaient fort épuisées
à l'Ermitage. Je me voyais environ mille écus devant moi. L'Émile, auquel je
m'étais mis tout de bon quand j'eus achevé l'Héloïse, était fort avancé, et son
produit devait au moins doubler cette somme. Je formai le projet de placer ce
fonds de manière à me faire une petite rente viagère, qui pût, avec ma copie, me
faire subsister sans plus écrire. J'avais encore deux ouvrages sur le chantier.
Le premier était mes Institutions politiques. J'examinai l'état de ce livre, et
je trouvai qu'il demandait encore plusieurs années de travail. Je n'eus pas le
courage de le poursuivre et d'attendre qu'il fût achevé, pour exécuter ma
résolution. Ainsi, renonçant à cet ouvrage, je résolus d'en tirer tout ce qui
pouvait se détacher, puis de brûler tout le reste; et, poussant ce travail avec
zèle, sans interrompre celui de l'Émile, je mis, en moins de deux ans, la
dernière main au Contrat social.
Restait le Dictionnaire de musique.
C'était un travail de manoeuvre, qui pouvait se faire en tout temps, et qui
n'avait pour objet qu'un produit pécuniaire. Je me réservai de l'abandonner, ou
de l'achever à mon aise, selon que mes autres ressources rassemblées me
rendraient celle-là nécessaire ou superflue. A l'égard de la Morale sensitive,
dont l'entreprise était restée en esquisse, je l'abandonnai totalement.
Comme j'avais en dernier projet, si je pouvais me passer tout à fait de
la copie, celui de m'éloigner de Paris, où l'affluence des survenants rendait ma
subsistance coûteuse, et m'ôtait le temps d'y pourvoir, pour prévenir dans ma
retraite l'ennui dans lequel on dit que tombe un auteur quand il a quitté la
plume, je me réservais une occupation qui pût remplir le vide de ma solitude,
sans me tenter de plus rien faire imprimer de mon vivant. Je ne sais par quelle
fantaisie Rey me pressait depuis longtemps d'écrire les Mémoires de ma vie.
Quoiqu'ils ne fussent pas jusqu'alors fort intéressants par les faits, je sentis
qu'ils pouvaient le devenir par la franchise que j'étais capable d'y mettre; et
je résolus d'en faire un ouvrage unique, par une véracité sans exemple, afin
qu'au moins une fois on pût voir un homme tel qu'il était en dedans. J'avais
toujours ri de la fausse naïveté de Montaigne, qui, faisant semblant d'avouer
ses défauts, a grand soin de ne s'en donner que d'aimables; tandis que je
sentais, moi qui me suis cru toujours, et qui me crois encore, à tout prendre,
le meilleur des hommes, qu'il n'y a point d'intérieur humain, si pur qu'il
puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux. Je savais qu'on me peignait dans
le public sous des traits si peu semblables aux miens, et quelquefois si
difformes, que, malgré le mal dont je ne voulais rien taire, je ne pouvais que
gagner encore à me montrer tel que j'étais. D'ailleurs, cela ne se pouvant faire
sans laisser voir aussi d'autres gens tels qu'ils étaient, et par conséquent cet
ouvrage ne pouvant paraître qu'après ma mort et celle de beaucoup d'autres, cela
m'enhardissait davantage à faire mes Confessions, dont jamais je n'aurais à
rougir devant personne. Je résolus donc de consacrer mes loisirs à bien exécuter
cette entreprise, et je me mis à recueillir les lettres et papiers qui pouvaient
guider ou réveiller ma mémoire, regrettant fort tout ce que j'avais déchiré,
brûlé, perdu jusqu'alors.
Ce projet de retraite absolue, un des plus
sensés que j'eusse jamais faits, était fortement empreint dans mon esprit; et
déjà je travaillais à son exécution, quand le ciel, qui me préparait une autre
destinée, me jeta dans un nouveau tourbillon.
Montmorency, cet ancien et
beau patrimoine de l'illustre maison de ce nom, ne lui appartient plus depuis la
confiscation. Il a passé, par la soeur du duc Henri, dans la maison de Condé,
qui a changé le nom de Montmorency en celui d'Enghien; et ce duché n'a d'autre
château qu'une vieille tour, où l'on tient les archives, et où l'on reçoit les
hommages des vassaux. Mais on voit à Montmorency ou Enghien une maison
particulière bâtie par Croisat, dit le pauvre, laquelle ayant la magnificence
des plus superbes châteaux, en mérite et en porte le nom. L'aspect imposant de
ce bel édifice, la terrasse sur laquelle il est bâti, sa vue unique peut-être au
monde, son vaste salon peint d'une excellente main, son jardin planté par le
célèbre Le Nôtre, tout cela forme un tout dont la majesté frappante a pourtant
je ne sais quoi de simple, qui soutient et nourrit l'admiration. M. le maréchal
duc de Luxembourg, qui occupait alors cette maison, venait tous les ans dans ce
pays, où jadis ses pères étaient les maîtres, passer en deux fois cinq ou six
semaines, comme simple habitant, mais avec un éclat qui ne dégénérait point de
l'ancienne splendeur de sa maison. Au premier voyage qu'il y fit depuis mon
établissement à Montmorency, monsieur et madame la maréchale envoyèrent un valet
de chambre me faire compliment de leur part, et m'inviter à souper chez eux
toutes les fois que cela me ferait plaisir. A chaque fois qu'ils revinrent, ils
ne manquèrent point de réitérer le même compliment et la même invitation. Cela
me rappelait madame de Beuzenval m'envoyant dîner à l'office. Les temps étaient
changés, mais j'étais demeuré le même. Je ne voulais point qu'on m'envoyât dîner
à l'office, et je me souciais peu de la table des grands. J'aurais mieux aimé
qu'ils me laissassent pour ce que j'étais, sans me fêter et sans m'avilir. Je
répondis honnêtement et respectueusement aux politesses de monsieur et de madame
de Luxembourg, mais je n'acceptai point leurs offres; et, tant mes incommodités
que mon humeur timide et mon embarras à parler, me faisant frémir à la seule
idée de me présenter dans une assemblée des gens de la cour, je n'allai pas même
au château faire une visite de remerciement, quoique je comprisse assez que
c'était ce qu'on cherchait, et que tout cet empressement était plutôt une
affaire de curiosité que de bienveillance.
Cependant les avances
continuèrent et allèrent même en augmentant. Madame la comtesse de Boufflers,
qui était fort liée avec madame la maréchale, étant venue à Montmorency, envoya
savoir de mes nouvelles, et me proposer de me venir voir. Je répondis comme je
devais, mais je ne démarrai point. Au voyage de Pâques de l'année suivante 1759,
le chevalier de Lorenzy, qui était de la cour de M. le prince de Conti et de la
société de madame de Luxembourg, vint me voir plusieurs fois: nous fîmes
connaissance; il me pressa d'aller au château: je n'en fis rien. Enfin, une
après-midi que je ne songeais à rien moins, je vis arriver M. le maréchal de
Luxembourg, suivi de cinq ou six personnes. Pour lors il n'y eut plus moyen de
m'en dédire; et je ne pus éviter, sous peine d'être un arrogant et un malappris,
de lui rendre sa visite, et d'aller faire ma cour à madame la maréchale, de la
part de laquelle il m'avait comblé des choses les plus obligeantes. Ainsi
commencèrent, sous de funestes auspices, des liaisons dont je ne pus plus
longtemps me défendre, mais qu'un pressentiment trop bien fondé me fit redouter
jusqu'à ce que j'y fusse engagé.
Je craignais excessivement madame de
Luxembourg. Je savais qu'elle était aimable. Je l'avais vue plusieurs fois au
spectacle, et chez madame Dupin, il y avait dix ou douze ans, lorsqu'elle était
duchesse de Boufflers, et qu'elle brillait encore de sa première beauté. Mais
elle passait pour méchante; et, dans une aussi grande dame, cette réputation me
faisait trembler. A peine l'eus-je vue, que je fus subjugué. Je la trouvai
charmante, de ce charme à l'épreuve du temps, le plus fait pour agir sur mon
coeur. Je m'attendais à lui trouver un entretien mordant et plein d'épigrammes.
Ce n'était point cela, c'était beaucoup mieux. La conversation de madame de
Luxembourg ne pétille pas d'esprit; ce ne sont pas des saillies, et ce n'est pas
même proprement de la finesse: mais c'est une délicatesse exquise, qui ne frappe
jamais, et qui plaît toujours. Ses flatteries sont d'autant plus enivrantes
qu'elles sont plus simples; on dirait qu'elles lui échappent sans qu'elle y
pense, et que c'est son coeur qui s'épanche, uniquement parce qu'il est trop
rempli. Je crus m'apercevoir, dès la première visite, que, malgré mon air gauche
et mes lourdes phrases, je ne lui déplaisais pas. Toutes les femmes de la cour
savent vous persuader cela quand elles le veulent, vrai ou non; mais toutes ne
savent pas, comme madame de Luxembourg, vous rendre cette persuasion si douce
qu'on ne s'avise plus d'en vouloir douter. Dès le premier jour, ma confiance en
elle eût été aussi entière qu'elle ne tarda pas à le devenir, si madame la
duchesse de Montmorency, sa belle-fille, jeune folle, assez maligne, et je
pense, un peu tracassière, ne se fût avisée de m'entreprendre, et, tout au
travers de force éloges de sa maman et de feintes agaceries pour son propre
compte, ne m'eût mis en doute si je n'étais pas persiflé.
Je me serais
peut-être difficilement rassuré sur cette crainte auprès des deux dames, si les
extrêmes bontés de M. le maréchal ne m'eussent confirmé que les leurs étaient
sérieuses. Rien de plus surprenant, vu mon caractère timide, que la promptitude
avec laquelle je le pris au mot sur le pied d'égalité où il voulut se mettre
avec moi, si ce n'est peut-être celle avec laquelle il me prit au mot lui-même
sur l'indépendance absolue avec laquelle je voulais vivre. Persuadés l'un et
l'autre que j'avais raison d'être content de mon état et de n'en vouloir pas
changer, ni lui ni madame de Luxembourg n'ont paru vouloir s'occuper un instant
de ma bourse ou de ma fortune: quoique je ne pusse douter du tendre intérêt
qu'ils prenaient à moi tous les deux, jamais ils ne m'ont proposé de place et ne
m'ont offert leur crédit, si ce n'est une seule fois, que madame de Luxembourg
parut désirer que je voulusse entrer à l'Académie française. J'alléguai ma
religion: elle me dit que ce n'était pas un obstacle, ou qu'elle s'engageait à
le lever. Je répondis que, quelque honneur que ce fût pour moi d'être membre
d'un corps si illustre, ayant refusé à M. de Tressan, et en quelque sorte au roi
de Pologne, d'entrer dans l'Académie de Nanci, je ne pouvais plus honnêtement
entrer dans aucune. Madame de Luxembourg n'insista pas, et il n'en fut plus
reparlé. Cette simplicité de commerce avec de si grands seigneurs, et qui
pouvaient tout en ma faveur, M. de Luxembourg étant et méritant bien d'être
l'ami particulier du roi, contraste bien singulièrement avec les continuels
soucis, non moins importuns qu'officieux, des amis protecteurs que je venais de
quitter, et qui cherchaient moins à me servir qu'à m'avilir.
Quand M. le
maréchal m'était venu voir à Mont-Louis, je l'avais reçu avec peine, lui et sa
suite, dans mon unique chambre, non parce que je fus obligé de le faire asseoir
au milieu de mes assiettes sales et de mes pots cassés, mais parce que mon
plancher pourri tombait en ruine, et que je craignais que le poids de sa suite
ne l'effondrât tout à fait. Moins occupé de mon propre danger que de celui que
l'affabilité de ce bon seigneur lui faisait courir, je me hâtai de le tirer de
là pour le mener, malgré le froid qu'il faisait encore, à mon donjon, tout
ouvert et sans cheminée. Quand il y fut, je lui dis la raison qui m'avait engagé
à l'y conduire: il la redit à madame la maréchale, et l'un et l'autre me
pressèrent, en attendant qu'on referait mon plancher, d'accepter un logement au
château, où, si je l'aimais mieux, dans un édifice isolé qui était au milieu du
parc, et qu'on appelait le petit château. Cette demeure enchantée mérite qu'on
en parle. Le parc ou jardin de Montmorency n'est pas en plaine, comme celui de
la Chevrette. Il est inégal, montueux, mêlé de collines et d'enfoncements, dont
l'habile artiste a tiré parti pour varier les bosquets, les ornements, les eaux,
les points de vue, et multiplier pour ainsi dire, à force d'art et de génie, un
espace en lui-même assez resserré. Ce parc est couronné dans le haut par la
terrasse et le château; dans le bas il forme une gorge qui s'ouvre et s'élargit
vers la vallée, et dont l'angle est rempli par une grande pièce d'eau. Entre
l'orangerie qui occupe cet élargissement, et cette pièce d'eau entourée de
coteaux bien décorés de bosquets et d'arbres, est le petit château dont j'ai
parlé. Cet édifice et le terrain qui l'entoure appartenaient jadis au célèbre Le
Brun, qui se plut à le bâtir et le décorer avec ce goût exquis d'ornements et
d'architecture dont ce grand peintre s'était nourri. Ce château depuis lors a
été rebâti, mais toujours sur le dessin du premier maître. Il est petit, simple,
mais élégant. Comme il est dans un fond entre le bassin de l'orangerie et la
grande pièce d'eau, par conséquent sujet à l'humidité, on l'a percé dans son
milieu d'un péristyle à jour, entre deux étages de colonnes, par lequel l'air
jouant dans tout l'édifice le maintient sec, malgré sa situation. Quand on
regarde ce bâtiment de la hauteur opposée qui lui fait perspective, il paraît
absolument environné d'eau, et l'on croit voir une île enchantée, ou la plus
jolie des trois îles Borromées, appelée Isola bella, dans le lac Majeur.
Ce fut dans cet édifice solitaire qu'on me donna le choix d'un des
quatre appartements complets qu'il contient, outre le rez-de-chaussée, composé
d'une salle de bal, d'une salle de billard et d'une cuisine. Je pris le plus
petit et le plus simple, au-dessus de la cuisine, que j'eus aussi. Il était
d'une propreté charmante; l'ameublement en était blanc et bleu. C'est dans cette
profonde et délicieuse solitude qu'au milieu des bois et des eaux, aux concerts
des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'orange, je composai dans
une continuelle extase le cinquième livre de l'Émile, dont je dus en grande
partie le coloris assez frais à la vive impression du local où je l'écrivais.
Avec quel empressement je courais tous les matins, au lever du soleil,
respirer un air embaumé sur le péristyle! Quel bon café au lait j'y prenais tête
à tête avec ma Thérèse! Ma chatte et mon chien nous faisaient compagnie. Ce seul
cortège m'eût suffi pour toute ma vie, sans éprouver jamais un moment d'ennui.
J'étais là dans le paradis terrestre; j'y vivais avec autant d'innocence, et j'y
goûtais le même bonheur.
Au voyage de juillet, monsieur et madame de
Luxembourg me marquèrent tant d'attentions et me firent tant de caresses, que,
logé chez eux et comblé de leurs bontés, je ne pus moins faire que d'y répondre
en les voyant assidûment. Je ne les quittais presque point: j'allais le matin
faire ma cour à madame la maréchale; j'y dînais; j'allais l'après- midi me
promener avec M. le maréchal, mais je n'y soupais pas, à cause du grand monde,
et qu'on y soupait trop tard pour moi. Jusqu'alors tout était convenable, et il
n'y avait point de mal encore, si j'avais su m'en tenir là. Mais je n'ai jamais
su garder un milieu dans mes attachements, et remplir simplement des devoirs de
société. J'ai toujours été tout ou rien; bientôt je fus tout; et me voyant fêté,
gâté par des personnes de cette considération, je passai les bornes, et me pris
pour eux d'une amitié qu'il n'est permis d'avoir que pour ses égaux. J'en mis
toute la familiarité dans mes manières, tandis qu'ils ne se relâchèrent jamais
dans les leurs de la politesse à laquelle ils m'avaient accoutumé. Je n'ai
pourtant jamais été très à mon aise avec madame la maréchale. Quoique je ne
fusse pas parfaitement rassuré sur son caractère, je le redoutais moins que son
esprit. C'était par là surtout qu'elle m'en imposait. Je savais qu'elle était
difficile en conversations, et qu'elle avait droit de l'être. Je savais que les
femmes, et surtout les grandes dames, veulent absolument être amusées, qu'il
vaudrait mieux les offenser que les ennuyer; et je jugeais, par ses commentaires
sur ce qu'avaient dit les gens qui venaient de partir, de ce qu'elle devait
penser de mes balourdises. Je m'avisai d'un supplément, pour me sauver auprès
d'elle l'embarras de parler: ce fut de lire. Elle avait ouï parler de la Julie;
elle savait qu'on l'imprimait; elle marqua de l'empressement de voir cet
ouvrage; j'offris de le lui lire, elle accepta. Tous les matins je me rendais
chez elle sur les dix heures; M. de Luxembourg y venait: on fermait la porte. Je
lisais à côté de son lit, et je compassai si bien mes lectures, qu'il y en
aurait eu pour tout le voyage, quand même il n'aurait pas été interrompu. Le
succès de cet expédient passa mon attente. Madame de Luxembourg s'engoua de la
Julie et de son auteur; elle ne parlait que de moi, ne s'occupait que de moi, me
disait des douceurs toute la journée, m'embrassait dix fois le jour. Elle voulut
que j'eusse toujours ma place à table à côté d'elle; et quand quelques seigneurs
voulaient prendre cette place, elle leur disait que c'était la mienne, et les
faisait mettre ailleurs. On peut juger de l'impression que ces manières
charmantes faisaient sur moi, que les moindres marques d'affection subjuguent.
Je m'attachais réellement à elle, à proportion de l'attachement qu'elle me
témoignait. Toute ma crainte, en voyant cet engouement, et me sentant si peu
d'agrément dans l'esprit pour le soutenir, était qu'il ne se changeât en dégoût,
et malheureusement pour moi cette crainte ne fut que trop bien fondée.
Il fallait qu'il y eût une opposition naturelle entre son tour d'esprit
et le mien, puisque indépendamment des foules de balourdises qui m'échappaient à
chaque instant dans la conversation, dans mes lettres même, et lorsque j'étais
le mieux avec elle, il se trouvait des choses qui lui déplaisaient, sans que je
pusse imaginer pourquoi. Je n'en citerai qu'un exemple, et j'en pourrais citer
vingt. Elle sut que je faisais pour madame d'Houdetot une copie de l'Héloïse, à
tant la page. Elle en voulut avoir une sur le même pied. Je la lui promis; et la
mettant par là du nombre de mes pratiques, je lui écrivis quelque chose
d'obligeant et d'honnête à ce sujet; du moins telle était mon intention. Voici
sa réponse, qui me fit tomber des nues:
"A Versailles, ce mardi.
(Liasse C, no 43.)
Je suis ravie, je suis contente; votre lettre
m'a fait un plaisir infini, et je me presse pour vous le mander et pour vous en
remercier.
Voici les propres termes de votre lettre: Quoique vous soyez
sûrement une très bonne pratique, je me fais quelque peine de prendre votre
argent; régulièrement, ce serait à moi de payer le plaisir que j'aurais de
travailler pour vous. Je ne vous en dis pas davantage. Je me plains de ce que
vous ne me parlez jamais de votre santé. Rien ne m'intéresse davantage. Je vous
aime de tout mon coeur; et c'est, je vous assure, bien tristement que je vous le
mande, car j'aurais bien du plaisir à vous le dire moi-même. M. de Luxembourg
vous aime et vous embrasse de tout son coeur."
En recevant cette lettre,
je me hâtai d'y répondre, en attendant plus ample examen, pour protester contre
toute interprétation désobligeante; et après m'être occupé quelques jours à cet
examen avec l'inquiétude qu'on peut concevoir, et toujours sans y rien
comprendre, voici quelle fut enfin ma dernière réponse à ce sujet:
"A Montmorency, le 8 décembre 1759.
Depuis ma
dernière lettre, j'ai examiné cent et cent fois le passage en question. Je l'ai
considéré par son sens propre et naturel, je l'ai considéré par tous les sens
qu'on peut lui donner, et je vous avoue, madame la maréchale, que je ne sais
plus si c'est moi qui vous dois des excuses, ou si ce n'est point vous qui m'en
devez."
Il y a maintenant dix ans que ces lettres ont été écrites. J'y
ai souvent repensé depuis ce temps-là; et telle est encore aujourd'hui ma
stupidité sur cet article, que je n'ai pu parvenir à sentir ce qu'elle avait pu
trouver dans ce passage, je ne dis pas d'offensant, mais même qui pût lui
déplaire.
A propos de cet exemplaire manuscrit de l'Héloïse que voulut
avoir madame de Luxembourg, je dois dire ici ce que j'imaginai pour lui donner
quelque avantage marqué qui le distinguât de tout autre. J'avais écrit à part
les aventures de milord Édouard, et j'avais balancé longtemps à les insérer,
soit en entier, soit par extrait, dans cet ouvrage, où elles me paraissaient
manquer. Je me déterminai enfin à les retrancher tout à fait, parce que, n'étant
pas du ton de tout le reste, elles en auraient gâté la touchante simplicité.
J'eus une autre raison bien plus forte, quand je connus madame de Luxembourg.
C'est qu'il y avait dans ces aventures une marquise romaine d'un caractère très
odieux, dont quelques traits, sans lui être applicables, auraient pu lui être
appliqués par ceux qui ne la connaissaient que de réputation. Je me félicitai
donc beaucoup du parti que j'avais pris, et m'y confirmai. Mais, dans l'ardent
désir d'enrichir son exemplaire de quelque chose qui ne fût dans aucun autre,
n'allai-je pas songer à ces malheureuses aventures, et former le projet d'en
faire l'extrait, pour l'y ajouter. Projet insensé, dont on ne peut expliquer
l'extravagance que par l'aveugle fatalité qui m'entraînait à ma perte!
Quos vult perdere Jupiter dementat.
J'eus la
stupidité de faire cet extrait avec bien du soin, bien du travail, et de lui
envoyer ce morceau comme la plus belle chose du monde; en la prévenant
toutefois, comme il était vrai, que j'avais brûlé l'original, que l'extrait
était pour elle seule, et ne serait jamais vu de personne, à moins qu'elle ne le
montrât elle-même: ce qui, loin de lui prouver ma prudence et ma discrétion,
comme je croyais faire, n'était que l'avertir du jugement que je portais
moi-même sur l'application des traits dont elle aurait pu s'offenser. Mon
imbécillité fut telle, que je ne doutais pas qu'elle ne fût enchantée de mon
procédé. Elle ne me fit pas là-dessus les grands compliments que j'en attendais,
et jamais, à ma très grande surprise, elle ne me parla du cahier que je lui
avais envoyé. Pour moi, toujours charmé de ma conduite dans cette affaire, ce ne
fut que longtemps après que je jugeai, sur d'autres indices, l'effet qu'elle
avait produit.
J'eus encore, en faveur de son manuscrit, une autre idée
plus raisonnable, mais qui, par des effets plus éloignés, ne m'a guère été moins
nuisible: tant tout concourt à l'oeuvre de la destinée, quand elle appelle un
homme au malheur. Je pensai d'orner ce manuscrit des dessins des estampes de la
Julie, lesquels dessins se trouvèrent être du même format que le manuscrit. Je
demandai à Coindet ces dessins, qui m'appartenaient à toutes sortes de titres,
et d'autant plus que je lui avais abandonné le produit des planches, lesquelles
eurent un grand débit. Coindet est aussi rusé que je le suis peu. A force de se
faire demander ces dessins, il parvint à savoir ce que j'en voulais faire.
Alors, sous prétexte d'ajouter quelques ornements à ces dessins, il se les fit
laisser, et finit par les présenter lui-même.
Ego versiculos
feci, tulit alter honores.
Cela acheva de l'introduire à l'hôtel
du Luxembourg sur un certain pied. Depuis mon établissement au petit château, il
m'y venait voir très souvent, et toujours dès le matin, surtout quand monsieur
et madame de Luxembourg étaient à Montmorency. Cela faisait que, pour passer
avec lui une journée, je n'allais point au château. On me reprocha ces absences:
j'en dis la raison. On me pressa d'amener M. Coindet; je le fis. C'était ce que
le drôle avait cherché. Ainsi, grâce aux bontés excessives qu'on avait pour moi,
un commis de M. Thélusson, qui voulait bien lui donner quelquefois sa table
quand il n'avait personne à dîner, se trouva tout d'un coup admis à celle d'un
maréchal de France, avec les princes, les duchesses, et tout ce qu'il y avait de
grand à la cour. Je n'oublierai jamais qu'un jour qu'il était obligé de
retourner à Paris de bonne heure, M. le maréchal dit après le dîner à la
compagnie: Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis; nous
accompagnerons M. Coindet. Le pauvre garçon n'y tint pas; sa tête s'en alla tout
à fait. Pour moi, j'avais le coeur si ému, que je ne pus dire un seul mot. Je
suivais par derrière, pleurant comme un enfant, et mourant d'envie de baiser les
pas de ce bon maréchal. Mais la suite de cette histoire de copie m'a fait
anticiper ici sur les temps. Reprenons-les dans leur ordre, autant que ma
mémoire me le permettra.
Sitôt que la petite maison de Mont-Louis fut
prête, je la fis meubler proprement, simplement, et retournai m'y établir, ne
pouvant renoncer à cette loi que je m'étais faite, en quittant l'Ermitage,
d'avoir toujours mon logement à moi: mais je ne pus me résoudre non plus à
quitter mon appartement du petit château. J'en gardai la clef; et tenant
beaucoup aux jolis déjeuners du péristyle, j'allais souvent y coucher, et j'y
passais quelquefois deux ou trois jours, comme à une maison de campagne. J'étais
peut-être alors le particulier de l'Europe le mieux et le plus agréablement
logé. Mon hôte, M. Mathas, qui était le meilleur homme du monde, m'avait
absolument laissé la direction des réparations de Mont-Louis, et voulut que je
disposasse de ses ouvriers, sans même qu'il s'en mêlât. Je trouvai donc le moyen
de me faire d'une seule chambre au premier un appartement complet, composé d'une
chambre, d'une antichambre et d'une garde-robe. Au rez-de-chaussée étaient la
cuisine et la chambre de Thérèse. Le donjon me servait de cabinet, au moyen
d'une bonne cloison vitrée et d'une cheminée qu'on y fit faire. Je m'amusai,
quand j'y fus, à orner la terrasse, qu'ombrageaient déjà deux rangs de jeunes
tilleuls; j'y en fis ajouter deux, pour faire un cabinet de verdure; j'y fis
poser une table et des bancs de pierre; je l'entourai de lilas, de seringat, de
chèvrefeuille; j'y fis faire une belle plate-bande de fleurs, parallèle aux deux
rangs d'arbres; et cette terrasse plus élevée que celle du château, dont la vue
était du moins aussi belle, et sur laquelle j'avais apprivoisé des multitudes
d'oiseaux, me servait de salle de compagnie pour recevoir monsieur et madame de
Luxembourg, M. le duc de Villeroy, M. le prince de Tingry, M. le marquis
d'Armentières, madame la duchesse de Montmorency, madame la duchesse de
Boufflers, madame la comtesse de Valentinois, madame la comtesse de Boufflers,
et d'autres personnes de ce rang, qui, du château, ne dédaignaient pas de faire,
par une montée très fatigante, le pèlerinage de Mont-Louis. Je devais à la
faveur de monsieur et madame de Luxembourg toutes ces visites; je le sentais, et
mon coeur leur en faisait bien l'hommage. C'est dans un de ces transports
d'attendrissement que je dis une fois à M. de Luxembourg en l'embrassant: Ah!
monsieur le maréchal, je haïssais les grands avant que de vous connaître, et je
les hais davantage encore depuis que vous me faites si bien sentir combien il
leur serait aisé de se faire adorer.
Au reste, j'interpelle tous ceux
qui m'ont vu durant cette époque, s'ils se sont jamais aperçus que cet éclat
m'ait un instant ébloui, que la vapeur de cet encens m'ait porté à la tête;
s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manières,
moins liant avec le peuple, moins familier avec mes voisins, moins prompt à
rendre service à tout le monde quand je l'ai pu, sans me rebuter jamais des
importunités sans nombre, et souvent déraisonnables, dont j'étais sans cesse
accablé. Si mon coeur m'attirait au château de Montmorency par mon sincère
attachement pour les maîtres, il me ramenait de même à mon voisinage, goûter les
douceurs de cette vie égale et simple, hors de laquelle il n'est point de
bonheur pour moi. Thérèse avait fait amitié avec la fille d'un maçon, mon
voisin, nommé Pilleu: je la fis de même avec le père; et après avoir le matin
dîné au château, non sans gêne, mais pour complaire à madame la maréchale, avec
quel empressement je revenais le soir souper avec le bonhomme Pilleu et sa
famille, tantôt chez lui, tantôt chez moi!
Outre ces deux logements,
j'en eus bientôt un troisième à l'hôtel de Luxembourg, dont les maîtres me
pressèrent si fort d'aller les y voir quelquefois, que j'y consentis, malgré mon
aversion pour Paris, où je n'avais été, depuis ma retraite à l'Ermitage, que les
deux seules fois dont j'ai parlé: encore n'y allais-je que les jours convenus,
uniquement pour souper, et m'en retourner le lendemain matin. J'entrais et
sortais par le jardin qui donnait sur le boulevard; de sorte que je pouvais
dire, avec la plus exacte vérité, que je n'avais pas mis le pied sur le pavé de
Paris.
Au sein de cette prospérité passagère, se préparait de loin la
catastrophe qui devait en marquer la fin. Peu de temps après mon retour à
Mont-Louis, j'y fis, et bien malgré moi, comme à l'ordinaire, une nouvelle
connaissance qui fait époque dans mon histoire. On jugera dans la suite si c'est
en bien ou en mal. C'est madame la marquise de Verdelin, ma voisine, dont le
mari venait d'acheter une maison de campagne à Soisy, près de Montmorency.
Mademoiselle d'Ars, fille du comte d'Ars, homme de condition, mais pauvre, avait
épousé M. de Verdelin, vieux, laid, sourd, dur, brutal, jaloux, balafré, borgne,
au demeurant bon homme quand on savait le prendre, et possesseur de quinze à
vingt mille livres de rentes, auxquelles on la maria. Ce mignon, jurant, criant,
grondant, tempêtant, et faisant pleurer sa femme toute la journée, finissait par
faire toujours ce qu'elle voulait, et cela pour la faire enrager, attendu
qu'elle savait lui persuader que c'était lui qui le voulait, et que c'était elle
qui ne le voulait pas. M. de Margency, dont j'ai parlé, était l'ami de madame,
et devint celui de monsieur. Il y avait quelques années qu'il leur avait loué
son château de Margency, près d'Eaubonne et d'Andilly; et ils y étaient
précisément durant mes amours pour madame d'Houdetot. Madame d'Houdetot et
madame de Verdelin se connaissaient par madame d'Aubeterre, leur commune amie;
et comme le jardin de Margency était sur le passage de madame d'Houdetot pour
aller au Mont Olympe, sa promenade favorite, madame de Verdelin lui donna une
clef pour passer. A la faveur de cette clef, j'y passais souvent avec elle; mais
je n'aimais point les rencontres imprévues; et quand madame de Verdelin se
trouvait par hasard sur notre passage, je les laissais ensemble sans lui rien
dire, et j'allais toujours devant. Ce procédé peu galant n'avait pas dû me
mettre en bon prédicament auprès d'elle. Cependant, quand elle fut à Soisy, elle
ne laissa pas de me rechercher. Elle me vint voir plusieurs fois à Mont-Louis,
sans me trouver; et voyant que je ne lui rendais pas sa visite, elle s'avisa,
pour m'y forcer, de m'envoyer des pots de fleurs pour ma terrasse. Il fallut
bien l'aller remercier: c'en fut assez. Nous voilà liés.
Cette liaison
commença par être orageuse, comme toutes celles que je faisais malgré moi. Il
n'y régna même jamais un vrai calme. Le tour d'esprit de madame de Verdelin
était par trop antipathique avec le mien. Les traits malins et les épigrammes
partent chez elle avec tant de simplicité, qu'il faut une attention continuelle,
et pour moi très fatigante, pour sentir quand on est persiflé. Une niaiserie,
qui me revient, suffira pour en juger. Son frère venait d'avoir le commandement
d'une frégate en course contre les Anglais. Je parlais de la manière d'armer
cette frégate, sans nuire à sa légèreté. Oui, dit-elle d'un ton tout uni, l'on
ne prend de canon que ce qu'il en faut pour se battre. Je l'ai rarement ouï
parler en bien de quelqu'un de ses amis absents, sans glisser quelque mot à leur
charge. Ce qu'elle ne voyait pas en mal, elle le voyait en ridicule, et son ami
Margency n'était pas excepté. Ce que je trouvais encore en elle d'insupportable
était la gêne continuelle de ses petits envois, de ses petits cadeaux, de ses
petits billets, auxquels il fallait me battre les flancs pour répondre; et
toujours nouveaux embarras pour remercier ou pour refuser. Cependant, à force de
la voir, je finis par m'attacher à elle. Elle avait ses chagrins, ainsi que moi.
Les confidences réciproques nous rendirent intéressants nos tête-à-tête. Rien ne
lie tant les coeurs que la douceur de pleurer ensemble. Nous nous cherchions
pour nous consoler, et ce besoin m'a souvent fait passer sur beaucoup de choses.
J'avais mis tant de dureté dans ma franchise avec elle, qu'après avoir montré
quelquefois si peu d'estime pour son caractère, il fallait réellement en avoir
beaucoup pour croire qu'elle pût sincèrement me pardonner. Voici un échantillon
des lettres que je lui ai quelquefois écrites, et dont il est à noter que
jamais, dans aucune de ses réponses, elle n'a paru piquée en aucune façon.
"A Montmorency, le 5 novembre 1760.
Vous me
dites, madame, que vous ne vous êtes pas bien expliquée, pour me faire entendre
que je m'explique mal. Vous me parlez de votre prétendue bêtise, pour me faire
sentir la mienne. Vous vous vantez de n'être qu'une bonne femme, comme si vous
aviez peur d'être prise au mot, et vous me faites des excuses pour m'apprendre
que je vous en dois. Oui, madame, je le sais bien; c'est moi qui suis une bête,
un bonhomme, et pis encore, s'il est possible; c'est moi qui choisis mal mes
termes, au gré d'une belle dame française qui fait autant d'attention aux
paroles et qui parle aussi bien que vous. Mais considérez que je les prends dans
le sens commun de la langue, sans être au fait ou en souci des honnêtes
acceptions qu'on leur donne dans les vertueuses sociétés de Paris. Si
quelquefois mes expressions sont équivoques, je tâche que ma conduite en
détermine le sens, etc." Le reste de la lettre est à peu près sur le même ton.
Voyez-en la réponse (liasse D, no 41), et jugez de l'incroyable modération d'un
coeur de femme, qui peut n'avoir pas plus de ressentiment d'une pareille lettre
que cette réponse n'en laisse paraître, et qu'elle ne m'en a jamais témoigné.
Coindet, entreprenant, hardi jusqu'à l'effronterie, et qui se tenait à l'affût
de tous mes amis, ne tarda pas à s'introduire en mon nom chez madame de
Verdelin, et y fut bientôt, à mon insu, plus familier que moi-même. C'était un
singulier corps que ce Coindet. Il se présentait de ma part chez toutes mes
connaissances, s'y établissait, y mangeait sans façon. Transporté de zèle pour
mon service, il ne parlait jamais de moi que les larmes aux yeux; mais quand il
me venait voir, il gardait le plus profond silence sur toutes ces liaisons, et
sur tout ce qu'il savait devoir m'intéresser. Au lieu de me dire ce qu'il avait
appris, ou dit, ou vu, qui m'intéressait, il m'écoutait, m'interrogeait même. Il
ne savait jamais rien de Paris que ce que je lui en apprenais; enfin, quoique
tout le monde me parlât de lui, jamais il ne me parlait de personne: il n'était
secret et mystérieux qu'avec son ami. Mais laissons quant à présent Coindet et
madame de Verdelin; nous y reviendrons dans la suite.
Quelque temps
après mon retour à Mont-Louis, La Tour, le peintre, m'y vint voir, et m'apporta
mon portrait en pastel, qu'il avait exposé au salon, il y avait quelques années.
Il avait voulu me donner ce portrait, que je n'avais pas accepté. Mais madame
d'Épinay, qui m'avait donné le sien et qui voulait avoir celui-là, m'avait
engagé à le lui redemander. Il avait pris du temps pour le retoucher. Dans cet
intervalle, vint ma rupture avec madame d'Épinay; je lui rendis son portrait; et
n'étant plus question de lui donner le mien, je le mis dans ma chambre au petit
château. M. de Luxembourg l'y vit, et le trouva bien; je le lui offris, il
l'accepta; je le lui envoyai. Ils comprirent, lui et madame la maréchale, que je
serais bien aise d'avoir les leurs. Ils les firent faire en miniature, de très
bonne main, les firent enchâsser dans une boîte à bonbons, de cristal de roche,
montée en or, et m'en firent le cadeau d'une façon très galante, dont je fus
enchanté. Madame de Luxembourg ne voulut jamais consentir que son portrait
occupât le dessus de la boîte. Elle m'avait reproché plusieurs fois que j'aimais
mieux M. de Luxembourg qu'elle; et je ne m'en étais point défendu, parce que
cela était vrai. Elle me témoigna bien galamment, mais bien clairement, par
cette façon de placer son portrait, qu'elle n'oubliait pas cette préférence.
Je fis, à peu près dans ce même temps, une sottise qui ne contribua pas
à me conserver ses bonnes grâces. Quoique je ne connusse point du tout M. de
Silhouette, et que je fusse peu porté à l'aimer, j'avais une grande opinion de
son administration. Lorsqu'il commença d'appesantir sa main sur les financiers,
je vis qu'il n'entamait pas son opération dans un temps favorable; je n'en fis
pas des voeux moins ardents pour son succès, et quand j'appris qu'il était
déplacé, je lui écrivis dans mon étourderie la lettre suivante, qu'assurément je
n'entreprends pas de justifier.
"A Montmorency, le 2 décembre
1759.
Daignez, monsieur, recevoir l'hommage d'un solitaire qui
n'est pas connu de vous, mais qui vous estime par vos talents, qui vous respecte
par votre administration, et qui vous a fait l'honneur de croire qu'elle ne vous
resterait pas longtemps. Ne pouvant sauver l'État qu'aux dépens de la capitale
qui l'a perdu, vous avez bravé les cris des gagneurs d'argent. En vous voyant
écraser ces misérables, je vous enviais votre place; en vous la voyant quitter
sans vous être démenti, je vous admire. Soyez content de vous, monsieur; elle
vous laisse un honneur dont vous jouirez longtemps sans concurrent. Les
malédictions des fripons font la gloire de l'homme juste."
Madame de
Luxembourg, qui savait que j'avais écrit cette lettre, m'en parla au voyage de
Pâques; je la lui montrai; elle en souhaita une copie, je la lui donnai: mais
j'ignorais, en la lui donnant, qu'elle était un de ces gagneurs d'argent qui
s'intéressaient aux sous- fermes, et qui avaient fait déplacer Silhouette. On
eût dit, à toutes mes balourdises, que j'allais excitant à plaisir la haine
d'une femme aimable et puissante, à laquelle, dans le vrai, je m'attachais
davantage de jour en jour, et dont j'étais bien éloigné de vouloir m'attirer la
disgrâce, quoique je fisse, à force de gaucheries, tout ce qu'il fallait pour
cela. Je crois qu'il est assez superflu d'avertir que c'est à elle que se
rapporte l'histoire de l'opiate de M. Tronchin, dont j'ai parlé dans ma première
partie: l'autre dame était madame Mirepoix. Elles ne m'en ont jamais reparlé, ni
fait le moindre semblant de s'en souvenir, ni l'une ni l'autre; mais de présumer
que madame de Luxembourg ait pu l'oublier réellement, c'est ce qui me paraît
bien difficile, quand même on ne saurait rien des événements subséquents. Pour
moi, je m'étourdissais sur l'effet de mes bêtises, par le témoignage que je me
rendais de n'en avoir fait aucune à dessein de l'offenser: comme si jamais femme
en pouvait pardonner de pareilles, même avec la plus parfaite certitude que la
volonté n'y a pas eu la moindre part.
Cependant, quoiqu'elle parût ne
rien voir, ne rien sentir, et que je ne trouvasse encore ni diminution dans son
empressement, ni changement dans ses manières, la continuation, l'augmentation
même d'un pressentiment trop bien fondé, me faisait trembler sans cesse que
l'ennui ne succédât bientôt à cet engouement. Pouvais-je attendre d'une si
grande dame une constance à l'épreuve de mon peu d'adresse à la soutenir? Je ne
savais pas même lui cacher ce pressentiment sourd qui m'inquiétait, et ne me
rendait que plus maussade. On en jugera par la lettre suivante, qui contient une
bien singulière prédiction.
N. B. Cette lettre, sans date dans mon
brouillon, est du mois d'octobre 1760, au plus tard.
"Que vos bontés
sont cruelles! Pourquoi troubler la paix d'un solitaire, qui renonçait aux
plaisirs de la vie pour n'en plus sentir les ennuis? J'ai passé mes jours à
chercher en vain des attachements solides; je n'en ai pu former dans les
conditions auxquelles je pouvais atteindre: est-ce dans la vôtre que j'en dois
chercher? L'ambition ni l'intérêt ne me tentent pas; je suis peu vain, peu
craintif; je puis résister à tout, hors aux caresses. Pourquoi m'attaquez-vous
tous deux par un faible qu'il faut vaincre, puisque, dans la distance qui nous
sépare, les épanchements des coeurs sensibles ne doivent pas rapprocher le mien
de vous? La reconnaissance suffira-t-elle pour un coeur qui ne connaît pas deux
manières de se donner, et ne se sent capable que d'amitié? D'amitié madame la
maréchale? Ah! voilà mon malheur! Il est beau à vous, à monsieur le maréchal,
d'employer ce terme; mais je suis insensé de vous prendre au mot. Vous vous
jouez, moi je m'attache; et la fin du jeu me prépare de nouveaux regrets. Que je
hais tous vos titres, et que je vous plains de les porter! Vous me semblez si
dignes de goûter les charmes de la vie privée! Que n'habitez-vous Clarens!
J'irais y chercher le bonheur de ma vie. Mais le château de Montmorency, mais
l'hôtel de Luxembourg! Est-ce là qu'on doit voir Jean- Jacques? Est-ce là qu'un
ami de l'égalité doit porter les affections d'un coeur sensible qui, payant
ainsi l'estime qu'on lui témoigne, croit rendre autant qu'il reçoit? Vous êtes
bonne et sensible aussi, je le sais, je l'ai vu, j'ai regret de n'avoir pu plus
tôt le croire; mais dans le rang où vous êtes, dans votre manière de vivre, rien
ne peut faire une impression durable; et tant d'objets nouveaux s'effacent si
bien mutuellement, qu'aucun ne demeure. Vous m'oublierez, madame, après m'avoir
mis hors d'état de vous imiter. Vous aurez beaucoup fait pour me rendre
malheureux, et pour être inexcusable."
Je lui joignais là M. de
Luxembourg, afin de rendre le compliment moins dur pour elle; car, au reste, je
me sentais si sûr de lui, qu'il ne m'était pas même venu dans l'esprit une seule
crainte sur la durée de son amitié. Rien de ce qui m'intimidait de la part de
madame la maréchale ne s'est un moment étendu jusqu'à lui. Je n'ai jamais eu la
moindre défiance sur son caractère, que je savais être faible, mais sûr. Je ne
craignais pas plus de sa part un refroidissement, que je n'en attendais un
attachement héroïque. La simplicité, la familiarité de nos manières l'un avec
l'autre, marquaient combien nous comptions réciproquement sur nous. Nous avions
raison tous deux: j'honorerai, je chérirai, tant que je vivrai, la mémoire de ce
digne seigneur; et quoi qu'on ait pu faire pour le détacher de moi, je suis
aussi certain qu'il est mort mon ami, que si j'avais reçu son dernier soupir.
Au second voyage de Montmorency, de l'année 1760, la lecture de la Julie
étant finie, j'eus recours à celle de l'Émile pour me soutenir auprès de madame
de Luxembourg; mais cela ne réussit pas si bien, soit que la matière fût moins
de son goût, soit que tant de lecture l'ennuyât à la fin. Cependant, comme elle
me reprochait de me laisser duper par mes libraires, elle voulut que je lui
laissasse le soin de faire imprimer cet ouvrage, afin d'en tirer un meilleur
parti. J'y consentis, sous l'expresse condition qu'il ne s'imprimerait point en
France; et c'est sur quoi nous eûmes une longue dispute; moi prétendant que la
permission tacite était impossible à obtenir, imprudente même à demander, et ne
voulant point permettre autrement l'impression dans le royaume; elle soutenant
que cela ne ferait pas même une difficulté à la censure, dans le système que le
gouvernement avait adopté. Elle trouva le moyen de faire entrer dans ses vues M.
de Malesherbes, qui m'écrivit à ce sujet une longue lettre toute de sa main,
pour me prouver que la Profession de foi du vicaire savoyard était précisément
une pièce faite pour avoir partout l'approbation du genre humain, et celle de la
cour dans la circonstance. Je fus surpris de voir ce magistrat, toujours si
craintif, devenir si coulant dans cette affaire. Comme l'impression d'un livre
qu'il approuvait était par cela seul légitime, je n'avais plus d'objection à
faire contre celle de cet ouvrage. Cependant, par un scrupule extraordinaire,
j'exigeai toujours que l'ouvrage s'imprimerait en Hollande, et même par le
libraire Néaulme, que je ne me contentai pas d'indiquer, mais que j'en prévins;
consentant, au reste, que l'édition se fît au profit d'un libraire français, et
que, quand elle serait faite, on la débitât, soit à Paris, soit où l'on
voudrait, attendu que ce débit ne me regardait pas. Voilà exactement ce qui fut
convenu entre madame de Luxembourg et moi; après quoi je lui remis mon
manuscrit.
Elle avait amené à ce voyage sa petite-fille, mademoiselle de
Boufflers, aujourd'hui madame la duchesse de Lauzun. Elle s'appelait Amélie.
C'était une charmante personne. Elle avait vraiment une figure, une douceur, une
timidité virginale. Rien de plus aimable et de plus intéressant que sa figure,
rien de plus tendre et de plus chaste que les sentiments qu'elle inspirait.
D'ailleurs, c'était une enfant; elle n'avait pas onze ans. Madame la maréchale,
qui la trouvait trop timide, faisait ses efforts pour l'animer. Elle me permit
plusieurs fois de lui donner un baiser; ce que je fis avec ma maussaderie
ordinaire. Au lieu des gentillesses qu'un autre eût dites à ma place, je restais
là muet, interdit, et je ne sais lequel était le plus honteux, de la pauvre
petite ou de moi. Un jour je la rencontrai seule dans l'escalier du petit
château; elle venait de voir Thérèse, avec laquelle sa gouvernante était encore.
Faute de savoir quoi lui dire, je lui proposai un baiser, que, dans l'innocence
de son coeur, elle ne refusa pas, en ayant reçu un le matin même, par l'ordre de
sa grand'maman, et en sa présence. Le lendemain, lisant l'Émile au chevet de
madame la maréchale, je tombai précisément sur un passage où je censure, avec
raison, ce que j'avais fait la veille. Elle trouva la réflexion très juste, et
dit là-dessus quelque chose de fort sensé, qui me fit rougir. Que je maudis mon
incroyable bêtise, qui m'a si souvent donné l'air vil et coupable, quand je
n'étais que sot et embarrassé! Bêtise qu'on prend même pour une fausse excuse
dans un homme qu'on sait n'être pas sans esprit. Je puis jurer que dans ce
baiser si répréhensible, ainsi que dans les autres, le coeur et les sens de
mademoiselle Amélie n'étaient pas plus purs que les miens; et je puis jurer même
que si dans ce moment j'avais pu éviter sa rencontre, je l'aurais fait; non
qu'elle ne me fît grand plaisir à voir, mais par l'embarras de trouver en
passant quelque mot agréable à lui dire. Comment se peut-il qu'un enfant même
intimide un homme que le pouvoir des rois n'a pas effrayé? Quel parti prendre?
Comment se conduire, dénué de tout impromptu dans l'esprit? Si je me force à
parler aux gens que je rencontre, je dis une balourdise infailliblement: si je
ne dis rien, je suis un misanthrope, un animal farouche, un ours. Une totale
imbécillité m'eût été bien plus favorable; mais les talents dont j'ai manqué
dans le monde ont fait les instruments de ma perte, des talents que j'eus à part
moi.
A la fin de ce même voyage, madame de Luxembourg fit une bonne
oeuvre à laquelle j'eus quelque part. Diderot ayant très imprudemment offensé
madame la princesse de Robeck, fille de M. de Luxembourg, Palissot, qu'elle
protégeait, la vengea par la comédie des Philosophes, dans laquelle je fus
tourné en ridicule, et Diderot extrêmement maltraité. L'auteur m'y ménagea
davantage, moins, je pense, à cause de l'obligation qu'il m'avait, que de peur
de déplaire au père de sa protectrice, dont il savait que j'étais aimé. Le
libraire Duchesne, qu'alors je ne connaissais point, m'envoya cette pièce quand
elle fut imprimée; et je soupçonne que ce fut par l'ordre de Palissot, qui crut
peut-être que je verrais avec plaisir déchirer un homme avec lequel j'avais
rompu. Il se trompa fort. En rompant avec Diderot, que je croyais moins méchant
qu'indiscret et faible, j'ai toujours conservé dans l'âme de l'attachement pour
lui, même de l'estime, et du respect pour notre ancienne amitié, que je sais
avoir été longtemps aussi sincère de sa part que de la mienne. C'est tout autre
chose avec Grimm, homme faux par caractère, qui ne m'aima jamais, qui n'est pas
même capable d'aimer, et qui, de gaieté de coeur, sans aucun sujet de plainte,
et seulement pour contenter sa noire jalousie, s'est fait, sous le masque, mon
plus cruel calomniateur. Celui-ci n'est plus rien pour moi: l'autre sera
toujours mon ancien ami. Mes entrailles s'émurent à la vue de cette odieuse
pièce: je n'en pus supporter la lecture, et, sans l'achever, je la renvoyai à
Duchesne avec la lettre suivante:
A Montmorency, le 21 mai 1760.
"En parcourant, monsieur, la pièce que vous m'avez envoyée, j'ai
frémi de m'y voir loué. Je n'accepte point cet horrible présent. Je suis
persuadé qu'en me l'envoyant vous n'avez point voulu me faire une injure; mais
vous ignorez ou vous avez oublié que j'ai eu l'honneur d'être l'ami d'un homme
respectable, indignement noirci et calomnié dans ce libelle."
Duchesne
montra cette lettre. Diderot, qu'elle aurait dû toucher, s'en dépita. Son
amour-propre ne put me pardonner la supériorité d'un procédé généreux, et je sus
que sa femme se déchaînait partout contre moi avec une aigreur qui m'affecta
peu, sachant qu'elle était connue de tout le monde pour une harengère.
Diderot, à son tour, trouva un vengeur dans l'abbé Morellet, qui fit
contre Palissot un petit écrit imité du Petit Prophète, et intitulé la Vision.
Il offensa très imprudemment dans cet écrit madame de Robeck, dont les amis le
firent mettre à la Bastille: car pour elle, naturellement peu vindicative, et
pour lors mourante, je suis persuadé qu'elle ne s'en mêla pas.
D'Alembert, qui était fort lié avec l'abbé Morellet, m'écrivit pour
m'engager à prier madame de Luxembourg de solliciter sa liberté, lui promettant,
en reconnaissance, des louanges dans l'Encyclopédie. Voici ma réponse:
"Je n'ai pas attendu votre lettre, monsieur, pour témoigner à madame la
maréchale de Luxembourg la peine que me faisait la détention de l'abbé Morellet.
Elle sait l'intérêt que j'y prends, elle saura celui que vous y prenez; et il
lui suffirait, pour y prendre intérêt elle- même, de savoir que c'est un homme
de mérite. Au surplus, quoiqu'elle et monsieur le maréchal m'honorent d'une
bienveillance qui fait la consolation de ma vie, et que le nom de votre ami soit
près d'eux une recommandation pour 1'abbé Morellet, j'ignore jusqu'à quel point
il leur convient d'employer en cette occasion le crédit attaché à leur rang et à
la considération due à leurs personnes. Je ne suis pas même persuadé que la
vengeance en question regarde madame la princesse de Robeck autant que vous
paraissez le croire; et quand cela serait, on ne doit pas s'attendre que le
plaisir de la vengeance appartienne aux philosophes exclusivement, et que quand
ils voudront être femmes, les femmes seront philosophes.
Je vous rendrai
compte de ce que m'aura dit madame de Luxembourg quand je lui aurai montré votre
lettre. En attendant, je crois la connaître assez pour pouvoir vous assurer
d'avance que quand elle aurait le plaisir de contribuer à l'élargissement de
l'abbé Morellet, elle n'accepterait point le tribut de reconnaissance que vous
lui promettez dans l'Encyclopédie, quoiqu'elle s'en tînt honorée, parce qu'elle
ne fait pas le bien pour la louange, mais pour contenter son bon coeur."
Je n'épargnai rien pour exciter le zèle et la commisération de madame de
Luxembourg en faveur du pauvre captif, et je réussis. Elle fit un voyage à
Versailles exprès pour voir M. le comte de Saint-Florentin; et ce voyage abrégea
celui de Montmorency, que M. le maréchal fut obligé de quitter en même temps,
pour se rendre à Rouen, où le roi l'envoyait comme gouverneur de Normandie, au
sujet de quelques mouvements du parlement qu'on voulait contenir. Voici la
lettre que m'écrivit madame de Luxembourg, le surlendemain de son départ.
"A Versailles, ce mercredi. (Liasse D, no 23.)
M. de Luxembourg est parti hier à six heures du matin. Je ne
sais pas encore si j'irai. J'attends de ses nouvelles, parce qu'il ne sait pas
lui-même combien de temps il y sera. J'ai vu M. de Saint Florentin, qui est le
mieux disposé pour l'abbé Morellet; mais il y trouve des obstacles, dont il
espère cependant triompher à son premier travail avec le roi, qui sera la
semaine prochaine. J'ai demandé aussi en grâce qu'on ne l'exilât point, parce
qu'il en était question; on voulait l'envoyer à Nanci. Voilà, monsieur, ce que
j'ai pu obtenir; mais je vous promets que je ne laisserai pas M. de
Saint-Florentin en repos, que l'affaire ne soit finie comme vous le désirez. Que
je vous dise donc à présent le chagrin que j'ai eu de vous quitter si tôt; mais
je me flatte que vous n'en doutez pas. Je vous aime de tout mon coeur, et pour
toute ma vie."
Quelques jours après, je reçus ce billet de d'Alembert,
qui me donna une véritable joie:
"Ce 1er août. (Liasse D, no
26.)
Grâce à vos soins, mon cher Philosophe, l'abbé est sorti de
la Bastille, et sa détention n'aura point d'autres suites. Il part pour la
campagne, et vous fait, ainsi que moi, mille remerciements et compliments. Vale,
et me ama."
L'abbé m'écrivit aussi quelques jours après une lettre de
remerciement (liasse D, no 29), qui ne me parut pas respirer une certaine
effusion de coeur, et dans laquelle il semblait atténuer en quelque sorte le
service que je lui avais rendu; et, à quelque temps de là, je trouvai que
d'Alembert et lui m'avaient en quelque sorte, je ne dirai pas supplanté, mais
succédé auprès de madame de Luxembourg, et que j'avais perdu près d'elle autant
qu'ils avaient gagné. Cependant je suis bien éloigné de soupçonner l'abbé
Morellet d'avoir contribué à ma disgrâce; je l'estime trop pour cela. Quant à M.
d'Alembert, je n'en dis rien ici, j'en reparlerai dans la suite.
J'eus
dans le même temps une autre affaire, qui occasionna la dernière lettre que j'ai
écrite à M. de Voltaire, lettre dont il a jeté les hauts cris, comme d'une
insulte abominable, mais qu'il n'a jamais montrée à personne. Je suppléerai ici
à ce qu'il n'a pas voulu faire.
L'abbé Trublet, que je connaissais un
peu, mais que j'avais très peu vu, m'écrivit le 13 juin 1760 (liasse D, no 11),
pour m'avertir que M. Formey, son ami et correspondant, avait imprimé dans son
journal ma lettre à M. de Voltaire sur le désastre de Lisbonne. L'abbé Trublet
voulait savoir comment cette impression s'était pu faire, et, dans son tour
d'esprit fin et jésuitique, me demandait mon avis sur la réimpression de cette
lettre, sans vouloir me dire le sien. Comme je hais souverainement les ruseurs
de cette espèce, je lui fis les remerciements que je lui devais; mais j'y mis un
ton dur qu'il sentit, et qui ne l'empêcha pas de me pateliner encore en deux ou
trois lettres, jusqu'à ce qu'il sût tout ce qu'il avait voulu savoir.
Je
compris bien, quoi qu'en pût dire Trublet, que Formey n'avait point trouvé cette
lettre imprimée et que la première impression en venait de lui. Je le
connaissais pour un effronté pillard, qui, sans façon, se faisait un revenu des
ouvrages des autres, quoiqu'il n'y eût pas mis encore l'impudence incroyable
d'ôter d'un livre déjà public le nom de l'auteur, d'y mettre le sien, et de le
vendre à son profit. Mais comment ce manuscrit lui était-il parvenu? C'était là
la question, qui n'était pas difficile à résoudre, mais dont j'eus la simplicité
d'être embarrassé. Quoique Voltaire fût honoré par excès dans cette lettre,
comme enfin, malgré ses procédés malhonnêtes, il eût été fondé à se plaindre si
je l'avais fait imprimer sans son aveu, je pris le parti de lui écrire à ce
sujet. Voici cette seconde lettre, à laquelle il ne fit aucune réponse, et dont,
pour mettre sa brutalité plus à l'aise, il fit semblant d'être irrité jusqu'à la
fureur:
"A Montmorency, le 17 juin 1760.
Je ne
pensais pas, monsieur, me retrouver jamais en correspondance avec vous. Mais
apprenant que la lettre que je vous écrivis en 1756 a été imprimée à Berlin, je
dois vous rendre compte de ma conduite à cet égard, et je remplirai ce devoir
avec vérité et simplicité.
Cette lettre, vous ayant été réellement
adressée, n'était point destinée à l'impression. Je la communiquai, sous
condition, à trois personnes à qui les droits de l'amitié ne me permettaient pas
de rien refuser de semblable, et à qui les mêmes droits permettaient encore
moins d'abuser de leur dépôt, en violant leur promesse. Ces trois personnes sont
madame de Chenonceaux, belle-fille de madame Dupin, madame la comtesse
d'Houdetot, et un Allemand nommé M. Grimm. Madame de Chenonceaux souhaitait que
cette lettre fût imprimée, et me demanda mon consentement pour cela. Je lui dis
qu'il dépendait du vôtre. Il vous fut demandé, vous le refusâtes et il n'en fut
plus question.
Cependant M. l'abbé Trublet, avec qui je n'ai nulle
espèce de liaison, vient de m'écrire, par une attention pleine d'honnêteté,
qu'ayant reçu les feuilles d'un journal de M. Formey, il y avait lu cette même
lettre, avec un avis dans lequel l'éditeur dit, sous la date du 23 octobre 1759,
qu'il l'a trouvée, il y a quelques semaines, chez les libraires de Berlin, et
que comme c'est une de ces feuilles volantes qui disparaissent bientôt sans
retour, il a cru lui devoir donner place dans son journal.
Voilà,
monsieur, tout ce que j'en sais. Il est très sûr que jusqu'ici l'on n'avait pas
même ouï parler à Paris de cette lettre. Il est très sûr que l'exemplaire, soit
manuscrit, soit imprimé, tombé dans les mains de M. Formey, n'a pu lui venir que
de vous, ce qui n'est pas vraisemblable, ou d'une des trois personnes que je
viens de nommer. Enfin, il est très sûr que les deux dames sont incapables d'une
pareille infidélité. Je n'en puis savoir davantage de ma retraite. Vous avez des
correspondances au moyen desquelles il vous serait aisé, si la chose en valait
la peine, de remonter à la source et de vérifier le fait.
Dans la même
lettre, M. l'abbé Trublet me marque qu'il tient la feuille en réserve, et ne la
prêtera point sans mon consentement, qu'assurément je ne donnerai pas. Mais cet
exemplaire peut n'être pas le seul à Paris. Je souhaite, monsieur, que cette
lettre n'y soit pas imprimée, et je ferai de mon mieux pour cela; mais si je ne
pouvais éviter qu'elle le fût, et qu'instruit à temps je pusse avoir la
préférence, alors je n'hésiterais pas à la faire imprimer moi-même. Cela me
paraît juste et naturel. Quant à votre réponse à la même lettre, elle n'a été
communiquée à personne, et vous pouvez compter qu'elle ne sera point imprimée
sans votre aveu, qu'assurément je n'aurai point l'indiscrétion de vous demander,
sachant bien que ce qu'un homme écrit à un autre il ne l'écrit pas au public.
Mais si vous en vouliez faire une pour être publiée, et me l'adresser, je vous
promets de la joindre fidèlement à ma lettre, et de n'y pas répliquer un seul
mot.
Je ne vous aime point, monsieur; vous m'avez fait les maux qui
pouvaient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste.
Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu; vous avez
aliéné de moi mes concitoyens, pour le prix des applaudissements que je vous ai
prodigués parmi eux: c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays
insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de
toutes les consolations des mourants, et jeté, pour tout honneur, dans une
voirie; tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous
accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, puisque vous l'avez voulu;
mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l'aviez
voulu. De tous les sentiments dont mon coeur était pénétré pour vous, il n'y
reste que l'admiration qu'on ne peut refuser à votre beau génie, et l'amour de
vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n'est pas ma
faute. Je ne manquerai jamais au respect qui leur est dû, ni aux procédés que ce
respect exige. Adieu, monsieur."
Au milieu de toutes ces petites
tracasseries littéraires, qui me confirmaient de plus en plus dans ma
résolution, je reçus le plus grand honneur que les lettres m'aient attiré, et
auquel j'ai été le plus sensible, dans la visite que M. le prince de Conti
daigna me faire par deux fois, l'une au petit château, et l'autre à Mont-Louis.
Il choisit même toutes les deux fois le temps que madame de Luxembourg n'était
pas à Montmorency, afin de rendre plus manifeste qu'il n'y venait que pour moi.
Je n'ai jamais douté que je ne dusse les premières bontés de ce prince à madame
de Luxembourg et à madame de Boufflers; mais je ne doute pas non plus que je ne
doive à ses propres sentiments et à moi-même celles dont il n'a cessé de
m'honorer depuis lors.
Comme mon appartement de Mont-Louis était très
petit, et que la situation du donjon était charmante, j'y conduisis le prince,
qui, pour comble de grâces, voulut que j'eusse l'honneur de faire sa partie aux
échecs. Je savais qu'il gagnait le chevalier de Lorenzy, qui était plus fort que
moi. Cependant, malgré les signes et les grimaces du chevalier et des
assistants, que je ne fis pas semblant de voir, je gagnai les deux parties que
nous jouâmes. En finissant je lui dis d'un ton respectueux, mais grave:
Monseigneur, j'honore trop Votre Altesse sérénissime pour ne la pas gagner
toujours aux échecs. Ce grand prince, plein d'esprit et de lumières, et si digne
de n'être pas adulé, sentit en effet, du moins je le pense, qu'il n'y avait là
que moi qui le traitasse en homme, et j'ai tout lieu de croire qu'il m'en a
vraiment su bon gré. Quand il m'en aurait su mauvais gré, je ne me reprocherais
pas de n'avoir voulu le tromper en rien, et je n'ai pas assurément à me
reprocher non plus d'avoir mal répondu dans mon coeur à ses bontés, mais bien
d'y avoir répondu quelquefois de mauvaise grâce, tandis qu'il mettait lui-même
une grâce infinie dans la manière de me les marquer. Peu de jours après, il me
fit envoyer un panier de gibier, que je reçus comme je devais. A quelque temps
de là, il m'en fit envoyer un autre, et l'un de ses officiers des chasses
écrivit par ses ordres que c'était de la chasse de Son Altesse, et du gibier
tiré de sa propre main. Je le reçus encore; mais j'écrivis à madame de Boufflers
que je n'en recevrais plus. Cette lettre fut généralement blâmée, et méritait de
l'être. Refuser des présents en gibier, d'un prince du sang, qui de plus met
tant d'honnêteté dans l'envoi, est moins la délicatesse d'un homme fier qui veut
conserver son indépendance, que la rusticité d'un malappris qui se méconnaît. Je
n'ai jamais relu cette lettre dans mon recueil sans en rougir, et sans me
reprocher de l'avoir écrite. Mais enfin je n'ai pas entrepris mes Confessions
pour taire mes sottises, et celle-là me révolte trop moi-même pour qu'il me soit
permis de la dissimuler.
Si je ne fis pas celle de devenir son rival, il
s'en fallut peu: car alors madame de Boufflers était encore sa maîtresse, et je
n'en savais rien. Elle me venait voir assez souvent avec le chevalier de
Lorenzy. Elle était belle et jeune encore; elle affectait l'esprit romain, et
moi je l'eus toujours romanesque; cela se tenait d'assez près. Je faillis me
prendre; je crois qu'elle le vit: le chevalier le vit aussi; du moins il m'en
parla, et de manière à ne pas me décourager. Mais pour le coup je fus sage, et
il en était temps à cinquante ans. Plein de la leçon que je venais de donner aux
barbons dans ma lettre à d'Alembert, j'eus honte d'en profiter si mal moi-même;
d'ailleurs, apprenant ce que j'avais ignoré, il aurait fallu que la tête m'eût
tourné, pour porter si haut mes concurrences. Enfin, mal guéri peut-être encore
de ma passion pour madame d'Houdetot, je sentis que plus rien ne la pouvait
remplacer dans mon coeur, et je fis mes adieux à l'amour pour le reste de ma
vie. Au moment où j'écris ceci, je viens d'avoir d'une jeune femme, qui avait
ses vues, des agaceries bien dangereuses, et avec des yeux bien inquiétants;
mais si elle a fait semblant d'oublier mes douze lustres, pour moi je m'en suis
souvenu. Après m'être tiré de ce pas, je ne crains plus de chutes, et je réponds
de moi pour le reste de mes jours.
Madame de Boufflers, s'étant aperçue
de l'émotion qu'elle m'avait donnée, put s'apercevoir aussi que j'en avais
triomphé. Je ne suis ni assez fou ni assez vain pour croire avoir pu lui
inspirer du goût à mon âge; mais, sur certains propos qu'elle tint à Thérèse,
j'ai cru lui avoir inspiré de la curiosité; si cela est, et qu'elle ne m'ait pas
pardonné cette curiosité frustrée, il faut avouer que j'étais bien né pour être
victime de mes faiblesses, puisque l'amour vainqueur me fut si funeste, et que
l'amour vaincu me le fut encore plus.
Ici finit le recueil des lettres
qui m'a servi de guide dans ces deux livres. Je ne vais plus marcher que sur la
trace de mes souvenirs; mais ils sont tels dans cette cruelle époque, et la
forte impression m'en est si bien restée, que, perdu dans la mer immense de mes
malheurs, je ne puis oublier les détails de mon premier naufrage, quoique ses
suites ne m'offrent plus que des souvenirs confus. Ainsi, je puis marcher dans
le livre suivant avec encore assez d'assurance. Si je vais plus loin, ce ne sera
plus qu'en tâtonnant.
LIVRE ONZIÈME : 1761
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Quoique la Julie, qui depuis longtemps était sous presse, ne parût point
encore à la fin de 1760, elle commençait à faire grand bruit. Madame de
Luxembourg en avait parlé à la cour, madame d'Houdetot à Paris. Cette dernière
avait même obtenu de moi, pour Saint- Lambert, la permission de la faire lire en
manuscrit au roi de Pologne, qui en avait été enchanté. Duclos, à qui je l'avais
aussi fait lire, en avait parlé à l'Académie. Tout Paris était dans l'impatience
de voir ce roman; les libraires de la rue Saint-Jacques et celui du Palais-Royal
étaient assiégés de gens qui en demandaient des nouvelles. Il parut enfin, et
son succès, contre l'ordinaire, répondit à l'empressement avec lequel il avait
été attendu. Madame la Dauphine, qui l'avait lu des premières, en parla à M. de
Luxembourg comme d'un ouvrage ravissant. Les sentiments furent partagés chez les
gens de lettres, mais dans le monde il n'y eut qu'un avis; et les femmes surtout
s'enivrèrent et du livre et de l'auteur, au point qu'il y en avait peu, même
dans les hauts rangs, dont je n'eusse fait la conquête, si je l'avais entrepris.
J'ai de cela des preuves que je ne veux pas écrire, et qui, sans avoir eu besoin
de l'expérience, autorisent mon opinion. Il est singulier que ce livre ait mieux
réussi en France que dans le reste de l'Europe, quoique les Français, hommes et
femmes, n'y soient pas fort bien traités. Tout au contraire de mon attente, son
moindre succès fut en Suisse, et son plus grand à Paris. L'amitié, l'amour, la
vertu, règnent-ils donc à Paris plus qu'ailleurs? Non, sans doute; mais il y
règne encore ce sens exquis qui transporte le coeur à leur image, et qui nous
fait chérir dans les autres les sentiments purs, tendres, honnêtes, que nous
n'avons plus. La corruption désormais est partout la même: il n'existe plus ni
moeurs ni vertus en Europe; mais s'il existe encore quelque amour pour elles,
c'est à Paris qu'on doit le chercher.
Il faut, à travers tant de
préjugés et de passions factices, savoir bien analyser le coeur humain pour y
démêler les vrais sentiments de la nature. Il faut une délicatesse de tact qui
ne s'acquiert que dans l'éducation du grand monde, pour sentir, si j'ose ainsi
dire, les finesses du coeur dont cet ouvrage est rempli. Je mets sans crainte sa
quatrième partie à côté de la Princesse de Clèves, et je dis que si ces deux
morceaux n'eussent été lus qu'en province, on n'aurait jamais senti tout leur
prix. Il ne faut donc pas s'étonner si le plus grand succès de ce livre fut à la
cour. Il abonde en traits vifs, mais voilés, qui doivent y plaire, parce qu'on
est plus exercé à les pénétrer. Il faut pourtant ici distinguer encore. Cette
lecture n'est assurément pas propre à cette sorte de gens d'esprit qui n'ont que
de la ruse, qui ne sont fins que pour pénétrer le mal, et qui ne voient rien du
tout où il n'y a que du bien à voir. Si, par exemple, la Julie eût été publiée
en certain pays que je pense, je suis sûr que personne n'en eût achevé la
lecture, et qu'elle serait morte en naissant.
J'ai rassemblé la plupart
des lettres qui me furent écrites sur cet ouvrage, dans une liasse qui est entre
les mains de madame de Nadaillac. Si jamais ce recueil paraît, on y verra des
choses bien singulières, et une opposition de jugement qui montre ce que c'est
que d'avoir affaire au public. La chose qu'on y a le moins vue, et qui en fera
toujours un ouvrage unique, est la simplicité du sujet et la chaîne de
l'intérêt, qui, concentré entre trois personnes, se soutient durant six volumes,
sans épisode, sans aventure romanesque, sans méchanceté d'aucune espèce, ni dans
les personnages, ni dans les actions. Diderot a fait de grands compliments à
Richardson sur la prodigieuse variété de ses tableaux et sur la multitude de ses
personnages. Richardson a, en effet, le mérite de les avoir tous bien
caractérisés; mais quant à leur nombre, il a cela de commun avec les plus
insipides romanciers, qui suppléent à la stérilité de leurs idées à force de
personnages et d'aventures. Il est aisé de réveiller l'attention en présentant
incessamment et des événements inouïs et de nouveaux visages, qui passent comme
les figures de la lanterne magique; mais de soutenir toujours cette attention
sur les mêmes objets, et sans aventures merveilleuses, cela, certainement, est
plus difficile; et si, toute chose égale, la simplicité du sujet ajoute à la
beauté de l'ouvrage, les romans de Richardson, supérieurs à tant d'autres choses
ne sauraient, sur cet article, entrer en parallèle avec le mien. Il est mort
cependant, je le sais, et j'en sais la cause; mais il ressuscitera.
Toute ma crainte était qu'à force de simplicité ma marche ne fût
ennuyeuse, et que je n'eusse pu nourrir assez l'intérêt pour le soutenir
jusqu'au bout. Je fus rassuré par un fait qui, seul, m'a plus flatté que tous
les compliments qu'a pu m'attirer cet ouvrage.
Il parut au commencement
du carnaval. Un colporteur le porta à madame la princesse de Talmont, un jour de
bal de l'Opéra. Après souper, elle se fit habiller pour y aller, et en attendant
l'heure, elle se mit à lire le nouveau roman. A minuit, elle ordonna qu'on mît
ses chevaux, et continua de lire. On vint lui dire que ses chevaux étaient mis;
elle ne répondit rien. Ses gens, voyant qu'elle s'oubliait, vinrent l'avertir
qu'il était deux heures. Rien ne presse encore, dit-elle en lisant toujours.
Quelque temps après, sa montre étant arrêtée, elle sonna pour savoir quelle
heure il était. On lui dit qu'il était quatre heures. Cela étant, dit-elle, il
est trop tard pour aller au bal; qu'on ôte mes chevaux. Elle se fit déshabiller
et passa le reste de la nuit à lire.
Depuis qu'on me raconta ce trait,
j'ai toujours désiré de voir madame de Talmont, non seulement pour savoir
d'elle-même s'il est exactement vrai, mais aussi parce que j'ai toujours cru
qu'on ne pouvait prendre un intérêt si vif à l'Héloïse, sans avoir ce sixième
sens, ce sens moral, dont si peu de coeurs sont doués, et sans lequel nul ne
saurait entendre le mien.
Ce qui me rendit les femmes si favorables fut
la persuasion où elles furent que j'avais écrit ma propre histoire, et que
j'étais moi-même le héros de ce roman. Cette croyance était si bien établie, que
madame de Polignac écrivit à madame de Verdelin, pour la prier de m'engager à
lui laisser voir le portrait de Julie. Tout le monde était persuadé qu'on ne
pouvait exprimer si vivement des sentiments qu'on n'aurait point éprouvés, ni
peindre ainsi les transports de l'amour, que d'après son propre coeur. En cela
l'on avait raison, et il est certain que j'écrivis ce roman dans les plus
brûlantes extases; mais on se trompait en pensant qu'il avait fallu des objets
réels pour les produire: on était loin de concevoir à quel point je puis
m'enflammer pour des êtres imaginaires. Sans quelques réminiscences de jeunesse
et madame d'Houdetot, les amours que j'ai sentis et décrits n'auraient été
qu'avec des sylphides. Je ne voulus ni confirmer ni détruire une erreur qui
m'était avantageuse. On peut voir dans la préface en dialogue, que je fis
imprimer à part, comment je laissai là-dessus le public en suspens. Les
rigoristes disent que j'aurais dû déclarer la vérité tout rondement. Pour moi,
je ne vois pas ce qui m'y pouvait obliger, et je crois qu'il y aurait eu plus de
bêtise que de franchise à cette déclaration faite sans nécessité.
A peu
près dans le même temps parut la Paix perpétuelle, dont l'année précédente
j'avais cédé le manuscrit à un certain M. de Bastide, auteur d'un journal appelé
le Monde, dans lequel il voulait, bon gré mal gré, fourrer tous mes manuscrits.
Il était de la connaissance de M. Duclos, et vint en son nom me presser de lui
aider à remplir le Monde. Il avait ouï parler de la Julie, et voulait que je la
misse dans son journal: il voulait que j'y misse l'Émile; il aurait voulu que
j'y misse le Contrat social, s'il en eût soupçonné l'existence. Enfin, excédé de
ses importunités, je pris le parti de lui céder pour douze louis mon extrait de
la Paix perpétuelle. Notre accord était qu'il s'imprimerait dans son journal,
mais sitôt qu'il fut propriétaire de ce manuscrit, il jugea à propos de le faire
imprimer à part, avec quelques retranchements que le censeur exigea. Qu'eût-ce
été si j'y avais joint mon jugement sur cet ouvrage, dont très heureusement je
ne parlai point à M. de Bastide, et qui n'entra point dans notre marché! Ce
jugement est encore en manuscrit parmi mes papiers. Si jamais il voit le jour,
on y verra combien les plaisanteries et le ton suffisant de Voltaire à ce sujet
m'ont dû faire rire, moi qui voyais si bien la portée de ce pauvre homme dans
les matières politiques dont il se mêlait de parler.
Au milieu de mes
succès dans le public, et de la faveur des dames, je me sentais déchoir à
l'hôtel de Luxembourg, non pas auprès de monsieur le maréchal, qui semblait même
redoubler chaque jour de bontés et d'amitiés pour moi, mais auprès de madame la
maréchale. Depuis que je n'avais plus rien à lui lire, son appartement m'était
moins ouvert; et durant les voyages de Montmorency, quoique je me présentasse
assez exactement, je ne la voyais plus guère qu'à table. Ma place n'y était même
plus aussi marquée à côté d'elle. Comme elle ne me l'offrait plus, qu'elle me
parlait peu, et que je n'avais pas non plus grand'chose à lui dire, j'aimais
autant prendre une autre place, où j'étais plus à mon aise, surtout le soir; car
machinalement je prenais peu à peu l'habitude de me placer plus près de monsieur
le maréchal.
A propos du soir, je me souviens d'avoir dit que je ne
soupais pas au château, et cela était vrai dans le commencement de la
connaissance; mais comme M. de Luxembourg ne dînait point et ne se mettait même
pas à table, il arriva de là qu'au bout de plusieurs mois, et déjà très familier
dans la maison, je n'avais encore jamais mangé avec lui. Il eut la bonté d'en
faire la remarque. Cela me détermina d'y souper quelquefois, quand il y avait
peu de monde; et je m'en trouvais très bien, vu qu'on dînait presque en l'air,
et, comme on dit, sur le bout du banc; au lieu que le souper était très long,
parce qu'on s'y reposait avec plaisir, au retour d'une longue promenade; très
bon, parce que M. de Luxembourg était gourmand; et très agréable parce que
madame de Luxembourg en faisait les honneurs à charmer. Sans cette explication,
l'on entendrait difficilement la fin d'une lettre de M. de Luxembourg (liasse C,
no 36), où il me dit qu'il se rappelle avec délices nos promenades; surtout,
ajoute-t-il, quand en rentrant les soirs dans la cour nous n'y trouvions point
de traces de roues de carrosses: c'est que, comme on passait tous les matins le
râteau sur le sable de la cour pour effacer les ornières, je jugeais, par le
nombre de ces traces, du monde qui était survenu dans l'après-midi.
Cette année 1761 mit le comble aux pertes continuelles que fit ce bon
seigneur, depuis que j'avais l'honneur de le voir: comme si les maux que me
préparait la destinée eussent dû commencer par l'homme pour qui j'avais le plus
d'attachement et qui en était le plus digne. La première année, il perdit sa
soeur, madame la duchesse de Villeroy; la seconde, il perdit sa fille, madame la
princesse de Robeck; la troisième, il perdit dans le duc de Montmorency son fils
unique, et dans le comte de Luxembourg son petit-fils, les seuls et derniers
soutiens de sa branche et de son nom. Il supporta toutes ces pertes avec un
courage apparent; mais son coeur ne cessa de saigner en dedans tout le reste de
sa vie, et sa santé ne fit plus que décliner. La mort imprévue et tragique de
son fils dut lui être d'autant plus sensible, qu'elle arriva précisément au
moment où le roi venait de lui accorder pour son fils, et de lui promettre pour
son petit-fils, la survivance de sa charge de capitaine des gardes du corps. Il
eut la douleur de voir s'éteindre peu à peu ce dernier enfant de la plus grande
espérance, et cela par l'aveugle confiance de la mère au médecin, qui fit périr
ce pauvre enfant d'inanition, avec des médecines pour toute nourriture. Hélas!
si j'en eusse été cru, le grand-père et le petit-fils seraient tous deux encore
en vie. Que ne dis-je point, que n'écrivis-je point à monsieur le maréchal, que
de représentations ne fis-je point à madame de Montmorency, sur le régime plus
qu'austère que, sur la foi de son médecin, elle faisait observer à son fils!
Madame de Luxembourg, qui pensait comme moi, ne voulait point usurper l'autorité
de la mère; M. de Luxembourg, homme doux et faible, n'aimait point à contrarier.
Madame de Montmorency avait dans Bordeu une foi dont son fils finit par être la
victime. Que ce pauvre enfant était aise quand il pouvait obtenir la permission
de venir à Mont-Louis avec madame de Boufflers, demander à goûter à Thérèse, et
mettre quelque aliment dans son estomac affamé! Combien je déplorais en moi-même
les misères de la grandeur, quand je voyais cet unique héritier d'un si grand
bien, d'un si grand nom, de tant de titres et de dignités, dévorer avec
l'avidité d'un mendiant un pauvre petit morceau de pain! Enfin, j'eus beau dire
et beau faire, le médecin l'emporta, et l'enfant mourut de faim.
La même
confiance aux charlatans, qui fit périr le petit-fils, creusa le tombeau du
grand-père, et il s'y joignit de plus la pusillanimité de vouloir se dissimuler
les infirmités de l'âge. M. de Luxembourg avait eu par intervalles quelque
douleur au gros doigt du pied; il en eut une atteinte à Montmorency, qui lui
donna de l'insomnie et un peu de fièvre. J'osai prononcer le mot de goutte,
madame de Luxembourg me tança. Le valet de chambre, chirurgien de monsieur le
maréchal, soutint que ce n'était pas la goutte, et se mit à panser la partie
souffrante avec du baume tranquille. Malheureusement la douleur se calma, et
quand elle revint, on ne manqua pas d'employer le même remède qui l'avait
calmée: la constitution s'altéra, les maux augmentèrent, et les remèdes en même
raison. Madame de Luxembourg, qui vit bien enfin que c'était la goutte, s'opposa
à cet insensé traitement. On se cacha d'elle, et M. de Luxembourg périt par sa
faute au bout de quelques années, pour avoir voulu s'obstiner à guérir. Mais
n'anticipons point de si loin sur les malheurs: combien j'en ai d'autres à
narrer avant celui-là!
Il est singulier avec quelle fatalité tout ce que
je pouvais dire et faire semblait fait pour déplaire à madame de Luxembourg,
lors même que j'avais le plus à coeur de conserver sa bienveillance. Les
afflictions que M. de Luxembourg éprouvait coup sur coup ne faisaient que
m'attacher à lui davantage, et par conséquent à madame de Luxembourg: car ils
m'ont toujours paru si sincèrement unis, que les sentiments que l'on avait pour
l'un s'étendaient nécessairement à l'autre. Monsieur le maréchal vieillissait.
Son assiduité à la cour, les soins qu'elle entraînait, les chasses continuelles,
la fatigue surtout du service durant son quartier, auraient demandé la vigueur
d'un jeune homme, et je ne voyais plus rien qui pût soutenir la sienne dans
cette carrière. Puisque ses dignités devaient être dispersées et son nom éteint
après lui, peu lui importait de continuer une vie laborieuse, dont l'objet
principal avait été de ménager la faveur du prince à ses enfants. Un jour que
nous n'étions que nous trois, et qu'il se plaignait des fatigues de la cour en
homme que ses pertes avaient découragé, j'osai lui parler de retraite et lui
donner le conseil que Cinéas donnait à Pyrrhus. Il soupira, et ne répondit pas
décisivement. Mais au premier moment où madame de Luxembourg me vit en
particulier, elle me relança vivement sur ce conseil, qui me parut l'avoir
alarmée. Elle ajouta une chose dont je sentis la justesse, et qui me fit
renoncer à retoucher jamais la même corde: c'est que la longue habitude de vivre
à la cour devenait un vrai besoin, que c'était même en ce moment une dissipation
pour M. de Luxembourg, et que la retraite que je lui conseillais serait moins un
repos pour lui qu'un exil, où l'oisiveté, l'ennui, la tristesse achèveraient
bientôt de le consumer. Quoiqu'elle dût voir qu'elle m'avait persuadé, ou
qu'elle dût compter sur la promesse que je lui fis et que je lui tins, elle ne
parut jamais bien tranquillisée à cet égard, et je me suis rappelé que depuis
lors mes tête-à-tête avec monsieur le maréchal avaient été plus rares et presque
toujours interrompus.
Tandis que ma balourdise et mon guignon me
nuisaient ainsi de concert auprès d'elle, les gens qu'elle voyait et qu'elle
aimait le plus ne m'y servaient pas. L'abbé de Boufflers surtout, jeune homme
aussi brillant qu'il soit possible de l'être, ne me parut jamais bien disposé
pour moi; et non seulement il est le seul de la société de madame la maréchale
qui ne m'ait jamais marqué la moindre attention, mais j'ai cru m'apercevoir qu'à
tous les voyages qu'il fit à Montmorency, je perdais quelque chose auprès
d'elle; et il est vrai que, sans même qu'il le voulût, c'était assez de sa seule
présence, tant la grâce et le sel de ses gentillesses appesantissaient encore
mes lourds spropositi. Les deux premières années, il n'était presque pas venu à
Montmorency; et, par l'indulgence de madame la maréchale, je m'étais
passablement soutenu; mais sitôt qu'il parut un peu de suite, je fus écrasé sans
retour. J'aurais voulu me réfugier sous son aile, et faire en sorte qu'il me
prît en amitié; mais la même maussaderie qui me faisait un besoin de lui plaire
m'empêcha d'y réussir; et ce que je fis pour cela maladroitement acheva de me
perdre auprès de madame la maréchale, sans m'être utile auprès de lui. Avec
autant d'esprit, il eût pu réussir à tout; mais l'impossibilité de s'appliquer
et le goût de la dissipation ne lui ont permis d'acquérir que des demi-talents
en tout genre. En revanche, il en a beaucoup, et c'est tout ce qu'il faut dans
le grand monde, où il veut briller. Il fait très bien de petits vers, écrit très
bien de petites lettres, va jouaillant un peu du cistre, et barbouillant un peu
de peinture au pastel. Il s'avisa de vouloir faire le portrait de madame de
Luxembourg; ce portrait était horrible. Elle prétendait qu'il ne lui ressemblait
point du tout, et cela était vrai. Le traître d'abbé me consulta; et moi, comme
un sot et comme un menteur, je dis que le portrait ressemblait. Je voulais
cajoler l'abbé; mais je ne cajolais pas madame la maréchale, qui mit ce trait
sur ses registres; et l'abbé, ayant fait son coup, se moqua de moi. J'appris,
par ce succès de mon tardif coup d'essai, à ne plus me mêler de vouloir
flagorner et flatter malgré Minerve. Mon talent était de dire aux hommes des
vérités utiles, mais dures, avec assez d'énergie et de courage; il fallait m'y
tenir. Je n'étais point né, je ne dis pas pour flatter, mais pour louer. La
maladresse des louanges que j'ai voulu donner m'a fait plus de mal que l'âpreté
de mes censures. J'en ai à citer ici un exemple si terrible, que ses suites ont
non seulement fait ma destinée pour le reste de ma vie, mais décideront
peut-être de ma réputation dans toute la postérité. Durant les voyages de
Montmorency, M. de Choiseul venait quelquefois souper au château. Il y vint un
jour que j'en sortais. On parla de moi: M. de Luxembourg lui conta mon histoire
de Venise avec M. de Montaigu. M. de Choiseul dit que c'était dommage que
j'eusse abandonné cette carrière, et que si j'y voulais rentrer, il ne demandait
pas mieux que de m'occuper. M. de Luxembourg me redit cela: j'y fus d'autant
plus sensible, que je n'étais pas accoutumé d'être gâté par les ministres; et il
n'est pas sûr que, malgré mes résolutions, si ma santé m'eût permis d'y songer,
j'eusse évité d'en faire de nouveau la folie. L'ambition n'eut jamais chez moi
que les courts intervalles où toute autre passion me laissait libre; mais un de
ces intervalles eût suffi pour me rengager. Cette bonne intention de M. de
Choiseul, m'affectionnant à lui, accrut l'estime que, sur quelques opérations de
son ministère, j'avais conçue pour ses talents; et le pacte de famille, en
particulier, me parut annoncer un homme d'État du premier ordre. Il gagnait
encore dans mon esprit au peu de cas que je faisais de ses prédécesseurs, sans
excepter madame de Pompadour, que je regardais comme une façon de premier
ministre et quand le bruit courut que, d'elle ou de lui, l'un des deux
expulserait l'autre, je crus faire des voeux pour la gloire de la France, en en
faisant pour que M. de Choiseul triomphât. Je m'étais senti de tout temps, pour
madame de Pompadour, de l'antipathie, même quand, avant sa fortune, je l'avais
vue chez madame de la Poplinière, portant encore le nom de madame d'Étioles.
Depuis lors, j'avais été mécontent de son silence au sujet de Diderot et de tous
ses procédés par rapport à moi, tant au sujet des Fêtes de Ramire et des Muses
galantes, qu'au sujet du Devin du village, qui ne m'avait valu, dans aucun genre
de produit, des avantages proportionnés à ses succès; et, dans toutes les
occasions, je l'avais toujours trouvée très peu disposée à m'obliger, ce qui
n'empêcha pas le chevalier de Lorenzi de me proposer de faire quelque chose à la
louange de cette dame, en m'insinuant que cela pourrait m'être utile. Cette
proposition m'indigna d'autant plus, que je vis bien qu'il ne la faisait pas de
son chef, sachant que cet homme, nul par lui-même, ne pense et n'agit que par
l'impulsion d'autrui. Je sais trop peu me contraindre pour avoir pu lui cacher
mon dédain pour sa proposition, ni à personne mon peu de penchant pour la
favorite; elle le connaissait, j'en étais sûr, et tout cela mêlait mon intérêt
propre à mon inclination naturelle, dans les voeux que je faisais pour M. de
Choiseul. Prévenu d'estime pour ses talents, qui étaient tout ce que je
connaissais de lui; plein de reconnaissance pour sa bonne volonté; ignorant
d'ailleurs totalement dans ma retraite ses goûts et sa manière de vivre, je le
regardais d'avance comme le vengeur du public et le mien; et, mettant alors la
dernière main au Contrat social, j'y marquai, dans un seul trait, ce que je
pensais des précédents ministères et de celui qui commençait à les éclipser. Je
manquai, dans cette occasion, à ma plus constante maxime; et, de plus, je ne
songeai pas que quand on veut louer ou blâmer fortement dans un même article,
sans nommer les gens, il faut tellement approprier la louange à ceux qu'elle
regarde, que le plus ombrageux amour-propre ne puisse y trouver de quiproquo.
J'étais là-dessus dans une si folle sécurité, qu'il ne me vint pas même à
l'esprit que quelqu'un pût prendre le change. On verra bientôt si j'eus raison.
Une de mes chances était d'avoir toujours dans mes liaisons des femmes
auteurs. Je croyais au moins, parmi les grands, éviter cette chance. Point du
tout: elle m'y suivit encore. Madame de Luxembourg ne fut pourtant jamais, que
je sache, atteinte de cette manie; mais madame la comtesse de Boufflers le fui.
Elle fit une tragédie en prose, qui fut d'abord lue, promenée et prônée dans la
société de M. le prince de Conti, et sur laquelle, non contente de tant
d'éloges, elle voulut aussi me consulter pour avoir le mien. Elle l'eut, mais
modéré, tel que le méritait l'ouvrage. Elle eut, de plus, l'avertissement que je
crus lui devoir, que sa pièce, intitulée l'Esclave généreux, avait un très grand
rapport à une pièce anglaise assez peu connue, mais pourtant traduite, intitulée
Oroonoko. Madame de Boufflers me remercia de l'avis, en m'assurant toutefois que
sa pièce ne ressemblait point du tout à l'autre. Je n'ai jamais parlé de ce
plagiat à personne au monde qu'à elle seule, et cela pour remplir un devoir
qu'elle m'avait imposé. Cela ne m'a pas empêché de me rappeler souvent depuis
lors le sort de celui que remplit Gil Blas près de l'archevêque prédicateur.
Outre l'abbé de Boufflers, qui ne m'aimait pas, outre madame de
Boufflers, auprès de laquelle j'avais des torts que jamais les femmes ni les
auteurs ne pardonnent, tous les autres amis de madame la maréchale m'ont
toujours paru peu disposés à être des miens, entre autres M. le président
Hénault, lequel, enrôlé parmi les auteurs, n'était pas exempt de leurs défauts;
entre autres aussi madame du Deffand et mademoiselle de Lespinasse, toutes deux
en grande liaison avec Voltaire, et intimes amies de d'Alembert, avec lequel la
dernière a même fini par vivre, s'entend en tout bien et en tout honneur, et
cela ne peut même s'entendre autrement. J'avais d'abord commencé par
m'intéresser fort à madame du Deffand, que la perte de ses yeux faisait aux
miens un objet de commisération; mais sa manière de vivre, si contraire à la
mienne, que l'heure du lever de l'un était presque celle du coucher de l'autre;
sa passion sans bornes pour le petit bel esprit; l'importance qu'elle donnait,
soit en bien, soit en mal, aux moindres torche-culs qui paraissaient; le
despotisme et l'emportement de ses oracles; son engouement outré pour ou contre
toutes choses, qui ne lui permettait de parler de rien qu'avec des convulsions;
ses préjugés incroyables, son invincible obstination, l'enthousiasme de déraison
où la portait l'opiniâtreté de ses jugements passionnés, tout cela me rebuta
bientôt des soins que je voulais lui rendre. Je la négligeai; elle s'en aperçut:
c'en fut assez pour la mettre en fureur; et quoique je sentisse assez combien
une femme de ce caractère pouvait être à craindre, j'aimai mieux encore
m'exposer au fléau de sa haine qu'à celui de son amitié.
Ce n'était pas
assez d'avoir si peu d'amis dans la société de madame de Luxembourg, si je
n'avais des ennemis dans sa famille. Je n'en eus qu'un, mais qui, par la
position où je me trouve aujourd'hui, en vaut cent. Ce n'était assurément pas M.
le duc de Villeroy son frère; car non seulement il m'était venu voir, mais il
m'avait invité plusieurs fois d'aller à Valromey; et comme j'avais répondu à
cette invitation avec autant de respect et d'honnêteté qu'il m'avait été
possible, partant de cette réponse vague comme d'un consentement, il avait
arrangé avec M. et madame de Luxembourg un voyage d'une quinzaine de jours, dont
je devais être, et qui me fut proposé. Comme les soins qu'exigeait ma santé ne
me permettaient pas alors de me déplacer sans risque, je priai M. de Luxembourg
de vouloir bien me dégager. On peut voir par sa réponse (liasse D, no 3) que
cela se fit de la meilleure grâce du monde, et M. le duc de Villeroy ne m'en
témoigna pas moins de bonté qu'auparavant. Son neveu et son héritier, le jeune
marquis de Villeroy, ne participa pas à la bienveillance dont m'honorait son
oncle, ni aussi, je l'avoue, au respect que j'avais pour lui. Ses airs éventés
me le rendirent insupportable, et mon air froid m'attira son aversion. Il fit
même, un soir à table, une incartade dont je me tirai mal parce que je suis
bête, sans aucune présence d'esprit, et que la colère, au lieu d'aiguiser le peu
que j'en ai, me l'ôte. J'avais un chien qu'on m'avait donné tout jeune, presque
à mon arrivée à l'Ermitage, et que j'avais appelé Duc. Ce chien, non beau, mais
rare en son espèce, duquel j'avais fait mon compagnon, mon ami, et qui
certainement méritait mieux ce titre que la plupart de ceux qui l'ont pris,
était devenu célèbre au château de Montmorency par son naturel aimant, sensible,
et par l'attachement que nous avions l'un pour l'autre. Mais, par une
pusillanimité fort sotte, j'avais changé son nom en celui de Turc, comme s'il
n'y avait pas des multitudes de chiens qui s'appellent Marquis, sans qu'aucun
marquis s'en fâche. Le marquis de Villeroy, qui sut ce changement de nom, me
poussa tellement là dessus, que je fus obligé de conter en pleine table ce que
j'avais fait. Ce qu'il y avait d'offensant pour le nom de duc, dans cette
histoire, n'était pas tant de le lui avoir donné, que de le lui avoir ôté. Le
pis fut qu'il y avait là plusieurs ducs: M. de Luxembourg l'était, son fils
l'était. Le marquis de Villeroy, fait pour le devenir, et qui l'est aujourd'hui,
jouit avec une cruelle joie de l'embarras où il m'avait mis, et de l'effet
qu'avait produit cet embarras. On m'assura le lendemain que sa tante l'avait
très vivement tancé là-dessus; et l'on peut juger si cette réprimande, en la
supposant réelle, a dû beaucoup raccommoder mes affaires auprès de lui.
Je n'avais pour appui contre tout cela, tant à l'hôtel de Luxembourg
qu'au Temple, que le seul chevalier de Lorenzi, qui fit profession d'être mon
ami: mais il l'était encore plus de d'Alembert, à l'ombre duquel il passait chez
les femmes pour un grand géomètre. Il était d'ailleurs le sigisbée, ou plutôt le
complaisant de madame la comtesse de Boufflers, très amie elle-même de
d'Alembert; et le chevalier de Lorenzi n'avait d'existence et ne pensait que par
elle. Ainsi, loin que j'eusse au dehors quelque contrepoids à mon ineptie pour
me soutenir auprès de madame de Luxembourg, tout ce qui l'approchait semblait
concourir à me nuire dans son esprit. Cependant, outre l'Émile, dont elle avait
voulu se charger, elle me donna dans le même temps une autre marque d'intérêt et
de bienveillance, qui me fit croire que, même en s'ennuyant de moi, elle me
conservait et me conserverait toujours l'amitié qu'elle m'avait tant de fois
promise pour toute la vie.
Sitôt que j'avais cru pouvoir compter sur ce
sentiment de sa part, j'avais commencé par soulager mon coeur auprès d'elle de
l'aveu de toutes mes fautes, ayant pour maxime inviolable, avec mes amis, de me
montrer à leurs yeux exactement tel que je suis, ni meilleur, ni pire. Je lui
avais déclaré mes liaisons avec Thérèse, et tout ce qui en avait résulté, sans
omettre de quelle façon j'avais disposé de mes enfants. Elle avait reçu mes
confessions très bien, trop bien même, en m'épargnant les censures que je
méritais; et ce qui m'émut surtout vivement, fut de voir les bontés qu'elle
prodiguait à Thérèse, lui faisant de petits cadeaux, l'envoyant chercher,
l'exhortant à l'aller voir, la recevant avec cent caresses, et l'embrassant très
souvent devant tout le monde. Cette pauvre fille était dans des transports de
joie et de reconnaissance qu'assurément je partageais bien, les amitiés dont M.
et madame de Luxembourg me comblaient en elle me touchant bien plus vivement
encore que celles qu'ils me faisaient directement.
Pendant assez
longtemps les choses en restèrent là: mais enfin madame la maréchale poussa la
bonté jusqu'à vouloir retirer un de mes enfants. Elle savait que j'avais fait
mettre un chiffre dans les langes de l'aîné; elle me demanda le double de ce
chiffre; je le lui donnai. Elle employa pour cette recherche la Roche, son valet
de chambre et son homme de confiance, qui fit de vaines perquisitions et ne
trouva rien, quoiqu'au bout de douze ou quatorze ans seulement, si les registres
des Enfants-Trouvés étaient bien en ordre, ou que la recherche eût été bien
faite, ce chiffre n'eût pas dû être introuvable. Quoi qu'il en soit, je fus
moins fâché de ce mauvais succès que je ne l'aurais été si j'avais suivi cet
enfant dès sa naissance. Si à l'aide du renseignement on m'eût présenté quelque
enfant pour le mien, le doute si ce l'était bien en effet, si on ne lui en
substituait point un autre, m'eût resserré le coeur par l'incertitude, et je
n'aurais point goûté dans tout son charme le vrai sentiment de la nature: il a
besoin, pour se soutenir, au moins durant l'enfance, d'être appuyé sur
l'habitude. Le long éloignement d'un enfant qu'on ne connaît pas encore
affaiblit, anéantit enfin les sentiments paternels et maternels; et jamais on
n'aimera celui qu'on a mis en nourrice comme celui qu'on a nourri sous ses yeux.
La réflexion que je fais ici peut exténuer mes torts dans leurs effets, mais
c'est en les aggravant dans leur source.
Il n'est peut-être pas inutile
de remarquer que, par l'entremise de Thérèse, ce même la Roche fit connaissance
avec madame le Vasseur, que Grimm continuait de tenir à Deuil, à la porte de la
Chevrette et tout près de Montmorency. Quand je fus parti, ce fut par M. la
Roche que je continuai de faire remettre à cette femme l'argent que je n'ai
point cessé de lui envoyer, et je crois qu'il lui portait aussi souvent des
présents de la part de madame la maréchale; ainsi elle n'était sûrement pas à
plaindre, quoiqu'elle se plaignît toujours. A l'égard de Grimm, comme je n'aime
point à parler des gens que je dois haïr, je n'en parlais jamais à madame de
Luxembourg que malgré moi, mais elle me mit plusieurs fois sur son chapitre,
sans me dire ce qu'elle en pensait, et sans me laisser pénétrer jamais si cet
homme était de sa connaissance ou non. Comme la réserve avec les gens qu'on
aime, et qui n'en ont point avec nous, n'est pas de mon goût, surtout en ce qui
les regarde, j'ai depuis lors pensé quelquefois à celle-là, mais seulement quand
d'autres événements ont rendu cette réflexion naturelle.
Après avoir
demeuré longtemps sans entendre parler de l'Émile, depuis que je l'avais remis à
madame de Luxembourg, j'appris enfin que le marché en était conclu à Paris avec
le libraire Duchesne, et par celui-ci avec le libraire Néaulme d'Amsterdam.
Madame de Luxembourg m'envoya les deux doubles de mon traité avec Duchesne pour
les signer. Je reconnus l'écriture pour être de la même main dont étaient celles
des lettres de M. de Malesherbes qu'il ne m'écrivait pas de sa propre main.
Cette certitude que mon traité se faisait de l'aveu et sous les yeux du
magistrat, me le fit signer avec confiance. Duchesne me donnait de ce manuscrit
six mille francs, la moitié comptant, et, je crois, cent ou deux cents
exemplaires. Après avoir signé les deux doubles, je les renvoyai tous deux à
madame de Luxembourg, qui l'avait ainsi désiré: elle en donna un à Duchesne,
elle garda l'autre, au lieu de me le renvoyer, et je ne l'ai jamais revu.
La connaissance de M. et de madame de Luxembourg, en faisant quelque
diversion à mon projet de retraite, ne m'y avait pas fait renoncer. Même au
temps de ma plus grande faveur auprès de madame la maréchale, j'avais toujours
senti qu'il n'y avait que mon sincère attachement pour monsieur le maréchal et
pour elle qui pût me rendre leurs entours supportables; et tout mon embarras
était de concilier ce même attachement avec un genre de vie plus conforme à mon
goût et moins contraire à ma santé, que cette gêne et ces soupers tenaient dans
une altération continuelle, malgré tous les soins qu'on apportait à ne pas
m'exposer à la déranger: car sur ce point, comme sur tout autre, les attentions
furent poussées aussi loin qu'il était possible; et, par exemple, tous les soirs
après souper, monsieur le maréchal, qui s'allait coucher de bonne heure, ne
manquait jamais de m'emmener bon gré mal gré, pour m'aller coucher aussi. Ce ne
fut que quelque temps avant ma catastrophe qu'il cessa, je ne sais pourquoi,
d'avoir cette attention.
Avant même d'apercevoir le refroidissement de
madame la maréchale, je désirais, pour ne m'y pas exposer, d'exécuter mon ancien
projet; mais les moyens me manquant pour cela, je fus obligé d'attendre la
conclusion du traité de l'Émile, et en attendant je mis la dernière main au
Contrat social, et l'envoyai à Rey, fixant le prix de ce manuscrit à mille
francs, qu'il me donna. Je ne dois peut-être pas omettre un petit fait qui
regarde ledit manuscrit. Je le remis bien cacheté à Duvoisin, ministre du pays
de Vaud, et chapelain de l'hôtel de Hollande, qui me venait voir quelquefois, et
qui se chargea de l'envoyer à Rey, avec lequel il était en liaison. Ce
manuscrit, écrit en menu caractère, était fort petit, et ne remplissait pas sa
poche. Cependant, en passant la barrière, son paquet tomba, je ne sais comment,
entre les mains des commis, qui l'ouvrirent, l'examinèrent, et le lui rendirent
ensuite, quand il l'eut réclamé au nom de l'ambassadeur; ce qui le mit à portée
de le lire lui-même, comme il me marqua naïvement avoir fait, avec force éloges
de l'ouvrage, et pas un mot de critique ni de censure, se réservant sans doute
d'être le vengeur du christianisme lorsque l'ouvrage aurait paru. Il recacheta
le manuscrit et l'envoya à Rey. Tel fut en substance le narré qu'il me fit dans
la lettre où il me rendit compte de cette affaire, et c'est tout ce que j'en ai
su.
Outre ces deux livres et mon Dictionnaire de musique, auquel je
travaillais toujours de temps en temps, j'avais quelques autres écrits de
moindre importance, tous en état de paraître, et que je me proposais de donner
encore, soit séparément, soit avec mon recueil général, si je l'entreprenais
jamais. Le principal de ces écrits, dont la plupart sont encore en manuscrit
dans les mains de du Peyrou, était un Essai sur l'origine des langues, que je
fis lire à M. de Malesherbes et au chevalier de Lorenzi, qui m'en dit du bien.
Je comptais que toutes ces productions rassemblées me vaudraient au moins, tous
frais faits, un capital de huit à dix mille francs, que je voulais placer en
rente viagère, tant sur ma tête que sur celle de Thérèse; après quoi nous
irions, comme je l'ai dit, vivre ensemble au fond de quelque province, sans plus
occuper le public de moi, et sans plus m'occuper moi-même d'autre chose que
d'achever paisiblement ma carrière en continuant de faire autour de moi tout le
bien qu'il m'était possible, et d'écrire à loisir les Mémoires que je méditais.
Tel était mon projet, dont la générosité de Rey, que je ne dois pas
taire, vint faciliter encore l'exécution. Ce libraire, dont on me disait tant de
mal à Paris, est cependant, de tous ceux avec qui j'ai eu affaire, le seul dont
j'aie eu toujours à me louer. Nous étions à la vérité souvent en querelle sur
l'exécution de mes ouvrages; il était étourdi, j'étais emporté. Mais en matière
d'intérêt et de procédés qui s'y rapportent, quoique je n'aie jamais fait avec
lui de traité en forme, je l'ai toujours trouvé plein d'exactitude et de
probité. Il est même aussi le seul qui m'ait avoué franchement qu'il faisait
bien ses affaires avec moi; et souvent il m'a dit qu'il me devait sa fortune, en
m'offrant de m'en faire part. Ne pouvant exercer directement avec moi sa
gratitude, il voulut me la témoigner au moins dans ma gouvernante, à laquelle il
fit une pension viagère de trois cents francs, exprimant dans l'acte que c'était
en reconnaissance des avantages que je lui avais procurés. Il fit cela de lui à
moi, sans ostentation, sans prétention, sans bruit; et si je n'en avais parlé le
premier à tout le monde, personne n'en aurait rien su. Je fus si touché de ce
procédé, que depuis lors je me suis attaché à Rey d'une amitié véritable.
Quelque temps après, il me désira pour parrain d'un de ses enfants: j'y
consentis; et l'un de mes regrets dans la situation où l'on m'a réduit est qu'on
m'ait ôté tout moyen de rendre désormais mon attachement utile à ma filleule et
à ses parents. Pourquoi, si sensible à la modeste générosité de ce libraire, le
suis-je si peu aux bruyants empressements de tant de gens haut huppés, qui
remplissent pompeusement l'univers du bien qu'ils disent m'avoir voulu faire, et
dont je n'ai jamais rien senti? Est-ce leur faute, est-ce la mienne? Ne sont-ils
que vains? ne suis-je qu'un ingrat? Lecteur sensé, pesez, décidez; pour moi, je
me tais.
Cette pension fut une grande ressource pour l'entretien de
Thérèse, et un grand soulagement pour moi. Mais, au reste, j'étais bien éloigné
d'en tirer un profit direct pour moi-même, non plus que de tous les cadeaux
qu'on lui faisait. Elle a toujours disposé de tout elle-même. Quand je gardais
son argent, je lui en tenais un fidèle compte, sans jamais en mettre un liard
dans notre commune dépense, même quand elle était plus riche que moi. Ce qui est
à moi est à nous, lui disais-je; et ce qui est à toi est à toi. Je n'ai jamais
cessé de me conduire avec elle selon cette maxime, que je lui ai souvent
répétée. Ceux qui ont eu la bassesse de m'accuser de recevoir par ses mains ce
que je refusais dans les miennes, jugeaient sans doute de mon coeur par les
leurs, et me connaissaient bien mal. Je mangerais volontiers avec elle le pain
qu'elle aurait gagné, jamais celui qu'elle aurait reçu. J'en appelle sur ce
point à son témoignage, et dès à présent, et lorsque, selon le cours de la
nature, elle m'aura survécu. Malheureusement elle est peu entendue en économie à
tous égards, peu soigneuse et fort dépensière, non par vanité ni par
gourmandise, mais par négligence uniquement. Nul n'est parfait ici-bas; et
puisqu'il faut que ses excellentes qualités soient rachetées, j'aime mieux
qu'elle ait des défauts que des vices, quoique ces défauts nous fassent
peut-être encore plus de mal à tous deux. Les soins que j'ai pris pour elle,
comme jadis pour maman, de lui accumuler quelque avance qui pût un jour lui
servir de ressource, sont inimaginables; mais ce furent toujours des soins
perdus. Jamais elles n'ont compté ni l'une ni l'autre avec elles-mêmes; et,
malgré tous mes efforts, tout est toujours parti à mesure qu'il est venu.
Quelque simplement que Thérèse se mette, jamais la pension de Rey ne lui a suffi
pour se nipper, que je n'y aie encore suppléé du mien chaque année. Nous ne
sommes pas faits, ni elle ni moi, pour être jamais riches, et je ne compte
assurément pas cela parmi nos malheurs.
Le Contrat social s'imprimait
assez rapidement. Il n'en était pas de même de l'Émile, dont j'attendais la
publication, pour exécuter la retraite que je méditais. Duchesne m'envoyait de
temps à autre des modèles d'impression pour choisir: quand j'avais choisi, au
lieu de commencer, il m'en envoyait encore d'autres. Quand enfin nous fûmes bien
déterminés sur le format, sur le caractère, et qu'il avait déjà plusieurs
feuilles d'imprimées, sur quelques légers changements que je fis à une épreuve,
il recommença tout, et au bout de six mois nous nous trouvâmes moins avancés que
le premier jour. Durant tous ces essais, je vis bien que l'ouvrage s'imprimait
en France ainsi qu'en Hollande, et qu'il s'en faisait à la fois deux éditions.
Que pouvais-je faire? je n'étais plus maître de mon manuscrit. Loin d'avoir
trempé dans l'édition de France, je m'y étais toujours opposé; mais enfin
puisque cette édition se faisait bon gré malgré moi, et puisqu'elle servait de
modèle à l'autre, il fallait bien y jeter les yeux et voir les épreuves, pour ne
pas laisser estropier et défigurer mon livre. D'ailleurs, l'ouvrage s'imprimait
tellement de l'aveu du magistrat, que c'était lui qui dirigeait en quelque sorte
l'entreprise, qu'il m'écrivait très souvent, et qu'il me vint voir même à ce
sujet, dans une occasion dont je vais parler à l'instant.
Tandis que
Duchesne avançait à pas de tortue, Néaulme, qu'il retenait, avançait encore plus
lentement. On ne lui envoyait pas fidèlement les feuilles à mesure qu'elles
s'imprimaient. Il crut apercevoir de la mauvaise foi dans la manoeuvre de
Duchesne, c'est-à-dire de Guy, qui faisait pour lui; et voyant qu'on n'exécutait
pas le traité, il m'écrivit lettres sur lettres pleines de doléances et de
griefs, auxquels je pouvais encore moins remédier qu'à ceux que j'avais pour mon
compte. Son ami Guérin, qui me voyait alors fort souvent, me parlait
incessamment de ce livre, mais toujours avec la plus grande réserve. Il savait
et ne savait pas qu'on l'imprimait en France; il savait et ne savait pas que le
magistrat s'en mêlât: en me plaignant des embarras qu'allait me donner ce livre,
il semblait m'accuser d'imprudence, sans vouloir jamais dire en quoi elle
consistait; il biaisait et tergiversait sans cesse; il semblait ne parler que
pour me faire parler. Ma sécurité pour lors était si complète, que je riais du
ton circonspect et mystérieux qu'il mettait à cette affaire, comme d'un tic
contracté chez les ministres et les magistrats, dont il fréquentait assez les
bureaux. Sûr d'être en règle à tous égards sur cet ouvrage, fortement persuadé
qu'il avait non seulement l'agrément et la protection du magistrat, mais même
qu'il méritait et qu'il avait de même la faveur du ministre, je me félicitais de
mon courage à bien faire, et je riais de mes pusillanimes amis, qui paraissaient
s'inquiéter pour moi. Duclos fut de ce nombre, et j'avoue que ma confiance en sa
droiture et en ses lumières eût pu m'alarmer à son exemple, si j'en avais eu
moins dans l'utilité de l'ouvrage et dans la probité de ses patrons. Il me vint
voir de chez M. Baille, tandis que l'Émile était sous presse; il m'en parla. Je
lui lus la Profession de foi du vicaire savoyard; il l'écouta très paisiblement,
et, ce me semble, avec grand plaisir. Il me dit, quand j'eus fini: Quoi,
citoyen, cela fait partie d'un livre qu'on imprime à Paris? - Oui! lui dis-je,
et l'on devrait l'imprimer au Louvre, par ordre du roi. - J'en conviens, me
dit-il; mais faites-moi le plaisir de ne dire à personne que vous m'ayez lu ce
morceau. Cette frappante manière de s'exprimer me surprit sans m'effrayer. Je
savais que Duclos voyait beaucoup M. de Malesherbes. J'eus peine à concevoir
comment il pensait si différemment que lui sur le même objet.
Je vivais
à Montmorency depuis plus de quatre ans, sans y avoir eu un seul jour de bonne
santé. Quoique l'air y soit excellent, les eaux y sont mauvaises; et cela peut
très bien être une des causes qui contribuaient à empirer mes maux habituels.
Sur la fin de l'automne 1761, je tombai tout à fait malade, et je passai l'hiver
entier dans des souffrances presque sans relâche. Le mal physique, augmenté par
mille inquiétude, me les rendit aussi plus sensibles. Depuis quelque temps, de
sourds et tristes pressentiments me troublaient sans que je susse à propos de
quoi. Je recevais des lettres anonymes assez singulières, et même des lettres
signées qui ne l'étaient guère moins. J'en reçus une d'un conseiller au
parlement de Paris, qui, mécontent de la présente constitution des choses, et
n'augurant pas bien des suites, me consultait sur le choix d'un asile à Genève
ou en Suisse, pour s'y retirer avec sa famille. J'en reçus une de M. de...,
président à mortier au parlement de... lequel me proposait de rédiger pour ce
parlement, qui pour lors était mal avec la cour, des mémoires et remontrances,
offrant de me fournir tous les documents et matériaux dont j'aurais besoin pour
cela. Quand je souffre, je suis sujet à l'humeur. J'en avais en recevant ces
lettres; j'en mis dans les réponses que j'y fis, refusant tout à plat ce qu'on
me demandait. Ce refus n'est assurément pas ce que je me reproche, puisque ces
lettres pouvaient être des pièges de mes ennemis, et ce qu'on me demandait était
contraire à des principes dont je voulais moins me départir que jamais; mais
pouvant refuser avec aménité, je refusai avec dureté; et voilà en quoi j'eus
tort.
On trouvera parmi mes papiers les deux lettres dont je viens de
parler. Celle du conseiller ne me surprit pas absolument, parce que je pensais,
comme lui et comme beaucoup d'autres, que la constitution déclinante menaçait la
France d'un prochain délabrement. Les désastres d'une guerre malheureuse, qui
tous venaient de la faute du gouvernement; l'incroyable désordre des finances,
les tiraillements continuels de l'administration, partagée jusqu'alors entre
deux ou trois ministres en guerre ouverte l'un avec l'autre, et qui, pour se
nuire mutuellement, abîmaient le royaume; le mécontentement général du peuple et
de tous les ordres de l'État; l'entêtement d'une femme obstinée, qui sacrifiant
toujours à ses goûts ses lumières, si tant est qu'elle en eût, écartait presque
toujours des emplois les plus capables, pour placer ceux qui lui plaisaient le
plus: tout concourait à justifier la prévoyance du conseiller, et celle du
public, et la mienne. Cette prévoyance me mit même plusieurs fois en balance si
je ne chercherais pas moi-même un asile hors du royaume, avant les troubles qui
semblaient le menacer; mais, rassuré par ma petitesse et mon humeur paisible, je
crus que, dans la solitude où je voulais vivre, nul orage ne pouvait pénétrer
jusqu'à moi; fâché seulement que dans cet état de choses, M. de Luxembourg se
prêtât à des commissions qui devaient le faire moins bien valoir dans son
gouvernement. J'aurais voulu qu'il s'y ménageât, à tout événement, une retraite,
s'il arrivait que la grande machine vînt à crouler, comme cela paraissait à
craindre dans l'état actuel des choses; et il me paraît encore à présent
indubitable que si toutes les rênes du gouvernement ne fussent enfin tombées
dans une seule main, la monarchie française serait maintenant aux abois.
Tandis que mon état empirait, l'impression de l'Émile se ralentissait,
et fut enfin tout à fait suspendue sans que je pusse en apprendre la raison,
sans que Guy daignât plus m'écrire ni me répondre, sans que je pusse avoir des
nouvelles de personne ni rien savoir de ce qui se passait, M. de Malesherbes
étant pour lors à la campagne. Jamais un malheur, quel qu'il soit, ne me trouble
ni ne m'abat, pourvu que je sache en quoi il consiste; mais mon penchant naturel
est d'avoir peur des ténèbres: je redoute et je hais leur air noir; le mystère
m'inquiète toujours, il est par trop antipathique avec mon naturel ouvert
jusqu'à l'imprudence. L'aspect du monstre le plus hideux m'effrayerait peu, ce
me semble; mais si j'entrevois de nuit une figure sous un drap blanc, j'aurai
peur. Voilà donc mon imagination, qu'allumait ce long silence, occupée à me
tracer des fantômes. Plus j'avais à coeur la publication de mon dernier et
meilleur ouvrage, plus je me tourmentais à chercher ce qui pouvait l'accrocher;
et toujours portant tout à l'extrême, dans la suspension de l'impression du
livre j'en croyais voir la suppression. Cependant n'en pouvant imaginer ni la
cause ni la manière, je restais dans l'incertitude du monde la plus cruelle.
J'écrivais lettres sur lettres à Guy, à M. de Malesherbes, à madame de
Luxembourg; et les réponses ne venant point, ou ne venant pas quand je les
attendais, je me troublais entièrement, je délirais. Malheureusement j'appris,
dans le même temps, que le P. Griffet, jésuite, avait parlé de l'Émile, et en
avait rapporté même des passages. A l'instant mon imagination part comme un
éclair, et me dévoile tout le mystère d'iniquité: j'en vis la marche aussi
clairement, aussi sûrement que si elle m'eût été révélée. Je me figurai que les
jésuites, furieux du ton méprisant sur lequel j'avais parlé des collèges,
s'étaient emparés de mon ouvrage; que c'étaient eux qui en accrochaient
l'édition; qu'instruits par Guérin, leur ami, de mon état présent, et prévoyant
ma mort prochaine, dont je ne doutais pas, ils voulaient retarder l'impression
jusqu'alors, dans le dessein de tronquer, d'altérer mon ouvrage, et de me
prêter, pour remplir leurs vues, des sentiments différents des miens. Il est
étonnant quelle foule de faits et de circonstances vint dans mon esprit se
calquer sur cette folie et lui donner un air de vraisemblance, que dis-je? m'y
montrer l'évidence et la démonstration. Guérin était totalement livré aux
jésuites, je le savais. Je leur attribuai toutes les avances d'amitié qu'il
m'avait faites; je me persuadai que c'était par leur impulsion qu'il m'avait
pressé de traiter avec Néaulme; que par ledit Néaulme ils avaient eu les
premières feuilles de mon ouvrage; qu'ils avaient ensuite trouvé le moyen d'en
arrêter l'impression chez Duchesne, et peut-être de s'emparer de mon manuscrit,
pour y travailler à leur aise, jusqu'à ce que ma mort les laissât libres de le
publier travesti à leur mode. J'avais toujours senti, malgré le patelinage du P.
Berthier, que les jésuites ne m'aimaient pas, non seulement comme
encyclopédiste, mais parce que tous mes principes étaient encore plus opposés à
leurs maximes et à leur crédit que l'incrédulité de mes confrères, puisque le
fanatisme athée et le fanatisme dévot, se touchant par leur commune intolérance,
peuvent même se réunir comme ils ont fait à la Chine, et comme ils font contre
moi; au lieu que la religion raisonnable et morale, ôtant tout pouvoir humain
sur les consciences, ne laisse plus de ressource aux arbitres de ce pouvoir. Je
savais que monsieur le chancelier était aussi fort ami des jésuites: je
craignais que le fils, intimidé par le père, ne se vît forcé de leur abandonner
l'ouvrage qu'il avait protégé. Je croyais même voir l'effet de cet abandon dans
les chicanes que l'on commençait à me susciter sur les deux premiers volumes, où
l'on exigeait des cartons pour des riens; tandis que les deux autres volumes
étaient, comme on ne l'ignorait pas, remplis de choses si fortes, qu'il eût
fallu les refondre en entier, en les censurant comme les deux premiers. Je
savais de plus, et M. de Malesherbes me le dit lui-même, que l'abbé de Grave,
qu'il avait chargé de l'inspection de cette édition, était encore un autre
partisan des jésuites. Je ne voyais partout que jésuites, sans songer qu'à la
veille d'être anéantis, et tout occupés de leur propre défense, ils avaient
autre chose à faire que d'aller tracasser sur l'impression d'un livre où il ne
s'agissait pas d'eux. J'ai tort de dire sans songer, car j'y songeais très bien;
et c'est même une objection que M. de Malesherbes eut soin de me faire sitôt
qu'il fut instruit de ma vision: mais, par un autre de ces travers d'un homme
qui du fond de sa retraite veut juger du secret des grandes affaires, dont il ne
sait rien, je ne voulus jamais croire que les jésuites fussent en danger, et je
regardais le bruit qui s'en répandait comme un leurre de leur part, pour
endormir leurs adversaires. Leurs succès passés, qui ne s'étaient jamais
démentis, me donnaient une si terrible idée de leur puissance, que je déplorais
déjà l'avilissement du parlement. Je savais que M. de Choiseul avait étudié chez
les jésuites, que madame de Pompadour n'était point mal avec eux, et que leur
ligue avec les favorites et les ministres avait toujours paru avantageuse aux
uns et aux autres contre leurs ennemis communs. La cour paraissait ne se mêler
de rien; et, persuadé que si la société recevait un jour quelque rude échec, ce
ne serait jamais le parlement qui serait assez fort pour le lui porter, je
tirais de cette inaction de la cour le fondement de leur confiance et l'augure
de leur triomphe. Enfin, ne voyant dans tous les bruits du jour qu'une feinte et
des pièges de leur part, et leur croyant dans leur sécurité du temps pour vaquer
à tout, je ne doutais pas qu'ils n'écrasassent dans peu le jansénisme, et le
parlement, et les encyclopédistes, et tout ce qui n'aurait pas porté leur joug;
et qu'enfin s'ils laissaient paraître mon livre, ce ne fût qu'après l'avoir
transformé au point de s'en faire une arme, en se prévalant de mon nom pour
surprendre mes lecteurs.
Je me sentais mourant; j'ai peine à comprendre
comment cette extravagance ne m'acheva pas: tant l'idée de ma mémoire déshonorée
après moi, dans mon plus digne et meilleur livre, m'était effroyable. Jamais je
n'ai tant craint de mourir; et je crois que si j'étais mort dans ces
circonstances, je serais mort désespéré. Aujourd'hui même, que je vois marcher
sans obstacle à son exécution le plus noir, le plus affreux complot qui jamais
ait été tramé contre la mémoire d'un homme, je mourrai beaucoup plus tranquille,
certain de laisser dans mes écrits un témoignage de moi, qui triomphera tôt ou
tard des complots des hommes.
M. de Malesherbes, témoin et confident de
mes agitations, se donna, pour les calmer, des soins qui prouvent son
inépuisable bonté de coeur. Madame de Luxembourg concourut à cette bonne oeuvre,
et fut plusieurs fois chez Duchesne, pour savoir à quoi en était cette édition.
Enfin, l'impression fut reprise et marcha plus rondement, sans que jamais j'aie
pu savoir pourquoi elle avait été suspendue. M. de Malesherbes prit la peine de
venir à Montmorency pour me tranquilliser: il en vint à bout; et ma parfaite
confiance en sa droiture, l'ayant emporté sur l'égarement de ma pauvre tête,
rendit efficace tout ce qu'il fit pour m'en ramener. Après ce qu'il avait vu de
mes angoisses et de mon délire, il était naturel qu'il me trouvât très à
plaindre; aussi fit-il. Les propos incessamment rebattus de la cabale
philosophique qui l'entourait lui revinrent à l'esprit. Quand j'allai vivre à
l'Ermitage, ils publièrent, comme je l'ai déjà dit, que je n'y tiendrais pas
longtemps. Quand ils virent que je persévérais, ils dirent que c'était par
obstination, par orgueil, par honte de m'en dédire; mais que je m'y ennuyais à
périr, et que j'y vivais très malheureux. M. de Malesherbes le crut et me
l'écrivit. Sensible à cette erreur, dans un homme pour qui j'avais tant
d'estime, je lui écrivis quatre lettres consécutives, où, lui exposant les vrais
motifs de ma conduite, je lui décrivis fidèlement mes goûts, mes penchants, mon
caractère, et tout ce qui se passait dans mon coeur. Ces quatre lettres, faites
sans brouillon, rapidement, à trait de plume, et sans même avoir été relues,
sont peut-être la seule chose que j'aie écrite avec facilité dans toute ma vie,
et, ce qui est bien étonnant, au milieu de mes souffrances et de l'extrême
abattement où j'étais. Je gémissais, en me sentant défaillir, de penser que je
laissais dans l'esprit des honnêtes gens une opinion de moi si peu juste; et,
par l'esquisse tracée à la hâte dans ces quatre lettres, je tâchais de suppléer
en quelque sorte aux Mémoires que j'avais projetés. Ces lettres, qui plurent à
M. de Malesherbes et qu'il montra dans Paris, sont en quelque façon le sommaire
de ce que j'expose ici plus en détail, et méritent à ce titre d'être conservées.
On trouvera parmi mes papiers la copie qu'il en fit faire à ma prière, et qu'il
m'envoya quelques années après.
La seule chose qui m'affligeait
désormais, dans l'opinion de ma mort prochaine, était de n'avoir aucun homme
lettré de confiance entre les mains duquel je pusse déposer mes papiers, pour en
faire après moi le triage. Depuis mon voyage de Genève, je m'étais lié d'amitié
avec Moultou; j'avais de l'inclination pour ce jeune homme, et j'aurais désiré
qu'il vînt me fermer les yeux. Je lui marquai ce désir; et je crois qu'il aurait
fait avec plaisir cet acte d'humanité, si ses affaires et sa famille le lui
eussent permis. Privé de cette consolation, je voulus du moins lui marquer ma
confiance en lui envoyant la Profession de foi du vicaire avant la publication.
Il en fut content; mais il ne me parut pas dans sa réponse partager la sécurité
avec laquelle j'en attendais pour lors l'effet. Il désira d'avoir de moi quelque
morceau que n'eût personne autre. Je lui envoyai une Oraison funèbre du feu duc
d'Orléans, que j'avais faite pour l'abbé d'Arty, et qui ne fut pas prononcée,
parce que, contre son attente, ce ne fut pas lui qui en fut chargé.
L'impression, après avoir été reprise, se continua, s'acheva même assez
tranquillement; et j'y remarquai ceci de singulier, qu'après les cartons qu'on
avait sévèrement exigés pour les deux premiers volumes, on passa les deux
derniers sans rien dire, et sans que leur contenu fit aucun obstacle à sa
publication. J'eus pourtant encore quelque inquiétude que je ne dois pas passer
sous silence. Après avoir eu peur des jésuites, j'eus peur des jansénistes et
des philosophes. Ennemi de tout ce qui s'appelle parti, faction, cabale, je n'ai
jamais rien attendu de bon des gens qui en sont. Les Commères avaient, depuis un
temps, quitté leur ancienne demeure, et s'étaient établis tout à côté de moi; en
sorte que de leur chambre on entendait tout ce qui se disait dans la mienne et
sur ma terrasse, et que de leur jardin on pouvait très aisément escalader le
petit mur qui le séparait de mon donjon. J'avais fait de ce donjon mon cabinet
de travail, en sorte que j'y avais une table couverte d'épreuves et de feuilles
de l'Émile et du Contrat social; et brochant ces feuilles à mesure qu'on me les
envoyait, j'avais là tous mes volumes longtemps avant qu'on les publiât. Mon
étourderie, ma négligence, ma confiance en M. Mathas, dans le jardin duquel
j'étais clos, faisaient que souvent, oubliant de fermer le soir mon donjon, je
le trouvais le matin tout ouvert; ce qui ne m'eût guère inquiété, si je n'avais
cru remarquer du dérangement dans mes papiers. Après avoir fait plusieurs fois
cette remarque, je devins plus soigneux de fermer le donjon. La serrure était
mauvaise, la clef ne fermait qu'à demi-tour. Devenu plus attentif, je trouvai un
plus grand dérangement encore que quand je laissais tout ouvert. Enfin, un de
mes volumes se trouva éclipsé pendant un jour et deux nuits, sans qu'il me fût
possible de savoir ce qu'il était devenu jusqu'au matin du troisième jour, que
je le retrouvai sur ma table. Je n'eus ni n'ai jamais eu de soupçon sur M.
Mathas, ni sur son neveu M. Dumoulin, sachant qu'ils m'aimaient l'un et l'autre,
et prenant en eux toute confiance. Je commençais d'en avoir moins dans les
Commères. Je savais que, quoique jansénistes, ils avaient quelques liaisons avec
d'Alembert et logeaient dans la même maison. Cela me donna quelque inquiétude et
me rendit plus attentif. Je retirai mes papiers dans ma chambre, et je cessai
tout à fait de voir ces gens-là, ayant su d'ailleurs qu'ils avaient fait parade,
dans plusieurs maisons, du premier volume de l'Émile, que j'avais eu
l'imprudence de leur prêter. Quoiqu'ils continuassent d'être mes voisins jusqu'à
mon départ, je n'ai plus eu de communication avec eux depuis lors.
Le
Contrat social parut un mois ou deux avant l'Émile. Rey, dont j'avais toujours
exigé qu'il n'introduirait jamais furtivement en France aucun de mes livres,
s'adressa au magistrat pour obtenir la permission de faire entrer celui-ci par
Rouen, où il fit par mer son envoi. Rey n'eut aucune réponse: ses ballots
restèrent à Rouen plusieurs mois, au bout desquels on les lui renvoya, après
avoir tenté de les confisquer; mais il fit tant de bruit, qu'on les lui rendit.
Des curieux en tirèrent d'Amsterdam quelques exemplaires qui circulèrent avec
peu de bruit. Mauléon, qui en avait ouï parler et qui même en avait vu quelque
chose, m'en parla d'un ton mystérieux qui me surprit, et qui m'eût inquiété
même, si certain d'être en règle à tous égards et de n'avoir nul reproche à me
faire, je ne m'étais tranquillisé par ma grande maxime. Je ne doutais pas même
que M. de Choiseul, déjà bien disposé pour moi, et sensible à l'éloge que mon
estime pour lui m'en avait fait faire dans cet ouvrage, ne me soutînt en cette
occasion contre la malveillance de madame de Pompadour.
J'avais
assurément lieu de compter alors, autant que jamais, sur les bontés de M. de
Luxembourg, et sur son appui dans le besoin: car jamais il ne me donna de
marques d'amitié ni plus fréquentes, ni plus touchantes. Au voyage de Pâques,
mon triste état ne me permettant pas d'aller au château, il ne manqua pas un
seul jour de me venir voir; et enfin me voyant souffrir sans relâche, il fit
tant qu'il me détermina à voir le frère Côme, l'envoya chercher, me l'amena
lui-même, et eut le courage, rare certes et méritoire dans un grand seigneur, de
rester chez moi durant l'opération, qui fut cruelle et longue. Il n'était
pourtant question que d'être sondé; mais je n'avais jamais pu l'être, même par
Morand, qui s'y prit à plusieurs fois, et toujours sans succès. Le frère Côme
qui avait la main d'une adresse et d'une légèreté sans égale, vint à bout enfin
d'introduire une très petite algalie, après m'avoir beaucoup fait souffrir
pendant plus de deux heures, durant lesquelles je m'efforçai de retenir les
plaintes, pour ne pas déchirer le coeur sensible du bon maréchal. Au premier
examen, le frère Côme crut trouver une grosse pierre et me le dit; au second, il
ne la trouva plus. Après avoir recommencé une seconde et une troisième fois,
avec un soin et une exactitude qui me firent trouver le temps fort long, il
déclara qu'il n'y avait point de pierre, mais que la prostate était squirreuse
et d'une grosseur surnaturelle; il trouva la vessie grande et en bon état, et
finit par me déclarer que je souffrirais beaucoup, et que je vivrais longtemps.
Si la seconde prédiction s'accomplit aussi bien que la première, mes maux ne
sont pas prêts à finir.
C'est ainsi qu'après avoir été traité
successivement pendant tant d'années pour des maux que je n'avais pas, je finis
par savoir que ma maladie, incurable sans être mortelle, durerait autant que
moi. Mon imagination, réprimée par cette connaissance, ne me fit plus voir en
perspective une mort cruelle dans les douleurs du calcul. Je cessai de craindre
qu'un bout de bougie qui s'était rompu dans l'urètre il y avait longtemps, n'eût
fait le noyau d'une pierre. Délivré des maux imaginaires, plus cruels pour moi
que les maux réels, j'endurai plus paisiblement ces derniers. Il est constant
que depuis ce temps j'ai beaucoup moins souffert de la maladie que je n'avais
fait jusqu'alors; et je ne me rappelle jamais que je dois ce soulagement à M. de
Luxembourg sans m'attendrir de nouveau sur sa mémoire.
Revenu pour ainsi
dire à la vie, et plus occupé que jamais du plan sur lequel j'en voulais passer
le reste, je n'attendais pour l'exécuter que la publication de l'Émile. Je
songeais à la Touraine où j'avais déjà été, et qui me plaisait beaucoup, tant
pour la douceur du climat que pour celle des habitants.
La terra
molle lieta e dilettosa
Simile a se l'habitator produce.
J'avais déjà parlé de mon projet à M. de Luxembourg, qui m'en
avait voulu détourner; je lui en reparlai derechef, comme d'une chose résolue.
Alors il me proposa le château de Merlou, à quinze lieues de Paris, comme un
asile qui pouvait me convenir, et dans lequel ils se feraient l'un et l'autre un
plaisir de m'établir. Cette proposition me toucha, et ne me déplut pas. Avant
toute chose, il fallait voir le lieu; nous convînmes du jour où monsieur le
maréchal enverrait son valet de chambre avec une voiture, pour m'y conduire. Je
me trouvai ce jour-là fort incommodé; il fallut remettre la partie, et les
contretemps qui survinrent m'empêchèrent de l'exécuter. Ayant appris depuis que
la terre de Merlou n'était pas à monsieur le maréchal, mais à madame, je m'en
consolai plus aisément de n'y être pas allé.
L'Émile parut enfin, sans
que j'entendisse plus parler de cartons ni d'aucune difficulté. Avant sa
publication, monsieur le maréchal me redemanda toutes les lettres de M. de
Malesherbes qui se rapportaient à cet ouvrage. Ma grande confiance en tous les
deux, ma profonde sécurité m'empêchèrent de réfléchir à ce qu'il y avait
d'extraordinaire et même d'inquiétant dans cette demande. Je rendis les lettres,
hors une ou deux, qui, par mégarde, étaient restées dans des livres. Quelque
temps auparavant, M. de Malesherbes m'avait marqué qu'il retirait les lettres
que j'avais écrites à Duchesne durant mes alarmes au sujet des jésuites, et il
faut avouer que ces lettres ne faisaient pas grand honneur à ma raison. Mais je
lui marquai qu'en nulle chose je ne voulais passer pour meilleur que je n'étais,
et qu'il pouvait lui laisser les lettres. J'ignore ce qu'il a fait.
La
publication de ce livre ne se fit point avec cet éclat d'applaudissements qui
suivait celle de tous mes écrits. Jamais ouvrage n'eut de si grands éloges
particuliers, ni si peu d'approbation publique. Ce que m'en dirent, ce que m'en
écrivirent les gens les plus capables d'en juger me confirma que c'était là le
meilleur de mes écrits, ainsi que le plus important. Mais tout cela fut dit avec
les précautions les plus bizarres, comme s'il eût importé de garder le secret du
bien que l'on en pensait. Madame de Boufflers, qui me marqua que l'auteur de ce
livre méritait des statues et les hommages de tous les humains, me pria sans
façon, à la fin de son billet, de le lui renvoyer. D'Alembert, qui m'écrivait
que cet ouvrage décidait de ma supériorité, et devait me mettre à la tête de
tous les gens de lettres, ne signa point sa lettre, quoiqu'il eût signé toutes
celles qu'il m'avait écrites jusqu'alors. Duclos, ami sûr, homme vrai, mais
circonspect, et qui faisait cas de ce livre, évita de m'en parler par écrit: la
Condamine se jeta sur la Profession de foi, et battit la campagne; Clairaut se
borna, dans sa lettre, au même morceau; mais il ne craignit pas d'exprimer
l'émotion que sa lecture lui avait donnée; et il me marqua en propres termes que
cette lecture avait réchauffé sa vieille âme: de tous ceux à qui j'avais envoyé
mon livre, il fut le seul qui dit hautement et librement à tout le monde tout le
bien qu'il en pensait.
Mathas, à qui j'en avais aussi donné un
exemplaire avant qu'il fût en vente, le prêta à M. de Blaire, conseiller au
parlement, père de l'intendant de Strasbourg. M. de Blaire avait une maison de
campagne à Saint-Gratien, et Mathas, son ancienne connaissance, l'y allait voir
quelquefois quand il pouvait aller. Il lui fit lire l'Émile avant qu'il fût
public. En le lui rendant, M. de Blaire lui dit ces propres mots, qui me furent
rendus le même jour: "M. Mathas, voilà un fort beau livre, mais dont il sera
parlé dans peu, plus qu'il ne serait à désirer pour l'auteur." Quand il me
rapporta ce propos, je ne fis qu'en rire, et je n'y vis que l'importance d'un
homme de robe, qui met du mystère à tout. Tous les propos inquiétants qui me
revinrent ne me firent pas plus d'impression; et loin de prévoir en aucune sorte
la catastrophe à laquelle je touchais, certain de l'utilité, de la beauté de mon
ouvrage; certain d'être en règle à tous égards; certain, comme je croyais
l'être, de tout le crédit de madame de Luxembourg et même de la faveur du
ministère, je m'applaudissais du parti que j'avais pris de me retirer au milieu
de mes triomphes, et lorsque je venais d'écraser tous mes envieux.
Une
seule chose m'alarmait dans la publication de ce livre, et cela, moins pour ma
sûreté que pour l'acquit de mon coeur. A l'Ermitage, à Montmorency, j'avais vu
de près et avec indignation les vexations qu'un soin jaloux des plaisirs des
princes fait exercer sur les malheureux paysans forcés de souffrir le dégât que
le gibier fait dans leurs champs, sans oser se défendre qu'à force de bruit, et
forcés de passer les nuits dans leurs fèves et leurs pois, avec des chaudrons,
des tambours, des sonnettes, pour écarter les sangliers. Témoin de la dureté
barbare avec laquelle M. le comte de Charolois faisait traiter ces pauvres gens,
j'avais fait, vers la fin de l'Émile, une sortie contre cette cruauté. Autre
infraction à mes maximes, qui n'est pas restée impunie. J'appris que les
officiers de M. le prince de Conti n'en usaient guère moins durement sur ses
terres; je tremblais que ce prince, pour lequel j'étais pénétré de respect et de
reconnaissance, ne prît pour lui ce que l'humanité révoltée m'avait fait dire
pour son oncle, et ne s'en tînt offensé. Cependant, comme ma conscience me
rassurait pleinement sur cet article, je me tranquillisai sur son témoignage, et
je fis bien. Du moins je n'ai jamais appris que ce grand prince ait fait la
moindre attention à ce passage, écrit longtemps avant que j'eusse l'honneur
d'être connu de lui.
Peu de jours avant ou après la publication de mon
livre, car je ne me rappelle pas bien exactement le temps, parut un autre
ouvrage sur le même sujet, tiré mot à mot de mon premier volume, hors quelques
platises dont on avait entremêlé cet extrait. Ce livre portait le nom d'un
Genevois appelé Balexert; et il était dit, dans le titre, qu'il avait remporté
le prix à l'Académie de Harlem. Je compris aisément que cette Académie et ce
prix étaient d'une création toute nouvelle, pour déguiser le plagiat aux yeux du
public; mais je vis aussi qu'il y avait à cela quelque intrigue antérieure, à
laquelle je ne comprenais rien; soit par la communication de mon manuscrit, sans
quoi ce vol n'aurait pu se faire; soit pour bâtir l'histoire de ce prétendu
prix, à laquelle il avait bien fallu donner quelque fondement. Ce n'est que bien
des années après que sur un mot échappé à d'Ivernois, j'ai pénétré le mystère,
et entrevu ceux qui avaient mis en jeu le sieur Balexert.
Les sourds
mugissements qui précèdent l'orage commençaient à se faire entendre, et tous les
gens un peu pénétrants virent bien qu'il se couvait, au sujet de mon livre et de
moi, quelque complot qui ne tarderait pas d'éclater. Pour moi, ma sécurité, ma
stupidité fut telle, que, loin de prévoir mon malheur, je n'en soupçonnai pas
même la cause, après en avoir ressenti l'effet. On commença par répandre avec
assez d'adresse qu'en sévissant contre les jésuites, on ne pouvait marquer une
indulgence partiale pour les livres et les auteurs qui attaquaient la religion.
On me reprochait d'avoir mis mon nom à l'Émile, comme si je ne l'avais pas mis à
tous mes autres écrits, et auxquels on n'avait rien dit. Il semblait qu'on
craignît de se voir forcé à quelques démarches qu'on ferait à regret, mais que
les circonstances rendaient nécessaires, auxquelles mon imprudence avait donné
lieu. Ces bruits me parvinrent et ne m'inquiétèrent guère: il ne me vint pas
même à l'esprit qu'il pût y avoir dans toute cette affaire la moindre chose qui
me regardât personnellement, moi qui me sentais si parfaitement irréprochable,
si bien appuyé, si bien en règle à tous égards, et qui ne craignais pas que
madame de Luxembourg me laissât dans l'embarras, pour un tort qui, s'il
existait, était tout entier à elle seule. Mais sachant en pareil cas comme les
choses se passent, et que l'usage est de sévir contre les libraires en ménageant
les auteurs, je n'étais pas sans inquiétude pour le pauvre Duchesne, si M. de
Malesherbes venait à l'abandonner.
Je restai tranquille. Les bruits
augmentèrent et changèrent bientôt de ton. Le public, et surtout le parlement,
semblaient s'irriter par ma tranquillité. Au bout de quelques jours la
fermentation devint terrible; et les menaces changeant d'objet s'adressèrent
directement à moi. On entendait dire tout ouvertement aux parlementaires qu'on
n'avançait rien à brûler les livres, et qu'il fallait brûler les auteurs. Pour
les libraires, on n'en parlait point. La première fois que ces propos, plus
dignes d'un inquisiteur de Goa que d'un sénateur, me revinrent, je ne doutai
point que ce ne fût une invention des holbachiens pour tâcher de m'effrayer et
de m'exciter à fuir. Je ris de cette puérile ruse, et je me disais, en me
moquant d'eux, que s'ils avaient su la vérité des choses, ils auraient cherché
quelque autre moyen de me faire peur: mais la rumeur enfin devint telle, qu'il
fut clair que c'était tout de bon. M. et madame de Luxembourg avaient cette
année avancé leur second voyage de Montmorency, de sorte qu'ils y étaient au
commencement de juin. J'y entendis très peu parler de mes nouveaux livres,
malgré le bruit qu'ils faisaient à Paris; et les maîtres de la maison ne m'en
parlaient point du tout. Un matin cependant que j'étais seul avec M. de
Luxembourg, il me dit: Avez-vous parlé mal de M. de Choiseul dans le Contrat
social? Moi, lui dis-je, en reculant de surprise, non, je vous jure; mais j'en
ai fait en revanche, et d'une plume qui n'est point louangeuse, le plus bel
éloge que jamais ministre ait reçu. Et tout de suite je lui rapportai le
passage. Et dans l'Émile? reprit-il. Pas un mot, répondis-je; il n'y a pas un
seul mot qui le regarde. Ah! dit-il avec plus de vivacité qu'il n'en avait
d'ordinaire, il fallait faire la même chose dans l'autre livre, ou être plus
clair. J'ai cru l'être, ajoutai-je; je l'estimais assez pour cela. Il allait
reprendre la parole; je le vis prêt à s'ouvrir; il se retint, et se tut.
Malheureuse politique de courtisan, qui dans les meilleurs coeurs domine
l'amitié même!
Cette conversation, quoique courte, m'éclaira sur ma
situation, du moins à certain égard, et me fit comprendre que c'était bien à moi
qu'on en voulait. Je déplorai cette inouïe fatalité qui tournait à mon préjudice
tout ce que je disais et faisais de bien. Cependant me sentant pour plastron
dans cette affaire madame de Luxembourg et M. de Malesherbes, je ne voyais pas
comment on pouvait s'y prendre pour les écarter et venir jusqu'à moi: car
d'ailleurs je sentis bien dès lors qu'il ne serait plus question d'équité ni de
justice, et qu'on ne s'embarrasserait pas d'examiner si j'avais réellement tort
ou non. L'orage cependant grondait de plus en plus. Il n'y avait pas jusqu'à
Néaulme qui, dans la diffusion de son bavardage, ne me montrât du regret de
s'être mêlé de cet ouvrage, et la certitude où il paraissait être du sort qui
menaçait le livre et l'auteur. Une chose pourtant me rassurait toujours: je
voyais madame de Luxembourg si tranquille, si contente, si riante même, qu'il
fallait bien qu'elle fût sûre de son fait, pour n'avoir pas la moindre
inquiétude à mon sujet, pour ne pas me dire un seul mot de commisération ni
d'excuse, pour voir le tour que prendrait cette affaire, avec autant de
sang-froid que si elle ne s'en fût pas mêlée, et qu'elle n'eût pas pris à moi le
moindre intérêt. Ce qui me surprenait, était qu'elle ne me disait rien du tout.
Il me semblait qu'elle aurait dû me dire quelque chose. Madame de Boufflers
paraissait moins tranquille. Elle allait et venait avec un air d'agitation, se
donnant beaucoup de mouvement, et m'assurant que M. le prince de Conti s'en
donnait beaucoup aussi pour parer le coup qui m'était préparé, et qu'elle
attribuait toujours aux circonstances présentes, dans lesquelles il importait au
parlement de ne pas se laisser accuser par les jésuites d'indifférence sur la
religion. Elle paraissait cependant peu compter sur les démarches du prince et
des siennes. Ses conversations, plus alarmantes que rassurantes, tendaient
toutes à m'engager à la retraite, et elle me conseillait toujours l'Angleterre,
où elle m'offrait beaucoup d'amis, entre autres le célèbre Hume, qui était le
sien depuis longtemps. Voyant que je persistais à rester tranquille, elle prit
un tour plus capable de m'ébranler. Elle me fit entendre que si j'étais arrêté
et interrogé, je me mettais dans la nécessité de nommer madame de Luxembourg, et
que son amitié pour moi méritait bien que je ne m'exposasse pas à la
compromettre. Je répondis qu'en pareil cas elle pouvait rester tranquille, et
que je ne la compromettrais point. Elle répliqua que cette résolution était plus
facile à prendre qu'à exécuter; et en cela elle avait raison, surtout pour moi,
bien déterminé à ne jamais me parjurer ni mentir devant les juges, quelque
risque qu'il pût y avoir à dire la vérité.
Voyant que cette réflexion
m'avait fait quelque impression, sans cependant que je pusse me résoudre à fuir,
elle me parla de la Bastille pour quelques semaines, comme d'un moyen de me
soustraire à la juridiction du parlement, qui ne se mêle pas des prisonniers
d'État. Je n'objectai rien contre cette singulière grâce, pourvu qu'elle ne fût
pas sollicitée en mon nom. Comme elle ne m'en parla plus, j'ai jugé dans la
suite qu'elle n'avait proposé cette idée que pour me sonder, et qu'on n'avait
point voulu d'un expédient qui finissait tout.
Peu de jours
après, monsieur le maréchal reçut du curé de Deuil, ami de Grimm et de madame
d'Épinay, une lettre portant l'avis, qu'il disait avoir eu de bonne part, que le
parlement devait procéder contre moi avec la dernière sévérité, et que tel jour,
qu'il marqua, je serais décrété de prise de corps. Je jugeai cet avis de
fabrique holbachique; je savais que le parlement était très attentif aux formes,
et que c'était toutes les enfreindre que de commencer en cette occasion par un
décret de prise de corps, avant de savoir juridiquement si j'avouais le livre,
et si réellement j'en étais l'auteur. Il n'y a, disais-je à madame de Boufflers,
que les crimes qui portent atteinte à la sûreté publique, dont sur le simple
indice on décrète les accusés de prise de corps, de peur qu'ils n'échappent au
châtiment. Mais quand on veut punir un délit tel que le mien, qui mérite des
honneurs et des récompenses, on procède contre le livre, et l'on évite autant
qu'on peut de s'en prendre à l'auteur. Elle me fit à cela une distinction
subtile, que j'ai oubliée, pour me prouver que c'était par faveur qu'on me
décrétait de prise de corps, au lieu de m'assigner pour être ouï. Le lendemain
je reçus une lettre de Guy, qui me marquait que, s'étant trouvé le même jour
chez M. le procureur général, il avait vu sur son bureau le brouillon d'un
réquisitoire contre l'Émile et son auteur. Notez que ledit Guy était l'associé
de Duchesne, qui avait imprimé l'ouvrage; lequel, fort tranquille pour son
propre compte, donnait par charité cet avis à l'auteur. On peut juger combien
tout cela me parut croyable. Il était si simple, si naturel qu'un libraire admis
à l'audience de monsieur le procureur général lût tranquillement les manuscrits
et brouillons épars sur le bureau de ce magistrat! Madame de Boufflers et
d'autres me confirmèrent la même chose. Sur les absurdités dont on me rebattait
incessamment les oreilles, j'étais tenté de croire que tout le monde était
devenu fou.
Sentant bien qu'il y avait sous tout cela quelque mystère
qu'on ne voulait pas me dire, j'attendais tranquillement l'événement, me
reposant sur ma droiture et mon innocence en toute cette affaire, et trop
heureux, quelque persécution qui dût m'atteindre, d'être appelé à l'honneur de
souffrir pour la vérité. Loin de craindre et de me tenir caché, j'allai tous les
jours au château, et je faisais les après-midi ma promenade ordinaire. Le 8
juin, veille du décret, je la fis avec deux professeurs oratoriens, le P.
Alamanin et le P. Mandard. Nous portâmes aux Champeaux un petit goûter, que nous
mangeâmes de grand appétit. Nous avions oublié des verres: nous y suppléâmes par
des chalumeaux de seigle, avec lesquels nous aspirions le vin dans la bouteille,
nous piquant de choisir des tuyaux bien larges, pour pomper à qui mieux mieux.
Je n'ai de ma vie été si gai.
J'ai conté comment je perdis le sommeil
dans ma jeunesse. Depuis lors j'avais bien l'habitude de lire tous les soirs
dans mon lit jusqu'à ce que je sentisse mes yeux s'appesantir. Alors j'éteignais
ma bougie, et je tâchais de m'assoupir quelques instants, qui ne duraient guère.
Ma lecture ordinaire du soir était la Bible, et je l'ai lue entière au moins
cinq ou six fois de suite de cette façon. Ce soir-là, me trouvant plus éveillé
qu'à l'ordinaire, je prolongeai plus longtemps ma lecture, et je lus tout entier
le livre qui finit par le Lévite d'Éphraïm, et qui, si je ne me trompe, est le
livre des Juges; car je ne l'ai pas revu depuis ce temps-là. Cette histoire
m'affecta beaucoup, et j'en étais occupé dans une espèce de rêve, quand tout à
coup j'en fus tiré par du bruit et de la lumière. Thérèse, qui la portait,
éclairait M. la Roche, qui, me voyant lever brusquement sur mon séant, me dit:
Ne vous alarmez pas; c'est de la part de madame la maréchale, qui vous écrit et
vous envoie une lettre de M. le prince de Conti. En effet, dans la lettre de
madame de Luxembourg je trouvai celle qu'un exprès de ce prince venait de lui
apporter, portant avis que, malgré tous ses efforts, on était déterminé à
procéder contre moi à toute rigueur. La fermentation, lui marquait-il, est
extrême; rien ne peut parer le coup; la cour l'exige, le parlement le veut; à
sept heures du matin il sera décrété de prise de corps, et l'on enverra
sur-le-champ le saisir. J'ai obtenu qu'on ne le poursuivra pas, s'il s'éloigne;
mais s'il persiste à vouloir se laisser prendre, il sera pris. La Roche me
conjura, de la part de madame la maréchale, de me lever, et d'aller conférer
avec elle. Il était deux heures; elle venait de se coucher. Elle vous attend,
ajouta-t-il, et ne veut pas s'endormir sans vous avoir vu. Je m'habillai à la
hâte, et j'y courus.
Elle me parut agitée. C'était la première fois. Son
trouble me toucha. Dans ce moment de surprise, au milieu de la nuit, je n'étais
pas moi-même exempt d'émotion; mais en la voyant je m'oubliai moi-même pour ne
penser qu'à elle, et au triste rôle qu'elle allait jouer si je me laissais
prendre: car me sentant assez de courage pour ne dire jamais que la vérité,
dût-elle me nuire et me perdre, je ne me sentais ni assez de présence d'esprit,
ni assez d'adresse, ni peut-être assez de fermeté, pour éviter de la
compromettre, si j'étais vivement pressé. Cela me décida à sacrifier ma gloire à
sa tranquillité, à faire pour elle, en cette occasion, ce que rien ne m'eût fait
faire pour moi. Dans l'instant que ma résolution fut prise, je la lui déclarai,
ne voulant point gâter le prix de mon sacrifice en le lui faisant acheter. Je
suis certain qu'elle ne put se tromper sur mon motif; cependant elle ne me dit
pas un mot qui marquât qu'elle y fût sensible. Je fus choqué de cette
indifférence, au point de balancer à me rétracter: mais monsieur le maréchal
survint; madame de Boufflers arriva de Paris quelques moments après. Ils firent
ce qu'aurait dû faire madame de Luxembourg. Je me laissai flatter. J'eus honte
de me dédire, et il ne fut plus question que du lieu de ma retraite, et du temps
de mon départ. M. de Luxembourg me proposa de rester chez lui quelques jours
incognito, pour délibérer, et prendre nos mesures plus à loisir; je n'y
consentis point, non plus qu'à la proposition d'aller secrètement au Temple. Je
m'obstinai à vouloir partir dès le même jour, plutôt que de rester caché où que
ce pût être.
Sentant que j'avais des ennemis secrets et puissants dans
le royaume, je jugeai que, malgré mon attachement pour la France, j'en devais
sortir pour assurer ma tranquillité. Mon premier mouvement fut de me retirer à
Genève; mais un instant de réflexion suffit pour me dissuader de faire cette
sottise. Je savais que le ministère de France, encore plus puissant à Genève
qu'à Paris, ne me laisserait pas plus en paix dans une de ces villes que dans
l'autre, s'il avait résolu de me tourmenter. Je savais que le Discours sur
l'Inégalité avait excité contre moi, dans le conseil, une haine d'autant plus
dangereuse qu'il n'osait la manifester. Je savais qu'en dernier lieu, quand la
Nouvelle Héloïse parut, il s'était pressé de la défendre, à la sollicitation du
docteur Tronchin; mais voyant que personne ne l'imitait, pas même à Paris, il
eut honte de cette étourderie, et retira la défense. Je ne doutais pas que,
trouvant ici l'occasion plus favorable, il n'eût grand soin d'en profiter. Je
savais que, malgré tous les beaux semblants, il régnait contre moi, dans tous
les coeurs genevois, une secrète jalousie qui n'attendait que l'occasion de
s'assouvir. Néanmoins, l'amour de la patrie me rappelait dans la mienne; et si
j'avais pu me flatter d'y vivre en paix, je n'aurais pas balancé: mais l'honneur
ni la raison ne me permettant pas de m'y réfugier comme un fugitif, je pris le
parti de m'en rapprocher seulement, et d'aller attendre, en Suisse, celui qu'on
prendrait à Genève à mon égard. On verra bientôt que cette incertitude ne dura
pas longtemps.
Madame de Boufflers désapprouva beaucoup cette
résolution, et fit de nouveaux efforts pour m'engager à passer en Angleterre.
Elle ne m'ébranla pas. Je n'ai jamais aimé l'Angleterre ni les Anglais; et toute
l'éloquence de madame de Boufflers, loin de vaincre ma répugnance, semblait
l'augmenter, sans que je susse pourquoi.
Décidé à partir le même jour,
je fus dès le matin parti pour tout le monde; et la Roche, par qui j'envoyai
chercher mes papiers, ne voulut pas dire à Thérèse elle-même si je l'étais ou ne
l'étais pas. Depuis que j'avais résolu d'écrire un jour mes Mémoires, j'avais
accumulé beaucoup de lettres et autres papiers; de sorte qu'il fallut plusieurs
voyages. Une partie de ces papiers déjà triés furent mis à part, et je m'occupai
le reste de la matinée à trier les autres, afin de n'emporter que ce qui pouvait
m'être utile, et brûler le reste. M. de Luxembourg voulut bien m'aider à ce
travail, qui se trouva si long que nous ne pûmes achever dans la matinée, et je
n'eus le temps de rien brûler. Monsieur le maréchal m'offrit de se charger du
reste du triage, de brûler le rebut lui-même, sans s'en rapporter à qui que ce
fût, de m'envoyer tout ce qui aurait été mis à part. J'acceptai l'offre, fort
aise d'être délivré de ce soin, pour pouvoir passer le peu d'heures qui me
restaient avec des personnes si chères, que j'allais quitter pour jamais. Il
prit la clef de la chambre où je laissais ces papiers, et à mon instante prière
il envoya chercher ma pauvre tante qui se consumait dans la perplexité mortelle
de ce que j'étais devenu, et de ce qu'elle allait devenir, et attendant à chaque
instant les huissiers, sans savoir comment se conduire et que leur répondre. La
Roche l'amena au château, sans lui rien dire; elle me croyait déjà bien loin: en
m'apercevant, elle perça l'air de ses cris, et se précipita dans mes bras. O
amitié, rapport des coeurs, habitude, intimité! Dans ce doux et cruel moment se
rassemblèrent tous les jours de bonheur, de tendresse et de paix passés ensemble
pour mieux me faire sentir le déchirement d'une première séparation, après nous
être à peine perdus de vue un seul jour pendant près de dix-sept ans. Le
maréchal, témoin de cet embrassement, ne put retenir ses larmes. Il nous laissa.
Thérèse ne voulait plus me quitter. Je lui fis sentir l'inconvénient qu'elle me
suivît en ce moment, et la nécessité qu'elle restât pour liquider mes effets et
recueillir mon argent. Quand on décrète un homme de prise de corps, l'usage est
de saisir ses papiers, de mettre le scellé sur ses effets, ou d'en faire
l'inventaire, et d'y nommer un gardien. Il fallait bien qu'elle restât pour
veiller à ce qui se passerait, et tirer de tout le meilleur parti possible. Je
lui promis qu'elle me rejoindrait dans peu: monsieur le maréchal confirma ma
promesse; mais je ne voulus jamais lui dire où j'allais, afin que, interrogée
par ceux qui viendraient me saisir, elle pût protester avec vérité de son
ignorance sur cet article. En l'embrassant au moment de nous quitter, je sentis
en moi-même un mouvement très extraordinaire, et je lui dis, dans un transport,
hélas! trop prophétique: Mon enfant, il faut t'armer de courage. Tu as partagé
la prospérité de mes beaux jours; il te reste, puisque tu le veux, à partager
mes misères. N'attends plus qu'affronts et calamités à ma suite. Le sort que ce
triste jour commence pour moi me poursuivra jusqu'à ma dernière heure.
Il ne me restait plus qu'à songer au départ. Les huissiers avaient dû
venir à dix heures. Il en était quatre après midi quand je partis, et ils
n'étaient pas encore arrivés. Il avait été décidé que je prendrais la poste. Je
n'avais point de chaise; monsieur le maréchal me fit présent d'un cabriolet, et
me prêta des chevaux et un postillon jusqu'à la première poste, où, par les
mesures qu'il avait prises, on ne fit aucune difficulté de me fournir des
chevaux.
Comme je n'avais point dîné à table, et ne m'étais pas
montré dans le château, les dames vinrent me dire adieu dans l'entresol, où
j'avais passé la journée. Madame la maréchale m'embrassa plusieurs fois d'un air
assez triste, mais je ne sentis plus dans ces embrassements les étreintes de
ceux qu'elle m'avait prodigués il y avait deux ou trois ans. Madame de Boufflers
m'embrassa aussi, et me dit de fort belles choses. Un embrassement qui me
surprit davantage fut celui de madame de Mirepoix; car elle était aussi là.
Madame la maréchale de Mirepoix est une personne extrêmement froide, décente et
réservée, et ne me paraît pas tout à fait exempte de la hauteur naturelle à la
maison de Lorraine. Elle ne m'avait jamais témoigné beaucoup d'attention. Soit
que, flatté d'un honneur auquel je ne m'attendais pas, je cherchasse à m'en
augmenter le prix, soit qu'en effet elle eût mis dans cet embrassement un peu de
cette commisération naturelle aux coeurs généreux, je trouvai dans son mouvement
et dans son regard je ne sais quoi d'énergique qui me pénétra. Souvent, en y
repensant, j'ai soupçonné dans la suite que, n'ignorant pas à quel sort j'étais
condamné, elle n'avait pu se défendre d'un mouvement d'attendrissement sur ma
destinée.
Monsieur le maréchal n'ouvrait pas la bouche; il était pâle
comme un mort. Il voulut absolument m'accompagner jusqu'à ma chaise qui
m'attendait à l'abreuvoir. Nous traversâmes tout le jardin sans dire un seul
mot. J'avais une clef du parc, dont je me servais pour ouvrir la porte; après
quoi, au lieu de remettre la clef dans ma poche, je la lui rendis sans mot dire.
Il la prit avec une vivacité surprenante, à laquelle je n'ai pu m'empêcher de
penser souvent depuis ce temps-là. Je n'ai guère eu dans ma vie d'instant plus
amer que celui de cette séparation. L'embrassement fut long et muet: nous
sentîmes l'un et l'autre que cet embrassement était un dernier adieu. Entre la
Barre et Montmorency je rencontrai dans un carrosse de remise quatre hommes en
noir, qui me saluèrent en me souriant. Sur ce que Thérèse m'a rapporté dans la
suite de la figure des huissiers, de l'heure de leur arrivée, et de la façon
dont ils se comportèrent, je n'ai point douté que ce ne fussent eux; surtout
ayant appris dans la suite qu'au lieu d'être décrété à sept heures, comme on me
l'avait annoncé, je ne l'avais été qu'à midi. Il fallut traverser tout Paris. On
n'est pas fort caché dans un cabriolet tout ouvert. Je vis dans les rues
plusieurs personnes qui me saluèrent d'un air de connaissance, mais je n'en
reconnus aucune. Le même soir je me détournai pour passer à Villeroy. A Lyon,
les courriers doivent être menés au commandant. Cela pouvait être embarrassant
pour un homme qui ne voulait ni mentir, ni changer son nom. J'allais avec une
lettre de madame de Luxembourg, prier M. de Villeroy de faire en sorte que je
fusse exempté de cette corvée. M. de Villeroy me donna une lettre dont je ne fis
point usage, parce que je ne passai pas à Lyon. Cette lettre est restée encore
cachetée parmi mes papiers. M. le duc me pressa beaucoup de coucher à Villeroy;
mais j'aimai mieux reprendre la grande route, et je fis encore deux postes le
même jour.
Ma chaise était rude, et j'étais trop incommodé pour pouvoir
marcher à grandes journées. D'ailleurs je n'avais pas l'air assez imposant pour
me faire bien servir; et l'on sait qu'en France les chevaux de poste ne sentent
la gaule que sur les épaules du postillon. En payant grassement les guides, je
crus suppléer à la mine et au propos; ce fut encore pis. Ils me prirent pour un
pied-plat, qui marchait par commission, et qui courait la poste pour la première
fois de sa vie. Dès lors je n'eus plus que des rosses, et je devins le jouet des
postillons. Je finis comme j'aurais dû commencer, par prendre patience, ne rien
dire, et aller comme il leur plut.
J'avais de quoi ne pas m'ennuyer en
route, en me livrant aux réflexions qui se présentaient sur tout ce qui venait
de m'arriver; mais ce n'était là ni mon tour d'esprit, ni la pente de mon coeur.
Il est étonnant avec quelle facilité j'oublie le mal passé, quelque récent qu'il
puisse être. Autant sa prévoyance m'effraye et me trouble tant que je la vois
dans l'avenir, autant son souvenir me revient faiblement et s'éteint sans peine
aussitôt qu'il est arrivé. Ma cruelle imagination, qui se tourmente sans cesse à
prévenir les maux qui ne sont point encore, fait diversion à ma mémoire, et
m'empêche de me rappeler ceux qui ne sont plus. Contre ce qui est fait il n'y a
plus de précautions à prendre, et il est inutile de s'en occuper. J'épuise en
quelque façon mon malheur d'avance: plus j'ai souffert à le prévoir, plus j'ai
de facilité à l'oublier; tandis qu'au contraire, sans cesse occupé de mon
bonheur passé, je le rappelle et le rumine pour ainsi dire, au point d'en jouir
derechef quand je veux. C'est à cette heureuse disposition, je le sens, que je
dois de n'avoir jamais connu cette humeur rancunière qui fermente dans un coeur
vindicatif par le souvenir continuel des offenses reçues, et qui le tourmente
lui-même de tout le mal qu'il voudrait faire à son ennemi. Naturellement
emporté, j'ai senti la colère, la fureur même dans les premiers mouvements; mais
jamais un désir de vengeance ne prit racine au dedans de moi. Je m'occupe trop
peu de l'offense pour m'occuper beaucoup de l'offenseur. Je ne pense au mal que
j'en ai reçu qu'à cause de celui que j'en peux recevoir encore; et si j'étais
sûr qu'il ne m'en fît plus, celui qu'il m'a fait serait à l'instant oublié. On
nous prêche beaucoup le pardon des offenses: c'est une fort belle vertu sans
doute, mais qui n'est pas à mon usage. J'ignore si mon coeur saurait dominer sa
haine, car il n'en a jamais senti; et je pense trop peu à mes ennemis, pour
avoir le mérite de leur pardonner. Je ne dirai pas à quel point, pour me
tourmenter, ils se tourmentent eux-mêmes. Je suis à leur merci, ils ont tout
pouvoir, ils en usent. Il n'y a qu'une seule chose au-dessus de leur puissance,
et dont je les défie: c'est, en se tourmentant de moi, de me forcer à me
tourmenter d'eux.
Dès le lendemain de mon départ, j'oubliai si
parfaitement tout ce qui venait de se passer, et le parlement, et madame de
Pompadour, et M. de Choiseul, et Grimm, et d'Alembert, et leurs complots, et
leurs complices, que je n'y aurais pas même repensé de tout mon voyage, sans les
précautions dont j'étais obligé d'user. Un souvenir qui me vint au lieu de tout
cela, fut celui de ma dernière lecture la veille de mon départ. Je me rappelai
aussi les Idylles de Gessner, que son traducteur Hubert m'avait envoyées, il y
avait quelque temps. Ces deux idées me revinrent si bien, et se mêlèrent de
telle sorte dans mon esprit, que je voulus essayer de les réunir, en traitant à
la manière de Gessner le sujet du Lévite d'Éphraïm. Ce style champêtre et naïf
ne paraissait guère propre à un sujet si atroce, et il n'était guère à présumer
que ma situation présente me fournît des idées bien riantes pour l'égayer. Je
tentai toutefois la chose, uniquement pour m'amuser dans ma chaise, et sans
aucun espoir de succès. A peine eus-je essayé, que je fus étonné de l'aménité de
mes idées, et de la facilité que j'éprouvais à les rendre. Je fis en trois jours
les trois premiers chants de ce petit poème, que j'achevai dans la suite à
Motiers; et je suis sûr de n'avoir rien fait en ma vie où règne une douceur de
moeurs plus attendrissante, un coloris plus frais, des peintures plus naïves, un
costume plus exact, une plus antique simplicité en toutes choses, et tout cela
malgré l'horreur du sujet, qui dans le fond est abominable; de sorte qu'outre
tout le reste, j'eus encore le mérite de la difficulté vaincue. Le Lévite
d'Éphraïm, s'il n'est pas le meilleur de mes ouvrages, en sera toujours le plus
chéri. Jamais je ne l'ai relu, jamais je ne le relirai, sans sentir en dedans
l'applaudissement d'un coeur sans fiel, qui, loin de s'aigrir par ses malheurs,
s'en console avec lui-même, et trouve en soi de quoi s'en dédommager. Qu'on
rassemble tous ces grands philosophes, si supérieurs dans leurs livres à
l'adversité qu'ils n'éprouvèrent jamais; qu'on les mette dans une position
pareille à la mienne, et que, dans la première indignation de l'honneur outragé,
on leur donne un pareil ouvrage à faire: on verra comment ils s'en tireront.
En partant de Montmorency pour la Suisse, j'avais pris la résolution
d'aller m'arrêter à Yverdun chez mon bon vieux ami M. Roguin, qui s'y était
retiré depuis quelques années, et qui m'avait même invité à l'y aller voir.
J'appris en route que Lyon faisait un détour; cela m'évita d'y passer. Mais en
revanche il fallait passer par Besançon, place de guerre, et par conséquent
sujette au même inconvénient. Je m'avisai de gauchir, et de passer par Salins,
sous prétexte d'aller voir M. de Mairan, neveu de M. Dupin, qui avait un emploi
à la saline, et qui m'avait fait jadis force invitation de l'y aller voir.
L'expédient me réussit; je ne trouvai point M. de Mairan: fort aise d'être
dispensé de m'arrêter, je continuai ma route sans que personne me dît mot.
En entrant sur le territoire de Berne, je fis arrêter; je descendis, je
me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre, et m'écriai dans mon transport:
Ciel, protecteur de la vertu, je te loue! je touche une terre de liberté. C'est
ainsi qu'aveugle et confiant dans mes espérances, je me suis toujours passionné
pour ce qui devait faire mon malheur. Mon postillon surpris me crut fou; je
remontai dans ma chaise, et peu d'heures après j'eus la joie aussi pure que vive
de me sentir pressé dans les bras du respectable Roguin. Ah! respirons quelques
instants chez ce digne hôte! J'ai besoin d'y reprendre du courage et des forces;
je trouverai bientôt à les employer.
Ce n'est pas sans raison que je me
suis étendu, dans le récit que je viens de faire, sur toutes les circonstances
que j'ai pu me rappeler. Quoiqu'elles ne paraissent pas fort lumineuses, quand
on tient une fois le fil de la trame, elles peuvent jeter du jour sur sa marche;
et par exemple, sans donner la première idée du problème que je vais proposer,
elles aident beaucoup à le résoudre.
Supposons que pour l'exécution du
complot dont j'étais l'objet, mon éloignement fût absolument nécessaire, tout
devait, pour l'opérer, se passer à peu près comme il se passa; mais si, sans me
laisser épouvanter par l'ambassade nocturne de madame de Luxembourg et troubler
par ses alarmes, j'avais continué de tenir ferme comme j'avais commencé, et
qu'au lieu de rester au château je m'en fusse retourné dans mon lit dormir
tranquillement la fraîche matinée, aurais-je également été décrété? Grande
question, d'où dépend la solution de beaucoup d'autres, et pour l'examen de
laquelle l'heure du décret comminatoire et celle du décret réel ne sont pas
inutiles à remarquer. Exemple grossier, mais sensible, de l'importance des
moindres détails dans l'exposé des faits dont on cherche les causes secrètes,
pour les découvrir par induction.
LIVRE DOUZIÈME : 1762
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Ici commence l'oeuvre de ténèbres dans lequel,
depuis huit ans, je me trouve enseveli, sans que, de quelque façon que je m'y
sois pu prendre, il m'ait été possible d'en percer l'effrayante obscurité. Dans
l'abîme de maux où je suis submergé, je sens les atteintes des coups qui me sont
portés; j'en aperçois l'instrument immédiat; mais je ne puis voir ni la main qui
les dirige, ni les moyens qu'elle met en oeuvre. L'opprobre et les malheurs
tombent sur moi comme d'eux-mêmes, et sans qu'il y paraisse. Quand mon coeur
déchiré laisse échapper des gémissements, j'ai l'air d'un homme qui se plaint
sans sujet; et les auteurs de ma ruine ont trouvé l'art inconcevable de rendre
le public complice de leur complot, sans qu'il s'en doute lui-même, et sans
qu'il en aperçoive l'effet. En narrant donc les événements qui me regardent, les
traitements que j'ai soufferts, et tout ce qui m'est arrivé, je suis hors d'état
de remonter à la main motrice, et d'assigner les causes en disant les faits. Ces
causes primitives sont toutes marquées dans les trois précédents livres; tous
les intérêts relatifs à moi, tous les motifs secrets y sont exposés. Mais dire
en quoi ces diverses causes se combinent pour opérer les étranges événements de
ma vie, voilà ce qu'il m'est impossible d'expliquer, même par conjecture. Si
parmi mes lecteurs il s'en trouve d'assez généreux pour vouloir approfondir ces
mystères et découvrir la vérité, qu'ils relisent avec soin les trois précédents
livres; qu'ensuite à chaque fait qu'ils liront dans les suivants ils prennent
les informations qui seront à leur portée, qu'ils remontent d'intrigue en
intrigue et d'agent en agent jusqu'aux premiers moteurs de tout, je sais
certainement à quel terme aboutiront leurs recherches; mais je me perds dans la
route obscure et tortueuse des souterrains qui les y conduiront.
Durant
mon séjour à Yverdun, j'y fis connaissance avec toute la famille de M. Roguin,
et entre autres avec sa nièce madame Boy de la Tour et ses filles, dont, comme
je crois l'avoir dit, j'avais autrefois connu le père à Lyon. Elle était venue à
Yverdun voir son oncle et ses soeurs; sa fille aînée, âgée d'environ quinze ans,
m'enchanta par son grand sens et son excellent caractère. Je m'attachai de
l'amitié la plus tendre à la mère et à la fille. Cette dernière était destinée
par M. Roguin au colonel son neveu, déjà d'un certain âge, et qui me témoignait
aussi la plus grande affection; mais, quoique l'oncle fût passionné pour ce
mariage, que le neveu le désirât fort aussi, et que je prisse un intérêt très
vif à la satisfaction de l'un et de l'autre, la grande disproportion d'âge et
l'extrême répugnance de la jeune personne me firent concourir avec la mère à
détourner ce mariage, qui ne se fit point. Le colonel épousa depuis mademoiselle
Dillan sa parente, d'un caractère et d'une beauté bien selon mon coeur, et qui
l'a rendu le plus heureux des maris et des pères. Malgré cela, M. Roguin n'a pu
oublier que j'aie en cette occasion contrarié ses désirs. Je m'en suis consolé
par la certitude d'avoir rempli, tant envers lui qu'envers sa famille, le devoir
de la plus sainte amitié, qui n'est pas de se rendre toujours agréable, mais de
conseiller toujours pour le mieux.
Je ne fus pas longtemps en doute sur
l'accueil qui m'attendait à Genève, au cas que j'eusse envie d'y retourner. Mon
livre y fut brûlé, et j'y fus décrété le 10 juin, c'est-à-dire neuf jours après
l'avoir été à Paris. Tant d'incroyables absurdités étaient cumulées dans ce
second décret, et l'édit ecclésiastique y était si formellement violé, que je
refusai d'ajouter foi aux premières nouvelles qui m'en vinrent, et que, quand
elles furent bien confirmées, je tremblai qu'une si manifeste et criante
infraction de toutes les lois, à commencer par celle du bon sens, ne mit Genève
sens dessus dessous. J'eus de quoi me rassurer; tout resta tranquille. S'il
s'émut quelque rumeur dans la populace, elle ne fut que contre moi, et je fus
traité publiquement par toutes les caillettes et par tous les cuistres comme un
écolier qu'on menacerait du fouet pour n'avoir pas bien dit son catéchisme.
Ces deux décrets furent le signal du cri de malédiction qui s'éleva
contre moi dans toute l'Europe avec une fureur qui n'eut jamais d'exemple.
Toutes les gazettes, tous les journaux, toutes les brochures sonnèrent le plus
terrible tocsin. Les Français surtout, ce peuple si doux, si poli, si généreux,
qui se pique si fort de bienséance et d'égards pour les malheureux, oubliant
tout d'un coup ses vertus favorites, se signala par le nombre et la violence des
outrages dont il m'accablait à l'envi. J'étais un impie, un athée, un forcené,
un enragé, une bête féroce, un loup. Le continuateur du journal de Trévoux fit
sur ma prétendue lycanthropie un écart qui montrait assez bien la sienne. Enfin,
vous eussiez dit qu'on craignait à Paris de se faire une affaire avec la police,
si, publiant un écrit sur quelque sujet que ce pût être, on manquait d'y larder
quelque insulte contre moi. En cherchant vainement la cause de cette unanime
animosité, je fus prêt à croire que tout le monde était devenu fou. Quoi! le
rédacteur de la Paix perpétuelle souffle la discorde; l'éditeur du Vicaire
savoyard est un impie; l'auteur de la Nouvelle Héloïse est un loup; celui de
l'Émile est un enragé. Eh! mon Dieu, qu'aurais-je donc été, si j'avais publié le
livre de l'Esprit, ou quelque autre ouvrage semblable? Et pourtant, dans l'orage
qui s'éleva contre l'auteur de ce livre, le public, loin de joindre sa voix à
celle de ses persécuteurs, le vengea d'eux par ses éloges. Que l'on compare son
livre et les miens, l'accueil différent qu'ils ont reçu, les traitements faits
aux deux auteurs dans les divers États de l'Europe; qu'on trouve à ces
différences des causes qui puissent contenter un homme sensé: voilà tout ce que
je demande, et je me tais.
Je me trouvai si bien du séjour d'Yverdun,
que je pris la résolution d'y rester, à la vive sollicitation de M. Roguin et de
toute sa famille. M. de Moiry de Gingins, bailli de cette ville, m'encourageait
aussi par ses bontés à rester dans son gouvernement. Le colonel me pressa si
fort d'accepter l'habitation d'un petit pavillon qu'il avait dans sa maison,
entre cour et jardin, que j'y consentis; et aussitôt il s'empressa de le meubler
et garnir de tout ce qui était nécessaire pour mon petit ménage. Le banneret
Roguin, des plus empressés autour de moi, ne me quittait pas de la journée.
J'étais toujours très sensible à tant de caresses, mais j'en étais quelquefois
importuné. Le jour de mon emménagement était déjà marqué, et j'avais écrit à
Thérèse de me venir joindre, quand tout à coup j'appris qu'il s'élevait à Berne
un orage contre moi, qu'on attribuait aux dévots, et dont je n'ai jamais pu
pénétrer la première cause. Le sénat excité, sans qu'on sût par qui, paraissait
ne vouloir pas me laisser tranquille dans ma retraite. Au premier avis qu'eut M.
le bailli de cette fermentation, il écrivit en ma faveur à plusieurs membres du
gouvernement, leur reprochant leur aveugle intolérance, et leur faisant honte de
vouloir refuser à un homme de mérite opprimé l'asile que tant de bandits
trouvaient dans leurs États. Des gens sensés ont présumé que la chaleur de ses
reproches avait plus aigri qu'adouci les esprits. Quoi qu'il en soit, son crédit
ni son éloquence ne purent parer le coup. Prévenu de l'ordre qu'il devait me
signifier, il m'en avertit d'avance; et pour ne pas attendre cet ordre, je
résolus de partir dès le lendemain. La difficulté était de savoir où aller,
voyant que Genève et la France m'étaient fermés, et prévoyant bien que dans
cette affaire chacun s'empresserait d'imiter son voisin.
Madame Boy de
la Tour me proposa d'aller m'établir dans une maison vide, mais toute meublée,
qui appartenait à son fils, au village de Motiers, dans le Val-de-Travers, comté
de Neuchâtel. Il n'y avait qu'une montagne à traverser pour m'y rendre. L'offre
venait d'autant plus à propos, que dans les États du roi de Prusse je devais
naturellement être à l'abri des persécutions, et qu'au moins la religion n'y
pouvait guère servir de prétexte. Mais une secrète difficulté, qu'il ne me
convenait pas de dire, avait bien de quoi me faire hésiter. Cet amour inné de la
justice, qui dévora toujours mon coeur, joint à mon penchant secret pour la
France, m'avait inspiré de l'aversion pour le roi de Prusse, qui me paraissait,
par ses maximes et par sa conduite, fouler aux pieds tout respect pour la loi
naturelle et pour tous les devoirs humains. Parmi les estampes encadrées dont
j'avais orné mon donjon à Montmorency, était un portrait de ce prince,
au-dessous duquel était un distique qui finissait ainsi:
Il
pense en philosophe, et se conduit en roi.
Ce vers, qui sous
toute autre plume eût fait un assez bel éloge, avait sous la mienne un sens qui
n'était pas équivoque, et qu'expliquait d'ailleurs trop clairement le vers
précédent. Ce distique avait été vu de tous ceux qui venaient me voir, et qui
n'étaient pas en petit nombre. Le chevalier de Lorenzi l'avait même écrit pour
le donner à d'Alembert, et je ne doutais pas que d'Alembert n'eût pris le soin
d'en faire ma cour à ce prince. J'avais encore aggravé ce premier tort par un
passage de l'Émile, où, sous le nom d'Adraste, roi des Dauniens, on voyait assez
qui j'avais en vue; et la remarque n'avait pas échappé aux épilogueurs, puisque
madame de Boufflers m'avait mis plusieurs fois sur cet article. Ainsi j'étais
bien sûr d'être inscrit en encre rouge sur les registres du roi de Prusse; et,
supposant d'ailleurs qu'il eût les principes que j'avais osé lui attribuer, mes
écrits et leur auteur ne pouvaient par cela seul que lui déplaire: car on sait
que les méchants et les tyrans m'ont toujours pris dans la plus mortelle haine,
même sans me connaître, et sur la seule lecture de mes écrits.
J'osai
pourtant me mettre à sa merci, et je crus courir peu de risque. Je savais que
les passions basses ne subjuguent guère que les hommes faibles, et ont peu de
prise sur les âmes d'une forte trempe, telles que j'avais toujours reconnu la
sienne. Je jugeais que dans son art de régner il entrait de se montrer magnanime
en pareille occasion, et qu'il n'était pas au-dessus de son caractère de l'être
en effet. Je jugeai qu'une vile et facile vengeance ne balancerait pas un moment
en lui l'amour de la gloire; et, me mettant à sa place, je ne crus pas
impossible qu'il se prévalût de la circonstance pour accabler du poids de sa
générosité l'homme qui avait osé mal penser de lui. J'allai donc m'établir à
Motiers, avec une confiance dont je le crus fait pour sentir le prix; et je me
dis: Quand Jean-Jacques s'élève à côté de Coriolan, Frédéric sera-t-il
au-dessous du général des Volsques? Le colonel Roguin voulut absolument passer
avec moi la montagne, et venir m'installer à Motiers. Une belle-soeur de madame
Boy de la Tour, appelée madame Girardier, à qui la maison que j'allais occuper
était très commode, ne me vit pas arriver avec un certain plaisir; cependant
elle me mit de bonne grâce en possession de mon logement, et je mangeai chez
elle en attendant que Thérèse fût venue, et que mon petit ménage fût établi.
Depuis mon départ de Montmorency, sentant bien que je serais désormais
fugitif sur la terre, j'hésitais à permettre qu'elle vint me joindre, et
partager la vie errante à laquelle je me voyais condamné. Je sentais que par
cette catastrophe nos relations allaient changer, et que ce qui jusqu'alors
avait été faveur et bienfait de ma part le serait désormais de la sienne. Si son
attachement restait à l'épreuve de mes malheurs, elle en serait déchirée, et sa
douleur ajouterait à mes maux. Si ma disgrâce attiédissait son coeur, elle me
ferait valoir sa constance comme un sacrifice; et, au lieu de sentir le plaisir
que j'avais à partager avec elle mon dernier morceau de pain, elle ne sentirait
que le mérite qu'elle aurait de vouloir bien me suivre partout où le sort me
forçait d'aller.
Il faut tout dire: je n'ai dissimulé ni les vices de ma
pauvre maman, ni les miens; je ne dois pas faire plus de grâce à Thérèse; et,
quelque plaisir que je prenne à rendre honneur à une personne qui m'est si
chère, je ne veux pas non plus déguiser ses torts, si tant est même qu'un
changement involontaire dans les affections du coeur soit un vrai tort. Depuis
longtemps je m'apercevais de l'attiédissement du sien. Je sentais qu'elle
n'était plus pour moi ce qu'elle fut dans nos belles années; et je le sentais
d'autant mieux que j'étais le même pour elle toujours. Je retombai dans le même
inconvénient dont j'avais senti l'effet auprès de maman, et cet effet fut le
même auprès de Thérèse. N'allons pas chercher des perfections hors de la nature;
il serait le même auprès de quelque femme que ce fût. Le parti que j'avais pris
à l'égard de mes enfants, quelque bien raisonné qu'il m'eût paru, ne m'avait pas
toujours laissé le coeur tranquille. En méditant mon Traité de l'éducation, je
sentis que j'avais négligé des devoirs dont rien ne pouvait me dispenser. Le
remords enfin devint si vif, qu'il m'arracha presque l'aveu public de ma faute
au commencement de l'Émile; et le trait même est si clair, qu'après un tel
passage il est surprenant qu'on ait eu le courage de me la reprocher. Ma
situation, cependant, était alors la même et pire encore par l'animosité de mes
ennemis, qui ne cherchaient qu'à me prendre en faute. Je craignis la récidive;
et n'en voulant pas courir le risque, j'aimai mieux me condamner à l'abstinence
que d'exposer Thérèse à se voir derechef dans le même cas. J'avais d'ailleurs
remarqué que l'habitation des femmes empirait sensiblement mon état: cette
double raison m'avait fait former des résolutions que j'avais quelquefois assez
mal tenues, mais dans lesquelles je persistais avec plus de constance depuis
trois ou quatre ans; c'était aussi depuis cette époque que j'avais remarqué du
refroidissement dans Thérèse: elle avait pour moi le même attachement par
devoir, mais elle n'en avait plus par amour. Cela jetait nécessairement moins
d'agrément dans notre commerce, et j'imaginai que, sûre de la continuation de
mes soins où qu'elle pût être, elle aimerait peut-être mieux rester à Paris que
d'errer avec moi. Cependant elle avait marqué tant de douleur à notre
séparation, elle avait exigé de moi des promesses si positives de nous
rejoindre, elle en exprimait si vivement le désir depuis mon départ, tant à M.
le prince de Conti qu'à M. de Luxembourg, que, loin d'avoir le courage de lui
parler de séparation, j'eus à peine celui d'y penser moi-même; et, après avoir
senti dans mon coeur combien il m'était impossible de me passer d'elle, je ne
songeai plus qu'à la rappeler incessamment. Je lui écrivis donc de partir; elle
vint. A peine y avait-il deux mois que je l'avais quittée; mais c'était, depuis
tant d'années, notre première séparation. Nous l'avions sentie bien cruellement
l'un et l'autre. Quel saisissement en nous embrassant! O que les larmes de
tendresse et de joie sont douces! Comme mon coeur s'en abreuve! Pourquoi
m'a-t-on fait verser si peu de celles-là!
En arrivant à Motiers, j'avais
écrit à milord Keith, maréchal d'Écosse, gouverneur de Neuchâtel, pour lui
donner avis de ma retraite dans les États de Sa Majesté, et pour lui demander sa
protection. Il me répondit avec la générosité qu'on lui connaît, et que
j'attendais de lui. Il m'invita à l'aller voir. J'y fus avec M. Martinet,
châtelain du Val-de- Travers, qui était en grande faveur auprès de Son
Excellence. L'aspect vénérable de cet illustre et vertueux Écossais m'émut
puissamment le coeur et dès l'instant même commença entre lui et moi ce vif
attachement qui de ma part est toujours demeuré le même, et qui le serait
toujours de la sienne, si les traîtres qui m'ont ôté toutes les consolations de
la vie n'eussent profité de mon éloignement pour abuser sa vieillesse et me
défigurer à ses yeux.
George Keith, maréchal héréditaire d'Écosse, et
frère du célèbre général Keith, qui vécut glorieusement et mourut au lit
d'honneur, avait quitté son pays dans sa jeunesse, et y fut proscrit pour s'être
attaché à la maison Stuart, dont il se dégoûta bientôt par l'esprit injuste et
tyrannique qu'il y remarqua, et qui en fit toujours le caractère dominant. Il
demeura longtemps en Espagne, dont le climat lui plaisait beaucoup, et finit par
s'attacher, ainsi que son frère, au roi de Prusse, qui se connaissait en hommes,
et les accueillit comme ils le méritaient. Il fut bien payé de cet accueil par
les grands services que lui rendit le maréchal Keith, et par une chose bien plus
précieuse encore, la sincère amitié de milord maréchal. La grande âme de ce
digne homme, toute républicaine et fière, ne pouvait se plier que sous le joug
de l'amitié; mais elle s'y pliait si parfaitement, qu'avec des maximes bien
différentes, il ne vit plus que Frédéric, du moment qu'il lui fut attaché. Le
roi le chargea d'affaires importantes, l'envoya à Paris, en Espagne; et enfin le
voyant déjà vieux, avoir besoin de repos, lui donna pour retraite le
gouvernement de Neuchâtel, avec la délicieuse occupation d'y passer le reste de
sa vie à rendre ce petit peuple heureux.
Les Neuchâtelois, qui n'aiment
que la pretintaille et le clinquant, qui ne se connaissent point en véritable
étoffe, et mettent l'esprit dans les longues phrases, voyant un homme froid et
sans façon prirent sa simplicité pour de la hauteur, sa franchise pour de la
rusticité, son laconisme pour de la bêtise; se cabrèrent contre ses soins
bienfaisants, parce que, voulant être utile et non cajoleur, il ne savait point
flatter les gens qu'il n'estimait pas. Dans la ridicule affaire du ministre
Petitpierre, qui fut chassé par ses confrères pour n'avoir pas voulu qu'ils
fussent damnés éternellement, milord, s'étant opposé aux usurpations des
ministres, vit soulever contre lui tout le pays, dont il prenait le parti; et
quand j'y arrivai, ce stupide murmure n'était pas éteint encore. Il passait au
moins pour un homme qui se laissait prévenir; et de toutes les imputations dont
il fut chargé, c'était peut- être la moins injuste. Mon premier mouvement, en
voyant ce vénérable vieillard, fut de m'attendrir sur la maigreur de son corps,
déjà décharné par les ans; mais en levant les yeux sur sa physionomie animée,
ouverte et noble, je me sentis saisi d'un respect mêlé de confiance, qui
l'emporta sur tout autre sentiment. Au compliment très court que je lui fis en
l'abordant, il répondit en parlant d'autre chose, comme si j'eusse été là depuis
huit jours. Il ne nous dit pas même de nous asseoir. L'empesé châtelain resta
debout. Pour moi, je vis dans l'oeil perçant et fin de milord je ne sais quoi de
si caressant que, me sentant d'abord à mon aise, j'allai sans façon partager son
sofa, et m'asseoir à côté de lui. Au ton familier qu'il prit à l'instant, je
sentis que cette liberté lui faisait plaisir, et qu'il se disait en lui-même:
Celui-ci n'est pas un Neuchâtelois.
Effet singulier de la grande
convenance des caractères! Dans un âge où le coeur a déjà perdu sa chaleur
naturelle, celui de ce bon vieillard se réchauffa pour moi d'une façon qui
surprit tout le monde. Il vint me voir à Motiers, sous prétexte de tirer des
cailles, et y passa deux jours sans toucher un fusil. Il s'établit entre nous
une telle amitié, car c'est le mot, que nous ne pouvions nous passer l'un de
l'autre. Le château de Colombier, qu'il habitait l'été, était à six lieues de
Motiers; j'allais tous les quinze jours au plus tard y passer vingt-quatre
heures, puis je revenais de même en pèlerin, le coeur toujours plein de lui.
L'émotion que j'éprouvais jadis dans mes courses de l'Ermitage à Eaubonne était
bien différente assurément; mais elle n'était pas plus douce que celle avec
laquelle j'approchais de Colombier. Que de larmes d'attendrissement j'ai souvent
versées dans ma route, en pensant aux bontés paternelles, aux vertus aimables, à
la douce philosophie de ce respectable vieillard! Je l'appelais mon père, il
m'appelait son enfant. Ces doux noms rendent en partie l'idée de l'attachement
qui nous unissait, mais ils ne rendent pas encore celle du besoin que nous
avions l'un de l'autre, et du désir continuel de nous rapprocher. Il voulait
absolument me loger au château de Colombier, et me pressa longtemps d'y prendre
à demeure l'appartement que j'occupais. Je lui dis enfin que j'étais plus libre
chez moi, et que j'aimais mieux passer ma vie à le venir voir. Il approuva cette
franchise, et ne m'en parla plus. O bon milord! ô mon digne père! que mon coeur
s'émeut encore en pensant à vous! Ah! les barbares! quel coup ils m'ont porté en
vous détachant de moi! Mais non, non, grand homme, vous êtes et serez toujours
le même pour moi, qui suis le même toujours. Ils vous ont trompé, mais ils ne
vous ont pas changé.
Milord maréchal n'est pas sans défaut; c'est un
sage, mais c'est un homme. Avec l'esprit le plus pénétrant, avec le tact le plus
fin qu'il soit possible d'avoir, avec la plus profonde connaissance des hommes,
il se laisse abuser quelquefois, et n'en revient pas. Il a l'humeur singulière,
quelque chose de bizarre et d'étranger dans son tour d'esprit. Il paraît oublier
les gens qu'il voit tous les jours, et se souvient d'eux au moment qu'ils y
pensent le moins: ses attentions paraissent hors de propos; ses cadeaux sont de
fantaisie, et non de convenance. Il donne ou envoie à l'instant ce qui lui passe
par la tête, de grand prix ou de nulle valeur, indifféremment. Un jeune
Genevois, désirant entrer au service du roi de Prusse, se présente à lui: milord
lui donne, au lieu de lettre, un petit sachet plein de pois, qu'il le charge de
remettre au roi. En recevant cette singulière recommandation, le roi place à
l'instant celui qui la porte. Ces génies élevés ont entre eux un langage que les
esprits vulgaires n'entendront jamais. Ces petites bizarreries, semblables aux
caprices d'une jolie femme, ne me rendaient milord maréchal que plus
intéressant. J'étais bien sûr, et j'ai bien éprouvé dans la suite, qu'elles
n'influaient pas sur ses sentiments, ni sur les soins que lui prescrit l'amitié
dans les occasions sérieuses. Mais il est vrai que dans sa façon d'obliger il
met encore la même singularité que dans ses manières. Je n'en citerai qu'un seul
trait sur une bagatelle. Comme la journée de Motiers à Colombier était trop
forte pour moi, je la partageais d'ordinaire, en partant après dîner et couchant
à Brot, à moitié chemin. L'hôte, appelé Sandoz, ayant à solliciter à Berlin une
grâce qui lui importait extrêmement, me pria d'engager Son Excellence à la
demander pour lui. Volontiers. Je le mène avec moi; je le laisse dans
l'antichambre, et je parle de son affaire à milord, qui ne me répond rien. La
matinée se passe; en traversant la salle pour aller dîner, je vois le pauvre
Sandoz qui se morfondait d'attendre. Croyant que milord l'avait oublié, je lui
en reparle avant de nous mettre à table; mot comme auparavant. Je trouvai cette
manière de me faire sentir combien je l'importunais un peu dure, et je me tus en
plaignant tout bas le pauvre Sandoz. En m'en retournant le lendemain, je fus
bien surpris du remerciement qu'il me fit, du bon accueil et du dîner qu'il
avait eus chez Son Excellence, qui de plus avait reçu son papier. Trois semaines
après, milord lui envoya le rescrit qu'il avait demandé, expédié par le ministre
et signé du roi; et cela, sans m'avoir jamais voulu dire ni répondre un seul
mot, ni à lui non plus, sur cette affaire, dont je crus qu'il ne voulait pas se
charger.
Je voudrais ne pas cesser de parler de George Keith: c'est de
lui que me viennent mes derniers souvenirs heureux; tout le reste de ma vie n'a
plus été qu'afflictions et serrements de coeur. La mémoire en est si triste, et
m'en vient si confusément, qu'il ne m'est pas possible de mettre aucun ordre
dans mes récits: je serai forcé désormais de les arranger au hasard, et comme
ils se présenteront.
Je ne tardai pas d'être tiré d'inquiétude sur mon
asile, par la réponse du roi à milord maréchal, en qui, comme on peut croire,
j'avais trouvé un bon avocat. Non seulement Sa Majesté approuva ce qu'il avait
fait, mais elle le chargea (car il faut tout dire) de me donner douze louis. Le
bon milord, embarrassé d'une pareille commission, et ne sachant comment s'en
acquitter honnêtement, tâcha d'en exténuer l'insulte en transformant cet argent
en nature de provisions, et me marquant qu'il avait ordre de me fournir du bois
et du charbon pour commencer mon petit ménage; il ajouta même, et peut-être de
son chef, que le roi me ferait volontiers bâtir une petite maison à ma
fantaisie, si j'en voulais choisir l'emplacement. Cette dernière offre me toucha
fort, et me fit oublier la mesquinerie de l'autre. Sans accepter aucune des
deux, je regardai Frédéric comme mon bienfaiteur et mon protecteur, et je
m'attachai si sincèrement à lui, que je pris dès lors autant d'intérêt à sa
gloire que j'avais trouvé jusqu'alors d'injustice à ses succès. A la paix qu'il
fit peu de temps après, je témoignai ma joie par une illumination de très bon
goût: c'était un cordon de guirlandes, dont j'ornai la maison que j'habitais, et
où j'eus, il est vrai, la fierté vindicative de dépenser presque autant d'argent
qu'il m'en avait voulu donner.
La paix conclue, je crus que sa gloire
militaire et politique étant au comble, il allait s'en donner une d'une autre
espèce, en revivifiant ses États, en y faisant régner le commerce,
l'agriculture; en y créant un nouveau sol, en le couvrant d'un nouveau peuple,
en maintenant la paix chez tous ses voisins, en se faisant l'arbitre de
l'Europe, après en avoir été la terreur. Il pouvait sans risque poser l'épée,
bien sûr qu'on ne l'obligerait pas à la reprendre. Voyant qu'il ne désarmait
pas, je craignis qu'il ne profitât mal de ses avantages, et qu'il ne fût grand
qu'à demi. J'osai lui écrire à ce sujet, et, prenant le ton familier, fait pour
plaire aux hommes de sa trempe, porter jusqu'à lui cette sainte voix de la
vérité, que si peu de rois sont faits pour entendre. Ce ne fut qu'en secret, et
de moi à lui, que je pris cette liberté. Je n'en fis pas même participant milord
maréchal, et je lui envoyai ma lettre au roi, toute cachetée. Milord envoya la
lettre sans s'informer de son contenu. Le roi n'y fit aucune réponse; et quelque
temps après, milord maréchal étant allé à Berlin, il lui dit seulement que je
l'avais bien grondé. Je compris par là que ma lettre avait été mal reçue, et que
la franchise de mon zèle avait passé pour la rusticité d'un pédant. Dans le
fond, cela pouvait très bien être; peut-être ne dis-je pas ce qu'il fallait
dire, et ne pris-je pas le ton qu'il fallait prendre. Je ne puis répondre que du
sentiment qui m'avait mis la plume à la main.
Peu de temps après mon
établissement à Motiers-Travers, ayant toutes les assurances possibles qu'on m'y
laisserait tranquille, je pris l'habit arménien. Ce n'était pas une idée
nouvelle; elle m'était venue diverses fois dans le cours de ma vie, et elle me
revint souvent à Montmorency, où le fréquent usage des sondes, me condamnant à
rester souvent dans ma chambre, me fit mieux sentir tous les avantages de
l'habit long. La commodité d'un tailleur arménien, qui venait souvent voir un
parent qu'il avait à Montmorency, me tenta d'en profiter pour prendre ce nouvel
équipage, au risque du qu'en dira-t-on, dont je me souciais très peu. Cependant,
avant d'adopter cette nouvelle parure, je voulus avoir l'avis de madame de
Luxembourg, qui me conseilla fort de la prendre. Je me fis donc une petite
garde-robe arménienne; mais l'orage excité contre moi m'en fit remettre l'usage
à des temps plus tranquilles, et ce ne fut que quelques mois après que, forcé
par de nouvelles attaques de recourir aux sondes, je crus pouvoir, sans aucun
risque, prendre ce nouvel habillement à Motiers, surtout après avoir consulté le
pasteur du lieu, qui me dit que je pouvais le porter au temple même sans
scandale. Je pris donc la veste, le cafetan, le bonnet fourré, la ceinture; et,
après avoir assisté dans cet équipage au service divin, je ne vis point
d'inconvénient à le porter chez milord maréchal. Son Excellence, me voyant ainsi
vêtu, me dit, pour tout compliment, Salamaleki: après quoi tout fut fini, et je
ne portai plus d'autre habit.
Ayant quitté tout à fait la littérature,
je ne songeai plus qu'à mener une vie tranquille et douce, autant qu'il
dépendrait de moi. Seul je n'ai jamais connu l'ennui, même dans le plus parfait
désoeuvrement: mon imagination, remplissant tous les vides, suffit seule pour
m'occuper. Il n'y a que le bavardage inactif de chambre, assis les uns vis-à-vis
des autres à ne mouvoir que la langue, que jamais je n'ai pu supporter. Quand on
marche, qu'on se promène, encore passe; les pieds et les yeux font au moins
quelque chose; mais rester là, les bras croisés, à parler du temps qu'il fait et
des mouches qui volent, ou, qui pis est, à s'entre-faire des compliments, cela
m'est un supplice insupportable. Je m'avisai, pour ne pas vivre en sauvage,
d'apprendre à faire des lacets. Je portais mon coussin dans mes visites, ou
j'allais comme les femmes travailler à ma porte et causer avec les passants.
Cela me faisait supporter l'inanité du babillage, et passer mon temps sans ennui
chez mes voisines, dont plusieurs étaient assez aimables et ne manquaient pas
d'esprit. Une entre autres, appelée Isabelle d'Ivernois, fille du procureur
général de Neuchâtel, me parut assez estimable pour me lier avec elle d'une
amitié particulière, dont elle ne s'est pas mal trouvée par les conseils utiles
que je lui ai donnés, et par les soins que je lui ai rendus dans des occasions
essentielles; de sorte que maintenant, digne et vertueuse mère de famille, elle
me doit peut-être sa raison, son mari, sa vie et son bonheur. De mon côté, je
lui dois des consolations très douces, et surtout durant un bien triste hiver,
où, dans le fort de mes maux et de mes peines, elle venait passer avec Thérèse
et moi de longues soirées qu'elle savait nous rendre bien courtes par l'agrément
de son esprit et par les mutuels épanchements de nos coeurs. Elle m'appelait son
papa, je l'appelais ma fille; et ces noms, que nous nous donnons encore, ne
cesseront point, je l'espère, de lui être aussi chers qu'à moi. Pour rendre mes
lacets bons à quelque chose, j'en faisais présent à mes jeunes amies à leur
mariage, à condition qu'elles nourriraient leurs enfants. Sa soeur aînée en eut
un à ce titre, et l'a mérité; Isabelle en eut un de même, et ne l'a pas moins
mérité par l'intention; mais elle n'a pas eu le bonheur de pouvoir faire sa
volonté. En leur envoyant ces lacets, j'écrivis à l'une et à l'autre des
lettres, dont la première a couru le monde; mais tant d'éclat n'allait pas à la
seconde: l'amitié ne marche pas avec si grand bruit.
Parmi les liaisons
que je fis à mon voisinage, et dans le détail desquelles je n'entrerai pas, je
dois noter celle du colonel Pury, qui avait une maison sur la montagne, où il
venait passer les étés. Je n'étais pas empressé de sa connaissance, parce que je
savais qu'il était très mal à la cour et auprès de milord maréchal, qu'il ne
voyait point. Cependant, comme il vint me voir et me fit beaucoup d'honnêtetés,
il fallut l'aller voir à mon tour; cela continua; et nous mangions quelquefois
l'un chez l'autre. Je fis chez lui connaissance avec M. du Peyrou, et ensuite
une amitié trop intime, pour que je puisse me dispenser de parler de lui.
M. du Peyrou était Américain, fils d'un commandant de Surinam, dont le
successeur, M. le Chambrier, de Neuchâtel, épousa la veuve. Devenue veuve une
seconde fois, elle vint avec son fils s'établir dans le pays de son second mari.
Du Peyrou, fils unique, fort riche, et tendrement aimé de sa mère, avait été
élevé avec assez de soin, et son éducation lui avait profité. Il avait acquis
beaucoup de demi-connaissances, quelque goût pour les arts, et il se piquait
surtout d'avoir cultivé sa raison: son air hollandais, froid et philosophe, son
teint basané, son humeur silencieuse et cachée favorisaient beaucoup cette
opinion. Il était sourd et goutteux, quoique jeune encore. Cela rendait tous ses
mouvements fort posés, fort graves; et quoiqu'il aimât à disputer, quelquefois
même un peu longuement, généralement il parlait peu, parce qu'il n'entendait
pas. Tout cet extérieur m'en imposa. Je me dis: Voici un penseur, un homme sage,
tel qu'on serait heureux d'avoir un ami. Pour achever de me prendre, il
m'adressait souvent la parole, sans jamais me faire aucun compliment. Il me
parlait peu de moi, peu de mes livres, très peu de lui; il n'était pas dépourvu
d'idées, et tout ce qu'il disait était assez juste. Cette justesse et cette
égalité m'attirèrent. Il n'avait dans l'esprit ni l'élévation, ni la finesse de
celui de milord maréchal; mais il en avait la simplicité: c'était toujours le
représenter en quelque chose. Je ne m'engouai pas, mais je m'attachai par
l'estime; et peu à peu cette estime amena l'amitié. J'oubliai totalement avec
lui l'objection que j'avais faite au baron d'Holbach, qu'il était trop riche; et
je crois que j'eus tort. J'ai appris à douter qu'un homme jouissant d'une grande
fortune, quel qu'il puisse être, puisse aimer sincèrement mes principes et leur
auteur.
Pendant assez longtemps je vis peu du Peyrou, parce que je
n'allais point à Neuchâtel, et qu'il ne venait qu'une fois l'année à la montagne
du colonel Pury. Pourquoi n'allais-je point à Neuchâtel? C'est un enfantillage
qu'il ne faut pas taire.
Quoique protégé par le roi de Prusse et par
milord maréchal, si j'évitai d'abord la persécution dans mon asile, je n'évitai
pas du moins les murmures du public, des magistrats municipaux, des ministres.
Après le branle donné par la France, il n'était pas du bon air de ne pas me
faire au moins quelque insulte: on aurait eu peur de paraître improuver mes
persécuteurs, en ne les imitant pas. La classe de Neuchâtel, c'est-à-dire la
compagnie des ministres de cette ville, donna le branle, en tentant d'émouvoir
contre moi le conseil d'État. Cette tentative n'ayant pas réussi, les ministres
s'adressèrent au magistrat municipal, qui fit aussitôt défendre mon livre, et,
me traitant en toute occasion peu honnêtement, faisait comprendre et disait même
que si j'avais voulu m'établir en ville, on ne m'y aurait pas souffert. Ils
remplirent leur Mercure d'inepties et du plus plat cafardage, qui, tout en
faisant rire les gens sensés, ne laissait pas d'échauffer le peuple et de
l'animer contre moi. Tout cela n'empêchait pas qu'à les entendre je ne dusse
être très reconnaissant de l'extrême grâce qu'ils me faisaient de me laisser
vivre à Motiers, où ils n'avaient aucune autorité; ils m'auraient volontiers
mesuré l'air à la pinte, à condition que je l'eusse payé bien cher. Ils
voulaient que je leur fusse obligé de la protection que le roi m'accordait
malgré eux, et qu'ils travaillaient sans relâche à m'ôter. Enfin, n'y pouvant
réussir, après m'avoir fait tout le tort qu'ils purent et m'avoir décrié de tout
leur pouvoir, ils se firent un mérite de leur impuissance, en me faisant valoir
la bonté qu'ils avaient de me souffrir dans leur pays. J'aurais dû leur rire au
nez pour toute réponse: je fus assez bête pour me piquer, et j'eus l'ineptie de
ne vouloir point aller à Neuchâtel; résolution que je tins près de deux ans,
comme si ce n'était pas trop honorer de pareilles espèces que de faire attention
à leurs procédés, qui, bons ou mauvais, ne peuvent leur être imputés, puisqu'ils
n'agissent jamais que par impulsion. D'ailleurs, des esprits sans culture et
sans lumière, qui ne connaissent d'autre objet de leur estime que le crédit, la
puissance et l'argent, sont bien éloignés même de soupçonner qu'on doive quelque
égard aux talents, et qu'il y ait du déshonneur à les outrager.
Un
certain maire de village, qui pour ses malversations avait été cassé, disait au
lieutenant du Val-de-Travers, mari de mon Isabelle: On dit que ce Rousseau a
tant d'esprit: amenez-le-moi, que je voie si cela est vrai. Assurément, les
mécontentements d'un homme qui prend un pareil ton doivent peu fâcher ceux qui
les éprouvent.
Sur la façon dont on me traitait à Paris, à Genève, à
Berne, à Neuchâtel même, je ne m'attendais pas à plus de ménagement de la part
du pasteur du lieu. Je lui avais cependant été recommandé par madame Boy de la
Tour, et il m'avait fait beaucoup d'accueil; mais dans ce pays, où l'on flatte
également tout le monde, les caresses ne signifient rien. Cependant, après ma
réunion à l'Église réformée, vivant en pays réformé, je ne pouvais, sans manquer
à mes engagements et à mon devoir de citoyen, négliger la profession du culte où
j'étais entré: j'assistais donc au service divin. D'un autre côté, je craignais,
en me présentant à la table sacrée, de m'exposer à l'affront d'un refus; et il
n'était nullement probable qu'après le vacarme fait à Genève par le conseil, et
à Neuchâtel par la classe, il voulût m'administrer tranquillement la cène dans
son église. Voyant donc approcher le temps de la communion, je pris le parti
d'écrire à M. de Montmollin (c'était le nom du ministre), pour faire acte de
bonne volonté, et lui déclarer que j'étais toujours uni de coeur à l'Église
protestante; je lui dis en même temps, pour éviter des chicanes sur des articles
de foi, que je ne voulais aucune explication particulière sur le dogme. M'étant
ainsi mis en règle de ce côté, je restai tranquille, ne doutant pas que M. de
Montmollin ne refusât de m'admettre sans la discussion préliminaire, dont je ne
voulais point, et qu'ainsi tout fût fini sans qu'il y eût de ma faute. Point du
tout: au moment où je m'y attendais le moins, M. de Montmollin vint me déclarer,
non seulement qu'il m'admettait à la communion sous la clause que j'y avais
mise, mais, de plus, que lui et ses anciens se faisaient un grand honneur de
m'avoir dans son troupeau. Je n'eus de mes jours pareille surprise, ni plus
consolante. Toujours vivre isolé sur la terre me paraissait un destin bien
triste, surtout dans l'adversité. Au milieu de tant de proscriptions et de
persécutions, je trouvais une douceur extrême à pouvoir me dire: Au moins je
suis parmi mes frères; et j'allai communier avec une émotion de coeur et des
larmes d'attendrissement, qui étaient peut- être la préparation la plus agréable
à Dieu qu'on y pût porter.
Quelque temps après, milord m'envoya une
lettre de madame de Boufflers venue, du moins je le présumai, par la voie de
d'Alembert, qui connaissait milord maréchal. Dans cette lettre, la première que
cette dame m'eût écrite depuis mon départ de Montmorency, elle me tançait
vivement de celle que j'avais écrite à M. de Montmollin, et surtout d'avoir
communié. Je compris d'autant moins à qui elle en avait avec sa mercuriale, que,
depuis mon voyage de Genève, je m'étais toujours déclaré hautement protestant,
et que j'avais été très publiquement à l'hôtel de Hollande, sans que personne au
monde l'eût trouvé mauvais. Il me paraissait plaisant que madame la comtesse de
Boufflers voulût se mêler de diriger ma conscience en fait de religion.
Toutefois, comme je ne doutais pas que son intention (quoique je n'y comprisse
rien) ne fût la meilleure du monde, je ne m'offensai point de cette singulière
sortie, et je lui répondis sans colère, en lui disant mes raisons.
Cependant les injures imprimées allaient leur train, et leurs bénins
auteurs reprochaient aux puissances de me traiter trop doucement. Ce concours
d'aboiements, dont les moteurs continuaient d'agir sous le voile, avait quelque
chose de sinistre et d'effrayant. Pour moi, je laissais dire sans m'émouvoir. On
m'assura qu'il y avait une censure de la Sorbonne: je n'en crus rien. De quoi
pouvait se mêler la Sorbonne dans cette affaire? Voulait-elle assurer que je
n'étais pas catholique? Tout le monde le savait. Voulait-elle prouver que je
n'étais pas bon calviniste? Que lui importait! C'était prendre un soin bien
singulier; c'était se faire les substituts de nos ministres. Avant que d'avoir
vu cet écrit, je crus qu'on le faisait courir sous le nom de la Sorbonne, pour
se moquer d'elle; je le crus bien plus encore après l'avoir lu. Enfin, quand je
ne pus plus douter de son authenticité, tout ce que je me réduisis à croire fut
qu'il fallait mettre la Sorbonne aux Petites-Maisons.
Un autre écrit
m'affecta davantage, parce qu'il venait d'un homme pour qui j'eus toujours de
l'estime et dont j'admirais la constance en plaignant son aveuglement. Je parle
du mandement de l'archevêque de Paris contre moi.
Je crus que je me
devais d'y répondre. Je le pouvais sans m'avilir; c'était un cas à peu près
semblable à celui du roi de Pologne. Je n'ai jamais aimé les disputes brutales à
la Voltaire. Je ne sais me battre qu'avec dignité, et je veux que celui qui
m'attaque ne déshonore pas mes coups, pour que je daigne me défendre. Je ne
doutais point que ce mandement ne fût de la façon des jésuites; et quoiqu'ils
fussent alors malheureux eux- mêmes, j'y reconnaissais toujours leur ancienne
maxime, d'écraser les malheureux. Je pouvais donc aussi suivre mon ancienne
maxime, d'honorer l'auteur titulaire et de foudroyer l'ouvrage, et c'est ce que
je crois avoir fait avec assez de succès.
Je trouvai le séjour de
Motiers fort agréable; et, pour me déterminer à y finir mes jours, il ne me
manquait qu'une subsistance assurée: mais on y vit assez chèrement, et j'avais
vu renverser tous mes anciens projets par la dissolution de mon ménage, par
l'établissement d'un nouveau, par la vente ou dissipation de tous mes meubles,
et par les dépenses qu'il m'avait fallu faire depuis mon départ de Montmorency.
Je voyais diminuer journellement le petit capital que j'avais devant moi. Deux
ou trois ans suffisaient pour en consumer le reste, sans que je visse aucun
moyen de le renouveler, à moins de recommencer à faire des livres, métier
funeste auquel j'avais déjà renoncé.
Persuadé que tout changerait
bientôt à mon égard, et que le public, revenu de sa frénésie, en ferait rougir
les puissances, je ne cherchais qu'à prolonger mes ressources jusqu'à cet
heureux changement, qui me laisserait plus en état de choisir parmi celles qui
pourraient s'offrir. Pour cela, je repris mon Dictionnaire de musique, que dix
ans de travail avaient déjà fort avancé, et auquel il ne manquait que la
dernière main et d'être mis au net. Mes livres, qui m'avaient été envoyés depuis
peu, me fournirent les moyens d'achever cet ouvrage: mes papiers, qui me furent
envoyés en même temps, me mirent en état de commencer l'entreprise de mes
Mémoires, dont je voulais uniquement m'occuper désormais. Je commençai par
transcrire des lettres dans un recueil qui pût guider ma mémoire dans l'ordre
des faits et des temps. J'avais déjà fait le triage de celles que je voulais
conserver pour cet effet, et la suite depuis près de dix ans n'en était point
interrompue. Cependant, en les arrangeant pour les transcrire, j'y trouvai une
lacune qui me surprit. Cette lacune était de près de six mois, depuis octobre
1756 jusqu'au mois de mars suivant. Je me souvenais parfaitement d'avoir mis
dans mon triage nombre de lettres de Diderot, de Deleyre, de madame d'Épinay, de
madame de Chenonceaux, etc., qui remplissaient cette lacune et qui ne se
trouvèrent plus. Qu'étaient-elles devenues? Quelqu'un avait-il mis la main sur
mes papiers, pendant quelques mois qu'ils étaient restés à l'hôtel de
Luxembourg? Cela n'était pas concevable, et j'avais vu M. le maréchal prendre la
clef de la chambre où je les avais déposés. Comme plusieurs lettres de femmes et
toutes celles de Diderot étaient sans dates, et que j'avais été forcé de remplir
ces dates de mémoire et en tâtonnant, pour ranger ces lettres dans leur ordre,
je crus d'abord avoir fait des erreurs de dates, et je passai en revue toutes
les lettres qui n'en avaient point, ou auxquelles je les avais suppléées, pour
voir si je n'y trouverais point celles qui devaient remplir ce vide. Cet essai
ne réussit point! Je vis que le vide était bien réel et que les lettres avaient
bien certainement été enlevées. Par qui et pourquoi? Voilà ce qui me passait.
Ces lettres, antérieures à mes grandes querelles, et du temps de ma première
ivresse de la Julie, ne pouvaient intéresser personne. C'étaient tout au plus
quelques tracasseries de Diderot, quelques persiflages de Deleyre; et des
témoignages d'amitié de madame de Chenonceaux, et même de madame d'Épinay, avec
laquelle j'étais alors le mieux du monde. A qui pouvaient importer ces lettres?
Qu'en voulait-on faire? Ce n'est que sept ans après que j'ai soupçonné l'affreux
objet de ce vol.
Ce déficit bien avéré me fit chercher parmi mes
brouillons si j'en découvrirais quelque autre. J'en trouvai quelques-uns qui, vu
mon défaut de mémoire, m'en firent supposer d'autres dans la multitude de mes
papiers. Ceux que je remarquai furent le brouillon de la Morale sensitive, et
celui de l'extrait des Aventures de milord Édouard. Ce dernier, je l'avoue, me
donna des soupçons sur madame de Luxembourg. C'était la Roche, son valet de
chambre, qui m'avait expédié ces papiers, et je n'imaginai qu'elle au monde qui
pût prendre intérêt à ce chiffon; mais quel intérêt pouvait-elle prendre à
l'autre, et aux lettres enlevées, dont, même avec de mauvais desseins, on ne
pouvait faire aucun usage qui pût me nuire, à moins de les falsifier? Pour M. le
maréchal, dont je connaissais la droiture invariable et la vérité de son amitié
pour moi, je ne pus le soupçonner un moment. Je ne pus même arrêter ce soupçon
sur madame la maréchale. Tout ce qui me vint de plus raisonnable à l'esprit,
après m'être fatigué longtemps à chercher l'auteur de ce vol, fut de l'imputer à
d'Alembert, qui, déjà faufilé chez madame de Luxembourg, avait pu trouver le
moyen de fureter ces papiers et d'en enlever ce qu'il lui avait plu, tant en
manuscrits qu'en lettres, soit pour chercher à me susciter quelque tracasserie,
soit pour s'approprier ce qui lui pouvait convenir. Je supposai qu'abusé par le
titre de la Morale sensitive, il avait cru trouver le plan d'un vrai traité de
matérialisme, dont il aurait tiré contre moi le parti qu'on peut bien
s'imaginer. Sûr qu'il serait bientôt détrompé par l'examen du brouillon et
déterminé à quitter tout à fait la littérature, je m'inquiétai peu de ces
larcins, qui n'étaient pas les premiers de la même main que j'avais endurés sans
m'en plaindre. Bientôt je ne songeai pas plus à cette infidélité que si l'on ne
m'en eût fait aucune, et je me mis à rassembler les matériaux qu'on m'avait
laissés, pour travailler à mes Confessions.
J'avais longtemps cru qu'à
Genève la compagnie des ministres, ou du moins les citoyens et bourgeois,
réclameraient contre l'infraction de l'édit dans le décret porté contre moi.
Tout resta tranquille, du moins à l'extérieur; car il y avait un mécontentement
général qui n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Mes amis, ou
soi-disant tels, m'écrivaient lettres sur lettres pour m'exhorter à venir me
mettre à leur tête, m'assurant d'une réparation publique de la part du conseil.
La crainte du désordre et des troubles que ma présence pouvait causer m'empêcha
d'acquiescer à leurs instances; et, fidèle au serment que j'avais fait autrefois
de ne jamais tremper dans aucune dissension civile dans mon pays, j'aimai mieux
laisser subsister l'offense et me bannir pour jamais de ma patrie que d'y
rentrer par des moyens violents et dangereux. Il est vrai que je m'étais
attendu, de la part de la bourgeoisie, à des représentations légales et
paisibles contre une infraction qui l'intéressait extrêmement. Il n'y en eut
point. Ceux qui la conduisaient cherchaient moins le vrai redressement des
griefs que l'occasion de se rendre nécessaires. On cabalait, mais on gardait le
silence, et on laissait clabauder les caillettes et les cafards, ou soi- disant
tels, que le conseil mettait en avant pour me rendre odieux à la populace et
faire attribuer son incartade au zèle de la religion.
Après avoir
attendu vainement plus d'un an que quelqu'un réclamât contre une procédure
illégale, je pris enfin mon parti; et me voyant abandonné de mes concitoyens, je
me déterminai à renoncer à mon ingrate patrie, où je n'avais jamais vécu, dont
je n'avais reçu ni bien ni service, et dont, pour prix de l'honneur que j'avais
tâché de lui rendre, je me voyais si indignement traité d'un consentement
unanime, puisque ceux qui devaient parler n'avaient rien dit. J'écrivis donc au
premier syndic de cette année-là, qui, je crois, était M. Favre, une lettre par
laquelle j'abdiquais solennellement mon droit de bourgeoisie, et dans laquelle,
au reste, j'observai la décence et la modération que j'ai toujours mises aux
actes de fierté que la cruauté de mes ennemis m'a souvent arrachés dans mes
malheurs.
Cette démarche ouvrit enfin les yeux aux citoyens: sentant
qu'ils avaient eu tort pour leur propre intérêt d'abandonner ma défense, ils la
prirent quand il n'était plus temps. Ils avaient d'autres griefs qu'ils
joignirent à celui-là, et ils en firent la matière de plusieurs représentations
très bien raisonnées, qu'ils étendirent et renforcèrent, à mesure que les durs
et rebutants refus du conseil, qui se sentait soutenu par le ministère de
France, leur firent mieux sentir le projet formé de les asservir. Ces
altercations produisirent diverses brochures qui ne décidaient rien, jusqu'à ce
que parurent tout d'un coup les Lettres écrites de la campagne, ouvrage écrit en
faveur du conseil, avec un art infini, et par lequel le parti représentant,
réduit au silence, fut pour un temps écrasé. Cette pièce, monument durable des
rares talents de son auteur, était du procureur général Tronchin, homme
d'esprit, homme éclairé, très versé dans les lois et le gouvernement de la
république. Siluit terra.
Les représentants, revenus de leur premier
abattement, entreprirent une réponse et s'en tirèrent passablement avec le
temps. Mais tous jetèrent les yeux sur moi, comme le seul qui pût entrer en lice
contre un tel adversaire, avec espoir de le terrasser. J'avoue que je pensai de
même; et poussé par mes concitoyens, qui me faisaient un devoir de les aider de
ma plume dans un embarras dont j'avais été l'occasion, j'entrepris la réfutation
des Lettres écrites de la campagne, et j'en parodiai le titre par celui de
Lettres écrites de la montagne, que je mis aux miennes. Je fis et j'exécutai
cette entreprise si secrètement que, dans un rendez-vous que j'eus à Thonon avec
les chefs des représentants, pour parler de leurs affaires, et où ils me
montrèrent l'esquisse de leur réponse, je ne leur dis pas un mot de la mienne
qui était déjà faite, craignant qu'il ne survînt quelque obstacle à l'impression
s'il en parvenait le moindre vent, soit aux magistrats, soit à mes ennemis
particuliers. Je n'évitai pourtant pas que cet ouvrage ne fût connu en France
avant la publication; mais on aima mieux le laisser paraître que de me faire
trop comprendre comment on avait découvert mon secret. Je dirai là-dessus ce que
j'ai su, qui se borne à très peu de chose; je me tairai sur ce que j'ai
conjecturé.
J'avais à Motiers presque autant de visites que j'en avais à
l'Ermitage et à Montmorency; mais elles étaient la plupart d'une espèce fort
différente. Ceux qui m'étaient venus voir jusqu'alors étaient des gens qui,
ayant avec moi des rapports de talents, de goûts, de maximes, les alléguaient
pour cause de leurs visites et me mettaient d'abord sur des matières dont je
pouvais m'entretenir avec eux. A Motiers ce n'était plus cela, surtout du côté
de France. C'étaient des officiers ou d'autres gens qui n'avaient aucun goût
pour la littérature; qui même, pour la plupart, n'avaient jamais lu mes écrits,
et qui ne laissaient pas, à ce qu'ils disaient, d'avoir fait trente, quarante,
soixante, cent lieues pour me venir voir et admirer l'homme illustre, célèbre,
très célèbre, le grand homme, etc. Car dès lors on n'a cessé de me jeter
grossièrement à la face les plus impudentes flagorneries, dont l'estime de ceux
qui m'abordaient m'avait garanti jusqu'alors. Comme la plupart de ces survenants
ne daignaient ni se nommer ni me dire leur état, que leurs connaissances et les
miennes ne tombaient pas sur les mêmes objets, et qu'ils n'avaient ni lu ni
parcouru mes ouvrages, je ne savais de quoi leur parler: j'attendais qu'ils
parlassent eux-mêmes, puisque c'était à eux à savoir et à me dire pourquoi ils
me venaient voir. On sent que cela ne faisait pas pour moi des conversations
bien intéressantes, quoiqu'elles pussent l'être pour eux, selon ce qu'ils
voulaient savoir: car, comme j'étais sans défiance, je m'exprimais sans réserve
sur toutes les questions qu'ils jugeaient à propos de me faire; et ils s'en
retournaient, pour l'ordinaire, aussi savants que moi sur tous les détails de ma
situation.
J'eus, par exemple, de cette façon M. de Feins, écuyer de la
reine et capitaine de cavalerie dans le régiment de la Reine, lequel eut la
constance de passer plusieurs jours à Motiers, et même de me suivre pédestrement
jusqu'à la Ferrière, menant son cheval par la bride, sans avoir avec moi d'autre
point de réunion, sinon que nous connaissions tous deux mademoiselle Fel, et que
nous jouions l'un et l'autre au bilboquet. J'eus, avant et après M. de Feins,
une autre visite bien plus extraordinaire. Deux hommes arrivent à pied,
conduisant chacun un mulet chargé de son petit bagage, logent à l'auberge,
pansent leurs mulets eux-mêmes, et demandent à me venir voir. A l'équipage de
ces muletiers on les prit pour des contrebandiers; et la nouvelle courut
aussitôt que des contrebandiers venaient me rendre visite. Leur seule façon de
m'aborder m'apprit que c'étaient des gens d'une autre étoffe; mais sans être des
contrebandiers ce pouvait être des aventuriers, et ce doute me tint quelque
temps en garde. Ils ne tardèrent pas à me tranquilliser. L'un était M. de
Montauban, appelé le comte de la Tour du Pin, gentilhomme du Dauphiné; l'autre
était M. Dastier, de Carpentras, ancien militaire, qui avait mis sa croix de
Saint-Louis dans sa poche, ne pouvant pas l'étaler. Ces messieurs, tous deux
très aimables, avaient tous deux beaucoup d'esprit; leur conversation était
agréable et intéressante; leur manière de voyager, si bien dans mon goût et si
peu dans celui des gentilshommes français, me donna pour eux une sorte
d'attachement que leur commerce ne pouvait qu'affermir. Cette connaissance même
ne finit pas là, puisqu'elle dure encore, et qu'ils me sont revenus voir
diverses fois, non plus à pied cependant, cela était bon pour le début; mais
plus j'ai vu ces messieurs, moins j'ai trouvé de rapports entre leurs goûts et
les miens, moins j'ai senti que leurs maximes fussent les miennes, que mes
écrits leur fussent familiers, qu'il y eût aucune véritable sympathie entre eux
et moi. Que me voulaient-ils donc? Pourquoi me venir voir dans cet équipage?
Pourquoi rester plusieurs jours? Pourquoi revenir plusieurs fois? Pourquoi
désirer si fort de m'avoir pour hôte? Je ne m'avisai pas alors de me faire ces
questions. Je me les suis faites quelquefois depuis ce temps-là.
Touché
de leurs avances, mon coeur se livrait sans raisonner, surtout à M. Dastier,
dont l'air plus ouvert me plaisait davantage. Je demeurai même en correspondance
avec lui; et quand je voulus faire imprimer les Lettres de la montagne, je
songeai à m'adresser à lui pour donner le change à ceux qui attendaient mon
paquet sur la route de Hollande. Il m'avait parlé beaucoup, et peut-être à
dessein, de la liberté de la presse à Avignon; il m'avait offert ses soins, si
j'avais quelque chose à y faire imprimer. Je me prévalus de cette offre, et je
lui adressai successivement, par la poste, mes premiers cahiers. Après les avoir
gardés assez longtemps, il me les renvoya, en me marquant qu'aucun libraire
n'avait osé s'en charger; et je fus contraint de revenir à Rey, prenant soin de
n'envoyer mes cahiers que l'un après l'autre, et de ne lâcher les suivants
qu'après avoir eu avis de la réception des premiers. Avant la publication de
l'ouvrage, je sus qu'il avait été vu dans les bureaux des ministres; et
d'Escherny, de Neuchâtel, me parla d'un livre de l'Homme de la montagne, que
d'Holbach lui avait dit être de moi. Je l'assurai, comme il était vrai, n'avoir
jamais fait de livre qui eût ce titre. Quand les lettres parurent il était
furieux, et m'accusa de mensonge, quoique je ne lui eusse dit que la vérité.
Voilà comment j'eus l'assurance que mon manuscrit était connu. Sûr de la
fidélité de Rey, je fus forcé de porter ailleurs mes conjectures; et celle à
laquelle j'aimai le mieux m'arrêter fut que mes paquets avaient été ouverts à la
poste.
Une autre connaissance à peu près du même temps, mais que je fis
d'abord seulement par lettres, fut celle d'un M. Laliaud, de Nîmes, lequel
m'écrivit de Paris, pour me prier de lui envoyer mon profil à la silhouette,
dont il avait, disait-il, besoin pour mon buste en marbre, qu'il faisait faire
par le Moine, pour le placer dans sa bibliothèque. Si c'était une cajolerie
inventée pour m'apprivoiser, elle réussit pleinement. Je jugeai qu'un homme qui
voulait avoir mon buste en marbre dans sa bibliothèque était plein de mes
ouvrages, par conséquent de mes principes, et qu'il m'aimait, parce que son âme
était au ton de la mienne. Il était difficile que cette idée ne me séduisît pas.
J'ai vu M. Laliaud dans la suite. Je l'ai trouvé très zélé pour me rendre
beaucoup de petits services, pour s'entremêler beaucoup dans mes petites
affaires. Mais, au reste, je doute qu'aucun de mes écrits ait été du petit
nombre des livres qu'il a lus en sa vie. J'ignore s'il a une bibliothèque, et si
c'est un meuble à son usage; et quant au buste, il s'est borné à une mauvaise
esquisse en terre, faite par le Moine, sur laquelle il a fait graver un portrait
hideux, qui ne laisse pas de courir sous mon nom, comme s'il avait avec moi
quelque ressemblance.
Le seul Français qui parut me venir voir par goût
pour mes sentiments et pour mes ouvrages fut un jeune officier du régiment de
Limousin, appelé M. Séguier de Saint- Brisson, qu'on a vu et qu'on voit
peut-être encore briller à Paris et dans le monde, par des talents assez
aimables, et par des prétentions au bel esprit. Il m'était venu voir à
Montmorency l'hiver qui précéda ma catastrophe. Je lui trouvai une vivacité de
sentiment qui me plut. Il m'écrivit dans la suite à Motiers; et soit qu'il
voulût me cajoler, ou que réellement la tête lui tournât de l'Émile, il m'apprit
qu'il quittait le service pour vivre indépendant, et qu'il apprenait le métier
de menuisier. Il avait un frère aîné, capitaine dans le même régiment, pour
lequel était toute la prédilection de la mère, qui, dévote outrée, et dirigée
par je ne sais quel abbé tartufe, en usait très mal avec le cadet, qu'elle
accusait d'irréligion, et même du crime irrémissible d'avoir des liaisons avec
moi. Voilà les griefs sur lesquels il voulut rompre avec sa mère, et prendre le
parti dont je viens de parler; le tout, pour faire le petit Émile.
Alarmé de cette pétulance, je me hâtai de lui écrire pour le faire
changer de résolution, et je mis à mes exhortations toute la force dont j'étais
capable: elles furent écoutées. Il rentra dans son devoir vis-à-vis de sa mère,
et il retira des mains de son colonel sa démission qu'il lui avait donnée, et
dont celui-ci avait eu la prudence de ne faire aucun usage, pour lui laisser le
temps d'y mieux réfléchir. Saint-Brisson, revenu de ses folies, en fit une un
peu moins choquante, mais qui n'était guère plus de mon goût: ce fut de se faire
auteur. Il donna coup sur coup deux ou trois brochures qui n'annonçaient pas un
homme sans talents, mais sur lesquelles je n'aurai pas à me reprocher de lui
avoir donné des éloges bien encourageants pour poursuivre cette carrière.
Quelque temps après il me vint voir, et nous fîmes ensemble le
pèlerinage de l'île de Saint-Pierre. Je le trouvai dans ce voyage différent de
ce que je l'avais vu à Montmorency. Il avait je ne sais quoi d'affecté, qui
d'abord ne me choqua pas beaucoup, mais qui m'est revenu souvent en mémoire
depuis ce temps-là. Il me vint voir encore une fois à l'hôtel de Saint-Simon, à
mon passage à Paris pour aller en Angleterre. J'appris là (ce qu'il ne m'avait
pas dit) qu'il vivait dans les grandes sociétés, et qu'il voyait assez souvent
madame de Luxembourg. Il ne me donna aucun signe de vie à Trye, et ne me fit
rien dire par sa parente mademoiselle Séguier, qui était ma voisine, et qui ne
m'a jamais paru bien favorablement disposée pour moi. En un mot, l'engouement de
M. de Saint- Brisson finit tout d'un coup, comme la liaison de M. de Feins: mais
celui-ci ne me devait rien, et l'autre me devait quelque chose; à moins que les
sottises que je l'avais empêché de faire n'eussent été qu'un jeu de sa part: ce
qui dans le fond pourrait très bien être.
J'eus aussi des visites de
Genève tant et plus. Les Deluc père et fils me choisirent successivement pour
leur garde-malade: le père tomba malade en route; le fils l'était en partant de
Genève; tous deux vinrent se rétablir chez moi. Des ministres, des parents, des
cagots, des quidams de toute espèce venaient de Genève et de Suisse, non pas
comme ceux de France, pour m'admirer et me persifler, mais pour me tancer et
catéchiser. Le seul qui me fit plaisir fut Moultou, qui vint passer trois ou
quatre jours avec moi, et que j'y aurais bien voulu retenir davantage. Le plus
constant de tous, celui qui s'opiniâtra le plus, et qui me subjugua à force
d'importunités, fut un M. d'Ivernois, commerçant de Genève, Français réfugié, et
parent du procureur général de Neuchâtel. Ce M. d'Ivernois de Genève passait à
Motiers deux fois l'an, tout exprès pour m'y venir voir, restait chez moi du
matin au soir plusieurs jours de suite, se mettait de mes promenades,
m'apportait mille sortes de petits cadeaux, s'insinuait malgré moi dans ma
confidence, se mêlait de toutes mes affaires, sans qu'il y eût entre lui et moi
aucune communion d'idées, ni d'inclinations, ni de sentiments, ni de
connaissances. Je doute qu'il ait lu dans toute sa vie un livre entier d'aucune
espèce, et qu'il sache même de quoi traitent les miens. Quand je commençai
d'herboriser, il me suivit dans mes courses de botanique, sans goût pour cet
amusement, sans avoir rien à me dire, ni moi à lui. Il eut même le courage de
passer avec moi trois jours entiers tête à tête dans un cabaret à Goumoins, d'où
j'avais cru le chasser à force de l'ennuyer et de lui faire sentir combien il
m'ennuyait; et tout cela sans qu'il m'ait été possible jamais de rebuter son
incroyable constance, ni d'en pénétrer le motif.
Parmi toutes ces
liaisons, que je ne fis et n'entretins que par force, je ne dois pas omettre la
seule qui m'ait été agréable, et à laquelle j'aie mis un véritable intérêt de
coeur: c'est celle d'un jeune Hongrois qui vint se fixer à Neuchâtel, et de là à
Motiers, quelques mois après que j'y fus établi moi-même. On l'appelait dans le
pays le baron de Sauttern, nom sous lequel il avait été recommandé de Zurich. Il
était grand et bien fait, d'une figure agréable, d'une société liante et douce.
Il dit à tout le monde, et me fit entendre à moi- même, qu'il n'était venu à
Neuchâtel qu'à cause de moi, et pour former sa jeunesse à la vertu par mon
commerce. Sa physionomie, son ton, ses manières me parurent d'accord avec ses
discours; et j'aurais cru manquer à l'un des plus grands devoirs en éconduisant
un jeune homme en qui je ne voyais rien que d'aimable, et qui me recherchait par
un si respectable motif. Mon coeur ne sait point se livrer à demi. Bientôt il
eut toute mon amitié, toute ma confiance; nous devînmes inséparables. Il était
de toutes mes courses pédestres, il y prenait goût. Je le menai chez milord
maréchal, qui lui fit mille caresses. Comme il ne pouvait encore s'exprimer en
français, il ne me parlait et ne m'écrivait qu'en latin: je lui répondais en
français, et ce mélange des deux langues ne rendait nos entretiens ni moins
coulants, ni moins vifs à tous égards. Il me parla de sa famille, de ses
affaires, de ses aventures, de la cour de Vienne, dont il paraissait bien
connaître les détails domestiques. Enfin, pendant près de deux ans que nous
passâmes dans la plus grande intimité, je ne lui trouvai qu'une douceur de
caractère à toute épreuve, des moeurs non seulement honnêtes, mais élégantes,
une grande propreté sur sa personne, une décence extrême dans tous ses discours;
enfin toutes les marques d'un homme bien né, qui me le rendirent trop estimable
pour ne pas me le rendre cher.
Dans le fort de mes liaisons avec lui,
d'Ivernois de Genève m'écrivit que je prisse garde au jeune Hongrois qui était
venu s'établir auprès de moi; qu'on l'avait assuré que c'était un espion que le
ministère de France avait auprès de moi. Cet avis pouvait paraître d'autant plus
inquiétant, que dans le pays où j'étais tout le monde m'avertissait de me tenir
sur mes gardes, qu'on me guettait, et qu'on cherchait à m'attirer sur le
territoire de France, pour m'y faire un mauvais parti.
Pour fermer la
bouche une fois pour toutes à ces ineptes donneurs d'avis, je proposai à
Sauttern, sans le prévenir de rien, une promenade pédestre à Pontarlier; il y
consentit. Quand nous fûmes arrivés à Pontarlier, je lui donnai à lire la lettre
de d'Ivernois; et puis, l'embrassant avec ardeur, je lui dis: "Sauttern n'a pas
besoin que je lui prouve ma confiance, mais le public a besoin que je lui prouve
que je la sais bien placer." Cet embrassement fut bien doux; ce fut un de ces
plaisirs de l'âme que les persécuteurs ne sauraient connaître, ni ôter aux
opprimés.
Je ne croirai jamais que Sauttern fût un espion, ni qu'il
m'ait trahi; mais il m'a trompé. Quand j'épanchais avec lui mon coeur sans
réserve, il eut le courage de me fermer constamment le sien, et de m'abuser par
des mensonges. Il me controuva je ne sais quelle histoire, qui me fit juger que
sa présence était nécessaire dans son pays. Je l'exhortai de partir au plus
vite: il partit; et quand je le croyais déjà en Hongrie, j'appris qu'il était à
Strasbourg. Ce n'était pas la première fois qu'il y avait été. Il y avait jeté
du désordre dans un ménage: le mari, sachant que je le voyais, m'avait écrit. Je
n'avais omis aucun soin pour ramener la jeune femme à la vertu et Sauttern à son
devoir. Quand je les croyais parfaitement détachés l'un de l'autre, ils
s'étaient rapprochés, et le mari même eut la complaisance de reprendre le jeune
homme dans sa maison; dès lors je n'eus plus rien à dire. J'appris que le
prétendu baron m'en avait imposé par un tas de mensonges. Il ne s'appelait point
Sauttern, il s'appelait Sauttersheim. A l'égard du titre de baron, qu'on lui
donnait en Suisse, je ne pouvais le lui reprocher, parce qu'il ne l'avait jamais
pris; mais je ne doute pas qu'il ne fût bien gentilhomme; et milord maréchal,
qui se connaissait en hommes, et qui avait été dans son pays, l'a toujours
regardé et traité comme tel.
Sitôt qu'il fut parti, la servante de
l'auberge où il mangeait à Motiers se déclara grosse de son fait. C'était une si
vilaine salope, et Sauttern, généralement estimé et considéré dans tout le pays
par sa conduite et ses moeurs honnêtes, se piquait si fort de propreté, que
cette imprudence choqua tout le monde. Les plus aimables personnes du pays, qui
lui avaient inutilement prodigué leurs agaceries, étaient furieuses: j'étais
outré d'indignation. Je fis tous mes efforts pour faire arrêter cette effrontée,
offrant de payer tous les frais et de cautionner Sauttersheim. Je lui écrivis,
dans la forte persuasion, non seulement que cette grossesse n'était pas de son
fait, mais qu'elle était feinte, et que tout cela n'était qu'un jeu joué par ses
ennemis et les miens. Je voulais qu'il revînt dans le pays, pour confondre cette
coquine et ceux qui la faisaient parler. Je fus surpris de la mollesse de sa
réponse. Il écrivit au pasteur dont la salope était paroissienne, et fit en
sorte d'assoupir l'affaire: ce que voyant, je cessai de m'en mêler, fort étonné
qu'un homme aussi crapuleux eût pu être assez maître de lui-même pour m'en
imposer par sa réserve dans la plus intime familiarité.
De Strasbourg,
Sauttersheim fut à Paris chercher fortune, et n'y trouva que de la misère. Il
m'écrivit en disant son Peccavi. Mes entrailles s'émurent au souvenir de notre
ancienne amitié; je lui envoyai quelque argent. L'année suivante, à mon passage
à Paris, je le revis à peu près dans le même état, mais grand ami de M. Laliaud,
sans que j'aie pu savoir d'où lui venait cette connaissance, et si elle était
ancienne ou nouvelle. Deux ans après, Sauttersheim retourna à Strasbourg, d'où
il m'écrivit, et où il est mort. Voilà l'histoire abrégée de nos liaisons, et ce
que je sais de ses aventures: mais en déplorant le sort de ce malheureux jeune
homme, je ne cesserai jamais de croire qu'il était bien né, et que tout le
désordre de sa conduite fut l'effet des situations où il s'est trouvé.
Telles furent les acquisitions que je fis à Motiers, en fait de liaisons
et de connaissances. Qu'il en aurait fallu de pareilles pour compenser les
cruelles pertes que je fis dans le même temps!
La première fut celle de
M. de Luxembourg, qui, après avoir été tourmenté longtemps par les médecins, fut
enfin leur victime, traité de la goutte, qu'ils ne voulurent point reconnaître,
comme d'un mal qu'ils pouvaient guérir.
Si l'on doit s'en rapporter
là-dessus à la relation que m'en écrivit la Roche, l'homme de confiance de
madame la maréchale, c'est bien par cet exemple, aussi cruel que mémorable,
qu'il faut déplorer les misères de la grandeur.
La perte de ce bon
seigneur me fut d'autant plus sensible, que c'était le seul ami vrai que j'eusse
en France; et la douceur de son caractère était telle, qu'elle m'avait fait
oublier tout à fait son rang, pour m'attacher à lui comme à mon égal. Nos
liaisons ne cessèrent point par ma retraite, et il continua de m'écrire comme
auparavant. Je crus pourtant remarquer que l'absence ou mon malheur avait
attiédi son affection. Il est bien difficile qu'un courtisan garde le même
attachement pour quelqu'un qu'il sait être dans la disgrâce des puissances. J'ai
jugé d'ailleurs que le grand ascendant qu'avait sur lui madame de Luxembourg ne
m'avait pas été favorable, et qu'elle avait profité de mon éloignement pour me
nuire dans son esprit. Pour elle, malgré quelques démonstrations affectées et
toujours plus rares, elle cacha moins de jour en jour son changement à mon
égard. Elle m'écrivit quatre ou cinq fois en Suisse, de temps à autre, après
quoi elle ne m'écrivit plus du tout; et il fallait toute la prévention, toute la
confiance, tout l'aveuglement où j'étais encore, pour ne pas voir en elle plus
que du refroidissement envers moi.
Le libraire Guy, associé de Duchesne,
qui depuis moi fréquentait beaucoup l'hôtel de Luxembourg, m'écrivit que j'étais
sur le testament de M. le maréchal. Il n'y avait rien là que de très naturel et
de très croyable; ainsi je n'en doutai pas. Cela me fit délibérer en moi même
comment je me comporterais sur le legs. Tout bien pesé, je résolus de
l'accepter, quel qu'il pût être, et de rendre cet honneur à un honnête homme
qui, dans un rang où l'amitié ne pénètre guère, en avait eu une véritable pour
moi. J'ai été dispensé de ce devoir, n'ayant plus entendu parler de ce legs vrai
ou faux; et en vérité j'aurais été peiné de blesser une des grandes maximes de
ma morale, en profitant de quelque chose à la mort de quelqu'un qui m'avait été
cher. Durant la dernière maladie de notre ami Mussard, Lenieps me proposa de
profiter de la sensibilité qu'il marquait à nos soins, pour lui insinuer
quelques dispositions en notre faveur. "Ah! cher Lenieps, lui dis-je, ne
souillons pas par des idées d'intérêt les tristes mais sacrés devoirs que nous
rendons à notre ami mourant. J'espère n'être jamais dans le testament de
personne, et jamais du moins dans celui d'aucun de mes amis." Ce fut à peu près
dans ce même temps-ci que milord maréchal me parla du sien, de ce qu'il avait
dessein d'y faire pour moi, et que je lui fis la réponse dont j'ai parlé dans ma
première partie.
Ma seconde perte, plus sensible encore et bien plus
irréparable, fut celle de la meilleure des femmes et des mères, qui, déjà
chargée d'ans et surchargée d'infirmités et de misères, quitta cette vallée de
larmes pour passer dans le séjour des bons, où l'aimable souvenir du bien que
l'on a fait ici-bas en fait l'éternelle récompense. Allez, âme douce et
bienfaisante, auprès des Fénelon, des Bernex, des Catinat, et de ceux qui, dans
un état plus humble, ont ouvert, comme eux, leurs coeurs à la charité véritable;
allez goûter le fruit de la vôtre, et préparer à votre élève la place qu'il
espère un jour occuper près de vous! Heureuse, dans vos infortunes, que le ciel
en les terminant vous ait épargné le cruel spectacle des siennes! Craignant de
contrister son coeur par le récit de mes premiers désastres, je ne lui avais
point écrit depuis mon arrivée en Suisse; mais j'écrivis à M. de Conzié pour
m'informer d'elle, et ce fut lui qui m'apprit qu'elle avait cessé de soulager
ceux qui souffraient et de souffrir elle-même. Bientôt je cesserai de souffrir
aussi; mais si je croyais ne la pas revoir dans l'autre vie, ma faible
imagination se refuserait à l'idée du bonheur parfait que je m'y promets.
Ma troisième perte et la dernière, car depuis lors il ne m'est plus
resté d'amis à perdre, fut celle de milord maréchal. Il ne mourut pas; mais, las
de servir des ingrats, il quitta Neuchâtel, et depuis lors je ne l'ai pas revu.
Il vit, et me survivra, je l'espère: il vit, et, grâce à lui, tous mes
attachements ne sont pas rompus sur la terre: il y reste encore un homme digne
de mon amitié; car son vrai prix est encore plus dans celle qu'on sent que dans
celle qu'on inspire: mais j'ai perdu les douceurs que la sienne me prodiguait,
et je ne peux plus le mettre qu'au rang de ceux que j'aime encore, mais avec qui
je n'ai plus de liaison. Il allait en Angleterre recevoir sa grâce du roi, et
racheter ses biens jadis confisqués. Nous ne nous séparâmes point sans des
projets de réunion, qui paraissaient presque aussi doux pour lui que pour moi.
Il voulait se fixer à son château de Keith-Hall, près d'Aberdeen, et je devais
m'y rendre auprès de lui; mais ce projet me flattait trop pour que j'en pusse
espérer le succès. Il ne resta point en Écosse. Les tendres sollicitations du
roi de Prusse le rappelèrent à Berlin, et l'on verra bientôt comment je fus
empêché de l'y aller joindre.
Avant son départ, prévoyant l'orage que
l'on commençait à susciter contre moi, il m'envoya de son propre mouvement des
lettres de naturalité, qui semblaient être une précaution très sûre pour qu'on
ne pût pas me chasser du pays. La communauté de Couvet dans le Val-de-Travers
imita l'exemple du gouverneur, et me donna des lettres de communier gratuites,
comme les premières. Ainsi, devenu de tout point citoyen du pays, j'étais à
l'abri de toute expulsion légale, même de la part du prince: mais ce n'a jamais
été par des voies légitimes qu'on a pu persécuter celui de tous les hommes qui a
toujours le plus respecté les lois.
Je ne crois pas devoir compter au
nombre des pertes que je fis en ce même temps celle de l'abbé de Mably. Ayant
demeuré chez son frère, j'avais eu quelques liaisons avec lui, mais jamais bien
intimes; et j'ai quelque lieu de croire que ses sentiments à mon égard avaient
changé de nature depuis que j'avais acquis plus de célébrité que lui. Mais ce
fut à la publication des Lettres de la montagne que j'eus le premier signe de sa
mauvaise volonté pour moi. On fit courir dans Genève une lettre à madame
Saladin, qui lui était attribuée, et dans laquelle il parlait de cet ouvrage
comme des clameurs séditieuses d'un démagogue effréné. L'estime que j'avais pour
l'abbé de Mably et le cas que je faisais de ses lumières ne me permirent pas un
instant de croire que cette extravagante lettre fût de lui. Je pris là-dessus le
parti que m'inspira la franchise. Je lui envoyai une copie de la lettre, en
l'avertissant qu'on la lui attribuait. Il ne me fit aucune réponse. Ce silence
m'étonna; mais qu'on juge de ma surprise quand madame de Chenonceaux me manda
que la lettre était réellement de l'abbé, et que la mienne l'avait fort
embarrassé! Car enfin, quand il aurait eu raison, comment pouvait-il excuser une
démarche éclatante et publique, faite de gaieté de coeur, sans obligation, sans
nécessité, à l'unique fin d'accabler au plus fort de ses malheurs un homme
auquel il avait toujours marqué de la bienveillance, et qui n'avait jamais
démérité de lui? Quelque temps après parurent les Dialogues de Phocion, où je ne
vis qu'une compilation de mes écrits, faite sans retenue et sans honte. Je
sentis, à la lecture de ce livre, que l'auteur avait pris son parti à mon égard,
et que je n'aurais point désormais de pire ennemi. Je crois qu'il ne m'a
pardonné ni le Contrat social, trop au- dessus de ses forces, ni la Paix
perpétuelle, et qu'il n'avait paru désirer que je fisse un extrait de l'abbé de
Saint-Pierre qu'en supposant que je ne m'en tirerais pas si bien.
Plus
j'avance dans mes récits, moins j'y puis mettre d'ordre et de suite. L'agitation
du reste de ma vie n'a pas laissé aux événements le temps de s'arranger dans ma
tête. Ils ont été trop nombreux, trop mêlés, trop désagréables, pour pouvoir
être narrés sans confusion. La seule impression forte qu'ils m'ont laissée est
celle de l'horrible mystère qui couvre leur cause, et de l'état déplorable où
ils m'ont réduit. Mon récit ne peut plus marcher qu'à l'aventure, et selon que
les idées me reviendront dans l'esprit. Je me rappelle que dans le temps dont je
parle, tout occupé de mes Confessions, j'en parlais très imprudemment à tout le
monde, n'imaginant pas même que personne eût intérêt, ni volonté, ni pouvoir, de
mettre obstacle à cette entreprise; et quand je l'aurais cru, je n'en aurais
guère été plus discret, par l'impossibilité totale où je suis par mon naturel de
tenir caché rien de ce que je sens et de ce que je pense. Cette entreprise
connue fut, autant que j'en puis juger, la véritable cause de l'orage qu'on
excita pour m'expulser de la Suisse, et me livrer entre des mains qui
m'empêchassent de l'exécuter.
J'en avais une autre qui n'était guère vue
de meilleur oeil par ceux qui craignaient la première: c'était celle d'une
édition générale de mes écrits. Cette édition me paraissait nécessaire pour
constater ceux des livres portant mon nom qui étaient véritablement de moi, et
mettre le public en état de les distinguer de ces écrits pseudonymes que mes
ennemis me prêtaient pour me discréditer et m'avilir. Outre cela, cette édition
était un moyen simple et honnête de m'assurer du pain: et c'était le seul,
puisque, ayant renoncé à faire des livres, mes Mémoires ne pouvant paraître de
mon vivant, ne gagnant pas un sou d'aucune autre manière, et dépensant toujours,
je voyais la fin de mes ressources dans celle du produit de mes derniers écrits.
Cette raison m'avait pressé de donner mon Dictionnaire de musique, encore
informe. Il m'avait valu cent louis comptants et cent écus de rente viagère;
mais encore devait-on voir bientôt la fin de cent louis, quand on en dépensait
annuellement plus de soixante; et cent écus de rente étaient comme rien pour un
homme sur qui les quidams et les gueux venaient incessamment fondre comme des
étourneaux.
Il se présenta une compagnie de négociants de Neuchâtel pour
l'entreprise de mon édition générale, et un imprimeur ou libraire de Lyon,
appelé Reguillat, vint je ne sais comment se fourrer parmi eux pour la diriger.
L'accord se fit sur un pied raisonnable et suffisant pour bien remplir mon
objet. J'avais, tant en ouvrages imprimés qu'en pièces encore manuscrites, de
quoi fournir six volumes in-quarto; je m'engageai de plus à veiller sur
l'édition, au moyen de quoi ils devaient me faire une pension viagère de seize
cents livres de France, et un présent de mille écus une fois payés.
Le
traité était conclu, non encore signé, quand les Lettres écrites de la montagne
parurent. La terrible explosion qui se fit contre cet infernal ouvrage et contre
son abominable auteur épouvanta la compagnie, et l'entreprise s'évanouit. Je
comparerais l'effet de ce dernier ouvrage à celui de la Lettre sur la musique
française, si cette lettre, en m'attirant la haine et m'exposant au péril, ne
m'eût laissé du moins la considération et l'estime. Mais après ce dernier
ouvrage on parut s'étonner à Genève et à Versailles qu'on laissât respirer un
monstre tel que moi. Le petit conseil, excité par le résident de France, et
dirigé par le procureur général, donna une déclaration sur mon ouvrage, par
laquelle, avec les qualifications les plus atroces, il le déclare indigne d'être
brûlé par le bourreau, et ajoute, avec une adresse qui tient du burlesque, qu'on
ne peut, sans se déshonorer, y répondre, ni même en faire aucune mention. Je
voudrais pouvoir transcrire ici cette curieuse pièce; mais malheureusement je ne
l'ai pas, et ne m'en souviens pas d'un seul mot. Je désire ardemment que
quelqu'un de mes lecteurs, animé du zèle de la vérité et de l'équité, veuille
relire en entier les Lettres écrites de la montagne; il sentira, j'ose le dire,
la stoïque modération qui règne dans cet ouvrage, après les sensibles et cruels
outrages dont on venait à l'envi d'accabler l'auteur. Mais ne pouvant répondre
aux injures parce qu'il n'y en avait point, ni aux raisons parce qu'elles
étaient sans réponse, ils prirent le parti de paraître trop courroucés pour
vouloir répondre; et il est vrai que s'ils prenaient les arguments invincibles
pour des injures, ils devaient se tenir fort injuriés.
Les
représentants, loin de faire aucune plainte sur cette odieuse déclaration,
suivirent la route qu'elle leur traçait; et, au lieu de faire trophée des
Lettres de la montagne, qu'ils voilèrent pour s'en faire un bouclier, ils eurent
la lâcheté de ne rendre ni honneur ni justice à cet écrit fait pour leur défense
et à leur sollicitation, ni le citer, ni le nommer, quoiqu'ils en tirassent
tacitement tous leurs arguments, et que l'exactitude avec laquelle ils ont suivi
le conseil par lequel finit cet ouvrage ait été la seule cause de leur salut et
de leur victoire. Ils m'avaient imposé ce devoir; je l'avais rempli, j'avais
jusqu'au bout servi la patrie et leur cause. Je les priai d'abandonner la
mienne, et de ne songer qu'à eux dans leurs démêlés. Ils me prirent au mot, et
je ne me suis plus mêlé de leurs affaires que pour les exhorter sans cesse à la
paix, ne doutant pas que, s'ils s'obstinaient, ils ne fussent écrasés par la
France. Cela n'est pas arrivé; j'en comprends la raison, mais ce n'est pas ici
le lieu de la dire.
L'effet des Lettres de la montagne à Neuchâtel fut
d'abord très paisible. J'en envoyai un exemplaire à M. de Montmollin; il le
reçut bien, et le lut sans objection. Il était malade, aussi bien que moi; il me
vint voir amicalement quand il fut rétabli, et ne me parla de rien. Cependant la
rumeur commençait; on brûla le livre je ne sais où. De Genève, de Berne, et de
Versailles peut-être, le foyer de l'effervescence passa bientôt à Neuchâtel, et
surtout au Val-de-Travers, où, avant même que la classe eût fait aucun mouvement
apparent, on avait commencé d'ameuter le peuple par des pratiques souterraines.
Je devais, j'ose le dire, être aimé du peuple dans ce pays-là, comme je l'ai été
dans tous ceux où j'ai vécu, versant les aumônes à pleines mains, ne laissant
sans assistance aucun indigent autour de moi, ne refusant à personne aucun
service que je pusse rendre et qui fût dans la justice, me familiarisant trop
peut-être avec tout le monde, et me dérobant de tout mon pouvoir à toute
distinction qui pût exciter la jalousie. Tout cela n'empêcha pas que la
populace, soulevée secrètement je ne sais par qui, ne s'animât contre moi par
degrés jusqu'à la fureur, qu'elle ne m'insultât publiquement en plein jour, non
seulement dans la campagne et dans les chemins, mais en pleine rue. Ceux à qui
j'avais fait le plus de bien étaient les plus acharnés; et des gens même à qui
je continuais d'en faire, n'osant se montrer, excitaient les autres, et
semblaient vouloir se venger ainsi de l'humiliation de m'être obligés.
Montmollin paraissait ne rien voir, et ne se montrait pas encore; mais comme on
approchait d'un temps de communion, il vint chez moi pour me conseiller de
m'abstenir de m'y présenter; m'assurant que du reste il ne m'en voulait point,
et qu'il me laisserait tranquille. Je trouvai le compliment bizarre; il me
rappelait la lettre de madame de Boufflers, et je ne pouvais concevoir à qui
donc il importait si fort que je communiasse ou non. Comme je regardais cette
condescendance de ma part comme un acte de lâcheté, et que d'ailleurs je ne
voulais pas donner au peuple ce nouveau prétexte de crier à l'impie, je refusai
net le ministre; et il s'en retourna mécontent, me faisant entendre que je m'en
repentirais.
Il ne pouvait pas m'interdire la communion de sa seule
autorité; il fallait celle du consistoire qui m'avait admis; et tant que le
consistoire n'avait rien dit, je pouvais me présenter hardiment, sans crainte de
refus. Montmollin se fit donner par la classe la commission de me citer au
consistoire pour y rendre compte de ma foi, et de m'excommunier en cas de refus.
Cette excommunication ne pouvait non plus se faire que par le consistoire et à
la pluralité des voix. Mais les paysans qui, sous le nom d'anciens, composaient
cette assemblée, présidés, et, comme on comprend bien, gouvernés par leur
ministre, ne devaient pas naturellement être d'un autre avis que le sien,
principalement sur des matières théologiques, qu'ils entendaient encore moins
que lui. Je fus donc cité, et je résolus de comparaître.
Quelle
circonstance heureuse, et quel triomphe pour moi, si j'avais su parler, et que
j'eusse eu, pour ainsi dire, ma plume dans ma bouche! Avec quelle supériorité,
avec quelle facilité j'aurais terrassé ce pauvre ministre au milieu de ses six
paysans! L'avidité de dominer ayant fait oublier au clergé protestant tous les
principes de la réformation, je n'avais, pour l'y rappeler et le réduire au
silence, qu'à commenter mes premières Lettres de la montagne, sur lesquelles ils
avaient la bêtise de m'épiloguer. Mon texte était tout fait, je n'avais qu'à
l'étendre, et mon homme était confondu. Je n'aurais pas été assez sot pour me
tenir sur la défensive; il m'était aisé de devenir agresseur sans même qu'il
s'en aperçût, ou qu'il pût s'en garantir. Les prestolets de la classe, non moins
étourdis qu'ignorants, m'avaient mis eux-mêmes dans la position la plus heureuse
que j'aurais pu désirer, pour les écraser à plaisir. Mais quoi! il fallait
parler, et parler sur-le-champ, trouver les idées, les tours, les mots au moment
du besoin, avoir toujours l'esprit présent, être toujours de sang-froid, ne
jamais me troubler un moment. Que pouvais-je espérer de moi, qui sentais si bien
mon inaptitude à m'exprimer impromptu? J'avais été réduit au silence le plus
humiliant à Genève, devant une assemblée tout en ma faveur, et déjà résolue de
tout approuver. Ici, c'était tout le contraire: j'avais affaire à un tracassier,
qui mettait l'astuce à la place du savoir, qui me tendrait cent pièges avant que
j'en aperçusse un, et tout déterminé à me prendre en faute à quelque prix que ce
fût. Plus j'examinai cette position, plus elle me parut périlleuse; et sentant
l'impossibilité de m'en tirer avec succès, j'imaginai un autre expédient. Je
méditai un discours à prononcer devant le consistoire, pour le récuser et me
dispenser de répondre. La chose était très facile: j'écrivis ce discours, et me
mis à l'étudier par coeur avec une ardeur sans égale. Thérèse se moquait de moi,
en m'entendant marmotter et répéter incessamment les mêmes phrases, pour tâcher
de les fourrer dans ma tête. J'espérais tenir enfin mon discours; je savais que
le châtelain, comme officier du prince, assisterait au consistoire; que, malgré
les manoeuvres et les bouteilles de Montmollin, la plupart des anciens étaient
bien disposés pour moi; j'avais en ma faveur la raison, la vérité, la justice,
la protection du roi, l'autorité du conseil d'État, les voeux de tous les bons
patriotes, qu'intéressait l'établissement de cette inquisition: tout contribuait
à m'encourager.
La veille du jour marqué, je savais mon discours par
coeur; je le récitai sans faute. Je le remémorai toute la nuit dans ma tête; le
matin je ne le savais plus; j'hésite à chaque mot, je me crois déjà dans
l'illustre assemblée, je me trouble, je balbutie, ma tête se perd; enfin,
presque au moment d'aller, le courage me manque totalement; je reste chez moi,
et je prends le parti d'écrire au consistoire, en disant mes raisons à la hâte,
et prétextant mes incommodités, qui véritablement dans l'état où j'étais alors,
m'auraient difficilement laissé soutenir la séance entière.
Le ministre,
embarrassé de ma lettre, remit l'affaire à une autre séance. Dans l'intervalle,
il se donna par lui-même et par ses créatures mille mouvements pour séduire ceux
des anciens qui, suivant les inspirations de leur conscience plutôt que les
siennes, n'opinaient pas au gré de la classe et au sien. Quelque puissants que
ses arguments tirés de sa cave dussent être sur ces sortes de gens, il n'en put
gagner aucun autre que les deux ou trois qui lui étaient déjà dévoués, et qu'on
appelait ses âmes damnées. L'officier du prince et le colonel de Pury, qui se
porta dans cette affaire avec beaucoup de zèle, maintinrent les autres dans leur
devoir; et quand ce Montmollin voulut procéder à l'excommunication, son
consistoire, à la pluralité des voix, le refusa tout à plat. Réduit alors au
dernier expédient d'ameuter la populace, il se mit avec ses confrères et
d'autres gens à y travailler ouvertement, et avec un tel succès, que, malgré les
forts et fréquents rescrits du roi, malgré tous les ordres du conseil d'État, je
fus enfin forcé de quitter le pays, pour ne pas exposer l'officier du prince à
s'y faire assassiner lui-même en me défendant.
Je n'ai qu'un souvenir si
confus de toute cette affaire, qu'il m'est impossible de mettre aucun ordre,
aucune liaison dans les idées qui m'en reviennent, et que je ne les puis rendre
qu'éparses et isolées, comme elles se présentent à mon esprit. Je me rappelle
qu'il y avait eu avec la classe quelque espèce de négociation, dont Montmollin
avait été l'entremetteur. Il avait feint qu'on craignait que par mes écrits je
ne troublasse le repos du pays, à qui l'on s'en prendrait de ma liberté
d'écrire. Il m'avait fait entendre que, si je m'engageais à quitter la plume, on
serait coulant sur le passé. J'avais déjà pris cet engagement avec moi-même; je
ne balançai point à le prendre avec la classe, mais conditionnel, et seulement
quant aux matières de religion. Il trouva le moyen d'avoir cet écrit à double,
sur quelque changement qu'il exigea. La condition ayant été rejetée par la
classe, je redemandai mon écrit: il me rendit un des doubles et garda l'autre,
prétextant qu'il l'avait égaré. Après cela, le peuple, ouvertement excité par
les ministres, se moqua des rescrits du roi, des ordres du conseil d'État, et ne
connut plus de frein. Je fus prêché en chaire, nommé l'Antechrist, et poursuivi
dans la campagne comme un loup-garou. Mon habit d'Arménien servait de
renseignement à la populace: j'en sentais cruellement l'inconvénient; mais le
quitter dans ces circonstances me semblait une lâcheté. Je ne pus m'y résoudre,
et je me promenais tranquillement dans le pays avec mon cafetan et mon bonnet
fourré, entouré des huées de la canaille et quelquefois de ses cailloux.
Plusieurs fois, en passant devant des maisons, j'entendais dire à ceux qui les
habitaient: Apportez- moi mon fusil, que je lui tire dessus. Je n'en allais pas
plus vite: ils n'en étaient que plus furieux, mais ils s'en tinrent toujours aux
menaces, du moins pour l'article des armes à feu.
Durant toute cette
fermentation, je ne laissai pas d'avoir deux fort grands plaisirs auxquels je
fus bien sensible. Le premier fut de pouvoir faire un acte de reconnaissance par
le canal de milord maréchal. Tous les honnêtes gens de Neuchâtel, indignés des
traitements que j'essuyais et des manoeuvres dont j'étais la victime, avaient
les ministres en exécration, sentant bien qu'ils suivaient des impulsions
étrangères, et qu'ils n'étaient que les satellites d'autres gens qui se
cachaient en les faisant agir, et craignant que mon exemple ne tirât à
conséquence pour l'établissement d'une véritable inquisition. Les magistrats, et
surtout M. Meuron, qui avait succédé à M. d'Ivernois dans la charge de procureur
général, faisaient tous leurs efforts pour me défendre. Le colonel de Pury,
quoique simple particulier, en fit davantage et réussit mieux. Ce fut lui qui
trouva le moyen de faire bouquer Montmollin dans son consistoire, en retenant
les anciens dans leur devoir. Comme il avait du crédit, il l'employa tant qu'il
put pour arrêter la sédition, mais il n'avait que l'autorité des lois, de la
justice et de la raison, à opposer à celle de l'argent et du vin. La partie
n'était pas égale, et dans ce point Montmollin triompha de lui. Cependant,
sensible à ses soins et à son zèle, j'aurais voulu pouvoir lui rendre bon office
pour bon office, et pouvoir m'acquitter envers lui de quelque façon. Je savais
qu'il convoitait fort une place de conseiller d'État; mais s'étant mal conduit
au gré de la cour dans l'affaire du ministre Petitpierre, il était en disgrâce
auprès du prince et du gouverneur. Je risquai pourtant d'écrire en sa faveur à
milord maréchal; j'osai même parler de l'emploi qu'il désirait, et si
heureusement, que, contre l'attente de tout le monde, il lui fut presque
aussitôt conféré par le roi. C'est ainsi que le sort, qui m'a toujours mis en
même temps trop haut et trop bas, continuait à me ballotter d'une extrémité à
l'autre; et tandis que la populace me couvrait de fange, je faisais un
conseiller d'État.
Mon autre grand plaisir fut une visite que vint me
faire madame de Verdelin avec sa fille, qu'elle avait menée aux bains de
Bourbonne, d'où elle poussa jusqu'à Motiers, et logea chez moi deux ou trois
jours. A force d'attention et de soins, elle avait enfin surmonté ma longue
répugnance; et mon coeur, vaincu par ses caresses, lui rendait toute l'amitié
qu'elle m'avait si longtemps témoignée. Je fus touché de ce voyage, surtout dans
la circonstance où je me trouvais, et où j'avais grand besoin, pour soutenir mon
courage, des consolations de l'amitié. Je craignais qu'elle ne s'affectât des
insultes que je recevais de la populace, et j'aurais voulu lui en dérober le
spectacle, pour ne pas contrister son coeur; mais cela ne me fut pas possible;
et quoique sa présence contînt un peu les insolents dans nos promenades, elle en
vit assez pour juger de ce qui se passait dans les autres temps. Ce fut même
durant son séjour chez moi que je commençai d'être attaqué de nuit dans ma
propre habitation. Sa femme de chambre trouva ma fenêtre couverte, un matin, des
pierres qu'on y avait jetées pendant la nuit. Un banc très massif, qui était
dans la rue à côté de ma porte et fortement attaché, fut détaché, enlevé, et
posé debout contre la porte, de sorte que, si l'on ne s'en fût aperçu, le
premier qui, pour sortir, aurait ouvert la porte d'entrée, devait naturellement
être assommé. Madame de Verdelin n'ignorait rien de ce qui se passait; car,
outre ce qu'elle voyait elle-même, son domestique, homme de confiance, était
très répandu dans le village, y accostait tout le monde, et on le vit même en
conférence avec Montmollin. Cependant elle ne parut faire aucune attention à
rien de ce qui m'arrivait, ne me parla ni de Montmollin ni de personne, et
répondit peu de chose à ce que je lui en dis quelquefois. Seulement, paraissant
persuadée que le séjour de l'Angleterre me convenait plus qu'aucun autre, elle
me parla beaucoup de M. Hume, qui était alors à Paris, de son amitié pour moi,
du désir qu'il avait de m'être utile dans son pays. Il est temps de dire quelque
chose de M. Hume.
Il s'était acquis une grande réputation en France, et
surtout parmi les encyclopédistes, par ses traités de commerce et de politique,
et en dernier lieu par son histoire de la maison de Stuart, le seul de ses
écrits dont j'avais lu quelque chose dans la traduction de l'abbé Prévost. Faute
d'avoir lu ses autres ouvrages, j'étais persuadé, sur ce qu'on m'avait dit de
lui, que M. Hume associait une âme très républicaine aux paradoxes anglais en
faveur du luxe. Sur cette opinion, je regardais toute son apologie de Charles
Ier comme un prodige d'impartialité, et j'avais une aussi grande idée de sa
vertu que de son génie. Le désir de connaître cet homme rare et d'obtenir son
amitié avait beaucoup augmenté les tentations de passer en Angleterre que me
donnaient les sollicitations de madame de Boufflers, intime amie de M. Hume.
Arrivé en Suisse, j'y reçus de lui, par la voie de cette dame, une lettre
extrêmement flatteuse, dans laquelle, aux plus grandes louanges sur mon génie,
il joignait la pressante invitation de passer en Angleterre, et l'offre de tout
son crédit et de tous ses amis pour m'en rendre le séjour agréable. Je trouvai
sur les lieux milord maréchal, le compatriote et l'ami de M. Hume, qui me
confirma tout le bien que j'en pensais, et qui m'apprit même à son sujet une
anecdote littéraire, qui l'avait beaucoup frappé, et qui me frappa de même.
Vallace, qui avait écrit contre Hume au sujet de la population des anciens,
était absent tandis qu'on imprimait son ouvrage. Hume se chargea de revoir les
épreuves et de veiller à l'édition. Cette conduite était dans mon tour d'esprit.
C'est ainsi que j'avais débité des copies, à six sous pièce, d'une chanson qu'on
avait faite contre moi. J'avais donc toute sorte de préjugés en faveur de Hume,
quand madame de Verdelin vint me parler vivement de l'amitié qu'il disait avoir
pour moi, et de son empressement à me faire les honneurs de l'Angleterre; car
c'est ainsi qu'elle s'exprimait. Elle me pressa beaucoup de profiter de ce zèle
et d'écrire à M. Hume. Comme je n'avais pas naturellement de penchant pour
l'Angleterre, et que je ne voulais prendre ce parti qu'à l'extrémité, je refusai
d'écrire et de promettre; mais je la laissai la maîtresse de faire tout ce
qu'elle jugerait à propos pour maintenir M. Hume dans ses bonnes dispositions.
En quittant Motiers, elle me laissa persuadé, par tout ce qu'elle m'avait dit de
cet homme illustre, qu'il était de mes amis, et qu'elle était encore plus de ses
amies.
Après son départ, Montmollin poussa ses manoeuvres, et la
populace ne connut plus de frein. Je continuai cependant à me promener
tranquillement au milieu des huées; et le goût de la botanique, que j'avais
commencé de prendre auprès du docteur d'Ivernois, donnant un nouvel intérêt à
mes promenades, me faisait parcourir le pays en herborisant, sans m'émouvoir des
clameurs de toute cette canaille, dont ce sang-froid ne faisait qu'irriter la
fureur. Une des choses qui m'affectèrent le plus, fut de voir les familles de
mes amis, ou des gens qui portaient ce nom, entrer assez ouvertement dans la
ligue de mes persécuteurs, comme les d'Ivernois, sans en excepter même le père
et le frère de mon Isabelle, Boy de la Tour, parent de l'amie chez qui j'étais
logé, et madame Girardier, sa belle-soeur. Ce Pierre Boy était si butor, si bête
et se comporta si brutalement, que, pour ne pas me mettre en colère, je me
permis de le plaisanter; et je fis, dans le goût du petit Prophète, une petite
brochure de quelques pages, intitulée la Vision de Pierre de la montagne, dit le
Voyant, dans laquelle je trouvai le moyen de tirer assez plaisamment sur des
miracles qui faisaient alors le grand prétexte de ma persécution. Du Peyrou fit
imprimer à Genève ce chiffon qui n'eut dans le pays qu'un succès médiocre; les
Neuchâtelois, avec tout leur esprit, ne sentent guère le sel attique ni la
plaisanterie, sitôt qu'elle est un peu fine.
Je mis un peu plus de soin
à un autre écrit du même temps, dont on trouvera le manuscrit parmi mes papiers,
et dont il faut dire ici le sujet.
Dans la plus grande fureur des
décrets et de la persécution, les Genevois s'étaient particulièrement signalés
en criant haro de toute leur force; et mon ami Vernes entre autres, avec une
générosité vraiment théologique, choisit précisément ce temps-là pour publier
contre moi des lettres où il prétendait prouver que je n'étais pas chrétien. Ces
lettres, écrites avec un ton de suffisance, n'en étaient pas meilleures,
quoiqu'on assurât que le naturaliste Bonnet y avait mis la main: car ledit
Bonnet, quoique matérialiste, ne laisse pas d'être d'une orthodoxie très
intolérante sitôt qu'il s'agit de moi. Je ne fus assurément pas tenté de
répondre à cet ouvrage; mais l'occasion s'étant présentée d'en dire un mot dans
les Lettres de la montagne, j'y insérai une petite note assez dédaigneuse qui
mit Vernes en fureur. Il remplit Genève des cris de sa rage, et d'Ivernois me
marqua qu'il ne se possédait pas. Quelque temps après parut une feuille anonyme,
qui semblait écrite, au lieu d'encre, avec l'eau du Phlégéton. On m'accusait,
dans cette lettre, d'avoir exposé mes enfants dans les rues, de traîner après
moi une coureuse de corps de garde, d'être usé de débauche, pourri de vérole, et
d'autres gentillesses semblables. Il ne me fut pas difficile de reconnaître mon
homme. Ma première idée, à la lecture de ce libelle, fut de mettre à son vrai
prix tout ce qu'on appelle renommée et réputation parmi les hommes, en voyant
traiter de coureur de bordel un homme qui n'y fut de sa vie, et dont le plus
grand défaut fut toujours d'être timide et honteux comme une vierge, et en me
voyant passer pour être pourri de vérole, moi qui non seulement n'eus de mes
jours la moindre atteinte d'aucun mal de cette espèce, mais que des gens de
l'art ont même cru conformé de manière à n'en pouvoir contracter. Tout bien
pesé, je crus ne pouvoir mieux réfuter ce libelle qu'en le faisant imprimer dans
la ville où j'avais le plus vécu; et je l'envoyai à Duchesne pour le faire
imprimer tel qu'il était, avec un avertissement où je nommais M. Vernes, et
quelques courtes notes pour l'éclaircissement des faits. Non content d'avoir
fait imprimer cette feuille, je l'envoyai à plusieurs personnes, et entre autres
à M. le prince Louis de Wirtemberg, qui m'avait fait des avances très honnêtes,
et avec lequel j'étais alors en correspondance. Ce prince, du Peyrou et
d'autres, parurent douter que Vernes fût l'auteur du libelle, et me blâmèrent de
l'avoir nommé trop légèrement. Sur leurs représentations, le scrupule me prit,
et j'écrivis à Duchesne de supprimer cette feuille. Guy m'écrivit l'avoir
supprimée; je ne sais pas s'il l'a fait; je l'ai trouvé menteur en tant
d'occasions, que celle-là de plus ne serait pas une merveille; et dès lors
j'étais enveloppé de ces profondes ténèbres, à travers lesquelles il m'est
impossible de pénétrer aucune sorte de vérité.
M. Vernes supporta cette
imputation avec une modération plus qu'étonnante dans un homme qui ne l'aurait
pas méritée, après la fureur qu'il avait montrée auparavant. Il m'écrivit deux
ou trois lettres très mesurées, dont le but parut être de tâcher de pénétrer,
par mes réponses, à quel point j'étais instruit, et si j'avais quelque preuve
contre lui. Je lui fis deux réponses courtes, sèches, dures dans le sens, mais
sans malhonnêteté dans les termes, et dont il ne se fâcha point. A sa troisième
lettre, voyant qu'il voulait lier une espèce de correspondance, je ne répondis
plus: il me fit parler par d'Ivernois. Madame Cramer écrivit à du Peyrou qu'elle
était sûre que le libelle n'était pas de Vernes. Tout cela n'ébranla point ma
persuasion; mais comme enfin je pouvais me tromper, et qu'en ce cas je devais à
Vernes une réparation authentique, je lui fis dire par d'Ivernois que je la lui
ferais telle qu'il en serait content, s'il pouvait m'indiquer le véritable
auteur du libelle, ou me prouver du moins qu'il ne l'était pas. Je fis plus:
sentant bien qu'après tout, s'il n'était pas coupable, je n'avais pas droit
d'exiger qu'il me prouvât rien, je pris le parti d'écrire, dans un Mémoire assez
ample, les raisons de ma persuasion, et de les soumettre au jugement d'un
arbitre que Vernes ne pût récuser. On ne devinerait pas quel fut cet arbitre que
je choisis: le conseil de Genève. Je déclarai à la fin du Mémoire que si, après
l'avoir examiné et fait les perquisitions qu'il jugerait nécessaires et qu'il
était bien à portée de faire avec succès, le conseil prononçait que M. Vernes
n'était pas l'auteur du libelle, dès l'instant je cesserais sincèrement de
croire qu'il l'est, je partirais pour m'aller jeter à ses pieds, et lui demander
pardon jusqu'à ce que je l'eusse obtenu. J'ose le dire, jamais mon zèle ardent
pour l'équité, jamais la droiture, la générosité de mon âme, jamais ma confiance
dans cet amour de la justice, inné dans tous les coeurs, ne se montrèrent plus
pleinement, plus sensiblement, que dans ce sage et touchant Mémoire, où je
prenais sans hésiter mes plus implacables ennemis pour arbitres entre mon
calomniateur et moi. Je lus cet écrit à du Peyrou: il fut d'avis de le
supprimer, et je le supprimai. Il me conseilla d'attendre les preuves que Vernes
promettait. Je les attendis, et je les attends encore; il me conseilla de me
taire en attendant, je me tus et me tairai le reste de ma vie, blâmé d'avoir
chargé Vernes d'une imputation grave, fausse et sans preuve, quoique je reste
intérieurement persuadé, convaincu, comme de ma propre existence, qu'il est
l'auteur du libelle. Mon Mémoire est entre les mains de M. du Peyrou. Si jamais
il voit le jour, on y trouvera mes raisons, et l'on y connaîtra, je l'espère,
l'âme de Jean-Jacques, que mes contemporains ont si peu voulu connaître.
Il est temps d'en venir à ma catastrophe de Motiers, et à mon départ du
Val-de- Travers, après deux ans et demi de séjour, et huit mois d'une constance
inébranlable à souffrir les plus indignes traitements. Il m'est impossible de me
rappeler nettement les détails de cette désagréable époque; mais on les trouvera
dans la relation qu'en publia du Peyrou, et dont j'aurai à parler dans la suite.
Depuis le départ de madame de Verdelin, la fermentation devenait plus
vive; et malgré les rescrits réitérés du roi, malgré les ordres fréquents du
conseil d'État, malgré les soins du châtelain et des magistrats du lieu, le
peuple me regardant tout de bon comme l'Antechrist, et voyant toutes ses
clameurs inutiles, parut enfin vouloir en venir aux voies de fait; déjà dans les
chemins les cailloux commençaient à rouler auprès de moi, lancés cependant
encore d'un peu trop loin pour pouvoir m'atteindre. Enfin, la nuit de la foire
de Motiers, qui est au commencement de septembre, je fus attaqué dans ma
demeure, de manière à mettre en danger la vie de ceux qui l'habitaient.
A minuit, j'entendis un grand bruit dans la galerie qui régnait sur le
derrière de la maison. Une grêle de cailloux, lancés contre la fenêtre et la
porte qui donnait sur cette galerie, y tombèrent avec tant de fracas, que mon
chien, qui couchait dans la galerie, et qui avait commencé par aboyer, se tut de
frayeur, et se sauva dans un coin, rongeant et grattant les planches pour tâcher
de fuir. Je me lève au bruit; j'allais sortir de ma chambre pour passer dans la
cuisine, quand un caillou lancé d'une main vigoureuse traversa la cuisine après
en avoir cassé la fenêtre, vint ouvrir la porte de ma chambre et tomber au pied
de mon lit; de sorte que si je m'étais pressé d'une seconde j'avais le caillou
dans l'estomac. Je jugeai que le bruit avait été fait pour m'attirer, et le
caillou lancé pour m'accueillir à ma sortie. Je saute dans la cuisine. Je trouve
Thérèse, qui s'était aussi levée, et qui toute tremblante accourait à moi. Nous
nous rangeons contre un mur, hors de la direction de la fenêtre, pour éviter
l'atteinte des pierres, et délibérer sur ce que nous avions à faire: car sortir
pour appeler du secours était le moyen de nous faire assommer. Heureusement la
servante d'un vieux bonhomme qui logeait au-dessous de moi se leva au bruit, et
courut après M. le châtelain, dont nous étions porte à porte. Il saute de son
lit, prend sa robe de chambre à la hâte, et vient à l'instant avec la garde qui,
à cause de la foire, faisait la ronde cette nuit-là et se trouva à sa portée. Le
châtelain vit le dégât avec un tel effroi, qu'il en pâlit; et, à la vue des
cailloux dont la galerie était pleine, il s'écria: Mon Dieu! c'est une carrière!
En visitant le bas, on trouva que la porte d'une petite cour avait été forcée,
et qu'on avait tenté de pénétrer dans la maison par la galerie. En recherchant
pourquoi la garde n'avait point aperçu ou empêché le désordre, il se trouva que
ceux de Motiers s'étaient obstinés à vouloir faire cette garde hors de leur
rang, quoique ce fût le tour d'un autre village. Le lendemain, le châtelain
envoya son rapport au conseil d'État, qui, deux jours après, lui envoya l'ordre
d'informer sur cette affaire, de promettre une récompense et le secret à ceux
qui dénonceraient les coupables, et de mettre en attendant, aux frais du prince,
des gardes à ma maison et à celle du châtelain, qui la touchait. Le lendemain,
le colonel de Pury, le procureur général Meuron, le châtelain Martinet, le
receveur Guyenet, le trésorier d'Ivernois et son père, en un mot tout ce qu'il y
avait de gens distingués dans le pays, vinrent me voir, et réunirent leurs
sollicitations pour m'engager à céder à l'orage, et à sortir au moins pour un
temps d'une paroisse où je ne pouvais plus vivre en sûreté ni avec honneur. Je
m'aperçus même que le châtelain, effrayé des fureurs de ce peuple forcené, et
craignant qu'elles ne s'étendissent jusqu'à lui, aurait été bien aise de m'en
voir partir au plus vite, pour n'avoir plus l'embarras de m'y protéger, et
pouvoir la quitter lui-même, comme il fit après mon départ. Je cédai donc, et
même avec peu de peine; car le spectacle de la haine du peuple me causait un
déchirement de coeur que je ne pouvais plus supporter.
J'avais plus
d'une retraite à choisir. Depuis le retour de madame de Verdelin à Paris, elle
m'avait parlé dans plusieurs lettres d'un M. Walpole qu'elle appelait milord,
lequel, pris d'un grand zèle en ma faveur, me proposait, dans une de ses terres,
un asile dont elle me faisait les descriptions les plus agréables, entrant, par
rapport au logement et à la subsistance, dans des détails qui marquaient à quel
point ledit milord Walpole s'occupait avec elle de ce projet. Milord maréchal
m'avait toujours conseillé l'Angleterre ou l'Écosse, et m'y offrait un asile
aussi dans ses terres, mais il m'en offrait un qui me tentait beaucoup davantage
à Potsdam, auprès de lui. Il venait de me faire part d'un propos que le roi lui
avait tenu à mon sujet, et qui était une espèce d'invitation à m'y rendre; et
madame la duchesse de Saxe-Gotha comptait si bien sur ce voyage, qu'elle
m'écrivit pour me presser d'aller la voir en passant, et de m'arrêter quelque
temps auprès d'elle: mais j'avais un tel attachement pour la Suisse, que je ne
pouvais me résoudre à la quitter tant qu'il me serait possible d'y vivre, et je
pris ce temps pour exécuter un projet dont j'étais occupé depuis quelques mois,
et dont je n'ai pu parler encore, pour ne pas couper le fil de mon récit.
Ce projet consistait à m'aller établir dans l'île de Saint-Pierre,
domaine de l'hôpital de Berne, au milieu du lac de Bienne. Dans un pèlerinage
pédestre que j'avais fait l'été précédent avec du Peyrou, nous avions visité
cette île, et j'en avais été tellement enchanté, que je n'avais cessé depuis ce
temps-là de songer aux moyens d'y faire ma demeure. Le plus grand obstacle était
que l'île appartenait aux Bernois, qui, trois ans auparavant, m'avaient
vilainement chassé de chez eux; et outre que ma fierté pâtissait à retourner
chez des gens qui m'avaient si mal reçu, j'avais lieu de craindre qu'ils ne me
laissassent pas plus en repos dans cette île qu'ils n'avaient fait à Yverdun.
J'avais consulté là-dessus milord maréchal, qui, pensant comme moi que les
Bernois seraient bien aises de me voir relégué dans cette île et de m'y tenir en
otage, pour les écrits que je pourrais être tenté de faire, avait fait sonder
là-dessus leurs dispositions par un M. Sturler, son ancien voisin de Colombier.
M. Sturler s'adressa à des chefs de l'État, et, sur leur réponse, assura milord
maréchal que les Bernois, honteux de leur conduite passée, ne demandaient pas
mieux que de me voir domicilié dans l'île de Saint-Pierre, et de m'y laisser
tranquille. Pour surcroît de précaution, avant de risquer d'y aller résider, je
fis prendre de nouvelles informations par le colonel Chaillet, qui me confirma
les mêmes choses; et le receveur de l'île ayant reçu de ses maîtres la
permission de m'y loger, je crus ne rien risquer d'aller m'établir chez lui,
avec l'agrément tacite tant du souverain que des propriétaires; car je ne
pouvais espérer que MM. de Berne reconnussent ouvertement l'injustice qu'ils
m'avaient faite, et péchassent ainsi contre la plus inviolable maxime de tous
les souverains.
L'île de Saint-Pierre, appelée à Neuchâtel l'île de la
Motte, au milieu du lac de Bienne, a environ une demi-lieue de tour; mais dans
ce petit espace elle fournit toutes les principales productions nécessaires à la
vie. Elle a des champs, des prés, des vergers, des bois, des vignes; et le tout,
à la faveur d'un terrain varié et montagneux, forme une distribution d'autant
plus agréable, que ses parties ne se découvrant pas toutes ensemble, se font
valoir mutuellement, et font juger l'île plus grande qu'elle n'est en effet. Une
terrasse fort élevée en forme la partie occidentale, qui regarde Gleresse et
Bonneville. On a planté cette terrasse d'une longue allée qu'on a coupée dans
son milieu par un grand salon, où, durant les vendanges, on se rassemble les
dimanches de tous les rivages voisins, pour danser et se réjouir. Il n'y a dans
l'île qu'une seule maison, mais vaste et commode, où loge le receveur, et située
dans un enfoncement qui la tient à l'abri des vents.
A cinq ou six cents
pas de l'île, est, du côté du sud, une autre île beaucoup plus petite, inculte
et déserte, qui paraît avoir été détachée autrefois de la grande par les orages,
et ne produit parmi ses graviers que des saules et des persicaires, mais où est
cependant un tertre élevé, bien gazonné et très agréable. La forme de ce lac est
un ovale presque régulier. Ses rives, moins riches que celles des lacs de Genève
et de Neuchâtel, ne laissent pas de former une assez belle décoration, surtout
dans la partie occidentale, qui est très peuplée, et bordée de vignes au pied
d'une chaîne de montagnes, à peu près comme à Côte-Rôtie, mais qui ne donnent
pas d'aussi bons vins. On y trouve, en allant du sud au nord, le bailliage de
Saint-Jean, Bonneville, Bienne et Nidau à l'extrémité du lac; le tout entremêlé
de villages très agréables.
Tel était l'asile que je m'étais ménagé, et
où je résolus d'aller m'établir en quittant le Val-de-Travers. Ce choix était si
conforme à mon goût pacifique, à mon humeur solitaire et paresseuse, que je le
compte parmi les douces rêveries dont je me suis le plus vivement passionné. Il
me semblait que dans cette île je serais plus séparé des hommes, plus à l'abri
de leurs outrages, plus oublié d'eux, plus livré, en un mot, aux douceurs du
désoeuvrement et de la vie contemplative. J'aurais voulu être tellement confiné
dans cette île, que je n'eusse plus de commerce avec les mortels; et il est
certain que je pris toutes les mesures imaginables pour me soustraire à la
nécessité d'en entretenir.
Il s'agissait de subsister; et tant par la
cherté des denrées que par la difficulté des transports, la subsistance est
chère dans cette île, où d'ailleurs on est à la discrétion du receveur. Cette
difficulté fut levée par un arrangement que du Peyrou voulut bien prendre avec
moi, en se substituant à la place de la compagnie qui avait entrepris et
abandonné mon édition générale. Je lui remis tous les matériaux de cette
édition. J'en fis l'arrangement et la distribution. J'y joignis l'engagement de
lui remettre les mémoires de ma vie, et je le fis dépositaire généralement de
tous mes papiers, avec la condition expresse de n'en faire usage qu'après ma
mort, ayant à coeur d'achever tranquillement ma carrière, sans plus faire
souvenir le public de moi. Au moyen de cela, la pension viagère qu'il se
chargeait de me payer suffisait pour ma subsistance. Milord maréchal, ayant
recouvré tous ses biens, m'en avait offert une de 1200 francs, que je n'avais
acceptée qu'en la réduisant à la moitié. Il m'en voulut envoyer le capital, que
je refusai, par l'embarras de le placer. Il fit passer ce capital à du Peyrou,
entre les mains de qui il est resté, et qui m'en paye la rente viagère sur le
pied convenu avec le constituant. Joignant donc mon traité avec du Peyrou, la
pension de milord maréchal, dont les deux tiers étaient réversibles à Thérèse
après ma mort, et la rente de 300 francs que j'avais sur Duchesne, je pouvais
compter sur une subsistance honnête, et pour moi, et après moi pour Thérèse, à
qui je laissais 700 francs de rente, tant de la pension de Rey que de celle de
milord maréchal: ainsi je n'avais plus à craindre que le pain lui manquât, non
plus qu'à moi. Mais il était écrit que l'honneur me forcerait de repousser
toutes les ressources que la fortune et mon travail mettraient à ma portée, et
que je mourrais aussi pauvre que j'ai vécu. On jugera si, à moins d'être le
dernier des infâmes, j'ai pu tenir des arrangements qu'on a toujours pris soin
de me rendre ignominieux, en m'ôtant avec soin toute autre ressource, pour me
forcer de consentir à mon déshonneur. Comment se seraient-ils doutés du parti
que je prendrais dans cette alternative? Ils ont toujours jugé de mon coeur par
les leurs.
En repos du côté de la subsistance, j'étais sans souci de
tout autre. Quoique j'abandonnasse dans le monde le champ libre à mes ennemis,
je laissais dans le noble enthousiasme qui avait dicté mes écrits, et dans la
constante uniformité de mes principes, un témoignage de mon âme qui répondait à
celui que toute ma conduite rendait de mon naturel. Je n'avais pas besoin d'une
autre défense contre mes calomniateurs. Ils pouvaient peindre sous mon nom un
autre homme; mais ils ne pouvaient tromper que ceux qui voulaient être trompés.
Je pouvais leur donner ma vie à épiloguer d'un bout à l'autre: j'étais sûr qu'à
travers mes fautes et mes faiblesses, à travers mon inaptitude à supporter aucun
joug, on trouverait toujours un homme juste, bon, sans fiel, sans haine, sans
jalousie, prompt à reconnaître ses propres torts, plus prompt à oublier ceux
d'autrui, cherchant toute sa félicité dans les passions aimantes et douces, et
portant en toute chose la sincérité jusqu'à l'imprudence, jusqu'au plus
incroyable désintéressement.
Je prenais donc en quelque sorte congé de
mon siècle et de mes contemporains, et je faisais mes adieux au monde en me
confinant dans cette île pour le reste de mes jours; car telle était ma
résolution, et c'était là que je comptais exécuter enfin le grand projet de
cette vie oiseuse, auquel j'avais inutilement consacré jusqu'alors tout le peu
d'activité que le ciel m'avait départie. Cette île allait devenir pour moi celle
de Papimanie, ce bienheureux pays où l'on dort:
On y fait plus,
on n'y fait nulle chose.
Ce plus était tout pour moi, car j'ai
toujours peu regretté le sommeil; l'oisiveté me suffit; et pourvu que je ne
fasse rien, j'aime encore mieux rêver éveillé qu'en songe. L'âge des projets
romanesques étant passé, et la fumée de la gloriole m'ayant plus étourdi que
flatté, il ne me restait, pour dernière espérance, que celle de vivre sans gêne,
dans un loisir éternel. C'est la vie des bienheureux dans l'autre monde, et j'en
faisais désormais mon bonheur suprême dans celui-ci.
Ceux qui me
reprochent tant de contradictions ne manqueront pas ici de m'en reprocher encore
une. J'ai dit que l'oisiveté des cercles me les rendait insupportables, et me
voilà recherchant la solitude uniquement pour m'y livrer à l'oisiveté. C'est
pourtant ainsi que je suis; s'il y a là de la contradiction, elle est du fait de
la nature et non pas du mien: mais il y en a si peu, que c'est par là
précisément que je suis toujours moi. L'oisiveté des cercles est tuante, parce
qu'elle est de nécessité; celle de la solitude est charmante, parce qu'elle est
libre et de volonté. Dans une compagnie il m'est cruel de ne rien faire, parce
que j'y suis forcé. Il faut que je reste là cloué sur une chaise ou debout,
planté comme un piquet, sans remuer ni pied ni patte, n'osant ni courir, ni
sauter, ni chanter, ni crier, ni gesticuler quand j'en ai envie, n'osant pas
même rêver; ayant à la fois tout l'ennui de l'oisiveté et tout le tourment de la
contrainte; obligé d'être attentif à toutes les sottises qui se disent et à tous
les compliments qui se font, et de fatiguer incessamment ma Minerve, pour ne pas
manquer de placer à mon tour mon rébus et mon mensonge. Et vous appelez cela de
l'oisiveté! C'est un travail de forçat.
L'oisiveté que j'aime n'est pas
celle d'un fainéant qui reste là les bras croisés dans une inaction totale, et
ne pense pas plus qu'il n'agit. C'est à la fois celle d'un enfant qui est sans
cesse en mouvement pour ne rien faire, et celle d'un radoteur qui bat la
campagne, tandis que ses bras sont en repos. J'aime à m'occuper à faire des
riens, à commencer cent choses, et n'en achever aucune, à aller et venir comme
la tête me chante, à changer à chaque instant de projet, à suivre une mouche
dans toutes ses allures, à vouloir déraciner un rocher pour voir ce qui est
dessous, à entreprendre avec ardeur un travail de dix ans, et à l'abandonner
sans regret au bout de dix minutes, à muser enfin toute la journée sans ordre et
sans suite, et à ne suivre en toute chose que le caprice du moment.
La
botanique, telle que je l'ai toujours considérée, et telle qu'elle commençait à
devenir passion pour moi, était précisément une étude oiseuse, propre à remplir
tout le vide de mes loisirs, sans y laisser place au délire de l'imagination, ni
à l'ennui d'un désoeuvrement total. Errer nonchalamment dans les bois et dans la
campagne, prendre machinalement çà et là, tantôt une fleur, tantôt un rameau,
brouter mon foin presque au hasard, observer mille et mille fois les mêmes
choses, et toujours avec le même intérêt, parce que je les oubliais toujours,
était de quoi passer l'éternité sans pouvoir m'ennuyer un moment. Quelque
élégante, quelque admirable, quelque diverse que soit la structure des végétaux,
elle ne frappe pas assez un oeil ignorant pour l'intéresser. Cette constante
analogie, et pourtant cette variété prodigieuse qui règne dans leur
organisation, ne transporte que ceux qui ont déjà quelque idée du système
végétal. Les autres n'ont, à l'aspect de tous ces trésors de la nature, qu'une
admiration stupide et monotone. Ils ne voient rien en détail, parce qu'ils ne
savent pas même ce qu'il faut regarder; et ils ne voient plus l'ensemble, parce
qu'ils n'ont aucune idée de cette chaîne de rapports et de combinaisons qui
accable de ses merveilles l'esprit de l'observateur. J'étais, et mon défaut de
mémoire me devait tenir toujours dans cet heureux point d'en savoir assez peu
pour que tout me fût nouveau, et assez pour que tout me fût sensible. Les divers
sols dans lesquels l'île, quoique petite, était partagée, m'offraient une
suffisante variété de plantes pour l'étude et pour l'amusement de toute ma vie.
Je n'y voulais pas laisser un poil d'herbe sans analyse, et je m'arrangeais déjà
pour faire, avec un recueil immense d'observations curieuses, la Flora
Petrinsularis.
Je fis venir Thérèse avec mes livres et mes effets. Nous
nous mîmes en pension chez le receveur de l'île. Sa femme avait à Nidau ses
soeurs, qui la venaient voir tour à tour, et qui faisaient à Thérèse une
compagnie. Je fis là l'essai d'une douce vie dans laquelle j'aurais voulu passer
la mienne, et dont le goût que j'y pris ne servit qu'à me faire mieux sentir
l'amertume de celle qui devait si promptement y succéder.
J'ai toujours
aimé l'eau passionnément, et sa vue me jette dans une rêverie délicieuse,
quoique souvent sans objet déterminé. Je ne manquais point à mon lever,
lorsqu'il faisait beau, de courir sur la terrasse humer l'air salubre et frais
du matin, et planer des yeux sur l'horizon de ce beau lac, dont les rives et les
montagnes qui le bordent enchantaient ma vue. Je ne trouve point de plus digne
hommage à la Divinité que cette admiration muette qu'excite la contemplation de
ses oeuvres, et qui ne s'exprime point par des actes développés. Je comprends
comment les habitants des villes, qui ne voient que des murs, des rues et des
crimes, ont peu de foi; mais je ne puis comprendre comment des campagnards, et
surtout des solitaires, peuvent n'en point avoir. Comment leur âme ne
s'élève-t-elle pas cent fois le jour avec extase à l'auteur des merveilles qui
les frappent? Pour moi, c'est surtout à mon lever, affaissé par mes insomnies,
qu'une longue habitude me porte à ces élévations de coeur qui n'imposent point
la fatigue de penser. Mais il faut pour cela que mes yeux soient frappés du
ravissant spectacle de la nature. Dans ma chambre, je prie plus rarement et plus
sèchement: mais à l'aspect d'un beau paysage, je me sens ému sans pouvoir dire
de quoi. J'ai lu qu'un sage évêque, dans la visite de son diocèse, trouva une
vieille femme qui, pour toute prière, ne savait dire que O! Il lui dit: Bonne
mère, continuez de prier toujours ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres.
Cette meilleure prière est aussi la mienne.
Après le déjeuner, je me
hâtais d'écrire en rechignant quelques malheureuses lettres, aspirant avec
ardeur à l'heureux moment de n'en plus écrire du tout. Je tracassais quelques
instants autour de mes livres et papiers, pour les déballer et arranger, plutôt
que pour les lire; et cet arrangement, qui devenait pour moi l'oeuvre de
Pénélope, me donnait le plaisir de muser quelques moments, après quoi je m'en
ennuyais et le quittais, pour passer les trois ou quatre heures qui me restaient
de la matinée à l'étude de la botanique, et surtout au système de Linnaeus, pour
lequel je pris une passion dont je n'ai pu bien me guérir, même après en avoir
senti le vide. Ce grand observateur est, à mon gré, le seul, avec Ludwig, qui
ait vu jusqu'ici la botanique en naturaliste et en philosophe; mais il l'a trop
étudiée dans des herbiers et dans des jardins, et pas assez dans la nature
elle-même. Pour moi, qui prenais pour jardin l'île entière, sitôt que j'avais
besoin de faire ou vérifier quelque observation, je courais dans les bois ou
dans les prés, mon livre sous le bras: là, je me couchais par terre auprès de la
plante en question, pour l'examiner sur pied tout à mon aise. Cette méthode m'a
beaucoup servi pour connaître les végétaux dans leur état naturel, avant qu'ils
aient été cultivés et dénaturés par la main des hommes. On dit que Fagon,
premier médecin de Louis XV, qui nommait et connaissait parfaitement toutes les
plantes du Jardin Royal, était d'une telle ignorance dans la campagne, qu'il n'y
connaissait plus rien. Je suis précisément le contraire: je connais quelque
chose à l'ouvrage de la nature, mais rien à celui du jardinier.
Pour les
après-dînées, je les livrais totalement à mon humeur oiseuse et nonchalante, et
à suivre sans règle l'impulsion du moment. Souvent, quand l'air était calme,
j'allais immédiatement en sortant de table me jeter seul dans un petit bateau,
que le receveur m'avait appris à mener avec une seule rame; je m'avançais en
pleine eau. Le moment où je dérivais me donnait une joie qui allait jusqu'au
tressaillement, et dont il m'est impossible de dire ni de bien comprendre la
cause, si ce n'était peut-être une félicitation secrète d'être en cet état hors
de l'atteinte des méchants. J'errais ensuite seul dans ce lac, approchant
quelquefois du rivage, mais n'y abordant jamais. Souvent, laissant aller mon
bateau à la merci de l'air et de l'eau, je me livrais à des rêveries sans objet,
et qui, pour être stupides, n'en étaient pas moins douces. Je m'écriais parfois
avec attendrissement: O nature! ô ma mère! me voici sous ta seule garde; il n'y
a point ici d'homme adroit et fourbe qui s'interpose entre toi et moi. Je
m'éloignais ainsi jusqu'à demi-lieue de terre; j'aurais voulu que ce lac eût été
l'Océan. Cependant, pour complaire à mon pauvre chien, qui n'aimait pas autant
que moi de si longues stations sur l'eau, je suivais d'ordinaire un but de
promenade; c'était d'aller débarquer à la petite île, de m'y promener une heure
ou deux, ou de m'étendre au sommet du tertre sur le gazon, pour m'assouvir du
plaisir d'admirer ce lac et ses environs, pour examiner et disséquer toutes les
herbes qui se trouvaient à ma portée, et pour me bâtir, comme un autre Robinson,
une demeure imaginaire dans cette petite île. Je m'affectionnai fortement à
cette butte. Quand j'y pouvais mener promener Thérèse avec la receveuse et ses
soeurs, comme j'étais fier d'être leur pilote et leur guide! Nous y portâmes en
pompe des lapins pour la peupler;autre fête pour Jean-Jacques. Cette peuplade me
rendit la petite île encore plus intéressante. J'y allais plus souvent et avec
plus de plaisir depuis ce temps-là, pour rechercher des traces du progrès des
nouveaux habitants.
A ces amusements, j'en joignais un qui me rappelait
la douce vie des Charmettes, et auquel la saison m'invitait particulièrement.
C'était un détail de soins rustiques pour la récolte des légumes et des fruits,
et que nous nous faisions un plaisir, Thérèse et moi, de partager avec la
receveuse et sa famille. Je me souviens qu'un Bernois, nommé M. Kirchberger,
m'étant venu voir, me trouva perché sur un grand arbre, un sac attaché autour de
ma ceinture, et déjà si plein de pommes, que je ne pouvais plus me remuer. Je ne
fus pas fâché de cette rencontre et de plusieurs autres pareilles. J'espérais
que les Bernois, témoins de l'emploi de mes loisirs, ne songeraient plus à en
troubler la tranquillité, et me laisseraient en paix dans ma solitude. J'aurais
bien mieux aimé y être confiné par leur volonté que par la mienne: j'aurais été
plus assuré de n'y point voir troubler mon repos. Voici encore un de ces aveux
sur lesquels je suis sûr d'avance de l'incrédulité des lecteurs, obstinés à
juger toujours de moi par eux-mêmes, quoiqu'ils aient été forcés de voir dans
tout le cours de ma vie mille affections internes qui ne ressemblaient point aux
leurs. Ce qu'il y a de plus bizarre est qu'en me refusant tous les sentiments
bons ou indifférents qu'ils n'ont pas, ils sont toujours prêts à m'en prêter de
si mauvais, qu'ils ne sauraient même entrer dans un coeur d'homme: ils trouvent
alors tout simple de me mettre en contradiction avec la nature, et de faire de
moi un monstre tel qu'il n'en peut même exister. Rien d'absurde ne leur paraît
incroyable dès qu'il tend à me noircir; rien d'extraordinaire ne leur paraît
possible, dès qu'il tend à m'honorer.
Mais quoi qu'ils en puissent
croire ou dire, je n'en continuerai pas moins d'exposer fidèlement ce que fut,
fit et pensa J.-J. Rousseau, sans expliquer ni justifier les singularités de ses
sentiments et de ses idées, ni rechercher si d'autres ont pensé comme lui. Je
pris tant de goût à l'île de Saint-Pierre, et son séjour me convenait si fort,
qu'à force d'inscrire tous mes désirs dans cette île, je formai celui de n'en
point sortir. Les visites que j'avais à rendre au voisinage, les courses qu'il
me faudrait faire à Neuchâtel, à Bienne, à Yverdun, à Nidau, fatiguaient déjà
mon imagination. Un jour à passer hors de l'île me paraissait retranché de mon
bonheur; et sortir de l'enceinte de ce lac était pour moi sortir de mon élément.
D'ailleurs, l'expérience du passé m'avait rendu craintif. Il suffisait que
quelque bien flattât mon coeur, pour que je dusse m'attendre à le perdre; et
l'ardent désir de finir mes jours dans cette île était inséparable de la crainte
d'être forcé d'en sortir. J'avais pris l'habitude d'aller les soirs m'asseoir
sur la grève, surtout quand le lac était agité. Je sentais un plaisir singulier
à voir les flots se briser à mes pieds. Je m'en faisais l'image du tumulte du
monde, et de la paix de mon habitation; et je m'attendrissais quelquefois à
cette douce idée, jusqu'à sentir couler des larmes de mes yeux. Ce repos, dont
je jouissais avec passion, n'était troublé que par l'inquiétude de le perdre;
mais cette inquiétude allait au point d'en altérer la douceur. Je sentais ma
situation si précaire, que je n'osais y compter. Ah! que je changerais
volontiers, me disais-je, la liberté de sortir d'ici, dont je ne me soucie
point, avec l'assurance d'y pouvoir rester toujours! Au lieu d'être souffert par
grâce, que n'y suis-je détenu par force! Ceux qui ne font que m'y souffrir
peuvent à chaque instant m'en chasser; et puis-je espérer que mes persécuteurs,
m'y voyant heureux, m'y laissent continuer de l'être? Ah! c'est peu qu'on me
permette d'y vivre; je voudrais qu'on m'y condamnât, et je voudrais être
contraint d'y rester, pour ne l'être pas d'en sortir. Je jetais un oeil d'envie
sur l'heureux Micheli Ducret, qui, tranquille au château d'Arberg, n'avait eu
qu'à vouloir être heureux, pour l'être. Enfin, à force de me livrer à ces
réflexions, et aux pressentiments inquiétants des nouveaux orages toujours prêts
à fondre sur moi, j'en vins à désirer, mais avec une ardeur incroyable, qu'au
lieu de tolérer seulement mon habitation dans cette île, on me la donnât pour
prison perpétuelle; et je puis jurer que s'il n'eût tenu qu'à moi de m'y faire
condamner, je l'aurais fait avec la plus grande joie, préférant mille fois la
nécessité d'y passer le reste de ma vie au danger d'en être expulsé.
Cette crainte ne demeura pas longtemps vaine. Au moment où je m'y
attendais le moins, je reçus une lettre de M. le bailli de Nidau, dans le
gouvernement duquel était l'île de Saint-Pierre: par cette lettre, il
m'intimait, de la part de Leurs Excellences, l'ordre de sortir de l'île et de
leurs États. Je crus rêver en la lisant. Rien de moins naturel, de moins
raisonnable, de moins prévu qu'un pareil ordre: car j'avais plutôt regardé mes
pressentiments comme les inquiétudes d'un homme effarouché par ses malheurs que
comme une prévoyance qui pût avoir le moindre fondement. Les mesures que j'avais
prises pour m'assurer de l'agrément tacite du souverain, la tranquillité avec
laquelle on m'avait laissé faire mon établissement, les visites de plusieurs
Bernois et du bailli lui- même, qui m'avait comblé d'amitiés et de prévenances,
la rigueur de la saison, dans laquelle il était barbare d'expulser un homme
infirme, tout me fit croire avec beaucoup de gens qu'il y avait quelque
malentendu dans cet ordre, et que les malintentionnés avaient pris exprès le
temps des vendanges et de l'infréquence du sénat pour me porter brusquement ce
coup.
Si j'avais écouté ma première indignation, je serais parti
sur-le-champ. Mais où aller? que devenir à l'entrée de l'hiver, sans but, sans
préparatif, sans conducteur, sans voiture? A moins de laisser tout à l'abandon,
mes papiers, mes effets, toutes mes affaires, il me fallait du temps pour y
pourvoir, et il n'était pas dit dans l'ordre si on m'en laissait ou non. La
continuité des malheurs commençait d'affaisser mon courage. Pour la première
fois je sentis ma fierté naturelle fléchir sous le joug de la nécessité; et,
malgré les murmures de mon coeur, il fallut m'abaisser à demander un délai.
C'était à M. de Graffenried, qui m'avait envoyé l'ordre, que je m'adressai pour
le faire interpréter. Sa lettre portait une très vive improbation de ce même
ordre, qu'il ne m'intimait qu'avec le plus grand regret; et les témoignages de
douleur et d'estime dont elle était remplie me semblaient autant d'invitations
bien douces de lui parler à coeur ouvert; je le fis. Je ne doutais pas même que
ma lettre ne fit ouvrir les yeux à ces hommes iniques sur leur barbarie, et que,
si l'on ne révoquait pas un ordre si cruel, on ne m'accordât du moins un délai
raisonnable, et peut-être l'hiver entier, pour me préparer à la retraite et pour
en choisir le lieu.
En attendant la réponse, je me mis à réfléchir sur
ma situation, et à délibérer sur le parti que j'avais à prendre. Je vis tant de
difficultés de toutes parts, le chagrin m'avait si fort affecté, et ma santé en
ce moment était si mauvaise, que je me laissai tout à fait abattre, et que
l'effet de mon découragement fut de m'ôter le peu de ressources qui pouvaient me
rester dans l'esprit, pour tirer le meilleur parti possible de ma triste
situation. En quelque asile que je voulusse me réfugier, il était clair que je
ne pouvais m'y soustraire à aucune des deux manières qu'on avait prises pour
m'expulser: l'une, en soulevant contre moi la populace par des manoeuvres
souterraines; l'autre, en me chassant à force ouverte, sans en dire aucune
raison. Je ne pouvais donc compter sur aucune retraite assurée, à moins de
l'aller chercher plus loin que mes forces et la saison ne semblaient me le
permettre. Tout cela me ramenant aux idées dont je venais de m'occuper, j'osai
désirer et proposer qu'on voulût plutôt disposer de moi dans une captivité
perpétuelle, que de me faire errer incessamment sur la terre, en m'expulsant
successivement de tous les asiles que j'aurais choisis. Deux jours après ma
première lettre, j'en écrivis une seconde à M. de Graffenried, pour le prier
d'en faire la proposition à Leurs Excellences. La réponse de Berne à l'une et à
l'autre fut un ordre conçu dans les termes les plus formels et les plus durs, de
sortir de l'île et de tout le territoire médiat et immédiat de la république,
dans l'espace de vingt-quatre heures, et de n'y rentrer jamais, sous les plus
grièves peines.
Ce moment fut affreux. Je me suis trouvé depuis dans de
pires angoisses, jamais dans un plus grand embarras. Mais ce qui m'affligea le
plus fut d'être forcé de renoncer au projet qui m'avait fait désirer de passer
l'hiver dans l'île. Il est temps de rapporter l'anecdote fatale qui a mis le
comble à mes désastres, et qui a entraîné dans ma ruine un peuple infortuné,
dont les naissantes vertus promettaient déjà d'égaler un jour celles de Sparte
et de Rome.
J'avais parlé des Corses, dans le Contrat social, comme d'un
peuple neuf, le seul de l'Europe qui ne fût pas usé pour la législation; et
j'avais marqué la grande espérance qu'on devait avoir d'un tel peuple, s'il
avait le bonheur de trouver un sage instituteur. Mon ouvrage fut lu par quelques
Corses, qui furent sensibles à la manière honorable dont je parlais d'eux; et le
cas où ils se trouvaient de travailler à l'établissement de leur république fit
penser à leurs chefs de me demander mes idées sur cet important ouvrage. Un M.
Buttafuoco, d'une des premières familles du pays, et capitaine en France dans
Royal-Italien, m'écrivit à ce sujet, et me fournit plusieurs pièces que je lui
avais demandées pour me mettre au fait de l'histoire de la nation et de l'état
du pays. M. Paoli m'écrivit aussi plusieurs fois; et quoique je sentisse une
pareille entreprise au-dessus de mes forces, je crus ne pouvoir les refuser pour
concourir à une si grande et belle oeuvre, lorsque j'aurais pris toutes les
instructions dont j'avais besoin pour cela. Ce fut dans ce sens que je répondis
à l'un et à l'autre, et cette correspondance continua jusqu'à mon départ.
Précisément dans le même temps j'appris que la France envoyait des
troupes en Corse, et qu'elle avait fait un traité avec les Génois. Ce traité,
cet envoi de troupes m'inquiétèrent; et, sans m'imaginer encore avoir aucun
rapport à tout cela, je jugeais impossible et ridicule de travailler à un
ouvrage qui demande un aussi profond repos que l'institution d'un peuple, au
moment où il allait peut-être être subjugué. Je ne cachai pas mes inquiétudes à
M. Buttafuoco, qui me rassura par la certitude que, s'il y avait dans ce traité
des choses contraires à la liberté de sa nation, un aussi bon citoyen que lui ne
resterait pas, comme il faisait, au service de France. En effet, son zèle pour
la législation des Corses, et ses étroites liaisons avec M. Paoli, ne pouvaient
me laisser aucun soupçon sur son compte; et quand j'appris qu'il faisait de
fréquents voyages à Versailles et à Fontainebleau, et qu'il avait des relations
avec M. de Choiseul, je n'en conclus autre chose, sinon qu'il avait sur les
véritables intentions de la cour de France des sûretés qu'il me laissait
entendre, mais sur lesquelles il ne voulait pas s'expliquer ouvertement par
lettres.
Tout cela me rassurait en partie. Cependant, ne comprenant rien
à cet envoi de troupes françaises, ne pouvant raisonnablement penser qu'elles
fussent là pour protéger la liberté des Corses, qu'ils étaient très en état de
défendre seuls contre les Génois, je ne pouvais me tranquilliser parfaitement,
ni me mêler tout de bon de la législation proposée, jusqu'à ce que j'eusse des
preuves solides que tout cela n'était pas un jeu pour me persifler. J'aurais
extrêmement désiré une entrevue avec M. Buttafuoco: c'était le vrai moyen d'en
tirer les éclaircissements dont j'avais besoin. Il me la fit espérer, et je
l'attendais avec la plus grande impatience. Pour lui, je ne sais s'il en avait
véritablement le projet; mais quand il l'aurait eu, mes désastres m'auraient
empêché d'en profiter.
Plus je méditais sur l'entreprise proposée, plus
j'avançais dans l'examen des pièces que j'avais entre les mains, et plus je
sentais la nécessité d'étudier de près, et le peuple à instituer, et le sol
qu'il habitait, et tous les rapports par lesquels il lui fallait approprier
cette institution. Je comprenais chaque jour davantage qu'il m'était impossible
d'acquérir de loin toutes les lumières nécessaires pour me guider. Je l'écrivis
à Buttafuoco: il le sentit lui-même; et si je ne formai pas précisément la
résolution de passer en Corse, je m'occupai beaucoup des moyens de faire ce
voyage. J'en parlai à M. Dastier, qui, ayant autrefois servi dans cette île sous
M. de Maillebois, devait la connaître. Il n'épargna rien pour me détourner de ce
dessein; et j'avoue que la peinture affreuse qu'il me fit des Corses et de leur
pays refroidit beaucoup le désir que j'avais d'aller vivre au milieu d'eux.
Mais quand les persécutions de Motiers me firent songer de quitter la
Suisse, ce désir se ranima par l'espoir de trouver enfin chez ces insulaires ce
repos qu'on ne voulait me laisser nulle part. Une chose seulement m'effarouchait
sur ce voyage: c'était l'inaptitude et l'aversion que j'eus toujours pour la vie
active à laquelle j'allais être condamné. Fait pour méditer à loisir dans la
solitude, je ne l'étais point pour parler, agir, traiter d'affaires parmi les
hommes. La nature, qui m'avait donné le premier talent, m'avait refusé l'autre.
Cependant je sentais que, sans prendre part directement aux affaires publiques,
je serais nécessité, sitôt que je serais en Corse, de me livrer à l'empressement
du peuple, et de conférer très souvent avec les chefs. L'objet même de mon
voyage exigeait qu'au lieu de chercher la retraite, je cherchasse, au sein de la
nation, les lumières dont j'avais besoin. Il était clair que je ne pourrais plus
disposer de moi-même; qu'entraîné malgré moi dans un tourbillon pour lequel je
n'étais point né, j'y mènerais une vie toute contraire à mon goût, et ne m'y
montrerais qu'à mon désavantage. Je prévoyais que, soutenant mal par ma présence
l'opinion de capacité qu'avaient pu leur donner mes livres, je me décréditerais
chez les Corses, et perdrais, autant à leur préjudice qu'au mien, la confiance
qu'ils m'avaient donnée, et sans laquelle je ne pouvais faire avec succès
l'oeuvre qu'ils attendaient de moi. J'étais sûr qu'en sortant ainsi de ma
sphère, je leur deviendrais inutile et me rendrais malheureux.
Tourmenté, battu d'orages de toute espèce, fatigué de voyages et de
persécutions depuis plusieurs années, je sentais vivement le besoin du repos,
dont mes barbares ennemis se faisaient un jeu de me priver; je soupirais plus
que jamais après cette aimable oisiveté, après cette douce quiétude d'esprit et
de corps que j'avais tant convoitée, et à laquelle, revenu des chimères de
l'amour et de l'amitié, mon coeur bornait sa félicité suprême. Je n'envisageais
qu'avec effroi les travaux que j'allais entreprendre, la vie tumultueuse à
laquelle j'allais me livrer; et si la grandeur, la beauté, l'utilité de l'objet
animaient mon courage, l'impossibilité de payer de ma personne avec succès me
l'ôtait absolument. Vingt ans de méditation profonde, à part moi, m'auraient
moins coûté que six mois d'une vie active, au milieu des hommes et des affaires,
et certain d'y mal réussir.
Je m'avisai d'un expédient qui me parut
propre à tout concilier. Poursuivi dans tous mes refuges par les menées
souterraines de mes secrets persécuteurs, et ne voyant plus que la Corse où je
pusse espérer pour mes vieux jours le repos qu'ils ne voulaient me laisser nulle
part, je résolus de m'y rendre, avec les directions de Buttafuoco, aussitôt que
j'en aurais la possibilité; mais, pour y vivre tranquille, de renoncer, du moins
en apparence, au travail de la législation, et de me borner, pour payer en
quelque sorte à mes hôtes leur hospitalité, à écrire sur les lieux leur
histoire, sauf à prendre sans bruit les instructions nécessaires pour leur
devenir plus utile, si je voyais jour à y réussir. En commençant ainsi par ne
m'engager à rien, j'espérais être en état de méditer en secret et plus à mon
aise un plan qui pût leur convenir, et cela sans renoncer beaucoup à ma chère
solitude, ni me soumettre à un genre de vie qui m'était insupportable, et dont
je n'avais pas le talent.
Mais ce voyage, dans ma situation, n'était pas
une chose aisée à exécuter. A la manière dont M. Dastier m'avait parlé de la
Corse, je n'y devais trouver, des plus simples commodités de la vie, que celles
que j'y porterais: linge, habits, vaisselle, batterie de cuisine, papiers,
livres, il fallait tout porter avec soi. Pour m'y transporter avec ma
gouvernante, il fallait franchir les Alpes, et dans un trajet de deux cents
lieues traîner à ma suite tout un bagage; il fallait passer à travers les États
de plusieurs souverains; et, sur le ton donné par toute l'Europe, je devais
naturellement m'attendre, après mes malheurs, à trouver partout des obstacles,
et à voir chacun se faire un honneur de m'accabler de quelque nouvelle disgrâce,
et violer avec moi tous les droits des gens et de l'humanité. Les frais
immenses, les fatigues, les risques d'un pareil voyage, m'obligeaient d'en
prévoir d'avance et d'en bien peser toutes les difficultés. L'idée de me trouver
enfin seul, sans ressource à mon âge, et loin de toutes mes connaissances, à la
merci de ce peuple barbare et féroce, tel que me le peignait M. Dastier, était
bien propre à me faire rêver sur une pareille résolution avant de l'exécuter. Je
désirais passionnément l'entrevue que Buttafuoco m'avait fait espérer, et j'en
attendais l'effet pour prendre tout à fait mon parti.
Tandis que je
balançais ainsi, vinrent les persécutions de Motiers, qui me forcèrent à la
retraite. Je n'étais pas prêt pour un long voyage, et surtout pour celui de
Corse. J'attendais des nouvelles de Buttafuoco; je me réfugiai dans l'île de
Saint-Pierre, d'où je fus chassé à l'entrée de l'hiver, comme j'ai dit
ci-devant. Les Alpes couvertes de neige rendaient alors pour moi cette
émigration impraticable, surtout avec la précipitation qu'on me prescrivait. Il
est vrai que l'extravagance d'un pareil ordre le rendait impossible à exécuter:
car du milieu de cette solitude enfermée au milieu des eaux, n'ayant que vingt-
quatre heures depuis l'intimation de l'ordre pour me préparer au départ, pour
trouver bateaux et voitures pour sortir de l'île et de tout le territoire; quand
j'aurais eu des ailes, j'aurais eu peine à pouvoir obéir. Je l'écrivis à M. le
bailli de Nidau en répondant à sa lettre, et je m'empressai de sortir de ce pays
d'iniquité. Voilà comment il fallut renoncer à mon projet chéri, et comment,
n'ayant pu dans mon découragement obtenir qu'on disposât de moi, je me
déterminai, sur l'invitation de milord maréchal, au voyage de Berlin, laissant
Thérèse hiverner à l'île de Saint-Pierre avec mes effets et mes livres, et
déposant mes papiers dans les mains de du Peyrou. Je fis une telle diligence,
que dès le lendemain matin je partis de l'île, et me rendis à Bienne encore
avant midi. Peu s'en fallut que je n'y terminasse mon voyage par un incident
dont le récit ne doit pas être omis.
Sitôt que le bruit s'était répandu
que j'avais ordre de quitter mon asile, j'eus une affluence de visites du
voisinage, et surtout de Bernois qui venaient avec la plus détestable fausseté
me flagorner, m'adoucir, et me protester qu'on avait pris le moment des vacances
et de l'infréquence du sénat pour minuter et m'intimer cet ordre, contre lequel,
disaient-ils, tous les deux cents étaient indignés. Parmi ce tas de
consolateurs, il en vint quelques-uns de la ville de Bienne, petit État libre,
enclavé dans celui de Berne, et entre autres un jeune homme, appelé Wildremet,
dont la famille tenait le premier rang et avait le principal crédit dans cette
petite ville. Wildremet me conjura vivement, au nom de ses concitoyens, de
choisir ma retraite au milieu d'eux, m'assurant qu'ils désiraient avec
empressement de m'y recevoir; qu'ils se feraient une gloire et un devoir de m'y
faire oublier les persécutions que j'avais souffertes; que je n'avais à craindre
chez eux aucune influence des Bernois; que Bienne était une ville libre, qui ne
recevait des lois de personne, et que tous les citoyens étaient unanimement
déterminés à n'écouter aucune sollicitation qui me fût contraire.
Wildremet, voyant qu'il ne m'ébranlait pas, se fit appuyer de plusieurs
autres personnes, tant de Bienne et des environs que de Berne même, et entre
autres du même Kirchberger dont j'ai parlé, qui m'avait recherché depuis ma
retraite en Suisse; et que ses talents et ses principes me rendaient
intéressant. Mais des sollicitations moins prévues et plus pondérantes furent
celles de M. Barthès, secrétaire d'ambassade de France, qui vint me voir avec
Wildremet, m'exhorta fort de me rendre à son invitation, et m'étonna par
l'intérêt vif et tendre qu'il paraissait prendre à moi. Je ne connaissais point
du tout M. Barthès; cependant je le voyais mettre à ses discours la chaleur, le
zèle de l'amitié, et je voyais qu'il lui tenait véritablement au coeur de me
persuader de m'établir à Bienne. Il me fit l'éloge le plus pompeux de cette
ville et de ses habitants, avec lesquels il se montrait si intimement lié, qu'il
les appela plusieurs fois devant moi ses patrons et ses pères.
Cette
démarche de Barthès me dérouta dans toutes mes conjectures. J'avais toujours
soupçonné M. de Choiseul d'être l'auteur caché de toutes les persécutions que
j'éprouvais en Suisse. La conduite du résident de France à Genève, celle de
l'ambassadeur à Soleure, ne confirmaient que trop ces soupçons; je voyais la
France influer en secret sur tout ce qui m'arrivait à Berne, à Genève, à
Neuchâtel, et je ne croyais avoir en France aucun ennemi puissant que le seul
duc de Choiseul. Que pouvais-je donc penser de la visite de Barthès, et du
tendre intérêt qu'il paraissait prendre à mon sort? Mes malheurs n'avaient pas
encore détruit cette confiance naturelle à mon coeur, et l'expérience ne m'avait
pas encore appris à voir partout des embûches sous les caresses. Je cherchais
avec surprise la raison de cette bienveillance de Barthès: je n'étais pas assez
sot pour croire qu'il fit cette démarche de son chef, j'y voyais une publicité,
et même une affectation qui marquait une intention cachée, et j'étais bien
éloigné d'avoir jamais trouvé dans tous ces petits agents subalternes cette
intrépidité généreuse qui, dans un poste semblable, avait souvent fait
bouillonner mon coeur.
J'avais autrefois un peu connu le chevalier de
Beauteville chez M. de Luxembourg; il m'avait témoigné quelque bienveillance:
depuis son ambassade, il m'avait encore donné quelques signes de souvenir, et
m'avait même fait inviter à l'aller voir à Soleure, invitation dont, sans m'y
rendre, j'avais été touché, n'ayant pas accoutumé d'être traité si honnêtement
par les gens en place. Je présumai donc que M. de Beauteville, forcé de suivre
ses instructions en ce qui regardait les affaires de Genève, me plaignant
cependant dans mes malheurs, m'avait ménagé, par des soins particuliers, cet
asile de Bienne, pour y pouvoir vivre tranquille sous ses auspices. Je fus
sensible à cette attention, mais sans en vouloir profiter; et, déterminé tout à
fait au voyage de Berlin, j'aspirais avec ardeur au moment de rejoindre milord
maréchal, persuadé que ce n'était plus qu'auprès de lui que je trouverais un
vrai repos et un bonheur durable.
A mon départ de l'île, Kirchberger
m'accompagna jusqu'à Bienne. J'y trouvai Wildremet et quelques autres Biennois
qui m'attendaient à la descente du bateau. Nous dînâmes tous ensemble à
l'auberge; et en y arrivant, mon premier soin fut de faire chercher une chaise,
voulant partir dès le lendemain matin. Pendant le dîner, ces messieurs reprirent
leurs instances pour me retenir parmi eux, et cela avec tant de chaleur et des
protestations si touchantes, que, malgré toutes mes résolutions, mon coeur, qui
n'a jamais su résister aux caresses, se laissa émouvoir aux leurs. Sitôt qu'ils
me virent ébranlé, ils redoublèrent si bien leurs efforts, qu'enfin je me
laissai vaincre, et consentis de rester à Bienne, au moins jusqu'au printemps
prochain.
Aussitôt Wildremet se pressa de me pourvoir d'un logement, et
me vanta comme une trouvaille une vilaine petite chambre sur un derrière, au
troisième étage, donnant sur une cour, où j'avais pour régal l'étalage des peaux
puantes d'un chamoiseur. Mon hôte était un petit homme de basse mine et
passablement fripon, que j'appris le lendemain être débauché, joueur, et en fort
mauvais prédicament dans le quartier; il n'avait ni femme, ni enfants, ni
domestiques; et, tristement reclus dans ma chambre solitaire, j'étais, dans le
plus riant pays du monde, logé de manière à périr de mélancolie en peu de jours.
Ce qui m'affecta le plus, malgré tout ce qu'on m'avait dit de l'empressement des
habitants à me recevoir, fut de n'apercevoir, en passant dans les rues, rien
d'honnête envers moi dans leurs manières, ni d'obligeant dans leurs regards.
J'étais pourtant tout déterminé à rester là, quand j'appris, vis et sentis, même
dès le jour suivant, qu'il y avait dans la ville une fermentation terrible à mon
égard. Plusieurs empressés vinrent obligeamment m'avertir qu'on devait dès le
lendemain me signifier, le plus durement qu'on pourrait, un ordre de sortir
sur-le-champ de l'État, c'est-à-dire de la ville. Je n'avais personne à qui me
confier; tous ceux qui m'avaient retenu s'étaient éparpillés. Wildremet avait
disparu, je n'entendis plus parler de Barthès, et il ne parut pas que sa
recommandation m'eût mis en grande faveur auprès des patrons et des pères qu'il
s'était donnés devant moi. Un M. de Vau- Travers, Bernois, qui avait une jolie
maison proche la ville, m'y offrit cependant un asile, espérant, me dit-il, que
j'y pourrais éviter d'être lapidé. L'avantage ne me parut pas assez flatteur
pour me tenter de prolonger mon séjour chez ce peuple hospitalier.
Cependant, ayant perdu trois jours à ce retard, j'avais déjà passé de
beaucoup les vingt-quatre heures que les Bernois m'avaient données pour sortir
de tous leurs États, et je ne laissais pas, connaissant leur dureté, d'être en
quelque peine sur la manière dont ils me les laisseraient traverser, quand M. le
bailli de Nidau vint tout à propos me tirer d'embarras. Comme il avait hautement
improuvé le violent procédé de Leurs Excellences, il crut, dans sa générosité,
me devoir un témoignage public qu'il n'y prenait aucune part, et ne craignit pas
de sortir de son bailliage pour venir me faire une visite à Bienne. Il vint la
veille de mon départ, et, loin de venir incognito, il affecta même du
cérémonial, vint in fiocchi dans son carrosse avec son secrétaire, et m'apporta
un passeport en son nom pour traverser l'État de Berne à mon aise, et sans
crainte d'être inquiété. La visite me toucha plus que le passeport. Je n'y
aurais guère été moins sensible quand elle aurait eu pour objet un autre que
moi. Je ne connais rien de si puissant sur mon coeur qu'un acte de courage fait
à propos, en faveur du faible injustement opprimé.
Enfin, après m'être
avec peine procuré une chaise, je partis le lendemain matin de cette terre
homicide, avant l'arrivée de la députation dont on devait m'honorer, avant même
d'avoir pu revoir Thérèse, à qui j'avais marqué de me venir joindre quand
j'avais cru m'arrêter à Bienne, et que j'eus à peine le temps de contremander
par un mot de lettre, en lui marquant mon nouveau désastre; on verra dans ma
troisième partie, si jamais j'ai la force de l'écrire, comment, croyant partir
pour Berlin, je partis en effet pour l'Angleterre, et comment les deux dames qui
voulaient disposer de moi, après m'avoir, à force d'intrigues, chassé de la
Suisse, où je n'étais pas assez en leur pouvoir, parvinrent enfin à me livrer à
leur ami.
J'ajoutai ce qui suit dans la lecture que je fis de cet écrit
à monsieur et madame la comtesse d'Egmont, à M. le prince Pignatelli, à madame
la marquise de Mesmes, et à M. le marquis de Juigné.
J'ai dit la vérité:
si quelqu'un sait des choses contraires à ce que je viens d'exposer,
fussent-elles mille fois prouvées, il sait des mensonges et des impostures; et
s'il refuse de les approfondir et de les éclaircir avec moi tandis que je suis
en vie, il n'aime ni la justice ni la vérité. Pour moi, je le déclare hautement
et sans crainte: quiconque, même sans avoir lu mes écrits, examinera par ses
propres yeux mon naturel, mon caractère, mes moeurs, mes penchants, mes
plaisirs, mes habitudes, et pourra me croire un malhonnête homme, est lui-même
un homme à étouffer.
J'achevai ainsi ma lecture, et tout le monde se
tut. Madame d'Egmont fut la seule qui me parut émue: elle tressaillit
visiblement, mais elle se remit bien vite et garda le silence, ainsi que toute
la compagnie. Tel fut le fruit que je tirai de cette lecture et de ma
déclaration.
------------------------- FIN DU FICHIER confessions1 --------------------------------