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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT tome1malherbe>
<IDENT_AUTEURS malherbef>
<IDENT_COPISTES douillardl>
<ARCHIVE http://abu.cnam.fr/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Oeuvres de Malherbe - Tome 1>
<GENRE prose>
<AUTEUR >
<COPISTES Ludovic Douillard>
<NOTESPROD>
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER tome1malherbe1 --------------------------------
LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE
NOUVELLES EDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de
l'Institut
OEUVRES
DE MALHERBE
TOME 1
-------
PARIS. -- IMPRIMERIE DE
CH. LAHURE ET Cie
Rue de Fleurus, 9
-------
OEUVRES
DE MALHERBE.
RECUEILLIES ET ANNOTÉES
PAR M. L. LALANNE
ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE DES CHARTES
-------
NOUVELLE ÉDITION
REVUE SUR LES AUTOGRAPHES, LES COPIES LES PLUS
AUTHENTIQUES
ET LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
ET AUGMENTÉE
de
notices, de variantes, de notes, d'un lexique des mots et locutions
remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.
TOME PREMIER.
PARIS
LIBRAIRIES DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN,
N°77
---
1862
AVERTISSEMENT.
Les oeuvres de Malherbe
n'ont point été réunies de son vivant. La première édition, publiée seulement
près de deux ans après sa mort, est de l'année 1630. Elle contient en un volume
in-4°, et sans la moindre note, les traductions du Traité des Bienfaits,
de Sénèque, et du XXXIIIème livre de Tite Live, quatre-vingt-dix-sept
lettres, et six livres de poésies. De ces écrits les uns avaient été imprimés
séparément ou disséminés dans des recueils du temps; les autres étaient inédits.
Sept ans plus tard, en 1637, parut la traduction des Epitres de Sénèque,
qui n'a jamais été jointe aux autres oeuvres.
Le texte de l'édition de 1630
fut reproduit fidèlement dans les vingt-huit réimpressions complètes ou
partielles que l'on en fit jusqu'en 1723. A partir de cette dernière époque, les
traductions furent entièrement laissées de côté et l'on ne réimprima plus que
les vers et un choix des lettres.
En 1666, Ménage donna des poésies une
édition qu'il accompagna de commentaires curieux, mais d'une prolixité pédante,
où l'on retrouve les qualités et les défauts du maître de Mme de Sévigné. Il
conserva le texte et la division en six livres de l'édition de 1630, et ajouta
quelques vers qui n'avaient point encore été recueillis. Son travail fut
réimprimé, pour la sixième et dernière fois, en 1723.
Quatre-vingt-onze ans
après Ménage, en 1757, Lefebvre de Saint-Marc publia la seconde édition annotée,
et, on peut le dire, la seule édition véritablement critique que l'on possède
des poésies de Malherbe. Il ne se borna pas a reproduire le texte de 1630 et à
le commenter longuement; il le compara soigneusement à celui des recueils de
vers et des ouvrages où la plupart des poésies avaient paru antérieurement, et
put ainsi relever de nombreuses variantes. Il rejeta avec raison le classement
arbitraire suivi jusqu'à lui, rangea autant qu'il put les pièces
chronologiquement et en ajouta de nouvelles. Son texte a été depuis adopté dans
toutes ou presque toutes les éditions; dans quelques-unes on a préféré à l'ordre
chronologique la division par genres : odes, sonnets, chansons, épigrammes, etc.
Quelque précieux qu'il soit, le résultat des recherches de Saint-Marc, qui
nous ont été très-utiles, ne saurait aujourd'hui satisfaire les amateurs de
notre littérature classique. D'abord une révision des textes était nécessaire :
car, ainsi qu'il l'a reconnu lui-même, il s'est glissé dans son travail un
certain nombre de fautes et d'incorrections; en outre les documents mis au jour
depuis une quarantaine d'années permettent maintenant d'annoter les pièces d'une
manière plus précise et souvent de leur assigner des dates différentes de celles
qu'il leur avait données.
Qu'on nous permette de citer deux exemples à
l'appui de ce que nous avançons :
Ménage a le premier réuni aux oeuvres de
Malherbe un quatrain sur le portrait de Cassandre, maîtresse de Ronsard, et il
l'a publié ainsi :
L'art, la nature exprimant,
En ce portrait m'a
fait telle;
Si n'y suis-je pas si belle
Qu'aux écrits de mon
amant.
Saint-Marc et tous ses successeurs sans exception ont reproduit
le texte de Ménage. S'ils avaient recouru à l'édition de Ronsard, où il a été
publié pour la première fois, ils se seraient aperçu que de ces quatre vers deux
sont estropies, et qu'il faut les rétablir ainsi :
L'art, la nature
exprimant,
En ce portrait me fait belle;
Mais si ne suis-je
point telle
Qu'aux écrits de mon amant.
Malherbe a adressé
Sur un livre de fleurs, à un peintre nommé Rabel, un sonnet que
Saint-Marc avait placé à l'année 1603, parce qu'à cette date il avait rencontré
dans le Journal de P. de l'Estoile la mention de la mort d'un peintre
nommé Jean Rabel. Nous avons retrouvé au cabinet des Estampes le livre de
fleurs en question. A côté de la signature Daniel Rabel, il porte
l'indication de l'année 1624. Nous avons donc pu reculer de vingt ans la date
que Saint-Marc avait attribuée à la pièce.
L'édition de Malherbe que nous
donnons aujourd'hui sera aussi complète qu'il est possible. Elle comprendra
non-seulement tout ce qui se trouve dans l'édition de 1630, mais la traduction
des Epitres de Sénèque, qui n'en faisait point partie, sa correspondance
avec Peiresc, l'Instruction a son fils, un certain nombre de pièces en
vers ou en prose et de lettres, inédites ou qui n'avaient point encore été
recueillies, et ses commentaires sur Desportes, dont Saint-Marc avait le premier
fait connaître des extraits.
Pour les poésies, nous avons adopté le système
de Saint-Marc, et nous les avons rangées, autant que nous l'avons pu, par ordre
de dates. Le texte en a été collationné soit sur quelques autographes et
anciennes copies que nous sommes parvenu à nous procurer, soit sur les imprimés
antérieurs à l'édition de 1630. On trouvera au bas des pages les variantes que
nous y avons relevées.
Une notice placée en tête de chaque pièce explique où
elle a paru pour la première fois, à quelle occasion et vers quelle époque elle
a été composée. Enfin les notes sont assez nombreuses pour qu'aucun passage,
aucune expression ne puisse arrêter le lecteur.
Quant aux traductions, qui
ont une très-grande importance pour l'histoire de notre langue classique, car
elles montrent quelle grande part a eue Malherbe à la création de la prose
française, nous avons procédé de la même manière. Chacune d'elles est
accompagnée d'une notice, et nous avons mis au bas des pages, outre l'indication
des variantes qui peuvent offrir quelque intérêt, des notes où, sans avoir
l'intention de relever toutes les inexactitudes et les licences de
l'interprétation, nous avons cru devoir signaler quelques-unes de ces
infidélités que se permettaient sans scrupule les traducteurs du dix-septième
siècle.
La partie la plus curieuse de la correspondance de Malherbe est
celle qu'il entretint depuis 1606 jusqu'à sa mort avec le savant Peiresc. Elle
offre un véritable intérêt historique et fut publiée pour la première fois en
1822, d'après les originaux conservés à la Bibliothèque impériale.
Malheureusement cette édition est bien défectueuse. L'éditeur a d'abord supprimé
un certain nombre de lettres; puis tantôt il a réuni en une seule deux lettres
distinctes, tantôt il a retranché ou ajouté des mots et des phrases entières.
Les noms propres ont été étrangement défigurés : on a lu Bagarrus pour
Bagarris; Valvez pour Valavez; Biennes pour Brèves; le comte de
la Ceppède pour le président de la Ceppède; Bression pour
Bressieu; Puyet pour Puget; Saint-Paul pour Sault; Canos
pour Carces, etc. Le reste du texte n'a pas été plus respecté. A chaque
page on trouve des altérations comme celles-ci : juger pour penser;
impatiente pour importune; pensé pour parlé; enthousiasmé pour
embesogné; avec votre ami pour avec votre congé; prison pour
preuve; aux Landris pour aux jardins; etc., etc., etc. Tout cela
n'est tiré que des trente premières pages, et il y en a cinq cents dans le
volume, qui contient à peine une quarantaine de notes.
Le texte que nous
donnerons de ces lettres sera collationné sur les autographes de la Bibliothèque
impériale. Pour pouvoir les annoter convenablement, nous avons été à Carpentras
consulter les minutes des lettres de Peiresc à Malherbe, et nous ne saurions
trop remercier le savant bibliothécaire de cette ville, M. Lambert, de
l'obligeance sans égale avec laquelle il nous a facilité notre travail. Ces
minutes, dont on n'avait point encore tiré parti, nous ont fourni de précieux
renseignements. Dans la même bibliothèque, où nous avons trouvé quelques pièces
inédites, nous avons collationné sur le manuscrit original l'Instruction de
Malherbe à son fils, éditée il y a dix-sept ans d'après une copie
extrêmement fautive de la bibliothèque d'Aix. Enfin une visite aux bibliothèques
d'Avignon et de Grenoble nous a procuré deux pièces, non publiées jusqu'à
présent, dont nous avons fait usage dans la Notice biographique.
Le
nombre des autres lettres, adressées à Racan, Colomby, Balzac, de Bouillon
Malherbe, etc., qui est de quatre-vingt-dix-sept dans l'édition de 1630, sera
fort augmenté dans la nôtre, où nous mettrons à profit les publications qui ont
été faites depuis une quarantaine d'années par MM. Roux-Alpheran, Miller,
Hauréau. et Mancel.
Les souscripteurs recevront avec le dernier volume un
beau portrait de Malherbe (voyez p. CXXIV), un fac simile de son
écriture, ses armoiries, la musique composée pour une de ses pièces par un de
ses contemporains, et une vue de la maison qu'il a habitée à Caen. Nous pouvons
dire que rien n'a été ni ne sera négligé pour rendre cette édition digne de la
collection dans laquelle elle doit figurer, et de la place éminente que Malherbe
occupe dans notre littérature.
Sur le titre, au-dessus du nom du signataire
de cet avertissement, on trouvera celui d'un savant académicien, M. Ad. Regnier
: ce ne sera que justice. Il s'est chargé de diriger la publication de la
Collection des grands écrivains de la France, et je puis affirmer, en ce
qui concerne Malherbe et son éditeur, que ses fonctions n'ont point été une
sinécure. Depuis tantôt vingt mois que l'impression a été commencée, sa
vigilance ne s'est pas ralentie un instant. Dans cette tâche d'amicale direction
et d'attentive révision, il n'a épargné ni ses soins ni ses conseils, et c'est
en grande partie à lui que notre édition sera redevable de l'exactitude et de la
correction qui en feront et en doivent faire le principal mérite : aussi je ne
fais que payer une dette en consignant ici l'expression de ma bien vive et bien
sincère gratitude.
LUD. LALANNE.
Juin 1862.
[IX]
NOTICE BIOGRAPHIQUE
SUR MALHERBE.
François de Malherbe
naquit à Caen, en 1555, d'une famille qui possédait depuis longtemps les
premières magistratures de la ville [Huet, Origines de la ville de Caen,
édition de 1706, p. 364. Voyez le manuscrit conservé à la Bibliothèque de Caen,
intitulé : Catalogue alphabétique des personnes de Normandie qui ont été
annoblies tant par la Chartre des francs-fiefs que depuis icelle, et des anciens
nobles qui, ayant été inquiettez sur leur qualité, ont été maintenus par arrêt
de la Cour des aides à Rouen (par Ch. de Quens, avocat à Caen et disciple du
P, André). - Dans ce manuscrit, la généalogie de la famille de Malherbe ne
commence qu'en 1518 avec Jean Malherbe.
Les armes de la famille étaient
d'hermines à six roses de gueules]. Dès 1518 on trouve un Me Jean
Malherbe, sieur d'Arry, pourvu de la lieutenance générale du bailli de Caen,
charge qu'occupait en 1532 un autre Jean Malherbe, sieur de Mondreville. Suivant
le poëte, sa famille se rattachait à la maison de Malherbe Saint-Aignan; mais
les preuves qu'il en donne en divers endroits de ses écrits ont si peu de valeur
qu'il n'y a pas lieu de s'y arrêter. Le 2 janvier 1644, une sentence de la
Potherie, intendant à Caen, confirmée le 19 septembre 1645 par arrêt des
requêtes de l'Hôtel du Roi, maintint les sieurs de Malherbe en leur noblesse
comme sortis de cette antique maison; cependant, en 1666, lors de la recherche
de la noblesse faite par Chamillart, ils ne furent point placés dans la classe
des anciens nobles, mais seulement dans celle des nobles ayant justifié quatre
degrés.
Troisième fils de Guillaume, sieur de Missy, et de Marie d'Elbeuf,
François de Malherbe, sieur de Digny, conseiller du Roi au siège présidial de
Caen, eut neuf enfants de sa femme Louise le Vallois, fille de Henri, sieur
d'Ifs, qu'il avait épousée le 13 juillet 1554. L'aîné de tous fut notre poëte,
appelé François comme son père [Voyez plus bas, p. 333, l'Instruction de
Malherbe à son fils].
D'après ce que Malherbe a raconté lui-même, rien ne
fut négligé pour son éducation, qui se fit en partie à Caen, en partie à Paris,
et qui s'acheva à l'étranger, sous la direction du calviniste normand Richard
Dinoth [Voyez l'Instruction, p. 336. " Son père, qui lui destinoit sa
charge, dit Huet, le fît étudier dans l'Université de Caen, où il eut le bonheur
d'avoir Rouxel pour maître dans l'étude de l'éloquence. Il l'envoya ensuite en
Allemagne et en Suisse, où il prit à Heidelberg et à Bâle les leçons des plus
habiles hommes de ces contrées. Étant de retour à Caen, il fît des discours dans
les écoles publiques, ayant l'épée au côté, ce qui n'étoit pas sans exemple. "
(Origines de la ville de Caen, p. 364.)]. De retour dans sa patrie, il ne
paraît pas y avoir fait un très-long séjour, car au mois d'août 1576, à vingt et
un ans, et non à dix-sept comme le dit Racan, il quitta la maison paternelle
pour n'y revenir qu'en 1586.
Quelle fut la cause de ce départ? Les
biographes ont tous, ou peu s'en faut, adopté la version de Racan. " Son père,
dit celui-ci, se fît de la religion, un peu avant que de mourir. Son fils
en reçut un si grand déplaisir qu'il se résolut de quitter son pays." Le père de
Malherbe étant mort en 1606, il serait assez difficile d'expliquer comment son
abjuration vers 1604 ou 1605 aurait pu motiver en 1576 l'éloignement de son
fils. De plus, quoique récemment encore on ait révoqué en doute son changement
de croyance [" On a écrit qu'il s'était fait huguenot vers la fin de sa vie,
mais le docteur de Cahaignes, son contemporain, ne mentionne point ce fait grave
dans l'article biographique sur ce magistrat.... Ainsi ce changement de
religion, qui n'est attesté par aucun témoin du même temps, reste dans le
domaine de l'invraisemblance et de l'erreur. " (Recherches sur la vie de
Malherbe et critique de ses oeuvres, par M. F.A. de Gournay, Mémoires de
l'Académie de Caen, 1852, p. 232.) Le médecin Jacques de Cahaignes n'a point
écrit une biographie du père de Malherbe. Il a fait son éloge en une page
dans la Première centurie des éloges des citoyens de Caen (Elogiorum
civium Cadomensium centuria prima), Caen, 1609, in-4°; et encore une partie
de cette page est-elle consacrée à la louange du poëte. Le silence du
panégyriste ne prouve donc absolument rien.], il nous semble qu'il devait être
déjà huguenot quand il confia l'éducation de son fils aîné à Dinoth, et même
quelques années auparavant. Deux registres d'état civil de l'ancienne église
réformée de Caen, dernièrement découverts, constatent que " François de
Malherbe, sieur de Digny, conseiller du Roi au siège présidial de Caen, " fut
parrain de deux enfants baptisés au temple, l'un le 1er février 1566, l'autre
trente ans plus tard le 18 février 1596 [Voyez un article de M. Ch. Read dans la
Correspondance littéraire du 20 juin 1860, p. 371 et suiv. Il y a
pourtant une difficulté que je ne puis résoudre, surtout n'ayant pas les
documents sous les yeux. Suivant M. de Gournay (p. 232), qui ne cite point sa
source, le père de Malherbe serait inscrit avec sa femme et ses filles, dans les
années 1593 et 1596, au catalogue des communiants de Pâques en la paroisse
Saint-Etienne de Caen. Si d'un côté, suivant les prescriptions formelles des
synodes, un catholique ne pouvait alors être parrain d'un enfant présenté au
baptême dans un temple protestant, d'un autre côté un protestant pouvait encore
moins communier dans une église catholique. Mais comment était dressée cette
liste de communiants? Etait-elle bien sincère et bien exacte? N'y a-t-il point
quelque erreur de noms? car la famille et les homonymes de Malherbe étaient fort
nombreux en Normandie. Si c'est bien du père de Malherbe qu'il s'agit et dans le
registre et dans le catalogue, le seul moyen de concilier ce double témoignage
serait d'admettre que dans les dernières années de sa vie, il était revenu au
catholicisme. Quant au fait même de sa profession de calvinisme, je crois qu'il
est hors de doute.]. Je ne pense donc pas qu'un dissentiment religieux ait
motivé le départ de Malherbe. On pourrait plutôt l'attribuer à son refus de
succéder à son père dans la charge de conseiller [Ce fut le frère puîné de
Malherbe, Éléazar, le grand Éléazar, comme il l'a appelé dans l'épitaphe
de M. d'Ifs, qui succéda à son père vers l583. Voyez l'Instruction, p.
334.], car il professa dès sa jeunesse pour la carrière de la magistrature un
dédain qu'il parvint à grand'peine à surmonter, à la fin de sa vie, quand il
destina son fils Marc-Antoine à devenir conseiller au parlement d'Aix [Le 14
octobre 1626 (et non 1616, comme le porte à tort l'imprimé), il écrivait à M. de
Mentin : " Vous vous émerveillerez qu'ayant autrefois si peu estimé la longue
robe, je sois à cette heure si affectionné à la rechercher. Il est vrai qu'en
mes premières années, j'y ai eu une très-grande répugnance. Mais soit qu'avec
plus de temps j'aie eu plus de loisir de considérer les choses du monde, soit
que la vieillesse ait de meilleures pensées que la jeunesse, il s'en faut de
beaucoup que je n'en parle comme je faisois en ce temps-là. Je suis bien d'avis
que l'épée est la vraie profession du gentilhomme; mais que la robe fasse
préjudice à la noblesse, je ne vois pas que cette opinion soit si universelle
comme elle a été par le passé. "
Malherbe, dit Tallemant, ne vouloit pas que
son fils fût conseiller; cela lui sembloit indigne de lui. (Voyez
l'historiette de Malherbe, édit. P. Paris, tome I, p. 303 et 304.)].
Quoi qu'il en soit, Malherbe, que d'ailleurs aucun sentiment d'affection ne
semble avoir retenu près de sa famille, se décida à suivre la carrière des armes
et s'attacha à la personne de Henri, duc d'Angoulême, grand prieur de France et
fils naturel de Henri II. Il le suivit en Provence en qualité de secrétaire
[J'ai trouvé à la Bibliothèque d'Avignon, dans la collection d'autographes
provenant de M. Requien, un ordre du Grand Prieur contre-signé par Malherbe. Je
le transcris ici parce que c'est, je crois, la plus ancienne pièce connue ou se
trouve l'écriture du poëte :
" Consulz de Montdragon, pour quelque occasion
bien expresse et importante au service du Roy, je vous envoye ma compagnye. Vous
ne ferez faute de la recevoir et luy fournir vivres selon nostre reglement, pour
une dixaine seulement. A ce ne faictes faute. Au camp devant Menerbe, ce XVIIIe
d'octobre 1577.
" H. D'ANGOULESME.
" Par mon dit seigneur,
"
DEMALERBE " (avec paraphe).
Demalerbe (d'un seul mot et sans
h) : c'est ainsi que le poëte écrivit presque constamment son nom jusqu'au
moment où il se fixa à Paris. Voyez Roux-Alpheran, Recherches biographiques
sur Malherbe, Aix, 1840, in-8, p. 26 et 29.], et ils paraissent avoir vécu
en bonne intelligence, bien que tous deux fissent des vers et que le futur
législateur du Parnasse traitât avec un assez grand mépris le talent poétique de
son maître, " Un jour, dit Tallemant des Réaux [Édition P. Paris, tome I, p.
271.], ce Monsieur le Grand Prieur, qui avoit l'honneur de faire de méchants
vers, dit à du Perrier : " Voilà un sonnet; si je dis à Malherbe que c'est moi
qui l'ai fait, il dira qu'il ne vaut rien; je vous prie, dites-lui qu'il est de
votre façon. " Du Perrier montre ce sonnet à Malherbe en présence de Monsieur le
Grand Prieur. " Ce sonnet, lui dit Malherbe, est tout comme si c'étoit Monsieur
le Grand Prieur qui l'eût fait. " Ce fut pourtant sous le patronage de ce prince
que Malherbe fit circuler, je ne dis pas la première pièce qu'il ait composée,
mais la première que l'on connaisse de lui : le quatrain sur le portrait
d'Etienne Pasquier qui figure en tête de notre édition [ Voyez p. I.].
J'ignore si les avantages attachés à sa position étaient considérables; en
tout cas, il ne put pas compter sur l'assistance de sa famille pour l'améliorer,
car de 1576 à 1586 il n'en reçut pas un liard, suivant son expression [Voyez
l'Instruction, p. 335.]. Cela ne l'empêcha pas de gagner les bonnes
grâces d'une veuve dont le père était président au parlement de Provence :
Madeleine de Carriolis ou Coriolis, fille de Louis de Carriolis [En 1585, Louis
de Carriolis en était à sa quatrième femme.] et de Honorade d'Escallis. Il avait
vingt-six ans quand il l'épousa en octobre 1581 [Le contrat de mariage est du
Ier octobre l581. Voyez Roux-Alpheran, Recherches, p. 6 et suivantes.],
et bien qu'elle eût à peu près le même âge [Je ne puis admettre l'opinion de M.
de Gournay (p. 237) qui avance, mais sans preuve, qu'elle était âgée de trente
ans à l'époque de son troisième mariage. Son dernier enfant, Marc-Antoine, étant
né au mois de décembre 1600, elle l'aurait donc eu à quarante-neuf ans; ce qu'on
admettra difficilement, surtout en se rappelant qu'elle appartenait à une race
méridionale.], elle était déjà veuve de deux maris [I° Jean de Bourdon, écuyer
d'Aix, sieur de Bouq, dont elle eut un fils qui lui survécut; 2° Balthasar
Catin, sieur de Saint-Savournin, lieutenant du sénéchal de Marseille. Racan a
donc commis une erreur en disant que Madeleine était veuve d'un conseiller; mais
il est probable que ce n'est pas par sa faute et que Malherbe le contait ainsi à
ses amis de Paris, lui qui, en arrivant en Provence, s'était fait passer pour
fils d'un conseiller au Parlement de Normandie. Du moins c'est la qualité
qui lui avait été d'abord donnée sur la minute de son contrat de mariage; et
bien que les mots " conseiller du Roy au Parlement dudit pays " aient été rayés,
comme le porte une note, " du consentement du sieur de Malerbe, " je pense que
ce n'est pas le notaire qui avait inventé cette qualification, et je partage à
cet égard l'opinion de M. Roux-Alpheran, qui le premier a signalé le fait. Voyez
ses Recherches, p. 6.]. Quarante-sept ans plus tard, elle devait encore
survivre au troisième.
Trois enfants sortirent de cette union, à des
intervalles éloignés, et tous moururent avant leurs parents : Henri, né le 21
juillet 1585 à Aix, mort à Caen le 29 octobre 1587; Jourdaine, née le 22
septembre 1591 en Normandie, morte de la peste à Caen le 23 juin 1599; et enfin
Marc-Antoine, né à Aix le 24 décembre 1600, et dont nous aurons à parler
longuement.
Ce fut seulement, à ce qu'il semble, dans les années qui
suivirent son mariage que se marqua d'une manière éclatante le talent poétique
de Malherbe. Lorsqn'en 1627, dans sa belle ode à Louis XIII, il s'écriait avec
une noble fierté :
Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore,
Non loin de mon berceau commencèrent leur cours;
Je les possédai jeune,
et les possède encore
A la fin de mes jours [Voyez pièce CIII, p. 283],
il se faisait un peu illusion sur le passé, s'il faut s'en rapporter à
Tallemant des Réaux. " Ses premiers vers, dit-il (tome I, p. 272), étoient
pitoyables. J'en ai vu quelques-uns, et entre autres une élégie qui débute ainsi
:
Doncques tu ne vis plus, Genefviève, et la mort
En l'avril de tes
ans te monstre son effort. "
Cette élégie est perdue ou du moins on ne
l'a point encore retrouvée [Maucroix en parle à Boileau, en estropiant le
premier vers, le seul qu'il cite, dans une lettre datée du 23 mai 1695. Voyez la
Correspondance entre Boileau et Brossette, publiée par Laverdet, l858, p.
418.]. Peut-être a-t-elle été imprimée sans nom d'auteur et gît-elle ensevelie
dans quelque recueil inconnu. On a peu de chose à regretter.
Le quatrain sur
Pasquier, un sonnet retrouvé récemment par M. Éd. Fournier [Voyez plus loin
Notice bibliographique, p. CXII.], des stances à une dame de Provence, et
probablement la plus grande partie, sinon la totalité des Larmes de saint
Pierre, c'est-à-dire environ 450 vers, voilà ce que l'on connaît des
productions de Malherbe pendant les dix premières années qu'il passa en Provence
(1576-1586), et avant qu'il eût atteint trente-deux ans [Tallemant s'est trompé
en disant que Malherbe avait trente ans quand il composa ses fameuses stances à
du Périer. Nous avons démontré dans la notice sur ces stances (p. 38); qu'elles
n'ont pu être écrites avant le mois de juin 1599, et elles le furent bien
probablement assez longtemps après son retour en Provence, qui eut lieu au mois
de décembre de la même année.].
En 1586, Malherbe était en Normandie depuis
le mois d'avril quand il apprit la mort tragique du Grand Prieur, tué à Aix, le
2 juin de la même année [Voyez plus loin, p. 2.]. Cet événement brisa toutes ses
espérances de fortune [Elles étaient grandes, si l'on en juge par ce qu'il
disait à une dame de Provence (voyez pièce II, p. 3) :
Si je passe en ce
temps dedans votre province,
Vous voyant sans beauté et moi rempli
d'honneur,
Car peut-être qu'alors les bienfaits d'un grand Prince
Marieront ma fortune avecque le bonheur.
Je crois que c'est à la
mort du Grand Prieur que Malherbe fait allusion dans une lettre non datée, mais
écrite en 1625, qui est la deuxième du premier livre dans les anciennes
éditions.]. Décidé alors à ne point retourner en Provence, il manda sa femme
près de lui [En juillet : voyez l'Instruction, p. 335]; et l'année
suivante, pour essayer de remplacer le puissant protecteur qu'il avait perdu, il
dédia les Larmes de saint Pierre à Henri III, auquel, malgré les troubles
continuels qui déchiraient le royaume, il ne craignit pas de dire [Voyez pièce
III, p. 5.] :
Henri, de qui les yeux et l'image sacrée
Font un
visage d'or à cette âge ferrée,
Ne refuse à mes v?ux un favorable appui;
Et si pour ton autel ce n'est chose assez grande,
Pense qu'il est si
grand, qu'il n'auroit point d'offrande
S'il n'en recevait point que d'égales
à lui.
Ce favorable appui ne fut pas refusé, et le Roi paya de
cinq cents écus, accompagnés de promesses, les louanges mensongères du poëte,
qui pourtant, quinze ans plus tard, n'hésita pas à flétrir la mémoire du prince
dans une des strophes les plus énergiques qu'il ait écrites
[Quand un roi
fainéant, la vergogne des princes,
Laissant à ses flatteurs le soin de ses
provinces,
Entre les voluptés indignement s'endort,
Quoi que l'on
dissimule, on n'en fait point d'estime,
Et si la vérité se peut dire sans
crime,
C'est avecque plaisir qu'on survit à sa mort.
Voyez Prière
pour le Roi Henri le Grand, pièce XVIII, p. 73.].
La vie qu'il mena en
Normandie paraît avoir été assez triste. Réduit à ses propres ressources, "
vivant du sien, sans aucun secours de sa maison que peut-être un tonneau de
cidre [Voyez l'Instruction, p. 335.], " il fut obligé d'emprunter douze
cents écus " pour s'entretenir lui et sa famille " jusqu'en 1593, époque où sa
femme retourna en Provence. Il ne la rejoignit que deux ans après, en mai 1595,
et revint au mois d'août 1598 en Normandie, où il séjourna jusqu'en décembre de
l'année suivante. Chacun de ces deux séjours dans son pays natal fut marqué par
une cruelle épreuve. Sa femme était près de lui à Caen, quand le 29 octobre
1587, ils perdirent leur unique enfant, Henri, âgé de deux ans. Il était seul
lorsque le 23 juin 1599, il vit expirer entre ses bras sa fille Jourdaine, qui
était née en 1591. On a conservé une partie de la lettre qu'il écrivit à sa
femme pour lui annoncer le coup qui les frappait, et nous la transcrivons ici
d'autant plus volontiers qu'elle porte l'empreinte d'un profond sentiment de
douleur, dont on ne retrouve guère de trace dans l'épitaphe pompeuse [Voyez à la
fin du volume, p. 361.] qu'il fit graver sur le tombeau de celle qu'il avait
d'abord pleurée si amèrement.
" J'ai bien de la peine à vous écrire cette
lettre, mon cher coeur, et je m'assure que vous n'en aurez pas moins à la lire.
Imaginez-vous, mon âme, la plus triste et la plus pitoyable nouvelle que je
saurois vous mander: vous l'entendrez par cette lettre. Ma chère fille et la
vôtre, notre belle Jordaine, n'est plus au monde. Je fonds en larmes en vous
écrivant ces paroles; mais il faut que je les écrive, et faut, mon coeur, que
vous ayez l'amertume de les lire. Je possédois cette fille avec une perpétuelle
crainte, et m'étoit avis, si j'étois une heure sans la voir, qu'il y avoit un
siècle que je ne l'avois vue. Je suis, mon coeur, hors de cette appréhension;
mais j'en suis sorti d'une façon cruelle et digne de regrets, s'il en fut jamais
une bien cruelle et bien regrettable. Je m'étois proposé de vous consoler; mais
comme le ferois-je, étant désolé comme je suis? Recevez cet office d'un autre,
mon coeur; car de moi je ne puis si peu me représenter cet objet et me
ressouvenir que je n'ai plus ma très-chère fille, que je ne perde toutes les
considérations qui me devroient donner quelque patience, et ne haïsse tout ce
qui me peut diminuer ma douleur. J'ai aimé uniquement ma fille; j'en veux aimer
le regret uniquement. Le mal qui me l'a ôtée ne m'ôtera pas le contentement que
j'ai de m'en affliger. Mais que fais-je, ma chère âme? je me devrois contenter
de ne vous consoler point, sans vous donner, par ces discours si tristes et si
mélancoliques, sujet de vous attrister davantage. A la nouveauté de cet
accident, un de mes plus profonds ennuis, et qui donnoit à mon âme des atteintes
plus vives et plus sensibles, c'étoit que vous n'étiez avec moi pour m'aider à
pleurer à mon aise, sachant bien que vous seule, qui m'égalez en intérêt, me
pouviez égaler en affliction. Plut à Dieu, mon cher coeur, que. cela eût été! je
serois relevé de cette peine de vous écrire de si déplorables nouvelles, et vous
hors de ce premier étonnement qui faut [C'est-à-dire, qu'il faut] que les âmes
les plus roides et les plus dures sentent au premier assaut que leur donne cette
douleur. Mais puisqu'il en faut sortir, et que vous différer davantage cette
lamentable histoire, c'est différer votre résolution, je vous dirai que le
dimanche [Ce fragment a été publié pour la première fois en 1850 par M. Hauréau,
d'après une copie conservée à la Bibliothèque impériale, dans le manuscrit 133
des papiers de Baluze]...."
Six mois après, au mois de décembre 1599,
Malherbe repartit pour Aix ou, l'année suivante, sa femme le rendit père d'un
troisième enfant, d'un fils auquel tous deux, nous l'avons dit, devaient aussi
survivre. Il semble n'avoir plus quitté la Provence qu'en août 1605 quand il
alla faire " en France " un voyage qui décida de son sort [Voyez
l'Instruction; p. 346].
Sauf la mort de ses deux enfants, on ne sait
rien ou presque rien de la vie de Malherbe pendant l'intervalle qui s'écoula
entre son premier voyage de Normandie et son dernier retour en Provence
(1586-1599). Suivant Huet [Voyez Origines de la ville de Caen, p. 364],
il fit partie d'une députation envoyée à Henri IV pour l'assurer de la
soumission et de la fidélité de la ville de Caen (1589); d'après un autre
document [Cité par M. de Gournay, p. 253, note I.], on le voit chargé en juin
1593, avec trois autres de ses concitoyens, de préparer " quelques gentilles
inventions et quelques vers françois " pour fêter l'entrée à Caen de la s?ur du
Roi, Catherine de Navarre, cette princesse pour laquelle il composa vers le même
temps, au nom du duc de Montpensier, une longue déclaration en vers [Voyez plus
loin, p. 20, la pièce V].
Voilà tous les renseignements que nous possédons
sur lui pour cette époque; car on ne saurait avoir grande confiance dans les
deux ou trois anecdotes de sa vie militaire que Racan a rapportées d'après lui :
" Les actions les plus remarquables de sa vie, et dont je me puis souvenir,
dit-il, sont que pendant la Ligue lui et un nommé la Roque.... poussèrent M. de
Sully deux ou trois lieues si vertement qu'il en a toujours gardé du
ressentiment contre le sieur de Malherbe. "
Nous avons cherché en vain à
déterminer l'époque où ce fait aurait pu se passer. Est-ce avant 1586? mais
alors Malherbe, attaché au Grand Prieur, ne paraît pas être sorti de Provence,
où Sully n'alla jamais guerroyer. Après 1586? mais dans son Instruction
si précise en faits et en dates, on ne trouve pas la moindre allusion à une
expédition militaire, qu'on ne saurait où placer. Est-ce après l'avènement de
Henri IV? mais d'après ce que nous venons de dire, le poëte paraît avoir été
attaché à la cause royale. Jusqu'à preuve du contraire, il est donc permis de
révoquer en doute ce premier récit de Racan [En tout cas, je ne pense pas qu'il
faille identifier notre Malherbe avec un certain capitaine de Malherbe dont
parle Palma Cayet et qui combattit bravement en 1590 à la tête d'une troupe de
royalistes au siège du château de Sablé. (Chronologie novennaire, année
1590, Collection de MM. Michaud et Poujoulat, première série, tome XII, p. 226,
227)].
Le second est encore moins acceptable :
" Il m'a encore dit
plusieurs fois qu'étant habitué à Aix depuis la mort de Monsieur le Grand
Prieur, son maître, il fut commandé de mener deux cents hommes de pied devant la
ville de Martigues, qui étoit infectée de contagion, et que les Espagnols
assiegeoient par mer et les Provençaux par terre pour empêcher qu'ils ne
communiquassent le mauvais air, et qui la tinrent assiégée par lignes de
communication si étroitement, qu'ils réduisirent le dernier vivant à mettre le
drapeau noir sur la ville devant que de lever le siège. "
Ce fait, qu'il
faut placer entre les mois de mai ou de juin 1595, époque où Malherbe retourna
en Provence, d'où il était absent depuis 1586, et le mois de mai 1598, où fut
signé le traité de Vervins avec l'Espagne, était certes assez remarquable pour
n'être point oublié par les historiens; mais les érudits n'ont point encore pu
découvrir un passage où il en soit parlé. On trouve bien dans de Thou, à l'année
1596 [Voyez livre CX VI], la mention avec quelques détails de la prise, par le
duc de Guise, de la ville de Martigues, qui tenait pour la Ligue; mais rien dans
son texte ne rappelle de près ou de loin le récit de Racan. Je crois que cette
fois, et ce n'est pas la seule, le poëte aura abusé de la crédulité, naïve de
son élève.
Quoi qu'il en soit, Malherbe, comme il l'écrivait à du Perron,
comptait s'en retourner en Normandie à la fin de 1601 [" Je suis ici accroché
encore pour quelques jours à deux ou trois méchants procès et n'attends que
d'avoir trouvé quelque fil à ce labyrinthe pour m'en retourner en nos
quartiers. " -- Comme Malherbe écrivait à un compatriote (la famille de du
Perron était de Saint-Lô), qui occupait le siège épiscopal d'Evreux, les
derniers mots désignent évidemment la Normandie. Cette lettre, dont nous
reparlerons, est datée d'Aix le 9 novembre 1601. M. de Gournay (p. 272) l'a
citée à tort comme écrite de Normandie]; mais les procès qu'au mois de novembre
de cette année il espérait voir terminés au bout de quelques jours, n'étaient
point finis trois ans après; et lorsqu'il quitta la Provence au commencement
d'août 1605, ses affaires étaient encore si embrouillées que, par prudence, il
rédigea pour son fils une Instruction où se retrouve la minutieuse
exactitude d'un homme du pays de sapience [Voyez-en le texte à
l'Appendice qui suit les poésies, p. 33l et suivantes. Elle est datée du
26 juillet 1605. Marc-Antoine, à qui elle est adressée, était dans sa cinquième
année].
Les quatre années qui précédèrent son arrivée à la cour ne furent du
reste perdues ni pour sa gloire ni pour son avenir. Au mois de novembre 1600, il
présenta à Aix, à Marie de Médicis, Sur sa bienvenue en France, une ode
qui marquait une ère nouvelle dans la poésie française et laissa probablement
dans le souvenir de la jeune reine une impression dont Malherbe recueillit le
fruit plus tard. Vers la même époque, il adressa à son ami du Périer cette
célèbre Consolation dont quelques strophes sont dans toutes les mémoires.
Les autres pièces que l'on croit avoir été composées durant ce dernier séjour en
Provence avant 1605, sont, outre celles que nous avons citées : Consolation à
Carité, Dessein de quitter une dame, Prosopopée d'Ostende, Aux ombres de
Damon. Quant à la Paraphrase du psaume VIII que j'avais, avec
Saint-Marc, rangée dans cette catégorie, il se pourrait que Racan, sur lequel
nous nous sommes appuyés, eût encore ici commis une erreur. En effet, j'ai
trouvé à la Bibliothèque de Carpentras une lettre inédite de M. de Valavez, qui
écrit de Fontainebleau à Peiresc, son frère, le 13 juin 1612 : " Malherbe a
traduit le psaume huitième depuis quinze jours, mais il l'a laissé, à ce
qu'il dit, à Paris [Manuscrits Peiresc, Reg. 57, tome III, f° 382.]. " Malherbe
avait quelquefois de tels accès de lenteur dans la composition, qu'il ne serait
point tout à fait impossible d'admettre qu'il eût achevé en 1612 une pièce
commencée sept ou huit ans plus tôt [" Le bonhomme Malherbe m'a dit plusieurs
fois, qu'après avoir fait un poëme de cent vers, ou un discours de trois
feuilles, il falloit se reposer dix ans. " (Lettre de Balzac, du 25 juillet
1650, OEuvres, tome II, p. 881.) -- Voyez plus loin, p. 313 (notice de la
pièce CXVIII), ce que nous disons de deux stances que Malherbe présenta à
Richelieu et qu'il avait composées plus de trente ans auparavant.].
L'année
1604 fut particulièrement heureuse pour Malherbe : il fit à cette époque, par le
moyen de Guillaume du Vair, premier président au parlement de Provence, la
connaissance de Claude Fabri de Peiresc, que son amour pour les sciences et pour
les arts rendit plus tard si célèbre. Malgré une grande différence d'âge
[Peiresc, né en 1580, avait alors vingt-quatre ans, et Malherbe plus du
double.], il se forma entre eux une liaison intime qui dura jusqu'à la mort du
poëte, à qui Peiresc donna en maintes circonstances les marques de l'affection
la plus sincère et la plus dévouée [Voici ce que le célèbre Gassendi (ou mieux
Gassend) raconte dans sa Vie de Peiresc, année 1604 : "
Peireskius....jucundissimam familiaritatem duplicem paravit. Altera fuit cum
nobili Francisco Villanovano Flayosci barone.... altera cum celebri viro
Francisco Malherbio, qui deinceps habitus fuit gallicae linguae arbiter, et
poeseos facile princeps. Invisebat enim uterque; et quum priorem quidem ipsi
patria communis, ac studium earundem rerum conciliasset, posteriorem illi
quaesivit commendatio Varii (du Vair), clarumque in Provincia nomen, ex
quo tempore fuerat memorato magno Franciae Priori a secretis. Hinc proinde c?pit
Peireskius Malherbii poemata cognoscere, suspicere, apud exteros commendare.
Siquidem quum mense septembris illa memorabilis Ostendae obsidio exitum
habuisset, pulchraque illa carmina, Area parva ducum, etc., fuissent
gallicis versibus non modo a Vario, sed a Malherbio etiam expressa, misit illico
quum ad alios, tum ad ipsum Scaligerum, quem latinorum carminum arbitrabatur
esse auctorem. " (Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc vita per
Petrum Gassendum Paris, 1641, in-4°, p. 78 et 79.)]. Appelé en Normandie
pour ses affaires particulières, Malherbe quitta la Provence au commencement
d'août 1605, et comme à la même époque, Peiresc et du Vair partirent pour se
rendre à la cour [Voyez ibidem, p. 82.], il n'est pas douteux qu'il fit
en leur compagnie ce voyage qui devait exercer sur sa vie une influence
décisive.
Racan a raconté en quelles circonstances et avec quels éloges le
nom de Malherbe fut prononcé, pour la première fois peut-être, devant Henri IV.
C'était quelques semaines après que l'ode dont nous avons parlé plus haut avait
été présentée à Marie de Médicis : le Roi demandant à du Perron s'il faisait
encore des vers, le prélat n'hésita pas à lui répondre " qu'il ne falloit point
que personne s'en mêlât après un certain gentilhomme de Normandie, habitué en
Provence, nommé Malherbe, qui avoit porté la poésie Françoise à un si haut point
que personne n'en pouvoit jamais approcher. " [Le fait se passa à Lyon où, à
l'occasion de son mariage avec Marie de Médicis, le Roi séjourna du 9 décembre
1600 au 20 janvier 1601. Ce fut seulement le 9 novembre suivant que Malherbe
écrivit d'Aix à du Perron une lettre de remerciment dont voici le commencement :
" Monsieur, il y a huit ou dix mois que je fus averti qu'au dernier voyage de
Lyon, vous trouvant un soir au souper du Roi, sur un discours qui se présenta,
vous prites occasion de me nommer à Sa Majesté, et le fîtes avec des termes qui
furent jugés de ceux qui les ouïrent ne pouvoir partir que d'une singulière et
du tout extraordinaire affection en mon endroit. Ce rapport, qui me fut fait
premièrement par un gentilhomme de mes amis, me fut, à ne mentir point, une
merveille si grande que je ne pense jamais avoir rien ouï de quoi je demeurasse
plus étonné.... Toutefois ce même avis m'ayant été confirmé par une infinité de
personnes d'honneur qui se disoient y avoir été présentes, il faut que je le
tienne pour véritable et que, contre ma coutume, je me lâche à quelque
vanité.... "]
Henri IV garda le souvenir de celui que du Perron avait loué
si magnifiquement devant lui, et il en parlait souvent à un compatriote du
poëte, à Vauquelin des Yveteaux, poëte lui-même et qui était alors précepteur de
César de Vendôme. Des Yveteaux offrit plusieurs fois de le faire venir à la
cour, mais le Roi, " qui étoît ménager, " reculait toujours devant cette dépense
: du moins Racan l'affirme. De son côté, Malherbe, qui était probablement
prévenu de cette bonne volonté, chercha à ne point se laisser oublier; et la
dernière année de son séjour à Aix, il composa pour un combat de barrière qui
eut lieu à la cour, le 25 février 1605, des strophes que l'on imprima quelque
temps après, dans une relation de cette fête [Voyez p. 65, la pièce XVI].
Lorsqu'au mois d'août suivant, il arriva à Paris, des Yveteaux s'empressa de
prévenir le Roi, qui manda le poëte, et Malherbe, sans crainte d'être démenti,
pouvait, le 10 septembre 1625, écrire à Racan : " Si je n'ai autre avantage,
pour le moins ai-je celui de n'être point venu à la cour demander si l'on avoit
affaire de moi, comme la plupart de ceux qui y font aujourd'hui le plus de
bruit. Il y a eu, en ce mois où nous sommes, vingt ans que le feu Roi m'envoya
quérir par M. des Yveteaux, me commanda de me tenir près de lui et m'assura
qu'il me feroit du bien [Malherbe ajoute encore: " Je n'en nommerai point de
petits témoins. La Reine mère du Roi, Mme la princesse de Conti, Mme de Guise,
sa mère, M. le duc de Bellegarde, et généralement tous ceux qui alors étoient
ordinaires au Cabinet, savent cette vérité; et savent aussi qu'une infinité de
fois il m'a dit que je ne me misse point en peine, et qu'il me donneroit tout
sujet d'être content. "]. " Le Roi partait alors pour aller tenir les grands
jours en Limousin, et il lui commanda, pour cette circonstance, des vers que le
poëte lui présenta à son retour [Voyez p. 69. La lettre d'envoi qui accompagnait
cette pièce figure en tête des lettres de Malherbe, dans les anciennes
éditions.]. C'est la belle ode
O Dieu, dont les bontés de nos larmes
touchées.
Jamais, même aux plus beaux jours de l'Académie de Charles IX,
le Louvre n'avait retenti d'une pareille poésie. Henri le sentit et recommanda
Malherbe à son grand écuyer, M. de Bellegarde, qui lui donna mille livres
d'appointements, et " l'entretint d'un homme et d'un cheval, " Cette générosité
qui n'a surpris personne, m'avait paru assez singulière jusqu'au moment où j'ai
lu dans Huet que M. de Bellegarde avait donné à Malherbe une place d'écuyer du
Roi : s'il en est ainsi, il me semble très-naturel de supposer que les avantages
que nous venons d'énumérer, ou du moins une partie, étaient attachés à cette
place [L'Estat de la France dans sa perfection (1658) donne aux vingt
écuyers que le grand écuyer avait sous ses ordres sept cents livres de gages (p.
205). Je lis en outre, dans L'État de la France ( 1749, tome II, p. 201),
au chapitre des Écuyers ordinaires de la Grande Ecurie, qui, au dernier
siècle, étaient au nombre de trois : " De ces écuyers, il y en a qui ont chacun
cinq cents livres de gages, mille livres de livrées ou dépenses de deux chevaux,
quatre cents livres pour états et appointements, sept cent vingt livres pour la
nourriture de deux chevaux, cent quatre-vingt-deux livres dix sols chacun pour
leur nourriture, qu'ils reçoivent par les mains de l'argentier. "]. Ce n'est pas
tout. Malherbe devint, probablement à la même époque, gentilhomme ordinaire de
la chambre du Roi [Suivant Huet, ce fut aussi M. de Bellegarde qui lui fit avoir
cette charge.], et les gages qu'il recevait en cette qualité, si, ce que tout
porte à croire, ils étaient alors ce qu'ils furent cinquante ans plus tard, se
montaient à deux mille livres [Voyez L'Estat de la France dans sa
perfection, p. 195.].
La mort de son père, arrivée avant le mois de
juillet 1606, vint encore augmenter son revenu [M. de Gournay a découvert dans
l'étude d'un notaire, à Caen, l'acte de partage de la succession paternelle
entre Éléazar de Malherbe et son frère aîné. Le poëte eut pour sa part
soixante-dix acres de terres, situés en la commune de Missy, la maison que son
père habitait à Caen, quelques rentes en argent, blé et orge, et des faisances
de peu d'importance. Sur ces biens, il devait payer une part du douaire de sa
mère et diverses rentes montant à cent soixante-trois livres dix sols.
(Mémoires de l'Académie de Caen, p. 263.) -- Dans l'Instruction,
Malherbe évaluait, en 1605, le revenu de son père à six ou sept cents écus de
rente.]; mais cela ne l'empêcha pas, tant que vécut Henri IV, de solliciter,
soit sur le trésor royal, soit sur un évêché ou une abbaye, une pension, que de
son côté le Béarnais ne se lassa pas de lui promettre [Voyez les lettres de
Malherbe à Peiresc, en date du 18 juillet 1607, du 6 mars 1608, etc.]; et en
attendant on sut tirer de lui tout le parti possible. " Lundi au soir,
écrivait-il à Peiresc en date de février 1606, Monsieur le Grand (Bellegarde) me
commanda de faire des vers pour les dames. Je fis ce que je pus pour m'en
excuser, mais il n'y eut ordre. Vous pouvez juger si un homme qui a mauvaises
jambes, comme j'ai, peut faire beaucoup de chemin en si peu de temps. J'en fis
pourtant, car il fallut obéir; mais ce furent des vers de nécessité. Ils ne
laissent pas d'être loués; le mal est que je ne les loue pas et que je ne veux
pas qu'on les voie [Il s'agit des stances Aux Dames, pour les demi-Dieux
marins : voyez pièce XX, p. 84. -- Balzac écrivait à Conrart le 30 avril
1650 : " Vous savez ce que disoit le père Malherbe des sonnets et des stances de
commande. En effet, Monsieur, l'humeur est une chose bien libre, et qui a bien
de la peine à suivre et à obéir, il y a des gens qui vont moins volontiers à
l'église le dimanche que les jours ouvriers. " (Balzac, OEuvres, tome II,
p. 879.)]. "
A ces vers succédèrent des odes et des sonnets pour le Roi
[Rectifions en passant le texte d'une phrase qu'on lui a reprochée bien souvent.
On lui fait dire dans une lettre à Peiresc (octobre 1606) : " Vous verrez
bientôt près de quatre cents vers que j'ai faits sur (lisez : pour) le
Roi. Je suis fort enthousiasmé, parce qu'il m'a dit que je l'aime et
qu'il me fera du bien. " Or, la lettre autographe porte : " Je suis fort
embesogné, " ce qui offre un sens tout à fait différent.] et pour M. de
Bellegarde, des vers de ballets, et enfin les cinq pièces où il chante les
amours de Henri pour la princesse de Condé.
Des vers de commande ou " de
nécessité, " des vers inspirés par le désir d'obtenir ou de payer un bienfait,
une grâce, voilà ce qui forme la plus grande et la plus importante partie de son
oeuvre, depuis le moment où il se fixa à la cour; et chose singulière, parmi ces
vers se trouvent précisément les plus beaux qui soient sortis de sa plume. Si
jamais homme eut le tempérament d'un poëte officiel, c'est bien Malherbe. Son
génie s'est nourri et s'est vivifié de ce qui en aurait tué d'autres plus poëtes
que lui, et il est à cet égard un phénomène à peu près unique dans notre
histoire littéraire. Ses vers d'amour pour la vicomtesse d'Auchy (Caliste) sont
en nombre et en mérite au-dessous de ceux qu'au nom d'Alcandre il écrivit pour
Oranthe, et il était si habitué à parler pour les autres, qu'on citait comme des
exceptions les pièces qu'il composa pour lui-même [Voyez la notice de la pièce
LI, p. 174]. Ronsard dont il faisait si peu de cas, d'Aubigné qui semble n'avoir
pas existé pour lui, ne se seraient jamais effacés à ce point; mais s'il leur
est inférieur pour l'originalité, le sentiment et la passion, il leur est
infiniment supérieur par ce qui fait vivre l'écrivain : par le bon sens, le
goût, la justesse et le choix de l'expression. Ce sont là les premières et
nécessaires qualités d'un maître et d'un législateur de la langue, tel qu'il le
fut et tel que; dans le même siècle, devait l'être un jour Boileau; et celles-là
il les eut à un haut degré.
Sa prose " de commande ou de nécessité " est
aussi excellente que ses vers, et il faudra désormais lui assigner comme
prosateur une place qu'on n'avait point encore songé à lui donner. L'épître de
consolation qu'en 1614 il adressa à sa protectrice la princesse de Conti, au
sujet de la mort du chevalier de Guise, ne brille point, je le sais, par le
naturel ni par la simplicité; mais au point de vue de la langue, sous le rapport
de la noblesse et de la correction du style, c'est peut-être le morceau le plus
achevé qui eut paru à cette époque; et son auteur mérite plus que Balzac, dont
les premiers écrits ne furent publiés qu'en 1624, d'être appelé le créateur de
la prose française. Sa traduction de Tite Live [Voyez plus loin, p. 389 et
suivantes.], pour laquelle il avait une si haute estime [" Quelques-uns de ses
amis le prièrent un jour de faire une grammaire de notre langue. Il avoit si
bonne opinion de ses ouvrages qu'il leur répondit que sans qu'il prît cette
peine, on n'avoit qu'à lire sa traduction du XXXIIIe livre de Tite Live,
et que c'étoit de cette sorte qu'il falloit écrire, " (La Bibliothèque
françoise de M. C. Sorel, Paris, 1664, p. 234.)], vient encore à l'appui de
cette opinion, que ne démentiront certainement pas ses traductions de Sénèque.
Je n'en dirai point autant des lettres familières; à l'égard desquelles il avait
un tout autre système. " Je suis bien aise, écrivait-il à son cousin M. de
Bouillon, que mes lettres vous soient agréables. Vous en pensez selon mon goût
quand vous dites qu'en les lisant vous pensez m'ouïr deviser au coin de mon feu.
C'est là, ou je me trompe, le style dont il faut écrire les lettres. " Il ne se
trompait pas; voyez plutôt ce que le genre épistolaire est devenu sous la plume
de Mme de Sévigné, de Voltaire et de tant d'autres; seulement pour y réussir il
aurait fallu à cet esprit net et vigoureux, mais peu brillant et nullement
prime-sautier, une vivacité et une souplesse qui lui manquaient complètement.
Marie de Médicis, devenue régente, ne garda point rancune au poëte de ses
vers pour Oranthe, et se chargea d'acquitter les promesses de son époux. Six
semaines à peine s'étaient écoulées depuis l'attentat de Ravaillac, que Malherbe
pouvait écrire à Peiresc : " Mme la princesse de Conti gouverne la Reine plus
que jamais. Elle me fit hier accorder un méchant don.... Je n'ai autre peur que
de ma mauvaise fortune, qui pourroit bien à l'accoutumée me frustrer de cette
espérance [Lettre du 26 juin 1610.]. " Deux jours après, il lui reparlait de ce
qu'il continuait d'appeler une méchante affaire, bien qu'on lui eût dit,
ajoutait-il, qu'elle valait dix mille écus [Elle ne fut terminée qu'en 1618, et
M. Roux-Alpheran l'a parfaitement résumée, d'après les pièces originales
conservées aux archives d'Aix (voyez Recherches, p. 30-32). Voici ce dont
il s'agissait. Au mois de juin 1615, Malherbe présenta au Roi un placet pour
obtenir en pur don un terrain situé sur le port de Toulon, et où il se proposait
de faire bâtir des maisons. Après une expertise faite par les trésoriers
généraux de France à Aix, ceux-ci, malgré l'opposition des consuls de Toulon,
reconnurent l'utilité du projet, et Louis XIII, par un brevet, daté du 30 juin
1617, et où il déclare " vouloir gratifier le sieur de Malherbe, en
considération de ses mérites et des bons et recommandables services qu'il a
rendus et rend journellement à Sa Majesté, " lui fit don du terrain demandé. Ce
terrain était situé dans l'enclos de la darsine de Toulon, et on devait y bâtir
vingt-deux maisons, à la charge, les constructions terminées, d'une rente
annuelle de deux écus par maison, et des droits seigneuriaux, en cas
d'aliénation, au profit de Sa Majesté. Le brevet fut suivi de lettres patentes
enregistrées au parlement d'Aix, au mois d'avril 1618. Cette compagnie, où il
comptait beaucoup d'amis, le tint quitte des épices dues à raison de
l'enregistrement.]. Enfin au mois de décembre il lui annonça qu'il était inscrit
au nombre des " nouveaux pensionnaires, " et ne lui cacha pas les alarmes que
lui causaient les dispositions hostiles de Sully. " Il est vrai, ajoutait-il,
que la Reine en me promettant ma pension, a usé de ce mot d'absolument.
Nous saurons dans dix ou douze jours ce qui en sera [Lettre à Peiresc, du 23
décembre 1610]. " Les jours, les semaines et les mois se passèrent, et ce fut
seulement vers la fin d'avril 1611 que l'affaire fut réglée. Cette pension, qui
était de quatre cents écus, fut portée à cinq cents en juin 1612 [" Encore que
je n'aie aucun digne sujet de vous écrire, si je n'ai voulu perdre la commodité
de ce laquais pour vous dire que la Reine se laissa persuader devant hier au
soir à M. de Malherbe de lui augmenter sa pension de cent écus, de sorte qu'il a
cinq cens écus par an. " (Lettre citée plus haut de M. de Valavez à son frère
Peiresc, en date du l3 juin 1612.) Malherbe, de son côté, dans une lettre à
Peiresc, raconte ainsi le fait : " J'ai fait voir à la Reine les devises que
j'ai faites pour elle. Elle les a trouvées fort à son goût, ce que je crois,
pource qu'elle l'a dit, mais encore plus parce qu'elle m'a augmenté ma pension
de cent écus. Si je me fusse préparé à lui faire cette requête, je la trouvai si
bien disposée que je crois qu'elle eût passé plus avant: ce sera. Dieu aidant,
pour l'année prochaine; cependant je tâcherai de mériter cette gratification par
quelque nouvel ouvrage. " Cette lettre, qui n'est pas datée dans l'édition de
Blaise, y est classée à tort parmi celles de 1613 (p. 269); car elle est
adressée à Peiresc à Paris; or le savant conseiller n'avait séjourné dans cette
ville qu'en 1612, et dès le mois de novembre de cette année était retourné en
Provence, d'où il ne revint qu'en 1616. M. de Gournay, qui s'appuie sur cette
pièce, s'est donc trompé en disant (p. 268) que la pension de Malherbe, qui
était d'abord de quinze cents livres, fut en 1613 portée à dix-huit cents.]. "
C'était le prix de devises faites pour la Reine par le poëte, qui se promettait
de mériter, l'année suivante, une nouvelle " gratification par quelque nouvel
ouvrage. "
Il n'y manqua pas; car à peine en 1614 eut-il fait contre les
princes révoltés une paraphrase du psaume CXXVIII [Voyez plus loin, pièce LXIII,
p. 207.], qu'il demanda à être compris " dans la capitulation. " La Reine le lui
promit, et probablement tint parole. En 1615, c'est le frère de Peiresc, M. de
Valavez, qu'il met en avant, et inutilement cette fois, pour obtenir une pension
sur un évéché [Voyez les lettres à Peiresc, des 6 octobre, 15 et 28 novembre
1615].. "
Malherbe, du reste, au lieu d'être un grand poëte, n'aurait été
qu'un simple courtisan qu'il aurait mérité ces faveurs par son assiduité près de
la Reine et le dévouement qu'il lui témoigna, tant qu'elle garda le pouvoir.
Malgré l'ennui que lui causaient les voyages à Fontainebleau et les fêtes
royales, il suivait fidèlement la cour, étant sans cesse, grâce à ses fonctions
de gentilhomme de la chambre, au Cabinet, où il cherchait à amuser la princesse
par ses propos et les histoires qu'il pouvait apprendre de côté et d'autre
[Voyez sa lettre à Peiresc, du l3 mai 1611, où il lui raconte avec quel plaisir
a été lue au Cabinet la relation qu'il avait reçue de lui sur les sorcelleries
de Gaufridi, et celle du 4 novembre 1623, où, à propos d'une autre histoire de
sorcier, il écrit à Racan : " Vous m'avez fait un plaisir extrême de me mander
la nouvelle de cet accident notable advenu à la Flèche. Il y a là de quoi
entretenir la Reine. " ]. Il parvint même à la persuader de la sincérité de son
attachement. Un jour, la princesse de Conti donna à lire à la Reine, au moment
où celle-ci montait en carrosse, un pamphlet intitulé : Remontrances de la
noblesse au Chancelier, " Mme de Guise, raconte Malherbe, étoit auprès
d'elle à la portière, qui m'a dit qu'en le lisant tout le long du chemin, elle
rougissoit à tout moment. Comme elle eut tout lu, elle lui demanda qui le lui
avoit baillé; elle répondit que ç'avoit été Malherbe; à quoi elle répliqua : "
Je m'assure qu'il n'en a pas moins été piqué que moi [Voyez la lettre de
Malherbe à Peiresc, du 27 juin l6l5.]. "
Il faut dire que jamais poëte ne
pratiqua plus consciencieusement la maxime qu'il inscrivit en tête de sa lettre
à Henri IV : " Les bons sujets sont à l'endroit de leur Prince, comme les bons
serviteurs à l'endroit de leurs maîtresses. Ils aiment ce qu'il aime, veulent ce
qu'il veut, sentent ses douleurs et ses joies, et généralement accommodent tous
les mouvements de leur esprit à ceux de sa passion. " En effet, si des pièces
qu'il composa depuis la mort de Henri IV on retranche des vers faits pour des
amis et quelques chansons, il ne reste guère que des pièces de circonstance :
des vers funèbres sur la mort du Roi au nom de M. de Bellegarde, des vers de
ballet, des odes et des sonnets à la Reine mère, des stances contre les princes
révoltés, et plus tard, des odes, des sonnets, des stances pour le Roi,
Monsieur, Richelieu, le surintendant la Vieuville, contre les Réformés, etc. Une
pareille abnégation de la part du poëte ne fut pas sans récompense. L'un des
sonnets à Louis XIII [Voyez pièce CXI, p. 260.] lui valut un don de cinq cents
écus. Richelieu [Voyez à l'Appendice de la Notice biographique, p. L, une
lettre de Richelieu à Malherbe.], auquel il écrivait : " Je vous mets en tête un
grand monstre, quand je vous propose ma mauvaise fortune, " Richelieu, cet
adorable prélat, ne l'oublia pas non plus, et ce fut probablement à lui
qu'il dut le don d'un office de trésorier de France [Il plut à Monseigneur le
Cardinal, il y a quelques jours, de me promettre qu'aussitôt que M. de Fiat
(d'Effiat) seroit de retour, il me feroit payer de ma pension, et y ajouta
encore qu'il me vouloit faire mes petites affaires. ........... Aujourd'hui que
M. de Fiat est arrivé, il est question de me ramentevoir à Monseigneur le
Cardinal, afin qu'il se souvienne, tant de l'assistance qu'il m'a offerte en
cette occasion, que de celle qu'il m'a promise en l'office de trésorier de
France, dont il a plu au Roi de me gratifier, " (Lettre à l'évêque de
Mende.) Dans une lettre inédite de Peiresc à P. Dupuy en date du 22 novembre
1626, je trouve le passage suivant : " ....Il n'y a pas grand mal quand vous
feriez demander quelque office, en finançant quelque petite portion seulement.
C'est comme cela que Malherbe s'est fait donner une charge de trésorier de
France en ce pays (en Provence), et le neveu du P. Suffren une autre à fort bon
marché; et leur mérite et qualité fera passer l'édit, pour l'amour d'eux, qui ne
passeroit jamais. " (Bibliothèque impériale, manuscrits Dupuy, n° 716, f0 53.)
-- Il y eut en août 1621, en février 1626 et en avril 1627 des créations
d'offices de trésorier de France; d'après ce qui précède, Malherbe en aurait été
pourvu au plus tard en 1626.].
On voit que si des Yveteaux avait quelque
raison de lui reprocher de demander toujours l'aumône un sonnet à la main,
Malherbe, de son côté, pouvait dire en toute assurance; " La monnoie dont les
petits payent les bienfaits des grands, c'est la gloire. J'espère que de ce
côté-là on ne m'accusera jamais d'ingratitude [ Lettre à l'évêque de
Mende. On y lit le passage suivant : " Je fus dernièrement trouver un homme
pour quelque petite affaire, et je crois que sans offenser sa conscience,
il lui étoit aisé de me satisfaire. La peur que j'ai d'être refusé, me fait
toujours prendre garde de ne jamais rien demander qui ne soit raisonnable; et
d'ailleurs j'avois quelque sujet de croire que cet homme aimât les vers. Je le
trouvai toutefois si peu courtois et si fort résolu de ne me point gratifier,
que je m'en revins avec un déplaisir de lui avoir jamais rien demandé, et avec
une protestation de ne lui demander jamais rien...... La nécessité est forte;
mais elle ne l'est pas assez pour me faire faire une seconde prière à un homme à
qui la première n'a de rien servi. Il me pouvoit faire du bien; je lui pouvois
donner des louanges. Il me semble que ce qu'il eût eu de moi valoit bien ce que
j'eusse reçu de lui. Puisqu'il ne l'a pas voulu, il le faut laisser là. Me voilà
déchargé d'une grande peine. " M. de Gournay cite ces dernières lignes, pour
nous faire admirer " la fierté avec laquelle Malherbe repoussoit toute idée de
faire une démarche ou seulement une demande qui humilieroit son amour-propre,
lors même qu'elle devroit améliorer sa fortune " (p. 259). Il aurait dû se
rappeler qu'il ne s'agissait ici, comme le poëte le déclare lui-même, que
d'une petite affaire.] ". De ce côté-là, soit; mais il est plus d'un
genre d'ingratitude, et il y a dans sa vie des taches dont avec la meilleure
volonté du monde on ne peut laver sa mémoire. A partir du moment où un
attachement trop grand à la mère du Roi pouvait devenir dangereux, n'a-t-il pas
oublié bien vite l'objet divin des âmes et des yeux, la Reine sans pareille,
la Reine chef-d'oeuvre des cieux, la princesse à qui il devait tout, qu'il
avait si souvent célébrée et dont le nom ne se retrouve plus dans ses vers?
N'a-t-il pas adulé bassement, dans une dédicace qui est un chef-d'oeuvre du
genre [La dédicace de la Traduction du XXXIIIe livre de Tite Live (voyez
plus loin, p. 389 et suivantes). Outre le Roi et le connétable, Malherbe trouve
moyen d'y louer le chancelier, le garde des sceaux, le surintendant des
finances, les secrétaires d'État, le cardinal de Rais, le président Jeannin, le
prince de Condé, et jusqu'à Messieurs les trésoriers de l'Epargne. Il est
vrai qu'il avait souvent besoin de ceux-ci.], le connétable de Luynes, qu'après
sa mort, quelques mois plus tard, il appelait cet absinthe au nez de barbet,
qu'il auroit voulu voir au gibet? [Voyez pièce LXXXIV, p. 250.] Je reconnais
que jusqu'à la fin de sa vie il ne cessa de chanter les louanges, en vers et en
prose, de Richelieu, de ce grand cardinal, grand chef-d'oeuvre des cieux;
mais je n'aurais pas conseillé à l'illustre Éminence d'être disgraciée du vivant
du poëte, ou de le précéder dans la tombe.
Il faut dire, comme circonstance
atténuante, que malgré la bonne volonté du prince, la position d'un "
pensionnaire " était toujours fort précaire : trop souvent il dépendait d'un
ministre de retarder, ou même d'arrêter complètement les effets de la
munificence royale. Malherbe le savait, et il man?uvra assez prudemment au
milieu des intrigues et des révolutions de la cour pour ne jamais compromettre,
je ne dis pas la dignité de son caractère, mais sa position [Je n'ai trouvé
qu'une seule fois le nom de Malherbe mêlé à des propos de cour. Pendant une
absence du poëte, Peiresc, qui se trouvait alors à Paris, lui écrivit qu'au
Cabinet (du Roi), son départ était mal interprété. On prétendait qu'il s'était
enfui de peur d'être recherché comme l'auteur d'un " certain discours en trois
feuillets. Celui qui a fait courir ce bruit, ajoutait Peiresc, est quelqu'un de
ceux qui avoient accès chez vous. " (Bibliothèque de Carpentras, manuscrit cité,
f° 532 v°, lettre du 4 mai 1620.) Malherbe, je crois, se tint à l'écart des
intrigues politiques, et suivit religieusement cet autre précepte qu'on lit dans
sa dédicace au duc de Luynes : " Pour moi, qui ai toujours gardé cette
discrétion de me taire de la conduite d'un vaisseau où je n'ai autre qualité que
de simple passager, le meilleur avis que je puisse donner à ceux qui n'y sont
que ce que je suis, c'est de s'en rapporter aux mariniers. "]. Aussi à la fin de
sa vie, il était sinon riche, du moins fort à son aise; et on peut le croire,
lui qui se plaignait sans cesse, quand il disait dans sa mauvaise ode à M. de la
Garde [Voyez pièce cv, p. 285.] :
Je ne désiste pas pourtant
D'être
dans moi-même content
D'avoir bien vécu dans le monde,
Prisé (quoique
vieil abattu)
Des gens de bien et de vertu :
Et voilà le bien qui
m'abonde [Ce dernier vers est la réfutation de l'épitaphe que Gombauld a
composée pour Malherbe :
L'Apollon de nos jours, Malherbe ici repose.
Il a longtemps vécu sans beaucoup de support,
En quel siècle? Passant,
je n'en dis autre chose :
Il est mort pauvre.... et moi je vis comme il est
mort.
Le poëte Patrix, compatriote de Malherbe, le trouva un jour à
table : " Monsieur, lui dit-il, j'ai toujours eu de quoi dîner, mais jamais de
quoi rien laisser au plat. " Voyez Tallemant des Réaux, tome I, p. 292.].
Sa pension de cinq cents écus [Une anecdote, que l'on trouvera plus loin
(voyez p. LXVIII), permet d'apprécier à peu près le revenu que cette pension de
quinze cents livres faisait à Malherbe. Suivant Racan, le poëte donnait à son
valet vingt écus de gages et dix sous par jour pour sa nourriture, soit par an
deux cent quarante-deux livres, " ce qui étoit honnête en ce temps-là. " Avec sa
pension seule, Malherbe avait donc un peu plus que six fois la somme nécessaire
an payement et à l'entretien de son valet.], ses appointements de gentil-homme
ordinaire et plus tard de trésorier de France, ce qu'il avait recueilli des
successions de son père et de sa mère [Sa mère mourut le 21 novembre 1613, à
quatre-vingt-deux ans.], et surtout la concession des terrains à Toulon [M. de
Gournay parle (p. 272) des salines de Castigneau qui auraient aussi été données
à Malherbe; les titres de concession se trouveraient, à ce qu'il paraît, à
Toulon.] lui procurèrent en effet, bien qu'il ne fût pas " ménager [Quand je
serois ménager, ce que je ne suis pas, " dit-il dans une lettre à son cousin de
Bouillon.] " une existence fort honorable. Et notez que je ne fais pas figurer
dans ce calcul les gratifications qu'il dut recevoir de temps en temps soit du
Roi, soit d'autres personnages pour lesquels il a fait des vers [Dans une lettre
(c'est la IVe du livre I dans les anciennes éditions); il remercie
Monseigneur*** " du beau présent " qu'il vient de recevoir. Je pense aussi que
ce ne fut pas gratuitement qu'il fit pour le financier Montauban certain couplet
dont il parle dans une autre lettre.]. Il dit lui-même quelque part " qu'il ne
se donnoit pas volontiers de la peine aux choses dont il n'espéroit ni plaisir
ni profit [Lettre à Racan, du 18 octobre 1625.]. "
Nous avons vu plus haut
comment en 1605, après vingt-quatre ans de mariage, Malherbe se sépara de sa
femme pour venir à Paris. Il ne la revit plus que deux fois, en 1616 et en 1622,
lorsqu'il alla en Provence. Malgré l'éloignement, leurs relations n'en furent
pas moins très-suivies, et l'on trouve en maintes pages de sa correspondance la
preuve de l'affection sincère qu'il avait pour elle [Il lui envoyait sans cesse
de l'argent, et souvent des sommes assez fortes.]. Toutefois le récit de Racan
nous apprend que, bien qu'il fut d'un âge mûr quand il vint se fixer à la cour,
il y mena une vie peu régulière et où le libertinage tint plus de place que la
passion. En 1611, il écrivait :
Je renonce à l'Amour, je quitte son
empire.
Il était temps, car il avait cinquante-six ans. Mais
certainement lorsque le père Luxure, comme on l'appelait chez M. de
Bellegarde, et l'Amour se séparèrent, ce ne fut pas le poëte qui fit les
premiers pas en arrière [Voyez ses doléances à ce sujet dans sa lettre à
Balzac.], Malherbe avait laissé auprès de sa femme, à Aix, son fils unique,
Laurent-Marc-Antoine, né, nous l'avons déjà dit, le 14 décembre 1600. Comme ce
fils a tenu une grande place dans les dernières années de la vie de son père et
que d'ailleurs nous avons pu nous procurer sur lui et ses aventures des
documents inconnus ou inédits, nous allons en parler un peu longuement.
Marc-Antoine annonça de bonne heure les plus heureuses dispositions; c'était
un vrai prodige, au dire de Peiresc, qui ne laissait échapper aucune occasion de
raconter à son ami les succès de l'enfant et du jeune homme [" Le petit
Marc-Antoine, lui-écrit-il le 17 octobre 1606, est plus grand que vous ne l'avez
laissé d'un bon demi-pan, et je ne vis jamais enfant de son âge si gentil ni si
éveillé que lui. Vous ne sauriez croire comme il se plaît à bien apprendre ses
leçons, et le grand plaisir qu'il à d'ouïr dire qu'il fait mieux que ses
compagnons. " (Bibliothèque de Carpentras, manuscrits de Peiresc,
Correspondance, volume H-M, f° 454.)
Cinq semaines plus tard, le 26
novembre 1606, il écrit encore :
" Le petit Marc-Antoine est toujours plus
gentil. Il dîna dernièrement chez M. du Périer, le jour du doctorat de son fils,
où il entretint merveilleusement toute cette compagnie, et avec les discours
pertinents, comme si c'eut été un homme bien consumé (consommé). "
(Ibid., f° 456.)
J'extrais d'autres lettres inédites les passages
suivants :
" Votre petit Marc-Antoine est si gentil, maintenant qu'il a le
haut-de-chausses, qu'il ne se daigne point d'aller avec des enfants. Ses
discours sont si bien sensés que d'homme de trente ans que je connoisse. Il
n'espère à rien qui ne soit grand, et ne veut point de passe-temps qui ne soit
honorable. Il a tant importuné sa mère de lui faire montrer à sonner du luth,
qu'elle a été contrainte de le lui accorder. A quoi il a si bien avancé, que M.
Régis (?) assure qu'il a plus appris dans trois jours qu'aucun autre n'auroit
fait en quinze. Madame y faisoit quelque difficulté, craignant que cela ne vous
fut pas bien agréable; mais je lui dis bien que j'écrirois que vous le
trouveriez bon, car cela sert toujours aux personnes de toute qualité. " (Lettre
du 25 juillet 1609, ibid., f° 477.)
" Votre petit Marc-Antoine est
toujours plus gentil. Il m'a fait des vers en latin d'importance. Ce va être une
merveille du siècle, Dieu aidant. " (Lettre du 30 janvier l6l3, Ibid, f°
505 v°. Voyez aussi lettre du 20 janvier l6l3, f° 513.)
" Votre petit
Marc-Antoine est bien avant en la logique. Il y a des discours si judicieux que
j'en suis quelquefois ravi. Il nous tarde bien que vous le puissiez voir. "
(Lettre du 27 septembre l614, ibid., f° 524 v°.)].
Au mois de
novembre 1615, il soutint des thèses de philosophie d'une manière si brillante
que le premier président du parlement de Provence, Guillaume du Vair, qui y
avait assisté, s'écria " que c'étoit le plus grand miracle qu'il étoit possible
d'imaginer [" Monsieur de Malherbe, votre fils, écrit Peiresc à Malherbe, le 18
novembre 1615, soutint ses thèses en philosophie ces jours passés, où Monsieur
le premier président voulut assister, sans que celui à qui elles étoient dédiées
l'eût invité. La plus grande partie de notre compagnie y fut aussi. Mais sans
cajolerie je ne vis jamais mieux faire, ni réfuter les arguments, ni parler si
élégamment, ni avec tant d'assurance, de promptitude, ni avec un si beau
langage, et avec une aussi grande connoissance de cette science. Tout le monde
en étoit ravi. Le cathédrant n'étoit rien au prix du répondant. Monsieur le
président dit au sortir de là que c'étoit le plus grand miracle qu'il étoit
possible d'imaginer. Jugez si c'est à bon titre que nous vous en devons
féliciter. Vous avez bien occasion d'en louer Dieu. Je n'y eusse désiré que
votre présence; mais d'ailleurs j'eusse quasi eu de l'appréhension qu'un si
grand excès de réjouissance qu'il vous eut fallu ressentir de nécessité, n'eût
apporté du préjudice à votre santé, " (Ibid.., f° 530.)]. " Deux ans plus
tard, nous le retrouvons à Paris; il y avait été amené par Malherbe, qui, en
1616, alla passer quelque temps [Ce voyage fut sans doute motivé par le désir de
presser la conclusion de l'affaire des terrains qui lui avaient été concédés à
Toulon. Voyez, plus haut, p. XXVI] à Aix, d'où il repartit avec Peiresc et du
Vair [Le 19 avril. Voyez Roux-Alpheran, Recherches, p. 32.], lorsque
celui-ci eut été nommé garde des sceaux. Le séjour de Paris semble avoir exercé
sur lui une influence fâcheuse, en dépit des soins de son père, qui tous les
jours le faisait travailler plusieurs heures sous ses yeux; et une lettre de
Peiresc en date du 29 octobre 1617 montre quelles étaient les inquiétudes de Mme
de Malherbe, qui craignait de voir son fils renoncer à la carrière de la
magistrature, que par suite de ses relations de famille elle devait désirer
par-dessus tout [" Madame, suivant votre lettre, je n'ai point failli à toutes
les occasions qui se sont présentées de remontrer à M. de Malherbe ce qui étoit
de vos appréhensions, et vous assure que je n'ai pas eu de la peine à persuader
M. le garde des sceaux de le faire aussi de son côté, car je l'avois déjà
prévenu par diverses fois sur ce qu'il avoit vu à Monsieur votre fils des
habillements de couleur. Enfin, M. de Malherbe l'a assuré que son intention
étoit de lui faire continuer les lettres.... Je vous dirai bien davantage que
Monsieur votre fils n'a nulle inclination d'épée, ains a lui-même eu horreur de
cette profession. Son père l'a fait étudier tous les jours quatre ou cinq bonnes
heures en sa présence, de quoi j'ai été témoin diverses fois. Il s'est résolu de
le vous ramener bientôt lui-même là-bas, estimant qu'il y puisse bien mieux
faire ses affaires qu'ici. " (Lettre de Peiresc à Mme de Malherbe, datée de
Paris le 29 octobre 1617. Bibliothèque de Carpentras, manuscrit cité, f° 532.)].
Ces inquiétudes n'étaient que trop fondées. Malgré ce que disait Peiresc de
l'horreur que la profession des armes inspirait à Marc-Antoine, l'humeur
batailleuse de celui-ci l'entraîna dans trois querelles, dont la dernière lui
coûta la vie. La première eut lieu au mois de mai 1622, au moment où Malherbe
venait d'arriver en Provence. Nous en ignorons les circonstances, car il n'en a
parlé qu'en termes assez vagues dans sa correspondance : " Deux jours après que
je fus arrivé, écrit-il à son cousin de Colomby [Cette lettre, dans les
anciennes éditions, est la trente-huitième et dernière du livre II. Dans une
lettre écrite d'Aix à Peiresc (alors à Paris), en date du 10 juillet de la même
année (1622), il donne quelques autres détails : " Le jour même de la Fête-Dieu,
il plut à l'avocat général Thomassin de faire garder la chambre à mon fils, ce
qui lui réussit si bien par la facilité qu'il trouva en M. d'Oppède (le premier
président), qu'encore aujourd'hui il est en prise de corps. Je crois bien que si
je l'eusse voulu faire représenter, il en seroit quitte, mais parce que je me
doute qu'ils l'eussent obligé à quelque satisfaction à sa partie, j'ai mieux
aimé qu'il soit privé de quelques jours de la place des Jacobins que de le
soumettre à cette indignité. J'ai donc envoyé querir un renvoi à un autre
parlement; je l'attends au premier jour, avec les inhibitions à celui-ci. "], je
ne sais quel fripon d'officier fit une niche à mon fils pour laquelle il a été
contraint de garder la chambre, et moi privé du contentemen que j'étois venu
chercher à ma maison.... Mes amis me disent que c'est un juif à qui j'ai affaire
et que je ne dois pas trouver étrange que mon fils soit persécuté par ceux mêmes
qui ont crucifié le fils de Dieu [Il a repris cette pensée dans le sonnet qu'en
1627 il fît sur la mort de son fils (voyez p. 276, pièce CII, vers 13 et
14).].... Ce que j'y vois de meilleur pour moi, c'est que le moyen qu'a ce
maroufle de me nuire n'est pas égal à sa volonté. Mais toujours aurai-je de la
peine et de la dépense à démêler cet écheveau.... J'ai eu depuis quatre ou cinq
jours des inhibitions du Conseil pour ôter à ce parlement la connoissance de ma
brouillerie. Il me reste encore quelques informations à faire pour évoquer.
C'est à quoi je travaille. " Ce " fripon d'officier " d'origine juive est
probablement Paul Fortia, seigneur de Piles, dont il va être question tout à
l'heure.
Cette mésaventure aurait dû servir de leçon à Marc-Antoine, mais il
n'en fut rien; et " la chaleur de la jeunesse [Peiresc, de retour à Aix, écrit à
Malherbe le 6 décembre 1623 : " Mme de Malherbe m'a communiqué certaine affaire
concernant l'emploi de Monsieur votre fils, à quoi je voudrois bien pouvoir
contribuer quelque chose pour son contentement et le vôtre, ayant un extrême
regret de voir qu'un si subtil esprit, qui feroit des merveilles dans le monde,
perde une si bonne partie de son temps au grand déplaisir de tous vos amis et
serviteurs, et spécialement de ceux que vous avez dans notre Compagnie, qui
seroient bien aises de lui tendre la main, de le dispenser, je m'assure, de tout
ce qu'ils pourroient pour l'honneur de vous et de lui. Pensez-y, je vous
supplie, tandis que votre service de par de là lui peut faire espérer plus de
faveur auprès du Roi et de son conseil, et avant que la chaleur de la jeunesse
le porte à quelques résolutions qui servissent par après d'obstacle aux bonnes
intentions de vos amis. Je crains bien que vous ne blâmiez ma trop grande
liberté, mais, etc. " (Bibliothèque de Carpentras, manuscrit cité, f° 542.)] "
fit avorter les plans que son père avait formés. " Il y aura bientôt trois ans,
écrit Malherbe à M. de Mentin le 14 octobre 1626, que vous vous employâtes à me
faire avoir pour mon fils un office de conseiller au parlement de Provence. Le
traité qui s'en fit alors fut interrompu par une brouillerie qui lui survint
[Cette lettre, qui est la XVIIIe du second livre dans toutes les éditions, y est
datée à tort de 1616, au lieu de 1626. Le contenu ne laisse aucun doute sur la
date véritable.]. " L'affaire, que Malherbe traite si lestement de
brouillerie, était des plus graves, et elle est restée inconnue jusqu'ici
à tous ses biographes, qui ont rapporté à la précédente les détails qu'ils
avaient trouvés dans sa correspondance : il s'agissait d'un duel ou Marc-Antoine
avait tué son adversaire, un nommé Raymond Audebert ou Audibert, bourgeois
d'Aix. Ceci se passait au mois de juin 1624. Les espérances que l'on avait
d'abord données à Malherbe [Dans une lettre écrite le 27 juin 1624, pour " se
condouloir avec lui du malheur arrivé à son fils, qui a été universellement
plaint par toute cette ville, " Peiresc dit : " Mais pour ce que c'est chose
faite qui ne peut pas ne l'avoir été, je me persuade que ce mal pourroit être
cause de quelque bien, si Monsieur votre fils vouloit un peu résoudre à l'avenir
de contenter ses parents, amis et serviteurs. La condition des personnes
auxquelles il a affaire est telle que l'on réduira à tout ce qu'il voudra, et la
qualité du fait est réduite, Dieu merci, en termes qu'il n'y aura rien que vous
n'obteniez. " (Bibliothèque de Carpentras, manuscrit cité, f° 545.)] ne se
réalisèrent pas, et les choses prirent une tournure si alarmante qu'il fit
quitter la Provence à son fils. En effet, le 10 octobre, une sentence du
sénéchal d'Aix, rendue sur la poursuite de la veuve et de ses enfants,
condamnait Marc-Antoine à avoir la tête tranchée. Mais Malherbe, sachant bien
qu'en pareille occurrence il ne fallait que gagner du temps, envoya son fils en
Normandie, comptant, " avec un million de gentilshommes, " sur un pardon
général, dont le mariage de Madame avec Charles Ier devait être le prétexte
[Lettre à Racan du 13 décembre 1624 : " Il y a fort longtemps que je l'ai envoyé
en Normandie, où il passe son temps, à ce qu'il m'écrit, mieux qu'en lieu où il
a jamais été. Je l'ai tiré d'ici pour la doute que j'avois que ses parties ne
lui eussent tendu quelque piège, comme certes j'ai découvert qu'ils avoient
fait. Mais j'eus bon nez, de quoi bien lui prit et à moi aussi. J'attends, avec
un million de gentilshommes, un pardon général de tous les duels, dont le
mariage de Madame sera le prétexte. "].
En attendant cette amnistie qui
tarda assez longtemps, il parvint à faire évoquer l'affaire au conseil du Roi,
qui la renvoya au parlement de Dijon, et il sut se faire appuyer près de ses
nouveaux juges par une lettre fort pressante de Marie de Médicis [Voyez-en le
texte à l'Appendice, p. LI.]. La procédure fut longue; enfin il obtint,
en juin 1626, des lettres de grâce, qui ne furent entérinées que le 13 février
de l'année suivante; mais Marc-Antoine, pour jouir de leur effet, dut, par arrêt
de la Cour, payer les dépens et quinze cents livres de dommages et intérêts à la
veuve Audebert et ses enfants [Voyez à l'Appendice, p. LII, un résumé de
l'affaire.].
Cinq mois après, jour pour jour, le 13 juillet, à quatre lieues
d'Aix, Marc-Antoine périssait à son tour dans une querelle avec Gaspard de
Bovet, baron de Bormes, et avec le beaufrère de celui-ci, Paul de Fortia,
seigneur de Piles, dont on a déjà vu le nom plus haut. Malherbe cria à
l'assassinat, et l'on peut voir dans sa lettre à Louis XIII [Voyez.plus loin, p.
349 et suivantes.] en quels termes il parlait des meurtriers de son fils.
L'accusation ne paraît point suffisamment établie [Balzac ne parle de l'affaire
que comme d'un duel.], et, à vrai dire, à cette époque où les querelles étaient
si fréquentes, où les parents et les amis, se soutenant les uns les autres
l'épée à la main, changeaient si souvent un duel en mêlée, il n'était pas
toujours facile, quand un des combattants restait sur le carreau, de savoir
exactement par qui et comment il avait été frappé. Le récit de Tallemant me,
semble devoir se rapprocher assez de la vérité : " Voici, dit-il, comme ce
pauvre garçon fut tué. Deux hommes d'Aix, ayant querelle, prirent la campagne,
leurs amis coururent après; les deux partis se rencontrèrent en une hôtellerie.
Chacun parla à l'avantage de son ami. Le fils de Malherbe étoit insolent; les
autres ne le purent souffrir; ils se jetèrent dessus et le tuèrent. Celui qu'on
en accusoit s'appelait Piles. Il n'étoit pas seul sur Malherbe; les autres
l'aidèrent à le dépécher. "
Marc-Antoine fut enterré dans l'église des
Minimes [Aujourd'hui l'église des Dames du Saint-Sacrement,
(Roux-Alpheran, Recherches, p. 39, note 2.)], à Aix, le surlendemain de
sa mort, le 15 juillet, et ce jour même le bon Peiresc écrivait au malheureux
père une lettre touchante, que nous donnerons plus loin [Voyez
l'Appendice, p. LIV. Le 27 juillet 1627, Malherbe n'avait point encore
reçu la nouvelle de la mort de son fils, car nous avons de lui, à cette date,
une lettre adressée à Peiresc et où il ne parle que de choses indifférentes.].
Malherbe, qui croyait et pouvait croire à un assassinat, poursuivit sans
relâche les meurtriers, et surtout de Piles, que des témoins déclaraient avoir
vu frapper Marc-Antoine avant que celui-ci " eût la main à l'épée [Voyez à
l'Appendice, p. LV, une lettre inédite de Malherbe à M. de Bouillon.]; "
et il recommença comme demandeur le pénible chemin qu'il avait, les années
précédentes, parcouru comme défendeur, pour ce même fils dont il voulait
aujourd'hui venger la mort.
Un Extrait des registres du sénéchal
d'Aix imprimé de quatre pages, qu'a bien voulu me communiquer le savant
bibliothécaire de Grenoble, M. Gariel, et qui était demeuré inconnu aux
biographes de Malherbe, donne quelques détails intéressants sur les premiers
résultats du procès [Voyez-en le texte à l'Appendice, p. LVII.]. Nous y
apprenons que, " sur la requête de Damoiselle Magdeleine de Corriolis, de la
ville d'Aix, tant en son nom que comme femme et procuratrice générale de
François de Malerbe, écuyer, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi,
querellante en assassinat et meurtre commis en la personne de M. Marc-Antoine de
Malerbe, lui vivant avocat au parlement de Provence, son fils, etc., " le
sénéchal d'Aix prononçant, par défaut, contre les sieurs de Piles et de Bormes,
les déclara, le 14 août 1627, un mois après le meurtre, " atteints et convaincus
du cas et crime de meurtre et homicide douleusement [Traîtreusement] commis, "
et les condamna à la peine de mort. Un troisième accusé, frère Louis de
Villages, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, bien que contumax,
fut élargi à charge de se représenter " quand sera dit et ordonné. "
Le jour
même, les condamnés appelèrent de cette sentence, qui ne les effraya pas plus
que Malherbe n'avait été effrayé de celle qui, en des circonstances analogues et
presque dans les mêmes termes, avait été rendue contre son fils deux ans
auparavant.
Quelque temps après, il écrivait à un de ses amis de Provence
qu'il attendait " que le conseil des parties fût établi en quelque lieu pour y
continuer les poursuites contre les assassins et les mettre le plus avant qu'il
pourroit dans le chemin de Grève. " " Tout ce que je demande, ajoutait-il, c'est
qu'on nous baille un parlement. Les assassins disent qu'ils ne veulent pas de
Grenoble. De ce côté-là nous sommes d'accord. Je me doute qu'ils voudroient
Paris, mais je ne le veux pas. Le judaïsme s'est étendu jusque sur la Seine. Il
seroit à souhaiter qu'il fût demeuré sur le Jordain, et que cette canaille ne
fût point mêlée, comme elle est, parmi les gens de bien. Il n'y a remède. Ma
cause est bonne; je combattrai partout avec l'aide de Dieu, fût-ce dans
Jérusalem et devant les douze lignées d'Israël [Cette lettre a été publiée pour
la première fois, et d'après une copie du temps, par M. Roux-Alpheran
(Recherches, p. 62). Elle n'est point datée et ne porte point de nom de
destinataire.]. "
Il combattit, en effet, mais inutilement. Bien que Louis
XIII " l'eût exhorté à faire prendre les drôles, l'assurant que du reste il
auroit justice [Lettre de Malherbe à Peiresc, en date du 4 octobre 1627.]; "
bien que Malherbe lui eût adressé, avec la belle ode contre les Rochelois, une
lettre pathéthique [Voyez plus loin, p. 349 et suivantes.], grâce aux relations
de leur famille avec le parlement de Provence, et à la protection du frère de
Richelieu, de l'archevêque d'Aix [Voyez la lettre que Malherbe lui adresse, en
date du 2 janvier 1628.], les meurtriers échappèrent à sa vengeance. Suivant
l'exemple que Malherbe leur avait donné lui-même, ils surent tirer l'affaire en
longueur et la traîner de tribunal en tribunal. " Enfin, dit Balzac, qui le
voyait tous les jours dans le fort de son affliction, on lui parla
d'accommodement, et un conseiller du parlement de Provence, son ami particulier,
lui porta parole de dix mille écus. Il en rejeta la première proposition, et
nous [A Balzac et à François de Porchères, sieur d'Arbaud. Il leur disait aussi
qu'il voulait se battre contre de Piles, et répondait aux objections qu'ils lui
faisaient comme il répondit à Racan, en pareille circonstance, au camp de la
Rochelle. Voyez plus loin, p. LXVIII.] dit l'après-dînée ce qui s'étoit passé le
matin entre lui et son ami; mais nous lui fîmes considérer que la vengeance
qu'il desiroit étant apparemment impossible, à cause du crédit que sa partie
avoit à la cour, il ne devoit pas refuser cette légère satisfaction qu'on lui
présentait, que nous appelâmes
Solatia luctus
Exigua ingentis,
misero sed debita patri [Virgile, Enéide, liv. XI, v. 62, 63.].
"
Eh bien, dit-il, je croirai votre conseil; je pourrai prendre de l'argent,
puisqu'on m'y force; mais je proteste que je ne garderai pas un teston pour moi
de ce qu'on me baillera. J'emploierai le tout à faire bâtir un mausolée à mon
fils. " Il usa du mot mausolée, au lieu de celui de tombeau, et fit le poëte
partout [OEuvres de Balzac, édition de 1665, in-f°, tome II, p. 683.
Dissertation XXVIII. A Monsieur de Plassac-Méré. De Malherbe. -- Ce récit
de Balzac est reproduit presque textuellement par Tallemant des Réaux. Il faut,
disons-le en passant, lire avec méfiance ce qu'en divers passages de ses écrits
Balzac a rapporté du bonhomme Malherbe qu'il avait particulièrement
connu. Ainsi il termine la dissertation que nous venons de citer par une
anecdote que Tallemant lui a encore empruntée et où il prête à Malherbe une
épigramme (Bien que Dumoulin en son livre) qui est de Racan.]. "
Je
ne sais ce qui fit manquer ce projet d'accommodement; mais au mois de juillet
1628, Malherbe, craignant probablement que ses adversaires n'obtinssent des
lettres de grâce, quitta Paris pour aller trouver le Roi devant la Rochelle
[Lettre de Peiresc à Malherbe en date du 14 juillet 1628. (Bibliothèque de
Carpentras, manuscrit cité, f° 556.)]. Ce voyage, qui devait lui être si fatal,
paraît avoir été assez inutile, d'après ce qu'on lit dans une lettre du 14
septembre 1628, la dernière que l'on connaisse de lui : " On m'écrit de Provence
que mes parties se vantent d'avoir eu leur rémission. Je n'en crois rien, pource
que je sais que, si cela étoit, vous en eussiez mandé quelque chose par deçà.
Mais quand il seroit vrai, je ne m'en mets guère en peine. Ce n'est pas là que
je les attends. La pierre qui les fera chopper et choir, s'il plaît à Dieu, ce
sera l'entérinement. Nous en verrons l'ébattement à cette Saint-Martin, ou
bientôt après. Je vous supplie bien humblement, Monsieur, s'ils l'ont présentée
ou s'ils la présentent, de prendre la peine de m'en faire avoir une copie, pour
me préparer à combattre ce fantôme. Ils n'ont pas trouvé leur compte à la Jarne
[La Jarne, près de la Rochelle. Le garde des sceaux s'y trouvait au mois d'août
1628. Voyez Bassompierre, édition Michaud et Poujoulat, p. 284.]; je ne
pense pas qu'ils le trouvent mieux à Toulouse. Peut-être 's'imaginent-ils que
mon âge me fera craindre les incommodités d'un si long voyage. Ils se trompent :
la même cause qui m'a fait mépriser l'été me fera mépriser l'hiver [Cette
lettre, adressée à un sieur Legros, a été publiée pour la première fois par M.
Miller, d'après le manuscrit 133 des papiers de Baluze.]. "
Il ne devait
plus y avoir pour lui d'été ni d'hiver. De son séjour au camp de la Rochelle au
moment des plus grandes chaleurs, il avait rapporté le germe d'une maladie qui
ruina rapidement la robuste constitution dont il se glorifiait encore trois ans
auparavant [" Je n'ai, grâces à Dieu, écrivait-il à Balzac en 1625, de quoi
murmurer contre la constitution que la nature m'avoit donnée. Elle étoit si
bonne qu'en l'âge de soixante-dix ans, je ne sais que c'est d'une seule des
incommodités dont les hommes sont ordinairement assaillis en la vieillesse. Et
si c'étoit être bien que de n'être point mal, il se voit peu de personnes à qui
je dusse porter envie. " En effet, dans la correspondance de Malherbe, je n'ai
guère trouvé d'autre mention de maladie que celle d'une sciatiqne qui le tint
dix jours au lit. (Lettre à Peiresc du 3 octobre 1608.)]; et le 16 octobre,
trois semaines après avoir écrit la lettre que nous venons de citer, il mourait
à Paris, à l'âge de soixante-treize ans.
Porchères d'Arbaud, son cousin par
alliance, et le poëte Yvrande paraissent avoir été les seuls de ses parents et
de ses amis qui assistèrent à ses derniers moments. Le fidèle Racan était encore
au siège de la Rochelle, et ce fut de Porchères qu'il apprit les détails qu'il
nous a transmis sur la fin de son maître [Voyez plus loin, p. LXXXVII et
suivante.]. Balzac prétend que lui aussi aurait pu en donner; il avait envoyé
près du malade " un homme qui le vit mourir. " " Mais, dit-il, ce que je sais de
plus particulier que les autres ne se peut écrire de bonne grâce, et il y a
certaines vérités qui ne sont bonnes qu'à supprimer [Lettre à Conrart, du 23
janvier 165l, OEuvres, 1665, tome II. p. 900.]. "
Il n'est pas
difficile de deviner quelles étaient ces vérités. " Malherbe, dit Tallemant,
n'étoit point autrement persuadé de l'autre vie; " et c'est une assertion que le
récit de Racan ne vient certainement pas infirmer. Que penser, en effet, des
croyances religieuses d'un homme qui proclamait " que la religion des honnêtes
gens était celle de leur prince [" Il avoit souvent à la bouche, dit Sauval, ces
paroles assez libertines que le poëte Prudence attribue à l'empereur Gallien :
Cale daemonium quod colit civitas. " (Antiquités de Paris, tome I,
p. 324.)]? " Que dire d'un catholique qui, au lit de la mort, ne se décida à se
confesser que lorsqu'on lui eut remontré " qu'ayant fait profession de vivre
comme les autres hommes, il falloit mourir aussi comme les autres [Voyez plus
loin, p. LXXXVIII. " Il disoit, quand on lui parloit de l'enfer et du paradis :
" J'ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les autres, et aller où vont
les autres. " (Tallemant, tome I, p. 305.)]? "
Ajoutons que dans ses lettres
familières, où il laisse si librement courir sa plume, on ne retrouve rien qui
rappelle ces quelques pratiques de dévotion, dont parle Racan. Ce qui semble
dominer chez lui, c'est une sorte de philosophie stoïque qu'il avait peut-être
puisée dans Sénèque [Cette philosophie était empreinte d'une sorte de fatalisme
où n'entrait pour rien l'idée de Providence. " Qu'on die ce qu'on voudra de la
prudence humaine, écrivait-il à son cousin Colomby, je ne la veux pas exclure de
l'entremise de nos affaires, quand ce ne seroit que de peur de trop autoriser la
nonchalance; mais pour ce qui est des événements, il faudroit d'autres exemples
que ceux que j'ai vus jusqu'à cette heure, pour me faire croire qu'elle y ait
aucune jurisdiction. Qui est heureux, ira aux Indes sur une claie; qui est
malheureux, quand il seroit dans le meilleur vaisseau du monde, il aura de la
peine à traverser de Calais à Douvres, sans courir fortune de se noyer. "] et
qu'il aimait à manifester par " le mépris de toutes les choses que l'on estime
le plus en ce monde, " mépris dans lequel il comprenait malheureusement l'art
même où il excellait [" Un bon poëte, disait-il, n'est pas plus utile à l'Etat
qu'un bon joueur de quilles, " Voyez plus loin, p. LXXVII et LXXVI. Il avait
sans cesse à la bouche des maximes comme celles-ci : " Cette vie est une pure
sottise. -- J'estime si peu le monde, que je n'estime pas en quel habit nous
fassions le peu de chemin que nous avons à y faire. -- Pour moi je tiens que le
vivre parmi tous les délices n'est pas grand'chose. " On ne peut du moins lui
reprocher de n'avoir pas mis ses préceptes en pratique; car l'unique chambre qui
lui servait de logement et les cinq ou six chaises de paille qui composaient son
ameublement témoignent assez de son indifférence pour le luxe.].
Malherbe
n'avait jamais beaucoup aimé sa famille, avec laquelle il paraît avoir vécu en
assez mauvaise intelligence, et il le lui prouva à sa mort. Il la déshérita
complètement et choisit pour légataire universel Vincent de Boyer, fils d'un
neveu de sa femme, Jean-Baptiste de Boyer, conseiller au parlement de Provence.
Il disposa, en outre, d'une somme de trois mille livres en faveur d'un sieur
Astruc, avocat chargé des poursuites contre les meurtriers de Marc-Antoine, et à
qui Mme de Malherbe, par reconnaissance de ses bons soins et de l'amitié qu'il
avait portée à son fils, laissa aussi la moitié de ses biens.
Mme de
Malherbe survécut encore vingt mois à son mari. Elle mourut au commencement de
juin 1630, probablement à Aix où régnait alors la peste. Son testament, daté du
1er août 1629, est rempli du souvenir de son fils, dont elle demande instamment
[Roux-Alpheran, Recherches, p. 43 et suivantes.] à ses héritiers de
venger la mort, désir qui ne fut que bien imparfaitement exaucé. L'arrêt
définitif dans cette triste affaire ne fut rendu qu'en 1632. Le 29 avril de
cette année, le parlement de Toulouse [Nous avons inutilement fait chercher à
Toulouse, dans les archives du parlement, le texte de l'arrêt.] condamna le
sieur de Fortia de Piles, " ce maroufle, " comme l'appelait Malherbe, à payer
huit cents livres " pour faire prier Dieu pour le repos de l'âme de Marc-Antoine
de Malherbe, fils de la dame de Carriolis, à cause de l'assassinat commis en la
personne dudit Marc-Antoine, ladite somme applicable à l'église où son corps
avoit été enseveli [Roux-Alpheran, Recherches, p. 43. Cette somme revint
à l'église des Minimes d'Aix, où Marc-Antoine avait été enterré.] " : châtiment
bien léger s'il y avait eu réellement assassinat. Quant à l'autre accusé, le
baron de Bonnes, il est probable qu'il s'était auparavant arrangé avec la
famille. Ce qui est certain, c'est qu'en 1638 il épousa une belle-s?ur de ce
même Vincent de Boyer, héritier de Malherbe [ibidem, p. 57.].
Les
mémoires que Racan a rédigés à la prière de Ménage, et que Tallemant a
reproduits en les augmentant, sont une source précieuse de renseignements sur la
vie de Malherbe; mais, quoiqu'il les ait écrits sans aucun doute avec les
meilleures intentions du monde, il faut convenir qu'ils ne font guère honneur à
son tact et à son discernement, et qu'ils ont peu servi la gloire de son maître.
Je me garderai bien de vouloir représenter Malherbe comme un modèle de toutes
les vertus, et de dire en style d'épitaphe avec Meusnier de Querlon qu'il fut "
tout à la fois bon fils, bon père, bon mari, bon maître. " Ce qui précède fait
justice de ces éloges ridicules; toutefois, d'après sa correspondance, on voit
qu'on aurait pu dire de lui autre chose que ce qu'en a rapporté son disciple
favori. Malheureusement Racan vivait au milieu d'une société corrompue et dans
l'intimité du président Maynard, le poëte le plus licencieux peut-être d'une
époque où il y en avait beaucoup, et il paraît avoir spécialement pris plaisir à
conserver dans ses souvenirs et à nous transmettre avec une crudité naïve [Si
l'on veut avoir une idée de cette naïveté de Racan, on n'a qu'à lire une lettre
où il consulte sérieusement Chapelain sur un conte ordurier qu'il avait mis en
vers, et se montre uniquement préoccupé du soin d'éviter un hiatus. Voyez
OEuvres de Racan, Bibliothèque elzévirienne, tome I, p. 337.] des traits
qu'il aurait pu, sans le moindre inconvénient, passer sous silence. A un autre
point de vue, il nous a rapporté un certain nombre de mots et d'anecdotes ou
nous ne saurions découvrir le sel et la finesse qu'il voulait y voir. Il a beau
nous dire : " Ces discours ne se peuvent exprimer avec la grâce qu'il (Malherbe)
les prononçoit, parce qu'ils tiroient leur plus grand ornement de son geste et
du ton de sa voix; " on se rappelle alors que lui Racan bégayait, et ne pouvant
prononcer ni les c ni les r, ne devait pas être fort exigeant pour un homme qui
s'avouait lui-même du pays de Balbut en Balbutie [Tallemant, qui rapporte
ce mot (tome I, p. 287), dit de plus : " Malherbe gâtoit ses beaux vers en les
prononçant, outre qu'on ne l'entendoit presque point, à cause de l'empêchement
de sa langue et de l'obscurité de sa voix : avec cela, il crachoit au moins six
fois en disant une stance de six vers. C'est pourquoi le cavalier Marin disoit
qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide, ni de poëte plus sec. A cause de sa
crachoterie, il se mettoit toujours auprès de la cheminée. " Tallemant a
emprunté ce passage à Balzac, qui ajoute : " Malherbe disoit les plus jolies
choses du monde; mais il ne les disoit point de bonne grâce, et il étoit le plus
mauvais récitateur du monde. "].
Dans un remarquable article de critique où,
suivant son habitude, il a laissé peu de chose à dire à ceux qui viendront après
lui [Revue européenne, 15 mars 1859. Cet article, où M.Sainte-Beuve a
résumé plusieurs de ses travaux antérieurs, est intitulé : Malherbe. --
Je ferai seulement quelques réserves sur quelques-unes de ses appréciations du
caractère du poëte.], M. Sainte-Beuve a écrit ceci : " La probité subsiste même
sous les défauts de Malherbe. Son caractère privé, bien qu'étroit, est solide,
et suffit à porter, sans jamais fléchir, sa grandeur lyrique. " Rien n'est plus
juste ni plus vrai. Si Malherbe était brusque et emporté [Il l'était assez pour
s'être oublié un jour jusqu'à souffleter la dame de ses pensées, la vicomtesse
d'Auchy : voyez Tallemant, tome I, p. 301. Nous publierons la lettre d'excuse
qu'il lui écrivit à ce sujet.], il pouvait se vanter " d'avoir une âme ennemie
de dissimulation " et " de prétendre en finesse moins qu'homme du monde. " Il
eut et mérita de bons et sincères amis, et ne paraît guère avoir eu d'autres
ennemis que ceux qu'il s'attirait par la rudesse d'une franchise qu'il poussait
souvent jusqu'au cynisme [Voyez, entre autres, Tallemant, tome I, p. 286.] et
par l'inflexibilité de ses doctrines littéraires. Chef d'école, se sentant
appelé à réformer la poésie et la prose française, et persuadé, suivant
l'expression de Boileau, que " notre langue veut être extrêmement travaillée
[Lettre de Boileau à Maucroix, 29 avril 1696. Correspondance entre Boileau
et Brossette, édition Laverdet, p. 417.], " il exerça et tint à exercer sur
les écrivains que son talent, sa position et son âge groupaient autour de lui,
une domination qui devenait souvent la plus minutieuse des tyrannies ["
Lingendes, qui étoit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir la censure de
Malherbe, et disoit que ce n'étoit qu'un tyran, et qu'il abattoit l'esprit aux
gens. " (Tallemant, tome I, p. 277.)]. Écoutez ce qu'en dit Balzac:
" Vous
vous souvenez du vieux pédagogue de la cour qu'on appeloit autrefois le tyran
des mots et des syllabes, et qui s'appeloit lui-même, lorsqu'il étoit en belle
humeur, le grammairien en lunettes et en cheveux gris. N'ayons point dessein
d'imiter ce que l'on conte de ridicule de ce vieux docteur. Notre ambition se
doit proposer de meilleurs exemples. J'ai pitié d'un homme qui fait de si
grandes affaires entre pas et point; qui traite l'affaire des
participes et des gérondifs comme si c'étoit celle de deux peuples voisins l'un
de l'autre et jaloux de leurs frontières. Ce docteur en langue vulgaire avoit
accoutumé de dire que depuis tant d'années il travailloit à dégasconner la cour
et qu'il n'en pouvoit venir à bout. La mort l'attrapa sur l'arrondissement d'une
période, et l'an climatérique l'avoit surpris délibérant si erreur et
doute étoient masculins ou féminins. Avec quelle attention vouloit-il
qu'on l'écoutat quand il dogmatisoit de l'usage et de la vertu des particules
[Socrate chrétien, discours X. OEuvres, tome II, p. 261.]? "
Le portrait est sans doute un peu chargé, mais au fond je le crois vrai;
seulement en le traçant, le vaniteux écrivain, qui si souvent n'a été qu'un
arrangeur de mots, oubliait qu'il avait adulé Malherbe vivant et ne se souvenait
plus sans doute que de quelques blessures faites à son amour-propre [De celle-ci
peut-être: " Malherbe dit un jour à Gomberville, à propos des premières lettres
de Balzac : " Pardieu! pardieu! toutes ces badineries-là me sont venues à
l'esprit; mais je les ai rebutées. " (Tallemant, tome IV, p. 89.) -- " Vous me
prenez pour un autre, écrivait un jour Balzac à Conrart, si vous me prenez pour
un admirateur; je ne le suis pas de Virgile, comment le serois-je de Malherbe?
En effet, je ne l'estime beaucoup que par la comparaison des autres que j'estime
peu; mais je vous l'ai dit, il y a longtemps, et je ne pense pas que je m'en
dédise jamais, s'il y a quelque objet de mon admiration dans le monde, c'est
l'homme à qui j'écris cette lettre. " (OEuvres, tome II, p. 959)]
Une
rare qualité de Malherbe et qui indique à la fois la vigueur et la supériorité
de son esprit, c'est l'indifférence avec laquelle il bravait les attaques de ses
adversaires : " Écrive contre moi qui voudra, " disait-il à ce même Balzac, qui
n'était point doué d'une telle fermeté, " Si les colporteurs du Pont-Neuf n'ont
rien à vendre que les réponses que je ferai, ils peuvent bien prendre les
crochets ou se résoudre à mourir de faim. On pensera peut-être que je craigne
les antagonistes. Non fais. Je me moque d'eux, et n'en excepte pas un, depuis le
cèdre jusqu'à l'hysope [Lettre à Balzac. C'est la XVIIe du livre II, dans les
anciennes éditions.]. " Il fit comme il disoit. Desportes, Bertaut et des
Yveteaux le poursuivirent en vain de leurs critiques. Il se borna à répondre "
que s'il s'y mettoit, il feroit de leurs fautes un livre plus gros que leurs
livres mêmes [Tallemant, tome I, p. 275. Il se vengea pourtant un jour fort
brutalement d'une satire de Berthelot (voyez plus loin, p. 96); il est vrai que
la vicomtesse d'Auchy y était encore plus maltraitée que lui.]. " Il s'y mit une
fois, et nous publierons dans un de nos prochains volumes les annotations dont
il a chargé un exemplaire des oeuvres de Desportes, exemplaire qui, après avoir
appartenu à Balzac [Le 20 novembre 1653, Balzac écrivait à Conrart : " Je vous
dirai seulement que j'ai ici un exemplaire de ses oeuvres (de Desportes), marqué
de la main de feu M. de Malherbe, et corrigé d'une terrible manière. Toutes les
marges sont bordées de ses observations critiques, et j'ai résolu, avec votre
licence, d'en choisir les plus belles, pour en faire un chapitre de nos
remarques. " (OEuvres de Balzac, l665, in-fol., tome II, p. 957 )] et au
président Bouhier, se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de l'Arsenal.
Nous n'avons pas eu la prétention dans les pages qui précèdent d'épuiser ce
qui concerne la vie et les écrits de Malherbe; et l'on trouvera dans sa
biographie par Racan, dans nos commentaires et dans l'Historiette de
Tallemant, bien des particularités qu'il était inutile de répéter ici. Quant aux
jugements sur ses oeuvres, nous nous en sommes abstenu le plus possible afin de
nous conformer au plan fort sage adopté pour la Collection des grands
écrivains de la France, dont fait partie le présent ouvrage. Cette lacune
sera facilement réparable pour les lecteurs; placé sur le seuil du dix-septième
siècle où il eut à la fois à combattre les derniers efforts de la Renaissance et
à frayer le chemin aux nouveaux venus, s'offrant ainsi le premier à ceux qui se
livrent à l'étude de cette grande époque, et ayant d'ailleurs le bonheur
d'appartenir à une province jalouse entre toutes de la gloire de ses grands
hommes, Malherbe a été depuis Godeau et Ménage l'objet de nombreux travaux.
Cependant si nous ne prenons pas la parole pour nous-même, nous pouvons la céder
à un autre; et l'on nous permettra de terminer cette notice en donnant une
appréciation tracée par un chartreux, le seul de son ordre peut-être qui, en
France, se soit occupé de critique littéraire : Bonaventure d'Argonne, plus
connu sous le pseudonyme de Vigneul-Marville [Il était né six ans après la mort
de Malherbe, en 1634, et mourut en 1704.] :
" Malherbe, dit-il, étoit né
avec un génie heureux pour la poésie, principalement pour la poésie lyrique. Il
avoit de l'élévation dans l'esprit, de la noblesse dans les pensées et de la
force dans l'expression. En un mot, Malherbe savoit louer; ce qui est tout dire
en ce genre de poésie.
Son plus grand mérite vient de ce qu'il a pu vaincre
le phébus de son siècle, et qu'en imitant les Grecs et les Latins, il n'a point
pris cet air de collège et de fausse érudition affecté par Ronsard.
Malherbe
étoit flegmatique et donnoit beaucoup de temps à la composition de ses ouvrages,
à imaginer ses desseins et à tourner ses vers. J'ai ouï dire qu'il ne faisoit
ses odes que par petits morceaux, un vers d'un côté, un vers de l'autre....
Quelque peine qu'il ait prise dans ses compositions, il n'a point tant réussi
que lorsque, s'abandonnant à son bon naturel, il a écrit avec rapidité ce qui
lui venoit à la pensée. Nous en avons un exemple qui saute aux yeux dans les
stances à M. du Périer, où, après avoir sué longtemps, sa veine venant à
s'ouvrir, il fait voir plus de grâce, d'uniformité et de bon sens en trois
stances qui nous dépeignent la mort, que dans toutes les autres qu'il s'est
arrachées de l'esprit.
C'est là mon sentiment, Monsieur, touchant ce rare
poëte, dont vous avez voulu que je parlasse avec liberté.... Adieu, perge me
amare [Copie autographe des lettres de Bonâventure d'Argonne. Lettre à l'abbé
de L.... (le nom est effacé), manuscrit de la Bibliothèque de Grenoble, n° 889,
p.52 -- Cette lettre que nous croyons inédite est sans date]. "
LUD.
LALANNE.
[ L ]
APPENDICE
DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE.
LETTRE DE RICHELIEU A MALHERBE.
Bayle, dans son piquant article sur
Malherbe, dit ceci : " Je ne trouve pas qu'il ait eu beaucoup de part à
l'affection du cardinal de Richelieu. Par malheur pour ce grand poëte, ses
épargnes d'esprit furent connues de ce cardinal. " Que Richelieu ait été peu
flatté de voir Malherbe lui offrir un jour des vers qui n'avaient point été
faits à son intention, je l'admets sans difficulté [Voyez plus loin, p. 313, la
notice de la pièce CXVIII]. Mais il n'en garda pas longtemps rancune au poëte,
comme le prouve, la lettre suivante, qu'il lui adressa le 15 mars 1628, lorsque
Malherbe lui eut envoyé l'Ode contre les Rochelois, où six strophes lui sont
consacrées [Voyez plus loin, pièce CIII, p. 279.].
" A MONSIEUR DE
MALHERBE. "
" 15 mars (1628).
" Monsieur, j'ai vu vos vers qui font
voir que M. de Malherbe est et sera toujours lui-même tant qu'il plaira à Dieu
le conserver. Je ne dirai pas seulement que je les ai trouvés excellents, mais
bien que personne de jugement ne les lira qui ne les reconnoisse et avoue tels.
Les meilleurs esprits vous doivent cet hommage d'approuver tout ce qui vient du
vôtre comme parfait. Je prie Dieu que d'ici à trente ans vous nous puissiez
donner de semblables témoignages de la verdeur de votre esprit, que les années
n'ont pu faire vieillir qu'autant qu'il falloit pour l'épurer entièrement de ce
qui se trouve quelquefois à redire en ceux qui ont peu d'expérience, aux jeunes
gens. Pour vous donner lieu de passer ce temps commodément, j'écris de bonne
encre à M. d'Effiat, touchant le mémoire que vous m'avez envoyé, et lui fais
connoître que le Roi a tant d'inclination à favoriser les gens de mérite,
qu'assurément il feroit contre son intention si vos affaires étoient sans
recommandation en son esprit. Assurez-vous que j'embrasserai tous vos intérêts
comme les miens propres, et que personne n'est plus que moi, etc., etc.[Cette
lettre, publiée il y a quelques années dans le Journal des savants de
Normandie, a été insérée par M. Avenel dans la Correspondance de
Richelieu. La minute est aux archives du ministère des affaires
étrangères.]."
LETTRE DE RECOMMANDATION DE MARIE DE MÉDICIS
EN
FAVEUR DE MALHERBE.
Cette lettre est inédite; l'original est conservé à
la Bibliothèque impériale, collection Dupuy, vol. 631, f° 83 :
"
Messieurs, le sr de Malherbe aïant un procès au parlement de Bourgogne, auquel
il est appelant d'une sentence rendue au siège d'Aix qui a adjugé des intéretz
civilz à la veufve d'un nommé Audibert contre qui le filz aud. Malherbe s'est
battu en duel, il y a quelque temps, auquel procès il soustient que tous deux
aïant commis la mesme faute, la punition en doibt estre esgale, suivant et
conformement aux éditz du Roy, Monsieur mon filz, sur ce suject, il m'a supplié
de vous écrire pour vous recommander son affaire; ce que je fais bien volontiers
par cette lettre, qui est pour vous assurer que vous ferez chose qui me sera
fort agreable de luy tesmoigner en cette occasion l'estat que vous faites de ma
recommandation, le favorizant en ce qui dépandra de voz charges autant que la
justice le pourra permettre, comme une personne que son esprit a toujours fait
estimer, en ceste cour, homme de mérite. La présente n'estant à autre fin, je ne
l'alongerai que pour vous dire que j'en aurai du ressentiment ainsy que je vous
feray paroistre aux occasions qui s'en présenteront. Priant sur ce Dieu qu'il
vous tienne en sa sainte et digne garde. Escript à Paris le XXIIe jour d'avril
1625.
" MARIE.
" BOUTHILLIER.
" A Messs les conseillers
d'Estat du Roy, Monsieur mon filz, ses procureur et advocats généraux en son
parlement de Bourgogne. "
PROCÈS DE LA VEUVE AUDEBERT CONTRE
MARC-ANTOINE DE MALHERBE, MEURTRIER DE SON MARI.
Le savant archiviste de
la Côte-d'Or, M. Joseph Garnier, a bien voulu nous envoyer le résumé suivant de
l'affaire, qu'il a trouvé dans les archives du greffe de la cour d'appel de
Dijon :
" Vu le procès criminel fait à requeste du procureur du Roy du
senechal d'Aix en Provence, instigation et poursuite de Delle Honorade de Blain,
vefve de Raymond Audebert, bourgeois dudit Aix, Gaspard et Anne Audebert, enfans
et héritiers par bénéfice d'inventaire dudit feu Audebert, et Me Mare-Antoine
Malherbe, advocat au parlement dudit Aix, à cause de l'homicide commis à la
personne dud. Audebert. -- Sentence donnée au juge le 10e octobre 1624, par
laquelle icelui Malherbe auroit esté condamné à estre délivré ès mains de
l'exécuteur de la haulte justice, mené et conduit par tous les lieux et
carrefours de ladite ville accoustumés et jusques à la place des Jacobins, et
sur l'échafaud d'icelle où seroit dressé un piloris avoir la teste tranchée, et
en après son corps porté au lieu patibulaire; et où il ne pourroit estre
apréhendé seroit exécuté en efigie; en 300 livres d'am. envers le Roy, 200
livres à l'esglise où led. défunt avoit esté inhumé, pour prier Dieu pour son
âme, à ses frais, le sequestre définitivement deschargé, et en 500 livres d'am.
envers lad. de Blain, 1000 livres pour chacun des enfans. -- Lettres de relief
d'appel, obtenues en la chanc. d'Aix, le 5 décembre 1624, par François de
Malherbe, gentilhomme ordinaire de la ch. du Roy, au nom et comme père et
légitime administrateur de la personne dudit M. A. son fils, touchant l'appel de
la dite sentence.... -- Lettres patentes obtenues à Paris par le même le 31 du
mesme mois par lesquelles S. M. évoque l'affaire et en renvoie l'examen au
parlement de Dijon. -- Arrêt de cette cour du 17 février l625 qui retient la
connoissance de cette affaire et nomme des commissaires pour en instruire. --
Requeste de Malherbe père, du 16 avril, contenant que, le lieutenant d'Aix
n'ayant rien prononcé contre le corps et la mémoire d'Audebert, il n'avait point
observé la rigueur des édits sur le duel, il avait, lui, appellé de cette
sentence à ce chef seulement, et demandoit que les parties produisissent par
lettres et que le procureur général fut adjoint à la cause. -- Arrêt du même
jour qui ordonne la production de ces pièces. -- Autre du 12 juin qui ordonne la
nomination d'un curateur à la défence de feu Raymond Audebert, pour répondre sur
les charges de l'information. -- Arrêt du 13 qui délègue à cet effet F. Baudon,
procureur à la cour. -- Appointements divers pour la production des pièces et
les dispositions des parties en ordonnance du commissaire de la cour, rendue en
la ville d'Aix le 8 octobre 1625 à requeste de F. de Malherbe par laquelle il
prescrit la comparution de Favre, curateur nommé à la défence de Audebert pour
répondre sur les charges. Interrogatoires du curateur. Descente faite sur les
lieux où l'on prétend que le combat a été fait. -- Déclaration de Favre de
l'impossibilité où il est de fournir la preuve des faits qu'il allègue. --
Lettres patentes obtenues par ledit M. A. de Malherbe à Paris, au mois de juin
1626, par lesquelles S. M. en conséquence de son édit sur les duels du mois de
février précédent et en faveur de l'heureux mariage de sa s?ur la reine
d'Angleterre, auroit audit de Malherbe quitté, remis et pardonné, esteint et
abolly le fait et cas de l'homicide dudit Audebert, ainsi qu'il est exprimé et
déclaré dans lesdites lettres. -- Arrêt du Ier décembre 1626, par lequel sur la
présentation de ces lettres par ledit de Malherbe fils en l'audience, il auroit
été dit qu'il serait ouy et répété sur le contenu en icelles par commissaires,
et sur ses réponces communiquées au procureur général, estre ordonné à qui il
appartiendra et ce pendant qu'il passera le guichet. -- Interrogatoires dud. de
Malherbe des 8 et 9 décembre. -- Sa requête par laquelle il demande
l'entérinement desdites lettres et la faveur de sortir de prison, sauf à ne pas
quitter la ville. -- Arrêt de la cour du 10 qui ordonne la communication
desdites lettres et requête à la dame Audebert, et donne pour prison au sr
Malherbe la maison de F. Gault, huissier. -- Autres requêtes des parties. --
Conclusions du procureur général. La cour entérine les lettres de grâce, ordonne
que de Malherbe jouira de leur effet, le condamne en 1500 livres d'intérêts,
savoir 500 livres envers la veuve A. et 1000 au profit des enfans, et aux
dépens, ordonne qu'il tiendra prison jusques à l'entier payement des intérêts.
-- Met à néant l'appel intenté par F. de M. et les parties hors de cause.
Signé, B. LEGOUT et B. MILLET.
" Fait à la Tournelle, à Dijon, le 13e
février 1627, et prononcé aud. sr de Malherbe fils, prisonnier en la
Conciergerie. "
[LIV APPENDICE DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE.]
LETTRE INÉDITE DE PEIRESC A MALHERBE
SUR LA MORT DE SON FILS.
" Monsieur, je viens de me condouloir et de pleurer tout mon saoul avec
la pauvre désolée mère, Mme de Malherbe, et voudrois bien m'être trouvé près de
vous, ou que la distance des lieux et ma foible santé ne m'eussent pas empêché,
comme elles font, de vous aller voir, ainsi que je le desirerois en cette
funeste rencontre, pour joindre mes larmes aux vôtres et recevoir avec la
condoléance et la compassion générale toutes les plaintes qu'une si juste
douleur vous pouvoit faire verser dans le sein de l'un de vos plus fidèles
serviteurs. Mais quoique je ne puisse personnellement m'acquitter de ce devoir,
vous aurez, s'il vous plaît, agréable que je supplée comme je pourrai par
lettre, et que je vous die que j'ai tant de part à votre perte que je suis
encore moi-même hors des termes de recevoir aucune consolation; tant s'en faut
que je puisse être en état d'entreprendre de vous en donner, sachant, comme je
fais, combien vous seroit inutile tout ce qui pourroit venir d'une si chétive
main que la mienne, et sachant aussi de quelle façon feu M. de Malherbe, votre
fils, avoit gagné le coeur de tant d'amis que vous avez en ces pays, et des
siens propres, voire de tout ce qu'il y a de galants hommes et de gens de bien,
lesquels ne pouvoient assez admirer la bonne vie qu'il avoit reprise et
l'assiduité qu'il mettoit à l'étude depuis peu : ce qui faisoit qu'un chacun
avoit généralement conçu très-grande espérance de sa vertu et de sa magnanimité,
et qu'on s'en promettoit tout ce qui se pouvoit attendre de l'un des plus beaux
esprits de son siècle, et qui avoit les plus belles et les plus recommandables
parties d'un gentilhomme de son âge. Mais nous étions certainement indignes d'en
cueillir le fruit dans ce malheureux pays, puisque nous ne l'avons su priser et
choyer comme il méritoit. Je prie Dieu que la punition n'en tombe que sur ceux
qui en ont véritablement le tort, principalement à cette dernière action, dans
laquelle Dieu l'a pris à soi, dans une conjoncture si avantageuse pour le salut
de son âme, qu'il semble qu'il ait voulu laisser ce sujet de consolation à tous
les siens; car ç'a été quand il étoit parvenu à un grand amendement de vie et
m?urs et qu'il s'étoit entièrement dévoué à son service en une religion fort
austère, auparavant qu'il eût le loisir ou le besoin de changer d'avis. Dieu lui
ayant fait la grâce de mourir le plus chrétiennement et le plus exemplairement
qu'on eût su désirer ou attendre d'un homme grandement consommé et exercé dans
les plus grandes vertus humaines, et avec une constance et charité signalée : ce
qui mérite et doit extorquer des actions de grâce à sa divine bonté dans les
plus fortes des douleurs que la nature puisse faire ressentir en telle
occurrence à ses plus proches et plus intéressés à sa perte; ce que j'ai vu fort
constamment pratiquer, à ce coup, à Mme de Malherbe, laquelle, dans les plus
violentes secousses de sa douleur, reprenoit ses forces pour en venir à ces
termes, en se résignant à son Dieu et implorant son secours et sa juste
vengeance. Je crois bien que votre constance ne vous manquera pas à vous non
plus en cette occasion, et que vous vous y résoudrez enfin, comme tous vos
meilleurs amis vous en conjurent, et encore celui qui est de si longue main et
qui sera inviolablement à jamais, Monsieur, etc. [Bibliothèque de Carpentras,
manuscrit cité, f° 552 v°.]. "
LETTRE INÉDITE DE MALHEBBE SUR LA MORT
DE SON FILS.
Nous devons à l'obligeance de M. Rathery la
communication de la lettre suivante de Malherbe à son cousin M. de Bouillon
Malherbe. Elle est inédite et très-intéressante. On y voit la résolution du
poëte de ne rien ménager pour venger la mort de son fils.
La pièce sur
laquelle a été prise cette copie est une minute pleine de ratures et de
corrections. Elle a figuré à la vente Lamoureux, où elle a été adjugée au prix
de cent vingt-deux francs.
" MONSIEUR MON CHER COUSIN,
" Vous ne
doutez point que cette malheureuse affaire ne me donne des soins autant qu'il
est possible d'en avoir. C'est pourquoi je n'ai pas répondu à votre lettre sitôt
que j'eusse désiré. Il m'a fallu aller à Corbeil. A cette heure il me faut aller
à Olinville où est le Roi, et à Chanteloup où est Monsieur le Cardinal. Je ne
contesterai point contre ce que vous avez écrit. Vous le faites avec affection,
je le vois bien; mais pour cela je ne saurois sortir de si justes sentiments
comme sont les miens. La plupart des grands de cette cour m'ont fait l'honneur
de m'envoyer visiter; et M. de Guise même à qui mes parties s'étoient adressées
est venu jusque céans pour m'offrir son assistance contre les assassins, pource
que un secrétaire qu'il a en Provence et son avocat lui ont écrit au vrai cette
pitoyable histoire. Il dit au Roi qu'il n'y avoit en France un plus franc
courage et une meilleure épée que celle de mon fils. Il en avoit dit autant
devant les Reines, en ma présence, durant sa vie; et j'ai su que depuis huit
jours, en compagnie des principaux de cette cour, sur ce que quelqu'un dit
qu'avois [Que j'avois.] le visage bien changé, il dit qu'il y avoit assez de
pères qui perdoient des fils uniques, mais qu'il n'y en avoit guère qui en
perdissent un tel qu'étoit le mien. Ce pauvre enfant est loué de tout le monde,
et ne s'en trouve pas un qui y trouve à redire. Tous les parents de votre
cousine [La femme de Malherbe.] prennent cette affaire, non comme l'affaire d'un
parent, mais comme la leur propre. J'espère qu'avec l'insistance de tant de
personnes, nos voleurs feront un grand coup, s'ils se sauvent. Pour vous, mon
cher cousin, je vous réitère la très-humble prière que je vous ai faite [Il y a
ici neuf ou dix mots rayés.].... Je vous en laisse arbitre et juge absolu; car
j'en veux sortir et manger tout ce que Dieu m'a donné pour témoigner que j'ai
été digne d'avoir un fils de cette réputation. C'est, Monsieur mon cousin, toute
la contribution que je desire de vous en cette affaire. Vous couperez chemin à
une grande longueur en laquelle je me mettrois nécessairement si je prenois une
autre voie. (Mon cousin de Colomby s'obligera à vous ou avec vous. Il me l'a
ainsi dit devant que de partir, et ainsi écrit depuis.... et quand il ne
l'auroit jamais fait, il ne permettroit pas, je le sais bien, que je lui en
fisse une segonde prière [La phrase placée entre crochets est biffée.].) Adieu.
" Monsieur mon cher cousin, confirmez par cette action charitable la bonne
opinion que j'ai de votre courage et la volonté que j'ai d'être toute ma vie
" Votre très-humble et très-affectionné serviteur,
". MALHERBE.
" J'ai fait imprimer ce que j'ai vu de ce qui a été écrit par deçà
touchant cet assassinat. Mais depuis l'avoir fait imprimer, j'ai eu les
informations qui chargent Piles d'avoir donné un coup à votre cousin au travers
du corps, devant qu'il eût la main à l'épée. Il est venu depuis trois ou quatre
jours une femme qui y étoit allée plaider par évocation. Elle dit merveille des
regrets de la mort de mon pauvre fils et a usé de ce mot que tout le pleure
jusqu'aux pierres [Ce post-scriptum tout entier est biffé sur la minute.]. "
SENTENCE CONTRE LES MEURTRIERS DE MARC-ANTOINE DE MALHERBE.
Extrait des registres du sénéchal d'Aix
.
" Vu le procès
criminel et procédures faites par défaut à la requête de Damoiselle Magdeleine
de Corriollis de la ville d'Aix, tant en son nom que comme femme et procuratrice
générale de François de Malerbe, écuyer, gentilhomme ordinaire de la chambre du
Roi, querellante en assassinat et meurtre commis en la personne de M.
Marc-Antoine de Malerbe, lui vivant avocat au. parlement de Provence, son fils;
joint le procureur du Roi en ce siège général de ladite ville; et encore messire
André d'Oraison, marquis dudit lieu, vicomte de Cadenet, prenant la cause de son
procureur jurisdictionnel dudit Cadenet, joint au procès par requête du 11 août
1627, contre Pol de Fortias, sieur de Pilles, Jean-Baptiste de Couvet, baron de
Bormes, et frère Louis de Villages, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de
Jérusalem, querellés et défaillants; même la sentence donnée par M. Pierre
Gautier, conseiller audit siège, en empêchement des sieurs lieutenants criminel
et particulier, et plus ancien conseiller audit siège, sur l'adjudication du
profit et utilité des défauts obtenus contre lesdits querellés par la Damoiselle
querellante, portant qu'avant juger l'entier profit et utilité desdits défauts,
les témoins ouïs aux charges et informations prises contre lesdits querellés,
seront recollés et recensés en leur déposition pour servir d'accariation,
appelés lesdits querellés en personne ou domicile et pièces mentionnées au v?u
de ladite sentence en date du 7 dudit mois d'août 1627. Extrait du rôle desdits
témoins. Requête de commission à nous pour procéder audit recollement appointée
par ledit M. Gautier. Lettres lues à cette fin, le tout en date dudit jour 7
août. Exploits faits sur les diligences de treuver lesdits querellés pour les
assigner pour voir procéder audit recensement, et à faute de ce, d'avoir été
assignés en leurs domiciles aux personnes y dénommées auxdites fins; et autres
exploits d'assignations données auxdits témoins pour ledit recensement, le tout
en date dudit jour 7 août, 8, 9, 10 et 11 dudit mois. Recollement et recensement
par nous faits desdits témoins, avec le procès-verbal sur ce aussi par nous fait
desdits jours 8, 9, 10 et 11 août 1627. Extrait de sentence rendue dans la
chambre du conseil par M. Estienne, conseiller audit siège, sur le sublevement
du sursoy obtenu par le sieur baron de Couvet, père dudit sieur baron de Bormes,
du jugement de ce procès dudit jour 11 août. Extrait d'arrêt de la chambre des
vacations du parlement de Provence donné sur la requête présentée par ladite
Damoiselle querellante, portant enjonction aux officiers dudit siège général de
passer outre au jugement du procès, auquel ledit sieur baron de Couvet ne sera
en qualité, du 12 dudit mois, avec l'exploit au bas contenant ladite enjonction,
faite tant à nous qu'à MM. Meyronnet et Arbaud, conseiller et procureur du Roi
audit siège, dudit jour 12. Autre extrait d'arrêt de ladite chambre entre ledit
sieur baron de Couvet et ladite Damoiselle de Corriollis, sur l'appellation
relevée par ledit sieur baron, de la sentence donnée par ledit M. Estienne,
ci-dessus mentionnée, portant que l'appellation est mise au néant et ce dont a
été appelé tiendra, et enjonction à nous de procéder au jugement du procès
contre lesdits querellés du 14 dud. mois d'août avec l'exploit au bas, sur
l'intimation faite à nous et audit M. Meyronnet ledit jour. Requête de jonction
dudit sieur marquis dudit jour 11. Conclusions du procureur du Roi et desdites
Damoiselle de Corriollis et sieur marquis d'Oraison, et tout ce que de la part
de ladite Damoiselle de Corriollis a été fourni et produit par devers nous. Tout
considéré et en conseil.
" NOUS en jugeant l'entier profit et utilité des
défauts pour les causes résultantes du procès, avons déclaré lesdits sieurs de
Pilles et de Bormes atteints et convaincus du cas et crime de meurtre et
homicide douleusement commis en la personne dudit feu M. Marc-Antoine de
Malerbe. Pour réparation duquel les avons condamnés à faire amende honorable un
jour d'audience, tête nue et à genoux, tenant un flambeau chacun d'eux entre
leurs mains, et demander pardon à Dieu, au Roi, à justice et à ladite Damoiselle
querellante en la qualité qu'elle procède, et en après être livrés ès mains de
l'exécuteur de la haute justice, pour être menés et conduits par tous les lieux
et carrefours dudit Aix accoutumés, et jusques à la place des Jacobins, et illec
sur le piloris d'icelle avoir leurs têtes tranchées : et où ne pourront être
appréhendés seront exécutés en effigie, les condamnant en outre chacun d'eux en
1500 livres d'amende, pour être employées à la fondation d'une messe en l'église
où le corps dudit feu M. de Malerbe a été inhumé, pour faire prier Dieu pour son
âme; 3000 livres chacun envers le Roi, 1000 livres chacun envers ledit sieur
marquis d'Oraison, et 20 000 livres aussi chacun envers ladite Damoiselle
querellante en la susdite qualité, et aux frais et dépens de justice. Et
ordonnons que pour le tout seront contraints solidairement, sauf à celui qui
aura payé son recours contre l'autre. Et en ce qu'est dudit frère Louis de
Villages, l'avons mis à procès ordinaire; et au moyen de ce appointé, les
parties en leurs faits contraires articuleront iceux dans la huitaine, feront
preuves et enquêtes au mois pour ce fait, et rapporté, le tout communiqué au
procureur du Roi, et remis par devers nous y ordonner ce qu'il appartiendra par
raison. Et cependant avons élargi ledit frère de Villages par tout en passant
les soumissions de se représenter et remettre lors et quand sera dit et ordonné,
et à faute de ce demeurer à droit et payer le juge, le condamnant néanmoins aux
dépens de contumace le concernant, les autres réservés, et à la taxe des adjugés
à nous réservée. Signé : Puech, conseiller; Meyronnet, conseiller; Ruffy,
Depontevez, Graffan, avocats. Publié à Aix dans la chambre du conseil du Siége
général d'Aix, à M. Arbaud, procureur du Roi, ensemble à M. Erguillosi,
procureur audit siége, intervenant pour M. Bourdon, procureur de la Damoiselle
querellante, lesquels ont acquiescé. Et de suite sortant, nous commis en ladite
chambre d'icelle avec M. Puech, conseiller audit siége, s'est présenté M.
Longis, procureur au même siége, disant intervenir, tant pour lesdits sieurs de
Pilles et de Bormes, que encore pour M. Jean-Baptiste de Couvet, sieur baron de
Tretz, conseiller du Roi et garde des sceaux en la Cour, père et légitime
administrateur dudit sieur de Bormes, lequel a dit qu'il appelle de ladite
sentence, requérant audit sieur conseiller Puech de lui en concéder acte le 14e
août 1627. Signé: Aymar, commis, suivant la sentence ci-dessus, et
ordonnance dans ladite chambre. Lesdits sieurs de Pilles et de Bormes ont été
exécutés en effigie ledit jour.
" TRABUC, commis. "
VIE
DE
Mr DE MALHERBE
PAR Mr DE RACAN.
NOTICE.
A quelle
époque les Mémoires de Racan sur la vie de Malherbe furent-ils publiés
pour la première fois? Cette question soulève quelques difficultés que nous
allons exposer brièvement.
C'est dans la Relation de l'histoire de
l'Académie françoise, par Pellisson [Paris, Courbé, 1653, in-8°.], qu'on
rencontre la première mention de cette biographie : " J'ai, dit-il, appris
depuis peu, dans quelques Mémoires que M. de Racan a donnés pour la vie
de cet excellent poëte (Malherbe) [A la page 445, il cite trois anecdotes qu'il
tire " des Mémoires que M. de Racan a écrits de la vie de Malherbe."].... "
Pellisson veut-il dire que Racan a publié ces Mémoires ou qu'il les a
seulement communiqués à quelques amis, à Ménage, par exemple, dont nous allons
parler? La phrase est assez ambiguë pour que le doute soit permis, d'autant plus
que dans le Catalogue de Messieurs de l'Académie [Page 536.], Pellisson
ne fait point figurer ces Mémoires parmi les ouvrages imprimés de Racan.
Soixante-seize ans plus tard, en 1729, le continuateur de Pellisson, l'abbé
d'Olivet, en énumérant les oeuvres de Racan, n'oublie pas les Mémoires,
et les indique de la manière suivante [Histoire de l'Académie françoise,
par d'Olivet, 1729, in-4°, p. 110.] : " Mémoires sur la vie de Malherbe,
Paris, in-l2, l651. " Voilà une indication bien précise; malheureusement les
renseignements bibliographiques de l'abbé d'Olivet laissent beaucoup à désirer;
et comme il est le seul qui ait mentionné cette édition, comme depuis lui elle
n'a été vue par personne, on a pu, sans trop d'invraisemblance, révoquer en
doute l'exactitude de son assertion. Ajoutons qu'entre l653 et 1672 les
Mémoires de Racan sont mentionnés plus d'une fois, et jamais comme
imprimés. Ménage, pour qui, s'il faut l'en croire, ils auraient été composés, en
cite plusieurs passages dans son édition de Malherbe [" J'apprends, dit-il, des
Mémoires de M. de Racan pour la vie de Malherbe, écrits en ma faveur dans
le dessein que j'avois d'écrire la vie de ce prince de nos poëtes lyriques.... "
Voyez dans son édition de Malherbe ses observations sur la Prière pour le
Roi allant en Limousin. Comme, dans sa préface rédigée à la fin de l665,
Ménage fait remonter à plus de douze ans le commencement de son travail, cela
nous reporte à peu près à l'époque (1653) où Pellisson a parlé des Mémoires de
Racan.]. La Fontaine y fait allusion dans son premier recueil de fables publié
en 1668 [Voyez plus loin, p. LXXXI, note 3.]; enfin, ils ont été copiés presque
textuellement par Tallemant des Reaux [Historiette de Malherbe. Voyez
l'édition donnée par M. P. Paris (tome I, p. 270 et suivantes). Les passages
empruntés par Tallemant y sont indiqués.], dont les Historiettes ont été
rédigées de 1657 à 1660; et du silence que lui [Loin de renvoyer à un imprimé,
Tallemant se sert de phrases comme celle-ci : " Racan, de qui j'ai eu la plus
grande partie de ces Mémoires.... " (Ibidem, tome I, p. 301.)] et Ménage
ont gardé au sujet de la publication qui en aurait été faite antérieurement, on
peut tirer un très fort argument contre la réalité de l'existence de l'édition
de 1651.
Quoi qu'il en soit, la première édition que l'on connaisse
actuellement de ces Mémoires est celle qu'en donna, en 1672, Pierre de
Saint-Glas, abbé de Saint-Ussans, dans les Divers Traités d'Histoire, de
Morale et d'Éloquence (Paris, in-12). Ils furent réimprimés en 1717 dans le
tome II des Mémoires de Littérature de Sallengre, et dans les éditions de
Malherbe publiées en 1722, 1723 et 1757.
L'édition la meilleure et la plus
complète de ces Mémoires a été publiée par MM. Tenant de Latour
[OEuvres complètes de Racan, nouvelle édition revue et annotée par MM.
Tenant de Latour. Paris, Jannet (bibliothèque elzévirienne), 1867, in-18, tome
I, p. 253 et suivantes.], d'après un manuscrit qui nous paraît être contemporain
de Racan [Bibliothèque impériale, fonds français, n° 6002, 26 p. in-4°.]. Il
suffit de le parcourir pour se convaincre que c'est bien là, sans altération ni
interpolation, le véritable texte sorti de la plume de l'élève chéri de Malherbe
: aussi nous le reproduisons fidèlement, à part quelques anecdotes omises dans
les anciennes éditions et qu'il était impossible de donner ici. Nous conservons
son titre : Vie de Mr de Malherbe par Mr de Racan.
VIE DE Mr DE
MALHERBE.
Messire François de Malherbe naquit à Caen en Normandie,
environ l'an 1555. Il étoit de l'illustre maison de Malherbe Saint-Agnan, qui a
porté les armes en Angleterre sous un duc Robert de Normandie [Robert II, fils
de Guillaume le Conquérant], et s'étoit rendue plus illustre en Angleterre qu'au
lieu de son origine, où elle s'étoit tellement rabaissée que le père dudit sieur
de Malherbe n'étoit qu'assesseur à Caen [En 1566, il était conseiller du Roi au
siège présidial de Caen.]. Il se fit de la religion un peu avant que de mourir
[C'est une erreur. Le père de Malherbe, calviniste dès 1566, ne mourut qu'en
1606. Voyez plus haut la Notice biographique, p. X.]. Son fils, dont nous
parlons, en reçut un si grand déplaisir, qu'il se résolut de quitter son pays,
et s'alla habituer en Provence, à la suite de Monsieur le Grand Prieur [Voyez
les notices des pièces I et II], qui en étoit gouverneur. Alors il entra en sa
maison à l'âge de dix-sept ans [Ceci est encore une erreur. Malherbe ne quitta
son père pour s'attacher au duc d'Angoulême qu'en août 1576, c'est-à-dire à
vingt et un ans. Voyez plus haut la Notice biographique, p. X.], et le
servit jusques à ce qu'il fut assassiné par Artiviti [Altoviti.].
Pendant
son séjour en Provence, il s'insinua aux bonnes grâces de la veuve d'un
conseiller et fille d'un président, dont je ne sais point les noms [Madeleine de
Cariolis. Elle n'était point veuve d'un conseiller. Voyez la Notice
biographique, p. XIII.], qu'il épousa depuis, et en eut plusieurs enfants,
qui sont tous morts avant lui. Les plus remarquables, ce sont une fille qui
mourut de la peste à l'âge de cinq ou six ans, laquelle il assista jusques à la
mort, et un fils qui fut tué malheureusement à l'âge de ans [On lit 9 ans
dans le manuscrit, le premier chiffre étant resté en blanc. Le fils de Malherbe,
quand il fut tué, était âgé d'environ vingt-sept ans.] par M. de Piles.
Les
actions les plus remarquables de sa vie, et dont je me puis souvenir, sont que
pendant la Ligue lui et un nommé la Roque [On a de lui : Les OEuvres du
sieur de la Roque, de Clermont en Beauvoisis. Paris, MDCIX, in-12], qui
faisoit joliment des vers et qui est mort à la suite de la reine Marguerite,
poussèrent M. de Sully deux ou trois lieues si vertement qu'il en a toujours
gardé du ressentiment contre le sieur de Malherbe, et c'étoit la cause, à ce
qu'il disoit, qu'il n'avoit jamais su avoir de bienfaits du roi Henri IV pendant
que le sieur de Sully a été dans les finances [Sully garda les finances neuf
mois après la mort de Henri IV. Voyez la Notice biographique, p. XVIII.].
Je lui ai aussi ouï conter plusieurs fois qu'en un partage de fourrage ou
butin qu'il avoit fait, il y eut un capitaine d'infanterie assez fâcheux qui le
maltraita d'abord jusques à lui ôter son épée, ce qui fut cause que ce capitaine
eut, pour un temps, les rieurs de son côté; mais enfin ayant fait en sorte de
ravoir son épée, il obligea ce capitaine insolent d'en venir aux mains avec lui,
et d'abord lui donna un coup d'épée au travers du corps qui le mit hors du
combat, et fit tourner la chance, et tous ceux qui l'avoient méprisé
retournèrent de son côté.
Il m'a encore dit plusieurs fois qu'étant habitué
à Aix depuis la mort de Monsieur le Grand Prieur, son maître, il fut commandé de
mener deux cents hommes de pied devant la ville de Martigues, qui étoit infectée
de contagion, et que les Espagnols assiégeoient par mer et les Provençaux par
terre pour empêcher qu'ils ne communiquassent le mauvais air, et qui la tinrent,
assiégée par lignes de communication si étroitement, qu'ils réduisirent le
dernier vivant à mettre le drapeau noir sur la ville devant que de lever le
siège [Voyez plus haut la Notice biographique, p. VXIII.]. Voilà ce que
je lui ai ouï dire de plus remarquable en sa vie avant notre connoissance.
Son nom et son mérite furent connus de Henri le Grand par le rapport
avantageux que lui en fit M. le cardinal du Perron [Voyez p. XXI, note 2.]. Un
jour le Roi lui demanda s'il ne faisoit plus de vers; il lui dit que depuis
qu'il lui avoit fait l'honneur de l'employer en ses affaires, il a voit tout à
fait quitté cet exercice, et qu'il ne falloit point que personne s'en mêlât
après M. de Malherbe, gentilhomme de Normandie, habitué en Provence; qu'il avoit
porté la poésie françoise à un si haut point que personne n'en pouvoit jamais
approcher.
Le Roi se ressouvint de ce nom de Malherbe; il en parloit souvent
à M. des Yveteaux [Nicolas Vauquelin, sieur des Yveteaux, né vers 1567, mort en
1649. Tallemant des Réaux lui a consacré une historiette. Ses oeuvres poétiques
ont été publiées en 1854 par M. P. Blanchemain. Paris, Aubry, in-8°.], qui étoit
alors précepteur de M. de Vendôme. Ledit sieur des Yveteaux, toutes les fois
qu'il lui en parloit, lui offroit de le faire venir de Provence; mais le Roi,
qui étoit ménager, craignoit que le faisant venir de si loin, il seroit obligé
de lui donner récompense, du moins de la dépense de son voyage; ce qui fut cause
que M. de Malherbe n'eut l'honneur de faire la révérence au Roi que trois ou
quatre ans après que M. le cardinal du Perron lui en eut parlé; et par occasion
étant venu à Paris pour ses affaires particulières, M. des Yveteaux prit son
temps pour donner avis au Roi de sa venue, et aussitôt il l'envoya querir.
C'étoit en l'an 1605. Comme il étoit sur son parlement pour aller en Limousin,
il lui commanda de faire des vers sur son voyage; ce qu'il fit et les lui
présenta à son retour. C'est cette excellente pièce qui commence :
O
Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées [Voyez plus loin, p. 69, pièce
XVIII.]....
Le Roi trouva ces vers si admirables qu'il desira de le
retenir à son service, et commanda à M. de Bellegarde de le garder jusques à ce
qu'il l'eût mis sur l'état de ses pensionnaires. M. de Bellegarde lui donna sa
table, et l'entretint d'un homme et d'un cheval, et mille livres d'appointements
[Voyez plus haut, p. XXIII.].
Ce fut où Racan, qui étoit lors page de la
chambre sous M. de Bellegarde, et qui commençoit à rimailler de méchants vers,
eut la connoissance de M. de Malherbe, de qui il a appris ce qu'il a témoigné
depuis savoir de la poésie françoise, ainsi qu'il l'a dit plus amplement en une
lettre qu'il a écrite à M. Conrart [Cette lettre n'a pas été publiée.].
Cette connoissance et l'amitié qu'il contracta avec M. de Malherbe dura
jusques à sa mort, arrivée en 1628, quatre ou cinq jours [Lisez treize jours.
Voyez plus haut, p. XLI.] avant la prise de la Rochelle, comme nous dirons
ci-après.
A la mort d'Henri le Grand, arrivée en 1610, la reine Marie de
Médicis donna cinq cents écus de pension à M. de Malherbe, ce qui lui donna
moyen de n'être plus à charge à M. de Bellegarde. Depuis la mort d'Henri le
Grand il a fort peu travaillé [Les pièces composées par Malherbe avant la mort
d'Henri IV sont au nombre de cinquante et une, représentant environ deux mille
trois cents vers; les pièces postérieures à cette époque (sans compter celles
qui ne sont pas datées) comprennent près de dix-huit cents vers, répartis en
cinquante-huit pièces. Le reproche de Racan n'est donc guère fondé.], et je ne
sache que les odes qu'il a faites pour la Reine mère, quelques vers de ballet,
quelques sonnets au Roi, à Monsieur et à des particuliers, et la dernière pièce
qu'il fit avant que de mourir, qui commence;
Donc un nouveau labeur
[Voyez p. 277, pièce CIII.]....
Pour parler de sa personne et de ses
moeurs, sa constitution étoit si excellente que je me suis laissé dire par ceux
qui l'ont connu en sa jeunesse que ses sueurs avoient quelque chose d'agréable
comme celles d'Alexandre.
Sa conversation étoit brusque; il parloit peu,
mais il ne disoit mot qu'il ne portât; en voici quelques-uns :
Pendant la
prison de Monsieur le Prince, le lendemain que Madame la Princesse, sa femme,
fut accouchée de deux enfants morts [Au mois de décembre 1618.], pour avoir été
incommodée de la fumée qu'il faisoit en sa chambre au bois de Vincennes, il
trouva un conseiller de Provence de ses amis en une grande tristesse chez M. le
garde des sceaux du Vair; il lui demanda la cause de son affliction. Le
conseiller lui répond que les gens de bien ne pouvoient avoir de joie après le
malheur qui venoit d'arriver de la perte, de deux princes du sang par les
mauvaises couches de Madame la Princesse. M. de Malherbe lui repartit ces
propres mots : " Monsieur, Monsieur, cela ne vous doit point affliger; ne vous
souciez que de bien servir, vous ne manquerez jamais de maître. "
Une autre
fois, un de ses neveux l'étoit venu voir au retour du collége, où il avoit été
neuf ans. Après lui avoir demandé s'il étoit bien savant, il lui ouvrit son
Ovide, et convia son neveu de lui en expliquer quelques vers; à quoi son
neveu se trouvant empêché, après l'avoir laissé tâtonner un quart d'heure avant
que de pouvoir expliquer un mot de latin, M. de Malherbe ne lui dit rien, sinon
: " Mon neveu, croyez-moi, soyez vaillant : vous ne valez rien à autre chose. "
Un jour, dans le Cercle [C'est-à-dire au cercle de la Reine.], quelque homme
prude, en l'abordant, lui fit un grand éloge de Mme la marquise de Guercheville
[Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, morte en 1632.], qui étoit lors
présente comme dame d'honneur de la Reine, et après lui avoir conté toute sa vie
et la constance qu'elle avoit eue aux poursuites amoureuses du feu roi Henri le
Grand, il conclut son panégyrique par ces mots, en la montrant [à M. de Malherbe
: " Voilà ce qu'a fait la vertu. "] M. de Malherbe, sans hésiter, lui montra de
la même sorte la connétable de Lesdiguières [Marie Vignon, fille d'un fourreur
de Grenoble, mariée en premières noces à un drapier nommé Mathel, qui fut
assassiné en 1614. Trois ans après elle épousa le connétable, avec lequel elle
vivait depuis longtemps. Voyez Tallemant, Historiette du connétable de
Lesdiguières (édit. P. Paris, tome I, p. 127).], qui avoit son placer auprès
de la Reine, et lui dit : " Voilà ce qu'a fait le vice. "
Un gentilhomme de
ses parents faisoit tous les ans des enfants à sa femme, dont M. de Malherbe se
plaignoit, en lui disant qu'il craignoit que cela n'apportât de l'incommodité à
ses affaires, et qu'il n'eût pas le moyen de les élever selon leur condition; à
quoi le parent lui répondit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfants pourvu qu'ils
fussent gens de bien. M. de Malherbe lui dit fort sèchement qu'il n'étoit point
de cet avis, et qu'il aimoit mieux manger un chapon avec un voleur qu'avec
trente capucins.
Quand son fils fut assassiné par M. de Piles, il alla
exprès au siége de la Rochelle en demander justice au Roi, de qui n'ayant pas eu
toute la satisfaction qu'il espéroit, il disoit tout haut dans la cour
d'Estrées, qui étoit alors le logis du Roi, qu'il vouloit demander le combat
contre M. de Piles. Des capitaines des gardes et autres gens de guerre qui
étoient là se sourioient de le voir à cet âge parler d'aller sur le pré, et le
sieur de Racan, comme son ami, le voulut tirer à part pour lui donner avis qu'il
se faisoit moquer de lui, et qu'il étoit ridicule, à l'âge de soixante-treize
ans qu'il avoit, de se battre contre un homme de vingt-cinq ans. Sans attendre
qu'il achevât sa remontrance, il lui répliqua brusquement : " C'est pour cela
que je le fais : je hasarde un sol contre une pistole. "
Une année que la
Chandeleur avoit été un vendredi, ayant gardé quelque reste de gigot du mouton
du jeudi, dont il faisoit une grillade le samedi matin, sur les sept à huit
heures, et comme après la Chandeleur l'Église ne permet plus de manger de viande
le samedi, le sieur de Racan, entrant dans sa chambre à l'heure qu'il faisoit ce
repas extraordinaire, lui dit : " Quoi, Monsieur, vous mangez de la viande?
Notre Dame n'est plus en couche. " M. de Malherbe se contenta de lui répondre
assez brusquement, à son ordinaire, que les dames ne se levoient pas si matin.
Sa façon de corriger son valet étoit assez plaisante. Il lui donnoit dix
sols par jour, qui étoient honnêtement en ce temps-là, pour sa vie, et vingt
écus de gages; et quand son valet l'avoit fâché, il lui faisoit une remontrance
en ces termes : " Mon ami, quand on a offensé son maître, on offense Dieu; et
quand on offense Dieu, il faut, pour avoir absolution de son péché, jeûner et
donner l'aumône; c'est pourquoi je retiendrai cinq sols de votre dépense, que je
donnerai aux pauvres à votre intention, pour l'expiation de vos péchés. "
Étant allé visiter Mme de Bellegarde au matin, un peu après la mort du
maréchal d'Ancre, comme on lui dit qu'elle étoit allée à la messe, il demanda si
elle avoit encore quelque chose à demander à Dieu, après qu'il avoit délivré la
France du maréchal d'Ancre.
Un jour que M. de Mésiriac [C.G. Bachet de
Méziriac, littérateur et mathématicien, membre de l'Académie française, né en
1581, mort en l638. Son édition de l'Arithmétique de Diophante parut en
1621, in-f°.], avec deux ou trois de ses amis, lui apporta un livre
d'arithmétique d'un auteur grec nommé Diophante, que M. de Mésiriac avoit
commenté, et ses amis lui louant extraordinairement ce livre, comme un travail
fort utile au public, M. de Malherbe leur demanda s'il feroit amender le pain et
le vin.
Il fit presque une même réponse à un gentilhomme de la religion qui
l'importunoit de controverse, lui demandant pour toute réplique si on boiroit de
meilleur vin; et si on vivroit de meilleur blé à la Rochelle qu'à Paris.
Il
n'estimoit aucun des anciens poëtes françois, qu'un peu Bertaut [J. Bertaut,
évêque de Séez, né à Caen en 1552, mort en 1611.]; encore disoit-il que ses
stances étoient nichil au dos [" Nichil au dos, rapporte le
Dictionnaire de Trévoux, s'est dit, suivant Henri Estienne, des
pourpoints dont le devant étoit de velours et le derrière d'une étoffe de vil
prix, et a été appliqué généralement à toutes les choses qui avoient un bel
extérieur, auquel l'intérieur ne répondoit point, " Nichil est une forme
souvent employée dans la basse latinité pour nihil.], et que pour trouver
une pointe à la fin, il faisoit les trois premiers vers insupportables.
Il
avoit été ami de Regnier le satirique, et l'estimoit en son genre à l'égal des
Latins; mais la cause de leur divorce arriva de ce qu'étant allés dîner ensemble
chez M. Desportes [Ph. Desportes, abbé de Tiron, né à Chartres en 1546, mort en
1606. La première édition de sa traduction en vers des cent cinquante psaumes
parut en 1603; il en avait publié soixante en 1591; cent en 1598.], oncle de
Regnier, ils trouvèrent que l'on avoit déjà servi les potages. M. Desportes
reçut M. de Malherbe avec grande civilité, et offrant de lui donner un
exemplaire de ses Psaumes qu'il avoit nouvellement faits, il se mit en
devoir de monter en sa chambre pour l'aller querir. M. de Malherbe lui dit qu'il
les avoit déjà vus, que cela ne valoit pas qu'il prît la peine de remonter, et
que son potage valoit mieux que ses Psaumes. Il ne laissa pas de dîner
avec M. Desportes, sans se dire mot, et aussitôt qu'ils furent sortis de table,
ils se séparèrent et ne se sont jamais vus depuis. Cela donna lieu à Regnier de
faire la satire contre Malherbe, qui commence :
Rapin, le favori [C'est
la IXe satire.], etc.
Il n'estimoit point du tout les Grecs, et
particulièrement il s'étoit déclaré ennemi du galimatias de Pindare.
Pour
les Latins, celui qu'il estimoit le plus étoit Stace, qui a fait la Thébaïde, et
après Sénèque le Tragique, Horace, Juvénal, Ovide, Martial.
Il estimoit fort
peu les Italiens, et disoit que tous les sonnets de Pétrarque étoient à la
grecque, aussi bien que les épigrammes de Mlle de Gournay [Le
Ménagiana rapporte que Racan ayant reproché aux épigrammes de Mlle de
Gournay de manquer de pointe, celle-ci répondit qu'il ne fallait pas prendre
garde à cela, que c'étaient des épigrammes à la grecque.].
Il se faisoit
presque tous les jours, sur le soir, quelque petite conférence, où assistoient
particulièrement Colomby, Maynard, Racan, Dumonstier [F. Cauvigny, sieur de
Colomby, membre de l'Académie française, né à Caen en 1588, mort en 1648. -- F.
Maynard, président à Aurillac, membre de l'Académie française, né à Toulouse en
1582, mort en 1646. -- Daniel Dumontier ou Dumonstier (on écrivait aussi, mais à
tort, Dumoustier), célèbre portraitiste, né à Paris en 1550, mort en 1631.] et
quelques autres dont les noms n'ont pas été connus dans le monde; et [un jour],
un habitant d'Aurillac, où Maynard étoit alors président, vint heurter à la
porte en demandant : " Monsieur le Président est-il point ici? " Cela obligea M.
de Malherbe à se lever brusquement pour courir répondre à cet habitant : " Quel
président demandez-vous? Apprenez qu'il n'y a point ici d'autre président que
moi. "
Quelqu'un lui disant que M. Gaumin [Gilbert Gaulmin, orientaliste, né
à Moulins en 1585, mort en 1665] avoit trouvé le secret d'entendre le sens de la
langue punique, et qu'il y avoit fait le Pater noster, il dit à l'heure
même assez brusquement, à son ordinaire : " Je m'en vais tout à cette heure y
faire le Credo; " et à l'instant il prononça une douzaine de mots qui
n'étoient d'aucune langue, en disant : " Je vous soutiens que voilà le
Credo en langue punique : qui est-ce qui me pourra dire le contraire? "
Il s'opiniâtra fort longtemps avec un nommé M. de la Loy [Laleu, suivant les
anciennes éditions. Je ne pense pas que ce soit le Laleu, oncle de Tallemant,
dont il est question dans les Historiettes.] à faire des sonnets
licencieux [Irréguliers, c'est-à-dire " dont les deux quatrains ne sont pas sur
mesmes rimes, " ajoute Pellisson, qui a cité ce passage (p. 446) en
l'abrégeant.]. Colomby n'en voulut jamais faire et ne les pouvoit approuver.
Racan en fit un ou deux, mais ce fut le premier qui s'en ennuya; et comme il en
vouloit divertir [Détourner.] M. de Malherbe, en lui disant que ce n'étoit pas
un sonnet si l'on n'observoit les règles ordinaires de rimer les deux premiers
quatrains, M. de Malherbe lui disoit : " Eh bien, Monsieur, si ce n'est un
sonnet, c'est une sonnette [Dans les anciennes éditions on lit : " Si ce n'est
un sonnet, ce sont des vers; " ce qui rappelle fort les épigrammes à la
grecque dont il vient d'être parlé.]. " Toutefois à la fin il s'en ennuya, et
n'y a eu que Maynard, de tous ses écoliers, qui a continué à en faire jusques à
la mort. M. de Malherbe les quitta, lui-même, lorsque Colomby ni Racan ne l'en
persecutoient plus. C'étoit son ordinaire de s'aheurter d'abord contre le
conseil de ses amis, ne voulant pas être pressé, pour y revenir après que l'on
ne l'en pressoit plus.
Il avoit aversion contre, les fictions poétiques, et
en lisant une épître de Regnier à Henri le Grand qui commence :
Il étoit
presque jour, et le ciel souriant [C'est la première des Épitres de Regnier.
Elle parut en 1608.]....
et où il feint que la France s'enleva en l'air
pour parler à Jupiter et se plaindre du misérable état où elle étoit pendant la
Ligue, il demandoit à Regnier en quel temps cela étoit arrivé, et disoit qu'il
avoit toujours demeuré en France depuis cinquante ans et qu'il ne s'étoit point
aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place.
Il avoit un frère aîné
[Lisez puiné; car Malherbe était l'aîné de la famille. Ce frère est celui
que dans l'Épitaphe de M. d'Is (voyez p. 10, pièce IV), il appelle le
grand Éléazar mon frère. Voyez plus loin, p. 333 et, suivantes,
l'Instruction de Malherbe à son fils.] avec lequel il a toujours été en
procès, et comme un de ses amis le plaignoit de cette mauvaise intelligence, et
que c'étoit un malheur assez ordinaire d'avoir procès avec ses proches, M. de
Malherbe lui dit qu'il ne pouvoit pas en avoir avec les Turcs et les Moscovites,
avec qui il n'avoit rien à partager.
Il perdit sa mère environ l'an 1615,
qu'il étoit âgé de plus de soixante ans, et comme la Reine mère envoya un
gentilhomme pour le consoler, il dit à ce gentilhomme qu'il ne pouvoit se
revancher de l'honneur que lui faisoit la Reine qu'en priant Dieu que le Roi son
fils pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa mère.
Il ne
pouvoit souffrir que les pauvres, en demandant l'aumône, dissent : " Noble
gentilhomme; " et disoit que cela étoit superflu, et que s'il étoit gentilhomme
il étoit noble.
Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour
lui, il leur répondoit qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit envers
Dieu, vu le mauvais état auquel il les laissoit en ce monde, et qu'il eût mieux
aimé que M. de Luynes ou quelque autre favori lui eût fait la même promesse.
Un jour que M. de Termes reprenoit Racan d'un vers qu'il a changé depuis, où
il y avoit, parlant d'un homme champètre :
Le labeur de ses bras rend sa
maison prospère [Voyez les OEuvres de Racan (bibliothèque elzévirienne), tome I,
p. 196. Ce vers a été ainsi modifié par l'auteur :
Il laboure le champ que
labouroit son père.],
Racan lui répondit que M. de Malherbe avoit usé de
ce mot prospère de la même sorte en ce vers :
O que la fortune
prospère [C'est le douzième vers de la pièce XIX (voyez p. 76). Seulement il est
imprimé ainsi :
O que nos fortunes prospères....]....
M. de
Malherbe, qui étoit présent, lui dit assez brusquement : " Eh bien, mort Dieu!
si je fais un pet [Dans les anciennes éditions : Si je fais une
sottise.], en voulez-vous faire un autre? "
Quand on lui montroit
quelques vers où il y avoit des mots superflus et qui ne servoient qu'à la
mesure ou à la rime, il disoit que c'étoit une bride de cheval attachée avec une
aiguillette.
Un homme de robe longue, de condition, lui apporta des vers
assez mal polis, qu'il avoit faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant
que de les lui montrer, que des considérations l'avoient obligé à faire ces
vers. M. de Malherbe les lut avec mépris, et lui demanda, après qu'il eut
achevé, s'il avoit été condamné à être pendu ou à faire ces vers-là, parce que à
moins de cela il ne devoit point exposer sa réputation en produisant des
ouvrages si ridicules [C'est à peu près ce qu'Alceste dit à Oronte dans le
Misanthrope. Comparez la lettre XI de Racan à Chapelain, dans le tome I,
p. 344, de l'édition de MM. de Latour.].
...............................................................
S'étant
vêtu un jour extraordinairement, à cause du grand froid qu'il faisoit, il avoit
encore étendu sur sa fenêtre trois ou quatre aunes de frise verte; et comme on
lui demanda ce qu'il vouloit faire de cette frise, il répondit brusquement, à
son ordinaire : " Je pense qu'il est avis à ce froid qu'il n'y a plus de frise
dans Paris; je lui montrerai bien que si. "
En ce même temps, ayant mis à
ses jambes une si grande quantité de bas, presque tous noirs, qu'il ne se
pouvoit chausser également qu'avec des jetons, Racan arriva en sa chambre comme
il étoit en cet état-là, et lui conseilla, pour se délivrer de la peine de se
servir de jetons, de mettre à chacun de ses bas un ruban de quelque couleur, ou
une marque de soie qui commençât par une lettre de l'alphabet, comme au premier
un ruban ou une lettre de soie amarante, au second un bleu, au troisième un
cramoisi, et ainsi des autres. M. de Malherbe approuva le conseil et l'exécuta à
l'heure même, et le lendemain, venant dîner chez M. de Bellegarde, en voyant
Racan il lui dit, au lieu de bonjour : " J'en ai jusques à l'L; " de quoi tout
le monde fut fort surpris, et Racan même eut de la peine à comprendre d'abord ce
qu'il vouloit dire, ne se souvenant pas alors du conseil qu'il lui avoit donné,
pour expliquer cette énigme.
Il disoit aussi à ce propos que Dieu n'avoit
fait le froid que pour les pauvres et pour les sots, et que ceux qui avoient le
moyen de se bien chauffer et bien habiller ne devoient point souffrir de froid.
Quand on lui parloit des affaires d'État, il avoit toujours ce mot en la
bouche, qu'il a mis dans l'épître liminaire de Tite Live adressée à M. de Luynes
: qu'il ne falloit point se mèler de la conduite d'un vaisseau où l'on n'étoit
que simple passager.
Un jour que le roi Henri le Grand montra à M. de
Malherbe la première lettre que le feu roi Louis XIII lui avoit écrite, et M. de
Malherbe y ayant remarqué qu'il avoit signé Loïs sans u pour
Louis il demanda assez brusquement au Roi si Monsieur le Dauphin avoit
nom Loïs? De quoi le Roi se trouvant étonné, voulut savoir la cause de
cette demande. Alors M. de Malherbe lui fit voir qu'il avoit signé Loïs,
et non pas Louis. Cela donna sujet d'envoyer querir celui qui montroit à
écrire à Monsieur le Dauphin, pour lui enjoindre de lui faire mieux
orthographier son seing avec un u, et c'est pourquoi M. de Malherbe
disoit qu'il étoit cause que le feu Roi avoit nom Louis.
Comme les
états généraux se tenoient à Paris, il y eut une grande contestation entre le
tiers état et le clergé, qui donna sujet à cette belle harangue de M. le
cardinal du Perron [Le 2 janvier 1615. Il s'agissait de répondre à divers
articles que le tiers état avait mis en tête de ses cahiers, et entre autres à
celui qui demandait que la couronne de France fût déclarée indépendante du
pouvoir spirituel.], et cette affaire s'échauffant, les évèques menaçoient de se
retirer et de mettre la France en interdit. M. de Bellegarde entretenant M. de
Malherbe de l'appréhension qu'il avoit d'être excommunié, M. de Malherbe lui
dit, pour le consoler, qu'au contraire il s'en devoit réjouir, et que, devenant
tout noir, comme sont les excommuniés, cela le délivreroit de la peine qu'il
prenoit tous les jours à se peindre la barbe et les cheveux.
Une autre fois
il disoit à M. de Bellegarde : " Vous faites bien le galant et l'amoureux des
belles dames; lisez-vous encore à livre ouvert? " qui étoit sa façon de parler
pour dire s'il étoit toujours prêt à les servir. M. de Bellegarde lui dit
qu'oui; à quoi M. de Malherbe répondit en ces mots : " Pardieu! Monsieur,
j'aimerois mieux vous ressembler de cela que de votre duché et pairie. "
Un
jour Henri le Grand lui montra des vers qu'on lui avoit donnés, qui commençoient
:
Toujours l'heur et la gloire
Soient à votre côté!
De vos faits
la mémoire
Dure à l'éternité!
M. de Malherbe, sur-le-champ, et sans
en lire davantage, les retourna en cette sorte :
Que l'épée et la dague
Soient à votre côté;
Me courez point la bague
Si vous n'êtes botté;
et là-dessus se retira sans faire aucun jugement.
Je ne sais si le
festin qu'il fit à six de ses amis et où il faisoit le septième pourroit avoir
place en sa vie. D'abord il n'en avoit prié que quatre, savoir : M. de
Fouquerolles, enseigne ou lieutenant aux gardes du corps; M. de la Masure,
gentilhomme de Normandie, qui étoit à la suite de M. de Bellegarde; M. de
Colomby et: M. Patris [Patrix, poëte, né à Caen en 1583, mort en 1671.] : ce
dernier est à présent au service de S.A.R. [Gaston, duc d'Orléans.], capitaine
de son château de Limours. Mais le jour de devant que se dût faire le festin,
Yvrande [Yvrande, gentilhomme breton et poëte.] et Racan revinrent de Touraine,
de la maison de Racan, venant descendre chez M. de Malherbe. A l'heure même
qu'il les vit, il commanda à son valet d'acheter encore deux chapons, et les
pria de dîner le lendemain chez lui. Enfin, pour le faire court, tout le festin
ne fut que de sept chapons bouillis, dont il leur en fit servir à chacun un,
outre celui qu'il garda pour lui, et leur dit : " Messieurs, je vous aime tous
également; c'est pourquoi je vous veux traiter de même, et ne veux point que
vous ayez d'avantage l'un sur l'autre. "
Tout son contentement étoit
d'entretenir ses amis particuliers, comme Racan, Colomby, Yvrande et autres, du
mépris qu'il faisoit de toutes les choses que l'on estime le plus dans le monde.
En voici un exemple : il disoit souvent à Racan que c'étoit folie de se vanter
d'être d'une ancienne noblesse, et que plus elle étoit ancienne, plus elle étoit
douteuse, et qu'il ne falloit qu'une femme lascive pour pervertir le sang de
Charlemagne et de saint Louis; que tel qui se pensoit être issu d'un de ces
grands héros étoit peut-être venu d'un valet de chambre ou d'un violon
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Il ne
s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit souvent à Racan : "
Voyez-vous, Monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous en
pouvons espérer est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de
syllabes, et que nous avons eu une grande puissance sur les paroles, pour les
placer si à propos chacune en leur rang, et que nous avons été tous deux bien
fous de passer la meilleure partie de notre âge en un exercice si peu utile au
public et à nous, au lieu de l'employer à nous donner du bon temps, ou à penser
à l'établissement de notre fortune. "
Il avoit aussi un grand mépris pour
tous les hommes en général, et après avoir fait le récit du péché de Caïn et de
la mort d'Abel son frère, il disoit après : " Voilà un beau début! Ils n'étoient
que trois ou quatre au monde et il y en a un qui a tué son frère! Que pouvoit
espérer Dieu des hommes après cela pour se donner tant de peine de les
conserver? N'eût-il pas mieux fait d'en éteindre dès l'heure l'engeance pour
jamais? "
C'étoient les discours ordinaires qu'il avoit avec ses plus
familiers amis; mais ils ne se peuvent exprimer avec la grâce qu'il les
prononçoit, parce qu'ils tiroient leur plus grand ornement de son geste et du
ton de sa voix.
M. l'archevêque de Rouen l'ayant prié de dîner chez lui pour
entendre le sermon qu'il devoit faire en une église proche de son logis,
aussitôt que M. de Malherbe eut dîné il s'endormit dans une chaire
[Chaire, chaise.], et comme Monsieur de Rouen le pensa réveiller, pour le
mener au sermon, il le pria de l'en dispenser en lui disant qu'il dormiroit bien
sans cela.
Il parloit fort ingénument de toutes choses, et avoit un grand
mépris pour les sciences, particulièrement pour celles qui ne servent que pour
le plaisir des yeux et des oreilles, comme la peinture, la musique et même la
poésie, encore qu'il y fût excellent; et un jour comme Bordier [René Bordier,
poëte du Roi, grand faiseur de ballets sous Henri IV et Louis XIII] se plaignoit
à lui qu'il n'y avoit des récompenses que pour ceux qui servoient le Roi dans
les armées et dans les affaires d'importance, et que l'on étoit trop ingrat à
ceux qui excelloient dans les belles-lettres, M. de Malherbe lui répondit que
c'étoit faire fort prudemment, et que c'étoit sottise de faire des vers pour en
espérer autre récompense que son divertissement, et qu'un bon poëte n'étoit pas
plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles.
Un jour qu'il se retiroit
fort tard de chez M. de Bellegarde avec un flambeau allumé devant lui, il
rencontra M. de Saint-Paul, gentilhomme de condition, parent de M. de
Bellegarde, qui le vouloit entretenir de quelques nouvelles de peu d'importance;
il lui coupa court en lui disant : " Adieu, adieu, vous me faites ici brûler
pour cinq sols de flambeau, et tout ce que vous me dites ne vaut pas six blancs.
"
Dans ses Heures, il avoit effacé des litanies des saints tous les
noms particuliers, et disoit qu'il étoit superflu de les nommer tous les uns
après les autres, et qu'il suffiroit de les nommer en général : Omnes sancti
et sanctae Dei, orate pro nobis.
Il avoit aussi effacé plus de la moitié
de son Ronsard et en cotoit à la marge les raisons. Un jour, Yvrande, Racan,
Colomby et autres de ses amis le feuilletoient sur sa table, et Racan lui
demanda s'il approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé :
" Pas plus que le
reste, " dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de
lui dire que si l'on trouvoit ce livre après sa mort, on croiroit qu'il auroit
trouvé bon ce qu'il n'auroit point effacé; sur quoi il lui dit qu'il disoit
vrai, et tout à l'heure acheva d'effacer tout le reste.
Il étoit assez mal
meublé, logeant ordinairement en chambre garnie, et n'avoit que sept ou huit
chaires de paille; et comme il étoit fort visité de ceux qui aimoient les
belles-lettres, quand les chaires étoient toutes remplies, il fermoit sa porte
par dedans, et si quelqu'un y venoit heurter, il lui crioit : " Attendez, il n'y
a plus de chaires; " et disoit qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de
leur donner l'incommodité d'être debout.
Il se vantoit avec autant de vanité
d'avoir sué trois fois la v..... que s'il eût gagné trois batailles, et faisoit
le récit assez plaisamment du voyage qu'il fit à Nantes pour trouver un homme
qui avoit la réputation d'être expert en cette cure de maladie vénérienne.
C'étoit la raison pourquoi on l'appeloit chez M. de Bellegarde le père
Luxure.
Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en sa
conversation ordinaire de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit
faites.
Un jour, en entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle
deux hommes qui jouoient au trictrac, et qui disputant d'un coup se donnoient
tous deux au diable qu'ils avoient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que
dire : " Viens, diable, viens, tu ne saurois faillir : il y en a l'un ou l'autre
à toi."
Il y eut une grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays
d'adieusias, qui étoient tous ceux de delà la Loire, et ceux du pays de
deçà, qu'il appeloit du pays de Dieu vous conduise: savoir s'il falloit
appeler le petit vase de quoi l'on se sert pour manger du potage une
cuiller ou une cuillère. La raison de ceux du pays
d'adieusias, d'où étoit Henri le Grand, ayant été nourri en Béarn, étoit
que cuiller, étant féminin, devoit avoir une terminaison féminine. Le
pays de Dieu vous conduise alléguoit, outre l'usage, que cela n'étoit pas
sans exemple de voir des choses féminines qui avoient une terminaison masculine,
entre autres une perdrix, une met [Pétrin et huche; conduit d'un pressoir
par où s'écoule le vin.] à boulanger ou de pressoir. Enfin cette dispute dura si
longtemps qu'elle obligea le Roi à en demander l'avis à M. de Malherbe, lequel
ne craignit point de contester, et lui dire qu'il falloit dire cuiller,
et non pas cuillère, et le renvoya aux crocheteurs du port au Foin, comme
il avoit accoutumé; et comme le Roi ne se sentoit pas condamné du jugement de M.
de Malherbe, il lui dit ces mêmes mots; " Sire, vous êtes le plus absolu roi qui
aye jamais gouverné la France, et si [Et si, et pourtant] vous ne sauriez
faire dire deçà la Loire une cuillère, à moins que de faire défense, à peine de
cent livres d'amende, de la nommer autrement. "
Un jour M. de Bellegarde,
qui étoit, comme l'on sait, gascon, lui envoya demander lequel étoit le mieux
dit de dépensé ou dépendu; il répondit sur-le-champ que
dépensé étoit plus françois, mais que pendu, dépendu,
rependu, et tous les composés de ce vilain mot qui lui vinrent en la
bouche, étoient plus propres pour les Gascons.
Quand on lui demandoit son
avis de quelque mot françois, il renvoyoit ordinairement aux crocheteurs du port
au Foin, et disoit que c'étoient ses maîtres pour le langage; ce qui peut-être a
donné lieu à Regnier de dire :
Comment! il faudroit donc, pour faire une
oeuvre grande
Qui de la calomnie et du temps se défende,
Et qui nous
donne rang parmi les bons auteurs,
Parler comme à Saint-Jean parlent les
crocheteurs? [Satire IX, vers 29-32. -- Le premier et le troisième vers cités
ici sont imprimés un peu différemment dans les éditions de Regnier.]
Un
jour il récitoit à Racan des vers qu'il avoit nouvellement faits, et après il
lui en demanda son avis. Racan s'en excusa, lui disant qu'il ne les avoit pas
bien entendus et qu'il en avoit mangé la moitié; dont se sentant piqué, parce
qu'il étoit fâché de ce qu'on lui disoit un peu trop librement son défaut d'être
bègue, il lui dit en colère : " Mort Dieu! si vous me fâchez, je les mangerai
tous; ils sont à moi puisque je les ai faits, j'en puis taire ce que je voudrai.
"
Il ne vouloit pas que l'on fît des vers qu'en sa langue originaire, et
disoit que nous n'entendions point la finesse des langues que nous n'avions
apprises que par art, et à ce propos, pour se moquer de ceux qui faisoient des
vers latins, il disoit que si Virgile et Horace revenoient au monde ils
bailleroient le fouet à Bourbon et à Sirmond [Nicolas Bourbon, poëte latin,
membre de l'Académie française, né en 1574, mort en 1644. -- Jean Sirmond, poëte
latin, membre de l'Académie française, né en 1589, mort en 1640.].
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Il disoit
souvent, et principalement quand on le reprenoit de ne suivre pas bien le sens
des auteurs qu'il traduisoit ou paraphrasoit, qu'il n'apprétoit pas les viandes
pour les cuisiniers; comme s'il eût voulu dire qu'il se souciait fort peu d'être
loué des gens de lettres qui entendoient les livres qu'il avoit traduits, pourvu
qu'il le fût des gens de la cour; et c'étoit de cette même sorte que Racan se
défendoit de ses censures, en avouant qu'elles étoient fort justes, mais que les
fautes qu'il lui reprenoit n'étoient connues que de trois ou quatre personnes
qui le hantoient, et qu'il faisoit ses vers pour être lus dans le cabinet du Roi
et dans les ruelles des dames, plutôt que dans sa chambre ou dans celles des
autres savants en poésie.
Il avoit [On lit avouoit dans Pellisson,
qui a cité ce passage (p. 445), dans Tallemant des Réaux et dans les anciennes
éditions.] pour ses écoliers les sieurs de Touvant [Charles de Piard, sieur
d'Infrainville et de Touvant. Ses vers sont épars dans les recueils du
commencement du dix-septième siècle, et entre autres dans le tome I des
Delices de la poesie françoise, 1615, où il en est parlé comme d'un mort.
Le manuscrit porte par erreur Tourant au lieu de Touvant.], Colomby,
Maynard et de Racan. Il en jugeoit diversement, et disoit en termes généraux que
Touvant faisoit fort bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby
avoit fort bon esprit, mais qu'il n'avoit point le génie à la poésie; que
Maynard étoit celui de tous qui faisoit le mieux des vers, mais qu'il n'avoit
point de force et qu'il s'étoit adonné à un genre de poésie auquel il n'étoit
pas propre, voulant dire ses épigrammes, et qu'il n'y réussiroit pas, parce
qu'il n'avoit pas assez de pointe; pour Racan, qu'il avoit de la force, mais
qu'il ne travailloit pas assez ses vers; que le plus souvent, pour mettre une
bonne pensée, il prenoit de trop grandes licences, et que de ces deux derniers
on feroit un grand poëte.
La connoissance qu'avoit eue Racan avec M. de
Malherbe étoit lorsqu'il étoit page de la chambre chez M. de Bellegarde, âgé au
plus de dix-sept ans [Racan étant né en 1589, cette date nous reporte à l'année
1606.]; c'est pourquoi il respectoit toujours M. de Malherbe comme son père, et
M. de Malherbe vivoit avec lui comme avec son fils. Cela donna sujet à Racan, à
son retour de Calais, où il fut porter les armes en sortant de page, de demander
avis à M. de Malherbe de quelle sorte il se devoit conduire dans le monde, et
lui fit la déduction de quatre ou cinq sortes de vies qu'il pouvoit faire. La
première et la plus honorable étoit de suivre les armes; mais d'autant qu'il n'y
avoit alors point de guerre qu'en Suède ou en Hongrie, il n'avoit pas moyen de
la chercher si loin, à moins que de vendre tout son bien pour faire son équipage
et les frais de son voyage.
La seconde étoit de demeurer dans Paris pour
liquider ses affaires, qui étoient fort brouillées, et celle-là lui plaisoit le
moins.
La troisième étoit de se marier, sur la créance qu'il avoit de
trouver un bon parti dans l'espérance que l'on auroit de la succession de Mme de
Bellegarde, qui ne lui pouvoit manquer : à cela il disoit que cette succession
seroit peut-être longue à venir, et que cependant, épousant une femme qui
l'obligeroit, si elle étoit de mauvaise humeur il seroit contraint d'en
souffrir.
Il lui proposoit aussi de se retirer aux champs à faire petit pot
[Faire petit pot, vivre petitement.]; ce qui n'eût pas été séant à un
homme de son âge, et ce n'eût pas aussi été vivre selon sa condition.
Sur
toutes ces propositions dont Racan lui demandoit conseil, M. de Malherbe, au
lieu de lui répondre directement à sa demande, commença par une fable en ces
mots [On sait que la Fontaine, qui a mis en vers cette fable (livre III, I),
publiée antérieurement dans les Facéties du Pogge, dans les Fables
de Faërne et de Verdizotti, a mentionné ainsi le récit de Malherbe :
Autrefois à Racan Malherbe l'a conté.] :
" Il y avoit, dit-il, un
bonhomme âgé d'environ cinquante ans qui avoit un fils qui n'en avoit que treize
ou quatorze. Ils n'avoient, pour tous deux, qu'un petit âne pour les porter en
un long voyage qu'ils entreprenoient. Le premier qui monta sur l'âne, ce fut le
père; mais après deux ou trois lieues de chemin, le fils commençant à se lasser,
il le suivit à pied de loin et avec beaucoup de peine, ce qui donna sujet à ceux
qui les voyoient passer de dire que ce bonhomme avoit tort de laisser aller à
pied cet enfant qui étoit encore jeune, et qu'il eût mieux porté cette
fatigue-là que lui. Le bonhomme mit donc son fils sur l'âne et se mit à le
suivre à pied. Cela fut encore trouvé étrange par ceux qui les virent, lesquels
disoient que ce fils étoit bien ingrat et de mauvais naturel, d'aller sur l'âne
et de laisser aller son père à pied. Ils s'avisèrent donc de monter tous deux
sur l'âne, et alors on y trouvoit encore à dire : " Ils sont bien cruels,
disoient les passants, de monter ainsi tous deux sur cette pauvre petite bête,
qui à peine seroit suffisante d'en porter un seul. Comme ils eurent ouï cela,
ils descendirent tous deux de dessus l'âne et le touchèrent devant eux. Ceux qui
les voyoient aller de cette sorte se moquoient d'eux d'aller à pied, se pouvant
soulager d'aller l'un ou l'autre sur le petit âne. Ainsi ils ne surent jamais
aller au gré de tout le monde; c'est pourquoi ils se résolurent de faire à leur
volonté, et laisser au monde la liberté d'en juger à sa fantaisie. Faites-en de
même, dit M. de Malherbe à Racan pour toute conclusion; car quoi que vous
puissiez faire, vous ne serez jamais généralement approuvé de tout le monde, et
l'on trouvera toujours à redire en votre conduite [Les anciennes éditions ont
intercalé ici la fable de la Fontaine, qui ne se trouvait certainement pas dans
l'écrit de Racan.]. "
Encore qu'il reconnût, comme nous avons déjà dit, que
Racan avoit de la force en ses vers, il disoit qu'il étoit hérétique en poésie,
pour ne se tenir pas assez étroitement dans ses observations, et voici
particulièrement de quoi il le blâmoit :
Premièrement, de rimer
indifféremment aux terminaisons en ant et en ent, comme
innocence et puissance, apparent et conquérant,
grand et prend; et vouloit qu'on rimât pour les yeux aussi bien
que pour les oreilles. Il le reprenoit aussi de rimer le simple et le composé,
comme temps et printemps, séjour et jour. Il ne
vouloit pas aussi qu'il rimât les mots qui avoient quelque convenance
[Convenance, rapport.], comme montagne et campagne,
défense et offense, père et mère, toi et
moi. Il ne vouloit pas non plus que l'on rimât les mots qui dérivoient
les uns des autres, comme admettre, commettre, promettre,
et autres, qu'il disoit qui dérivoient de mettre. Il ne vouloit point
encore qu'on rimât les noms propres les uns contre les autres, comme
Thessalie et Italie, Castille et Bastille,
Alexandre et Lysandre; et sur la fin il étoit devenu si rigide en
ses rimes qu'il avoit même peine à souffrir que l'on rimât les verbes de la
termination en er qui avoient tant soit peu de convenance, comme
abandonner, ordonner et pardonner, et disoit qu'ils
venoient tous trois de donner. La raison qu'il disoit pourquoi il falloit
plutôt rimer des mots éloignés que ceux qui avoient de la convenance est que
l'on trouvoit de plus beaux vers en les rapprochant qu'en rimant ceux qui
avoient presque une même signification; et s'étudioit fort à chercher des rimes
rares et stériles, sur la créance qu'il avoit qu'elles lui faisoient produire
quelques nouvelles pensées, outre qu'il disoit que cela sentoit son grand poëte
de tenter les rimes difficiles qui n'avoient point encore été rimées. Il ne
vouloit point qu'on rimât sur malheur ni bonheur, parce qu'il
disoit que les Parisiens n'en prononçoient que l'u, comme s'il y avoit
bonhur, malhur [On trouve cette orthographe dans les éditions de
Malherbe de 1689, 1722 et 1723. Voyez la Notice bibliographique, p. CI et
CII.], et de le rimer à honneur il le trouvoit trop proche. Il ne vouloit
non plus que l'on rimât à flame, parce qu'il l'écrivoit et le prononçoit
ainsi avec deux m : flamme, et le faisoit long en le prononçant;
c'est pourquoi il ne le pouvoit rimer qu'à épigramme. Il reprenoit aussi
Racan quand il rimoit qu'ils ont eu avec vertu ou battu,
parce qu'il disoit que l'on prononçoit à Paris ont eu en trois syllabes,
en faisant une de l'e et l'autre de l'u du mot eu.
Outre les réprimandes qu'il faisoit à Racan pour ses rimes, il le reprenoit
encore de beaucoup de choses pour la construction de ses vers, et de quelques
façons de parler trop hardies qui seroient trop longues à dire, et qui auroient
meilleure grâce dans un art poétique que dans sa vie. C'est pourquoi je me
contenterai de faire encore une remarque de ce point dont ils étoient en
contestation.
Au commencement que M. de Malherbe vint à la cour, qui fut en
1605, comme nous avons déjà dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au
troisième vers des stances de six, comme il se peut voir en la Prière qu'il fit
pour le Roi allant en Limousin, ou il y a deux ou trois stances où le sens est
emporté, et au psaume Domine Dominus noster [Voyez les pièces XVIII et
XV, p. 69 et 62.], en cette stance et peut-être quelques autres dont je ne me
souviens pas à présent :
Sitôt que le besoin excite son desir,
Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve à choisir?
Et par ton
mandement, l'air, la mer et la terre
N'entretiennent-ils pas
Une secrète
loi de se faire la guerre
A qui de plus de mets fournira ses repas?
Il demeura toujours en cette négligence pendant la vie de Henri le
Grand, comme il se voit encore en la pièce qui commence :
Que
n'êtes-vous lassées,
en la seconde stance dont le premier vers est :
Que ne cessent mes larmes,
qu'il fit pour Madame la Princesse
[C'est-à-dire pour le Roi amoureux de la princesse de Condé. Voyez pièce XLVI,
p. 163.], et je ne sais s'il n'a point encore continué cette même négligence
jusques en 1612, aux vers qu'il fit pour la place Royale [Voyez pièce LVIII, p.
197 et suivantes.] : tant y a que le premier qui s'aperçut que cette observation
étoit nécessaire pour la perfection des stances de six fut Maynard, et c'est
peut-être la raison pour laquelle M. de Malherbe l'estimoit l'homme de France
qui savoit le mieux faire des vers. D'abord Racan, qui jouoit un peu du luth et
aimoit la musique, se rendit en faveur des musiciens, qui ne pouvoient faire
leur reprise aux stances de six, s'il n'y avoit un arrêt au troisième vers. Mais
quand M. de Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix, outre l'arrêt
du quatrième vers, on en fît encore un au septième, Racan s'y opposa, et ne l'a
jamais presque observé. Sa raison étoit que les stances de dix ne se chantent
presque jamais et que quand elles se chanteroient on ne les chanteroit pas en
trois reprises; c'est pourquoi il suffisoit d'en faire une au quatrième. Voilà
la plus grande contestation qu'il a eue contre M. de Malherbe et ses écoliers,
et pourquoi on a été prêt de le déclarer hérétique en poésie [Ce passage a été
cité par Pellisson, p. 448 et suivantes].
M. de Malherbe vouloit aussi que
les élégies eussent un sens parfait de quatre vers en quatre vers, même de deux
en deux, s'il se pouvoit; à quoi jamais Racan ne s'est accordé.
Il ne
vouloit pas que l'on nombrât en vers de ces nombres vagues, comme mille
ou cent tourments, et disoit assez plaisamment, quand il voyoit quelqu'un
nombrer de cette sorte : " Peut-être n'y en avoit-il que quatre-vingt-dix-neuf.
" Mais il estimoit qu'il y avoit de la grâce à nombrer nécessairement
[C'est-à-dire d'une manière précise.], comme en ce vers de Racan :
Vieilles forêts de trois siècles âgées.
C'est encore une des
censures à quoi Racan ne se pouvoit rendre de ne point nombrer par cent ou par
mille pour dire infiniment, et néanmoins il n'a osé s'en licencier [S'en donner
la licence.] que depuis sa mort.
A ce propos de nombrer, quand on lui disoit
que quelqu'un avoit les fièvres en plurier, il demandoit aussitôt : " Combien en
a-t-il de fièvres? "
Ses amis familiers, qui voyoient de quelle sorte il
travailloit, disent avoir remarqué trois sortes de styles dans sa prose :
Le
premier étoit en ses lettres familières, qu'il écrivoit à ses amis sans aucune
préméditation, qui, quoique fort négligées, avoient toujours quelque chose
d'agréable qui sentoit son honnête homme.
Le second étoit en celles où il ne
travailloit qu'à demi, où l'on croit avoir remarqué beaucoup de dureté et de
pensées indigestes qui n'avoient aucun agrément.
Le troisième étoit dans les
choses que par un long travail il mettoit en leur perfection, où sans doute il
s'élevoit beaucoup au-dessus de tous les écrivains de son temps.
Ces trois
divers styles se peuvent remarquer en ses lettres familières à Racan et à ses
autres amis, pour le premier; pour le second, en ses lettres d'amour, qui n'ont
jamais été fort estimées; et pour le troisième, en la Consolation à la
princesse de Conti, qui est presque le seul ouvrage de prose qu'il ait
achevé.
Il se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre en la
prose, et disoit que de faire des périodes nombreuses c'étoit faire des vers en
prose. Cela a fait croire à quelques-uns que les Epîtres de Sénèque
n'étoient point de lui, parce que les périodes en sont un peu nombreuses.
Celle pour qui il a fait des vers sous le nom de Caliste étoit la vicomtesse
d'Auchy, dont le bel esprit a paru jusques à sa mort; et sa Rodanthe étoit Mme
la marquise de Rambouillet [Pour la vicomtesse d'Auchy, voyez pièce XXIX. -- Mme
de Rambouillet, la célèbre marquise dont il est tant question dans Tallemant.].
Voici la raison pourquoi il lui donna ce nom-là :
Un jour ils
s'entretenoient Racan et lui de leurs amours qui n'étoient qu'amours honnêtes,
c'est-à-dire du dessein qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de
qualité pour être le sujet de leurs vers.
M. de Malherbe lui nomma Mme de
Rambouillet, et Racan Mme de Termes, qui étoit alors veuve [Elle ne le devint
qu'en 1621.]. Il se trouva que toutes deux avoient nom Catherine, savoir
: la première, que M. de Malherbe avoit choisie, Catherine de Vivonne; et celle
de Racan, Catherine Chabot. Le plaisir que prit M. de Malherbe en cette
conversation lui fit promettre d'en faire une Églogue, ou entretien de bergers,
sous les noms de Mélibée pour lui et Arcas pour Racan, et je me
suis étonné qu'il ne s'en est trouvé quelque commencement dans ses manuscrits,
car je lui en ai ouï réciter près de quarante vers.
Prévoyant donc que ce
même nom de Catherine, servant pour tous deux, feroit de la confusion
dans cette Églogue qu'il se promettoit de faire, il passa tout le reste de
l'après-dînée, avec Racan, à chercher des anagrammes sur ce nom qui eussent de
la douceur pour mettre dans les vers; ils n'en trouvèrent que trois :
Arthénice, Éracinthe et Carinthée. Le premier fut jugé le
plus beau; mais Racan s'en étant servi dans sa pastorale, qu'il fit incontinent
après, M. de Malherbe méprisa les deux autres, et prit Rodanthe, ne se souciant
plus d'en prendre qui fassent anagrammes de Catherine.
M. de Malherbe
étoit alors marié et fort avancé en âge; c'est pourquoi son amour ne produisit
que quelques vers, entre autres ceux qui commencent :
Chère beauté, que
mon âme ravie, etc. [Voyez pièce LXXXII, p. 247.],
et ces autres que
Boisset mit en air :
Ils s'en vont, ces rois de ma vie [Voyez p. 221 la
notice de la pièce LXVIII, où est réfutée cette assertion de Racan.].
Il
fit aussi quelques lettres sur le même nom de Rodanthe; mais Racan, qui avoit
trente-quatre ans moins que lui, et qui étoit alors garçon, Mme de Termes étant
d'ailleurs veuve, il se trouva engagé à changer son amour poétique en une
véritable et légitime, et fit quelques voyages en Bourgogne pour cet effet.
C'est ce qui donna lieu à M. de Malherbe de lui écrire une lettre, où il y a des
vers, pour le divertir de cette passion, sur ce qu'il avoit appris que Mme de
Termes se laissoit cajoler par M. Vignier, qui l'a épousée depuis; et quand il
sut que Racan étoit résolu de se marier en son pays, il le manda aussitôt à Mme
de Termes, en une lettre qui est imprimée [Ce sont les lettres XXX et IX du
livre I, dans les anciennes éditions].
Il disoit, quand on lui parloit de
l'enfer et du paradis : " J'ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les
autres, et aller où vont les autres. "
Il mourut à Paris, comme nous avons
dit ci-devant, vers la fin du siège de la Rochelle, où Racan commandoit la
compagnie de M. d'Effiat, ce qui fut cause qu'il n'assista point à sa mort et
qu'il n'en a su que ce qu'il en a ouï dire à M. de Porchères d'Arbaud [F.
d'Arbaud, sieur de Porchères, membre de l'Académie française. Voyez plus loin la
Notice bibliographique, p. XCII et XCIII]. Il ne lui a point celé que
pendant sa maladie il n'eût eu beaucoup de difficulté à le faire résoudre de se
confesser, lui disant qu'il n'avoit accoutumé de se confesser qu'à Pâques. Il
étoit pourtant fort soumis aux commandements de l'Église, et quoiqu'il fut fort
avancé en âge, il ne mangeoit pas volontiers de la viande aux jours défendus,
sans permission; car ce qu'il en mangea le samedi d'après la Chandeleur, ce fut
par mégarde. Il alloit à la messe toutes les fêtes et tous les dimanches, et ne
manquoit point à se confesser et communier à Pâques, en sa paroisse. Il parloit
toujours de Dieu et des choses saintes avec grand respect, et un de ses amis lui
fit un jour avouer devant Racan qu'il avoit une fois fait v?u d'aller d'Aix à la
Sainte-Baume tête nue, pour la maladie de sa femme. Néanmoins il lui échappoit
quelquefois de dire que la religion des honnêtes gens étoit celle de leur
prince; et il avoit souvent ces mots à la bouche, à l'exemple de M. Coeffeteau
[Coeffeteau, évêque de Marseille, né en 1574, mort en 1623.] : Bonus animus,
bonus Deus, bonus cultus. C'est pourquoi Racan s'enquit fort soigneusement de
quelle sorte il étoit mort. Il apprit que celui qui l'acheva de résoudre à se
confesser fut Yvrande, gentilhomme qui avoit été nourri page de la grande
écurie, et qui étoit son écolier en poésie, aussi bien que Racan. Ce qu'il lui
dit pour le persuader de recevoir les sacrements fut qu'ayant toujours fait
profession de vivre comme les autres hommes, il falloit mourir aussi comme les
autres; et M. de Malherbe lui demandant ce que cela vouloit dire, Yvrande lui
dit que quand les autres mouroient, ils se confessoient, communioient et
recevoient les autres sacrements de l'Eglise. M. de Malherbe avoua qu'il avoit
raison, et envoya querir le vicaire de Saint-Germain, qui l'assista jusques à la
mort.
On dit qu'une heure avant que de mourir, après avoir été deux heures à
l'agonie, il se réveilla comme en sursaut pour reprendre son hôtesse, qui lui
servoit de garde, d'un mot qui n'étoit pas bien françois à son gré; et comme son
confesseur lui en fit réprimande, il lui dit qu'il ne pouvoit s'en empêcher, et
qu'il vouloit jusques à la mort maintenir la pureté de la langue françoise.
[LXXXIX NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.]
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.
---------
I
OEuvres détachées publiées du vivant de
Malherbe.
Les renseignements bibliographiques qui suivent et que j'ai
eu beaucoup de peine à réunir sont les plus complets et les plus précis que l'on
ait jusqu'ici donnés sur les OEuvres de Malherbe. Cependant ils ne le sont point
encore autant que je l'aurais désiré; car il y a plusieurs volumes qu'il m'a été
impossible de me procurer, et de plus il m'a été parfois fort difficile de me
reconnaître au milieu de la confusion causée par les supercheries des libraires
et les contrefaçons; on en jugera par ce seul fait que de l635 à 1647 il y eut
six éditions des OEuvres qui portent le titre de troisième.
1. Les Larmes de saint Pierre, imitées du Tansille. Paris, 1587 in-4.
Ces stances furent réimprimées à Paris, L. Brexel, 1596, in-8, et à Rouen,
Raph. du Petit-Val, 1598, in-8; de plus, comme nous le disons ailleurs (voyez
pièce III, p. 4); elles furent insérées dans divers recueils de vers publiés du
vivant de Malherbe.
2. Ode du sieur de Malherbe. A la Reine. Pour sa
bienvenue en France. Aix, J. Tholosan, 1601, 16 pag. in-8.
3. Ode sur
l'attentat commis en la personne de Sa Majesté, le 19 décembre 1605. In-8.
Voyez pièce XIX, p. 75.
4. Vers du sieur de Malherbe à la Reine.
Paris, Ad. Beys, 1611, 36 pag. in-8, plus un feuillet pour l'extrait du
privilége.
On y trouve l'ode à la Reine : Nymphe qui jamais ne
sommeilles, et l'ode à M. de Bellegarde : A la fin c'est trop de
silence.
L'extrait du privilége porte : " Par grâce et privilege du Roy,
il est permis au sieur de Malherbe de faire imprimer ses OEuvres durant le temps
de sis ans, par tels imprimeurs et libraires que bon luy semblera et pour tel
temps qu'il voudra accorder à chacun d'iceux, et deffenses sont faictes....
comme plus amplement est contenu et declaré par les lettres de ce données à
Paris, le. 25e jour de novembre 1610. -- Signées louys.... - Ledict sieur de
Malherbe, suivant le contenu audict privilege, a permis à Adrien Beys, marchant
libraire à Paris, d'imprimer les vers qui sont cy-devant. Faict à Paris, ce 14
decembre 1610. "
L'ode à la Reine reparut l'année suivante dans les
Trophées de Henry le Grand, Lyon, 1611, in-4 de 32 pages.
5. Lettre
de consolation à Madame la princesse de Conty sur la mort de M. le chevalier de
Lorraine de Guise, son frère. Paris, Toussaint du Bray, 1614, in-8.
6.
Recit d'un berger sur les alliances de France et d'Espagne. Sans date, ni nom de
lieu. (Paris, 1615), 4 pag. in-4.
7. Le XXXIIIe livre de Tite Live
nouvellement trouvé à Bamberg, en Allemagne, traduit par le Sr de Malherbe,
gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy, et dédié à Monseigneur le duc de
Luynes. A Paris, chez Toussainct du Bray (avant février), MDCXXI, in-8. Avec
privilege du Roy.
Comme nous le disons (p. 390), une partie de cette
traduction avait paru. dès 1616 dans la traduction de Tite Live par Vigenère.
Voyez aussi plus loin p. XCIII.
8 et 9. Pour le Roy allant chastier la
rebellion des Rochelois. Sans lieu ni date. (Paris, 1628), 18 pag. in-4. Le
même, 20 pag. in-8.
Malherbe, dans une lettre à Peiresc en date du 3 avril
1628, rapporte qu'il avait fait tirer trois cent cinquante exemplaires de cette
pièce et qu'on en fit une " autre impression sans son soin et sans son aveu. "
Un exemplaire de l'édition in-8 a figuré à la vente de M. Ch. Giraud en 1855
(n0 1309), et la lettre, suivant le catalogue, portait des corrections de la
main même de Malherbe.
J'ignore quelle est de ces deux éditions la première
en date. On trouve dans toutes les deux l'ode que nous avons donnée sous le n°
CIII, la lettre de Malherbe à Louis XIII avec quelques vers et le sonnet sur la
mort de son fils (voyez pièce CII). C'est donc à tort que Tallemant des Réaux a
avancé que ce sonnet n'avait point été imprimé. Pour être exact, il aurait du se
borner à dire que la pièce ne figurait point dans les éditions de 1630, 1631,
etc.
Il se pourrait aussi que Balzac eut commis une erreur dans la lettre à
M. de Plassac Meré que nous avons citée plus haut (voyez p. XL). " Malherbe,
dit-il, fit imprimer un factum et trois sonnets qui n'ont point été mis dans le
corps de ses autres ouvrages. Je voudrois bien pouvoir contenter la curiosité
que vous avez de les voir. Mais de plusieurs exemplaires qu'il m'en avoit
donnés, il ne s'en est pu trouver aucun parmi mes papiers, et il ne me souvient
que de ce seul vers :
Mon fils qui fut si brave et que j'aimai si fort.
Sur ma parole assurez-vous qu'ils étoient tous excellents et que ce
n'est pas une petite perte que celle que vous en faites. "
Je crois qu'ici
comme ailleurs la mémoire de Balzac l'a mal servi, et que par ces trois sonnets
dont personne autre que lui n'a parlé, il faut entendre tout simplement les vers
mentionnés dans la plaquette citée plus haut. Quant aux factums, il est certain
que Malherbe a dû en publier (voyez plus haut, p. LVI);
mais nous n'avons pu
en rencontrer un seul exemplaire.
Ajoutons pour compléter cette liste
que les pièces XI, XC, XCI, XCII, XCIV de notre édition ont été publiées d'abord
en feuilles volantes, sans date, ni lieu d'impression.
[XCII NOTICE
BIBLIOGRAPHIQUE.]
II
OEuvres.
(Poésies,
traductions, lettres, etc.)
1. Les OEuvres de Mre François de
Malherbe, gentil-homme ordinaire de la chambre du Roy. A Paris, chez Charles
Chappelain, M.DC.XXX. Auec priuilege du Roy. In-4.
Après le titre, se trouve
un beau portrait de Malherbe (D. Dumonstier pinxit. -- Vosterman
sculp.).
Le volume contient :
l° Discours sur les oeuvres de Mr
de Malherbe (22 feuillets non paginés). Ce Discours n'est pas signé, mais il
est de Godeau, évêque de Vence, et parut séparément dès 1629, in-4. Quelques
bibliographes l'indiquent à tort comme étant de Porchères.
2° Le privilége
du Roy, dont voici la teneur : " Louys, par la grace de Dieu, Roy de France et
de Navarre. A nos amez et feaux conseillers, les gents tenants nos cours de
Parlement de Paris, Tholoze, Roüen, Bordeaux, Dijon, Aix, Grenoble et Rennes,
preuost de Paris, seneschal de Lyon, et à tous nos autres juges et officiers
qu'il appartiendra, chacun en droit soy, salut. Nostre bien amé François
d'Arbaud, escuyer, sieur de Porcheres, nous a tres-humblement remonstré que le
feu sieur de Malherbe, gentil-homme ordinaire de nostre chambre, son cousin, lui
auroit peu auparavant son deceds recommandé et mis entre ses mains toutes les
?uures par lui faites, composées, corrigées et augmentées, tant en prose qu'en
poësie, pour les faire imprimer toutes en un volume, sans estre meslées ni
accommodées auec aucunes ?uures, comme auroient fait cy-denant quelques
imprimeurs et libraires, qui en auroient imprimé ou fait imprimer quelques
pieces separement, sous priuilege particulier, ce que nous ayant l'exposant
tres-humblement supplié luy permettre, Nous, voulant fauoriser l'intention dudit
deffunt de Malherbe, auons audit exposant permis et permettons par ces
presentes, que pendant six ans il puisse faire imprimer par tel imprimeur et
libraire que bon luy semblera, toutes et chacunes des ?uures, tant en prose
qu'en poësie, imprimées et non imprimées dudit deffunt sieur de Malherbe, les
reduire et mettre en un seul volume, et en tel caractere que bon luy semblera;
sans que pendant ledit temps aucuns autres imprimeurs, libraires ne autres
personnes les puissent imprimer par pieces separées, ne autrement en quelque
façon que ce soit, à peine de deux mille livres d'amende, applicables moitié à
nous et l'autre moitié audit exposant, auec confiscation des exemplaires qui se
trouueront d'autre impression, et de tous depens, dommages et interests. Voulant
qu'en mettant par luy le contenu du present priuilege au commencement ou à la
fin de chacun desdits exemplaires, il soit tenu pour deuëment signifié; à la
charge de mettre deux desdits exemplaires en nostre bibliotheque au couuent des
Cordeliers à Paris. Car tel est nostre plaisir. Donné à la Rochelle le neufieme
jour de nouembre mille six cens vingt-huit, et de nostre regne le dix-neufieme.
" Par le Roy en son conseil, LE LONG.
" Le sieur de Porcheres a cedé et
transporté à Charles Chappelain, imprimeur à Paris, le priuilege cy-dessus, pour
en jouir avec tout le droit y contenu. A Paris, le quatorzieme de decembre mil
six cens vingt-huit.
" Acheué d'imprimer le vingt-deuxieme de decembre mil
six cens vingt-neuf. "
3° Traitté des Bienfaits de Seneque (voyez
plus bas la notice n° 9).
4° Le XXXIIIe livre de Tite Live, précédé
d'une dédicace à Monseigneur le duc de Luynes, et suivi d'un
advertissement.
5° Les Lettres de Mr de Malherbe. Elles sont
divisées en trois livres et sont au nombre de quatre-vingt-dix-sept. La
pagination finit avec les lettres et recommence avec les poésies.
6° Les
Poésies de Mr de Malherbe. Elles sont divisées en six livres.
Malgré
la date de l'achevé d'imprimer (22 décembre 1629) le volume n'avait point
encore paru en juin l630, comme on le voit d'après une lettre de Peiresc à Dupuy
en date du 16 juin 1630. (Bibliothèque impériale, manuscrits Dupuy, n° 717, f0
97.)
Nous avons eu à signaler quelques légères différences entre deux
exemplaires datés de cette année l630.
Je ne sais si ce fut Porchères qui
donna ses soins à cette édition; ce doute m'est venu en lisant dans les
correspondances inédites de Peiresc et de P. Dupuy la mention d'un sieur Granier
qui, en 1629, préparait une édition des OEuvres de Malherbe, et pour qui on
avait demandé à Peiresc communication des lettres qu'il possédait. Dupuy, le 18
mai 1629, écrit à son ami de Provence :
" Notre ami, qui entreprend les
OEuvres de M. de Malherbe, s'appelle Granier, qui a l'honneur d'être connu de
vous et de Monsieur votre frère, vous prend au mot pour les lettres de M. de
Malherbe qui serviroient de grand ornement à son édition; que si n'avez le
loisir d'en faire le choix et retrancher ce qui seroit inutile, il vous donne sa
parole que les envoyant ici, il les reverra très-exactement et suivra l'ordre
que lui prescrirez. Je vous prie, s'il y a moyen, de le favoriser en cela. La
mémoire de M. de Malherbe semble vous y convier, et puisqu'il les avoit voulu
examiner pour les polir, cela fait croire qu'il les jugeoit dignes de voir le
jour. Mondit sieur Granier m'avoit, il y a quelque temps, fait cette prière que
j'avois éconduite, crainte de vous faire une requête incivile. Mais puisque de
vous-même vous vous y êtes comme engagé, je n'ai fait difficulté de faire cet
office. Vous en userez néanmoins comme le trouverez plus à propos. " (
Bibliothèque de Carpentras, manuscrits Peiresc , Reg. 41, vol. 2.)
Dupuy en parla encore plusieurs fois à Peiresc, qui lui répondit le 18 août
suivant :
" Des lettres de feu M. de Malherbe, je vous écrivois la semaine
passée ce que j'en avois trouvé. Je suis bien aise que vous ayez eu des
nouvelles du recueil que feu M. de Malherbe avoit fait d'aucunes de ses lettres
plus considérables et aucunes pièces dont il m'avoit aucune fois parlé, et
m'avoit même demandé mes liasses de lettres qu'il m'avoit écrites pour y en
insérer quelques-unes. Je craignois que cela fût perdu; car M. le conseiller de
Boyer qui est héritier, ou père de l'héritier dudit feu M. de Malherbe, ne
l'ayant pas trouvé entre ses papiers, étoit bien en peine où il pouvoit avoir
recours. Je m'étonne fort que le sieur Icard [Ou Ycard. C'était l'homme
d'affaires de Malherbe, autant du moins que je puis le conjecturer d'après la
correspondance du poëte avec Peiresc, où il en est parlé plusieurs fois.] lui
aye voulu celer, puisqu'il étoit dépositaire et comme fidéi-commissaire de tous
les livres et papiers du défunt, pour remettre le tout audit sieur de Boyer, à
qui il a en effet rendu les livres et quelques papiers, mais, à ce que je vois,
il avoit soustrait le meilleur. Il n'y avoit que deux jours que mondit sieur de
Boyer étoit parti de cette ville pour aller du côté de Toulon, quand je reçus
votre avis; mais à son retour je lui communiquerai l'avis, et ferai que lui en
écrira comme il faut audit sieur Icard, auquel je ferai même écrire par Monsieur
le premier président et par le marquis d'Oraison, qui sont ses meilleurs patrons
et amis, et qui aimoient bien le pauvre Malherbe. Je n'y ai pas du crédit pour
mon particulier, pour certaines petites galanteries qui m'avoient été faites de
sa main en affaire bien importante; mais je le ferai prendre de tant de côtés
qu'il aura bien de la peine à se parer de coup, où je serai bien aise d'agir
pour l'amour du pauvre M. de Malherbe que j'ai aimé comme mon propre père, et
pour l'amour aussi de M. Granier, à qui j'ai de l'obligation, sans l'avoir
jamais servi, dont je serois bien aise de me pouvoir revancher, mais
principalement pour l'amour de vous, Monsieur, puisque vous vous en mêlez si
charitablement. Je verrai aussi par même moyen s'il y avoit moyen d'arracher de
mondit sieur le premier président et de M. le marquis d'Oraison quelques-unes
des lettres que ledit sieur de Malherbe leur écrivoit, dont j'en ai autrefois vu
de très-bonnes. M. de Boyer m'avoit dit, ce me semble, tout après le décès du
sieur de Malherbe, que le défunt avoit laissé quelques siens écrits en dépôt en
mains d'un sieur de Porchères, son parent (autre que le célèbre courtisan), pour
prendre le soin de les faire revoir et imprimer. Je croyois que ce fût lui qui
eût remis à M. Granier ce qu'il en avoit, et qui lui eût aussi remis le
privilége dont j'avois autrefois ouï parler. Il sera bon de s'en éclaircir et
m'en écrire, s'il vous plaît, au plus tôt que vous pourrez, pour s'assurer si
c'est autre chose que le recueil dont ledit sieur Icard se trouve aujourd'hui
saisi [Bibliothèque impériale, manuscrits Dupuy, n°717, f° 75.]."
Le Granier
en question est sans contredit Auger (ou Oger) de Mauléon, seigneur de Granier,
qui, entré à l'Académie française le 3 septembre 1635, en fut chassé à
l'unanimité le 14 mai suivant, pour avoir abusé d'un dépôt à lui confié par des
religieuses. " C'étoit, dit Pellisson, un ecclésiastique, natif du pays de
Bresse, homme de bonne mine, de bon esprit, d'agréable conversation, qui avoit
même du savoir et des belle-lettres. Pour s'établir à Paris, il s'associa avec
un libraire nommé Chapelain, et depuis avec un autre nommé Bouillerot. Et comme
il avoit été curieux de bons manuscrits, il en mit au jour quelques-uns qui
étoient encore fort rares. Nous lui devons les mémoires de la reine Marguerite
et ceux de M. de Villeroy, les lettres du cardinal d'Ossat et celles de M. de
Foix [Histoire de l'Académie françoise, édition Livet , tome I, p. 153.].
" Ce libraire Chapelain ou Chappelain est précisément celui qui a été l'éditeur
de Malherbe.
2. Les OEuvres de Mre François de Malherbe, gentil-homme
ordinaire de la chambre du Roy. Seconde édition. Paris, Chappelain, avec
privilege du Roy, 1631, in-4.
Cette seconde édition est à peu de chose près
la reproduction de la précédente. Le Discours a subi d'assez grandes
modifications que nous avons indiquées. Les variantes du texte sont peu
nombreuses et peu importantes. Ce sont, à notre connaissance, les deux seules
éditions publiées pendant la durée des six années du privilége qui expirait en
décembre 1634.
3. Les OEuvres de Messire François de Malherbe,
gentil-homme ordinaire de la chambre du Roy. Troisiesme edition. Imprimé à
Troyes et se vendent (sic) à Paris, chez Jean Promé, au coin de la rue Dauphine.
M.DC.XXXV, in-8.
Cette édition, assez incorrecte, contient les mêmes oeuvres
que les précédentes; mais immédiatement après le titre et avant le
Discours, on a placé six pages non numérotées, contenant les
Fragments qui, dans les deux premières éditions, terminent le sixième
livre des poésies.
Il y a six éditions qui portent le titre de
troisième. Voyez les nos 4, 7, 10, 15 et 16.
4. Les OEuvres de
Messire François de Malherbe, etc. Troisiesme edition. A Troyes, chez Jacques
Balduc, M.DC.XXXV, in-8.
C'est probablement la même impression que la
précédente, avec un autre titre. Comme les Fragments et le
Discours de Godeau ne sont point paginés, et que les six livres de
poésies et les oeuvres en prose ont une pagination différente, il y a des
exemplaires où les poésies précèdent les traductions et les lettres.
5.
Les OEuvres de Mre François de Malherbe, etc. Paris, Est. Hébert, 1635, in-8.
Je n'ai pu rencontrer cette édition, qui a figuré en 1855 à la vente de M.
Ch. Giraud, sous le n° l300.
6. Les Epistres de Seneque, traduites par
Mre François de Malherbe, gentil-homme ordinaire de la chambre du Roy. A Paris,
chez Anthoine de SommaviIIe, M.DC.XXXVII.
Cette édition, dont nous ignorons
le format, est restée jusqu'ici inconnue à tous les bibliographes. Nous n'avons
pu nous la procurer, mais son existence nous a été révélée par la note suivante
mise à la suite du privilége de l'édition des Épitres de 1648 :
Achevé d'imprimer pour la première fois le septiesme septembre 1637.
Voyez plus bas la notice n° 17.
7. Les OEuvres de Mre François de
Malherbe, etc. Troisiesme edition. A Paris, chez Antoine de Sommaville,
M.DC.XXXVIII, avec privilege du Roy, in-4.
Le Discours de Godeau, le
Traité des Bienfaits et, avec une pagination différente, les poésies,
voilà ce que contient le volume, où ne se trouvent ni le Tite Live, ni les
lettres, ni le privilége. En tête le portrait, d'après Dumonstier, gravé par
Briot. On remarquera le titre de troisième édition donné à cette édition,
qui est la quatrième et peut-être la sixième. Voyez nos 3, 4, 10, 15, 16.
8. Les Epistres de Seneque, traduites par Mre François de Malherbe,
gentil-homme ordinaire de la chambre du Roy. A Paris, chez Anthoine de
Sommaville, M.DC.XXXIX, avec privilege du Roy, in-12.
A la suite du
privilége, daté du 6 décembre l636, on lit :
Achevé d'imprimer, pour la
seconde fois, le premier jour de février 1639. Avant le texte des épîtres, on
trouve neuf feuillets non paginés, et contenant : 1° Épître dédicatoire adressée
à Richelieu par J. B. de Boyer, neveu par alliance et héritier de Malherbe; 2°
un Avis au lecteur, de J. Baudoin, qui déclare avoir donné ses soins à
l'édition; 3° deux petites pièces de vers français, par Dalibray et Colletet, et
une épigramme latine de I. Isnard, toutes trois à l'éloge dn traducteur; 4° le
privilége du Roi. -- En tête un méchant portrait signé Hr.
9. Seneque.
Des Bienfaits, de la version de Mre François de Malherbe, gentil-homme ordinaire
de la chambre du Roy. A Paris, chez Antoine de Sommaville, M.DC.XXXIX, in-12.
A la suite du privilége, on lit : Achevé d'imprimer pour la première
fois le 30 mai 1639. Il est dit dans ce privilége : " Nostre bien-amé
Antoine de Sommaville, marchand libraire à Paris, nous a fait remonstrer qu'il
desireroit faire imprimer et mettre en lumière le Traitté des bienfaits
de Senèque, de la version de François de Malherbe, gentil-homme ordinaire de
nostre chambre; lequel il a recouvert augmenté de quelques chapitres non encore
imprimés. " Ces chapitres sont les onze premiers du livre second, qui, suivant
une note de l'édition de 1630, n'avaient point été traduits par Malherbe. Nous
avons dit ailleurs, tome II, p. 251, ce que nous pensions de l'authenticité de
ce texte. En tête le portrait signé Hr, qui se retrouve dans l'édition des
Épitres que nous venons de mentionner.
10. Les OEuvres de Mre
François de Malherbe, gentil-homme, etc. Troisiesme édition. Paris, chez
Henault, 1641, in-8.
J'ai pris cette indication sur le catalogue de la
Bibliothèque Sainte-Geneviève; mais je n'ai pu voir le volume, qui ne s'est pas
retrouvé sur les rayons. Voyez nos 3, 4, 7, 15, 16.
11. Les OEuvres de
Mre François de Malherbe, gentil-homme, etc. A Paris, chez Antoine de
Sommaville, M.DC.XLII, in-12, avec privilege du Roy.
Malgré son titre, ce
volume ne contient que le Discours (non paginé) de Godeau et les six
livres de poésie. On y trouve le fragment: Elle étoit jusqu'au nombril,
que j'avais cru public pour la première fois dans l'édition de Ménage. Voyez
plus loin, p. 316, pièce CXX.
12. Les Epistres de Seneque, traduites par
Mre François de Malherbe, gentil-homme, etc. A Paris, chez Anthoine de
Sommaville, M.DC.XXXXV, in-12.
C'est, avec quelques légères variantes, la
reproduction de l'édition de l639. A la suite du privilége, on lit : Achevé
d'imprimer pour la quatriesme fois le troisiesme jour de juillet mil six cens
quarante cinq. Entre 1637 et 1645 il y a donc eu encore une édition. Personne
n'en a parlé et nous n'avons pu la découvrir.
13. Les Lettres de Mre
François de Malherbe, gentil-homme, etc. Paris, Barbin, M.DC.XLV, in-12.
J'ai relevé cette indication sur le catalogue de la Bibliothèque
Sainte-Geneviève. Le volume n'a pu être retrouvé sur les rayons.
14. Les
Lettres de Mre François de Malherbe, gentil-homme, etc. A Paris, chez Antoine de
Sommaville, M.DC.XLV, in-12.
En tête se trouve la traduction du XXXIIIe
livre de Tite Live, avec la dédicace au duc de Luynes.
15. Les OEuvres
de Mre François de Malherbe, gentil-homme, etc. Troisiesme édition. A Troyes,
chez Nicolas Oudot, M.DC.XLVII, in-8.
L'ordre est le même que dans le numéro
3.
16. Les OEuvres de Mre François de Malherbe, gentil-homme, etc.
Troisiesme édition, à Paris, chez Mathurin Henault, M.DC.XLVII, in-8.
Reproduction des précédentes éditions données à Troyes. Voyez plus haut les
nos 3, 4, 15.
17. Les Epistres de Seneque, traduites par Mre François de
Malherbe, gentil-homme, etc. A Paris, chez Antoine de Sommaville, M.DC.XLVIII,
avec privilége du Roy. In-4. En tête un beau portrait gravé par Briot.
Cette
édition est divisée en deux parties. La première contient l'épître dédicatoire
de Boyer au cardinal de Richelieu, un Avis au lecteur, de J. Baudoin; le
privilége du Roy, daté d'Amiens, le 6 décembre 1636; les
quatre-vingt-onze épîtres traduites par Malherbe. La seconde partie renferme,
avec une pagination différente, la suitte des epistres de Seneque traduites
par Pierre Du-Ryer. On lit, après le privilége de la première partie :
Achevé d'imprimer pour la première fois le septiesme septembre l637 : ce
qui nous donne la date de la première édition. Voyez plus haut le n° 9.
18. Seneque. Des Bienfaits, de la version de Mre François de Malherbe,
gentil-homme, etc. A Paris, chez Antoine de Sommaville, M.DC.L, in-12.
Reproduction de l'édition de 1639. Voyez le n° 9.
19. Les OEuvres de
Seneque, de la traduction de Mre François de Malherbe, gentil-homme, etc.,
continuées par Pierre Du-Ryer, de l'Académie françoise. A Paris, chez Antoine de
Sommaville, M.DC.LVIII et M.DC.LIX, avec privilége du Roy. 2 vol. in-fol.
Le
premier volume de cette belle édition contient le Traité des Bienfaits et
les Épîtres. Il est daté de 1659, et le tome II de 1658. du Ryer a
beaucoup modifié le texte de Malherbe.
20. Les OEuvres de Mre François
de Malherbe, gentil-homme, etc. Imprimé à Orléans, et se vend à Paris, chez
Claude Barbin, M.DC.LIX, in-12.
Cette édition contient le Discours de
Godeau et les six livres de poésies, comme l'édition de 1642. Voyez le n° 11.
21. Les OEuvres de M. François de Malherbe, gentil-homme, etc. Imprimé à
Orléans, et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, M.DC.LIX, in-12.
On y
trouve le Discours de Godeau, les six livres de poésies et les
Lettres.
22. Les Lettres de Mre François de Malherbe,
gentil-homme, etc. Imprimé à Orléans, et se vend à Paris, chez Claude Barbin,
M.DC.LIX, in-12.
23. Les Poesies de M. François de Malherbe,
gentil-homme, etc. Imprimé à Orléans, et se vend à Paris, chez Antoine de
Sommaville, M.DC.LX, in-12.
Cette édition ne renferme absolument que les six
livres de poésies, sans préface, dédicace, ni privilége.
24. Les OEuvres
de Seneqne, de la traduction de du Ryer, etc. Lyon, chez Christofle Fourny,
M.DC.LXV, 14 vol. in-12.
25. Les OEuvres de Seneque, de la traduction de
Pierre du Rier, etc. Imprimées à Lyon, et se vendent à Paris, au Palais, par la
Compagnie des libraires associés au privilége, M.DC.LXIX, 14 vol. in-12.
Comme la précédente, cette édition est la reproduction de l'édition de 1659,
in-fol. Voyez le n° 19.
26. Les Poésies de M. de Malherbe, avec les
Observations de Monsieur Menage. A Paris, chez Thomas Jolli. M.DC.LXVI, avec
privilege du Roy. In-8.
A la suite du privilége; on lit : Achevé
d'imprimer pour la première fois le 19e jour de janvier 1666.
Cette
édition contient une épître dédicatoire de Ménage à Colbert, une préface, le
Discours de Godeau, les six livres de poésies, auxquels Ménage a ajouté
quelques nouvelles pièces, puis les Observations qui ne comprennent pas
moins de 366 pages, et des additions et corrections qui ont été fondues dans les
réimpressions de 1689, 1722 et 1723. L'exemplaire de cette édition, annoté par
Huet et dont nous avons parlé d'après Saint-Marc [Voyez p. 38, la notice de la
pièce XI], est actuellement à la Bibliothèque impériale. Sur le feuillet de
garde est attachée une copie de la pièce XI, en haut de laquelle on lit, écrit
de la main de Huet : Envoyé par le P. Martin, cordelier, le 8 janvier
1704. Elle a servi à Huet à relever les variantes que nous avons signalées,
d'après Saint-Marc, qui en a négligé quelques-unes. Quant aux annotations peu
nombreuses du savant prélat, ce ne sont guère que des indications des passages
d'auteurs anciens imités par Malherbe.
Ce volume vient de la maison professe
des jésuites, à Paris, à laquelle Huet avait légué sa bibliothèque. Un autre
exemplaire, qui vient du collége des jésuites de la même ville, est conservé a
la Bibliothèque de l'Université. Il porte au bas du titre et de la main de
Ménage : Dono V. Cl. AEg Menagii.
Aux archives de l'Empire, dans le
Recueil Clérambaut, tome XX (KK, 601), f° 125, on trouve la lettre suivante de
Ménage à Colbert, lettre dont je dois la communication à mon ami M. G. Servois.
Monseigneur,
Je vous envoie enfin les Observations sur les poésies
de Malherbe que j'ay pris la liberté de vous desdier. Je vous supplie,
Monseigneur, de les avoir agréables, et de les recevoir comme un témoignage de
ma reconnoissance, et de la passion ardente et respectueuse avec laquelle je
suis,
Monseigneur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
MÉNAGE.
27. Les Epistres de Seneque, traduites par Mre François de
Malherbe, gentil-homme, etc. Paris, par la Compaignie des libraires du Palais,
1667, in-12.
Les épitres sont divisées en trois parties. La dernière
comprend la suite des épîtres traduite, par du Ryer.
28. Les Poésies de
Malherbe avec les Observations de Ménage, segonde édition. A Paris, chez Claude
Barbin, ML.DC.LXXXIX, in-12, avec privilége du Roy. (Il y a des exemplaires avec
portrait, suivant Brunet.)
Cette édition, publiée trois ans avant la mort de
Ménage, reproduit l'édition de 1666. L'orthographe adoptée est fort bizarre et
conforme à la prononciation parisienne :
O qu'il nous ust coûté
de morts,
O que la France ust fait d'efforts, etc.
Qui
n'ust crû que ses murailles
N'ussent fait des funérailles,
etc.
Priam qui vit ses fis abattus par Achille, etc.
Cette
orthographe a été suivie dans les éditions données, en 1722 et 1723.
29.
Les mêmes avec les observations de Ménage. Paris, Brunet, 1698, in-12.
Je
n'ai pu me procurer cette édition dont j'ai trouvé l'indication dans quelques
catalogues.
30. Les OEuvres de François de Malherbe avec les
observations de M. Menage et les remarques de M. Chevreau sur les poésies.
Paris, Coustelier, 1722, 3 vol. in-12 (avec approbation et privilege du Roy).
Tome I : un extrait des Mémoires de littérature, de Sallengre
(publiés à la Haye en 1717); la Vie de Malherbe, par Racan; les
Poésies en six livres, et les Remarques de Chevreau. -- Tome II :
la dédicace de Ménage à Colbert, la préface et les observations de Ménage. --
Tome III : le Discours de Godeau, les lettres et la traduction de Tite
Live.
Dans plusieurs exemplaires, après la Vie, par Racan, on
rencontre un portrait de Malherbe gravé par A. Bormans. A la suite de cette même
Vie, on lit cet Avis : " Dans la dernière édition des Poësies de
Malherbe (1689), les Observations de M. Ménage étoient à la suite des
Poësies, dans celle-ci ce sont les Remarques de M. Chevreau. Cet
arrangement a paru nécessaire pour rendre égaux les trois volumes de la présente
édition, dont le second contient les Observations de M. Ménage, et le
troisième les Lettres et la Traduction du XXXIIIe livre Tite Live.
On a suivi, pour l'impression de ce dernier volume, l'orthographe de l'édition
in-quarto 163l. Celle du second et des Poësies est conforme à l'édition
de M. Ménage, de 1689, laquelle a servi de copie à celle-ci. Outre la Vie de
Malherbe, par Racan, à laquelle on a ajouté quelques Notes, et
l'Eloge de ses oeuvres par M. Godeau, cette édition est augmentée des
Remarques de M. Chevreau, qui ne sont pas moins estimées des Savants que
les Observations de M. Ménage. "
Urbain Chevreau, secrétaire de
Christine de Suède, mort en 1701, avait publié en 1660 (Saumur, in-4) une partie
des Remarques insérées ici. Le reste a été tiré de ses OEuvres
mêlées.
31. Les OEuvres de François de Malherbe, avec les
observations de M. Menage et les remarques de M. Chevreau sur les poésies,
Paris, chez les frères Barbou, M.DCC.XXII, avec privilége du Roy. 3 vol. in-12.
32. Les mêmes. Paris, chez les frères Barbou, M.DCC.XXIII, avec
privilége du Roy. 3 vol. in-12.
Ces deux éditions renferment absolument les
mêmes matières que l'édition de Coustelier; seulement l'ordre des tomes n'est
pas le même; le tome III de l'une est devenu le tome II de l'autre.
33.
Poésies de Malherbe, rangées par ordre chronologique avec un Discours sur les
obligations que la langue et la poésie françoise ont à Malherbe, et quelques
remarques historiques et critiques. A Paris, de l'imprimerie de Joseph Barbou,
M.DCC.LVII, in-8, portr.
Cette édition, due à Lefebvre de Saint-Marc,
contient : un Avertissement; la Vie, par Racan; les
Poésies, divisées en quatre livres et rangées pour la première fois par
ordre chronologique. Le Discours mentionné sur le titre renferme de
nombreux extraits d'un commentaire inédit de Malherbe sur Desportes, commentaire
écrit sur un exemplaire des poésies de ce dernier. C'est l'exemplaire dont nous
avons déjà parlé (p. XLVII) et qui, après avoir été possédé successivement par
Balzac, le président Bouhier, et, au dire de L. Parrelle (voyez plus loin, n°
53), par la Bibliothèque impériale, est aujourd'hui à la Bibliothèque de
l'Arsenal.
A la suite du Discours se trouve une " Table raisonnée des
poésies de Malherbe, où l'on rend compte de l'ordre qu'on leur a donné dans
cette édition, et des corrections qu'il avoit faites en différents temps à
quelques-unes des principales; où l'on rassemble ce qu'il peut avoir eu dessein
d'imiter chez les anciens ou chez les modernes, et où l'on entre dans quelques
détails historiques et critiques. "
Saint-Marc, dans ce volume, qui nous a
été fort utile, a donné pour la première fois une édition critique des poésies
de Malherbe. Il a collationné avec soin les nombreux recueils où avaient paru
d'abord une grande partie des pièces, et les éditions qui en avaient été faites
séparément avant l630; il en a relevé les variantes et ajouté quelques morceaux
qui n'avaient point encore été réunis aux oeuvres. Il a de plus rangé, autant
qu'il l'a pu, les pièces par ordre chronologique; aussi, malgré quelques erreurs
et quelques incorrections, son travail a mérité de servir de type à la plupart
des éditions postérieures. En tête de la table est une liste chronologique des
recueils qu'il a consultés, liste qu'on trouvera plus loin (p. CIX-CXII). Le
portrait qui accompagne le volume a été gravé, d'après Dumonstier, par St.
Fessard.
Il y a, de cette édition, des exemplaires de trois sortes; papier
ordinaire, papier fort et papier de Hollande.
34. Poésies de Malherbe,
rangées par ordre chronologique, avec la Vie de l'auteur et de courtes notes.
Nouvelle édition, revue et corrigée avec soin. A Paris, chez J. Barbou,
M.DCC.LXIV. In-8 (avec un portrait gravé par L.J. Cathelin, daté de 1762, et
portant cette indication fautive : N.D. Monstier pinxit).
Dans
l'avertissement, l'éditeur, Meusnier de Querlon, prévient qu'il reproduit
l'édition de Saint-Marc; seulement il lui a fait subir d'assez nombreuses
modifications. Il a supprimé : 1° la Vie, par Racan, qu'il a remplacée
par une notice qui a été souvent réimprimée dans les éditions postérieures; 2°
le Discours sur les obligations que la langue et la poésie françoise ont à
Malherbe; 3° la Table raisonnée. Par contre il a réimprimé pour la
première fois la lettre de Malherbe à Louis XIII.
35. Les mêmes. Paris,
Barbou, M.DCC.LXXVI, in-8.
36. Poésies de Malherbe, rangées par ordre
chronologique. A Genève, M.DCC.LXXVII. (Édit. Cazin.) In-12.
Il n'y a
dans ce volume que les poésies divisées en quatre livres, sans avertissement,
préface, notice ni commentaire. En tête un portrait gravé par N. de Launay,
d'après Dumonstier.
37. OEuvres choisies de Malherbe. Paris, Didot,
1796, in-12.
38. Poésies de Malherbe. A Paris, imprimé au Louvre par
Didot l'aîné, an V, M.DCC.XCVII, in-4, papier vélin, tiré à 250 exemplaires.
Les poésies, dans cette magnifique édition, sont divisées en cinq livres :
Odes, Stances, Chansons, Sonnets, Épigrammes. Après la notice biographique
placée en tête se trouve une Table des pièces par ordre chronologique.
39. Poésies de Malherbe. Édition stéréotype, à Paris, de l'imprimerie de
P. Didot l'aîné, an VIII, in-12.
C'est, ainsi que la suivante, la
reproduction de l'édition in-4.
40. Poésies de Malherbe. Édition
stéréotype. Paris, Didot l'aîné, an IX, in-18.
41. Poésies de Malherbe
et de Racan. Paris, Deterville, Debray, 1801, in-18.
Fait partie d'une
collection de poëtes français en quatorze volumes in-18.
42.
Malherbiana, précédé de la Vie de Malherbe, avec un choix de ses poésies, par
Cousin d'Avallon, Paris, Delaunay, 1811,in-16.
43. Poésies de Malherbe.
A Paris, de l'imprimerie et de la fonderie de P. Didot l'aîné, M.DCCC.XV, in-8.
C'est la reproduction de l'édition de 1797 et le XXIe volume de la
Collection des meilleurs ouvrages de la langue française, dédiée aux amateurs de
l'art typographique.
44. Choix des poésies de Malherbe, avec des
remarques par Jullien Letertre. A Caen, de l'imprimerie de F. Poisson, 1815,
petit in-18.
Ce livre est moins une édition de Malherbe qu'une étude
littéraire sur quelques-unes de ses poésies, qui même n'y sont pas rapportées en
entier. Le commentaire est souvent intercalé entre les strophes. En tête un
Discours préliminaire, et un Éloge de Malherbe.
45.
Poésies de Malherbe. Paris, Menard et Desenne, 1821, in-18, avec portrait.
46. Poésies de Malherbe, revues avec soin sur toutes les éditions de ce
poëte par P. R. Auguis, précédées d'une notice biographique et suivies de la
lettre de Malherbe à Louis XIII. Paris, Froment, 1822, in-18.
47.
Poésies de Malherbe, suivies d'un choix de ses lettres. Édition nouvelle, avec
des variantes et des notes. Paris, Janet et Cotelle, 1822, in-8 (avec portrait
gravé par Dequevauviller).
On y trouve un avertissement, la vie de Malherbe
par Meusnier de Querlon, les poésies et quarante-huit lettres. Cette édition, où
l'on a suivi le texte de 1776, a été réimprimée en 1824 sous le même titre, dans
le même format et chez les mêmes libraires.
48. Poésies de Malherbe,
ornées de son portrait et d'un fac-simile de son écriture. Nouvelle édition,
dédiée à la ville de Caen. A Paris, J.J. Blaise, M.DCCC.XXII,in-8, portrait.
Dans cette édition, dédiée par l'éditeur Blaise à la ville de Caen, les
poésies sont rangées en quatre livres, suivant l'ordre adopté par Saint-Marc. A
la suite viennent la lettre à Louis XIII et la lettre de consolation à la
princesse de Conti. Les notes sont rejetées à la fin du volume, où elles
occupent les p. 279 à 307. Le portrait placé en tête a été gravé par Dien; la
notice est celle de Meusnier de Querlon. Le fac-simile reproduit un billet de
Malherbe à Peiresc en date du 17 juillet 1615.
49. Lettres de Malherbe,
ornées du fac-simile de son écriture, dédiées à la ville de Caen, avec une vue
de cette ville. A Paris, J. J. Blaise; libraire, M.DCCC.XXII, in-8.
Ce
volume, qui parut après l'édition des poésies que nous venons d'indiquer, est
uniquement composé des lettres de Malherbe à Peiresc, lettres conservées en
original à la Bibliothèque impériale, et restées jusqu'alors inédites. L'édition
est très fautive. Le fac-simile de l'écriture de Malherbe, qui n'est peut-être
pas joint à tous les exemplaires, est celui qui a été donné dans l'édition des
poésies.
50. Poésies de Malherbe. Paris, L. De Bure, M.DCCC.XXIII, gr.
in-32.
En tête, courte biographie et un portrait gravé par Ingouf. Les
poésies y sont divisées en cinq livres.
51. Poésies de Malherbe, etc.
Paris, Janet et Cotelle, 1824, in-8.
C'est la réimpression de l'édition
donnée en l822 par les mêmes libraires, ou peut-être la même édition ou l'on a
mis un nouveau titre.
52. Poésies de Malherbe. Paris, L. De Bure,
M.DCCC.XXV, gr. in-32.
Reproduction de l'édition de 1823, ou peut-être la
même édition rajeunie par un nouveau titre.
53. OEuvres choisies de
Malherbe, avec des notes de tous les commentateurs, édition publiée par L.
Parrelle. Paris, Lefèvre, 1825, 2 vol. in-8 (XXVe et XXVIe volumes de la
Collection des classiques français).
Le tome Ier de cette édition, faite
avec soin, comprend la Vie de Malherbe, par Racan, avec un
supplément, et les poésies. Dans le tome second, on trouve : 1° les
Lettres choisies, au nombre de quarante-huit; 2° Lettres et fragments
de la correspondance avec Peiresc (soixante et une lettres, dont
quelques-unes inédites); 3° le Commentaire sur Philippe Desportes, qui
avait été analysé dans l'édition de 1757, par Lefebvre de Saint-Marc (voyez plus
haut, n° 33); 4° Observations critiques sur Tite Live. C'est
l'avertissement placé par Malherbe à la suite de sa traduction de Tite
Live; 5° Pensées traduites ou imitées de Sénèque. Ce sont des pensées
tirées de la traduction des Épitres.
54. Poésies de Malherbe.
Paris, Dufour, 1827, in-48. (Collection des classiques en miniature.)
55. Poésies de Malherbe, suivies d'un choix de ses lettres, avec un
essai historique sur sa vie et ses ouvrages, par M. Léon Thiessé. Paris,
Baudouin frères, M.DCCC.XXVIII, in-8. (Collection des meilleurs ouvrages de la
langue française en prose et en vers.)
On y trouve un avertissement,
un essai historique, les poésies divisées en cinq livres (Odes, Stances,
Chansons, Sonnets, Épigrammes), et un choix de quarante-cinq lettres publiées
antérieurement.
56. Poésies de Malherbe. Paris, Lecointe, 1829, in-18.
(Nouvelle bibliothèque des classiques français.)
57. Poésies de
Malherbe, suivies d'un choix de ses lettres, etc., par M. Léon Thiessé. Paris,
Pourrat frères, 1831,in-8.
C'est la reproduction (ou peut-être simplement un
rajeunissement) de l'édition donnée par le même auteur en 1828. Il y a eu aussi
une réimpression portant la date de l838.
58. OEuvres complètes de
Boileau, précédées des OEuvres de Malherbe, etc. Paris, Lefèvre, 1835, gr. in-8
à 2 colonnes.
59. OEuvres complètes de Boileau, précédées des OEuvres de
Malherbe. Paris, F. Didot, l838, gr. in-8 à 2 colonnes.
C'est la
reproduction du numéro 58.
60. Poésies de François Malherbe, avec un
commentaire inédit, par André Chénier, précédées d'une notice sur la vie de
Malherbe et d'une lettre sur le commentaire. Seule édition complète, publiée par
MM. de Latour. Paris, Charpentier, 1842, in-18.
Il y a eu un nouveau tirage
en 1855. La vie de Malherbe placée en tête est signée Antoine de Latour. Elle
est suivie d'une lettre de M. Tenant de Latour à Mme la comtesse de
Ranc..... au sujet du commentaire écrit par André Chénier sur les marges d'un
exemplaire de l'édition de 1776. A la suite des poésies, MM. de Latour ont
ajouté le Bouquet des fleurs de Sénèque, réimprimé en 1834 par l'abbé de
la Rue, et qu'il nous est impossible de reconnaître comme de Malherbe (voyez
plus loin, p. CXVII). Le volume est terminé par la lettre de Malherbe à Louis
XIII.
61. OEuvres de Malherbe (poésie et prose), J. B. Rousseau et
Écouchard Lebrun. Paris, P. Didot, 1843, in-12.
62. Instruction de F. de
Malherbe à son fils, publiée pour la première fois en son entier d'après le
manuscrit de la Bibliothèque d'Aix. Caen, imprimerie de F. Poisson et fils,
1846, VIII et 38 p. in-8.
La préface, signée Ph. de Chennevières, est
datée d'Aix, février 1844. Voyez plus loin, p. 331 et suivantes.
63.
OEuvres choisies de J. B. Rousseau, suivies des meilleures odes de Malherbe,
etc. Lyon, Pélagaud, et Paris, Poussielgue, 1853, in-8.
Réimprimé en 1854.
[NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE. CIX]
64. Lettres inédites de Malherbe,
mises en ordre par Georges Mancel, conservateur de la Bibliothèque de Caen.
Caen, le Gost-Clerisse, 1852, 64 p. in-18, avec fac-simile.
M. Mancel a
classé et réuni dans cette brochure les lettres (au nombre de vingt-sept)
publiées antérieurement par M. Roux-Alpheran (Mémoires de l'Académie
d'Aix, 1840), par M. Miller (Revue de bibliographie analytique, mars
1841), et par M. Hauréau (Bulletin des comités historiques, l850).
III
Anciens recueils de poésies (1597-1635) où ont
été insérées des pièces de Malherbe.
On sait que la plupart des
poésies de Malherbe ont paru pour la première fois dans des recueils de vers
publiés depuis la fin du seizième siècle jusqu'à sa mort. Saint-Marc, qui s'est
beaucoup servi de ces recueils pour collationner le texte de l'édition de 1630,
en a dressé une liste chronologique (voyez son édition, p. 417 et 418), que nous
reproduisons en la complétant. Dans les notes où nous relevons les variantes et
ici, nous désignons ceux dont il a fait usage par les lettres de l'alphabet
qu'il a adoptées pour les distinguer.
1. Diverses poesies nouvelles.
Rouen, Raph. du Petit-Val, 1597, in-12 (A).
2. L'Academie des poetes
françois. Paris, Ant. du Brueil, 1599, in-12 (B).
3. Le Parnasse des
plus excellents poetes françois de ce temps, ou Muses françoises ralliees de
diverses parts. Paris, Mathieu Guillemot, tome I, 1599, in-16 (C). -- Tome II,
1600 (D).
Le même libraire a réédité plusieurs fois ce recueil, publié par
Despinelles, en lui faisant subir d'assez nombreuses modifications. Je citerai
l'édition de 1603 (E), les deux éditions de 1607 (F, G), et celles de 1609 (H),
de 1618 (O), et de 1628.
4. Les Muses gaillardes, recueillies des plus
beaux esprits de ce temps, par A. D. B. (Antoine du Brueil). Paris, Antoine du
Brueil, in-12 (sans date).
Il en a été publié en 1609 deux éditions (I);
l'une porte seconde et l'autre dernière édition.
5.
Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps. Paris, Toussainct du Bray,
1609, in-8 (K).
Ce recueil, dédié à la vicomtesse d'Auchy, a été réimprimé à
Lyon, Barthélemy Ancelin, 1615, in-12.
6. Le Temple d'Apollon, ou
nouveau Recueil des plus excellents vers de ce temps. Rouen, Raphael du
Petit-Val, 1611, 2 vol. in-12 (L).
7. Le Parnasse des plus excellents
poetes françois. A Lyon, par Barthelemy Ancelin, 2 vol. in-18 (M).
Saint-Marc n'a vu de ce recueil qu'un exemplaire sans frontispice, et a
conjecturé qu'il était de 1612. C'était peut-être l'édition de 1618, dont il est
question à la page précédente, n° 3.
8. Les Delices de la poesie
françoise, ou Recueil des plus beaux vers de ce temps, recueillis par François
de Rosset. Paris, Toussainct du Bray, 1615, 2 vol, in-8 (N).
Il y a des
exemplaires qui sont datés de 1618.
9. Le Parnasse des plus excellents
poetes françois. A Lyon, par Barthelemy Ancelin, 1618, 2 gros vol. in-18.
Ce
recueil, du aussi à Despinelles, diffère notablement du Parnasse publié à
Paris. Voyez ci-dessus, n° 3.
10. Le Cabinet des Muses, ou nouveau
Recueil des plus beaux vers de ce temps. A Rouen, de l'imprimerie de David du
Petit-Val, 1619, 2 vol. in-12.
11. Les Delices de la poesie françoise,
ou dernier Recueil des plus beaux vers de ce temps. Paris, Toussainct du Bray,
1620, in-8 (P).
12. Le Second livre des Delices de la poesie françoise,
ou nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps, par J. Baudouin. Paris,
Toussainct du Bray, 1620, in-8.
13. Les Delices de la poesie françoise
ou dernier Recueil des plus beaux vers de ce temps, corrigé de nouveau par ses
autheurs et augmenté d'une eslite de plusieurs rares pièces non encore
imprimées, dédié à madame la princesse de Conty. A Paris, Toussainct du Bray,
1621.
Comme le dit le libraire dans son Avis aux lecteurs, c'est un abrégé
des deux éditions précédentes de ce recueil. Il annonce que " ceux des auteurs
qu'il a l'honneur de connoistre et qui se sont rencontrés à Paris ont corrigé
eux-mêmes leurs vers. "
14. Le Bouquet des plus belles fleurs de
l'éloquence cueilli dans les jardins des sieurs du Perron, du Vair, Daudiguier,
du Rousset, Coiffetaud, Bertaud, Malerbe, la Brosse, la Serre. Paris, Billaine,
1625, in-8.
Les noms des poëtes sont placés dans autant de fleurs réunies
dans un vase.
15. Recueil des plus beaux vers de messieurs de Malherbe,
Racan, Maynard, etc. Paris, Toussainct du Bray, 1626, in-8 (R).
D'autres
éditions, ou peut-être seulement des exemplaires de 1626 rajeunis par de
nouveaux frontispices, sont datés de 1627 (R), 1630, 1638, etc.
16. Le
Sejour des Muses, ou la Cresme des bons vers, tirez du meslange et cabinet des
sieurs de Ronsard, du Perron, Aubigny pere et fils, de Malherbe, etc. Rouen,
chez Thomas Daré, 1626, in-12.
17. Le Sejour des Muses, ou la Cresme des
bons vers, etc. Rouen, Martin de la Motte, 1630, in-8 (S).
18. Le Doux
Entretien des bonnes Compagnies, ou le Recueil des plus beaux airs à danser, le
tout composé depuis trois mois par les plus rares et excellens esprits de ce
temps. A Paris, chez Jean Guignard, au quatriesme pillier de la grande salle du
Palais. M.DC.XXXIV, in-12.
On y trouve sous le numéro 34 une chanson qui est
indiquée comme étant de " Monsieur de Malherbe. " Nous donnons plus loin (p.
CXX) cette pièce qui n'avait jamais été recueillie, et sur l'attribution de
laquelle nous avons les plus grands doutes. Elle
[CXII NOTICE
BIBLIOGRAPHIQUE]
a été signalée pour la première fois, avec un sonnet à
Perrache (que l'on trouvera plus bas), par M. Éd. Fournier dans le numéro de
l'Artiste du 15 septembre 1850, p. 120.
19. Le Sacrifice des
Muses au grand cardinal de Richelieu. Paris, Seb. Cramoisy, 1635, 2 part. in-4.
C'est Bois-Robert qui a été l'éditeur de ce recueil.
IV
Ouvrages divers contenant des pièces de Malherbe.
1. Le
Triomphe du Berlan, où sont deduites plusieurs des tromperies du jeu et par le
repentir sont montrez les moyens d'éviter le pesché, par le capitaine I.
Perrache, gentilhomme provençal. Paris, par Math. Guillemot, 1585. Avec
privilége du Roy, 8.
Il parut de ce livre une deuxième édition en 1587, ou
pour mieux dire on se borna à rajeunir la première en lui donnant le titre
suivant : La vanité du jeu, la miserable condition et fin damnable de ceux
qui le suyvent et les moyens de s'en tirer, poëme tres excellent et necessaire à
ceux qui font profession de la guerre, volontiers addonnez à ceste malheureuse
escolle berlandiere.
En tête du volume se trouvent huit pièces latines,
provençales et françaises, par F. du Perrier, la Bellaudière, Thomassin, C. de
Nostredame. La dernière est un sonnet de Malherbe à Perrache, sonnet qui n'avait
point encore été recueilli, et que nous avons connu trop tard pour l'insérer à
son rang dans notre édition. Nous le donnons ici. C'est M. Edouard Fournier qui
l'a mentionné le premier dans l'article indiqué plus haut.
A MONSIEUR
PERRACHE.
Le guerrier qui, brûlant, dans les cieux se rendit,
De
monstres et de maux dépeupla tout le monde,
Arracha d'un taureau la torche
vagabonde,
Et sans vie à ses pieds un lion étendit;
Anthée dessous
lui la poussière mordit,
Inégal à sa force à nul autre seconde,
Et
l'Hydre, si souvent à renaître féconde,
Par un coup de sa main les sept
têtes perdit.
De tout ce qui troubloit le repos de la terre
Le
Berlan seulement fut exempt de sa guerre,
N'osant pas sa vertu poursuivre ce
bonheur.
Perrache qui s'émeut d'une sainte colère,
L'attaque, le
combat, et remporte l'honneur
D'avoir fait un travail qu'Alcide n'a su
faire.
2. Recueil des cartels et defis pour le combat de la barriere.
Paris, 1605, in-12.
Voyez pièce XVI.
3. L'Art d'embellir, par le
sieur Flurance Rivault. 1608, in-8.
Voyez pièce XXVIII.
4 Recueil
des vers du balet de la Reyne. Paris, 1609, in-12.
Voyez pièce XLI.
5. La Jeunesse d'Estienne Pasquier et sa suite. Paris, chez Jean
Petit-Pas, 1610, in-8.
Voyez pièce I.
6. Recueil des vers lugubres
et spirituels de Louis de Chabans, Sr du Maine. Paris, 1611,in-8.
Voyez
pièce LVI.
7. Les Trophées de Henry le Grand. Lyon, 1611, in-4.
On y
trouve la pièce LIII.
8. Le Camp de la place Royalle. Paris, 1612, in-4.
Voyez pièces LVIII et LIX.
9. Theoremes sur le sacré mystere de
nostre Redemption, par J. de la Ceppede. Toulouse, 1613, in-4.
Voyez pièce
LX.
10. Recueil de diverses inscriptions proposées pour remplir les
tables d'attente étans sous les statues du roi Charles VII et de la Pucelle
d'Orléans. Paris, 1613, et 1628, in-4.
Voyez pièces LXI et LXII.
11.
Description du ballet de Madame, s?ur aisnee du Roy. Paris, 1615. -- Lyon, pour
François Yvrad, M.DC.XV, 32 p. in-8.
Voyez pièces LXXII et LXXIII.
12. Airs de cour. Paris, P. Ballard, 1615, 1617, 1624, in-12.
Voyez
pièces LXVIII, LXXIII, LXXXVIII.
13. Les Decades qui se trouvent de Tite
Live en françois.... par B. de Vigenere. -- En cette derniere edition est
aiousté ce qui defailloit au troisiesme liure de la quatriesme decade, trouué en
un vieil liure de la bibliothèque du Chapitre de Bamberque, et traduit en
françois par le Sr de Malherbe. Avec Priuilege du Roy. A Paris, chez la vefve
L'Angelier, in-fol. Tome I, M.DC.XVII, tome II, M.DC.XVI.
C'est dans le tome
II, imprimé avant le tome I, que se trouve la traduction de Malherbe, placée,
comme l'indique le titre, dans la quatrième décade. Elle est précédée de la note
suivante : " Ce troisiesme livre de la quatriesme Decade est en partie de la
traduction du sieur de Malherbe, en partie de celle du sieur de Vigenere. Ce qui
est traduit par le sieur de Malherbe est la partie qui defailloit jusques à
cette heure et qui a esté nouvellement trouvée; à sçavoir depuis le commencement
du livre jusques à la description de la ville de Leucade, et finit ainsi :
D'environ cinq cens pas de long et six vingts de large La traduction de
Vigenere recommence en ces mots : En ce destroict est située la ville de
Leucade, etc. "
On lit de plus, dans l'Extrait du privilege du Roy :
" Par grace et privilege du Roy, il est permis à Françoise de Louvain, vefve de
feu Abel L'Angelier, d'imprimer ou faire imprimer, vendre et distribuer le
troisiesme livre de la quatriesme Decade de Tite Live, tourné en françois
par le sieur de Malherbe.... Donné à Paris, le cinquiesme jour de septembre,
l'an de grace mil six cens seize, et de nostre regne le septiesme. "
14.
Airs de différents auteurs mis en tablature de luth, Paris, P. Ballard,
1617,in-4.
15. Les Poemes divers du sieur de Lortigues, provençal.
Paris, J. Gesselin, 1617.
Voyez pièce LXXV.
16. Le Pourtraict de
l'Eloquence françoise, par J. du Pré. Paris, 1621, in-8.
Voyez pièce
LXXXIII.
17. Recueil de lettres nouvelles, publié par Faret. Paris,
Toussainct du Bray, 1627, in-8.
Le privilége est du 27 mars 1627. Il y a
dans ce volume neuf lettres de Malherbe, qui occupent les quatre-vingt-dix-neuf
premières pages.
18. OEuvres de Ronsard. Paris, 1723,in-fol.
On
trouve, au tome I, l'épigramme (voyez pièce LXXXV)sur le portrait de Cassandre.
19. Discours sur les arcs triomphaux dressés en la ville d'Aix à
l'heureuse arrivée de Louis XIII, en 1622. Aix, Tholosan, 1624, in-fol.
Voyez pièces LXXXVI et LXXXVII.
20. Somme théologique, par le P.
Garasse. 1625.
Voyez pièces XCVI et XCVII.
21. Philine, ou l'Amour
contraire, pastoralle, par le sieur de la Morelle. Paris, 1630, in-8.
Voyez
pièce CVI.
22. Continuation des Mémoires de littérature de M. de
Salengre. 1726, tome I.
Voyez pièce CV.
[CXVI PIECES ATTRIBUÉES A
MALHERBE]
PIÈCES
ATTRIBUÉES A MALHERBE.
En 1776 les
Affiches de Normandie signalèrent comme existant dans un manuscrit de la
Bibliothèque du Roi un rondeau sur l'Immaculée Conception, rondeau qui portait
le nom de Malherbe. Cette pièce ne fut pourtant publiée qu'en 1855, par M. G.
Mancel [Rondeau inédit de Malherbe sur l'immaculée conception, Caen, le
Gost-Clerisse, 1855, 8 p. in-8. Tiré à cinquante exemplaires.], d'après une
copie transcrite dans un manuscrit de la Bibliothèque de Caen, intitulé :
les Trois siècles palinodiques, de l'abbé Guyot. En voici le texte, que
j'ai revu sur le manuscrit qui se trouve encore aujourd'hui à la Bibliothèque
impériale [Fonds français, n° 300 (olim (6989), in-fol. sur vélin.] :
Rondeau où la Vierge refute
Une disjunctive improbable,
Faisant sa contraire probable
Qui evidamment la confute
Malherbe
Ou Dieu a peu ce qu'il n'a voulu fere :
Ou a voulu et n'a peu ce
parfaire;
Ou il a peu et voulu, et n'a faict
Que mon corps fust en
nature parfaict.
Chacun implique, et l'opposite infere,
Qu'il soit
ainsy, raison peult satisfaire
Pour son vouloir, son vouloir ne diffaire
A son povoir, ne le vouloir au faict.
Ou Dieu a peu....
Ou a
voulu....
Ou il a peu....
Droict filial en grace me prefere
Aux
aultres corps, et tant d'honneur confere
Que fils pour mere a peu mettre en
effect;
Par consequent la loy de vice infect
A mon concept formellement
defere.
Ou Dieu a peu....
Si M. Mancel avait recouru, à ce
manuscrit, il n'aurait pas hésité un instant à reconnaître à quel point était
peu fondée cette attribution d'un pareil rondeau. En effet, par son écriture
gothique et ses miniatures, le manuscrit est certainement antérieur à 1540 [Dans
son Catalogue des manuscrits (tome III, p. 267), M. Paulin Paris n'hésite
pas à assigner au manuscrit la date de 1536 ou 1537. Il nous semble que les vers
mêmes sont bien antérieurs à cette date.]; or, Malherbe est né en 1555.
D'ailleurs, à défaut d'autre, preuve, le style de la pièce suffirait seul à
démontrer que jamais il n'a pu être l'auteur d'un pareil galimatias.
Le
Malherbe qui a laissé cet échantillon de son talent poétique appartenait-il de
près ou de loin à la famille de François? Je n'en sais absolument rien, et la
chose, à vrai dire, est fort indifférente.
En 1834 M. l'abbé de la Rue
réimprima [Il en fut fait la même année un tirage à part intitulé : le
Bouquet des fleurs de Sénèque, poésies inédites de Malherbe, Caen, Mancel,
l834, 32 p. gr. in-8.], dans le tome III de ses Essais historiques sur les
bardes, les jongleurs et les trouvères normands et anglo-normands, un
opuscule publié en 1590, sans nom d'auteur, sous le titre de : le Bouquet
des fleurs de Sénèque, Caen, chez Jacques le Bas, in-4. C'est un recueil de
huit odes, traitant de sujets philosophiques, et ayant chacune une épigraphe
tirée de l'écrivain latin. Le livre est imprimé à Caen, patrie de Malherbe; il
est inspiré de Sénèque, dont Malherbe a traduit les Bienfaits et les
Épîtres [Il n'était pas besoin d'être traducteur de Sénèque pour composer un
pareil Bouquet; longtemps avant 1590, on avait publié; Flores Senecae
excerpti ab Erasmo, emendati ab Ant. Goino, Anvers, 1539, in-8; Flores
utriusque Senecae morales, Paris, Gorbinus, 1574; in-12; Flores Senecae
de moribus, sans date, in-8, etc.] : voilà, à ce qu'il me semble, les seules
raisons qui ont pu porter M. de la Rue à l'attribuer à Malherbe. Je dis: à ce
qu'il me semble; car il n'en a donné aucune et s'est contenté d'émettre ses
assertions avec une assurance aussi grande que si le nom de Malherbe eût figuré
sur le titre et que le poëte eut raconté dans une préface l'histoire de ces
poésies [" Loin de la cour et de la capitale, dit M. l'abbé de la Rue, c'est
dans la solitude qu'il (Malherbe) médite et se pénètre de la morale de Sénèque,
en traduisant presque toutes ses épîtres; et sa philosophie le charme tellement,
qu'elle inspire bientôt sa muse; aussi le sujet de ses premières odes est-il
toujours pris dans une sentence du philosophe qui fait ses délices, et comme,
par sa naissance et son mérite, il était en rapport avec les familles les plus
distinguées de la Normandie, c'est aux personnes les plus marquantes de cette
province qu'il adresse ses premières productions. Malherbe les réunit en 1590 et
les fit imprimer à Caen, sous le titre de Bouquet des fleurs de Sénèque.
Cet ouvrage passa absolument inaperçu dans la capitale, alors dominée par la
Ligue, et dans les provinces agitées par la guerre civile; aussi est-il devenu
excessivement rare et absolument inconnu aux premiers comme aux derniers
éditeurs des oeuvres de Malherbe. " (Tome III, p. 355.)]. Or, comme je viens de
le dire, le volume de 1590 est anonyme; on n'y trouve ni dédicace, ni préface,
ni avertissement, ni privilége quelconque, c'est-à-dire pas une seule de ces
pièces qui peuvent fournir des renseignements; et, de plus, l'examen des vers,
loin d'être favorable à la thèse de M. l'abbé de la Rue, fait au contraire
arriver à des conclusions diamétralement opposées.
D'abord, si Malherbe eût
été réellement l'auteur de ces poésies, qui ne manquent pas d'un certain mérite,
il serait malaisé d'expliquer qu'aucun souvenir ne s'en fût conservé dans les
écrits de ses compatriotes et de ses contemporains, et qu'on n'en retrouvât pas
la moindre trace soit dans sa correspondance, soit dans sa Vie par Racan.
Pourquoi d'ailleurs n'aurait-il pas signé ce livre? il n'en était point à ses
débuts, puisque trois ans auparavant; en 1587, il avait publié à Paris les
Larmes de saint Pierre.
A ces difficultés viennent s'enjoindre d'autres
tirées des vers eux-mêmes. Quelques-uns n'ont jamais pu être écrits par
Malherbe, comme :
S'un fils ingrat aux bienfaits de son père.
Qui n'a vu n'Athênes ni Rome;
ou bien encore ceux-ci, dont il
se serait moqué s'il les avait trouvés dans Desportes :
Un ruisselet
argentelet,
Au bord mousselet, doucelet, etc.
Puis est-ce bien
Malherbe qui a pu dire en 1590 :
Si mes parents sont morts, ils ont payé
la dette
Qu'on doit en ce séjour,
quand son père et sa mère vivaient
encore? En outre, dans ces vers parsemés d'invectives contre les athéistes
sans souci et les pourceaux d'Épicure [ Voyez l'ode IV, qui commence
ainsi :
Je hais le mignon médisant.
J'ai rencontré cette pièce
dans plusieurs de ces recueils manuscrits que nos pères aimaient tant à former,
mais elle ne portait point de nom d'auteur.], règne un profond sentiment
philosophique et religieux qui s'accorde peu avec ce que l'on sait de son genre
de vie et de son caractère, et dont on ne rencontre aucun vestige dans ses
écrits.
Il me semble que la discussion peut se résumer ainsi : d'un côté,
aucune espèce de motif plausible pour attribuer ces pièces à Malherbe; de
l'autre, raisons suffisantes pour lui en refuser la paternité. On ne s'étonnera
donc pas de ne point voir figurer dans notre édition le Bouquet des fleurs
de Sénèque [On le trouvera dans l'édition des poésies de Malherbe donnée par
MM. de Latour (bibliothèque Charpentier, 1842, in-18). Il y est placé à la fin,
sous le titre de Poésies de la jeunesse de Malherbe. En 1590, Malherbe
avait trente-cinq ans.].
Dans le tome III (p. 354) du même ouvrage, M.
l'abbé de la Rue mentionne, connue se trouvant dans un manuscrit du docteur J.
de Cahaignes, dont nous avons déjà parlé (p. X), la traduction en vers par
Malherbe, alors âgé de vingt ans, d'une épitaphe composée en latin par ledit de
Cahaignes. On ne sait à Caen, du moins c'est la réponse qui m'a été faite, où
l'on peut trouver cette pièce. Dans le même article où il a donné le sonnet à
Perrache (voyez plus haut, p. CXII), M. Éd. Fournier a encore réimprimé une
chanson qu'il a tirée du Doux entretien des bonnes compagnies, 1634;
in-12. Ce livre est un recueil de chansons composées depuis trois mois,
dit le titre. Une seule pièce (le n° 34) y porte un nom d'auteur; c'est la pièce
qui est attribuée à Malherbe et que voici :
PAR MONSIEUR DE MALHERBE.
Belle, quand te lasseras-tu
De causer mon martyre?
-- Je n'ons
ni biauté ni vartu;
Cela vous plaît à dire.
Portez vos biaux discours
ailleurs,
Car je n'aimons point les railleurs.
Je ne te raille
nullement
Quand je te nomme belle.
-- Je sommes belle voirement,
Mais c'est à la chandelle;
Ce niantmoins pas un sermonneur
N'a rien
gannié sur notre honneur.
Tu sais bien, si tu me connois,
Que je ne
dissimule.
-- Vous donnez le goût à la noix,
Vous sucrez la pilule;
Framis qui ne vous connoîtroit
Peut bien dire qu'il en tenroit.
Faut-il voir tant de cruauté
Parmi tant de mérite?
-- Si vous
appelez laideur beauté,
J'avons sen que vous dite;
La, la, Monsieur,
tous vos rebus
Ne passont point pour Jacobus.
Il n'y a beauté sous
le ciel
Qui soit à toi semblable.
-- Si vous voulez parbolizer,
Allez à tous les diable,
Avecque tout votre jargon
Qui ne vaut pas
un patagon.
En France, je suis admiré
Comme chose adorable.
--
Si vous vous étiez bien miré,
Vous iriez à l'étable;
Car vous êtes un
âne bien fait,
Tant en paroles qu'en effet.
N'aimer pas un sujet si
beau,
C'est faire mille crimes.
-- C'est à Nicolle du Poinciau
Qu'il
faut conter ces rimes.
A répondra, car elle a lu
Les livres du père
Goullu [Dom Jean Goulu, général des Feuillants, mort en 1629. Il a publié entre
autres douze lettres de Philippe à Ariste, où il critique vivement
Balzac. -- On a fait sur lui une épitaphe qui commence ainsi :
Ci-gît non un
goulu de vivres,
Mais un goulu des meilleurs livres, etc.].
Je ne
peux me figurer que Malherbe ait composé de pareils vers. Le titre du volume
portant que la pièce en question, comme toutes les autres, était, en 1634,
composée depuis trois mois, ne suffit-il pas pour éveiller la défiance,
car à cette date il y avait cinq ans que Malherbe n'était plus de ce monde?
L'erreur est si grossière que, pour l'expliquer, j'avais d'abord supposé que ce
recueil était une réimpression d'un livre publié antérieurement et dont on
aurait seulement rajeuni la date. Mais le privilége est bien de 1634 (l2
juillet). Mon hypothèse est donc inadmissible. Enfin, le style de la chanson est
tel, il diffère si complétement de tout ce que l'on connaît de notre poëte, que
je n'hésite pas à croire qu'il y a eu ici supercherie ou erreur du libraire [Le
fils de Malherbe avait fait des vers qui sont perdus. Cette chanson serait-elle
de lui? Je donne cette conjecture pour ce qu'elle vaut.].
On trouve dans le
tome III, p. 378, de l'édition de Tallemant des Réaux, par M. P. Paris, une
notice sur la célèbre Mme des Loges, notice tirée des manuscrits de Conrart, et
dans laquelle on lit ce qui suit :
" Il a été fait une infinité de vers et
autres pièces à sa louange, et il y a un livre tout entier, écrit à la main,
rempli des vers des plus beaux esprits de ce temps, au frontispice duquel sont
écrits ceux-ci, qui ont été faits et écrits par feu M. de Malherbe :
Ce
livre est comme un sacré temple,
Où chacun doit, à mon exemple,
Offrir
quelque chose de prix.
Cette offrande est due à la gloire
D'une dame que
l'on doit croire
L'ornement des plus beaux esprits. "
Ces vers, qui
sont sans doute de Malherbe, n'ont point encore été réunis à ses OEuvres.
Nous en dirons autant d'une épigramme citée dans sa Vie, par Racan; mais
de telle nature qu'il est impossible de la faire figurer dans notre édition [Le
Bulletin du Bouquiniste annonçait, en 1857, comme contenant entre autres
des vers inconnus de Malherbe, un recueil intitulé: Hortus epitaphiorum,
l666, in-8. Toutes les pièces de Malherbe qui y figurent se trouvent dans
l'édition de 1630].
On trouve encore dans quelques recueils imprimés ou
manuscrits des pièces signées du nom de Malherbe. Ainsi le Chansonnier
Maurepas (tome XXIV, p. 258) donne comme étant de lui l'épigramme bien connue
contre le parasite Montmor :
Montmor plus goulu qu'un pourceau,
épigramme qui est de Malleville.
Dans un recueil du dix-huitième
siècle (l'Élite des poésies fugitives, 1769, tome III, p. 24) on
rencontre le madrigal suivant :
Le soleil ici-bas ne voit que
vanité,
De vices et d'erreurs tout l'univers abonde;
Mais aimer
tendrement une jeune beauté
Est la plus douce erreur des vanités du monde.
Il est signé Malherbe, mais rien ne prouve qu'il soit de notre poëte.
L'ancien catalogue imprimé de la Bibliothèque impériale mentionne un petit
opuscule fort rare qui y est classé à l'article de Malherbe; il est intitulé :
Quatuor orationes de fati principatu habitae in gynmasio Ferrato, ab
ingenuis adolescentibus Franc. Malherbe, Juliodunensi, Philiberto de Boire,
Andegavensi, Hilario Guibert, Salmuriensi, et Vincentio Rochin, Turonensi.
Cal. sept. 1602, authore Lud. Rochaeo, Ambiano, ejusdem collegii Primipilo,
necnon Parisiorum Cholereae domus alumno. Andegavi, apud Joannem Hernault. (78
p. in-4 par les signatures, mais de format in-12.) -- La dedicace à Balesdens,
curé de Saint-Séverin, est datée de la veille des calendes de septembre 1602.
Inutile de dire que, malgré le prénom, il ne s'agit pas ici de notre
Malherbe. En 1602 il avait quarante-sept ans, et n'était plus d'âge à passer
pour un ingenuus adolescens. De plus, ce François Malherbe, harangueur,
était, comme on le voit par le titre, citoyen de Loudun, ce qui nous met un peu
loin de la ville de Caen.
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[DES PORTRAITS DE MALHERBE.
CXXIV]
DES PORTRAITS
DE MALHERBE.
On connaît, ou du
moins on connaissait (car je ne sais si tous trois existent encore aujourd'hui),
trois portraits contemporains de Malherbe. L'un, peint par Finsonius,
appartenait au siècle dernier à M. Boyer d'Aguilles (ou d'Eguilles), et fut
gravé avec le reste de la riche collection de cet amateur [Recueil
d'estampes d'après les tableaux des peintres les plus célèbres d'Italie, des
Pays-Bas et de France, qui sont à Aix, dans le cabinet de M. Boyer
d'Aguilles, procureur général du Roy au parlement de Provence, gravées par
Jacques Coelemans d'Anvers, par les soins et sous la direction de Monsieur
Jean-Baptiste Boyer d'Aguilles, conseiller au même parlement, avec une
description de chaque tableau et le portrait de chaque peintre. A Paris, chez P.
J. Mariette, MDCCXLIV, in-fol.
Une première édition, mais moins complète,
avait paru en 1709.
A la page II, se trouve la notice suivante : " Portrait
de François de Malherbe, gentilhomme ordinaire du Roy, et le plus grand poëte de
son siècle, peint en 1613 par Finsonius, peintre flamand, peu connu hors de la
Provence, où il avoit établi son séjour, mais qui cependant a fait, dit-on, des
portraits qui peuvent aller de pair avec ceux de Vandyek. Celui-ci, qui est un
de ses plus beaux, est passé à titre d'héritage dans la famille de Messieurs
Boyer, avec les livres et les manuscrits de Malherbe. Jean-Baptiste Boyer, un de
leurs ancêtres, mort doyen du parlement de Provence en 1637, dont on trouvera
ci-après le portrait, étoit beau-frère de ce restaurateur de la poésie
françoise. Ils avoient épousé les deux s?urs. Les plus grandes alliances n'ont
rien de préférable à celle d'un homme aussi rare que celui-ci. "]. Au bas de la
gravure exécutée par Coelemans on lit : Finsonius Belga pinxit 1613. Or
Malherbe en 1613 avait cinquante-huit ans, et le portrait le représente à l'âge
d'environ trente ou trente-cinq ans; de plus, en cette même année 1613, Malherbe
ne quitta Paris que pour aller à Fontainebleau, tandis que Finsonius resta en
Provence [Voyez sur Finsonius (Louis Finson, de Bruges) la longue et curieuse
notice placée en tête du tome I des Recherches sur la vie et les ouvrages de
quelques peintres provinciaux de l'ancienne France, de Ph. de Pointel (de
Chennevières). Paris, Dumoulin, 1847, in-8. -- Voyez aussi dans le même volume
(p. 98 à 140) une description détaillée de la collection de M. Boyer
d'Aguilles.]. Il faut donc, ou que la date soit fausse ou, ce qui est plus
probable, que Finsonius ait copié un portrait fait une vingtaine d'années
auparavant. La gravure de Coelemans n'a été reproduite qu'une fois, et en
lithographie, par Rulmann; l'éditeur ou l'artiste a ajouté au bas cette
indication erronée : D'aprés un tableau de Dumoutier.
Le second
portrait est un crayon du célèbre Daniel Dumonstier [On écrit ordinairement
Dumoustier; mais l'orthographe véritable est Dumonstier. Du moins c'est ainsi
qu'il a signé ses portraits et des vers insérés dans les recueils du temps. Une
importante collection de ses crayons est au cabinet des estampes de la
Bibliothèque impériale. Celui de Malherbe n'y figure pas, et l'on ne sait ce
qu'il est devenu.], ce bizarre personnage sur lequel Tallemant des Réaux nous a
laissé une charmante historiette. Il avait été fait pour Peiresc, qui l'avait
commandé à l'artiste et eut toutes les peines du monde à l'obtenir. La
correspondance inédite du savant antiquaire nous offre à ce propos quelques
détails piquants qu'on nous permettra de transcrire ici.
Le 1er avril 1607,
Peiresc écrit d'Aix à Dumonstier : " Ne laissez pas de me faire savoir ce qu'il
vous faut pour le prix des peintures de M. le président (du Vair) et de M. de
Malerbe, et je vous ferai quand et quand payer de par delà; car il me tarde bien
d'avoir ces portraits-là. M. de Malerbe m'a bien recommandé souvent de vous
envoyer vos poissons, mais il ne m'a pas encore dit d'avoir la peinture en
dépôt, comme vous dites. Je le crois pieusement en attendant de vos nouvelles,
et vous supplie de faire, état de moi comme de votre, etc. [Bibliothèque de
Carpentras, manuscrits Peiresc, Reg. XLI, tome I, f° 447 et suivant.]."
Dumonstier, grand amateur de curiosités, paresseux et peu délicat de sa
nature, Dumonstier, " ce maraud indigne de la connoissance des gens d'honneur, "
comme l'appelait Dupuy [Lettre inédite de P. Dupuy à Peiresc, Bibliothèque de
Carpentras, manuscrits Peiresc, Reg, XLI, tome II, f° 92.], sut exploiter
l'éloignement et la générosité de Peiresc et se laissa sans remords accabler par
lui de poissons, de lézards et de reproches [Le 27 avril Peiresc lui parle
encore des portraits et du payement, et lui annonce qu'il lui expédie des
poissons curieux. On lit aussi à la date de 1607 dans la Vie de Peiresc par
Gassendi que nous avons citée; plus haut (p. XX) : " Quin etiam mittens
Parisios, adjectam voluit congeriem diversissimam conchyliorum et piscium, qui
monstrosa forma in mari Mediterraneo visuntur, itemque pellem felis marini et
innumera alia, quae destinavit praesertim ad pictorem celebrem Danielem
Monsterium a quo exspectabat icones Varii, Thuani, Casauboni atque Malherbii. "
(Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc vita per Petrum
Gassendum, p. 107.)].
Le Ier juillet de la même année Peiresc était
obligé de lui écrire encore : " Je porte bien impatiemment l'attente si longue
des portraits de M. du Vair et de M. de Malerbe. Je vous supplie de ne me faire
point tant languir et de quitter quelque autre besogne pour y mettre la dernière
main et me les envoyer par le premier messager. Je vous assure que je vous en
aurai trois fois autant l'obligation que si vous attendez tant de me donner ce
contentement. Il y a déjà plus de quatre mois que vous m'aviez écrit que vous
les aviez mis en déposition chez M. de Malerbe, et toutefois vous me confessez
maintenant qu'ils ne sont point achevés. Si vous n'êtes plus soigneux de votre
réputation, vous voyez bien pour qui on vous prendra. Je vous en supplie de tout
mon coeur, et pour un coup d'éperon, je vous envoie un lézard qui fut porté
[Apporté.] dernièrement du grand Caire, en Égypte, etc. [Bibliothèque de
Carpentras, manuscrits Peiresc, Reg. XLI, tome I.]. " Le 12 octobre, nouvel
envoi de poissons; aussi le 12 du mois suivant Malherbe écrivait à Peiresc; "
J'oubliois à vous dire que le sieur Dumonstier est si content de vous qu'il
n'est pas possible de plus : il vous eût envoyé le portrait de M. le premier
président, et à M. du Perrier, celui de M. le cardinal du Perron; mais il attend
que le mien soit achevé, ce qui sera, Dieu aidant, cette semaine [" Le sieur
Dumonstier vous prie de l'excuser (écrit Malherbe à Peiresc le 20 janvier 1608),
à cause du temps qui est si rigoureux qu'on ne peut travailler; car certainement
il n'y avoit ordre (moyen) de manier le pinceau. Je le presserai, aussitôt qu'il
dégèlera, de satisfaire à votre desir. "]. " Mais la semaine se passa, celle-là
et bien d'autres, et Peiresc, ne voyant rien venir, lui expédia, le 26 avril
1608, une nouvelle caisse " où il y a tout plein de poissons étranges de notre
mer.... espérant que cela l'exciteroit à lui envoyer les portraits. " -- " Il ne
faut point perdre de temps, ajoutait-il, car si M. de Malerbe vous échappe
encore, vous ne le recouvrerez point facilement. J'entends qu'il s'en va en
Bourgogne avec Monsieur le Grand, dont je ne pense pas qu'il puisse être sitôt
de retour [Bibliothèque de Carpentras, manuscrits Peiresc, Reg. XLI, tome II, f°
447, v°.]. " Dumonstier dut terminer son travail vers cette époque, car c'est la
dernière fois qu'il en est question dans la correspondance de Peiresc et dans
celle du poëte.
A moins, ce qui est bien peu probable, qu'il n'en existât un
autre exécuté aussi par D. Dumonstier, c'est le portrait fait pour Peiresc et
représentant Malherbe à l'âge d'environ, cinquante-trois ans, qui fut gravé
après sa mort, d'abord par Vosterman [" Je suis bien aise que Wostreman se soit
trouvé là pour tailler son portrait, " écrit Peiresc à Dupuy le 17 juin l630.
(Bibliothèque impériale, collection Dupuy, manuscrit 717, p. 97.)] pour orner la
première édition de ses oeuvres (1630), puis par Briot [Voyez l'édition des
OEuvres, de l638, et celle des Épitres de Sénèque de 1648.]. Ces
deux gravures, fort belles, ont servi de type à cette multitude de portraits de
toute grandeur [Il en existe vingt-huit (gravures ou lithographies) au cabinet
des estampes de la Bibliothèque impériale. En 1815, une souscription fut ouverte
à Caen, par les soins de M. P. A. Lair, et le produit servit à frapper une
médaille qui fut gravée par M. A. Gatteaux.] publiés depuis le dix-septième
siècle, et qui, altérés successivement, ont fini par devenir complètement
méconnaissables.
Le portrait qui accompagne notre édition est une
reproduction fidèle de la gravure de Vosterman.
Enfin il existe à la
Bibliothèque de Caen, mais je ne puis en parler que par ouï-dire, un troisième
portrait qui paraît être de la première moitié du dix-septième siècle. C'est
peut-être un des deux portraits dont il est question dans les dernières lettres
de Malherbe à son cousin M. de Bouillon : il lui écrivait le 21 décembre 1627 :
" Pour avoir mon portrait vous n'avez que faire de gageure. La demande que vous
m'en faites est trop obligeante pour ne la vous accorder pas. Je desire
seulement que vous me donniez temps jusques à ce que nous soyons dans les
chaleurs. Il est vrai que je n'ai jamais que mauvaise mine, mais en hiver je
l'ai pire qu'en été. Je vous en ferai donc faire un ce mois de mai, et en ferai
faire un autre pour me faire mettre en médaille, pour en tirer une cinquantaine
et de cette façon satisfaire à beaucoup de personnes qui me font la même prière
que vous. Il y a une douzaine de mes parents ou de mes amis à Caen à qui j'en
veux donner. Il m'en faut pour cette ville et pour Provence. Ce ne seroit jamais
fait de m'amuser à me faire peindre. " Le 21 janvier suivant, il lui renouvelait
sa promesse pour le mois de mai. L'a-t-il tenue? cela est probable, et il est
fort possible que l'un de ces portraits soit celui que l'on conserve à la
Bibliothèque de Caen.
Quant à la statue de pierre que Segrais éleva à
Malherbe, au portrait en pied exécuté par Robert Lefèvre, à la statue de bronze
par Dantan qui se trouve à Caen, et à une autre statue de pierre qui figure dans
une des niches du nouveau Louvre, nous n'avons pas à nous en occuper.
-------
[POÉSIES, I 1]
OEUVRES
DE MALHERBE.
POÉSIES.
I
SUR LE PORTRAIT D'ÉTIENNE PASQUIER
QUI N'AVOIT
POINT DE MAINS.
Le célèbre avocat Etienne Pasquier
raconte que, se trouvant, en 1583, à Troyes, il fit faire son portrait par un
peintre flamand, Jean Dovy, qui le représenta sans mains. Cette particularité
lui inspira un distique latin qui fut l'occasion d'un déluge de vers français,
grecs, latins, etc., réunis et imprimés à Paris, en 1584, in-4°, sous le titre
de : La Main, ou OEuvres poétiques faites sur la main d'Étienne Pasquier.
Le volume parvint à Henri d'Angoulême, grand prieur de France, fils naturel de
Henri II, et ce prince, alors gouverneur de Provence, adressa d'Aix, à Pasquier,
le 8 juillet 1585, une lettre accompagnée de deux quatrains, l'un composé par
lui-même, l'autre (celui que nous donnons ici) par " le seigneur de Malherbe, "
qui était alors attaché à sa personne. L'épigramme de Malherbe parut en 1610,
dans la Jeunesse d'Étienne Pasquier, par Aud. Duchesne, et fut reproduite
dans l'édition de Ménage (1666), puis avec la lettre du grand prieur dans les
OEuvres de Pasquier (1723, tome II, col. 219 et 1046).
Il ne faut
qu'avec le visage
L'on tire tes mains au pinceau :
Tu les montres dans
ton ouvrage,
Et les caches dans le tableau.
[2 POÉSIES, II]
II
STANCES.
Cette pièce, adressée à une dame de Provence
dont on ignore le nom, fut publiée d'abord dans le Temple d'Apollon
(Rouen, l611), recueil que nous n'avons pu nous procurer, puis dans le
Cabinet des Muses (1619). Elle ne reparut ensuite, et très-incorrectement,
que dans l'édition de Saint-Marc, qui l'a donnée avec raison comme composée
avant le mois de juin 1586. En effet, dans l'avant-dernière strophe, le poëte,
alors en Provence, fait allusion à son protecteur, Henri d'Angoulème, dont nous
venons de parler, lequel fut tué à Aix par Philippe Altoviti, baron de
Castellane, le 2 juin 1586 (voyez à cette date le Journal de l'Estoile}.
Si des maux renaissants avec ma patience
N'ont pouvoir d'arrêter un
esprit si hautain,
Le temps est médecin d'heureuse expérience;
Son
remède est tardif, mais il est bien certain.
Le temps à mes douleurs
promet une allégeance, 5
Et de voir vos beautés se passer quelque jour;
Lors je serai vengé, si j'ai de la vengeance
Pour un si beau sujet pour
qui j'ai tant d'amour.
Vous aurez un mari sans être guère aimée,
Ayant, de ses desirs amorti le flambeau; 10
Et de cette prison de cent
chaînes fermée
Vous n'en sortirez point que par l'huis du tombeau.
Tant de perfections qui vous rendent superbe,
Les restes du mari,
sentiront le reclus;
Et vos jeunes beautés floriront comme l'herbe, 15
Que l'on a trop foulée et qui ne fleurit plus.
Vous aurez des
enfants des douleurs incroyables,
Qui seront près de vous et crieront à
l'entour;
Lors fuiront de vos yeux les soleils agréables,
Y laissant
pour jamais des étoiles autour, 20
Si je passe en ce temps dedans votre
province,
Vous voyant sans beauté et moi rempli d'honneur,
Car peut-être
qu'alors les bienfaits d'un grand Prince
Marieront ma fortune avecque le
bonheur,
Ayant un souvenir de ma peine fidèle, 25
Mais n'ayant point
à l'heure autant que j'ai d'ennuis,
Je dirai : " Autrefois cette femme fut
belle, [22 et 27. On voit ici, comme plus loin (III, V. 137), que Malherbe,dans
ses premières compositions, ne proscrivait pas encore l'hiatus, dont on retrouve
aussi quelques exemples dans ses dernières pièces. Voyez CV, v. 2 et 62, et
CVIII, v. 39.]
Et je fus d'autre fois plus sot que je ne suis. "
[4 POÉSIES, III]
III
LES LARMES DE SAINT PIERRE,
imitées du Tansille.
AU ROI.
Le poëme de Luigi Tansillo
(né à Nola, mort en 1569) est intitulé : Le Lagrime di San Pietro. Publié
en partie dès l560 (Venise, in-8°), il ne parut en entier qu'en 1585. La
première édition des Stances de Malherbe, dédiées à Henri III, date de 1587
(Paris, in-4°). Elles furent réimprimées en 1596 et 1598, et figurèrent dans
divers recueils, de 1599 à 1608 (l'Académie des poëtes françois, le
Parnasse des plus excellents poëtes de ce temps, etc.).
" Malherbe,
dit Ménage, fit ce poëme étant encore fort jeune. Il n'est pas si poli que ses
autres ouvrages, et j'ai souvent ouï dire à M. Guyet et à M. de Racan que
l'auteur le désavouoit. Cependant on ne peut nier qu'il n'y ait beaucoup de
belles choses. " Parmi les lettres de Costar, il s'en trouve une adressée à la
marquise de Lavardin, et dont le sujet est la critique de ces Stances de
Malherbe.
Nous indiquerons, dons l'Appendice de ce volume, les
emprunts que Malherbe a faits au Tansille.
Ce n'est pas en mes vers
qu'une amante abusée
Des appas enchanteurs d'un parjure Thésée,
Après
l'honneur ravi de sa pudicité,
Laissée ingratement en un bord solitaire,
Fait de tous les assauts que la rage peut faire 5
Une fidèle preuve à
l'infidélité.
Les ondes que j'épands d'une éternelle veine
Dans un
courage saint ont leur sainte fontaine;
Où l'amour de la terre, et le soin
de la chair
Aux fragiles pensers ayant ouvert la porte, 10
Une plus
belle amour se rendit la plus forte,
Et le fît repentir aussitôt que pécher.
Henri, de qui les yeux et l'image sacrée
Font un visage d'or à cette
âge ferrée,
Ne refuse à mes v?ux un favorable appui; 15
Et si pour ton
autel ce n'est chose assez grande,
Pense qu'il est si grand, qu'il n'auroit
point d'offrande
S'il n'en recevoit point que d'égales à lui.
La foi
qui fut au coeur d'où sortirent ces larmes,
Est le premier essai de tes
premières armes; 20
Pour qui tant d'ennemis à tes pieds abattus,
Pâles
ombres d'enfer, poussière de la terre,
Ont connu ta fortune, et que l'art de
la guerre
A moins d'enseignements que tu n'as de vertus.
De son nom
de rocher, comme d'un bon augure, 25
Un éternel état l'Eglise se figure;
Et croit, par le destin de tes justes combats,
Que ta main relevant son
épaule courbée,
Un jour, qui n'est pas loin, elle verra tombée
La troupe
qui l'assaut [les huguenots], et la veut mettre bas. 30
Mais le coq a
chanté pendant que je m'arrête
A l'ombre des lauriers qui t'embrassent la
tête,
Et la source déjà commençant à s'ouvrir
A lâché les ruisseaux qui
font bruire leur trace,
Entre tant de malheurs estimant une grâce, 35
Qu'un Monarque si grand les regarde courir.
Ce miracle d'amour, ce
courage invincible,
Qui n'espéroit jamais une chose possible
Que rien
finît sa foi que le même trépas,
De vaillant fait couard, de fidèle fait
traître, 40
Aux portes de la peur abandonne son maître,
Et jure
impudemment qu'il ne le connoît pas.
A peine la parole avoit quitté sa
bouche,
Qu'un regret aussi prompt en son âme le touche.
Et mesurant sa
faute à la peine d'autrui, 45
Voulant faire beaucoup, il ne peut davantage
Que soupirer tout bas, et se mettre au visage
Sur le feu de sa honte une
cendre d'ennui.
Les arcs qui de plus près sa poitrine joignirent,
Les traits qui plus avant dans le sein l'atteignirent, 50
Ce fut quand
du Sauveur il se vit regardé;
Les yeux furent les arcs, les ?illades les
flèches, [Traduction exacte du vers du Tansille (I, st. 39) : Gli occhi fur gli
archi, e i guardi fur gli strali.]
Qui percèrent son âme, et remplirent de
brèches
Le rempart qu'il avoit si lâchement gardé.
Cet assaut,
comparable à l'éclat d'une foudre, 55
Pousse et jette d'un coup ses défenses
en poudre;
Ne laissant rien chez lui, que le même penser
D'un homme qui
tout nu de glaive et de courage [Tout nu, c'est-à-dire dénué, mot
qui a la même étymologie.]
Voit de ses ennemis la menace et la rage,
Qui
le fer en la main le viennent offenser. 60
Ces beaux yeux souverains,
qui traversent la terre
Mieux que les yeux mortels ne traversent le verre,
Et qui n'ont rien de clos à leur juste courroux,
Entrent victorieux en
son âme étonnée,
Comme dans une place au pillage donnée, 65
Et lui font
recevoir plus de morts que de coups.
La mer a dans le sein moins de
vagues courantes,
Qu'il n'a dans le cerveau de formes différentes,
Et
n'a rien toutefois qui le mette en repos;
Car aux flots de la peur sa navire
qui tremble 70
Ne trouve point de port, et toujours il lui semble
Que
des yeux de son maître il entend ce propos :
" Eh bien, où maintenant
est ce brave langage?
Cette roche de foi? cet acier de courage?
Qu'est
le feu de ton zèle au besoin devenu? 75
Où sont tant de serments qui
juroient une fable?
Comme tu fus menteur, suis-je pas véritable?
Et que
t'ai-je promis qui ne soit advenu?
"Toutes les cruautés de ces mains qui
m'attachent,
Le mépris effronté que ces bourreaux me crachent, [var. (B, E,
F, L, O) : Que ces bouches me crachent.] 80
Les preuves que je fais de leur
impiété,
Pleines également de fureur et d'ordure,
Ne me sont une pointe
aux entrailles si dure, [ var. (édit. de 1631 et de 1635) : Ne me sont une
preuve....]
Comme le souvenir de ta déloyauté.
" Je sais bien qu'au
danger les autres de ma suite 85
Ont eu peur de la mort, et se sont mis en
fuite;
Mais toi, que plus que tous j'aimai parfaitement,
Pour rendre en
me niant ton offense plus grande,
Tu suis mes ennemis, t'assembles à leur
bande,
Et, des maux qu'ils me font prends ton ébattement. " 90
Le
nombre est infini des paroles empreintes
Que regarde l'Apôtre en ces
lumières saintes;
Et celui seulement que sous une beauté
Les feux d'un
?il humain ont rendu tributaire,
Jugera sans mentir quel effet a pu faire 95
Des rayons immortels l'immortelle clarté.
Il est bien assuré que
l'angoisse qu'il porte
Ne s'emprisonne pas sous les clefs d'une porte,
Et que de tous côtés elle suivra ses pas;
Mais pour ce qu'il la voit
dans les yeux de son maître, 100
Il se veut absenter, espérant que peut-être
Il la sentira moins en ne la voyant pas.
La place lui déplaît, où la
troupe maudite
Son Seigneur attaché par outrage dépite;
Et craint tant
de tomber en un autre forfait, 105
Qu'il estime déjà ses oreilles coupables
D'entendre ce qui sort de leurs bouches damnables,
Et ses yeux
d'assister aux tourments qu'on lui fait.
Il part, et la douleur qui d'un
morne silence
Entre les ennemis couvroit sa violence, 110
Comme il se
voit dehors a si peu de combats, [var. (B, E, F, L, O) : A si peu de compas.]
Qu'il demande tout haut que le sort favorable
Lui fasse rencontrer un
ami secourable,
Qui touché de pitié lui donne le trépas.
En ce
piteux état il n'a rien de fidèle 115
Que sa main, qui le guide où l'orage
l'appelle;
Ses pieds comme ses yeux ont perdu la vigueur;
Il a de tout
conseil son âme dépourvue,
Et dit en soupirant que la nuit de sa vue
Ne
l'empêche pas tant que la nuit de son coeur. 120
Sa vie auparavant si
chèrement gardée,
Lui semble trop longtemps ici-bas retardée;
C'est elle
qui le fâche, et le fait consumer;
Il la nomme parjure, il la nomme cruelle,
Et toujours se plaignant que sa faute vient d'elle, 125
Il n'en veut
faire compte, et ne la peut aimer.
" Va, laisse-moi, dit-il, va,
déloyale vie;
Si de te retenir autrefois j'eus envie,
Et si j'ai desiré
que tu fusses chez moi,
Puisque tu m'as été si mauvaise compagne, 130
Ton infidèle foi maintenant je dédaigne, [Dans la plupart des mots en
aigne, l'i ne se prononçait pas.]
Quitte-moi, je te prie, je ne veux
plus de toi. [var. (B, E, F, L, O; : Quitte-moi, je te quitte.]
"
Sont-ce tes beaux desseins, mensongère et méchante,
Qu'une seconde fois ta
malice m'enchante,
Et que pour retarder une heure seulement 135
La nuit
déjà prochaine à ta courte journée,
Je demeure en danger que l'âme, qui est
née
Pour ne mourir jamais, meure éternellement?
" Non, ne m'abuse
plus d'une lâche pensée;
Le coup encore frais de ma chute passée 140
Me
doit avoir appris à me tenir debout,
Et savoir discerner de la trêve la
guerre,
Des richesses du ciel les fanges de la terre,
Et d'un bien qui
s'envole un qui n'a point de bout.
" Si quelqu'un d'aventure en délices
abonde, 145
Il se perd aussitôt et déloge du monde;
Qui te porte amitié,
c'est à lui que tu nuis;
Ceux qui te veulent mal, sont ceux que tu
conserves,
Tu vas à qui te fuit, et toujours le réserves
A souffrir en
vivant davantage d'ennuis. 150
" On voit par ta rigueur tant de blondes
jeunesses,
Tant de riches grandeurs, tant d'heureuses vieillesses,
En
fuyant le trépas au trépas arriver;
Et celui qui chétif aux misères
succombe,
Sans vouloir autre bien que le bien de la tombe, 155
N'ayant
qu'un jour à vivre, il ne peut l'achever.
" Que d'hommes fortunés en
leur âge première,
Trompés de l'inconstance à nos ans coutumière,
Du
depuis se sont vus en étrange langueur!
Qui fussent morts contents, si le
ciel amiable 160
Ne les abusant pas en son sein variable,
Au temps de
leur repos eût coupé ta longueur. [Tous les recueils portent ta longueur,
au lieu de sa, que donnent les éditions de l630 et 163l, et qui est une
faute d'impression.]
" Quiconque de plaisir a son âme assouvie,
Plein d'honneur et de bien, non sujet à l'envie,
Sans jamais en son aise
un malaise éprouver, 165
S'il demande à ses jours davantage de terme,
[C'est-à-dire : S'il demande que le terme de ses jours soit reculé.]
Que
fait-il, ignorant, qu'attendre de pied ferme
De voir à son beau temps un
orage arriver?
" Et moi, si de mes jours l'importune durée
Ne m'eût
en vieillissant la cervelle empirée, 170
Ne devois-je être sage, et me
ressouvenir
D'avoir vu la lumière aux aveugles rendue,
Rebailler aux
muets la parole perdue,
Et faire dans les corps les âmes revenir?
"
De ces faits non communs la merveille profonde, 175
Qui par la main d'un
seul étonnoit tout le monde,
Et tant d'autres encor, me devoient avertir
Que si pour leur auteur j'endurois de l'outrage,
Le même qui les fit, en
faisant davantage,
Quand on m'offenseroit, me pouvoit garantir. [var. (E, F,
L) : Me pourroit garantir.] 180
" Mais troublé par les ans, j'ai
souffert que la crainte,
Loin encore du mal, ait découvert ma feinte;
Et
sortant promptement de mon sens et de moi,
Ne me suis aperçu qu'un destin
favorable
M'offroit en ce danger un sujet honorable 185
D'acquérir par
ma perte un triomphe à ma foi.
" Que je porte d'envie à la troupe
innocente
De ceux qui massacrés d'une main violente
Virent dès le matin
leur beau jour accourci;
Le fer qui les tua leur donna cette grâce, 190
Que si de faire bien ils n'eurent pas l'espace,
Ils n'eurent pas le
temps de faire mal aussi.
" De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde
Alloit courre fortune aux orages du monde,
Et déjà pour voguer
abandonnoit le bord, 195
Quand l'aguet d'un pirate arrêta leur voyage;
[L'aguet, l'embuscade.]
Mais leur sort fut si bon, que d'un même
naufrage
Ils se virent sous l'onde, et se virent au port.
" Ce
furent de beaux lis, qui mieux que la nature
Mêlant à leur blancheur
l'incarnate peinture 200
Que tira de leur sein le couteau criminel,
Devant que d'un hiver la tempête et l'orage
A leur teint délicat pussent
faire dommage,
S'en allèrent fleurir au printemps éternel.
" Ces
enfants bienheureux (créatures parfaites, 205
Sans l'imperfection de leurs
bouches muettes)
Ayant Dieu dans le coeur ne le purent louer,
Mais leur
sang leur en fut un témoin véritable;
Et moi pouvant parler, j'ai parlé,
misérable,
Pour lui faire vergogne, et le désavouer. 210
" Le peu
qu'ils ont vécu leur fut grand avantage,
Et le trop que je vis ne me fait
que dommage.
Cruelle occasion du souci qui me nuit!
Quand j'avois de ma
foi l'innocence première,
Si la nuit de la mort m'eût privé de lumière, 215
Je n'aurois pas la peur d'une immortelle nuit. [var. (édit. de 1631) : D'une
éternelle nuit.]
" Ce fut en ce troupeau que venant à la guerre
Pour
combattre l'enfer, et défendre la terre,
Le Sauveur inconnu sa grandeur
abaissa;
Par eux il commença la première mêlée, 220
Et furent eux aussi
que la rage aveuglée
Du contraire parti les premiers offensa.
" Qui
voudra se vanter avec eux se compare,
D'avoir reçu la mort par un glaive
barbare,
Et d'être allé soi-même au martyre s'offrir; 225
L'honneur leur
appartient d'avoir ouvert la porte
A quiconque osera d'une âme belle et
forte
Pour vivre dans le ciel en la terre mourir.
" O desirable fin
de leurs peines passées!
Leurs pieds qui n'ont jamais les ordures pressées,
230
Un superbe plancher des étoiles se font;
Leur salaire payé les
services précède,
Premier que d'avoir mal ils trouvent le remède,
Et
devant le combat ont les palmes au front.
" Que d'applaudissements, de
rumeur, et de presses, 235
Que de feux, que de jeux, que de traits de
caresses,
Quand là-haut en ce point on les vit arriver!
Et quel plaisir
encore à leur courage tendre,
Voyant Dieu devant eux en ses bras les
attendre,
Et pour leur faire honneur les Anges se lever! 240
" Et
vous, femmes, trois fois, quatre fois bienheureuses,
De ces jeunes amours
les mères amoureuses,
Que faites-vous pour eux, si vous les regrettez?
Vous fâchez leur repos, et vous rendez coupables,
Ou de n'estimer pas
leurs trépas honorables, 245
Ou de porter envie à leurs félicités.
"
Le soir fut avancé de leurs belles journées;
Mais qu'eussent-ils gagné par
un siècle d'années?
Ou que leur advint-il en ce vite départ;
Que laisser
promptement une basse demeure, 250
Qui n'a rien que du mal, pour avoir de
bonne heure
Aux plaisirs éternels une éternelle part?
" Si vos yeux
pénétrant jusqu'aux choses futures
Vous pouvoient enseigner leurs belles
aventures,
Vous auriez tant de bien en si peu de malheurs, 255
Que vous
ne voudriez pas pour l'empire du monde [Voudriez, en deux syllabes.]
N'avoir eu dans le sein la racine féconde
D'où naquit entre nous ce
miracle de fleurs.
" Mais moi, puisque les lois me défendent l'outrage
Qu'entre tant de langueurs me commande la rage, 260
Et qu'il ne faut
soi-même éteindre son flambeau;
Que m'est-il demeuré pour conseil et pour
armes,
Que d'écouler ma vie en un fleuve de larmes,
Et la chassant de
moi l'envoyer au tombeau?
" Je sais bien que ma langue ayant commis
l'offense; 265
Mon coeur incontinent en a fait pénitence.
Mais quoi? si
peu de cas ne me rend satisfait.
Mon regret est si grand, et ma faute si
grande,
Qu'une mer éternelle à mes yeux je demande
Pour pleurer à jamais
le péché que j'ai fait. " 270
Pendant que le chétif en ce point se
lamente,
S'arrache les cheveux, se bat et se tourmente,
En tant
d'extrémités cruellement réduit,
Il chemine toujours, mais rêvant à sa
peine,
Sans donner à ses pas une règle certaine, 275
Il erre vagabond où
le pied le conduit.
A la fin égaré (car la nuit qui le trouble
Par
les eaux de ses pleurs son ombrage redouble),
Soit un cas d'aventure, ou que
Dieu l'ait permis,
Il arrive au jardin, où la bouche du traître, 280
Profanant d'un baiser la bouche de son maître,
Pour en priver les bons
aux méchants l'a remis.
Comme un homme dolent, que le glaive contraire
A privé de son fils et du titre de père,
Plaignant deçà delà son malheur
advenu, 285
S'il arrive en la place où s'est fait le dommage,
L'ennui
renouvelé plus rudement l'outrage
En voyant le sujet à ses yeux revenu.
Le vieillard, qui n'attend une telle rencontre,
Sitôt qu'au dépourvu
sa fortune lui montre 290
Le lieu qui fut témoin d'un si lâche méfait,
De nouvelles fureurs se déchire et s'entame,
Et de tous les pensers qui
travaillent son âme
L'extrême cruauté plus cruelle se fait.
Toutefois il n'a rien qu'une tristesse peinte, 295
Ses ennuis sont
des jeux, son angoisse une feinte,
Son malheur un bonheur, et ses larmes un
ris,
Au prix de ce qu'il sent quand sa vue abaissée
Remarque les
endroits où la terre pressée
A des pieds du Sauveur les vestiges écrits. 300
C'est alors que ses cris en tonnerre s'éclatent, [var. (E, F, L) : En
tonnerres éclatent.]
Ses soupirs se font vents qui les chênes combattent,
Et ses pleurs, qui tantôt, descendoient mollement,
Ressemblent un
torrent qui des hautes montagnes
Ravageant et noyant les voisines campagnes,
305
Veut que tout l'univers ne soit qu'un élément.
Il y fiche ses
yeux, il les baigne, il les baise,
Il se couche dessus, et seroit à son
aise,
S'il pouvoit avec eux à jamais s'attacher.
Il demeure muet du
respect qu'il leur porte; 310
Mais enfin la douleur se rendant la plus
forte,
Lui fait encore un coup une plainte arracher.
" Pas adorés de
moi, quand par accoutumance
Je n'aurois comme j'ai de vous la connoissance,
Tant de perfections vous découvrent assez; 315
Vous avez une odeur des
parfums d'Assyrie,
Les autres ne l'ont pas, et la terre flétrie
Est
belle seulement où vous êtes passés.
" Beaux pas de ces seuls pieds que
les astres connoissent,
Comme ores à mes yeux vos marques apparoissent! 320
Telle autrefois de vous la merveille me prit,
Quand déjà demi-clos sous
la vague profonde,
Vous ayant appelés, vous affermîtes l'onde,
Et
m'assurant les pieds m'étonnâtes l'esprit.
" Mais, ô de tant de biens
indigne récompense! 325
O dessus les sablons inutile semence!
Une peur,
ô Seigneur! m'a séparé de toi;
Et d'une âme semblable à la mienne parjure,
Tous ceux qui furent tiens, s'ils ne t'ont fait injure,
Ont laissé ta
présence, et t'ont manqué de foi, 330
" De douze, deux fois cinq étonnés
de courage,
Par une lâche fuite évitèrent l'orage,
Et tournèrent le dos
quand tu fus assailli;
L'autre qui fut gagné d'une sale avarice,
Fit un
prix de ta vie à l'injuste supplice, 335
Et l'autre en te niant plus que
tous a failli.
" C'est chose à mon esprit impossible à comprendre,
Et nul autre que toi ne me la peut apprendre,
Comme a pu ta bonté nos
outrages souffrir.
Et qu'attend plus de nous ta longue patience, 340
Sinon qu'à l'homme ingrat la seule conscience
Doive être le couteau qui
le fasse mourir?
" Toutefois tu sais tout, tu connois qui nous sommes,
Tu vois quelle inconstance accompagne les hommes,
Faciles à fléchir
quand il faut endurer. 345
Si j'ai fait comme un homme en faisant une
offense,
Tu feras comme Dieu d'en laisser la vengeance,
Et m'ôter un
sujet de me désespérer.
" Au moins si les regrets de ma faute avenue
M'ont de ton amitié quelque part retenue, 350
Pendant que je me trouve
au milieu de tes pas,
Desireux de l'honneur d'une si belle tombe,
Afin
qu'en autre part ma dépouille ne tombe,
Puisque ma fin est près, ne la
recule pas. "
En ces propos mourants ses complaintes se meurent, 355
Mais vivantes sans fin ses angoisses demeurent,
Pour le faire en
langueur à jamais consumer.
Tandis la nuit s'en va, ses lumières
s'éteignent,
Et déjà devant lui les campagnes se peignent
Du safran que
le jour apporte de la mer. 360
L'Aurore d'une main, en sortant de ses
portes,
Tient un vase de fleurs languissantes et mortes,
Elle verse de
l'autre une cruche de pleurs,
Et d'un voile tissu de vapeur et d'orage,
Couvrant ses cheveux d'or, découvre en son visage 365
Tout ce qu'une âme
sent de cruelles douleurs.
Le soleil qui dédaigne une telle carrière,
Puisqu'il faut qu'il déloge, éloigne sa barrière;
Mais comme un criminel
qui chemine au trépas,
Montrant que dans le coeur ce voyage le fâche, 370
Il marche lentement, et désire qu'on sache
Que si ce n'étoit force il ne
le feroit pas.
Ses yeux par un dépit en ce monde regardent;
Ses
chevaux tantôt vont, et tantôt se retardent,
Eux-mêmes ignorants de la
course qu'ils font; 375
Sa lumière pâlit, sa couronne se cache;
Aussi
n'en veut-il pas, cependant qu'on attache
A celui qui l'a fait des épines au
front.
Au point accoutumé les oiseaux qui sommeillent,
Apprêtés à
chanter dans les bois se réveillent; 380
Mais voyant ce matin des autres
différent,
Remplis d'étonnement ils ne daignent paroître,
Et font, à qui
les voit, ouvertement connoître
De leur peine secrète un regret apparent.
Le jour est déjà grand, et la honte plus claire 385
De l'apôtre
ennuyé l'avertit de se taire;
Sa parole se lasse, et le quitte au besoin;
Il voit de tous côtés qu'il n'est vu de personne,
Toutefois le remords
que son âme lui donne
Témoigne assez le mal qui n'a point de témoin. 390
Aussi l'homme qui porte une âme belle et haute,
Quand seul en une
part il a fait une faute, [En une part, quelque part.]
S'il n'a de
jugement son esprit dépourvu,
Il rougit de lui-même, et combien qu'il ne
sente
Rien que le ciel présent et la terre présente, 395
Pense qu'en se
voyant tout le monde l'a vu.
[POÉSIES, IV 19]
IV
ÉPITAPHE DE
MONSIEUR D'IS, PARENT DE L'AUTEUR,
ET DE QUI L'AUTEUR ÉTOIT HÉRITIER.
Ménage, en 1666, a édité cette pièce pour la première fois et lui a
donné le titre ci-dessus. On peut à peu près en fixer la date, grâce à
l'Instruction de F. de Malherbe à son fils, publiée en 1846 (Caen,
in-8°), par M. Ph. de Chenuevières. On lit en effet dans ce document, qu'au
moment où Malherbe l'écrivait, c'est-à-dire au mois de juillet 1605, la fille de
Jean le Valloys, sieur d'Ifs, oncle du poëte, était âgée d'environ seize ans, et
qu'elle était née peu de temps avant la mort de son père. M. d'Ifs mourut donc
vers l'année l589, et son épitaphe ne dut pas se faire attendre.
Les trois
s?urs de Malherbe étaient Jeanne, morte vers 1597, Marie et Louise. - Son frère
Eléazar était conseiller au siège présidial de Caen. - Ses trois tantes étaient
Charlotte et Marie le Valloys, s?urs de sa mère, et Jeanne de Mainbeville,
seconde femme de M. d'Ifs. Ménage s'est trompé en prétendant que Malherbe était
héritier de celui-ci, car M. d'Ifs, nous venons de le dire, avait laissé une
fille, qui fut mariée à François de Malherbe, sieur de Bouillon et
d'Escousebeuf, l'aîné de la maison. " Dieu la fasse vivre, dit Malherbe dans son
Instruction, et lui donne des enfans. Si elle n'en avoit point, mon
cousin de Maizet. et nous en serions héritiers. " - On a publié un certain
nombre de lettres adressées par Malherbe à son cousin de Bouillon. On les
trouvera dans notre édition.
Ici dessous gît Monsieur d'Is.
Plût or
à Dieu qu'ils fussent dix!
Mes trois s?urs, mon père et ma mère;
Le
grand Eléazar, mon frère;
Mes trois tantes, et Monsieur d'Is. 5
Vous les
nommé-je pas tous dix?
[20 POÉSIES, V]
V
POUR MONSIEUR
DE MONTPENSIER, A MADAME
DEVANT SON MARIAGE.
STANCES.
Henri
de Bourbon, duc de Montpensier, né le 12 mai 1573, mort le 27 février 1608,
avait demandé la main de Catherine de Bourbon, s?ur de Henri IV, duchesse de
Bar, née le 7 février 1558, morte le 13 février 1604.
Il est assez difficile
d'assigner une date bien précise à cette pièce, imprimée dès 16o3, dans le
Parnasse des plus excellents poëtes de ce temps. Elle a été certainement
composée avant l599, puisque Catherine épousa Henri de Lorraine, duc de Bar, le
3l janvier de cette année, qui vit aussi le mariage du duc de Montpensier avec
Henriette-Marie de Joyeuse. Les écrits du temps reprochent à Henri IV de n'avoir
pas hésité à promettre à la fois à divers princes la main de sa s?ur. " Ne
l'a-t-il pas offerte, dit l'Apologie pour le roi Henri IV, à cinq ou six
en même temps, en mandant à l'un : " Venez-moi trouver, je vous donnerai ma
s?ur; " à l'autre : " Faites faire la paix par ceux de votre parti, je vous
donnerai ma s?ur? " " O prince vraiment politique! " -- De tous ces prétendants,
Catherine préférait le comte de Soissons, qu'elle fut sur le point d'épouser en
dépit du Roi, au commencement de 1593; mais Henri la fit revenir près de lui et
rappela en même temps de Bretagne le duc de Montpensier qu'il lui destinait pour
époux et qu'elle refusa opiniâtrément (de Thou, liv. I, 105). L'Estoile prétend
(janvier 1599) que le duc avait fait sa demande lors du dernier siège de Rouen,
qui dura depuis le mois de décembre 1591 jusqu'au mois d'avril 1592. Ce serait
donc dans cet intervalle qu'il faudrait placer la date de la pièce. A cette
époque, Malherbe était en Normandie, où il séjourna de l586 à 1595.
Beau
ciel par qui mes jours sont troubles ou sont calmes,
Seule terre où je
prends mes cyprès et mes palmes,
Catherine, dont l'?il ne luit que pour les
Dieux,
Punissez vos beautés plutôt que mon courage,
Si trop haut
s'élevant il adore un visage 5
Adorable par force à quiconque a des yeux.
[5, 6. Malherbe fait bien de ne vanter que le visage de la princesse. En effet,
la Reine mère avait empêché ses deux fils François d'Alençon et Henri III
d'épouser Catherine, en leur représentant qu'elle était naine et contrefaite, "
Ce qui n'étoit pas vrai, " s'écrie avec indignation le P. Daniel, " car elle
étoit d'une médiocre stature, quoique tant soit peu boiteuse. "]
Je
ne suis pas ensemble aveugle et téméraire,
Je connois bien l'erreur que
l'amour m'a fait faire,
Cela seul ici-bas surpassoit mon effort;
Mais
mon âme qu'à vous ne peut être asservie, 10
Les destins n'ayant point établi
pour ma vie
Hors de cet Océan de naufrage ou de port.
Beauté, par
qui les Dieux las de notre dommage
Ont voulu réparer les défauts de notre
âge,
Je mourrai dans vos feux, éteignez-les ou non, 15
Comme le fils
d'Alcmène en me brûlant moi-même;
Il suffit qu'en mourant dans cette flamme
extrême,
Une gloire éternelle accompagne mon nom.
On ne doit point
sans sceptre aspirer où j'aspire :
C'est pourquoi, sans quitter les lois de
votre empire, 20
Je veux de mon esprit tout espoir rejeter.
Qui cesse
d'espérer, il cesse aussi de craindre,
Et sans atteindre au but où l'on ne
peut atteindre,
Ce m'est assez d'honneur que j'y voulois monter.[23, 24.
Properce a dit (II, 10, 5) :
Quod si deficiant vires, audacia certe
Laus
erit : in magnis et voluisse sat est.]
Je maudis le bonheur où le ciel
m'a fait naître, 25
Qui m'a fait desirer ce qu'il m'a fait connoître;
Il
faut ou vous aimer, ou ne vous faut point voir.
L'astre qui luit aux grands
en vain à ma naissance
Epandit dessus moi tant d'heur et de puissance,
Si pour ce que je veux j'ai trop peu de pouvoir. 30
Mais il le faut
vouloir, et vaut mieux se résoudre
En aspirant au ciel être frappé de
foudre,
Qu'aux desseins de la terre assuré se ranger.
J'ai moins de
repentir, plus je pense à ma faute,
Et la beauté des fruits d'une palme si
haute 35
Me fait par le desir oublier le danger. [36. var. (édit. de 1631 et
de l635) : Me fait par le plaisir....]
[POÉSIES, VI 23]
VI
AU ROI HENRI LE GRAND, SUR LA PRISE
DE MARSEILLE.
ODE.
La ville de Marseille, tombée an pouvoir de la Ligue dès 1589, avait
été, à peu près depuis cette époque, gouvernée despotiquement par Louis d'Aix,
viguier, et Charles Casault (ou Casaux), premier consul, qui s'étaient fait
continuer dans leurs fonctions. Ils avaient projeté de vendre la ville aux
Espagnols, lorsque deux frères, Pierre et Barthélémy de Libertat, la livrèrent,
dans la nuit du 16 au 17 février l596, aux troupes du Roi, commandées par le duc
de Guise, gouverneur de Provence. Casault fut tué; son fils et Louis d'Aix
parvinrent à s'échapper. " En moins d'une heure et demie, dit Palma Cayet, cette
ville qui étoit presque espagnole redevint toute françoise. " Pierre de
Libertat, nommé viguier perpétuel et gratifié de cinquante mille écus, mourut
l'année suivante, empoisonné, dit-on, par les ligueurs.
Malherbe, qui ne
vint s'établir à Paris qu'après juillet 1605, était, suivant Ménage, encore en
Provence quand il fit cette ode, imprimée pour la première fois dans l'édition
de 1630.
Enfin après tant d'années,
Voici l'heureuse saison
Où
nos misères bornées
Vont avoir leur guérison.
Les Dieux longs à se
résoudre 5
Ont fait un coup de leur foudre,
Qui montre aux ambitieux,
Que les fureurs de la terre
Ne sont que paille et que verre
A la
colère des cieux. 10
Peuples, à qui la tempête
A fait faire tant de
v?ux,
Quelles fleurs à cette fête
Couronneront vos cheveux?
Quelle
victime assez grande 15
Donnerez-vous pour offrande?
Et quel Indique
séjour
Une perle fera naître
D'assez de lustre, pour être
La marque
d'un si beau jour? [17-20. Imitation de ces deux vers de Martial (X, 38) :
O
nox omnis et hora quae notata est
Caris littoris Indici lapillis!] 20
Cet effroyable colosse,
Casaux, l'appui des mutins,
A mis le
pied dans la fosse
Que lui cavoient les destins. [24. Cavoient,
creusaient.]
Il est bas, le parricide; 25
Un Alcide fils d'Alcide,[26.
Charles de Lorraine, duc de Guise. Il était fils du duc Henri, assassiné à
Blois.]
A qui la France a prêté
Son invincible génie,
A coupé sa
tyrannie
D'un glaive de liberté. [30. Allusion au nom de Libertat.] 30
Les aventures du monde
Vont d'un ordre mutuel,
Comme on voit au
bord de l'onde
Un reflux perpétuel.
L'aise et l'ennui de la vie 35
Ont leur course entre-suivie
Aussi naturellement
Que le chaud et la
froidure,
Et rien, afin que tout dure,
Ne dure éternellement. 40
Cinq ans Marseille volée
A son juste possesseur,
Avoit langui
désolée
Aux mains de cet oppresseur.
Enfin le temps l'a remise 45
En
sa première franchise;
Et les maux qu'elle enduroit
Ont eu ce bien pour
échange,
Qu'elle a vu parmi la fange
Fouler ce qu'elle adoroit. 50
Déjà tout le peuple More
A ce miracle entendu;
A l'un et l'autre
bosphore [53. Le Bosphore de Thrace et le Bosphore Cimmérien.]
Le bruit en
est répandu;
Toutes les plaines le savent 55
Que l'Inde et l'Euphrate
lavent;
Et déjà pâle d'effroi
Memphis se pense captive,
Voyant si
près de sa rive
Un neveu de Godefroi. [60. On sait que les princes lorrains
prétendaient descendre de Godefroi de Bouillon.] 60
[26 POÉSIES, VII]
VII
SUR LE MÊME SUJET.
Imprimée pour la première fois,
comme la pièce précédente, dans l'édition de 1630.
Soit que de tes
lauriers la grandeur poursuivant
D'un coeur où l'ire juste et la gloire
commande,
Tu passes comme un foudre en la terre Flamande,
D'Espagnols
abattus la campagne pavant;
Soit qu'en sa dernière tête 5
L'Hydre civile
t'arrête,
Roi, que je verrai jouir
De l'Empire de la terre,
Laisse
le soin de la guerre,
Et pense à te réjouir, 10
Nombre tous les
succès où ta fatale main,
Sous l'appui du bon droit aux batailles conduite,
De tes peuples mutins la malice a détruite,
Par un heur éloigné de tout
penser humain;
Jamais tu n'as vu journée 15
De si douce destinée;
Non celle où tu rencontras [l7. Non celle, pas même celle.]
Sur
la Dordogne en désordre
L'orgueil à qui tu fis mordre
La poussière de
Coutras. [20. La bataille de Coutras, où fut vaincu et tué le duc de Joyeuse, se
livra le 20 octobre 1587.] 20
Casaux, ce grand Titan qui se moquoit des
cieux,
A vu par le trépas son audace arrêtée,
Et sa rage infidèle, aux
étoiles montée,
Du plaisir de sa chute a fait rire nos yeux.
Ce dos chargé de pourpre, et rayé de clinquants, 25
A
dépouillé sa gloire au milieu de la fange,
Les Dieux qu'il ignoroit ayant
fait cet échange
Pour venger en un jour ses crimes de cinq ans.
La mer
en cette furie
A peine a sauvé Dorie; [30. C. Doria commandait sept galères
espagnoles qu'au mois de décembre 1595 Casault avait introduites dans le port de
Marseille.] 30
Et le funeste remords
Que fait la peur des supplices,
A laissé tous ses complices
Plus morts que s'ils étoient morts.
[28 POÉSIES, VIII]
VIII
VICTOIRE DE LA CONSTANCE.
STANCES.
Ménage a prétendu à tort que Malherbe avait apporté
cette pièce de Provence, quand il vint à Paris en 1605 : elle avait été
plusieurs années auparavant insérée, d'abord dans les Diverses poésies
nouvelles (Rouen, l597, in-12), où elle est intitulée Chanson, puis
dans deux éditions (l599 et l603) du Parnasse des plus excellents poëtes de
ce temps.
Enfin cette beauté m'a la place rendue
Que d'un siége
si long elle avoit défendue; [2. VAR. (A, C, etc.) : Qu'elle avoit contre moi si
longtemps défendue.]
Mes vainqueurs sont vaincus; ceux qui m'ont fait la loi
La reçoivent de moi.
J'honore tant la palme acquise en cette guerre,
5
Que si victorieux des deux bouts de la terre
J'avois mille lauriers de
ma gloire témoins,
Je les priserois moins.
Au repos où je suis tout
ce qui me travaille,
C'est la doute que j'ai qu'un malheur ne m'assaille,
[10. VAR. (C, E, F, etc.) : C'est le doute....] 10
Qui me sépare d'elle, et
me fasse lâcher
Un bien que j'ai si cher.
Il n'est rien ici-bas
d'éternelle durée:
Une chose qui plaît n'est jamais assurée;
L'épine
suit la rose, et ceux qui sont contents 15
Ne le sont pas longtemps.
Et puis qui ne sait point que la mer amoureuse
En sa bonace même est
souvent dangereuse;
Et qu'on y voit toujours quelques nouveaux rochers,
Inconnus aux nochers? [17-20. Cette strophe, suivant Saint Marc, ne fut
ajoutée à la pièce que dans le Recueil des plus beaux vers, publié en
1627.] 20
Déjà de toutes parts tout le monde m'éclaire; [21.
M'éclaire, m'épie.]
Et bientôt les jaloux ennuyés de se taire,
Si
les v?ux que je fais n'en détournent l'assaut,
Vont médire tout haut.
Peuple qui me veux mal, et m'imputes à vice 25
D'avoir été payé d'un
fidèle service,
Où trouves-tu qu'il faille avoir semé son bien,
Et ne
recueillir rien?
Voudrois-tu que ma dame, étant si bien servie,
Refusât le plaisir où l'âge la convie, 30
Et qu'elle eût des rigueurs à
qui mon amitié
Ne sût faire pitié?
[29-32. VAR. (A, etc.) :
Qu'aurois-je fait aux dieux pour avoir eu la peine
D'attacher mon espoir
à la poursuite vaine
D'une maîtresse ingrate, à qui mon amitié
Ne sût
taire pitié?]
Ces vieux contes d'honneur, invisibles chimères,
Qui
naissent aux cerveaux des maris et des mères,
Étoient-ce impressions qui
pussent aveugler 35
Un jugement si clair?
[33-36. Ménage a remarqué avec
raison que cette strophe, fort peu morale, parait avoir été inspirée par les
vers suivants de Bembo, que nous reproduisons avec leur ancienne orthographe :
Il pregio d'honestate amato et colto
Da quelle antiche poste in prosa
e'n rima;
Et le uoci che'l uulgo errante et stolto
Di peccato et disnor
si graui estima;
Et quel lungo rimbombo indi.raccolto,
Che s'ode risonar
per ogni clima;
Son fole di romanzi, et sogno et ombra,
Che l'alme
sirnplicette preme, e'ngombra.
(Delle Rime di P. Bembo, terza
impressione, p. 142.)]
Non, non, elle a bien fait de m'être favorable,
Voyant mon feu si grand, et ma foi si durable,
Et j'ai bien fait aussi
d'asservir ma raison
En si belle prison.[37-40. VAR. (A, etc.) :
Non,
non, elle a bien fait, et la femme avisée
Qui n'a de songes vains sa raison
abusée,
Préférant sagement au langage l'effet,
Fera ce qu'elle a fait.]
40
C'est peu d'expérience à conduire sa vie,
De mesurer son aise au
compas de l'envie,
Et perdre ce que l'âge a de fleur et de fruit,
Pour
éviter un bruit.
De moi, que tout le monde à me nuire s'apprête, [45.
De moi, pour moi, quant à moi.] 45
Le ciel à tous ses traits fasse un
but de ma tête;
Je me suis résolu d'attendre le trépas,
Et ne la quitter
pas.
Plus j'y vois de hasard, plus j'y trouve d'amorce;
Où le danger
est grand, c'est là que je m'efforce; 50
En un sujet aisé moins de peine
apportant,
Je ne brûle pas tant.
Un courage élevé toute peine
surmonte;
Les timides conseils n'ont rien que de la honte;
Et le front
d'un guerrier aux combats étonné 55
Jamais n'est couronné. [53-56. VAR. (A,
etc.) :
Toujours d'un beau dessein la gloire aventureuse
Veut avoir pour
hôtesse une âme généreuse,
Et jamais un guerrier au combat étonné
Ne se
voit couronné.
Le tome II des Muses ralliées donne ainsi ce dernier
vers :
N'eut le front couronné.]
Soit la fin de mes jours contrainte
ou naturelle,
S'il plaît à mes Destins que je meure pour elle,
Amour en
soit loué, je ne veux un tombeau
Plus heureux ni plus beau. 60
[60. VAR.
(A, etc.) : Ne plus beau.]
[32 POÉSIES, IX]
IX
CONSOLATION A CARITÉE SUR LA MORT
DE SON MARI.
Cette pièce
parut pour la première fois, mais incomplètement, dans le tome II du Parnasse
des plus excellents poëtes de ce temps, Paris, 1600, in-16. Elle ne fut
donnée telle qu'elle est ici qu'en 1607, dans une autre édition du
Parnasse.
Caritée était, suivant Ménage, qui paraît avoir eu de
bonnes informations, la veuve d'un gentilhomme de Provence, nommé Lévéque,
seigneur de Saint-Étienne.
Ainsi quand Mausole fut mort,
Artémise
accusa le sort,
De pleurs se noya le visage,
Et dit aux astres innocens
Tout ce que fait dire la rage, 5
Quand elle est maîtresse des sens.
Ainsi fut sourde au réconfort, [7. VAR. (D) : Ainsi perdit tout
réconfort.]
Quand elle eut trouvé dans le port
La perte qu'elle avoit
songée,
Celle de qui les passions 10
Firent voir à la mer Egée
Le
premier nid des Alcyons. [10-12. Alcyone, fille d'Éole; son époux Céyx ayant
péri dans un naufrage, elle se précipita dans la mer, et Thétis les changea tous
deux en alcyons.]
Vous n'êtes seule en ce tourment
Qui témoignez du
sentiment,
O trop fidèle Caritée : 15
En toutes âmes l'amitié,
De
mêmes ennuis agitée,
Fait les mêmes traits de pitié. [13-18. VAR. (D) :
Vous n'étiez seule en ce malheur,
Qui témoigniez de la douleur,
Belle et divine Caritée :
En toutes âmes l'amitié,
Des mêmes ennuis
agitée,
Sent les mêmes traits de pitié.]
De combien de jeunes maris
En la querelle de Pâris 20
Tomba la vie entre les armes,
Qui fussent
retournés un jour,
Si la mort se payoit de larmes,
A Mycènes faire
l'amour!
Mais le destin qui fait nos lois, 25
Est jaloux qu'on passe
deux fois
Au deçà du rivage blême;
Et les Dieux ont gardé ce don,
Si
rare, que Jupiter même
Ne le sut faire à Sarpédon.[30. VAR. (P) : Ne le
put....
On connaît dans la Fable deux héros du nom de Sarpédon. Tous deux
avaient pour père Jupiter, qui accorda à l'un (fils d'Europe) de vivre trois
âges d'homme, et qui ne put sauver l'autre (fils de Laodamie), tué par Patrocle
au siège de Troie.] 30
Pourquoi donc si peu sagement,
Démentant
votre jugement, [32. VAR.(D et E) :
Trompant votre beau jugement.]
Passez-vous en cette amertume
Le meilleur de votre saison,
Aimant
mieux plaindre par coutume, 35
Que vous consoler par raison? [36. Dans les
deux éditions D et E, de 1600 et de 1603, cette stance était suivie de celle-ci,
qui terminait la pièce et que Malherbe a complètement modifiée lorsqu'il a
ajouté six stances nouvelles (voyez plus loin vers 69-72} :
Quelle injustice
faites-vous
Aux yeux que vous aurez si doux,
Quand vos orages seront
calmes,
De refuser de les guérir
Et ne les apprêter aux palmes
Qu'ils brûlent de vous acquérir!]
Nature fait bien quelque effort,
Qu'on ne peut condamner qu'à tort;
Mais que direz-vous pour défendre
Ce prodige de cruauté, 40
Par qui vous semblez entreprendre
De miner
votre beauté?
Que vous ont fait ces beaux cheveux,
Dignes objets de
tant de v?ux.
Pour endurer votre colère? 45
Et devenus vos ennemis,
Recevoir l'injuste salaire
D'un crime qu'ils n'ont point commis?
Quelles aimables qualités
En celui que vous regrettez 50
Ont pu
mériter qu'à vos roses
Vous ôtiez leur vive couleur,
Et livriez de si
belles choses
A la merci de la douleur?
Remettez-vous l'âme en
repos, 55
Changez, ces funestes propos;
Et par la fin de vos tempêtes,
Obligeant tous les beaux esprits,
Conservez au siècle où vous êtes
Ce que vous lui donnez de prix. 60
Amour autrefois en vos yeux
Plein d'appas si délicieux,
Devient mélancolique et sombre,
Quand il
voit qu'un si long ennui
Vous fait consumer pour une ombre 65
Ce que
vous n'avez que pour lui.
S'il vous ressouvient du pouvoir
Que ses
traits vous ont fait avoir,
Quand vos lumières étoient calmes, [69. Vos
lumières, vos yeux. C'est le lumina des Latins.]
Permettez-lui de
vous guérir, 70
Et ne différez point les palmes
Qu'il brûle de vous
acquérir.
Le temps d'un insensible cours
Nous porte à la fin de nos
jours;
C'est à notre sage conduite, 75
Sans murmurer de ce défaut,
De nous consoler de sa fuite,
En le ménageant comme il faut.
[36
POÉSIES, X]
X
DESSEIN DE QUITTER UNE DAME
QUI NE LE
CONTENTOIT QUE DE PROMESSE.
STANCES.
Cette pièce a été imprimée
d'abord dans le tome II du Parnasse des plus excellents poëtes de ce
temps, dont quelques exemplaires, suivant Saint-Marc, sont datés de 1599.
Elle porte le titre de chanson dans un autre Recueil.
Beauté, mon
beau souci, de qui l'âme incertaine [1. VAR. (D) : Beauté, mon cher souci.]
A, comme l'Océan, son flux et son reflux,
Pensez de vous résoudre à
soulager ma peine,
Ou je me vais résoudre à ne le souffrir plus. [4. Var.
(ibid.) : Ou je me résoudrai de ne le souffrir plus.]
Vos yeux
ont des appas que j'aime et que je prise, 5
Et qui peuvent beaucoup dessus
ma liberté;
Mais pour me retenir, s'ils font cas de ma prise, [7. Var.
(ibid.) : Mais en me retenant....]
Il leur faut de l'amour autant que
de beauté;
Quand je pense être au point que cela s'accomplisse,
Quelque excuse toujours en empêche l'effet; 10
C'est la toile sans fin
de la femme d'Ulysse,
Dont l'ouvrage du soir au matin se défait.
Madame, avisez-y, vous perdez votre gloire
De me l'avoir promis, et
vous rire de moi;
S'il ne vous en souvient vous manquez de mémoire, 15
Et s'il vous en souvient vous n'avez point de foi. [16. VAR. (D) : Ou s'il
vous en souvient....]
J'avois toujours fait compte, aimant chose si
haute,
De ne m'en séparer qu'avecque le trépas; [17. l8. VAR. (ibid.)
:
J'avois toujours fait cas, aimant chose si haute,
De ne m'en départir
jusques à mon trépas.]
S'il arrive autrement ce sera votre faute,
De
faire des serments et ne les tenir pas. 20
[38 POÉSIES, XI]
XI
CONSOLATION A MONSIEUR DU PÉRIER, GENTILHOMME
D'AIX EN PROVENCE, SUR
LA MORT DE SA FILLE.
STANCES.
Ces stances, les plus célèbres de
Malherbe, ont été écrites postérieurement au mois de juin 1599, puisque le poëte
y fait allusion à la mort de ses deux premiers enfants, dont le second mourut
dans ses bras, à Caen, le 23 juin de cette année. Elles furent imprimées en
1607, dans le tome II du Parnasse des plus excellents poëtes de ce temps,
et avaient d'abord paru en Provence, en feuille volante. Cette première édition,
aujourd'hui introuvable, contenait de nombreuses variantes, que Huet avait
transcrites sur un exemplaire des oeuvres de Malherbe (édition de 1666),
Saint-Marc eut communication de ce volume, et c'est d'après lui que nous
donnerons les variantes.
François du Périer, fils de Laurent du Périer,
avocat au parlement d'Aix, était un grand ami de Malherbe, qui en parle souvent
dans ses lettres. Sa fille s'appelait Marguerite. On raconte que Malherbe avait
d'abord rédigé ainsi le vers 15 :
Et Rosette a vécu ce que vivent les
roses;
mais à l'imprimerie on déchiffra mal le manuscrit, et l'on mit
Roselle au lieu de Rosette. En lisant l'épreuve à haute voix, le
poëte fut frappé de ce changement et écrivit le vers tel qu'il est aujourd'hui.
Nous ne savons où cette anecdote fort connue a été rapportée pour la première
fois, mais elle nous semble démentie par la rédaction primitive du vers en
question que nous donne une variante rapportée plus bas.
Dans un manuscrit
de la collection Gaignières, à la Bibliothèque impériale (n° 1001, p. 274), on
trouve une parodie de cette pièce, à propos d'un factum de Sacy pour M. de
Pommereu. Elle commence ainsi :
Ta fureur, de Sacy, sera-t-elle éternelle?
Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle,
Et les tristes discours
Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
L'augmenteront toujours?
[1-4. VAR.:
Ta douleur, Cléophon, sera donc incurable,
Et les sages
discours
Qu'apporte à l'adoucir un ami secourable,
L'enaigrissent
toujours.]
Le malheur de ta fille au tombeau descendue, 5
Par un
commun trépas,
Est-ce quelque dédale, où ta raison perdue
Ne se retrouve
pas?
Je sais de quels appas son enfance étoit pleine,
Et n'ai pas
entrepris, 10
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mépris.
[9-12. VAR. :
J'ai su de son esprit la beauté naturelle,
Et si par du
mépris
Je voulois t'empêcher de soupirer pour elle,
Je serois mal
appris.
Nul autre plus que moi n'a fait cas de sa perte,
Pour avoir
vu ses m?urs,
Avec étonnement qu'une saison si verte
Portât des fruits
si meurs.]
Mais elle étoit du monde, où les plus belles choses
Ont
le pire destin; [13-16. VAR. :
Mais elle étoit du monde, ou les plus belles
choses
Font le moins de séjour,
Et ne pouvoit Rosette être mieux que les
roses
Qui ne vivent qu'un jour.]
Et rose elle a vécu ce que vivent les
roses, 15
L'espace d'un matin.
Puis quand ainsi seroit, que selon ta
prière
Elle auroit obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,
Qu'en fût-il advenu? 20
Penses-tu que plus vieille en la maison
céleste
Elle eût eu plus d'accueil?
Ou qu'elle eût moins senti la
poussière funeste,
Et les vers du cercueil?
Non, non, mon du Périer,
aussitôt que la Parque [25. VAR. : Non, non, mon Cléophon....] 25
Ote l'âme
du corps
L'âge s'évanouit au deçà de la barque,
Et ne suit point les
morts.
Tithon n'a plus les ans qui le firent cigale; [29. Tithon, aimé
de l'Aurore, obtint d'elle l'immortalité; mais il avait oublié de lui demander
en même temps une jeunesse éternelle. Aussi, plus tard, pour le consoler de sa
décrépitude, elle ne vit d'autre moyen que de le changer en cigale.]
Et
Pluton aujourd'hui, 30
Sans égard du passé, les mérites égale
D'Archémore et de lui. [32. Opheltès, fils de Lycurgue, roi de Némée, mourut
en bas âge, et les sept chefs qui allaient assiéger Thèbes, ayant été
involontairement cause de sa mort, instituèrent en son honneur les jeux néméens,
et le surnommèrent Archémore.]
Ne te lasse donc plus d'inutiles
complaintes;
Mais sage à l'avenir, [34. VAR.. : Ains, sage à l'avenir.]
Aime une ombre comme ombre, et des cendres éteintes 35
Eteins le
souvenir.
C'est bien, je le confesse, une juste coutume, [37. var. : Je
sais que la nature a fait cette coutume.]
Que le coeur affligé,
Par le
canal des yeux vidant son amertume, [39. var. : Versant son amertume.]
Cherche d'être allégé. 40
Même quand il advient, que la tombe sépare
Ce que nature a joint,
Celui qui ne s'émeut a l'âme d'un barbare,
Ou
n'en a du tout point. [43, 44 Ces deux vers sont imités du Pastor fido
(act. IV, sc. v) :
Ben duro cor avrebbe, o non avrebbe
Più tosto cor.
La strophe avait été d'abord écrite ainsi par Malherbe :
Mais lorsque la
blessure est en lieu si sensible,
Il faut que de tout point
L'homme
cesse d'être homme et n'ait rien de passible
S'il ne s'en émeut point.]
Mais d'être inconsolable, et dedans sa mémoire [45. var. : Mais sans se
consoler....] 45
Enfermer un ennui,
N'est-ce pas se haïr pour acquérir
la gloire [47. var. : N'est-ce pas se haïr pour une vaine gloire.]
De bien
aimer autrui?
Priam qui vit ses fils abattus par Achille,
Dénué de
support, 50
Et hors de tout espoir du salut de sa ville,
Reçut du
réconfort.
François, quand la Castille, inégale à ses armes,
Lui vola
son Dauphin, [54. François, fils aîné de François Ier, né en 1517, mort en 1536.
Sa mort assez soudaine fit croire qu'il avait été empoisonné, à l'instigation de
Charles-Quint, et Sébastien de Montecuculli, gentilhomme ferrarais et son
échanson, expia par un affreux supplice ces soupçons , qui n'avaient aucune
espèce de fondement.]
Sembla d'un si grand coup devoir jeter des larmes,
[55. var. : Sembloit....] 55
Qui n'eussent point de fin. [56. var.. : Qui
n'eussent jamais fin.]
Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide
Contre fortune instruit,
Fit qu'à ses ennemis d'un acte si perfide
La honte fut le fruit. 60
Leur camp qui la Durance avoit presque
tarie
De bataillons épais,
Entendant sa constance eut peur de sa furie,
Et demanda la paix. [64. Charles-Quint, après avoir envahi la Provence en
juillet 1536 et assiégé Marseille, fut forcé, au mois de septembre, d'opérer une
retraite désastreuse, et l'année suivante, de conclure un armistice transformé
en 1538 en une trêve de dix ans.]
De moi, déjà deux fois d'une pareille
foudre [65. Malherbe à cette époque, ainsi que nous l'avons dit plus haut, avait
perdu deux enfants : Henri, mort le 29 octobre 1587, et Jourdaine, le 23 juin
1599. Son troisième et dernier enfant ne vint au monde que dix-sept mois après
la mort de Jourdaine.
Balzac a dit assez spirituellement au sujet de cette
strophe, dans son premier Entretien adressé à dom André, le Feuillant : "
Pour le plan de l'appartement que vous m'avez envoyé, je fais état de vous
porter une description de la retraite de l'empereur Charles. Et je fais en ceci
comme le bonhomme Malherbe quand il se mettoit immédiatement après les rois et
qu'il disoit : " Priam a reçu de la consolation; François premier n'a pas voulu
mourir de regret, ni moi aussi. "] 65
Je me suis vu perclus,
Et deux
fois la raison m'a si bien fait résoudre,
Qu'il ne m'en souvient plus.
Non qu'il ne me soit grief que la terre possède [69. var. : Non qu'il ne
me soit mal....
Grief ne formait autrefois qu'une seule syllabe.]
Ce qui me fut si cher; 70
Mais en un accident qui n'a point de remède,
Il n'en faut point chercher.
La mort a des rigueurs à nulle autre
pareilles;
On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les
oreilles, 75
Et nous laisse crier. [73-76. var. :
La mort d'un coup
fatal toute chose moissonne,
Et l'arrêt souverain
Qui veut que sa
rigueur ne connoisse personne
Est écrit en airain.]
Le pauvre en sa
cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois;
Et la garde qui
veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos Rois. 80
De
murmurer contre elle, et perdre patience,
Il est mal à propos;
Vouloir
ce que Dieu veut, est la seule science
Qui nous met en repos.
[44
POÉSIES, XII]
XII
A LA REINE, MÈRE DU ROI, SUR SA BIENVENUE
EN FRANCE.
ODE PRÉSENTÉE A SA MAJESTÉ, A AIX, l'ANNÉE 1600.
Marie de Médicis, quand elle vint en France partager le trône de Henri
IV, fit son entrée à Aix le 16 novembre 1600, et en repartit le surlendemain. Il
paraît que ce fut François du Périer, dont il vient d'être question, qui
présenta Malherbe à la nouvelle Reine.
La première édition de cette ode a
été donnée en 1601, à Aix, chez J. Tholosan, sous le titre de Ode du sieur de
Malherbe. A la Reine, pour sa bienvenue en France, 16 p. in-8°. Elle était
jusqu'ici restée inconnue aux éditeurs de Malherbe et aux bibliographes. La
pièce reparut en 1603 dans le Parnasse des plus excellents poëtes, et fut
réimprimée fort souvent avant l630. C'est une de celles que Malherbe a le plus
retravaillées, comme le prouvent les nombreuses variantes que nous allons avoir
à relever. -- Nous n'avons pas besoin de dire que les mots mère du Roi
n'ont été ajoutés au titre que dans les réimpressions postérieures à la mort de
Henri IV.
Peuples, qu'on mette sur la tête
Tout ce que la terre a de
fleurs;
Peuples, que cette belle fête
A jamais tarisse nos pleurs;
Qu'aux deux bouts du monde se voie 5 [5-8. var. (E, F, L, O) :
Que les
flammes aillent aux nues,
Que le bal empêche les rues,
Et dans l'oubli
soyent noyés
Tant de pitoyables orages....
Edition de 1601 :
Que le
bal étouffe les rues
Et dans les coupes soient noyes.]
Luire le feu de
notre joie;
Et soient dans les coupes noyés
Les soucis de tous ces
orages,
Que pour nos rebelles courages
Les Dieux nous avoient envoyés,
10
A ce coup iront en fumée
Les v?ux que faisoient nos mutins,
En leur âme encore affamée
De massacres et de butins; [11-14. VAR. (E,
O) :
A ce coup sera dissipée
L'attente qu'avoient nos mutins,
Qu'ils
retremperoient leur épée
Aux parricides intestins.]
Nos doutes seront
éclaircies; 15
Et mentiront les Prophéties [16. VAR. (E, O, etc.) : A la
honte des prophéties.]
De tous ces visages pâlis,
Dont le vain étude
s'applique [18. VAR. (O) : De qui le cerveau s'alambique.]
A chercher l'an
climatérique [19. " Année dangereuse à passer, où on est en danger de mort, au
dire des astrologues, " dit le Dictionnaire de Trévoux. -- La
soixante-troisième année était regardée comme l'année climatérique de la vie de
l'homme.]
De l'éternelle fleur de lis. 20
Aujourd'hui nous est
amenée
Cette Princesse, que la foi
D'Amour ensemble et d'Hyménée
Destine au lit de notre Roi; [24. VAR. (édition de 1601, E, F, O, S) :
D'un loyal et saint hyménée
Fait épouse de notre Roi.]
La voici, la
belle Marie, 25
Belle merveille d'Étrurie,
Qui fait confesser au soleil,
Quoi que l'âge passé raconte,
Que du ciel, depuis qu'il y monte,
Ne
vint jamais rien de pareil. 30
Telle n'est point la Cythérée,
Quand
un nouveau feu s'allumant, [32. VAR. (édit. de 1601) : Quand d'un nouveau....]
Elle sort pompeuse et parée
Pour la conquête d'un amant; [33, 34. VAR.
(E, O) :
Elle va pompeuse et parée
Se faire voir à quelque amant.]
Telle ne luit en sa carrière 35
Des mois l'inégale courrière;
Et
telle dessus l'horizon [37. VAR. (édit. de 1601) : Ni telle....]
L'Aurore au
matin ne s'étale,
Quand les yeux mêmes de Céphale [39. Céphale, nom
de deux héros mythologiques qui furent l'un et l'autre aimés de l'Aurore.]
En feroient la comparaison. 40
Le Sceptre que porte sa race, [41.
Malherbe avait mis d'abord (édition de 1601, E, O) :
L'antique sceptre de sa
race.
Il a bien fait de changer ce vers, qui avait dû flatter la Reine. On
sait que la race des Médicis n'était rien moins qu'ancienne, et que Marie Stuart
appelait Catherine, sa belle-mère, " la fille du marchand. "]
Où l'heur aux
mérites est joint,
Lui met le respect en la face,
Mais il ne
l'enorgueillit point;
Nulle vanité ne la touche; 45
Les Grâces parlent
par sa bouche;
Et son front, témoin assuré
Qu'au vice elle est
inaccessible,
Ne peut que d'un coeur insensible
Être vu sans être adoré.
50
Quantes fois, lorsque sur les ondes
Ce nouveau miracle flottoit,
Neptune en ses caves profondes
Plaignit-il le feu qu'il sentoit!
Et
quantes fois en sa pensée, 55
De vives atteintes blessée,
Sans l'honneur
de la royauté
Qui lui fit celer son martyre,
Eût-il voulu de son empire
Faire échange à cette beauté! 60
[51-60. VAR. (E, O) :
Quantes fois,
lorsque sur les ondes
Elle flottoit en ses vaisseaux,
Neptune après ses
tresses blondes
Attentif courut sur les eaux!
Et quantes fois en sa
pensée,
Que l'amour avoit offensée,
Si l'honneur de la royauté
Ne
l'eût fait celer son martyre,
Eût-il voulu de son empire
Paire échange à
cette beauté!
Dans le tome I des Muses françoises ralliées et
dans le Séjour des Muses (1626), le huitième vers est ainsi :
Ne
l'eût fait sage en son martyre.
L'édition de 1601 offre encore les
variantes suivantes pour les vers 4 et 8 de cette stance :
Attentif a
couru les eaux!
..................................
N'avoit fait honte à
son martyre.]
[54. VAR. (F, L, O) : Soupira du feu qu'il sentoit.]
Dix
jours, ne pouvant se distraire [61. Une tempête força Marie de Médicis de
relâcher à Portofino le 19 octobre et d'y séjourner jusqu'au 28. (Journal de
l'Estoile, année 1600.)]
Du plaisir de la regarder,
Il a par un
effort contraire
Essayé de la retarder; [63, 64. VAR. (édit. de 1601, E, F,
L, O, S) :
Par une tempête contraire
Il a pensé la retarder.]
Mais à
la fin, soit que l'audace 65
Au meilleur avis ait fait place,
Soit qu'un
autre démon plus fort
Aux vents ait imposé silence,
Elle est hors de sa
violence,
Et la voici dans notre port. 70
La voici, peuples, qui
nous montre [71. Cette strophe se trouve pour la première fois dans les
Délices de la poésie françoise, 1615.]
Tout ce que la gloire a de
prix;
Les fleurs naissent à sa rencontre
Dans les coeurs, et dans les
esprits;
Et la présence des merveilles 75
Qu'en oyoient dire nos
oreilles,
Accuse la témérité
De ceux qui nous l'avoient décrite,
D'avoir figuré son mérite
Moindre que n'est la vérité. 80
O
toute parfaite Princesse, [81. VAR. (édit. de 1601) : Iô, belle et divine
Princesse!
(E, O) : O belle et divine Princesse!
(S) : O toute divine
Princesse!]
L'étonnement de l'univers,
Astre par qui vont avoir cesse
Nos ténèbres et nos hivers;
Exemple sans autres exemples, 85
Future
image de nos temples,
Quoi que notre foible pouvoir
En votre accueil ose
entreprendre,
Peut-il espérer de vous rendre
Ce que nous vous allons
devoir? [90. Les quatre derniers vers de cette strophe avaient été primitivement
écrits par Malherbe des deux manières suivantes ( édit. de 1601, E, O, S) :
Quel ingrat ne baisera pas,
S'il n'a la raison empêchée,
La
terre qui sera touchée
Des belles marques de vos pas?
Quel orgueil
n'estimera pas
Sa peine assez récompensée,
S'il baise la terre pressée,
etc.?] 90
Ce sera vous qui de nos villes
Ferez la beauté refleurir,
Vous qui de nos haines civiles [93. VAR. (E, F, O, etc.) : Vous, qui de nos
guerres civiles.]
Ferez la racine mourir;
Et par vous la paix assurée 95
N'aura pas la courte durée
Qu'espèrent infidèlement,
Non lassés de
notre souffrance,
Ces François qui n'ont de la France
Que la langue et
l'habillement, 100
Par vous un Dauphin nous va naître,
Que vous-même
verrez un jour
De la terre entière le maître,
Ou par armes ou par amour;
Et ne tarderont ses conquêtes, 105
Dans les oracles déjà prêtes,
Qu'autant que le premier coton,
Qui de jeunesse est le message,
Tardera d'être en son visage,
Et de faire ombre à son menton, 110
Oh! combien lors aura de veuves
La gent qui porte le turban!
Que
de sang rougira les fleuves
Qui lavent les pieds du Liban!
Que le
Bosphore en ses deux rives 115
Aura de Sultanes captives! [115,116. VAR.
(édit. de 1601, E, F, O) :
O que Jaffe et Tyr en leurs rives
Auront,
etc.
La fin de cette strophe rappelle ces deux vers de Catulle
(Epithalamium Pelei et Thetidos, 349) :
Illius egregias virtutes
claraque facta
Saepe fatebuntur gnatorum in funere matres.]
Et que de
mères à Memphis,
En pleurant diront la vaillance
De son courage et de sa
lance,
Aux funérailles de leurs fils! 120
Cependant, notre grand
Alcide,
Amolli parmi vos appas,
Perdra la fureur qui sans bride [123.
Citons un échantillon des critiques du dix-septième siècle. Voici ce que dit, à
propos de ces vers, Urbain Chevreau, qui a publié en 1660 des Remarques sur
les oeuvres poétiques de Monsieur de Malherbe:
" Outre qu'amolli
ne me plaît pas, dit-il, cette bride est une vilaine chose pour un grand roi, et
nous sommes trop respectueux et trop retenus en France pour y donner une bride
aux rois et aux princes. " ]
L'emporte à chercher le trépas; [123-124 VAR.
(édit. de 1601, E, F, S, etc.) :
.... La fureur qui le guide
A la
recherche du trépas.]
Et cette valeur indomptée, 125
De qui l'honneur
est l'Eurysthée, [126. L'Eurysthée, c'est-à-dire le mobile. On sait
qu'Eurysthée imposa à Hercule des épreuves dont le héros sortit victorieux.]
Puisque rien n'a su l'obliger
A ne nous donner plus d'alarmes,
Au
moins pour épargner vos larmes,
Aura peur de nous affliger, 130
Si
l'espoir qu'aux bouches des hommes
Nos beaux faits seront récités, [132.
VAR. (édit. de 1601) : Voleront nos faits récités.]
Est l'aiguillon par qui
nous sommes
Dans les hasards précipités;
Lui, de qui la gloire semée 135
Par les voix de la renommée,
En tant de parts s'est fait ouïr,
Que
tout le siècle en est un livre,
N'est-il pas indigne de vivre,
S'il ne
vit pour se réjouir? [139, 140. VAR. (édit. de 1601, E, F)
A quoi doit-il
penser qu'à vivre,
Vous jouir et se réjouir?] 140
Qu'il lui suffise
que l'Espagne,
Réduite par tant de combats
A ne l'oser voir en campagne,
A mis l'ire et les armes bas;
Qu'il ne provoque point l'envie 145
Du
mauvais sort contre sa vie;
Et puisque, selon son dessein,
Il a rendu
nos troubles calmes,
S'il veut davantage de palmes,
Qu'il les acquière
en votre sein. 150
C'est là qu'il faut qu'à son génie,
Seul arbitre
de ses plaisirs,
Quoi qu'il demande, il ne dénie
Rien qu'imaginent ses
desirs; [151-154. VAR. (E, O) :
C'est là qu'il faut qu'à son génie,
Faisant inventer des plaisirs,
Il s'entretienne et ne se nie
Rien
qu'imaginent ses desirs.]
C'est là qu'il faut que les années 155
Lui
coulent comme des journées,
Et qu'il ait de quoi se vanter
Que la
douceur qui tout excède,
N'est point ce que sert Ganimède
A la table de
Jupiter. 160
Mais d'aller plus à ces batailles,
Où tonnent les
foudres d'enfer,
Et lutter contre des murailles,
D'où pleuvent la flamme
et le fer, [161-164. VAR. (édit. de 1601, E, F, O, etc.) :
Mais d'aller plus
à ces batailles
Ou tonne l'horreur des enfers,
Et lutter contre des
murailles
D'où pleuvent les feux et les fers.]
Puisqu'il sait qu'en ses
destinées 165
Les nôtres seront terminées,
Et qu'après lui notre discord
N'aura plus qui dompte sa rage,
N'est-ce pas nous rendre au naufrage
Après nous avoir mis à bord? [165-170. VAR. (E, O, F) :
Puisqu'il sait
qu'en ses destinées
Les nôtres seront terminées.
Et qu'en lui seul est
réservé
Notre bien et notre dommage,
N'est-ce pas chercher le naufrage
D'un vaisseau, qu'il en a sauvé?
Dans les Muses ralliées, on lit
à l'avant-dernier vers la forme provinciale cercher au lieu de
chercher,] 170
Cet Achille, de qui la pique
Faisoit aux
braves d'Ilion
La terreur que fait en Afrique
Aux troupeaux l'assaut
d'un lion,
Bien que sa mère eût à ses armes 175
Ajouté la force des
charmes,
Quand les Destins l'eurent permis,
N'eut-il pas sa trame coupée
De la moins redoutable épée
Qui fût parmi ses ennemis? [175-180. Dans
les éditions de 1601 et de 1603, on trouve cette variante :
Bien que sa peau
fut estimée
Dans un fleuve si bien charmée,
Que nulle sorte de péril
Ne lui pût oncques faire brèche,
Ne chut-il pas d'un coup de flèche
Dans les embûches de Paris?
Et dans celle de 1618 :
Bien que par
les charmes d'un fleuve,
On le crût si bien à l'épreuve,
Que nulle sorte
de périls
A sa peau ne pût faire brèche, etc.] 180
Les Parques d'une
même soie
Ne dévident pas tous nos jours;
Ni toujours par semblable voie
Ne font les planètes leur cours;
Quoi que promette la fortune, 185
A
la fin quand on l'importune,
Ce qu'elle avoit fait prospérer
Tombe du
faîte au précipice;
Et pour l'avoir toujours propice
Il la faut toujours
révérer, 190
Je sais bien que sa Carmagnole [191. Le Roi était en ce
moment en guerre avec le duc de Savoie, au sujet du marquisat de Saluces, dont
Carmagnole est la capitale.]
Devant lui se représentant
Telle qu'une
plaintive idole,
Va son courroux sollicitant,
Et l'invite à prendre pour
elle 195
Une légitime querelle;
Mais doit-il vouloir que pour lui
Nous ayons toujours le teint blême,
Cependant qu'il tente lui-même
[195-199. Var. (édit. de 1601, E, F, etc.) :
Et l'appelle à venger l'injure
Que lui fait un voisin parjure;
Mais doit-il vouloir que pour lui
Ceux qui l'aiment soient toujours blêmes,
Cependant qu'il tente
lui-mêmes....]
Ce qu'il peut faire par autrui? 200
Si vos yeux sont
toute sa braise,
Et vous la fin de tous ses v?ux,
Peut-il pas languir à
son aise
En la prison de vos cheveux?
Et commettre aux dures corvées 205
Toutes ces âmes relevées,
Que d'un conseil ambitieux
La faim de
gloire persuade
D'aller sur les pas d'Encelade
Porter des échelles aux
cieux? 210
Apollon n'a point de mystère,
Et sont profanes ses
chansons,
Ou, devant que le Sagittaire
Deux fois ramène les glaçons,
Le succès de leurs entreprises, 215
De qui deux provinces conquises
Ont déjà fait preuve à leur dan,
Favorisé de la victoire,
Changera
la fable en histoire
De Phaéton en l'Éridan. 220
Nice payant avecque
honte
Un siège autrefois repoussé,
Cessera de nous mettre en compte
Barberousse qu'elle a chassé; [221-224- En 1543, du 10 août au 8 septembre,
Nice fut inutilement assiégée par une armée française, que secondait une flotte
turque. Cette ville avait fait jadis partie du comté de Provence.]
Guise en
ses murailles forcées [225. Le duc de Guise dont il a été question plus haut,p.
23 et 24] 225
Remettra les bornes passées.
Qu'avoit notre empire marin;
Et Soissons fatal aux superbes, [228. Charles de Bourbon, comte de
Soissons.]
Fera chercher parmi les herbes
En quelle place fut Turin. 230
[216. La Bresse et la Savoie conquises en 1600, la première par Biron, la
seconde par Lesdiguières.]
[56 POÉSIES, XIII]
XIII
PROSOPOPÉE D'OSTENDE
STANCES
D'après un passage de la
Vie de Peiresc par Gassendi, Malherbe écrivit en 1604 ces stances, qui
parurent non en 1630, comme le dit Saint-Marc; mais en 1615, dans les Délices
de la poésie françoise. C'est une imitation d'une pièce de vers latins qui
venait d'être composée par Grotius, alors agé d'une vingtaine d'années. Voici
cette pièce :
Area parva Ducum, totus quam respicit orbis,
Celsior una
malis, et quam damnare ruinae
Nune quoque fata timent, alieno in litore
resto.
Tertius annus abit, toties mutavimus hostem;
Saevit hyems pelago,
morbisque furentibus aestas;
Et minimum est quod fecit Iber. Crudelior armis
In nos orta lues; nullum est sine funere funus,
Nec perimit mors una
semel. Fortuna, quid haeres?
Qua mercede tenes mistos in sanguine Manes?
Quis tumulos moriens hos occupet, hoste peremto,
Quaeritur, et sterili
tantum de pulvere pugna est.
Ostende se rendit aux Espagnols, le 20
septembre 1604, après un siège de trente-neuf mois. (Voy. de Thou, liv. CXXX.)
Trois ans déjà passés, théâtre de la guerre,
J'exerce de deux chefs
les funestes combats,
Et fais émerveiller tous les yeux de la terre,
De
voir que le malheur ne m'ose mettre à bas.
A la merci du ciel en ces
rives je reste, 5
Où je souffre l'hiver froid à l'extrémité;
Lorsque
l'été revient il m'apporte la peste,
Et le glaive est le moins de ma
calamité.
Tout ce dont la Fortune afflige cette vie
Pêle-mêle assemblé
me presse tellement, 10
Que c'est parmi les miens être digne d'envie,
Que de pouvoir mourir d'une mort seulement.
Que tardez-vous,
Destins? ceci n'est pas matière
Qu'avecque tant de doute il faille décider;
Toute la question n'est que d'un cimetière, 15
Prononcez librement qui
le doit posséder.
[58 POÉSIES, XIV]
XIV
AUX OMBRES DE
DAMON.
Suivant Ménage, qui le tenait de Racan, Malherbe aurait composé
cette pièce en Provence, c'est-à-dire avant le mois d'août de l'année l605. Elle
n'est point terminée; aussi n'a-t-elle été imprimée que dans l'édition de 1630.
.............................................
L'Orne comme
autrefois nous reverroit encore,
Ravis de ces pensers que le vulgaire
ignore,
Égarer à l'écart nos pas et nos discours;
Et couchés sur les
fleurs comme étoiles semées,
Rendre en si doux ébat les heures consumées, 5
Que les soleils nous seroient courts.
Mais, ô loi rigoureuse à la
race des hommes,
C'est un point arrêté, que tout ce que nous sommes,
Issus de pères rois et de pères bergers,
La Parque également sous la
tombe nous serre, 10
Et les mieux établis au repos de la terre,
N'y sont
qu'hôtes et passagers.
Tout ce que la grandeur a de vains équipages,
D'habillements de pourpre, et de suite de pages,
Quand le terme est échu
n'allonge point nos jours; 15
Il faut aller tout nus où le Destin commande;
Et de toutes douleurs, la douleur la plus grande
C'est qu'il faut
laisser nos amours.
Amours qui la plupart infidèles et feintes,
Font
gloire de manquer à nos cendres éteintes, 20
Et qui plus que l'honneur
estimant le plaisir,
Sous le masque trompeur de leurs visages blêmes,
Acte digne du foudre! en nos obsèques mêmes
Conçoivent de nouveaux
desirs. [23, 24. Ovide a dit (Ars am., III, 431) :
Funere saepe viri
vir quaeritur.]
Elles savent assez alléguer Artémise, 25
Disputer du
devoir et de la foi promise;
Mais tout ce beau langage est de si peu
d'effet,
Qu'à peine en leur grand nombre une seule se treuve
De qui la
foi survive, et qui fasse la preuve
Que ta Carinice te fait. 30
Depuis que tu n'es plus, la campagne déserte
A dessous deux hivers
perdu sa robe verte,
Et deux fois le printemps l'a repeinte de fleurs,
Sans que d'aucuns discours sa douleur se console,
Et que ni la raison,
ni le temps qui s'envole, 35
Puisse faire tarir ses pleurs.
Le
silence des nuits, l'horreur des cimetières,
De son contentement sont les
seules matières;
Tout ce qui plaît déplaît à son triste penser;
Et si
tous ses appas sont encore en sa face, 40
C'est que l'amour y loge, et que
rien qu'elle fasse
N'est capable de l'en chasser.
.................................................................
.................................................................
Mais quoi? c'est un chef-d'oeuvre où tout mérite abonde,
Un miracle
du ciel, une perle du monde,
Un esprit adorable à tous autres esprits; 45
Et nous sommes ingrats d'une telle aventure,
Si nous ne confessons que
jamais la nature
N'a rien fait de semblable prix.
J'ai vu maintes
beautés à la cour adorées,
Qui des v?ux des amants à l'envi desirées, 50
Aux plus audacieux ôtoient la liberté;
Mais de les approcher d'une chose
si rare,
C'est vouloir que la rose au pavot se compare,
Et le nuage, à
la clarté.
Celle à qui dans mes vers, sous le nom de Nérée, [55. " Je me
souviens d'avoir ouï dire, rapporte Ménage, mais je ne me souviens point à qui,
que cette Nérée étoit une dame de Provence qui avoit nom Renée. " Nérée est en
effet l'anagramme de Renée.] 55
J'allois bâtir un temple éternel en durée,
Si la déloyauté ne l'avoit abattu,
Lui peut bien ressembler du front ou
de la joue,
Mais quoi! puisqu'à ma honte il faut que je l'avoue,
Elle
n'a rien de sa vertu; 60
L'âme de cette ingrate est une âme de cire,
Matière à toute forme, incapable d'élire,
Changeant de passion aussitôt
que d'objet;
Et de la vouloir vaincre avecque des services,
Après qu'on
a tout fait, on trouve que ses vices 65
Sont de l'essence du sujet.
Souvent de tes conseils la prudence fidèle
M'avoit sollicité de me
séparer d'elle,
Et de m'assujettir à de meilleures lois;
Mais l'aise de
la voir avoit tant de puissance, 70
Que cet ombrage faux m'ôtoit la
connoissance
Du vrai bien où tu m'appelois.
Enfin après quatre ans
une juste colère,
.................................................................
Que le
flux de ma peine a trouvé son reflux;
Mes sens qu'elle aveugloit ont connu
leur offense, 75
Je les en ai purgés, et leur ai fait défense
De me la
ramentevoir plus. [77. Ramentevoir, rappeler.]
La femme est une
mer aux naufrages fatale;
Rien ne peut aplanir son humeur inégale;
Ses
flammes d'aujourd'hui seront glaces demain; 80
Et s'il s'en rencontre une à
qui cela n'avienne
Fais compte, cher esprit, qu'elle a comme la tienne
Quelque chose de plus qu'humain.
[62 POÉSIES, XV]
XV
PARAPHRASE DU PSAUME VIII.
C'est le psaume Domine, Dominus
noster, quam admirabile est nomen tuum in universa terra!
Saint-Marc
conjecture, d'après une assertion de Racan, que ces stances, imprimées pour la
première fois dans les Délices de la poésie françoise, Paris, 1615, ont
été composées avant 1605. Cela est probable, car dans une lettre à Peiresc, en
date du 3 mai 1614, Malherbe en parle comme de vers qu'il avait faits
autrefois. Il ajoute qu'on venait de les mettre en musique.
O
Sagesse éternelle, à qui cet univers
Doit le nombre infini des miracles
divers
Qu'on voit également sur la terre et sur l'onde;
Mon Dieu, mon
créateur,
Que ta magnificence étonne tout le monde, 5
Et que le ciel est
bas au prix de ta hauteur!
Quelques blasphémateurs, oppresseurs
d'innocents,
A qui l'excès d'orgueil a fait perdre le sens,
De profanes
discours ta puissance rabaissent;
Mais la naïveté 10
Dont mêmes au
berceau les enfants te confessent,
Clôt-elle pas la bouche à leur impiété?
De moi, toutes les fois que j'arrête les yeux
A voir les ornements
dont tu pares les cieux,
Tu me sembles si grand, et nous si peu de chose, 15
Que mon entendement
Ne peut s'imaginer quelle amour te dispose
A
nous favoriser d'un regard seulement.
Il n'est foiblesse égale à nos
infirmités;
Nos plus sages discours ne sont que vanités; 20
Et nos sens
corrompus n'ont goût qu'à des ordures;
Toutefois, o bon Dieu,
Nous te
sommes si chers, qu'entre tes créatures,
Si l'ange est le premier, l'homme a
le second lieu. [24. VAR. (N et P) : Si l'ange a le premier....]
Quelles
marques d'honneur se peuvent ajouter 25
A ce comble de gloire où tu l'as
fait monter?
Et pour obtenir mieux quel souhait peut-il faire?
Lui que
jusqu'au ponant, [28. " J'ai ouï dire à plusieurs de nos anciens, raconte
Ménage, qu'on se moquoit à la cour de ce vers, à cause du mot de Ponant.
" Dans le langage populaire, ce mot, en effet, avait une tout autre
signification. (Voy. le Dictionnaire comique de Leroux.)]
Depuis où
le soleil vient dessus l'hémisphère,
Ton absolu pouvoir a fait son
lieutenant? 30
Sitôt que le besoin excite son desir,
Qu'est-ce qu'en
ta largesse il ne trouve à choisir?
Et par ton règlement l'air, la mer et la
terre
N'entretiennent-ils pas
Une secrète loi de se faire la guerre 35
A qui de plus de mets fournira ses repas? [36. Malherbe s'est souvenu ici du
chapitre v, livre IV, du Traité des Bienfaits de Sénèque, dont il a,
comme on sait, fait une traduction.]
Certes je ne puis faire en ce
ravissement,
Que rappeler mon âme, et dire bassement :
O Sagesse
éternelle, en merveilles féconde,
Mon Dieu, mon créateur, 40
Que ta
magnificence étonne tout le monde,
Et que le ciel est bas au prix de ta
hauteur!
[POÉSIES, XVI 65]
XVI
POUR LES PAIRS DE FRANCE,
ASSAILLANTS AU COMBAT
DE BARRIERES.
STANCES.
" Le dimanche 25
février 1605, dit Bassompierre, se fit (à Paris) le combat à la barrière, le
seul qui s'est fait du règne du feu Roi (Henri IV), ni de celui de son fils
présent régnant. Notre partie étoit les chevaliers de l'Aigle, et étions le
comte de Sault, Saint-Luc et moi, qui entrions ensemble. " Les stances de
Malherbe furent imprimées en l605, dans le Recueil des cartels et défis....
pour le combat de la barrière, Paris, in-12. Dans ce volume que je n'ai pu
me procurer, elles sont, suivant Saint-Marc, intitulées : Pour les paladins
de France. Je ne crois pas qu'elles aient été réimprimées avant l'édition de
1630.
Et quoi donc? la France féconde
En incomparables guerriers,
Aura jusqu'aux deux bouts du monde
Planté des forêts de lauriers,
Et
fait gagner à ses armées 5
Des batailles si renommées,
Afin d'avoir
cette douleur
D'ouïr démentit ses victoires,
Et nier ce que les
histoires
Ont publié de sa valeur? 10
Tant de fois le Rhin et la
Meuse
Par nos redoutables efforts
Auront vu leur onde écumeuse
Regorger de sang et de morts;
Et tant de fois nos destinées 15
Des
Alpes et des Pyrénées
Les sommets auront fait branler,
Afin que je ne
sais quels Scythes, [18. Les adversaires des Pairs de France
représentaient des Scythes. -- Plus loin (vers 46) le poëte fait allusion à la
tradition qui donnait pour premier roi aux Scythes, Scythès, fils d'Hercule et
d'Échidna.]
Bas de fortune et de mérites,
Présument de nous égaler. 20
Non, non, s'il est vrai que nous sommes
Issus de ces nobles aïeux
Que la voix commune des hommes
A fait asseoir entre les dieux, [21-24.
On sait qu'une légende acceptée jusqu'au seizième siècle faisait descendre les
Francs de Francus, fils d'Hector.]
Ces arrogants, à leur dommage, 25
Apprendront un autre langage,
Et dans leur honte ensevelis,
Feront
voir à toute la terre,
Qu'on est brisé comme du verre
Quand on choque
les fleurs de lis. 30
Henri, l'exemple des monarques
Les plus
vaillants et les meilleurs,
Plein de mérites et de marques
Qui jamais ne
furent ailleurs;
Bel astre vraiment adorable, 35
De qui l'ascendant
favorable
En tous lieux nous sert de rempart,
Si vous aimez votre
louange,
Desirez-vous pas qu'on la venge
D'une injure où vous avez part?
40
Ces arrogants, qui se défient
De n'avoir pas de lustre assez,
Impudemment se glorifient
Aux fables des siècles passés;
Et d'une
audace ridicule, 45
Nous content qu'ils sont fils d'Hercule,
Sans
toutefois en faire foi;
Mais qu'importe-t-il qui puisse être
Ni leur
père ni leur ancêtre,
Puisque vous êtes notre roi? 50
Contre
l'aventure funeste
Que leur garde notre courroux,
Si quelque espérance
leur reste,
C'est d'obtenir grâce de vous;
Et confesser que nos épées,
55
Si fortes et si bien trempées
Qu'il faut leur céder, ou mourir,
Donneront à votre couronne
Tout ce que le ciel environne,
Quand vous
le voudrez acquérir. 60
[68 POÉSIES, XVII]
XVII
A MADAME
LA PRINCESSE DOUAIRIÈRE, CHARLOTTE
DE LA TRIMOUILLE.
Suivant Ménage,
Malherbe fit ce sonnet en arrivant à la cour, c'est-à-dire en 1605. Il l'envoya
à la princesse (Charlotte-Catherine de la Trémouille, veuve de Henri Ier, prince
de Condé), avec une lettre qui a été publiée, et où il lui dit : " Je vous
apporte l'offrande d'un chétif sonnet que je fis tout aussitôt que je sus qu'au
lieu de revenir par deçà, vous tourniez le visage vers la Provence. "
Ces
vers furent imprimés pour la première fois, en 1620, dans les tomes I et II des
Délices de la poésie françoise.
Quoi donc, grande Princesse en la
terre adorée,
Et que même le ciel est contraint d'admirer,
Vous avez
résolu de nous voir demeurer
En une obscurité d'éternelle durée?
La
flamme de vos yeux, dont la cour éclairée 5
A vos rares vertus ne peut rien
préférer,
Ne se lasse donc point de nous désespérer,
Et d'abuser les
v?ux dont elle est desirée?
Vous êtes en des lieux, où les champs
toujours verts,
Pour ce qu'ils n'ont jamais que des tièdes hivers, [10. VAR.
(éd. de 1631) : De tièdes hivers.] 10
Semblent en apparence avoir quelque
mérite.
Mais si c'est pour cela que vous causez nos pleurs,
Comment
faites-vous cas de chose si petite,
Vous de qui chaque pas fait naître mille
fleurs?
[POÉSIES, XVIII. 69]
XVIII
PRIÈRE POUR LE ROI
HENRI LE GRAND,
ALLANT EN LIMOUSIN.
STANCES.
Henri IV, en
septembre 1605, au moment où il partait avec des troupes pour aller tenir les
grands jours en Limousin, commanda ces vers à Malherbe, qui les lui présenta à
son retour. Il est peut-être permis de croire, d'après un passage de l'Estoile,
qu'ils parurent d'abord en feuille volante. En tout cas, ils furent imprimés en
1607 dans le tome II du Parnasse des plus excellents poëtes de ce temps,
On peut voir dans l'Histoire de l'Académie françoise par Pellisson
(édition Livet, tome I, p. 120 et suiv.) l'analyse de l'examen que l'illustre
compagnie fit de la pièce de Malherbe, examen auquel elle consacra trois mois
(du 9 avril au 6 juillet 1638), sans pourtant achever sa besogne; car elle ne
s'occupa point des vingt-quatre derniers vers (il y en a en tout 126). Une seule
strophe (Quand un Roi fainéant) trouva grâce devant elle.
O Dieu,
dont les bontés de nos larmes touchées
Ont aux vaines fureurs les armes
arrachées,
Et rangé l'insolence aux pieds de la raison, [3.
L'insolence. L'édition de 1630 et les éditions postérieures portent
l'innocence, ce qui n'offre aucun sens, et est évidemment une faute
d'impression. Nous avons suivi, avec Ménage et Saint-Marc, la leçon que donnent
les divers Recueils où la pièce avait paru antérieurement et un manuscrit dont
nous parlons plus loin. Voyez p. 72, note sur les v. 80-82.]
Puisqu'à rien
d'imparfait ta louange n'aspire,
Achève ton ouvrage au bien de cet empire, 5
Et nous rends l'embonpoint comme la guérison.
Nous sommes sous un
roi si vaillant et si sage,
Et qui si dignement a fait l'apprentissage
De toutes les vertus propres à commander,
Qu'il semble que cet heur nous
impose silence, 10
Et qu'assurés par lui de toute violence,
Nous n'avons
plus sujet de te rien demander. [l2. VAR. (F, L, O) : Nous n'ayons pas....]
Certes quiconque a vu pleuvoir dessus nos têtes
Les funestes éclats
des plus grandes tempêtes
Qu'excitèrent jamais deux contraires partis, 15
Et n'en voit aujourd'hui nulle marque paroître,
En ce miracle seul il
peut assez connoître
Quelle force a la main qui nous a garantis.
Mais quoi? de quelque soin qu'incessamment il veille,
Quelque gloire
qu'il ait à nulle autre pareille, 20
Et quelque excès d'amour qu'il porte à
notre bien;
Comme échapperons-nous en des nuits si profondes,
Parmi tant
de rochers que lui cachent les ondes,
Si ton entendement ne gouverne le
sien?
Un malheur inconnu glisse parmi les hommes, 25
Qui les rend
ennemis du repos où nous sommes;
La plupart de leurs v?ux tendent au
changement;
Et comme s'ils vivoient des misères publiques,
Pour les
renouveler ils font tant de pratiques,
Que qui n'a point de peur n'a point
de jugement. 30
En ce fâcheux état ce qui nous réconforte,
C'est que
la bonne cause est toujours la plus forte,
Et qu'un bras si puissant t'ayant
pour son appui,
Quand la rébellion plus qu'une hydre féconde
Auroit pour
le combattre assemblé tout le monde, 35
Tout le monde assemblé s'enfuiroit
devant lui.
Conforme donc, Seigneur, ta grâce à nos pensées,
Ote-nous ces objets qui des choses passées
Ramènent à nos yeux le triste
souvenir;
Et comme sa valeur, maîtresse de l'orage, 40
A nous donner la
paix a montré son courage,
Fais luire sa prudence à nous l'entretenir.
Il n'a point son espoir au nombre des armées,
Étant bien assuré que
ces vaines fumées
N'ajoutent que de l'ombre à nos obscurités; 45
L'aide
qu'il veut avoir, c'est que tu le conseilles;
Si tu le fais, Seigneur, il
fera des merveilles,
Et vaincra nos souhaits par nos prospérités.
Les fuites des méchants, tant soient-elles secrètes,
Quand il les
poursuivra n'auront point de cachettes; 50
Aux lieux les plus profonds ils
seront éclairés;
Il verra sans effet leur honte se produire,
Et rendra
les desseins qu'ils feront pour lui nuire
Aussitôt confondus comme
délibérés.
La rigueur de ses lois, après tant de licence, 55
Redonnera le coeur à la foible innocence,
Que dedans la misère on
faisoit envieillir.
A ceux qui l'oppressoient, il ôtera l'audace;
Et
sans distinction de richesse, ou de race,
Tous de peur de la peine auront
peur de faillir. [60. C'est la traduction du vers :
Oderunt peccare mali
formidine p?nae,
qui est lui-même une imitation de ce vers d'Horace (Epist.
I, XVI, 52) :
Oderunt peccare boni virtutis amore.] 60
La terreur de
son nom, rendra nos villes fortes,
On n'en gardera plus ni les murs ni les
portes,
Les veilles cesseront au sommet de nos tours;
Le fer mieux
employé cultivera la terre,
Et le peuple qui tremble aux frayeurs de la
guerre, 65
Si ce n'est pour danser, n'aura, plus de tambours. [66. On trouve
dans deux recueils (N et P) de 1615 et 1620, la variante n'orra (futur du
verbe ouïr), qui me semble bien préférable.
" Cette stance est fort belle, "
dit Ménage, et il a raison. " M. de Racan, ajoute-t-il, y trouve pourtant à dire
qu'on y parle de danser au son des tambours, dans un poëme adressé à Dieu : ce
qui lui semble peu respectueux. Mais à cela on peut répondre qu'on dansoit
devant le tabernacle, etc., etc. "]
Loin des m?urs de son siècle il
bannira les vices,
L'oisive nonchalance, et les molles délices,
Qui nous
avoient portés jusqu'aux derniers hasards;
Les vertus reviendront de palmes
couronnées, 70
Et ses justes faveurs aux mérites données,
Feront
ressusciter l'excellence des arts.
La foi de ses aïeux, ton amour et ta
crainte,
Dont il porte dans l'âme une éternelle empreinte,
D'actes de
piété ne pourront l'assouvir; 75
Il étendra ta gloire autant que sa
puissance;
Et n'ayant rien si cher que ton obéissance,
Où tu le fais
régner il te fera servir.
Tu nous rendras alors nos douces destinées;
Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années [80-82. Un manuscrit de la
Bibliothèque impériale (Suppl. fr., u° 297) contient de cette pièce une
copie du temps qui nous donne ici les variantes suivantes :
Nous ne
reverrons plus ces fâcheuses années
Qui d'une âme de roche eussent tiré des
pleurs.
Toute félicité comblera nos familles.] 80
Qui pour les plus
heureux n'ont produit que des pleurs,
Toute sorte de biens comblera nos
familles,
La moisson de nos champs lassera les faucilles,
Et les fruits
passeront la promesse des fleurs.
La fin de tant d'ennuis dont nous
fumes la proie 85
Nous ravira les sens de merveille et de joie;
Et
d'autant que le monde est ainsi composé
Qu'une bonne fortune en craint une
mauvaise,
Ton pouvoir absolu, pour conserver notre aise,
Conservera
celui qui nous l'aura causé. 90
Quand un roi fainéant, la vergogne des
princes,
Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces,
Entre les
voluptés indignement s'endort,
Quoi que l'on dissimule, on n'en fait point
d'estime;
Et si la vérité se peut dire sans crime, 95
C'est avecque
plaisir qu'on survit à sa mort. [91-96. Cette strophe fait évidemment allusion à
Henri III.]
Mais ce roi, des bons rois l'éternel exemplaire,
Qui de
notre salut est l'ange tutélaire,
L'infaillible refuge, et l'assuré secours,
Son extrême douceur ayant dompté l'envie, 100
De quels jours assez longs
peut-il borner sa vie;
Que notre affection ne les juge trop courts?
Nous voyons les esprits nés à la tyrannie, [103. VAR. (N) : Nous voyons
ces esprits....]
Ennuyés de couver leur cruelle manie,
Tourner tous
leurs conseils à notre affliction; 105
Et lisons clairement dedans leur
conscience,
Que s'ils tiennent la bride à leur impatience,
Nous n'en
sommes tenus qu'à sa protection.
Qu'il vive donc, Seigneur, et qu'il
nous fasse vivre;
Que de toutes ces peurs nos âmes il délivre; 110
Et
rendant l'univers de son heur étonné,
Ajoute chaque jour quelque nouvelle
marque
Au nom qu'il s'est acquis du plus rare monarque
Que ta bonté
propice ait jamais couronné.
Cependant son Dauphin d'une vitesse prompte
115
Des ans de sa jeunesse accomplira le compte;
Et suivant de l'honneur
les aimables appas,
De faits si renommés ourdira son histoire,
Que ceux
qui dedans l'ombre éternellement noire
Ignorent le soleil, ne l'ignoreront
pas. 120
Par sa fatale main qui vengera nos pertes,
L'Espagne
pleurera ses provinces désertes,
Ses châteaux abattus, et ses champs
déconfits. [123. VAR. (F, L, O) : Et ses camps....]
Et si de nos discords
l'infâme vitupère [124. Vitupère signifie à proprement parler " blâme,
reproche, " et le vers assez obscur de Malherbe veut dire : Si nos discordes
dignes de tant de blâme ont pu empêcher Henri IV de dompter l'Espagne.]
A pu
la dérober aux victoires du père, 125
Nous la verrons captive aux triomphes
du fils. [126. Le manuscrit cité plus haut donne une dernière strophe que voici
:
Il est temps, ô grand Dieu, que les fléaux de ton ire
Lui fassent
confesser qu'en vain elle desire
De voir le monde entier à son empire joint.
La paix en apparence a nos guerres bornées;
Mais puisque tous nos maux
viennent de ces menées,
Nous pouvons nous aimer et ne la haïr point.]
[POÉSIES, XIX. 75]
XIX
SUR L'ATTENTAT COMMIS EN LA
PERSONNE DE HENRI
LE GRAND, LE 19 DE DÉCEMBRE l605.
ODE.
"
Le lundi 19 décembre 1605, dit l'Estoile, comme le Roi revenant de la chasse
passoit à cheval sur le pont Neuf, environ les cinq heures du soir, se rencontra
un fou qui, ayant un poignard nu sous son manteau, tâcha d'en offenser Sa
Majesté; et l'ayant saisi par le derrière de son manteau, que le Roi avoit
agrafé, le secoua assez longtemps, jusques à ce que, chacun étant accouru au
secours, étant pris et interrogé sur ce qu'il vouloit faire, dit qu'il vouloit
tuer le Roi, pour ce qu'il lui détenoit injustement son bien et la plupart de
son royaume, et plusieurs autres folies; puis, en riant, dit que pour le moins
il lui avoit fait belle peur. Ce fou s'appeloit Jacques des Isles, natif de
Senlis, praticien et procureur audit lieu, et transporté dès longtemps de son
esprit; lequel, à cette occasion, selon la déposition des procureurs mêmes dudit
Senlis, avoit été chassé de leur siège, et l'en avoient ôté comme fou et
furieux. " Malgré une folie aussi bien constatée, les juges voulaient l'envoyer
au gibet; " mais le Roi ne le voulut jamais permettre, disant qu'il en faisoit
conscience, "
La pièce de Malherbe parut en 1607 dans le Parnasse des
plus excellents poëtes de ce temps. Le P. Lelong en indique une édition
in-8° que je n'ai pu rencontrer.
Que direz-vous, races futures,
Si
quelquefois un vrai discours
Vous récite les aventures
De nos
abominables jours? [4. Quelques exemplaires de l'édition de 1630 et l'édition de
1631 portent :
De nos misérables jours,
vers trop court d'une syllabe.]
Lirez-vous, sans rougir de honte, 5
Que notre, impiété surmonte
Les
faits les plus audacieux,
Et les plus dignes du tonnerre,
Qui firent
jamais à la terre
Sentir la colère des cieux? 10
O que nos fortunes
prospères
Ont un change bien apparent!
O que du siècle de nos pères
Le nôtre s'est fait différent!
La France devant ces orages, 15
Pleine de m?urs et de courages
Qu'on ne pouvoit assez louer,
S'est
faite aujourd'hui si tragique,
Qu'elle produit ce que l'Afrique
Auroit
vergogne d'avouer, 20
Quelles preuves incomparables
Peut donner un
prince de soi,
Que les rois les plus adorables
N'en quittent l'honneur à
mon roi?
Quelle terre n'est parfumée 25
Des odeurs de sa renommée?
Et qui peut nier qu'après Dieu,
Sa gloire qui n'a point d'exemples,
N'ait mérité que dans nos temples
On lui donne le second lieu? 30
Qui ne sait point qu'à sa vaillance
Il ne se peut rien ajouter?
Qu'on reçoit de sa bienveillance
Tout ce qu'on en doit souhaiter?
Et
que si de cette couronne, 35
Que sa tige illustre lui donne,
Les lois ne
l'eussent revêtu,
Nos peuples d'un juste suffrage
Ne pouvoient sans
faire naufrage
Ne l'offrir point a sa vertu? [35-40. La même idée est
exprimée dans ces vers de Ronsard sur Charles IX :
Et quand il ne seroit
héritier de l'Empire,
Sur ses rares vertus on le devroit élire.] 40
Toutefois, ingrats que nous sommes,
Barbares, et dénaturés,
Plus
qu'en ce climat où les hommes
Par les hommes sont dévorés,
Toujours nous
assaillons sa tête 45
De quelque nouvelle tempête;
Et d'un courage
forcené,
Rejetant son obéissance,
Lui défendons la jouissance
Du
repos qu'il nous a donné. 50
La main de cet esprit farouche [51. Jean
Chatel, qui, le 27 décembre 1594, s'introduisit dans la chambre de Gabrielle
d'Estrées, où le Roi venait d'arriver, et le frappa d'un coup de couteau qui lui
fendit la lèvre. Dès le surlendemain, l'assassin était tenaillé, écartelé et
brûlé.]
Qui sorti des ombres d'enfer
D'un coup sanglant frappa sa
bouche,
A peine avoit laissé le fer;
Et voici qu'un autre perfide, 55
Où la même audace réside,
Comme si détruire l'État
Tenoit lieu de
juste conquête,
De pareilles armes s'apprête
A faire un pareil attentat,
60
O soleil, ô grand luminaire,
Si jadis l'horreur d'un festin
Fit que de ta route ordinaire
Tu reculas vers le matin,
Et d'un
émerveillable change 65
Te couchas aux rives du Gange,
D'où vient que ta
sévérité,
Moindre qu'en la faute d'Atrée,
Ne punit, point cette contrée
D'une éternelle obscurité? 70
Non, non, tu luis sur le coupable,
Comme tu fais sur l'innocent; [71, 72. " .... Patris vestri qui.... solem
suum oriri facit super bonos et malos, et pluit super justos et injustos, " dit
l'évangile de saint Matthieu (chap. V, verset 45).
Sénèque, de son côté, a
dit (je cite la traduction de Malherbe, Des Bienfaits, liv. IV, chap.
XXV) : " Les méchants voient le soleil comme les bons, et les mers ne font point
meilleure mine à la barque d'un marchand qu'à la frégate d'un écumeur. "]
Ta
nature n'est point capable
Du trouble qu'une âme ressent.
Tu dois ta
flamme à tout le monde; 75
Et ton allure vagabonde,
Comme une servile
action
Qui dépend d'une autre puissance,
N'ayant aucune connoissance,
N'a point aussi d'affection. 80
Mais, ô planète belle et claire,
Je ne parle pas sagement;
Le juste excès de la colère
M'a fait
perdre le jugement;
Ce traître, quelque frénésie 85
Qui travaillât sa
fantaisie,
Eut encore assez de raison,
Pour ne vouloir rien
entreprendre,
Bel astre, qu'il n'eût vu descendre
Ta lumière sous
l'horizon. 90
Au point qu'il écuma sa rage,
Le dieu de Seine étoit
dehors
A regarder croître l'ouvrage [93, 94. La grande galerie du Louvre.]
Dont ce prince embellit ses bords;
Il se resserra tout à l'heure 95
Au plus bas lieu de sa demeure;
Et ses Nymphes dessous les eaux,
Toutes sans voix et sans haleine,
Pour se cacher furent en peine
De
trouver assez de roseaux. 100
La terreur des choses passées
A leurs
yeux se ramentevant,
Faisoit prévoir à leurs pensées
Plus de malheurs
qu'auparavant;
Et leur étoit si peu croyable 105
Qu'en cet accident
effroyable
Personne les pût secourir,
Que pour en être dégagées,
Le
ciel les auroit obligées
S'il leur eût permis de mourir. 110
Revenez, belles fugitives;
De quoi versez-vous tant de pleurs?
Assurez vos âmes craintives;
Remettez vos chapeaux de fleurs;
Le Roi
vit, et ce misérable, 115
Ce monstre vraiment déplorable,
Qui n'avoit
jamais éprouvé
Que peut un visage d'Alcide,
A commencé le parricide,
Mais il ne l'a pas achevé, 120
Pucelles, qu'on se réjouisse;
Mettez-vous l'esprit en repos;
Que cette peur s'évanouisse;
Vous la
prenez mal à propos;
Le Roi vit, et les destinées 125
Lui gardent un
nombre d'années,
Qui fera maudire le sort
A ceux dont l'aveugle manie
Dresse des plans de tyrannie
Pour bâtir quand il sera mort. 130
O bienheureuse intelligence,
Puissance, quiconque tu sois,
Dont
la fatale diligence
Préside à l'empire françois;
Toutes ces visibles
merveilles, 135
De soins, de peines, et de veilles,
Qui jamais ne t'ont
pu lasser,
N'ont-elles pas fait une histoire,
Qu'en la plus ingrate
mémoire
L'oubli ne sauroit effacer? 140
Ces archers aux casaques
peintes
Ne peuvent pas n'être surpris,
Ayant à combattre les feintes
De tant d'infidèles esprits;
Leur présence n'est qu'une pompe; 145
Avecque peu d'art on les trompe;
Mais de quelle dextérité
Se peut
déguiser une audace,
Qu'en l'âme aussitôt qu'en la face
Tu n'en lises la
vérité? 150
Grand démon d'éternelle marque,
Fais qu'il te souvienne
toujours
Que tous nos maux en ce monarque
Ont leur refuge et leur
secours;
Et qu'arrivant l'heure prescrite, 155
Que le trépas, qui tout
limite,
Nous privera de sa valeur,
Nous n'avons jamais eu d'alarmes
Où nous ayons versé des larmes
Pour une semblable douleur. 160
Je sais bien que par la justice,
Dont la paix accroît le pouvoir,
Il fait demeurer la malice
Aux bornes de quelque devoir,
Et que son
invincible épée 165
Sous telle influence est trempée,
Qu'elle met la
frayeur partout,
Aussitôt qu'on la voit reluire;
Mais quand le malheur
nous veut nuire,
De quoi ne vient-il point à bout? 170
Soit que
l'ardeur de la prière
Le tienne devant un autel,
Soit que l'honneur à la
barrière
L'appelle à débattre un cartel,
Soit que dans la chambre il
médite, 175
Soit qu'aux bois la chasse l'invite,
Jamais ne t'écarte si
loin,
Qu'aux embûches qu'on lui peut tendre
Tu ne sois prêt à le
défendre,
Sitôt qu'il en aura besoin, 180
Garde sa compagne fidèle,
Cette reine dont les bontés
De notre foiblesse mortelle
Tous les
défauts ont surmontés.
Fais que jamais rien ne l'ennuie; 185
Que toute
infortune la fuie;
Et qu'aux roses de sa beauté, [187. L'édition de 1630
porte par erreur bonté. J'ai adopté le texte des Recueils.]
L'âge,
par qui tout se consume,
Redonne, contre sa coutume,
La grâce de la
nouveauté. 190
Serre d'une étreinte si ferme
Le n?ud de leurs
chastes amours,
Que la seule mort soit le terme [193. Dans les éditions de
1630 et de 1631, on lit : Que sa seule mort, ce qui est évidemment une
faute d'impression; aussi j'ai cru devoir suivre la leçon que donnent les
Recueils.]
Qui puisse en arrêter le cours.
Bénis les plaisirs de leur
couche, 195
Et fais renaître de leur souche
Des scions si beaux et si
verts,
Que de leur feuillage sans nombre
A jamais ils puissent faire
ombre
Aux peuples de tout l'univers. 200
Surtout pour leur commune
joie
Dévide aux ans de leur Dauphin,
A longs filets d'or et de soie,
Un bonheur qui n'ait point de fin;
Quelques v?ux que fasse l'envie, 205
Conserve-leur sa chère vie;
Et tiens par elle ensevelis
D'une bonace
continue
Les aquilons, dont sa venue
A garanti les fleurs de lis. 210
Conduis-le sous leur assurance
Promptement jusques au sommet
De
l'inévitable espérance [213 Texte des Recueils :
De l'indubitable
espérance.]
Que son enfance leur promet;
Et pour achever leurs journées,
215
Que les oracles ont bornées
Dedans le trône impérial,
Avant que
le ciel les appelle,
Fais-leur ouïr cette nouvelle
Qu'il a rasé
l'Escurial. 220
[84 POÉSIES, XX.]
XX
AUX DAMES, POUR LES
DEMI-DIEUX MARINS,
CONDUITS PAR NEPTUNE.
STANCES.
Ces
stances, imprimées pour la première fois, en 1609, dans le Nouveau
Parnasse, furent composées pour le carrousel des Quatre Éléments
donné peu de temps après que la Reine fut accouchée (10 février 1606) de
Christine, qui fut plus tard duchesse de Savoie. " Nous fîmes quelques ballets,
dit Bassompierre, et un carrousel qui fût couru au Louvre et à l'Arsenal, qui
étoit de quatre troupes. La première étoit de l'Eau, où M. le Grand (Bellegarde)
et les principaux de la cour étoient. Celle qui entroit après étoit la Terre,
que M. de Vendôme menoit; la troisième étoit le Feu, que M. de Rohan conduisoit,
et la quatrième l'Air, de laquelle étoit chef M. le comte de Sommerive. "
Bassompierre parle encore, à l'année 1608, de ce ballet des Dieux marins,
qui fut dansé à Paris, par lui et d'autres seigneurs, à l'arrivée du duc de
Mantoue.
O qu'une sagesse profonde
Aux aventures de ce monde
Préside souverainement;
Et que l'audace est mal apprise
De ceux qui
font une entreprise, 5
Sans douter de l'événement!
Le renom que
chacun admire
Du prince qui tient cet empire,
Nous avoit fait ambitieux
De mériter sa bienveillance, 10
Et donner à notre vaillance
Le
témoignage de ses yeux.
Nos forces, partout reconnues,
Faisoient
monter jusques aux nues
Les desseins de nos vanités; 15
Et voici
qu'avecque des charmes
Un enfant qui n'avoit point d'armes
Nous a ravi
nos libertés.
Belles merveilles de la terre,
Doux sujets de paix et
de guerre, 20
Pouvons-nous avecque raison
Ne bénir pas les destinées,
Par qui nos âmes enchaînées
Servent en si belle prison?
L'aise
nouveau de cette vie 25
Nous ayant fait perdre l'envie
De nous en
retourner chez nous,
Soit notre gloire ou notre honte,
Neptune peut bien
faire compte
De nous laisser avecque vous. 30
Nous savons quelle
obéissance
Nous oblige notre naissance
De porter à sa royauté;
Mais
est-il ni crime ni blâme, [32. Ce vers est ainsi dans le Nouveau recueil des
plus beaux vers, 1615, et dans les Délices de la poésie françoise,
édit. de 1620. Les éditions de l630 et de l63l portent : Nous oblige à notre
naissance, ce qui n'offre aucun sens. Ménage a corrigé Nous obligea.]
Dont vous ne dispensiez une âme 33
Qui dépend de votre beauté?
Qu'il s'en aille à ses Néréides,
Dedans ses cavernes humides, [38.
Il y a par erreur carvernes dans l'édition de 1630.]
Et vive
misérablement
Confiné parmi ses tempêtes; 40
Quant à nous, étant où vous
êtes,
Nous sommes en notre élément.
[POÉSIES, XXI. 87]
XXI
AU ROI HENRI LE GRAND, SUR L'HEUREUX SUCCES
DU VOYAGE DE SEDAN.
ODE.
Cette pièce fut imprimée pour la première fois, en 1607,
dans le Parnasse des plus excellents poëtes de ce temps. On voit dans
l'Estoile qu'elle courait manuscrite dès le mois de décembre de l'année
précédente. Suivant Ménage, qui le tenait de Racan, c'était une de celles que
Malherbe estimait le plus.
Henri IV partit de Paris le l5 mars 1606, à la
tête de son armée, pour aller assiéger le duc de Bouillon dans Sedan, qui se
rendit le 2 avril.
Enfin après les tempêtes
Nous voici rendus au
port;
Enfin nous voyons nos têtes
Hors de l'injure du sort.
Nous
n'avons rien qui menace 5
De troubler notre bonace;
Et ces matières de
pleurs,
Massacres, feux, et rapines,
De leurs funestes épines
Ne
gâteront plus nos fleurs, 10
Nos prières sont ouïes,
Tout est
réconcilié;
Nos peurs sont évanouies,
Sedan s'est humilié.
A peine
il a vu le foudre 15
Parti pour le mettre en poudre,
Que faisant
comparaison
De l'espoir et de la crainte,
Pour éviter la contrainte
Il s'est mis à la raison, 20
Qui n'eût cru que ses murailles,
Que défendoit un lion, [22. Un lion, La maison des seigneurs de la
Marck, ducs de Bouillon, portait dans ses armes un lion issant de gueules en
chef.]
N'eussent fait des funérailles [23. VAR. (F, M, O); Eussent
fait....]
Plus que n'en fit Ilion;
Et qu'avant qu'être à la fête 25
De si pénible conquête,
Les champs se fussent vêtus
Deux fois de
robe nouvelle,
Et le fer eût en javelle
Deux fois les blés abattus? 30
Et toutefois, ô merveille!
Mon roi, l'exemple des rois,
Dont la
grandeur nonpareille
Fait qu'on adore ses lois,
Accompagné d'un Génie,
35
Qui les volontés manie,
L'a su tellement presser
D'obéir et de se
rendre,
Qu'il n'a pas eu pour le prendre
Loisir de le menacer. 40
Tel qu'à vagues épandues
Marche un fleuve impérieux,
De qui les
neiges fondues
Rendent le cours furieux;
Rien n'est sûr en son rivage;
45
Ce qu'il trouve il le ravage;
Et traînant comme buissons
Les
chênes et les racines,
Ote aux campagnes voisines
L'espérance des
moissons. 50
Tel, et plus épouvantable,
S'en alloit ce conquérant,
A son pouvoir indomptable
Sa colère mesurant.
Son front avoit une
audace 55
Telle que Mars en la Thrace;
Et les éclairs de ses yeux
Étoient comme d'un tonnerre,
Qui gronde contre la terre,
Quand elle
a fâché les cieux. 60
Quelle vaine résistance
A son puissant
appareil,
N'eût porté la pénitence
Qui suit un mauvais conseil?
Et
vu sa faute bornée 65
D'une chute infortunée,
Comme la rébellion,
Dont la fameuse folie
Fit voir à la Thessalie
Olympe sur Pélion? 70
Voyez comme en son courage,
Quand on se range au devoir,
La
pitié calme l'orage
Que l'ire a fait émouvoir.
A peine fut réclamée 75
Sa douceur accoutumée,
Que d'un sentiment humain
Frappé non moins
que de charmes,
Il fit la paix, et les armes
Lui tombèrent de la main.
80
Arrière, vaines chimères
De haines et de rancueurs; [82.
Rancueurs rancunes.]
Soupçons de choses amères,
Eloignez-vous de
nos coeurs;
Loin, bien loin, tristes pensées, 85
Où nos misères passées
Nous avoient ensevelis;
Sous Henri, c'est ne voir goutte,
Que de
révoquer en doute
Le salut des fleurs de lis. 90
O Roi, qui du rang
des hommes
T'exceptes par ta bonté,
Roi, qui de l'âge où nous sommes
Tout le mal as surmonté;
Si tes labeurs, d'où la France 95
A tiré sa
délivrance,
Sont écrits avecque foi,
Qui sera si ridicule
Qui ne
confesse qu'Hercule [99. VAR. (K) :
Qu'il ne confesse....]
Fut moins
Hercule que toi? 100
De combien de tragédies,
Sans ton assuré
secours,
Étoient les trames ourdies
Pour ensanglanter nos jours?
Et
qu'auroit fait l'innocence, 105
Si l'outrageuse licence,
De qui le
souverain bien
Est d'opprimer et de nuire,
N'eût trouvé pour la détruire
Un bras fort comme le tien? 110
Mon roi, connois ta puissance,
Elle est capable de tout;
Tes desseins n'ont pas naissance
Qu'on en
voit déjà le bout;
Et la fortune amoureuse 115
De la vertu généreuse
[116. VAR. (F, K, M, O) : De ta vertu....]
Trouve de si doux appas
A te
servir et te plaire,
Que c'est la mettre en colère
Que de ne l'employer
pas. 120
Use de sa bienveillance,
Et lui donne ce plaisir,
Qu'elle suive ta vaillance
A quelque nouveau desir;
Où que tes
bannières aillent, 125
Quoi que tes armes assaillent,
Il n'est orgueil
endurci,
Que brisé comme du verre,
A tes pieds elle n'atterre,
S'il
n'implore ta merci. 130
Je sais bien que les oracles [13l. Les
oracles. Allusion aux nombreux horoscopes faits et publiés à l'époque de la
naissance du Dauphin.]
Prédisent tous qu'à ton fils
Sont réservés les
miracles
De la prise de Memphis;
Et que c'est lui dont l'épée, 135
Au sang barbare trempée,
Quelque jour apparoissant
A la Grèce qui
soupire,
Fera décroître l'empire
De l'infidèle Croissant. 140
Mais tandis que les années
Pas à pas font avancer
L'âge où de
ses destinées
La gloire doit commencer,
Que fais-tu, que d'une armée,
145
A te venger animée,
Tu ne mets dans le tombeau
Ces voisins dont
les pratiques [148. Ces voisins. Le duc de Savoie.]
De nos rages
domestiques
Ont allumé le flambeau? 150
Quoique les Alpes chenues
Les couvrent de toutes parts,
Et fassent monter aux nues
Leurs
effroyables remparts;
Alors que de ton passage 155
On leur fera le
message,
Qui verront-elles venir,
Envoyé sous tes auspices,
Qu'aussitôt leurs précipices
Ne se laissent aplanir? 160
Crois-moi, contente l'envie
Qu'ont tant de jeunes guerriers
D'aller exposer leur vie
Pour t'acquérir des lauriers;
Et ne tiens
point ocieuses [165. Ocieuses, oisives.] 165
Ces âmes ambitieuses,
Qui jusques où le matin
Met les étoiles en fuite,
Oseront sous ta
conduite
Aller querir du butin. 170
Déjà le Tessin tout morne
Consulte de se cacher,
Voulant garantir sa corne, [173. Les poëtes de
l'antiquité ont en général représenté les dieux des fleuves avec une tête de
taureau. Corniger Hesperidum fluvius regnator aquarum, dit Virgile
(Énéide, VIII, 77), en parlant du Tibre.]
Que tu lui dois arracher;
Et
le Pô, tombe certaine 175
De l'audace trop hautaine,
Tenant baissé le
menton,
Dans sa caverne profonde
S'apprête à voir en son onde
Choir
un autre Phaéton. 180
Va, monarque magnanime,
Souffre à ta juste
douleur,
Qu'en leurs rives elle imprime
Les marques de ta valeur. [184.
Il y a ici une faute dans les éditions de l630 et de 163l : douleur,
comme deux vers plus haut, au lieu de valeur.]
L'astre dont la course
ronde 185
Tous les jours voit tout le monde,
N'aura point achevé l'an,
Que tes conquêtes ne rasent
Tout le Piémont, et n'écrasent
La
couleuvre de Milan. [190. Le duché de Milan avait pour armes une couleuvre
dévorant un enfant.] 190
Ce sera là que ma lyre,
Faisant son dernier
effort,
Entreprendra de mieux dire
Qu'un cygne près de sa mort;
Et
se rendant favorable 195
Ton oreille incomparable,
Te forcera d'avouer,
Qu'en l'aise de la victoire
Rien n'est si doux que la gloire
De se
voir si bien louer. [191-200. Comparez cette strophe avec le fragment CXXI.] 200
Il ne faut pas que tu penses
Trouver de l'éternité
En ces
pompeuses dépenses
Qu'invente la vanité;
Tous ces chefs-d'oeuvres
antiques 205
Ont à peine leurs reliques;
Par les Muses seulement
L'homme est exempt de la Parque;
Et ce qui porte leur marque
Demeure éternellement, 210
Par elles traçant l'histoire
De tes
faits laborieux,
Je défendrai ta mémoire
Du trépas injurieux;
Et
quelque assaut que te fasse 215
L'oubli par qui tout s'efface,
Ta
louange dans mes vers,
D'amarante couronnée, [218. " Couronner quelqu'un
d'amarante, est, dit Ménage, une façon de parler très-belle et
très-poétique, pour dire lui donner l'immortalité; l'amarante étant une
fleur qui ne se flétrit point, comme le marque son nom, et qui pour cela est
appelée l'Immortelle. "]
N'aura sa fin terminée
Qu'en celle de
l'univers. 220
[96 POÉSIES, XXII.]
XXII
CHANSON.
Composée avant le mois d'octobre 1606 et imprimée en 1607 dans le
Parnasse des plus excellents poëtes de ce temps.
" J'ai ouï dire à M.
de Racan, dit Ménage, que cette chanson fut faite dans la chambre de Mme de
Bellegarde, par elle, par lui et par Malherbe, à l'imitation d'une chanson
espagnole, dont le refrain étoit : Bien puede ser, No puede ser; et que
Mme de Bellegarde y avoit beaucoup plus de part, ni que lui, ni que Malherbe.
Ainsi cette pièce n'a point dû être mise parmi celles de Malherbe. Cependant, de
son temps même, elle passoit pour être de Malherbe, comme il paroît par ces vers
que Berthelot fit contre lui, au sujet de cette chanson. "
La pièce de
Berthelot, composée de sept couplets très-mordants, se termine ainsi :
Être six ans à faire une ode,
Et faire des lois à sa mode,
Cela
se peut facilement;
Mais de nous charmer les oreilles
Par sa
merveille des merveilles,
Cela ne se peut nullement.
Pour se
venger, Malherbe, à ce que raconte encore Ménage, fit donner des coups de bâton
à Berthelot par un gentilhomme de Caen nommé la Boulardière.
On lit dans le
Journal de l'Estoile, à la date du 14 décembre 1606 : " Ce jour, M.
Despinelle m'a donné le Combat de l'Amour et du Repos, vers de Malherbe,
avec la réponse de Berthelot. " Il y a ici évidemment une erreur de l'Estoile où
de son éditeur. Le Combat de l'Amour et du Repos est une pièce de cent
cinquante vers qui commence ainsi :
Cet enfant de qui les flammes
Brûlent les plus belles âmes
Et les courages les plus bas,
Un jour
pensant voir sa mère,
Se vint rendre à ma commère,
Pour dormir entre ses
bras.
Elle a été imprimée, sans nom d'auteur, dans le second volume du
Parnasse des plus excellents poëtes. Rien ne permet de supposer qu'elle
puisse être de Malherbe : le style appartient à un mauvais poëte de l'école de
Ronsard, et de plus ce n'est nullement à ces vers que répondent les vers de
Berthelot cités plus haut.
Qu'autres que vous soient desirées,
Qu'autres que vous soient adorées,
Cela se peut facilement;
Mais
qu'il soit des beautés pareilles
A vous, merveille des merveilles, 5
Cela ne se peut nullement.
Que chacun sous telle puissance [7. VAR.
(G, M, O) : Que chacun sous votre puissance.]
Captive son obéissance,
Cela se peut facilement;
Mais qu'il soit une amour si forte 10
Que
celle-là que je vous porte,
Cela ne se peut nullement.
Que le
fâcheux nom de cruelles
Semble doux à beaucoup de belles,
Cela se peut
facilement; 15
Mais qu'en leur âme trouve place
Rien de si froid que
votre glace,
Cela ne se peut nullement.
Qu'autres que moi soient
misérables
Par vos rigueurs inexorables, 20
Cela se peut facilement;
Mais que la cause de leurs plaintes
Porte de si vives atteintes, [22,
23. VAR. (G, M, O) :
Mais que de si vives atteintes
Parle la cause de
leurs plaintes.
Porte, substitué à parte l'édition de 1630 et
dans les suivantes, pourrait bien être une faute d'impression.]
Cela ne se
peut nullement.
Qu'on serve bien, lorsque l'on pense 25
En recevoir
la récompense, [25, 26. VAR. (ibid) :
Qu'un amant flatté d'espérance
Obstine sa persévérance.]
Cela se peut facilement;
Mais qu'une autre
foi que la mienne
N'espère rien et se maintienne,
Cela ne se peut
nullement. 30
Qu'à la fin la raison essaie
Quelque guérison à ma
plaie,
Cela se peut facilement;
Mais que d'un si digne servage
La
remontrance me dégage, [34, 35. VAR. (G, M, O) :
Mais que de si digne
servage,
Pour une autre je me dégage.] 35
Cela ne se peut nullement.
Qu'en ma seule mort soient finies
Mes peines et vos tyrannies,
Cela se peut facilement;
Mais que jamais par le martyre 40
De vous
servir je me retire,
Cela ne se peut nullement.
[POESIES, XXIII. 99]
XXIII
STANCES.
Cette pièce parut en 1607, dans le même
recueil que la précédente. Suivant Ménage, elle fut faite pour M. de Bellegarde,
" au sujet d'une fille qui s'étoit imaginé que M. de Bellegarde l'aimoit. "
Philis qui me voit le teint blême,
Les sens ravis hors de moi-même,
Et les yeux trempés tout le jour,
Cherchant la cause de ma peine,
Se
figure, tant elle est vaine, 5
Qu'elle m'a donné de l'amour. [6. VAR. (G, I,
K, M, etc.) : Qu'elle me donne.....]
Je suis marri que la colère
Me
porte jusqu'à lui déplaire; [8. VAR. (ibid) : M'emporte....]
Mais
pourquoi ne m'est-il permis
De lui dire qu'elle s'abuse, 10
Puisqu'à ma
honte elle s'accuse
De ce qu'elle n'a point commis? [11, 12. VAR.
(ibid) :
Puisqu'à sa honte elle m'accuse
De ce que je n'ai point
commis.]
En quelle école nonpareille
Auroit-elle appris la merveille
De si bien charmer ses appas, 15
Que je pusse la trouver belle,
Pâlir, transir, languir pour elle,
Et ne m'en apercevoir pas?
Oh! qu'il me seroit desirable
Que je ne fusse misérable 20
Que
pour être dans sa prison! [21 Dans l'édition de 163l et dans certains
exemplaires de l'édition de 1630, ce vers a une syllabe de moins par suite de
l'élision :
Que pour être en sa prison.]
Mon mal ne m'étonneroit guères,
[22. VAR. (G, I, K, M, etc.) : Mes douleurs ne dureroient guères.]
Et les
herbes le plus vulgaires [23. Var. (1631, etc.) : Et les herbes les plus
vulgaires.]
M'en donneroient la guérison.
Mais, ô rigoureuse
aventure! 25
Un chef-d'oeuvre de la nature,
Au lieu du monde le plus
beau, [27. VAR. (G, I, K, M, etc.) : En un lieu si fort et si beau.]
Tient
ma liberté si bien close,
Que le mieux que je m'en propose
C'est d'en
sortir par le tombeau. 30
Pauvre Philis malavisée,
Cessez de servir
de risée,
Et souffrez que la vérité
Vous témoigne votre ignorance,
Afin que perdant l'espérance, 35
Vous perdiez la témérité.
C'est
de Glycère que procèdent
Tous les ennuis qui me possèdent,
Sans remède,
et sans réconfort;
Glycère fait mes destinées, 40
Et comme il lui plaît
mes années
Sont ou près ou loin de la mort.
C'est bien un courage de
glace,
Où la pitié n'a point de place,
Et que rien ne peut émouvoir; 45
Mais quelque défaut que j'y blâme,
Je ne puis l'ôter de mon âme,
Non
plus que vous y recevoir.
[102 POÉSIES, XXIV.]
XXIV
AU
ROI HENRI LE GRAND.
SONNET.
Une copie autographe de ce sonnet et
du suivant existe à la Bibliothèque impériale, dans le tome I de la
Correspondance de Peiresc (suppl. fr. n° 998). Le premier y est
intitulé; Sonnet pour Messre le Dauphin, et d'Orléans, et le second :
Sonnet au Roi sur la naissance de Monsieur d'Anjou. Ils ont été imprimés
pour la première fois, l'un en 1611 dans le Temple d'Apollon, l'autre en
1609 dans le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps. Comme il y
est question du second fils du Roi, né le 16 avril 1607, et que Malherbe, dans
une lettre adressée à Peiresc le 18 juillet de la même année, mentionne ces deux
pièces, il en résulte qu'elles ont été composées entre les mois d'avril et de
juillet. -- L'Estoile, à la date du 17 août 1607, écrit dans son Journal
: " M. du Pui m'a donné quatre sonnets nouveaux de Malherbe, qu'on trouve assez
bien faits. " Les deux sonnets dont nous parlons étaient évidemment du nombre.
Je le connois, Destins, vous avez arrêté [l. VAR. (manuscrit de Malherbe
et L); Destins, je le connois....]
Qu'aux deux fils de mon roi se partage la
terre,
Et qu'après le trépas ce miracle de guerre
Soit encore effroyable
en sa postérité. [4. VAR. (ibid.) : Soit encore adorable....]
Leur courage aussi grand que leur prospérité 5
Tous les forts
orgueilleux brisera comme verre;
Et qui de leurs combats attendra le
tonnerre,
Aura le châtiment de sa témérité.
Le cercle imaginé, qui
de même intervalle
Du nord et du midi les distances égale, 10
De
pareille grandeur bornera leur pouvoir.
Mais étant fils d'un père où
tant de gloire abonde,
Pardonnez-moi, Destins, quoi qu'ils puissent avoir,
Vous ne leur donnez rien s'ils n'ont chacun un monde.
[104 POÉSIES,
XXV.]
XXV
AU ROI HENRI LE GRAND.
SONNET.
Voyez
la notice de la pièce précédente. Ce sonnet est un des cinq sonnets irréguliers
composés par Malherbe; d'après la règle, les deux premiers quatrains devraient
avoir les mêmes rimes.
Mon roi, s'il est ainsi que des choses futures
L'école d'Apollon apprend la vérité,
Quel ordre merveilleux de belles
aventures
Va combler de lauriers votre postérité!
Que vos jeunes
lions vont amasser de proie! 5
Soit qu'aux rives du Tage ils portent leurs
combats,
Soit que de l'Orient mettant l'empire bas,
Ils veuillent
rebâtir les murailles de Troie. [5-8. VAR. (manuscrit de Malherbe) :
Que vos
jeunes lions vont amasser de proies
Sitôt qu'en l'âge mûr ils seront
arrivés!
Et que pour les combats qu'ils auront achevés
La paternelle
amour vous donnera de joies!]
Ils seront malheureux seulement en un
point;
C'est que si leur courage à leur fortune joint 10
Avoit assujetti
l'un et l'autre hémisphère,
Votre gloire est si grande en la bouche de
tous,
Que toujours on dira qu'ils ne pouvoient moins faire,
Puisqu'ils
avoient l'honneur d'être sortis de vous.
[POÉSIES, XXVI. 105]
XXVI
POUR LE PREMIER BALLET
DE MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.
AU ROI HENRI LE GRAND
SONNET.
Saint-Marc et, après lui,
les autres éditeurs de Malherbe ont eu tort d'assigner à ce sonnet (imprimé pour
la première fois, je crois, dans l'édition de l630) la date de 1610. Le Dauphin
dansa, il est vrai, un ballet à la fin de février de cette année, mais ce
n'était pas le premier, car, dans une lettre écrite par Malherbe à M. de Calas,
le 6 mars 1608, je trouve le passage suivant : " La mort du comte de Montpensier
a empêché M. le Dauphin de danser un ballet, combien qu'il fût venu exprès ici
pour cela. Le Roi en eut le plaisir à Saint-Germain le soir du premier jeudi de
carême, et certainement ceux qui y étoient présents disent que de bien grandes
personnes eussent été fort empêchées de s'en acquitter si dignement. Les
personnages du ballet étoient M. le Dauphin, Madame, M. le chevalier de Vendôme,
Mademoiselle de Vendôme, M. et Mademoiselle de Verneuil et quatre ou cinq autres
petits garçons de leur âge. " -- C'est donc vers le mois de mars 1608 que fut
composé le sonnet ci-dessous.
Voici de ton Etat la plus grande
merveille,
Ce fils où ta vertu reluit si vivement;
Approche-toi, mon
prince, et vois le mouvement
Qu'en ce jeune Dauphin la musique réveille.
Qui témoigna jamais une si juste oreille 5
A remarquer des tons le
divers changement;
Qui jamais à les suivre eut tant de jugement,
Ou
mesura ses pas d'une grâce pareille?
Les esprits de la cour s'attachant
par les yeux
A voir en cet objet un chef-d'oeuvre des cieux, 10
Disent
tous que la France est moins qu'il ne mérite;
Mais moi que du futur
Apollon avertit,
Je dis que sa grandeur n'aura point de limite,
Et que
tout l'univers lui sera trop petit.
[POÉSIES, XXVII. 107]
XXVII
A MONSIEUR LE GRAND ECUYER. DE FRANCE.
ODE.
Roger de
Saint-Lari, seigneur de Bellegarde, grand écuyer de France, créé duc et pair par
Louis XIII en 1620. C'est à lui qu'en 1605 Henri IV confia Malherbe jusqu'à ce
qu'il eût pourvu au sort du poëte. " M. de Bellegarde, dit Racan, lui donna sa
table, un cheval et mille livres d'appointements. " L'ode de Malherbe parut en
1609 dans le Nouveau Parnasse et dans le Nouveau Recueil des plus
beaux vers de ce temps, et nous avons conservé le titre qu'elle y porte et
qui est préférable à celui de l'édition de l630 : A Monseigneur le duc de
Bellegarde, car Bellegarde n'était encore en 1609 que Monsieur le grand
écuyer. Le texte des premières éditions diffère tellement de celui de
l'édition de l630, que nous le donnerons plus loin (p. 117) d'après le
Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps, édition de 1615.
A la fin c'est trop de silence
En si beau sujet de parler : [1, 2.
Scarron a reproduit ces vers dans une ode à la duchesse d'Aiguillon, mais il a
eu soin d'ajouter :
Ces vers sont ici d'importance,
J'ai fort bien fait
de les voler.]
Le mérite qu'on veut celer
Souffre une injuste violence.
Bellegarde, unique support 5
Où mes v?ux ont trouvé leur port,
Que
tarde ma paresse ingrate,
Que déjà ton bruit nonpareil
Aux bords du Tage
et de l'Euphrate
N'a vu l'un et l'autre soleil? 10
Les Muses
hautaines et braves
Tiennent le flatter odieux,
Et comme parentes des
Dieux
Ne parlent jamais en esclaves;
Mais aussi ne sont-elles pas 15
De ces beautés dont les appas
Ne sont que rigueur et que glace,
Et
de qui le cerveau léger,
Quelque service qu'on lui fasse,
Ne se peut
jamais obliger, [20. Obliger, enchaîner, attacher par la reconnaissance,
etc.] 20
La vertu, qui de leur étude
Est le fruit le plus précieux,
Sur tous les actes vicieux
Leur fait haïr l'ingratitude;
Et les
agréables chansons 25
Par qui les doctes nourrissons
Savent charmer les
destinées,
Récompensent un bon accueil
De louanges que les années
Ne
mettent point dans le cercueil, 30
Les tiennes par moi publiées,
Je
le jure sur les autels,
En la mémoire des mortels
Ne seront jamais
oubliées;
Et l'éternité que promet 35
La montagne au double sommet,
N'est que mensonge et que fumée,
Ou je rendrai cet univers
Amoureux
de ta renommée,
Autant que tu l'es de mes vers. 40
Comme en
cueillant une guirlande,
L'homme est d'autant plus travaillé,
Que le
parterre est émaillé
D'une diversité plus grande; [4l-44. Encore des vers
pillés par Scarron, qui n'a point oublié d'en avertir le lecteur :
Vous
serez encore pillé,
Prince de la rime normande :
Comme en cueillant une
guirlande
On a l'esprit fort travaillé,
Quand d'une diversité grande
Le jardin se trouve émaillé.
Au reste, Malherbe avait imité lui-même
dans cette strophe les vers suivants de l'ode de du Bellai au prince de Melfe :
Mais comme errant par une prée,
De diverses fleurs diaprée,
La
vierge souvent n'a loisir,
Parmi tant de beautés nouvelles,
De
reconnoître les plus belles,
Et ne sait lesquelles choisir.
Ainsi
confus de merveilles,
Pour tant de vertus pareilles
Qu'en toi reluire je
voi,
Je perds toute connoissance,
Et pauvre par l'abondance
Ne sais
que choisir en toi.]
Tant de fleurs de tant de côtés 45
Faisant paroître
en leurs beautés
L'artifice de la Nature,
Qu'il tient suspendu son
desir,
Et ne sait en cette peinture
Ni que laisser, ni que choisir : 50
Ainsi quand, pressé de la honte
Dont me fait rougir mon devoir,
Je veux mon oeuvre concevoir
Qui pour toi les âges surmonte,
Tu me
tiens les sens enchantés 55
De tant de rares qualités,
Où brille un
excès de lumière;
Que plus je m'arrête à penser
Laquelle sera la
première,
Moins je sais par où commencer. 60
Si nommer en son
parentage
Une longue suite d'aïeux
Que la gloire a mis dans les cieux,
Est réputé grand avantage,
De qui n'est-il point reconnu 65
Que
toujours les tiens ont tenu
Les charges les plus honorables,
Dont le
mérite et la raison,
Quand les Destins sont favorables,
Parent une
illustre maison? 70
Qui ne sait de quelles tempêtes
Leur fatale main
autrefois,
Portant la foudre de nos rois,
Des Alpes a battu les têtes?
Qui n'a vu dessous leurs combats 75
Le Pô mettre les cornes bas?
Et
les peuples de ses deux rives,
Dans la frayeur ensevelis,
Laisser leurs
dépouilles captives
A la merci des fleurs de lis? [71-80. Voyez dans
Brantôme la vie du maréchal de Termes et celle du maréchal de Bellegarde. Le
premier contribua puissamment au gain de la bataille de Cérisoles, où il fut
fait prisonnier]80
Mais de chercher aux sépultures
Des témoignages
de valeur,
C'est à ceux qui n'ont rien du leur
Estimable aux races
futures;
Non pas à toi, qui revêtu 85
De tous les dons que la vertu
Peut recevoir de la Fortune,
Connois que c'est que du vrai bien,
Et
ne veux pas, comme la lune,
Luire d'autre feu que du tien. [85-90. Voyez,
comme contre-partie de ce panégyrique, l'historiette que Tallemant des Réaux a
consacrée à Bellegarde.]
90
Quand le monstre infâme d'envie,
A
qui rien de l'autrui ne plaît,
Tout lâche et perfide qu'il est,
Jette
les yeux dessus ta vie,
Et te voit emporter le prix 95
Des grands coeurs
et des beaux esprits
Dont aujourd'hui la France est pleine,
Est-il pas
contraint d'avouer
Qu'il a lui-même de la peine
A s'empêcher de te
louer? 100
Soit que l'honneur de la carrière [101. Carrière. Ce
mot se dit, suivant Nicot, " de la course et tirée d'un homme à cheval, soit
qu'il joute, soit qu'il coure pour plaisir tant que la longueur d'une haleine ou
lire se peut étendre. "]
T'appelle à monter à cheval,
Soit qu'il se
présente un rival
Pour la lice ou pour la barrière,
Soit que tu donnes
ton loisir 105
A prendre quelque autre plaisir,
Eloigné des molles
délices;
Qui ne sait que toute la cour,
A regarder tes exercices,
Comme à des théâtres accourt? 110
Quand tu passas en Italie,
Où
tu fus querir pour mon roi
Ce joyau d'honneur et de foi,
Dont l'Arne à
la Seine s'allie; [114. L'Arne, l'Arno. Bellegarde avait été envoyé à
Florence pour y chercher Marie de Médicis.]
Téthys ne suivit-elle pas 115
Ta bonne grâce et tes appas,
Comme un objet émerveillable,
Et jura
qu'avecque Jason
Jamais argonaute semblable
N'alla conquérir la toison?
120
Tu menois le blond Hyménée,
Qui devoit solennellement
De ce
fatal accouplement
Célébrer l'heureuse journée.
Jamais il ne fut si
paré; 125
Jamais en son habit doré
Tant de richesses n'éclatèrent;
Toutefois les Nymphes du lieu,
Non sans apparence, doutèrent
Qui de
vous deux étoit le Dieu. 130
De combien de pareilles marques,
Dont
on ne me peut démentir,
Ai-je de quoi te garantir
Contre les menaces des
Parques?
Si ce n'est qu'un si long discours 135
A de trop pénibles
détours;
Et qu'à bien dispenser les choses,
Il faut mêler pour un
guerrier
A peu de myrte et peu de roses
Force palme et force laurier?
140
Achille étoit haut de corsage;
L'or éclatoit en ses cheveux;
Et les dames avecque v?ux
Soupiroient après son visage;
Sa gloire à
danser et chanter, 145
Tirer de l'arc, sauter, lutter,
A nulle autre
n'étoit seconde;
Mais s'il n'eût rien eu de plus beau ,
Son nom, qui
vole par le monde,
Seroit-il pas dans le tombeau? 150
S'il n'eût par
un bras homicide,
Dont rien ne repoussoit l'effort,
Sur Ilion vengé le
tort
Qu'avoit reçu le jeune Atride;
De quelque adresse qu'au giron 155
Ou de Phénix, ou de Chiron,
Il eût fait son apprentissage,
Notre âge
auroit-il aujourd'hui
Le mémorable témoignage
Que la Grèce a donné de
lui? 160
C'est aux magnanimes exemples
Qui sous la bannière de Mars
Sont faits au milieu des hasards,
Qu'il appartient d'avoir des temples:
Et c'est avecque ces couleurs 165
Que l'histoire de nos malheurs
Marquera si bien ta mémoire,
Que tous les siècles à venir
N'auront
point de nuit assez noire,
Pour en cacher le souvenir. 170
En ce
long temps où les manies
D'un nombre infini de mutins,
Poussés de nos
mauvais destins,
Ont assouvi leurs félonies,
Par quels faits d'armes
valeureux, 175
Plus que nul autre aventureux,
N'as-tu mis ta gloire en
estime?
Et déclaré ta passion,
Contre l'espoir illégitime
De la
rebelle ambition? 180
Tel que d'un effort difficile
Un fleuve au
travers de la mer,
Sans que son goût devienne amer,
Passe d'Élide en la
Sicile;
Ses flots par moyens inconnus 185
En leur douceur entretenus
Aucun mélange ne reçoivent;
Et dans Syracuse arrivant
Sont trouvés
de ceux qui les boivent
Aussi peu salés que devant : [181-190. Voltaire a
imité cette comparaison dans les vers si connus de la Henriade :
Belle Aréthuse, ainsi ton onde fortunée....] 190
Tel entre ces
esprits tragiques,
Ou plutôt démons insensés,
Qui de nos dommages passés
Tramoient les funestes pratiques,
Tu ne t'es jamais diverti [195.
Diverti, détourné.] 195
De suivre le juste parti;
Mais blâmant
l'impure licence
De leurs déloyales humeurs,
As toujours aimé
l'innocence,
Et pris plaisir aux bonnes m?urs. 200
Depuis que pour
sauver sa terre,
Mon roi, le plus grand des humains,
Eut laissé partir
de ses mains
Le premier trait de son tonnerre,
Jusqu'à la fin de ses
exploits, 205
Que tout eut reconnu ses lois,
A-t-il jamais défait armée,
Pris ville, ni forcé rempart,
Où ta valeur accoutumée
N'ait eu la
principale part? 210
Soit que près de Seine et de Loire
Il pavât les
plaines de morts,
Soit que le Rhône outre ses bords
Lui vît faire
éclater sa gloire,
Ne l'as-tu pas toujours suivi? 215
Ne l'as-tu pas
toujours servi?
Et toujours par dignes ouvrages
Témoigné le mépris du
sort
Que sait imprimer aux courages
Le soin de vivre après la mort? 220
Mais quoi? ma barque vagabonde
Est dans les Syrtes bien avant;
Et le plaisir la décevant
Toujours l'emporte au gré de l'onde.
Bellegarde, les matelots 225
Jamais ne méprisent les flots,
Quelque
phare qui leur éclaire;
Je ferai mieux de relâcher,
Et borner le soin de
te plaire,
Par la crainte de te fâcher, 230
L'unique but où mon
attente
Croit avoir raison d'aspirer,
C'est que tu veuilles m'assurer
Que mon offrande te contente;
Donne-m'en d'un clin de tes yeux 235
Un témoignage gracieux;
Et si tu la trouves petite,
Ressouviens-toi
qu'une action
Ne peut avoir peu de mérite,
Ayant beaucoup d'affection.
240
Ainsi de tant d'or et de soie
Ton âge dévide son cours,
Que
tu reçoives tous les jours
Nouvelles matières de joie;
Ainsi tes
honneurs florissants, 245
De jour en jour aillent croissants,
Malgré la
fortune contraire;
Et ce qui les fait trébucher,
De toi ni de Termes ton
frère [249. César-Auguste de Saint-Lari, baron de Termes, tué au siége de Clérac
le 22 juillet 1621.]
Ne puisse jamais approcher. 250
Quand la faveur
à pleines voiles,
Toujours compagne de vos pas,
Vous feroit devant le
trépas
Avoir le front dans les étoiles,
Et remplir de votre grandeur 255
Ce que la terre a de rondeur,
Sans être menteur, je puis dire
Que
jamais vos prospérités
N'iront jusques où je desire,
Ni jusques où vous
méritez. 260
-------
A la fin c'est trop de silence
En si
beau sujet de parler;
Le mérite qu'on veut celer
Souffre une injuste
violence.
Bellegarde, unique support 5
Où mes v?ux ont trouvé leur port,
Que tarde ma paresse ingrate,
Que déjà ton bruit nonpareil
Au bord
du Tage et de l'Euphrate
N'a vu l'un et l'autre soleil? 10
Les Muses
hautaines et braves
Tiennent le flatter odieux;
Et comme parentes des
Dieux
Ne parlent jamais en esclaves :
Mais aussi ne sont-elles pas 15
De ces beautés dont les appas
Ne sont que rigueur et que glace,
Et
de qui le cerveau léger,
Quelque service qu'on leur fasse,
Ne se peut
jamais obliger, 20
La vertu, qui de leur étude
Est le fruit le plus
précieux,
Sur tous les actes vicieux
Leur fait haïr l'ingratitude;
Et les agréables chansons 25
Par qui leurs doctes nourrissons
Savent
charmer les destinées,
Récompensent un bon accueil
De louanges que les
années
Ne mettent point dans le cercueil. 30
Les tiennes vivront, je
le jure
Touchant de la main à l'autel,
Sans que jamais rien de mortel
Ait pouvoir de leur faire injure;
Et l'éternité que promet 35
La
montagne au double sommet
N'est que mensonge et que fumée,
Ou je rendrai
cet univers
Amoureux de ta renommée
Autant que tu l'es de mes vers. 40
Comme en cueillant une guirlande
On est d'autant plus travaillé
Que le parterre est émaillé
D'une diversité plus grande,
Tant de
fleure de tant de côtés 45
Faisant paroître en leurs beautés
L'artifice
de la nature,
Que les yeux troublés de plaisir
Ne savent en cette
peinture
Ni que laisser ni que choisir : 50
Ainsi quand pressé de la
honte
Dont me fait rougir mon devoir,
Je veux une oeuvre concevoir
Qui pour toi les âges surmonte.
Tu me tiens les sens enchantés 55
De
tant de rares qualités
Où brille un excès de lumière,
Que plus je
m'arrête à penser
Laquelle sera la première,
Moins je sais par où
commencer. 60
Par combien de semblables marques
Dont on ne peut me
démentir,
Ai-je de quoi te garantir
Contre les outrages des Parques?
Mais des sujets beaucoup meilleurs 65
Me font tourner ma route ailleurs,
Et la bienséance des choses
M'avertit qu'il faut qu'un guerrier
En
sa couronne ait peu de roses
Avecque beaucoup de laurier. 70
Achille
étoit haut de corsage,
L'or éclatoit en ses cheveux,
Et les femmes avec
des v?ux
Soupiroient après son visage;
Sa gloire à danser et chanter, 75
Tirer de l'arc, sauter, lutter,
A nulle autre n'étoit seconde;
Mais
s'il n'eut rien eu de plus beau,
Son nom qui vole par le monde
Fût-il
pas clos dans le tombeau? 80
C'est aux magnanimes exemples
Qui
dessus la scène de Mars
Sont faits au milieu des hasards,
Qu'il
appartient d'avoir des temples;
Et c'est là que je veux trouver 85
De
quoi si dignement graver
Les monuments de ta mémoire,
Que tous les
siècles à venir
N'auront point de nuit assez noire
Pour en cacher le
souvenir. 90
En ce long temps où les manies
D'un nombre infini de
mutins
Poussés de nos mauvais destins
Ont assouvi leurs tyrannies,
Qui se peut vanter comme toi 95
D'avoir toujours gardé sa foi
Hors
de soupçon comme de crime?
Et d'une forte passion
Haï l'espoir
illégitime
De la rebelle ambition? 100
Tel que d'un effort difficile
Un fleuve par-dessous la mer,
Sans que son flot devienne amer,
Passe
de Grèce en la Sicile;
Il ne sait lui-même comment 105
Il peut couler si
nettement,
Et sa fugitive Aréthuse,
Coutumière à le mépriser,
De ce
miracle est si confuse
Qu'elle s'accorde à le baiser : 110
Tel entre
ces esprits tragiques,
Ou plutôt démons insensés ,
Qui de nos dommages
passés
Tramoient les funestes pratiques,
Tu ne t'es jamais diverti 115
De suivre le juste parti,
Mais blâmant l'impure licence
De nos
déloyales humeurs,
As toujours aimé l'innocence
Et pris plaisir aux
bonnes m?urs, 120
Si nommer en son parentage
Une longue suite
d'aïeux
Que la gloire a mis dans les cieux,
Est réputé grand avantage,
A qui peut-il être inconnu 125
Que toujours les tiens ont tenu
Les
charges les plus honorables
Qu'espèrent avecque raison
Sous des
monarques favorables
Ceux qui sont d'illustre maison? 130
Qui ne
sait de quelles tempêtes
Leur fatale main autrefois,
Portant la foudre
de nos rois,
Des Alpes a battu les têtes?
Qui n'a vu dessous les combats
135
Le Pô mettre ses cornes bas?
Et les peuples de ses deux rives
Dans la frayeur ensevelis,
Laisser leurs dépouilles captives
A la
merci des fleurs de lis? 140
Mais de chercher aux sépultures
Des
témoignages de valeur,
C'est à ceux qui n'ont rien du leur
Estimable aux
races futures,
Non pas à toi qui revêtu 145
De tous les dons que la
vertu
Peut recevoir de la Fortune,
Connois ce qui vraiment est bien,
Et ne veux pas, comme la lune,
Luire d'autre feu que du tien. 150
Quand le monstre infâme d'envie,
A qui rien de l'autrui ne plaît,
Tout lâche et perfide qu'il est,
Jette les yeux dessus ta vie,
Et
voit qu'on te donne le prix 155
Des beaux coeurs et des beaux esprits
Dont aujourd'hui la France est pleine,
N'est-il pas contraint d'avouer
Qu'il a lui-même de la peine
A s'empêcher de te louer? 160
De
quelle adresse incomparable
Ce que tu fais n'est-il réglé?
Qui ne voit
s'il n'est aveuglé
Que ton discours est admirable?
Et les charmes de tes
bontés 165
N'ont-ils pas sur les volontés
Une si parfaite puissance,
Qu'une âme ne peut éviter
D'être sous ton obéissance,
Quand tu l'en
veux solliciter? 170
Soit que l'honneur de la carrière
T'appelle à
monter à cheval,
Soit qu'il se présente un rival
Pour la lice ou pour la
barrière,
Soit que tu donnes ton loisir 175
A faire en quelque autre
plaisir
Luire tes grâces nonpareilles,
Voit-on pas que toute la cour
Aux spectacles de tes merveilles
Comme à des théâtres accourt? 180
Quand il a fallu par les armes
Venir à l'essai glorieux
De
réduire ces furieux
Aveuglés d'appas et de charmes,
Qui plus
heureusement a mis 185
La honte au front des ennemis?
Et par de plus
dignes ouvrages
Témoigné le mépris du sort,
Dont sollicite les courages
Le soin de vivre après la mort? 190
Dreux sait bien avec quelle
audace
Il vit au haut de ses remparts
Ton glaive craint de toutes parts
Se faire abandonner la place,
Et sait bien que les assiégés 195
En
péril extrême rangés
Tenoient déjà leur perte sûre,
Quand demi-mort, par
le défaut
Du sang versé d'une blessure,
Tu fus remporté de l'assaut. 200
La défense victorieuse
D'un petit nombre de maisons,
Qu'à peine
avoit clos de gazons
Une hâte peu curieuse;
Un camp venant pour te
forcer, 205
Abattu sans se redresser,
Et le repos d'une province
Par
un même effet rétabli,
Au gré des sujets et du Prince,
Sont-ce choses
dignes d'oubli? 210
Sous la canicule enflammée
Les blés ne sont
point aux sillons
Si nombreux que les bataillons
Qui fourmilloient en
cette armée,
Et si la fureur des Titans 215
Par de semblables
combattants
Eût présenté son escalade,
Le ciel avoit de quoi douter
Qu'il n'eut vu régner Encelade
En la place de Jupiter. 220
Qui
vers l'épaisseur d'un bocage
A vu se retirer des loups
Qu'un berger de
cris et de coups
A repoussés de son herbage,
Il a vu ces désespérés 225
Par ta gloire déshonorés
S'en revenir en leur tranchée,
Et ne rester
de leurs efforts
Que toute la terre jonchée
De leurs blessés et de leurs
morts, 230
La paix qui neuf ans retirée,
Faisoit la sourde à nous
ouïr,
A la fin nous laissa jouir
De sa présence desirée.
Au lieu du
soin et des ennuis 235
Par qui nos jours sembloient des nuits,
L'âge
d'or revint sur la terre,
Les délices eurent leur tour,
Et mon roi lassé
de la guerre
Mit son temps à faire l'amour. 240
Le nom de sa chaste
Marie
Le travailloit d'une langueur
Qu'il pensoit que pour sa longueur
Jamais il ne verroit guérie,
Et bien que des succès heureux 245
De
ses combats aventureux
Toute l'Europe sût l'histoire,
Il croyoit en sa
royauté
N'avoir rien, s'il n'avoit la gloire
De posséder cette beauté.
250
Elle auparavant invincible
Et plus dure qu'un diamant,
S'apercevoit que cet amant
La faisoit devenir sensible.
Les doutes
que les femmes font 255
Et la conduite qu'elles ont
Plus discrète et
plus retenue,
Contre sa flamme combattant,
Faisoit qu'elle doit moins
connue,
Mais elle étoit grande pourtant, 260
En l'heureux sein de la
Toscane,
Diane aux ombres de ses bois
La nourrissoit dessous ses lois,
Qui n'enseignent rien de profane.
Tandis le temps faisoit mûrir 265
Le dessein de l'aller querir,
Et ne restoit plus que d'élire
Celui
qui seroit le Jason
Digne de faire à cet empire
Voir une si belle
toison. 270
Tu vainquis en cette dispute,
Aussi plein d'aise dans le
coeur
Qu'à Pise jadis un vainqueur
Ou de la course ou de la lutte;
Et parus sur les poursuivants 275
Dont les v?ux trop haut s'élevants
Te donnoient de la jalousie,
Comme dessus des arbrisseaux
Un de ces
pins de Silésie
Qui font les mâts de nos vaisseaux. 280
Quelle
prudence inestimable
Ne fis-tu remarquer alors?
Quels ornements d'âme et
de corps
Ne te firent trouver aimable?
Téthys, que ta grâce ravit, 285
Pleine de flamme te suivit
Autant que dura ton passage,
Et l'Arno
cessa de couler,
Plein de honte qu'en son rivage
Il n'avoit de quoi
t'égaler, 290
Tu menois le blond Hyménée,
Qui devoit solennellement
De ce fatal accouplement
Célébrer l'heureuse journée.
Jamais il ne
fut si paré, 295
Jamais en son habit doré
Tant de richesses
n'éclatèrent;
Toutefois les Nymphes du lieu
Non sans apparence doutèrent
Qui de vous deux étoit le Dieu. 300
Mais quoi? ma barque vagabonde
Est dans les Syrtes bien avant;
Et le plaisir la décevant
Toujours
la pousse au gré de l'onde.
Bellegarde, les matelots 305
Jamais ne
méprisent les flots,
Quelque phare qui leur éclaire;
Je ferai mieux de
relâcher,
Et borner le soin de te plaire
Par la crainte de te fâcher.
310
Toute la gloire où mon attente
Croit avoir raison d'aspirer,
C'est qu'il te plaise m'assurer
Que mon offrande te contente.
Donne-m'en d'un clin de tes yeux 315
Un témoignage gracieux,
Et si
tu la trouves petite,
Considère qu'une action
Ne peut avoir peu de
mérite
Ayant beaucoup d'affection. 320
Ainsi toujours d'or et de
soie
Ton âge dévide son cours;
Ainsi te naissent tous les jours
Nouvelles matières de joie,
Et les foudres accoutumés 325
De tous
les traits envenimés
Que par la fortune contraire
L'ire du ciel fait
décocher,
De toi, ni de Termes ton frère,
Ne puissent jamais approcher.
330
Quand la faveur à pleines voiles,
Toujours compagne de vos pas,
Vous feroit devant le trépas
Avoir le front dans les étoiles,
Et
remplir de votre grandeur 335
Ce que la terre a de rondeur,
Sans être
menteur je puis dire
Que jamais vos prospérités
N'iront jusques où je
desire,
Ni jusques où vous méritez?. 340
[126 POÉSIES XXVIII.]
XXVIII
A MONSIEUR DE FLEURANCE, SUR SON ART
D'EMBELLIR.
SONNET.
Cette pièce se trouve en tête du livre intitulé :
l'Art d'embellir, tiré du sens de ce sacré Paradoxe; La sagesse de la
personne embellit sa face; étendu en toute sorte de Beauté et ès moyens de
faire que le corps retire en effet son embellissement des belles qualités de
l'Ame. Par le sieur de Flurance Rivault. A Paris, chez Julien Bertaut, 1608.
-- David de Rivault, sieur de Flurance, né à Laval ou dans les environs, vers
1571, mort à Tours au mois de janvier 1616, fut successivement sous-précepteur,
lecteur aux mathématiques, puis précepteur de Louis XIII, et conseiller d'État.
Le plus connu de ses ouvrages a pour titre : les Élémens d'artillerie, 2e
édition, 1608, in-8.
Caliste est la vicomtesse d'Auchy, dont nous allons
parler à la page 128.
Le sonnet est irrégulier (voyez la notice de la pièce
XXV)
Voyant ma Caliste si belle,
Que l'on n'y peut rien desirer, [2.
var. (Art d'embellir):
Que rien ne s'y peut desirer.]
Je ne me
pouvois figurer
Que ce fût chose naturelle.
J'ignorois que ce
pouvoit être 5
Qui lui coloroit ce beau teint, [5, 6. Voyez la notice de la
pièce XXIX]
Où l'Aurore même n'atteint
Quand elle commence de naître.
Mais, Fleurance, ton docte écrit.
M'ayant fait voir qu'un bel esprit
[10. VAR.(Art d'embellir) :
M'ayant fait voir qu'un sage esprit.] 10
Est la cause d'un beau visage;
Ce ne m'est plus de nouveauté,
Puisqu'elle est parfaitement sage,
Qu'elle soit parfaite en beauté.
[128 POÉSIES, XXIX.]
XXIX
SONNET.
La belle dont
Malherbe déplore le départ, est Charlotte Jouvenel des Ursins, mariée à Eustache
de Conflans, vicomte d'Auchy (ou Ochy), chevalier des ordres du Roi. Les
généalogistes le font mourir en juin 1628. Si cette date est exacte, elle réfute
complétement le récit de Tallemant (Historiette de la vicomtesse
d'Auchy), suivant lequel le vicomte, tant qu'il vécut, tint prudemment sa
femme à la campagne. Quoi qu'il en soit, une fois arrivée à Paris (elle y était
avant 1609), elle se forma une petite cour de poëtes et de savants, et se rendit
ridicule par ses prétentions littéraires et même théologiques, car, en 163l,
elle fit paraître sous son nom des Homélies sur l'Épitre de saint Paul aux
Hébreux. Malherbe, Lingendes, Malle-ville ont à l'envi célébré ses attraits,
mais il ne semble pas qu'elle un ait été plus séduisante. " Elle n'avoit rien de
beau, dit Tallemant, que la gorge et le tour du visage. Elle avoit un teint de
malade, et ses yeux furent toujours les moins brillants et les moins
clairvoyants du monde. " Elle mourut le 3 janvier 1646, assez âgée, on peut le
croire, sans avoir besoin de s'en rapporter à Berthelot, qui écrivait d'elle :
Ses enfants pleins de vie,
Devant Pavie,
N'étoient déjà plus
mineurs.
Outre les vers que Malherbe a composés en son honneur, il lui a
adressé un certain nombre de lettres publiées pour la première fois dans
l'édition de 1630.
Le sonnet ci-dessous a été, ainsi que les huit pièces
suivantes, inséré dans le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce
temps, qui est précisément dédié " à très-illustre et vertueuse dame
Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Ochi. " Ce volume, publié à Paris en 1609, a
été réimprimé sous le même titre, à Lyon, par Barthélemy Ancelin, 1615, in-12.
Quel astre malheureux ma fortune a bâtie?
A quelles dures lois m'a
le ciel attaché,
Que l'extrême regret ne m'ait point empêché
De me
laisser résoudre à cette départie? [4. Départie, départ.]
Quelle
sorte d'ennuis fut jamais ressentie 5
Egale au déplaisir dont j'ai l'esprit
touché?
Qui jamais vit coupable expier son péché
D'une douleur si forte,
et si peu divertie? [5-8. Les vers de ce quatrain sont ainsi rangés dans
l'édition de 1630 :
Quelle sorte d'ennuis fut jamais ressentie
Égale au
déplaisir dont j'ai l'esprit touché?
D'une douleur si forte, et si peu
divertie,
Qui jamais vit coupable expier son péché?
Nous avons suivi
la disposition des Recueils, et séparé la seconde rime masculine du quatrain de
celle qui termine le premier vers du tercet.]
On doute en quelle part
est le funeste lieu
Que réserve aux damnés la justice de Dieu, 10
Et de
beaucoup d'avis la dispute en est pleine;
Mais sans être savant, et sans
philosopher,
Amour en soit loué, je n'en suis point en peine :
Où
Caliste n'est point, c'est là qu'est mon enfer.
[130 POÉSIES, XXX]
XXX
STANCES
Imprimées en 1609 avec le titre de
chanson dans le Nouveau Parnasse et dans le Nouveau recueil des
plus beaux vers de ce temps. " M. de Racan, dit Ménage, croit que Malherbe
fit ces stances pour lui-même. " Elles sont adressées à la vicomtesse d'Auchy.
Laisse-moi, raison importune,
Cesse d'affliger mon repos,
En me
faisant mal à propos
Désespérer de ma fortune;
Tu perds temps de me
secourir, 5
Puisque je ne veux point guérir.
Si l'Amour en tout son
empire,
Au jugement des beaux esprits,
N'a rien qui ne quitte le prix
A celle pour qui je soupire, 10
D'où vient que tu me veux ravir
L'aise que j'ai de la servir?
A quelles roses ne fait honte
De
son teint la vive fraîcheur?
Quelle neige a tant de blancheur 15
Que sa
gorge ne la surmonte?
Et quelle flamme luit aux cieux
Claire et nette
comme ses yeux? [3-l8. Voyez plus haut la notice de la pièce XXIX.]
Soit
que de ses douces merveilles
Sa parole enchante les sens, 20
Soit que sa
voix de ses accents
Frappe les coeurs par les oreilles,
A qui ne
fait-elle avouer
Qu'on ne la peut asssez louer?
Tout ce que d'elle
on me peut dire, 25
C'est que son trop chaste penser,
Ingrat à me
récompenser,
Se moquera de mon martyre :
Supplice qui jamais ne faut
Aux desirs qui volent trop haut. [30. VAR. (K) : A celui qui vole trop haut]
30
Je l'accorde, il est véritable :
Je devois bien moins desirer;
Mais mon humeur est d'aspirer
Où la gloire est indubitable.
Les
dangers me sont des appas; 35
Un bien sans mal ne me plaît pas.
Je
me rends donc sans résistance
A la merci d'elle et du sort;
Aussi bien
par la seule mort
Se doit faire la pénitence 40
D'avoir osé délibérer
Si je la devois adorer.
[132 POÉSIES, XXXI.]
XXXI
SONNET.
Imprimé en 1609 dans le Nouveau recueil des plus beaux
vers de ce temps.
Berthelot, qui détestait Malherbe et la vicomtesse
d'Auchy, a fait de ce sonnet une parodie, dont voici quelques vers :
De
toutes les laideurs Francine est la plus laide...
....................................
....................................
La cire de ses yeux éblouit les
regards;
Ainsi que dans le miel Amour y tient ses dards,
Dont il la
perce à jour comme l'on fait un crible.
Mes yeux en la voyant font un
mauvais repas :
Qu'en dis-tu, ma raison? crois-tu qu'il soit possible
D'avoir du jugement et ne l'abhorrer pas?
Il n'est rien de si beau
comme Caliste est belle,
C'est une oeuvre où nature a fait tous ses efforts;
Et notre âge est ingrat qui voit tant de trésors,
S'il n'élève à sa
gloire une marque éternelle.
La clarté de son teint n'est pas chose
mortelle; 5
Le baume est dans sa bouche, et les roses dehors;
Sa parole
et sa voix ressuscitent les morts,
Et l'art n'égale point sa douceur
naturelle.
La blancheur de sa gorge éblouit les regards;
Amour est
en ses yeux, il y trempe ses dards, 10
[10. A propos de ce vers, Mme de
Rambouillet disait, suivant Tallemant (Historiette de la vicomtesse
d'Auchy), que Malherbe avait raison, car les yeux de la vicomtesse
pleuraient presque toujours et " l'Amour pouvoit trouver de quoi tremper ses
dards tout à son aise. "]
Et la fait reconnoître un miracle visible.
En ce nombre infini de grâces et d'appas,
Qu'en dis-tu, ma raison?
crois-tu qu'il soit possible
D'avoir du jugement, et ne l'adorer pas?
[134 POÉSIES, XXXII.]
XXXII
STANCES
Publiées en
1609 avec le titre de chanson dans le Nouveau recueil des plus beaux
vers de ce temps.
" M. de Racan, dit Ménage, croit que ces stances ont
été faites par Malherbe pour la vicomtesse d'Auchi.... Mais Mme la marquise de
Rambouillet m'a assuré qu'il les avoit faites pour une certaine Mme la comtesse
de la Roche, au nom de laquelle il avoit visé en cet endroit de ces mêmes
stances :
Avec quelle raison me puis-je figurer
Que cette âme de
roche une grâce m'octroie?
Parmi les lettres de Théophile il y en a une
à cette Mme la comtesse de la Roche, " C'est probablement la même dont Malherbe
parle dans une lettre à Peiresc du 5 avril 1611, et qui à cette date était
depuis trois jours à l'agonie.
Le dernier de mes jours est dessus
l'horizon;
Celle dont mes ennuis avoient leur guérison
S'en va porter
ailleurs ses appas et ses charmes;
Je fais ce que je puis, l'en pensant
divertir;
Mais tout m'est inutile, et semble que mes larmes 5
Excitent
sa rigueur à la faire partir.
Beaux yeux, à qui le ciel, et mon
consentement,
Pour me combler de gloire, ont donné justement
Dessus mes
volontés un empire suprême,
Que ce coup m'est sensible; et que tout à loisir
10
Je vais bien éprouver qu'un déplaisir extrême
Est toujours à la fin
d'un extrême plaisir.
Quel tragique succès ne dois-je redouter
Du
funeste voyage où vous m'allez ôter
Pour un terme si long tant d'aimables
délices, 15
Puisque votre présence étant mon élément,
Je pense être aux
enfers, et souffrir leurs supplices,
Lorsque je m'en sépare une heure
seulement!
Au moins si je voyois cette fière beauté
Préparant son
départ cacher sa cruauté 20
Dessous quelque tristesse, ou feinte, ou
véritable;
L'espoir, qui volontiers accompagne l'amour,
Soulageant ma
langueur, la rendroit supportable,
Et me consoleroit jusques à son retour.
Mais quel aveuglement me le fait desirer? 25
Avec quelle raison me
puis-je figurer
Que cette âme de roche une grâce m'octroie?
Et qu'ayant
fait dessein de ruiner ma foi,
Son humeur se dispose à vouloir que je croie
Qu'elle a compassion de s'éloigner de moi? 30
Puis étant son mérite
infini comme il est,
Dois-je pas me résoudre à tout ce qui lui plaît,
Quelques lois qu'elle fasse, et quoi qu'il m'en advienne,
Sans faire
cette injure à mon affection
D'appeler sa douleur au secours de la mienne,
35
Et chercher mon repos en son affliction?
Non, non, qu'elle s'en
aille à son contentement,
Ou dure ou pitoyable, il n'importe comment;
Je
n'ai point d'autre v?u que ce qu'elle souhaite;
Et quand de mes souhaits je
n'aurois jamais rien, [40. VAR. (H, K, N) : Et quand de mes travaux....] 40
Le sort en est jeté, l'entreprise en est faite,
Je ne saurois brûler
d'autre feu que du sien.
Je ne ressemble point à ces foibles esprits,
Qui bientôt délivrés, comme ils sont bientôt pris,
En leur fidélité
n'ont rien que du langage; 45
Toute sorte d'objets les touche également;
Quant à moi, je dispute avant que je m'engage,
Mais quand je l'ai
promis, j'aime éternellement. [48. " J'ai appris de M. de Racan, dit encore
Ménage, que cette stance et celle qui commence par Voilà comme je vis, voilà
ce que j'endure, qui est de la plainte d'Alcandre pour la captivité de sa
maîtresse (voyez p. 160), étoient les deux de toutes les poésies de Malherbe que
Malherbe estimoit davantage. " -- On sait que, quand il s'agit de leurs oeuvres,
les auteurs et les artistes sont loin d'être des juges infaillibles.]
[POÉSIES,XXXIII. 137]
XXXIII
SONNET.
Imprimé,
comme les pièces précédentes, dans le recueil de 1609, et adressé à la
vicomtesse d'Auchy.
Beauté, de qui la grâce étonne la nature,
Il
faut donc que je cède à l'injure du sort,
Que je vous abandonne, et loin de
votre port
M'en aille au gré du vent suivre mon aventure.
Il n'est
ennui si grand que celui que j'endure; 5
Et la seule raison qui m'empêche la
mort,
C'est la doute que j'ai que ce dernier effort
Ne fut mal employé
pour une âme si dure.
Caliste, où pensez-vous? qu'avez-vous entrepris?
Vous résoudrez-vous point à borner ce mépris, 10
Qui de ma patience
indignement se joue?
Mais, ô de mon erreur l'étrange nouveauté!
Je
vous souhaite douce, et toutefois j'avoue
Que je dois mon salut à votre
cruauté.
[138 POÉSIES, XXXIV.]
XXXIV
SONNET.
Imprimé dans le même recueil de 1609, avec le titre de chanson.
Il n'est guère besoin de dire qu'ici, comme dans la pièce suivante, il s'agit de
Fontainebleau, dont le château et les jardins durent de nombreux embellissements
à Henri IV, qui y fit travailler dès l'année l593.
Beaux et grands
bâtiments d'éternelle structure,
Superbes de matière, et d'ouvrages divers,
Où le plus digne roi qui soit en l'univers
Aux miracles de l'art fait
céder la nature;
Beau parc, et beaux jardins, qui dans votre clôture 5
Avez toujours des fleurs, et des ombrages verts,
Non sans quelque Démon
qui défend aux hivers
D'en effacer jamais l'agréable peinture;
Lieux
qui donnez, aux coeurs tant d'aimables desirs,
Bois, fontaines, canaux, si
parmi vos plaisirs 10
Mon humeur est chagrine, et mon visage triste,
Ce n'est point qu'en effet vous n'ayez des appas; [12. var. (K) : Ce
n'est pas....]
Mais quoi que vous ayez, vous n'avez point Caliste,
Et
moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.
[POÉSIES, XXXV. 139]
XXXV
SONNET.
Cette pièce fait pour ainsi dire suite à la
précédente et a été imprimée en 1609 dans le même recueil.
Caliste, en
cet exil j'ai l'âme si gênée
Qu'au tourment que je souffre il n'est rien de
pareil;
Et ne saurois ouïr ni raison ni conseil,
Tant je suis dépité
contre ma destinée.
J'ai beau voir commencer et finir la journée, 5
En quelque part des cieux que luise le soleil,
Si le plaisir me fuit,
aussi fait le sommeil,
Et la douleur que j'ai n'est jamais terminée.
Toute la cour fait cas du séjour où je suis, [9. var. (K.) : Tout le
monde fait cas....]
Et pour y prendre goût, je fais ce que je puis; 10
Mais j'y deviens plus sec, plus j'y vois de verdure.
En ce piteux
état si j'ai du réconfort,
C'est, ô rare beauté, que vous êtes si dure,
Qu'autant près comme loin je n'attends que la mort.
[140 POÉSIES,
XXXVI.]
XXXVI
SONNET.
Imprimé dans le recueil de 1609.
C'est fait, belle Caliste, il n'y faut plus penser;
Il se faut
affranchir des lois de votre empire;
Leur rigueur me dégoûte, et fait que je
soupire [2, 3. var. (K) :
La fâcheuse rigueur des lois de votre empire
Étonne mon courage et fait que je soupire.
Dans N et P ce dernier vers
commence ainsi :
M'étonne le courage....]
Que ce qui s'est passé n'est à
recommencer.
Plus en vous adorant je me pense avancer, 5
Plus votre
cruauté, qui toujours devient pire,
Me défend d'arriver au bonheur où
j'aspire,
Comme si vous servir étoit vous offenser.
Adieu donc, ô
beauté, des beautés la merveille;
Il faut qu'à l'avenir ma raison me
conseille, 10
Et dispose mon âme à se laisser guérir.
Vous m'étiez
un trésor aussi cher que la vie;
Mais puisque votre amour ne se peut
acquérir,
Comme j'en perds l'espoir, j'en veux perdre l'envie.
[POÉSIES, XXXVII. 141]
XXXVII
STANCES.
" J'ai
appris de M. de Racan, dit Ménage, que Malherbe fit ces stances pour la
vicomtesse d'Auchi, mais qu'elles servirent à M. de Bellegarde pour la princesse
de Conti. " Elles furent imprimées dans les deux recueils H et K, de 1609, avec
le titre de chanson.
Dure contrainte de partir,
A quoi je ne
puis consentir,
Et dont je ne m'ose défendre,
Que ta rigueur a de
pouvoir!
Et que tu me fais bien apprendre 5
Quel tyran c'est que le
devoir!
J'aurai donc nommé ces beaux yeux
Tant de fois mes rois et
mes dieux,
Pour aujourd'hui n'en tenir compte?
Et permettre qu'à
l'avenir 10
On leur impute cette honte
De ne m'avoir su retenir? [12.
var. (N) : De n'avoir su me retenir.]
Ils auront donc ce déplaisir,
Que je meure après un desir,
Ou la vanité me convie? 15
Et qu'ayant
juré si souvent
D'être auprès d'eux toute ma vie,
Mes serments s'en
aillent au vent?
Vraiment je puis bien avouer
Que j'avois tort de me
louer 20
Par-dessus le reste des hommes;
Je n'ai point d'autre qualité
Que celle du siècle où nous sommes,
La fraude, et l'infidélité.
Mais à quoi tendent ces discours, 25
O beauté qui de mes amours
Etes le port et le naufrage?
Ce que je dis contre ma foi,
N'est-ce
pas un vrai témoignage
Que je suis déjà hors de moi? 30
Votre
esprit, de qui la beauté
Dans la plus sombre obscurité
Se fait une
insensible voie,
Ne vous laisse pas ignorer
Que c'est le comble de ma
joie 35
Que l'honneur de vous adorer.
Mais pourrois-je n'obéir pas
Au Destin, de qui le compas
Marque à chacun son aventure,
Puisqu'en
leur propre adversité 40
Les Dieux tout-puissants de nature
Cèdent à la
nécessité?
Pour le moins j'ai ce réconfort,
Que les derniers traits
de la mort
Sont peints en mon visage blême, 45
Et font voir assez clair
à tous, [46. var. (N) : Qui font voir....]
Que c'est m'arracher à moi-même
Que de me séparer de vous.
Un lâche espoir de revenir
Tâche en
vain de m'entretenir; 50
Ce qu'il me propose m'irrite;
Et mes v?ux
n'auront point de lieu,
Si par le trépas je n'évite
La douleur de vous
dire adieu.
[144 POÉSIES, XXXVIII, XXXIX.]
XXXVIII
POUR
METTRE DEVANT LES HEURES DE CALISTE.
Bien que j'ignore au juste la date
de cette épigramme et de la suivante, imprimées en 1615 dans les Délices de
la poésie françoise, j'ai cru pouvoir les placer immédiatement à la suite
des pièces précédentes, car il me semble qu'elles ont dû être composées vers la
même époque.
Tant que vous serez sans amour,
Caliste, priez, nuit et
jour,
Vous n'aurez point miséricorde;
Ce n'est pas que Dieu ne soit
doux;
Mais pensez-vous qu'il vous accorde 5
Ce qu'on ne peut avoir de
vous?
-------
XXXIX
AUTRE SUR LE MÊME SUJET.
Prier Dieu qu'il vous soit propice,
Tant que vous me tourmenterez,
C'est le prier d'une injustice;
Faites-moi grâce, et vous l'aurez.
[POÉSIES, XL. 145]
XL
SONNET.
Saint-Marc, qui le
premier a joint ces vers aux oeuvres de Malherbe, conjecture qu'ils furent
écrits au sujet d'un violent accès de goutte dont le Roi fut atteint le 16
janvier 1609, et qui le retint plus de quinze jours au lit. Ils pourraient
néanmoins avoir été composés en 1607, car au mois de juin de cette année " le
Roi, dit l'Estoile, fut tellement travaillé de ses gouttes et si péniblement
qu'il en changea de visage et de naturel. " -- Ils furent imprimés dans les
différentes éditions des Délices de la poésie françoise (1615, 1620,
1621).
Quoi donc! c'est un arrêt qui n'épargne personne,
Que rien
n'est ici-bas heureux parfaitement,
Et qu'on ne peut au monde avoir
contentement
Qu'un funeste malheur aussitôt n'empoisonne!
La santé
de mon prince en la guerre étoit bonne; 5
Il vivoit aux combats comme en son
élément.
Depuis que dans la paix il règne absolument,
Tous les jours la
douleur quelque atteinte lui donne.
Dieux, à qui nous devons ce miracle
des rois,
Qui du bruit de sa gloire, et de ses justes lois 10
Invite à
l'adorer tous les yeux de la terre;
Puisque seul après vous il est notre
soutien,
Quelques malheureux fruits que produise la guerre,
N'ayons
jamais la paix, et qu'il se porte bien.
[146 POÉSIES, XLI.]
XLI
BALLET DE LA REINE.
Suivant Bassompierre, le ballet de la Reine
se dansa le premier dimanche de carême 1609, " et fut le plus beau et le dernier
aussi de tous ceux qu'elle a dansés. " Il est possible que le ballet ait été
exécuté à la date que donne Bassompierre, dont les souvenirs d'ailleurs ont bien
pu le tromper; mais il est certain que ce ne fut pas pour la première fois; car
voici ce qu'on lit dans le Journal de l'Estoile, à la date du 31 janvier
de la même année : " Le samedi 31 et dernier de ce mois, la Reine fit à Paris
son ballet magnifique, dès longtemps pourpensé par elle, mais différé jusques à
ce jour, et ne fut qu'en deux lieux, à l'Arsenal et chez la reine Marguerite. "
Les vers de Malherbe ont paru d'abord, et sans nom d'auteur, non pas en 1620,
comme le dit Saint-Marc, mais en 1609, dans un petit volume resté inconnu
jusqu'ici et intitulé : Recueil des vers du balet de la Reyne, Paris,
in-12, p. 8.
La Renommée au Roi,
Pleine de langues et de
voix ,
O Roi le miracle des rois,
Je viens de voir toute la terre,
Et publier en ses deux bouts
Que pour la paix ni pour la guerre 5
Il
n'est rien de pareil à vous.
Par ce bruit je vous ai donné
Un renom
qui n'est terminé
Ni de fleuve, ni de montagne;
Et par lui j'ai fait
desirer 10
A la troupe que j'accompagne
De vous voir, et vous adorer.
Ce sont douze rares beautés,
Qui de si dignes qualités
Tirent un
coeur à leur service, 15
Que leur souhaiter plus d'appas,
C'est vouloir
avec injustice.
Ce que les cieux ne peuvent pas.
L'Orient qui de
leurs aïeux
Sait les titres ambitieux, 20
Donne à leur sang un avantage,
Qu'on ne leur peut faire quitter,
Sans être issu du parentage,
Ou de
vous, ou de Jupiter.
Tout ce qu'à façonner un corps 25
Nature
assemble de trésors,
Est en elles sans artifice;
Et la force de leurs
esprits,
D'où jamais n'approche le vice,
Fait encore accroître leur
prix. 30
Elles souffrent bien que l'Amour
Par elles fasse chaque
jour
Nouvelle preuve de ses charmes;
Mais sitôt qu'il les veut toucher,
Il reconnoît qu'il n'a point d'armes 35
Qu'elles ne fassent reboucher.
[36. Reboucher, rebrousser, émousser, s'émousser.]
Loin des
vaines impressions
De toutes folles passions,
La vertu leur apprend à
vivre;
Et dans la cour leur fait des lois, 40
Que Diane auroit peine à
suivre
Au plus grand silence des bois.
Une reine qui les conduit,
De tant de merveilles reluit,
Que le soleil qui tout surmonte, 45
Quand même il est plus flamboyant,
S'il étoit sensible à la honte,
Se cacheroit en la voyant.
Aussi le temps a beau courir,
Je la
ferai toujours fleurir 50
Au rang des choses éternelles;
Et non moins
que les immortels,
Tant que mon dos aura des ailes,
Son image aura des
autels.
Grand roi, faites-leur bon accueil; 55
Louez leur magnanime
orgueil,
Que vous seul avez fait ployable;
Et vous acquerrez sagement,
Afin de me rendre croyable,
La faveur de leur jugement. 60
Jusqu'ici vos faits glorieux
Peuvent avoir des envieux;
Mais
quelles âmes si farouches
Oseront douter de ma foi,
Quand on verra leurs
belles bouches 65
Les raconter avecque moi?
[POÉSIES,XLII. 149]
XLII
BALLET DE MADAME.
Saint-Marc a placé à tort en 1610
ces vers, composés un an auparavant. La date exacte nous en est donnée par une
lettre de Malherbe, qui, le 21 mars 1609, écrit à Peiresc : " Marc-Antoine vous
fera voir des vers que j'ai faits pour le ballet de Madame. Il se doit danser à
Saint-Germain de jeudi prochain en huit jours. " -- Tallemant, dans son
Historiette de Madame la Princesse, a raconté comment, aux répétitions de
ce ballet, Henri IV devint amoureux de la jeune Charlotte de Montmorency, qui
quelques mois après épousa le prince de Condé. Il y eut encore un autre ballet
avec Nymphes fait aussi pour Madame, et dont Malherbe parle dans une lettre du
21 janvier 1613. -- Madame était Elisabeth, l'ainée des filles du Roi, née en
1602. Elle devint plus tard reine d'Espagne.
" J'ai appris de M. de Racan,
dit Ménage, que Malherbe fit ces vers en un jour. " Le fait était assez rare
pour qu'il le notât. Ils furent imprimés en 1620 dans les tomes I et II des
Délices de la poésie françoise.
De petites Nymphes qui mènent
l'Amour prisonnier.
AU ROI.
A la fin tant d'amants dont les
âmes blessées
Languissent nuit et jour,
Verront sur leur auteur leurs
peines renversées,
Et seront consolés aux dépens de l'Amour.
Ce
public ennemi, cette peste du monde, 5
Que l'erreur des humains
Fait le
maître absolu de la terre et de l'onde,
Se trouve à la merci de nos petites
mains.
Nous le vous amenons dépouillé de ses armes,
O Roi, l'astre,
des rois; 10
Quittez votre bonté, moquez-vous de ses larmes,
Et lui
faites sentir la rigueur de vos lois.
Commandez que sans grâce on lui
fasse justice;
Il sera malaisé
Que sa vaine éloquence ait assez
d'artifice 15
Pour démentir les faits dont il est accusé.
Jamais ses
passions, par qui chacun soupire,
Ne nous ont fait d'ennui;
Mais c'est
un bruit commun que dans tout votre empire
Il n'est point de malheur qui ne
vienne de lui. 20
Mars, qui met sa louange à déserter la terre [21.
Déserter, rendre déserte]
Par des meurtres épais,
N'a rien de si
tragique aux fureurs de la guerre,
Comme ce déloyal aux douceurs de la paix.
Mais sans qu'il soit besoin d'en parler davantage, 25
Votre seule
valeur,
Qui de son impudence a ressenti l'outrage,
Vous fournit-elle pas
une juste douleur?
Ne mêlez rien de lâche à vos hautes pensées;
Et
par quelques appas 30
Qu'il demande merci de ses fautes passées,
Imitez
son exemple à ne pardonner pas.
L'ombre de vos lauriers admirés de
l'envie
Fait l'Europe trembler;
Attachez bien ce monstre, ou le privez
de vie, 35
Vous n'aurez jamais rien qui vous puisse troubler.
[POÉSIES, XLIII. 151]
XLIII
POUR ALCANDRE.
STANCES.
Je ne pense pas que ces stances aient paru avant
l'édition de 1630.
On sait que, malgré ses cinquante-six ans, Henri IV
(voyez la notice de la pièce précédente) s'était épris de la passion la plus
violente pour Charlotte-Marguerite de Montmorency, dont il rompit l'union
projetée avec Bassompierre, et qu'il maria en mai 1609 à Henri de Bourbon,
prince de Condé. Il espérait le trouver de facile composition; mais le prince,
ennuyé des poursuites du Roi, quitta Fontainebleau au mois de juillet, fut
obligé d'y revenir en septembre, et enfin, le 29 novembre, s'enfuit avec sa
femme à Landrecies, d'où il gagna Bruxelles. -- Sur les circonstances de cette
fuite et les extravagances que la passion fit faire au Roi, voyez les
Mémoires, pas toujours très exacts pour les dates, de Bassompierre, le
Journal de l' Estoile, années 1609, 1610, et les Historiettes de
Tallemant (Madame la Princesse, Henri IV, etc.).
Suivant un usage qui
eut cours pendant tout le dix-septième siècle, et qui nous paraît bien singulier
aujourd'hui, Henri IV, pour chanter son amour et ses peines, eut recours à
autrui. " Le Roi, écrit Malherbe à Peiresc (Chandeleur 1609), m'a entretenu de
quelque autre galanterie dépendante du ballet qui étoit la vraie occasion
pourquoi il m'a envoyé querir exprès par un garçon de chambre, et le ballet n'a
servi que de prétexte. " A sa demande ou, pour mieux dire, sur sa commande, le
poëte composa les pièces suivantes :
I. Quelque ennui donc qu'en cette
absence.
II. Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue.
III.
Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses!
IV. Que n'êtes-vous
lassées.
V. Donc cette merveille des cieux.
Je crois pouvoir
les classer ainsi, d'après les renseignements que je trouve dans les lettres de
Malherbe à Peiresc :
Le 19 octobre 1609, il parle de vers composés pour le
Roi, qui les a " exactement loués. " Le 28, il annonce qu'il a, ce soir même,
donné de nouveaux vers au Roi. Ces deux passages ne peuvent s'appliquer qu'aux
pièces I et II, écrites évidemment avant la fuite du prince de Condé, laquelle
eut lieu, comme je viens de le dire, le 29 novembre.
Le 5 janvier 1610, il
envoie à son ami les vers Que d'épines, Amour, qui " ont été extrêmement
agréables. " Le 18 février, Henri IV reçoit de lui une chanson (Que
n'êtes-vous lassées), et lui commande une élégie que le poëte (comme il
l'écrivait le 24 mars) espérait avoir finie avant Pâques, c'est-à-dire avant le
11 avril. Voilà donc les cinq pièces mentionnées plus haut. L'élégie dont il est
question est celle que je place au cinquième rang, et que Saint-Marc a mise la
première.
Les noms d'Alcandre et d'Oranthe, qui désignent dans ces poëmes le
Roi et Charlotte de Montmorency, signifient, le premier (il se trouve dans
Homère) " homme fort, courageux, " le second " celle qui a la fleur de jeunesse,
de beauté. " On connaît les Amours du grand Alcandre, espèce de roman
historique publié en 1652 et souvent réimprimé.
Quelque ennui donc qu'en
cette absence
Avec une injuste licence
Le destin me fasse endurer.
Ma peine lui semble petite,
Si chaque jour il ne l'irrite 5
D'un
nouveau sujet de pleurer.
Paroles que permet la rage
A l'innocence
qu'on outrage,
C'est aujourd'hui votre saison;
Faites-vous ouïr en ma
plainte; 10
Jamais l'âme n'est bien atteinte,
Quand on parle avecque
raison.
O fureurs, dont même les Scythes
N'useroient pas vers des
mérites
Qui n'ont rien de pareil à soi, 15
Ma dame est captive, et son
crime
C'est que je l'aime, et qu'on estime
Qu'elle en fait de même de
moi.
Rochers, où mes inquiétudes
Viennent chercher les solitudes, 20
Pour blasphémer contre le sort,
Quittez la demeure où vous êtes, [22. Ce
vers, qui rime trop bien avec le suivant, manque dans les éditions de 1630, 1631
et 1635, où, à l'exception des deux premières lettres, il est resté en blanc. Je
le trouve pour la première fois dans l'édition de Troyes, 1647, in-8°, qui porte
le titre de troisième, comme celle de l635. -- Ménage, qui n'avait peut-être
pas consulté l'édition de 1647, a comblé la lacune par le vers suivant :
Quoique insensibles aux tempêtes,
reproduit sans observation par
Saint-Marc et tous ses successeurs. J'ignore si le vers est de Ménage.]
Je
suis plus rocher que vous n'êtes,
De le voir, et n'être pas mort.
Assez de preuves à la guerre, 25
D'un bout à l'autre de la terre;
Ont fait paroître ma valeur;
Ici je renonce à la gloire,
Et ne veux
point d'autre victoire
Que de céder à ma douleur. 30
Quelquefois les
Dieux pitoyables
Terminent des maux incroyables;
Mais en un lieu que
tant d'appas
Exposent à la jalousie,
Ne seroit-ce pas frénésie 35
De
ne les en soupçonner pas?
Qui ne sait combien de mortelles
Les ont
fait soupirer pour elles,
Et d'un conseil audacieux,
En bergers, bêtes,
et Satyres, 40
Afin d'apaiser leurs martyres,
Les ont fait descendre des
cieux?
Non, non, si je veux un remède,
C'est de moi qu'il faut qu'il
procède;
Sans les importuner de rien , 45
J'ai su faire la délivrance
Du malheur de toute la France,
Je la saurai faire du mien.
Hâtons donc ce fatal ouvrage;
Trouvons le salut au naufrage; 50
Et multiplions dans les bois
Les herbes dont les feuilles peintes
Gardent les sanglantes empreintes
De la fin tragique des rois. [52-54.
Allusion à l'hyacinthe des poëtes, née du sang du jeune Hyacinthe et de celui
d'Ajax. On y croyait lire les exclamations de douleur AI, AI, qui rappelaient,
dit Ovide (Metam., XIII, 397), le nom d'Ajax et les plaintes d'Hyacinthe.
Le nom de rois appliqué à ces deux héros grecs est un souvenir de Virgile
(Ecl., III, 106) :
Inscripti nomina regum flores.]
Pour le moins la haine et l'envie 55
Ayant leur rigueur assouvie
Quand j'aurai clos mon dernier jour,
Oranthe sera sans alarmes,
Et
mon trépas aura des larmes
De quiconque aura de l'amour. 60
A ces
mots tombant sur la place,
Transi d'une mortelle glace,
Alcandre cessa
de parler;
La nuit assiégea ses prunelles;
Et son âme étendant les ailes
65
Fut toute prête à s'envoler.
" Que fais-tu, monarque adorable,
Lui dit un Démon favorable,
En quels termes te réduis-tu?
Veux-tu
succomber à l'orage, 70
Et laisser perdre à ton courage
Le nom qu'il a
pour sa vertu?
" N'en doute point, quoi qu'il advienne,
La belle
Oranthe sera tienne,
C'est chose qui ne peut faillir; 75
Le temps
adoucira les choses,
Et tous deux vous aurez des roses,
Plus que vous
n'en saurez cueillir. "
[156 POÉSIES, XLIV.]
XLIV
POUR
ALCANDRE AU RETOUR D'ORANTHE
A FONTAINEBLEAU.
STANCES.
Imprimées pour la première fois en 1620 dans les tomes I et II des
Délices de la poésie françoise.
Le prince de Condé, qui s'était
absenté de la cour en juillet, après son mariage, comme nous l'avons dit plus
haut, y revint avec sa femme, mais il n'y séjourna guère. " En ce mois de
septembre (1609), dit l'Estoile, M. le prince de Condé ayant été malmené du
Roi.... se retira fort piqué et mal content en sa maison, n'ayant été possible à
Sa Majesté de retarder son partement seulement d'un jour. " -- Les vers 30 et 31
de la pièce ci-dessous indiquent suffisamment qu'elle fut composée après le
second départ du prince. On sait que Malherbe ne travaillait pas vite, et, pour
qu'il put être un poëte de circonstance, il fallait que les circonstances
marchassent bien lentement.
Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue;
Et les v?ux que j'ai faits pour revoir ses beaux yeux,
Rendant par mes
soupirs ma douleur reconnue,
Ont eu grâce des cieux.
Les voici de
retour ces astres adorables, 5
Ou prend mon Océan son flux et son reflux;
Soucis, retirez-vous, cherchez les misérables;
Je ne vous connois plus.
Peut-on voir ce miracle, où le soin de nature
A semé comme fleurs
tant d'aimables appas, 10
Et ne confesser point qu'il n'est pire aventure
Que de ne la voir pas?
Certes l'autre soleil d'une erreur vagabonde
Court inutilement par ses douze maisons;
C'est elle, et non pas lui, qui
fait sentir au monde 15
Le change des saisons.
Avecque sa beauté
toutes beautés arrivent;
Ces déserts sont jardins de l'un à l'autre bout;
Tant l'extrême pouvoir des grâces qui la suivent
Les pénètre partout.
Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle; 20
L'orage en est
cessé, l'air en est éclairci;
Et même ces canaux ont leur course plus belle
Depuis qu'elle est ici.
De moi, que les respects obligent au
silence,
J'ai beau me contrefaire, et beau dissimuler; 25
Les douceurs
où je nage ont une violence
Qui ne se peut celer.
Mais, ô rigueur du
sort! tandis que je m'arrête
A chatouiller mon âme en ce contentement,
Je ne m'aperçois pas que le Destin m'apprête 30
Un autre partement.
Arrière ces pensers que la crainte m'envoie;
Je ne sais que trop
bien l'inconstance du sort;
Mais de m'ôter le goût d'une si chère joie,
C'est me donner la mort. 35
[158 POÉSIES, XLV.]
XLV
ALCANDRE PLAINT LA CAPTIVITÉ DE SA MAÎTRESSE.
STANCES.
Imprimées pour la première fois en 1615, dans les Délices de la
poésie françoise, et en 1617, avec un air de Boesset, dans deux recueils
imprimés par P. Ballard : les Airs de cour (liv. II, p. 19) et les
Airs de différents auteurs mis en tablature de luth (liv. VII, p. 18). --
Nous avons dit plus haut (XLIII, notice) que Malherbe transcrivit cette pièce
dans une lettre adressée à Peiresc, le 5 janvier 1610, et conservée à la
Bibliothèque impériale (Suppl. fr., n° 998, p. 61). Elle y est intitulée
Pour Alcandre, et présente plusieurs variantes que nous allons relever
avec celles que nous fournissent les Recueils de Ballard.
Que d'épines,
Amour, accompagnent tes roses!
Que d'une aveugle erreur tu laisses toutes
choses [2. VAR. (ms.) : Tu conduis toutes choses.]
A la merci du
sort!
Qu'en tes prospérités à bon droit ou soupire!
Et qu'il est malaisé
de vivre en ton empire, 5
Sans desirer la mort!
Je sers, je le
confesse, une jeune merveille, [7. VAR. (MS.) : Il est vrai que je sers
une jeune merveille. Et dans les Airs de cour. Je sers, je le confesse,
une rare merveille.]
En rares qualités à nulle autre pareille,
Seule
semblable à soi;
Et, sans faire le vain, mon aventure est telle, 10
Que
de la même ardeur que je brûle pour elle,
Elle brûle pour moi.
Mais
parmi tout cet heur, ô dure Destinée!
Que de tragiques soins, comme oiseaux
de Phinée, [14. Les Harpies, que les dieux envoyèrent tourmenter Phinée, roi de
Salmidessos, en Thrace.]
Sens-je me dévorer! [15. VAR. (ms.): Me
sens-je dévorer.] 15
Et ce que je supporte avecque patience,
Ai-je
quelque ennemi, s'il n'est sans conscience,
Qui le vit sans pleurer? [16-18.
C'est le mot d'Énée dans Virgile (Enéide, II, 6-8) :
Quis talia fando
Myrmidonum Dolopumve aut duri miles Ulyssei
Temperet a lacrymis?]
La mer a moins de vents qui ses vagues irritent,
Que je n'ai de
pensers qui tous me sollicitent [19, 20. VAR. (ms. et Airs de
cour) :
Les vents en l'Océan tant de vagues n'irritent,
Comme j'ai de
pensers....] 20
D'un funeste dessein;
Je ne trouve la paix qu'à me faire
la guerre;
Et si l'enfer est fable au centre de la terre,
Il est vrai
dans mon sein.
Depuis que le soleil est dessus l'hémisphère, 25
Qu'il monte, ou qu'il descende, il ne me voit rien faire [26. VAR. (Airs
de différents auteurs) :
Qu'il monte, et qu'il descend....]
Que
plaindre et soupirer;
Des autres actions j'ai perdu la coutume,
Et ce
qui s'offre à moi, s'il n'a de l'amertume,
Je ne puis l'endurer, 30
Comme la nuit arrive, et que par le silence,
Qui fait des bruits du
jour cesser la violence, [32. VAR. (Airs de cour) : Les tempêtes du jour
cessant leur violence.]
L'esprit est relâché,
Je vois de tous côtés sur
la terre et sur l'onde, [34. VAR. (ms.) : En la terre et dans l'onde.]
Les pavots qu'elle sème assoupir tout le monde, 35
Et n'en suis point
touché.
S'il m'advient quelquefois de clore les paupières,
Aussitôt
ma douleur en nouvelles matières [38. VAR. (ms. et Airs de différents
auteurs) : En nouvelles manières.]
Fait de nouveaux efforts;
Et de
quelque souci qu'en veillant je me ronge, 40
Il ne me trouble point comme le
meilleur songe
Que je fais quand je dors.
Tantôt cette beauté, dont
ma flamme est le crime,
M'apparoît à l'autel, où comme une victime
On la
veut égorger; 45
Tantôt je me la vois d'un pirate ravie;
Et tantôt la
fortune abandonne sa vie
A quelque autre danger.
En ces extrémités
la pauvrette s'écrie :
" Alcandre, mon Alcandre, ôte-moi, je te prie, 50
Du malheur où je suis. "
La fureur me saisit, je mets la main aux armes;
Mais son destin m'arrête, et lui donner des larmes,
C'est tout ce que je
puis.
Voilà comme je vis, voilà ce que j'endure, [55. VAR. (Airs de
cour et Airs de différents auteurs) :
Voilà comme je vis, voilà
comme j'endure.] 55
Pour une affection que je veux qui me dure
Au delà
du trépas;
Tout ce qui me la blâme offense mon oreille, [58. VAR. : Tout ce
qui m'en dit mal....]
Et qui veut m'affliger, il faut qu'il me conseille
De ne m'affliger pas. 60
On me dit qu'à la fin toute chose se
change,
Et qu'avecque le temps les beaux yeux de mon Ange
Reviendront
m'éclairer;
Mais voyant tous les jours ses chaînes se rétraindre,
Désolé
que je suis! que ne dois-je point craindre, 65
Ou que puis-je espérer?
Non, non, je veux mourir; la raison m'y convie;
Aussi bien le sujet
qui m'en donne l'envie
Ne peut être plus beau;
Et le sort qui détruit
tout ce que je consulte, 70
Me fait, voir assez clair que jamais ce tumulte
N'aura paix qu'au tombeau.
Ainsi le grand Alcandre aux campagnes de
Seine
Faisoit, loin de témoins, le récit de sa peine,
Et se fondoit en
pleurs; 75
Le fleuve en fut ému; ses Nymphes se cachèrent;
Et l'herbe du
rivage, où ses larmes touchèrent,
Perdit toutes ses fleurs. [76, 77. VAR.
(ms. et Airs ds cour) :
... Les astres se cachèrent,
Et la
rive du fleuve où ses pieds la touchèrent.
Malherbe a bien fait de changer
ce dernier vers, qui aurait pu prêter à de mauvaises plaisanteries. Voyez-en la
raison dans Tallemant (Historiette de Henri IV, édit. Paulin Paris, tome
I, p. 9).]
[162 POÉSIES, XLVI.]
XLVI
SUR LE MEME SUJET.
STANCES.
Ces stances, achevées en février 1610, furent imprimées
en 1615, dans les Délices de la poésie françoise et dans lesAirs de
cour (publiés par P. Ballard, liv. I, p. 55), avec un air de Guesdron. Voici
ce qu'on trouve à ce sujet dans la correspondance de Malherbe. Le 12 février
1610, il écrit à Peiresc : " Vous m'avez vu, ce me semble, quelques couplets
d'une méchante chanson que j'avois commencé à faire sur un air que m'avoit
baillé le marquis d'Oraison. A cette heure que je l'ai achevée, je vous prie
Monsieur, de me faire ce bien, de prier M. le marquis, de votre part et de la
mienne, de vous en donner l'air et de me l'envoyer par le premier, et tout
aussitôt je vous enverrai les paroles, j'y ferai mettre ici un autre air, et
nous retiendrons le meilleur. La chanson se comnençoit :
Infidèle
mémoire,
Pourquoi fais-tu gloire
De me ramentevoir
Une saison
prospère
Que je désespère
De jamais plus revoir?... "
Six jours
après Malherbe écrit encore : " J'ai baillé ce soir au Roi la chanson pour
laquelle je vous avois prié de m'envoyer un certain air sur lequel j'ai pris ma
mesure. Je vous fais encore la même prière : ce sera pour le comparer avec celui
que Guesdron y fera; car le Roi l'a envoyé querir à l'heure même qu'il eut lu
mes vers, et lui a dit qu'il vouloit qu'il y travaillât dès ce soir. " Enfin, le
24 mars, il annonce qu'il a recouvré l'air " qu'a fait M. Guesdron sur la
chanson dont il est question. Je ne m'y connois pas; mais tout le monde le
trouve fort beau, et surtout le Roi. " -- Quant à la pièce Infidèle
mémoire, il n'en reste que le couplet cité plus haut et jusqu'ici non réuni
aux oeuvres de Malherbe. Il serait toutefois possible que, le rhythme étant le
même, Malherbe en eût utilisé un certain nombre de vers pour sa seconde chanson.
Que n'êtes-vous lassées,
Mes tristes pensées,
De troubler ma
raison?
Et faire avecque blâme
Rebeller mon âme 5
Contre ma
guérison? [6. VAR. (N, R et Airs de cour) : Contre sa guérison.]
Que ne cessent mes larmes,
Inutiles armes?
Et que n'ôte des
cieux
La fatale ordonnance 10
A ma souvenance
Ce qu'elle ôte à mes
yeux?
O beauté nonpareille,
Ma chère merveille,
Que le rigoureux
sort 15
Dont vous m'êtes ravie
Aimeroit ma vie
S'il m'envoyoit la
mort!
Quelles pointes de rage
Ne sent mon courage, 20
De voir
que le danger
En vos ans les plus tendres
Menace vos cendres
D'un
cercueil étranger? [24. VAR. (Airs de cour) : D'un sépulcre étranger. Ce
vers confirme ce que j'ai dit plus haut sur la date de la pièce, car il
s'applique au séjour de la princesse de Condé en Flandre.]
Je m'impose
silence 25
En la violence
Que me fait le malheur; [27. VAR. (Airs de
cour) : Que me fait ce malheur.]
Mais j'accrois mon martyre;
Et
n'oser rien dire
M'est douleur sur douleur. 30
Aussi suis-je un
squelette;
Et la violette,
Qu'un froid hors de saison,
Ou le soc a
touchée,
De ma peau séchée 35
Est la comparaison. [34-36. VAR.
(ibid.) :
Et le sec a flétrie,
A ma peau meurtrie
Est la
comparaison.]
Dieux, qui les destinées
Les plus obstinées
Tournez de mal en bien, [37-39. VAR. (ibid.) :
Dieux! que les
destinées
Les plus obstinées
Tournent de mal en bien!]
Après tant de
tempêtes 40
Mes justes requêtes
N'obtiendront-elles rien?
Avez-vous eu les titres
D'absolus arbitres
De l'état des
mortels, 45
Pour être inexorables
Quand les misérables
Implorent vos
autels?
Mon soin n'est point de faire
En l'autre hémisphère 50
Voir mes actes guerriers;
Et jusqu'aux bords de l'onde
Où finit le
monde,
Acquérir des lauriers.
Deux beaux yeux sont l'empire 55
Pour qui je soupire;
Sans eux rien ne m'est doux;
Donnez-moi cette
joie
Que je les revoie,
Je suis Dieu comme vous. 60
[166
POÉSIES, XLVII.]
XLVII
STANCES.
Publiée pour la première
fois en 1611, dans le Temple d'Apollon, cette pièce a été placée par
Saint-Marc en tête de celles que Malherbe composa pour les amours de Henri IV.
J'ai cru, d'après les raisons rapportées plus haut (XLIII, notice), pouvoir la
mettre la dernière. Elle me semble, en outre, respirer un certain air guerrier
s'accordant très-bien avec les préparatifs militaires du Roi, qui avait déclaré
vouloir prêter cinquante mille hommes à son compère ( le maréchal de
Montmorency), pour aller chercher sa fille en Flandre.
Donc cette
merveille des cieux,
Pour ce qu'elle est chère à mes yeux, [2. VAR. (P) :
Parce qu'elle.]
En sera toujours éloignée;
Et mon impatiente amour,
Par tant de larmes témoignée, 5
N'obtiendra jamais son retour?
Mes v?ux donc ne servent de rien;
Les Dieux, ennemis de mon bien,
Ne veulent plus que je la voie;
Et semble que les rechercher 10
De
me permettre cette joie, [10, 11. VAR (N et P) :
Et semble que de rechercher
Qu'ils me permettent cette joie.]
Les invite à me l'empêcher.
O
beauté, reine des beautés,
Seule de qui les volontés
Président à ma
destinée, 15
Pourquoi n'est comme la toison
Votre conquête abandonnée
A l'effort de quelque Jason? [18. VAR. (L, N, R) : A l'effort d'un autre
Jason]
Quels feux, quels dragons, quels taureaux,
Quelle horreur de
monstres nouveaux, 20
Et quelle puissance de charmes,
Garderoit que
jusqu'aux enfers [22. VAR. (ibid.) : Pourroit empêcher qu'aux enfers.]
Je n'allasse avecque les armes
Rompre vos chaînes et vos fers?
N'ai-je pas le coeur aussi haut, 25
Et pour oser tout ce qu'il faut
Un aussi grand desir de gloire,
Que j'avois lorsque je couvri
D'exploits d'éternelle mémoire
Les plaines d'Arques et d'Ivri? 30
Mais quoi? ces lois dont la rigueur
Tiennent mes souhaits en
langueur [32. Ce vers est ainsi, avec son solécisme, dans toutes les éditions
antérieures à celles de Ménage, qui a proposé de remplacer tiennent par
retient.]
Règnent avec un tel empire,
Que si le ciel ne les
dissout, [34. Pendant un moment, le prince de Condé fut tellement las des
mauvais traitements auxquels il était en butte de la part du Roi, qu'au dire de
l'Estoile, " il consentoit à demi la dissolution du mariage, qu'il savoit le Roi
tenter par tous les moyens. "]
Pour pouvoir ce que je desire 35
Ce n'est
rien que de pouvoir tout. [36. VAR. (N) : C'est bien peu que de pouvoir tout.]
Je ne veux point en me flattant
Croire que le sort inconstant
De
ces tempêtes me délivre;
Quelque espoir qui se puisse offrir, 40
Il faut
que je cesse de vivre
Si je veux cesser de souffrir. [37-42. Cette stance
manque, ainsi que la suivante, dans les Recueils N, L et P.]
Arrière
donc ces vains discours,
Qu'après les nuits viennent les jours,
Et le
repos après l'orage; 45
Autre sorte de réconfort
Ne me satisfait le
courage,
Que de me résoudre à la mort.
C'est là que de tout mon
tourment
Se bornera le sentiment; 50
Ma foi seule, aussi pure et belle
Comme le sujet en est beau,
Sera ma compagne éternelle,
Et me suivra
dans le tombeau.
Ainsi d'une mourante voix 55
Alcandre au silence
des bois
Témoignoit ses vives atteintes;
Et son visage sans couleur
Faisoit connoître que ses plaintes [59. VAR. (P) : Faisoit paroître....]
Etoient moindres que sa douleur, 60
Oranthe qui par les zéphyrs
Reçut les funestes soupirs
D'une passion si fidèle,
Le coeur outré
de même ennui,
Jura que s'il mouroit pour elle, 65
Elle mouroit avecque
lui. [66. VAR. (P) : Elle mourroit aussi pour lui.]
[170 POÉSIES,
XLVIII.]
XLVIII
POUR MADEMOISELLE DE CONTI,
MARIE DE
BOURBON.
Louise de Lorraine, princesse de Conti, accoucha au Louvre, le
8 mars 1610, d'une fille qui fut baptisée le 19; " et, dit l'Estoile, pour ce
qu'on voyoit qu'elle alloit bientôt mourir, par ordre de mondit prince (de
Conti) ont été choisis et élus deux pauvres de la paroisse, savoir Jacques de
Essart pour parrain et Martines Demares pour marraine, lesquels lui ont donné le
nom de Marie." Elle mourut en effet le lendemain, " laissant, écrit Malherbe à
Peiresc, Monsieur le prince son père fort affligé; car ce pauvre père ne
bougeoit d'auprès du berceau : c'étoit, à ce que l'on dit, la plus belle et la
plus grande enfant qui se pouvoit voir. " Une copie autographe des vers de
Malherbe, conservée à la bibliothèque de Carpentras, est intitulée : Sur la
fille de Madame la princesse de Conti lorsqu'on en eut fait le portrait.
Cette pièce et la suivante parurent, en 1627, dans le Recueil des plus beaux
vers de ce temps.
Outre l'épitaphe en vers donnée ci-après (XLIX),
Malherbe en a aussi écrit une en prose qui se trouve à la Bibliothèque impériale
dans les Papiers de Baluze (ms. n° 133, p. 35).
N'égalons point cette
petite [1. VAR, (copie autog.) : N'égalez point.]
Aux Déesses que nous
récite
L'histoire du temps passé,
Tout cela n'est qu'une chimère;
Il
faut dire, pour dire assez; 5
Elle est belle comme sa mère.
[POÉSIES, XLIX. 171]
XLIX
ÉPITAPHE DE LA MÊME.
SONNET.
Tu vois, passant, la sépulture
D'un chef-d'oeuvre si
précieux,
Qu'avoir mille rois pour aïeux
Fut le moins de son aventure.
O quel affront à la nature; 5
Et quelle injustice des cieux
Qu'un moment ait fermé les yeux
D'une si belle créature.
On
doute pour quelle raison
Les Destins si hors de saison 10
De ce monde
l'ont appelée. [11. Voici comment cette strophe et la précédente sont imprimées
dans les différentes éditions du Recueil de 1627 :
L'experte main de la
Nature
Et le soin propice des cieux
Jamais ne s'accordèrent mieux
A
former une créature.
On doute pourquoi les Destins
Au bout de
quatorze matins
De ce monde l'ont appelée.]
Mais leur prétexte le
plus beau,
C'est que la terre étoit brûlée
S'ils n'eussent tué ce
flambeau.
[172 POÉSIES, L.]
L
A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.
SONNET.
La date de ce sonnet (imprimé pour la première fois en
1615, dans les Délices de la poésie frauçoise) ne peut être fixée que
d'une manière approximative. -- Henri IV eut trois filles : Elisabeth,
Chrestienne (ou Christine) et Henriette. Puisque Malherbe parle dans ses vers
des s?urs du Dauphin, il est évident qu'ils ne peuvent avoir été écrits
avant le 10 février 1606, date de la naissance de la seconde. En outre, il y
fait mention de propositions de mariage, et, dans une lettre écrite à Peiresc le
21 septembre 1609, il raconte que le président Richardot, ambassadeur de
Philippe III, " étoit venu parler de quelque mariage des enfants de France et
d'Espagne. " Il serait donc fort possible que le sonnet fût de la fin de 1609 ou
du commencement de 1610.
Que l'honneur de mon prince est cher aux
destinées!
Que le Démon est grand qui lui sert de support!
Et que
visiblement un favorable sort
Tient ses prospérités l'une à l'autre
enchaînées!
Ses filles sont encore en leurs tendres années, 5
Et
déjà leurs appas ont un charme si fort,
Que les rois les plus grands du
Ponant et du Nord,
Brûlent d'impatience après leurs hyménées.
Pensez
à vous, Dauphin, j'ai prédit en mes vers [9. Voyez les deux Sonnets au Roi de
l'année 1607 et l'Ode sur la prise de Sedan (Pièces XXI, XXIV et XXV).]
Que
le plus grand orgueil de tout cet univers, 10
Quelque jour à vos pieds doit
abaisser la tête;
Mais ne vous flattez point de ces vaines douceurs,
Si vous ne vous hâtez d'en faire la conquête,
Vous en serez frustré par
les yeux de vos s?urs.
[174 POÉSIES, LI.]
LI
PLAINTE SUR
UNE ABSENCE.
STANCES.
Suivant Ménage, Malherbe fit cette pièce
en Bourgogne et pour lui-même. Elle fut imprimée, en 1615, dans les Délices
de la poésie françoise; mais, comme on le voit d'après la huitième stance,
elle avait été composée avant la mort de Henri IV.
Complices de ma
servitude,
Pensers où mon inquiétude
Trouve son repos desiré,
Mes
fidèles amis, et mes vrais secrétaires,
Ne m'abandonnez point en ces lieux
solitaires; 5
C'est pour l'amour de vous que j'y suis retiré.
Partout ailleurs je suis en crainte;
Ma langue demeure contrainte;
Si je parle c'est à regret;
Je pèse mes discours, je me trouble et
m'étonne; 10
Tant j'ai peu d'assurance en la foi de personne;
Mais à
vous je suis libre, et n'ai rien de secret. [12. A vous, avec vous.]
Vous lisez bien en mon visage
Ce que je souffre en ce voyage,
Dont le ciel m'a voulu punir; 15
Et savez bien aussi que je ne vous
demande,
Etant loin de ma dame, une grâce plus grande
Que d'aimer sa
mémoire, et m'en entretenir.
Dites-moi donc sans artifice,
Quand je
lui vouai mon service, 20
Faillis-je en mon élection?
N'est-ce pas un
objet digne d'avoir un temple? [22. VAR. (N et R) : N'est-ce pas un sujet....]
Et dont les qualités n'ont jamais eu d'exemple,
Comme il n'en fut jamais
de mon affection?
Au retour des saisons nouvelles 25
Choisissez les
fleurs les plus belles,
De qui la campagne se peint;
En trouverez-vous
une, où le soin de nature
Ait avecque tant d'art employé sa peinture,
Qu'elle soit comparable aux roses de son teint? 30
Peut-on assez
vanter l'ivoire
De son front, où sont en leur gloire
La douceur et la
majesté?
Ses yeux, moins à des yeux qu'à des soleils semblables,
Et de
ses beaux cheveux les n?uds inviolables, 35
D'où n'échappe jamais rien
qu'elle ait arrêté? [36. VAR. (P et édit. de 1631) : D'où n'échappa jamais....]
Ajoutez à tous ces miracles
Sa bouche, de qui les oracles
Ont
toujours de nouveaux trésors;
Prenez garde à ses m?urs, considérez-la toute;
40
Ne m'avourez-vous pas que vous êtes en doute
Ce qu'elle a plus
parfait, ou l'esprit, ou le corps?
Mon roi par son rare mérite
A
fait que la terre est petite
Pour un nom si grand que le sien; 45
Mais
si mes longs travaux faisoient cette conquête,
Quelques fameux lauriers qui
lui couvrent la tête,
Il n'en auroit pas un qui fût égal au mien.
Aussi quoique l'on me propose
Que l'espérance m'en est close, 50
Et qu'on n'en peut rien obtenir,
Puisqu'à si beau dessein mon desir me
convie,
Son extrême rigueur me coûtera la vie,
Ou mon extrême foi m'y
fera parvenir.
Si les tigres les plus sauvages 55
Enfin apprivoisent
leurs rages,
Flattés par un doux traitement,
Par la même raison pourquoi
n'est-il croyable
Qu'à la fin mes ennuis la rendront pitoyable,
Pourvu
que je la serve à son contentement? 60
Toute ma peur est que l'absence
Ne lui donne quelque licence
De tourner ailleurs ses appas;
Et
qu'étant, comme elle est, d'un sexe variable,
Ma foi, qu'en me voyant elle
avoit agréable, 65
Ne lui soit contemptible en ne me voyant pas.
Amour a cela de Neptune,
Que toujours à quelque infortune
Il se
faut tenir préparé;
Ses infidèles flots ne sont point sans orages; 70
Aux jours les plus sereins on y fait des naufrages;
Et même dans le port
on est mal assuré.
Peut-être qu'à cette même heure
Que je languis,
soupire, et pleure,
De tristesse me consumant, 75
Elle qui n'a souci de
moi, ni de mes larmes,
Etale ses beautés, fait montre de ses charmes,
Et
met en ses filets quelque nouvel amant.
Tout beau, pensers
mélancoliques,
Auteurs d'aventures tragiques, 80
De quoi m'osez-vous
discourir?
Impudents boute-feux de noise et de querelle,
Ne savez-vous
pas bien que je brûle pour elle,
Et que me la blâmer c'est me faire mourir?
Dites-moi qu'elle est sans reproche, 85
Que sa constance est une
roche,
Que rien n'est égal à sa foi;
Prêchez-moi ses vertus, contez-m'en
des merveilles;
C'est le seul entretien qui plaît à mes oreilles;
Mais
pour en dire mal n'approchez point de moi. 90
[178 POÉSIES, LII.]
LII
VERS FUNÈBRES
SUR LA MORT DE HENRI LE GRAND.
STANCES.
Henri IV avait été assassiné le 14 mai 1610. Trois mois
plus tard, le 9 août, Malherbe écrivait à Peiresc : " Pour les vers (sur la mort
du Roi), vous aurez reçu par M. de Valavez tout ce qui s'en est vu par deçà;
j'en dirai ma râtelée après les autres, mais ce sera assez tôt si assez bien. "
Cette râtelée fut si longue à arriver que le poëte, à ce que rapportait Racan,
ne put mettre la dernière main à ces vers. Voilà pourquoi, comme le pense
Saint-Marc, ils ne furent imprimés que dans l'édition de 1630. Le même Racan
avait encore appris à Ménage que l'Alcippe, dont parle la dernière
stance, était M. de Bellegarde.
Enfin l'ire du ciel, et sa fatale envie,
Dont j'avois repoussé tant d'injustes efforts,
Ont détruit ma fortune,
et sans m'ôter la vie
M'ont mis entre les morts.
Henri, ce grand
Henri, que les soins de nature 5
Avoient fait un miracle aux yeux de
l'univers,
Comme un homme vulgaire est dans la sépulture
A la merci des
vers.
Belle âme, beau patron des célestes ouvrages,
Qui fus de mon
espoir l'infaillible recours, 10
Quelle nuit fut pareille aux funestes
ombrages
Où tu laisses mes jours?
C'est bien à tout le monde une
commune plaie,
Et le malheur que j'ai chacun l'estime sien;
Mais en quel
autre coeur est la douleur si vraie, 15
Comme elle est dans le mien?
Ta fidèle compagne, aspirant à la gloire
Que son affliction ne se
puisse imiter,
Seule de cet ennui me débat la victoire,
Et me la fait
quitter, 20
L'image de ses pleurs, dont la source féconde
Jamais
depuis ta mort ses vaisseaux n'a taris,
C'est la Seine en fureur qui déborde
son onde
Sur les quais de Paris.
Nulle heure de beau temps ses
orages n'essuie, 25
Et sa grâce divine endure en ce tourment
Ce
qu'endure une fleur que la bise ou la pluie
Bat excessivement.
Quiconque approche d'elle a part à son martyre,
Et par contagion
prend sa triste couleur; 30
Car pour la consoler que lui sauroit-on dire
En si juste douleur?
Reviens la voir, grande âme, ôte-lui cette nue,
Dont la sombre épaisseur aveugle sa raison,
Et fais du même lieu d'où sa
peine est venue, 35
Venir sa guérison.
Bien que tout réconfort lui
soit une amertume,
Avec quelque douceur qu'il lui soit présenté,
Elle
prendra le tien, et selon sa coutume
Suivra ta volonté. 40
Quelque
soir en sa chambre apparois devant elle,
Non le sang en la bouche, et le
visage blanc,
Comme tu demeuras sous l'atteinte mortelle
Qui te perça le
flanc.
Viens-y tel que tu fus, quand aux monts de Savoie 45
Hymen en
robe d'or te la vint amener;
Ou tel qu'à Saint-Denis entre nos cris de joie
Tu la fis couronner.
Après cet essai fait, s'il demeure inutile,
Je ne connois plus rien qui la puisse toucher; 50
Et sans doute la
France aura, comme Sipyle, [51. " Il est constant parmi les géographes, dit
Ménage, que Sipyle est une montagne, mais il n'est pas bien constant parmi eux
en quel pays est cette montagne. " On s'accorde aujourd'hui à placer le mont
Sipyle en Lydie, sur la côte ouest de l'Anatolie. C'est à son sommet que Niobé,
" dont le visage, dit Sophocle dans Antigone (v. 829), est inondé de
larmes qui ne tarissent jamais, " fut changée en rocher.]
Quelque fameux
rocher.
Pour moi, dont la foiblesse à l'orage succombe,
Quand mon
heur abattu pourroit se redresser,
J'ai mis avecque toi mes desseins en la
tombe, 55
Je les y veux laisser.
Quoi que pour m'obliger fasse la
destinée,
Et quelque heureux succès qui me puisse arriver,
Je n'attends
mon repos qu'en l'heureuse journée
Où je t'irai trouver. 60
Ainsi de
cette cour l'honneur et la merveille
Alcippe soupiroit, prêt à s'évanouir.
On l'auroit consolé; mais il ferme l'oreille,
De peur de rien ouïr.
[182 POÉSIES, LIII]
LIII
A LA REINE, MÈRE DU ROI, SUR
LES HEUREUX
SUCCÈS DE SA RÉGENCE.
ODE.
Cette ode, imprimée
pour la première fois en 1611 d'abord séparément, puis dans le Temple
d'Apollon, fut composée au plus tôt en septembre 1610 (il y est question de
la prise de Juliers qui eut lieu le 2 de ce mois), et ne fut probablement
terminée qu'un peu plus tard; car le 23 décembre Malherbe écrit à Peiresc : " Je
vous envoie des vers que j'ai donnés à la Reine; ils sont au goût de toute cette
cour. Je désire qu'ils soient au vôtre. S'ils produisent quelque chose de bon
pour moi, ils seront au mien; Jusque-là je tiendrai mon jugement suspendu. "
Voilà une phrase qui peint Malherbe tout entier. Ses vers durent lui paraître
excellents, car ils lui valurent une pension de 1500 livres.
Nymphe qui
jamais ne sommeilles,
Et dont les messagers divers
En un moment sont aux
oreilles
Des peuples de tout l'univers;
Vole vite, et de la contrée 5
Par où le jour fait son entrée
Jusqu'au rivage de Calis, [7. Pendant une
partie du dix-septième siècle, on disait indifféremment en France (et, à ce
qu'il paraît, en Espagne) Cadiz ou Calis. J'ai retrouvé dans l'Estoile et dans
Palma Cayet ce nom orthographié comme l'écrit Malherbe.]
Conte sur la terre
et sur l'onde,
Que l'honneur unique du monde,
C'est la Reine des fleurs
de lis. 10
Quand son Henri, de qui la gloire
Fut une merveille à nos
yeux,
Loin des hommes s'en alla boire
Le nectar avecque les Dieux, [13,
14. Quos inter Augustus recumbens
Purpureo bibit ore nectar.
(Horace,
Odes, III, 3, 11.)]
En cette aventure effroyable 15
A qui ne
sembloit-il croyable
Qu'on alloit voir une saison,
Où nos brutales
perfidies
Feroient naître des maladies
Qui n'auroient jamais guérison?
20
Qui ne pensoit que les Furies
Viendroient des abîmes d'enfer,
En de nouvelles barbaries
Employer la flamme et le fer?
Qu'un
débordement de licence 25
Feroit souffrir à l'innocence
Toute sorte de
cruautés?
Et que nos malheurs seroient pires
Que naguères sous les
Busires [29. Busires, Busiris.]
Que cet Hercule avoit domptés? 30
Toutefois depuis l'infortune
De cet abominable jour,
A peine la
quatrième lune
Achève de faire son tour; [31-34. Henri IV, comme nous
l'avons dit plus haut, avait été assassiné le l4 mai 1610.]
Et la France a
les destinées 35
Pour elle tellement tournées
Contre les vents
séditieux,
Qu'au lieu de craindre la tempête,
Il semble que jamais sa
tête
Ne fut plus voisine des cieux. 40
Au delà des bords de la Meuse
[4l. Le 2 septembre 1610, après un siège assez meurtrier, qui avait duré cinq
semaines, la ville et le château de Juliers se rendirent à l'armée française,
commandée par le maréchal de la Châtre, que soutenaient un corps de reîtres du
prince d'Anhalt et des troupes hollandaises sous les ordres du comte Maurice de
Nassau.]
L'Allemagne a vu nos guerriers,
Par une conquête fameuse
Se
couvrir le front de lauriers.
Tout a fléchi sous leur menace; 45
L'Aigle
même leur a fait place; [46. L'Aigle, armes de l'empire d'Allemagne et de
l'Autriche.]
Et les regardant approcher
Comme lions à qui tout cède,
N'a point eu de meilleur remède,
Que de fuir, et se cacher. 50
O
Reine, qui pleine de charmes
Pour toute sorte d'accidents,
As borné le
flux de nos larmes
En ces miracles évidents;
Que peut la fortune
publique 55
Te vouer d'assez magnifique,
Si mise au rang des immortels,
Dont la vertu suit les exemples, [58. VAR. (L et R) : Dont ta vertu....]
Tu n'as avec eux dans nos temples,
Des images et des autels? 60
Que sauroit enseigner aux princes
Le grand Démon qui les instruit,
Dont ta sagesse en nos provinces
Chaque jour n'épande le fruit?
Et
qui justement ne peut dire, 65
A te voir régir cet empire,
Que si ton
heur étoit pareil
A tes admirables mérites,
Tu ferois dedans ses limites
Lever et coucher le soleil? 70
Le soin qui reste à nos pensées,
O bel astre, c'est que toujours
Nos félicités commencées
Puissent
continuer leur cours.
Tout nous rit, et notre navire 75
A la bonace
qu'il desire;
Mais si quelque injure du sort
Provoquoit l'ire de
Neptune,
Quel excès d'heureuse fortune
Nous garantiroit de la mort? 80
Assez de funestes batailles
Et de carnages inhumains
Ont fait en
nos propres entrailles
Rougir nos déloyales mains;
Donne ordre que sous
ton génie 85
Se termine cette manie;
Et que las de perpétuer
Une si
longue malveillance,
Nous employions notre vaillance
Ailleurs qu'à nous
entre-tuer. 90
La discorde aux crins de couleuvres, [91. Discordia
demens,
Vipereum crinem vittis innexa cruentis. (Virgile, Énéide, VI,
280.)]
Peste fatale aux potentats,
Ne finit ses tragiques oeuvres
Qu'en la fin même des États;
D'elle naquit la frénésie 95
De la
Grèce contre l'Asie,
Et d'elle prirent le flambeau
Dont ils désolèrent
leur terre,
Les deux frères de qui la guerre
Ne cessa point dans le
tombeau, [99. Étéocle et Polynice.] 100
C'est en la paix que toutes
choses
Succèdent selon nos desirs;
Comme au printemps naissent les
roses,
En la paix naissent les plaisirs;
Elle met les pompes aux villes,
105
Donne aux champs les moissons fertiles,
Et de la majesté des lois
Appuyant les pouvoirs suprêmes,
Fait demeurer les diadèmes
Fermes
sur la tête des rois. 110
Ce sera dessous cette égide,
Qu'invincible
de tous côtés,
Tu verras ces peuples sans bride
Obéir à tes volontés;
Et surmontant leur espérance, 115
Remettras en telle assurance
Leur
salut qui fut déploré,
Que vivre au siècle de Marie,
Sans mensonge et
sans flatterie,
Sera vivre au siècle doré. 120
Les Muses, les neuf
belles fées,
Dont les bois suivent les chansons,
Rempliront de nouveaux
Orphées
La troupe de leurs nourrissons;
Tous leurs v?ux seront de te
plaire; 125
Et si ta faveur tutélaire
Fait signe de les avouer,
Jamais ne partit de leurs veilles
Rien qui se compare aux merveilles
Qu'elles feront pour te louer. 130
En cette hautaine entreprise,
Commune à tous les beaux esprits,
Plus ardent qu'un athlète à Pise,
[133. Pise, ville d'Élide, située à peu de distance d'Olympie, où les jeux
olympiques se célébraient tous les quatre ans. C'est de cette ville que parle
Malherbe dans la vingt-huitième strophe de la variante de la pièce XXVII.]
Je me ferai quitter le prix;
Et quand j'aurai peint ton image, 135
Quiconque verra mon ouvrage,
Avoura que Fontainebleau,
Le Louvre, ni
les Tuileries,
En leurs superbes galeries
N'ont point un si riche
tableau. [135-l40. Dans l'édition de l630, où ils sont publiés pour la première
fois, et dans les suivantes, on a placé séparément et comme fragment les vers
suivants, qui ne sont qu'une variante de cette strophe:
Et quand j'aurai
peint ton image
Comme j'en prépare l'ouvrage,
Sans doute on dira quelque
jour:
Quoi que d'Apelle on nous raconte,
Malherbe pouvoit à sa honte
Achever la mère d'Amour.] 140
Apollon à portes ouvertes
Laisse
indifféremment cueillir
Les belles feuilles toujours vertes
Qui gardent
les noms de vieillir;
Mais l'art d'en faire les couronnes [145. VAR. (L et
R) : D'en faire des couronnes.] 145
N'est pas su de toutes personnes;
Et
trois ou quatre seulement,
Au nombre desquels on me range,
Peuvent
donner une louange
Qui demeure éternellement. 150
[POÉSIES, LIV.
189]
LIV
ÉPITAPHE DE FEU MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS.
SONNET.
N. de France, duc d'Orléans, second fils de Henri
IV, né à Fontainebleau le 16 avril 1607, mort le 17 novembre 1611, sans avoir
été nommé.
L'épitaphe parut, en 1620, dans les tomes I et II des Délices
de la poésie françoise.
" M. de Segrais m'a dit, rapporte Ménage, qu'il
avoit ouï dire autrefois à feu M. le duc d'Orléans, Gaston de France, que les
religieux de Saint-Denis en France avoient refusé de mettre dans leur église où
ce petit duc d'Orléans est enterré, ce sonnet de Malherbe, quoique parfaitement
beau, à cause du vers où il est parlé de Mars, et de celui où il est parlé de la
Parque, qui sont des divinités païennes. "
Plus Mars que Mars de la
Thrace,
Mon père victorieux
Aux rois les plus glorieux
Ota la
première place.
Ma mère vient d'une race 5
Si fertile en demi-dieux,
Que son éclat radieux
Toutes lumières efface.
Je suis poudre
toutefois;
Tant la Parque a fait ses lois 10
Egales et nécessaires;
Rien ne m'en a su parer;
Apprenez, âmes vulgaires,
A mourir sans
murmurer. [12-14. Imitation des vers suivants de Jean Second dans son épitaphe
de Marguerite d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien Ier :
At vos
plebeio geniti de sanguine, quando
Ferrea nec nobis didicerunt fata nec
ullis
Parcere nominibus, patientius ite sub umbras.]
[POÉSIES, LV.
191]
LV
A LA REINE, MÈRE DU ROI, SUR LA MORT
DE MONSEIGNEUR
LE DUC D'ORLÉANS.
SONNET.
Imprimé pour la première fois dans
l'édition de 1630. Le tome I des Délices de la poésie françoise édition
de 1620, contient de Colomby, l'un des disciples de Malherbe, une pièce sur le
même sujet et qui commence ainsi :
Consolez-vous, Madame; essuyez votre
face.
Consolez-vous, Madame, apaisez votre plainte;
La France, à qui
vos yeux tiennent lieu de soleil,
Ne dormira jamais d'un paisible sommeil
Tant que sur votre front la douleur sera peinte.
Rendez-vous à
vous-même, assurez votre crainte, 5
Et de votre vertu recevez ce conseil,
Que souffrir sans murmure est le seul appareil
Qui peut guérir l'ennui
dont vous êtes atteinte.
Le ciel, en qui votre âme a borné ses amours,
Étoit bien obligé de vous donner des jours 10
Qui fussent sans orage, et
qui n'eussent point d'ombre.
Mais ayant de vos fils les grands coeurs
découverts,
N'a-t-il pas moins failli d'en ôter un du nombre,
Que d'en
partager trois en un seul univers?
[192. POÉSIES, LVI.]
LVI
A MONSIEUR DU MAINE, SUR SES OEUVRES
SPIRITUELLES.
SONNET.
Le présent sonnet figure, avec quelques variantes, en tête du
Recueil des vers lugubres et spirituels de Louis de Chabans, sr du Maine,
gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, Paris, 1611, in-8. L'auteur fut tué
en duel ou, pour mieux dire, assassiné par l'Enclos, le père de Ninon, le 26
décembre 1632, à Paris.
Suivant Ménage, le baron de Chabans, d'abord aide de
camp, puis ingénieur dans les armées de France, avait passé ensuite au service
des Vénitiens. Tallemant, qui lui a consacré quelques lignes, dit qu'il portait
l'épée, mais qu'on l'accusait d'avoir été violon ou joueur de luth. Il est aussi
question de lui dans les Histoires tragiques de Claude Malingre.
Tu me ravis, du Maine, il faut que je l'avoue,
Et tes sacrés
discours me charment tellement, [2. VAR. : Me touchent tellement.]
Que le
monde aujourd'hui ne m'étant plus que boue,
Je me tiens profané d'en parler
seulement.
Je renonce à l'amour, je quitte son empire, 5
Et ne veux
point d'excuse à mon impiété,
Si la beauté des cieux n'est l'unique beauté
Dont on m'orra jamais les merveilles écrire.
Caliste se plaindra de
voir si peu durer [9. VAR. : Charicle se plaindra.... Nous avons vu plus haut
(XXVIII et suiv.) que le nom de Caliste désignait la vicomtesse d'Auchy.]
La forte passion qui me faisoit jurer 10
Qu'elle auroit en mes vers une
gloire éternelle;
Mais si mon jugement n'est point hors de son lieu,
Dois-je estimer l'ennui de me séparer d'elle,
Autant que le plaisir de
me donner à Dieu?
[194 POÉSIES, LVII.]
LVII
A LA REINE,
MÈRE DU ROI, PENDANT SA RÉGENCE.
STANCES.
Imprimées en 1620 dans
le tome I des Délices de la poésie françoise, et composées probablement
en 1611, au moment où l'on commençait à parler du double mariage d'Espagne.
" Il est à remarquer, dit Ménage, que tous les vers de ces stances sont
masculins. Malherbe les fit sur l'air de cette chanson qui couroit de son temps
:
Belle qui m'avez blessé d'un trait si doux,
Hélas! pourquoi me
laissez-vous?
Moi qui languis d'un cruel désespoir,
Quand je suis sans
vous voir.
Mais elles ne purent être chantées, le premier vers étant
trop court d'une syllabe. J'ai appris cette particularité de M. de Racan, de qui
j'ai appris aussi que Malherbe n'avoit point d'oreille pour la musique, et qu'il
n'a jamais pu faire de vers sur les airs que les musiciens lui donnoient. "
Jamais, est trop dire, car Malherbe y réussit au moins une fois en sa vie. Il
nous l'apprend lui-même, dans une lettre écrite à Peiresc le 11 février 1613 : "
Il y a quelques jours que la Reine m'avoit commandé des vers sur l'air d'une
chanson italienne; ce n'a pas été sans peine; tant y a que je les ai achevés à
son contentement, et que la Bailli, qui les a chantés devant elle, a dit qu'ils
étoient entièrement semblables aux italiens; aussi la Reine l'avoit envoyée les
concerter avec moi. "
Objet divin des âmes et des yeux, [1. VAR. (P) :
Objet divers.... (ce qui est évidemment une faute d'impression).]
Reine le
chef-d'oeuvre des cieux,
Quels doctes vers me feront avouer
Digne de te
louer?
Les monts fameux des vierges que je sers 5
Ont-ils des fleurs
en leurs déserts
Qui s'efforçant d'embellir ta couleur,
Ne ternissent la
leur?
Le Thermodon a vu seoir autrefois [9. Rivière du Pont, sur les
bords de laquelle habitaient les Amazones. C'est aujourd'hui le Termeh.]
Des
reines au trône des rois; 10
Mais que vit-il par qui soit débattu
Le
prix à ta vertu?
Certes nos lis, quoique bien cultivés,
Ne s'étoient
jamais élevés
Au point heureux où les destins amis 15
Sous ta main les
ont mis. [16. L'édition de 1630 et celle de l631 portent par erreur; les a
mis.]
A leur odeur l'Anglois se relâchant;
Notre amitié va
recherchant;
Et l'Espagnol, prodige merveilleux!
Cesse d'être
orgueilleux. 20
De tous côtés nous regorgeons de biens;
Et qui voit
l'aise où tu nous tiens,
De ce vieux siècle aux fables récité
Voit la
félicité.
Quelque discord murmurant bassement, 25
Nous fit peur au
commencement;
Mais sans effet presque il s'évanouit,
Plus tôt qu'on ne
l'ouït.
Tu menaças l'orage paroissant,
Et tout soudain obéissant, 30
Il disparut comme flots courroucés
Que Neptune a tancés. [32. Voyez
l'Enéide, liv. I, V. 135 et suivants.]
Que puisses-tu, grand
soleil de nos jours,
Faire sans fin le même cours,
Le soin du ciel te
gardant aussi bien, 35
Que nous garde le tien!
Puisses-tu voir sous
le bras de ton fils
Trébucher les murs de Memphis;
Et de Marseille au
rivage de Tyr
Son empire aboutir! 40
Les v?ux sont grands; mais
avecque raison
Que ne peut l'ardente oraison?
Et sans flatter ne sers-tu
pas les Dieux
Assez pour avoir mieux?
[POÉSIES, LVIII. 197]
LVIII
LES SIBYLLES.
SUR LA FÊTE DES ALLIANCES DE FRANCE
ET D'ESPAGNE.
La relation de ces fêtes parut en 1612, in-4°, sous ce
titre : Le Camp de la Place Royalle ou Relation de ce qui s'y est passé les
cinquième, sixième et septième jours d'avril mil six cens douze, pour la
publication. des mariages du Roy (Louis XIII) et de Madame (Elisabeth
de France) avec l'Infante (Anne d'Autriche) et le Prince d'Espagne
(Philippe IV). Le tout recueilli par le commandement de Sa Majesté.
Paris, de l'imprimerie de Jean Laquehay. On y trouve sans nom d'auteur les
stances de Malherbe, qui avaient été mises en musique par Boesset.
Le
premier des intitulés que nous leur donnons est tiré de l'édition de 1630 et le
second de la Relation.
La sibylle Persique.
POUR
LA REINE.
Que Bellone et Mars se détachent,
Et de leurs cavernes
arrachent
Tous les vents des séditions;
La France est hors de leur
furie,
Tant qu'elle aura pour alcyons [5. " Alcyon, oiseau duquel on
dit qu'il fait son nid au bord de la mer, et qu'alors la mer demeure calme. "
(Dictionnaire de l'Académie, de 1694.)] 5
L'heur et la vertu de
Marie.
La Libyque.
POUR LA REINE.
Cesse, Pô,
d'abuser le monde,
Il est temps d'ôter à ton onde
Sa fabuleuse royauté.
L'Arne, sans en faire autres preuves, [10 L'Arno. Voyez XXVII, 114] 10
Ayant produit cette beauté,
S'est acquis l'empire des fleuves.
La Delphique.
POUR LES MARIAGES.
La France à
l'Espagne s'allie;
Leur discorde est ensevelie,
Et tous leurs orages
finis, 15
Armes du reste de la terre,
Contre ces deux peuples unis
Qu'êtes-vous que paille et que verre?
La Cumée. [19. Titre
de la strophe IV. L'adjectif Cumée pourrait s'appliquer tout aussi
bien à la sibylle de Cumes (Cumae) en Campanie, qu'à la sibylle
(très-contestable) de Cume (Cuma, Cyme), en Éolie, qu'il
désigne réellement ici. Mais l'adjectif à désinence latine Cumane (voyez
la strophe VII) ne peut s'appliquer qu'à la première.]
POUR LE MEME
SUJET.
Arrière ces plaintes communes,
Que les plus durables fortunes
20
Passent du jour au lendemain;
Les n?uds de ces grands hyménées
Sont-ils pas de la propre main
De ceux qui font les destinées?
L'Erythrée.
POUR LE MEME SUJET.
Taisez-vous,
funestes langages, 25
Qui jamais ne faites présages
Où quelque malheur
ne soit joint;
La discorde ici n'est mêlée,
Et Thétis n'y soupire point
Pour avoir épousé Pélée. 30
La Samienne.
POUR LE ROI.
Roi que tout bonheur accompagne,
Vois partir du côté d'Espagne
Un soleil qui te vient chercher;
O vraiment divine aventure,
Que ton
respect fasse marcher 35
Les astres contre leur nature!
La
Cumane.
POUR LE ROI.
O que l'heur de tes destinées
Poussera tes jeunes années
A de magnanimes soucis;
Et combien te
verront épandre 40
De sang des peuples circoncis
Les flots qui noyèrent
Léandre! [42. L'Hellespont, que Léandre traversait toutes les nuits à la nage,
et où il se noya dans une tempête.]
L'Hellespontique.
POUR LE ROI.
Soit que le Danube t'arrête,
Soit que
l'Euphrate à sa conquête
Te fasse tourner ton desir, 45
Trouveras-tu
quelque puissance,
A qui tu ne fasses choisir
Ou la mort, ou
l'obéissance?
La Phrygienne.
POUR LA REINE.
Courage, Reine sans pareille :
L'esprit sacré qui te conseille [50.
Allusion probable au maréchal d'Ancre.] 50
Est ferme en ce qu'il a promis.
Achève, et que rien ne t'arrête;
Le ciel tient pour ses ennemis
Les
ennemis de cette fête.
La Tiburtine.
POUR LA REINE.
Sous ta bonté s'en va renaître 55
Le siècle où Saturne fut maître;
Thémis les vices détruira;
L'honneur ouvrira son école;
Et dans
Seine et Marne luira
Même sablon que dans Pactole. 60
[POÉSIES, LIX.
201]
LIX
SUR LE MÊME SUJET.
" Une des sibylles, dit la
Relation, chanta ces autres stances au nom de tous les François. "
Donc après un si long séjour, [1. " Séjour, c'est tardation,
mora, comme : vous faites trop long séjour, moram ducis, "
(Nicot.)]
Fleurs de lis, voici le retour
De vos aventures prospères;
Et vous allez être à nos yeux
Fraîches comme aux yeux de nos pères 5
Lorsque vous tombâtes des cieux. [6. Allusion à une légende assez moderne, à
un " petit conte sans fondement, inconnu des anciens auteurs, " comme dit le
Dictionnaire de Trévoux.]
A ce coup s'en vont les Destins
Entre les jeux et les festins
Nous faire couler nos années;
Et
commencer une saison, 10
Où nulles funestes journées
Ne verront jamais
l'horizon.
Ce n'est plus comme auparavant,
Que si l'Aurore en se
levant
D'aventure nous voyoit rire, 15
On se pouvoit bien assurer,
Tant la fortune avoit d'empire!
Que le soir nous verroit pleurer.
De toutes parts sont éclaircis
Les nuages de nos soucis; 20
La
sûreté chasse les craintes;
Et la discorde sans flambeau
Laisse mettre
avecque nos plaintes
Tous nos soupçons dans le tombeau.
O qu'il nous
eût coûté de morts, 25
O que la France eût fait d'efforts,
Avant que
d'avoir par les armes
Tant de provinces qu'en un jour,
Belle Reine,
avecque vos charmes
Vous nous acquérez par amour! 30
Qui pouvoit,
sinon vos bontés,
Faire à des peuples indomptés
Laisser leurs haines
obstinées,
Pour jurer solennellement,
En la main de deux hyménées, 35
D'être amis éternellement?
Fleur des beautés et des vertus,
Après nos malheurs abattus
D'une si parfaite victoire,
Quel marbre à
la postérité 40
Fera paroître votre gloire
Au lustre qu'elle a mérité?
Non, non, malgré les envieux
La raison veut qu'entre les Dieux
Votre image soit adorée; 45
Et qu'aidant comme eux aux mortels,
Lorsque vous serez implorée,
Comme eux vous ayez des autels.
Nos
fastes sont pleins de lauriers
De toute sorte de guerriers; 50
Mais,
hors de toute flatterie,
Furent-ils jamais embellis
Des miracles que
fait Marie [53. VAR. : Du miracle qu'a fait Marie.]
Pour le salut des fleurs
de lis?
REPRISE PAR TOUTES LES SIBYLLES.
A ce coup la France est
guérie; 55
Peuples fatalement sauvés,
Payez les v?ux que vous devez
A la sagesse de Marie. [55-58. Ce dernier couplet a été pour la première
fois réuni par Saint-Marc aux oeuvres de Malherbe.]
[204 POÉSIES, LX.]
LX
POUR MONSIEUR DE LA CEPPÈDE, SUR SON LIVRE
DE LA PASSION
DE NOTRE SEIGNEUR.
SONNET.
Imprimé en tête des Théorèmes sur
le sacré mystère de notre Rédemption, Toulouse, 1613, in-4°, par J. de la
Ceppède, seigneur d'Aigalades, premier président de la Cour des comptes de
Provence, mort en 1623.
J'estime la Ceppède, et l'honore, et l'admire,
Comme un des ornements des premiers de nos jours; [2. VAR.
(Théorèmes) : Les premiers de nos jours.]
Mais qu'à sa plume seule on
doive ce discours,
Certes, sans le flatter, je ne l'oserois dire.
L'Esprit du Tout-Puissant, qui ses grâces inspire [5. VAR.
(ibid.) : L'Esprit de ce grand Dieu.] 5
A celui qui sans feinte en
attend le secours,
Pour élever notre âme aux célestes amours,
Sur un si
beau sujet l'a fait si bien écrire.
Reine, l'heur de la France, et de
tout l'univers,
Qui voyez chaque jour tant d'hommages divers, 10
Que
présente la Muse aux pieds de votre image;
Bien que votre bonté leur
soit propice à tous,
Ou je n'y connois rien, ou devant cet ouvrage
Vous
n'en vîtes jamais qui fût digne de vous.
[POÉSIES, LXI. 205]
LXI
POUR LA PUCELLE D'ORLEANS.
ÉPIGRAMME.
Cette épigramme et
la suivante sont tirées d'un ouvrage intitulé : Recueil de diverses
Inscriptions proposées pour remplir les Tables d'attente étans sous les Statues
du Roi Charles VII et de la Pucelle d'Orléans, qui sont élevées également
armées, et à genoux, aux deux côtés d'une Croix, et de l'Image de la Vierge
Marie étant au pied d'icelle, sur le Pont de la Ville d'Orléans, dès l'an l458.
Et de diverses Poésies faites à la louange de la mesme Pucelle, de ses Frères et
leur postérité, etc. Paris, Edme Martin, l6l3, in-4°. Ibid., 1628, avec des
additions. On trouve dans ce recueil des pièces de vers grecques, latines,
françaises, italiennes, espagnoles, etc
L'ennemi tous droits violant,
Belle Amazone, en vous brûlant,
Témoigne son âme perfide;
Mais le
Destin n'eut point de tort;
Celle qui vivoit comme Alcide, 5
Devoit
mourir comme il est mort.
[206 POÉSIES, LXII.]
LXII
SUR
LE MÊME SUJET.
Cette pièce a été pour la première fois réunie par
Saint-Marc aux oeuvres de Malherbe. -- Voyez la notice précédente.
Passants, vous trouvez à redire
Qu'on ne voit ici rien gravé
De
l'acte le plus relevé
Que jamais l'histoire ait fait lire;
La raison qui
vous doit suffire, 5
C'est qu'en un miracle si haut,
Il est meilleur de
ne rien dire
Que ne dire pas ce qu'il faut.
[POÉSIES, LXIII. 207]
LXIII
PARAPHRASE DU PSAUME CXXVIII.
Imprimée en 1615
dans les Délices de la poésie françoise. Malherbe la composa durant la
première guerre civile des princes, que termina le 15 mai 1614 le traité de
Sainte-Menchould. Le 3 de ce même mois, il avait écrit à Peiresc : " Il y a dix
ou douze jours que je donnai au Roi et à la Reine une traduction que j'ai faite
du psaume CXXVIII. La Reine, après l'avoir lue, commanda à Mme la princesse de
Conty de la lire tout haut. Cela fait, la Reine dit : " Malherbe,
approchez-vous, " et me dit tout bas à l'oreille : " Prenez un casque. " Je lui
répondis que je me promettois qu'elle me feroit mettre en la capitulation;
là-dessus elle se mit à rire et me dit qu'elle le feroit.... On fait un air au
psaume dont il est question. "
Le psaume CXXVIII commence par ces mots :
Saepe expugnaverunt me a juventute mea.
Les funestes complots des
âmes forcenées,
Qui pensoient triompher de mes jeunes années,
Ont d'un
commun assaut mon repos offensé.
Leur rage a mis au jour ce qu'elle avoit de
pire,
Certes je le puis dire; 5
Mais je puis dire aussi qu'ils n'ont
rien avancé.
J'étois dans leurs filets; c'étoit fait de ma vie;
Leur
funeste rigueur qui l'avoit poursuivie,
Méprisoit le conseil de revenir à
soi;
Et le coutre aiguisé s'imprime sur la terre 10
Moins avant, que
leur guerre
N'espéroit imprimer ses outrages sur moi.
Dieu, qui de
ceux qu'il aime est la garde éternelle,
Me témoignant contre eux sa bonté
paternelle,
A selon mes souhaits terminé mes douleurs, 15
Il a rompu
leur piége, et de quelque artifice
Qu'ait usé leur malice,
Ses mains qui
peuvent tout m'ont dégagé des leurs.
La gloire des méchants est pareille
à cette herbe
Qui, sans porter jamais ni javelle ni gerbe, 20
Croît sur
le toit pourri d'une vieille maison;
On la voit sèche et morte aussitôt
qu'elle est née,
Et vivre une journée
Est réputé pour elle une longue
saison.
Bien est-il malaisé que l'injuste licence 25
Qu'ils prennent
chaque jour d'affliger l'innocence
En quelqu'un de leurs v?ux ne puisse
prospérer;
Mais tout incontinent leur bonheur se retire,
Et leur honte
fait rire
Ceux que leur insolence avoit fait soupirer. 30
[POÉSIES,
LXIV. 209]
LXIV
POUR LA REINE, MÈRE DU ROI,
PENDANT SA
RÉGENCE.
ODE.
Ménage déclare avoir appris de Racan que cette ode
(imprimée seulement, et avec quelques incorrections, dans l'édition de 1630) "
n'avoit ni commencement ni fin, et que ce n'étoit qu'un fragment. " -- Elle fut
composée, comme la précédente et comme les trois fragments LXV, LXVI et LXVII, à
l'occasion de la guerre des princes.
.............................
.............................
Si quelque avorton de l'envie
Ose
encore lever les yeux,
Je veux bander contre sa vie
L'ire de la terre et
des cieux;
Et dans les savantes oreilles 5
Verser de si douces
merveilles,
Que ce misérable corbeau,
Comme oiseau d'augure sinistre,
Banni des rives de Caïstre, [9. Le Caïstre, fleuve de Lydie, où l'on disait
que les cygnes abondaient.]
S'aille cacher dans le tombeau, 10
Venez
donc, non pas habillées [11. Le poëte ici s'adresse aux Muses.]
Comme on
vous trouve quelquefois,
En jupe dessous les feuillées
Dansant au
silence des bois.
Venez en robes, où l'on voie 15
Dessus les ouvrages de
soie
Les rayons d'or étinceler;
Et chargez de perles vos têtes,
Comme quand vous allez aux fêtes
Où les Dieux vous font appeler, 20
Quand le sang bouillant en mes veines
Me donnoit de jeunes desirs,
Tantôt vous soupiriez mes peines,
Tantôt vous chantiez mes plaisirs;
Mais aujourd'hui que mes années 25
Vers leur fin s'en vont terminées,
Siéroit-il bien à mes écrits
D'ennuyer les races futures
Des
ridicules aventures
D'un amoureux en cheveux gris? 30
Non, vierges,
non; je me retire
De tous ces frivoles discours;
Ma Reine est un but à
ma lyre,
Plus juste que nulles amours;
Et quand j'aurai, comme j'espère,
35
Fait ouïr du Gange à l'Ibère
Sa louange à tout l'univers,
Permesse me soit un Cocyte,
Si jamais je vous sollicite
De m'aider à
faire des vers. 40
Aussi bien chanter d'autre chose,
Ayant chanté de
sa grandeur,
Seroit-ce pas après la rose
Aux pavots chercher de l'odeur?
Et des louanges de la lune 45
Descendre à la clarté commune
D'un de
ces feux du firmament, [47. Il manque une syllabe à ce vers dans l'édition de
1630 et dans celle de 1631; on lit dans l'une et dans l'autre des feux
pour de ces feux.]
Qui sans profiter et sans nuire,
N'ont reçu
l'usage de luire
Que par le nombre seulement? 50
Entre les rois à
qui cet âge
Doit son principal ornement,
Ceux de la Tamise et du Tage
[53. Jacques 1er et Philippe III.]
Font louer leur gouvernement;
Mais en
de si calmes provinces, 55
Où le peuple adore les princes,
Et met au
degré le plus haut
L'honneur du sceptre légitime,
Sauroit-on excuser le
crime
De ne régner pas comme il faut? 60
Ce n'est point aux rives
d'un fleuve,
Où dorment les vents et les eaux, [62. Ici encore il y a une
faute évidente dans les éditions de 1630 et de l63l : donnent pour
dorment.]
Que fait sa véritable preuve
L'art de conduire les
vaisseaux;
Il faut en la plaine salée 65
Avoir lutté contre Malée, [66.
Malée, promontoire de Laconie, qui passait pour très-dangereux; autrefois
Malea, aujourd'hui cap Saint-Ange.]
Et près du naufrage dernier [67.
Le naufrage dernier, dans le sens latin, pour " l'extrémité, les extrêmes
dangers du naufrage. "]
S'être vu dessous les Pléiades [68. Les
Pléiades. Leur nom chez les Latins était quelquefois synonyme de tempête.]
Eloigné de ports et de rades,
Pour être cru bon marinier. 70
Ainsi quand la Grèce partie [71. La Grèce, les héros grecs qui
allèrent conquérir en Colchide la toison d'or.]
D'où le mol Anaure couloit,
[72. L'Anaure, fleuve de Thessalie qui passait près d'Iolcos, patrie de
Jason, fils d'Éson.]
Traversa les mers de Scythie [73. Les mers de
Scythie, le Pont-Euxin, qu'Ovide, exilé sur ses bords, désigne plusieurs
fois dans ses Tristes par le nom de Pontus scythicus.]
En la
navire qui parloit, [74. Argo, navire des Argonautes, dans la charpente
duquel était une pièce du chêne fatidique de Dodone.]
Pour avoir su des
Cyanées 75
Tromper les vagues forcenées, [75, 76. Les Cyanées ou
Symplégades étaient deux rochers situés à l'entrée du Pont-Euxin, entre
lesquels les Argonautes réussirent à passer par la protection de Junon, et qui,
à partir de ce moment, demeurèrent immobiles. Auparavant, disent les poëtes, ils
s'écartaient à l'approche d'un navire, puis se rapprochaient pour le briser.]
Les pilotes du fils d'Éson,
Dont le nom jamais ne s'efface,
Ont
gagné la première place
En la fable de la toison. 80
Ainsi
conservant cet empire
Où l'infidélité du sort,
Jointe à la nôtre encore
pire,
Alloit faire un dernier effort,
Ma Reine acquiert à ses mérites 85
Un nom qui n'a point de limites;
Et ternissant le souvenir
Des
reines qui l'ont précédée,
Devient une éternelle idée [89. Idée,
idéal, modèle.]
De celles qui sont à venir. 90
Aussitôt que le coup
tragique [91. L'assassinat de Henri IV.]
Dont nous fûmes presque abattus,
Eut fait la fortune publique
L'exercice de ses vertus,
En quelle
nouveauté d'orage 95
Ne fut éprouvé son courage?
Et quelles malices de
flots,
Par des murmures effroyables,
A des v?ux à peine payables
N'obligèrent les matelots? 100
Qui n'ouït la voix de Bellonne,
Lassée d'un repos de douze ans,
Telle que d'un foudre qui tonne,
Appeler tous ses partisans;
Et déjà les rages extrêmes, 105
Par qui
tombent les diadèmes,
Faire appréhender le retour
De ces combats, dont
la manie
Est l'éternelle ignominie
De Jarnac et de Moncontour? [110. Les
deux victoires bien connues remportées sur les huguenots par Henri III, alors
duc d'Anjou.] 110
Qui ne voit encore à cette heure
Tous les
infidèles cerveaux
Dont la fortune est la meilleure,
Ne chercher que
troubles nouveaux;
Et ressembler à ces fontaines 115
Dont les conduites
souterraines
Passent par un plomb si gâté,
Que toujours ayant quelque
tare,
Au même temps qu'on les répare
L'eau s'enfuit d'un autre côté? 120
La paix ne voit rien qui menace
De faire renaître nos pleurs;
Tout s'accorde à notre bonace;
Les hivers nous donnent des fleurs;
Et si les pâles Euménides, 125
Pour réveiller nos parricides,
Toutes
trois ne sortent d'enfer,
Le repos du siècle où nous sommes
Va faire à
la moitié des hommes
Ignorer que c'est que le fer. 130
Thémis,
capitale ennemie
Des ennemis de leur devoir,
Comme un rocher est
affermie
En son redoutable pouvoir;
Elle va d'un pas et d'un ordre 135
Où la censure n'a que mordre,
Et les lois qui n'exceptent rien
De
leur glaive et de leur balance,
Font tout perdre à la violence
Qui veut
avoir plus que le sien. 140
Nos champs même ont leur abondance,
Hors
de l'outrage des voleurs;
Les festins, les jeux, et la danse
En
bannissent toutes douleurs.
Rien n'y gémit, rien n'y soupire; 145
Chaque
Amarille a son Tityre, [146. La fin de cette strophe rappelle et développe ces
vers si connus de la première Églogue de Virgile :
....Tu Tityre,
lentus in umbra,
Formosam resonare doces Amaryllida silvas.]
Et sous
l'épaisseur des rameaux,
Il n'est place où l'ombre soit bonne,
Qui soir
et matin ne résonne
Ou de voix, ou de chalumeaux. 150
Puis quand ces
deux grands hyménées, [15l-l53. Voyez la notice de la pièce LVIII]
Dont le
fatal embrassement
Doit aplanir les Pyrénées, [153. On voit que Malherbe a
été le premier à dire le fameux mot :
Il n'y a plus de Pyrénées, si
gratuitement prêté à Louis XIV. ( Voyez le Journal de Dangeau, édit.
Didot, tome VII, p. 418, 4l9.)]
Auront leur accomplissement,
Devons-nous
douter qu'on ne voie, 155
Pour accompagner cette joie,
L'encens germer
en nos buissons,
La myrrhe couler en nos rues, [158. Les éditions de 1630 et
1631 ont la myrthe pour la myrrhe.]
Et sans l'usage des charrues,
Nos
plaines jaunir de moissons? 160
Quelle moins hautaine espérance
Pouvons-nous concevoir alors,
Que de conquêter à la France
La
Propontide en ses deux bords?
Et vengeant de succès prospères 165
Les
infortunes de nos pères,
Que tient l'Egypte ensevelis, [166, 167. Allusion à
la première croisade de saint Louis.]
Aller si près du bout du monde,
Que le soleil sorte de l'onde
Sur la terre des fleurs de lis? 170
Certes ces miracles visibles
Excédant le penser humain,
Ne sont
point ouvrages possibles
A moins qu'une immortelle main.
Et la raison ne
se peut dire, 175
De nous voir en notre navire
A si bon port acheminés,
Ou sans fard et sans flatterie,
C'est Pallas que cette Marie,
Par
qui nous sommes gouvernés. 180
Quoi qu'elle soit, Nymphe ou Déesse,
De sang immortel ou mortel,
Il faut que le monde confesse
Qu'il ne
vit, jamais rien de tel;
Et quiconque fera l'histoire 185
De ce grand
chef-d'oeuvre de gloire,
L'incrédule postérité
Rejettera son témoignage,
S'il ne la dépeint belle, et sage
Au deçà de la vérité. 190
Grand Henri, grand foudre de guerre,
Que cependant que parmi nous
Ta valeur étonnoit la terre,
Les Destins firent son époux;
Roi dont
la mémoire est sans blâme, 195
Que dis-tu de cette belle âme,
Quand tu
la vois si dignement
Adoucir toutes nos absinthes,
Et se tirer des
labyrinthes
Où la met ton éloignement? 200
Que dis-tu lors que tu
remarques
Après ses pas ton héritier,
De la sagesse des monarques
Monter le pénible sentier?
Et pour étendre sa couronne, 205
Croître
comme un faon de lionne?
Que s'il peut un jour égaler
Sa force avecque
sa furie,
Les Nomades n'ont bergerie
Qu'il ne suffise à désoler. 210
Qui doute que si de ses armes
Ilion avait eu l'appui,
Le jeune
Atride avecque larmes
Ne s'en fût retourné chez lui;
Et qu'aux beaux
champs de la Phrygie, 215
De tant de batailles rougie,
Ne fussent encore
honorés
Ces ouvrages des mains célestes, [218. Les murs de Troie avaient été
bâtis par Apollon et Neptune.]
Que jusques à leurs derniers restes
La
flamme grecque a dévorés? 220
[218 POÉSIES, LXV.]
LXV
FRAGMENT SUR LE MÊME SUJET.
Ce fragment et les deux suivants ont
paru pour la première fois dans l'édition de l630. Ils ont été publiés d'après
une copie qui se trouve à la Bibliothèque impériale (Papiers de Baluze, n° 133).
O toi, qui d'un clin d'?il sur la terre et sur l'onde
Fais trembler
tout le monde,
Dieu, qui toujours es bon, et toujours l'as été,
Verras-tu concerter à ces âmes tragiques
Leurs funestes pratiques, 5
Et ne tonneras point sur leur impiété?
Voyez en quel état est
aujourd'hui la France,
Hors d'humaine espérance.
Les peuples les plus
fiers du couchant et du nord
Ou sont alliés d'elle, ou recherchent de
l'être; 10
Et ceux qu'elle a fait naître
Tournent tout leur conseil pour
lui donner la mort.
[POÉSIES, LXVI. 219]
LXVI
PRÉDICTION
DE LA MEUSE AUX PRINCES RÉVOLTÉS.
Le titre que nous donnons à cette
pièce est celui qu'elle porte dans le manuscrit que nous venons de citer. Les
princes étaient alors réunis à Mézières, qui, comme on sait, est située sur la
Meuse.
Allez à la malheure, allez, âmes tragiques,
Qui fondez votre
gloire aux misères publiques,
Et dont l'orgueil ne connoît point de lois.
Allez, fleaux de la France, et les pestes du monde; [4. Fleaux, pour
fléaux, en une seule syllabe.]
Jamais pas un de vous ne reverra mon
onde; 5
Regardez-la pour la dernière fois.
[220 POÉSIES, LXVII.]
LXVII
AUTRE FRAGMENT.
Ames pleines de vent, que la rage
a blessées,
Connoissez votre faute, et bornez vos pensées
En un juste
compas:
Attachez votre espoir à de moindres conquêtes;
Briare avoit cent
mains, Typhon avoit cent têtes, 5
Et ce que vous tentez leur coûta le
trépas.
Soucis, retirez-vous, faites place à la joie,
Misérable
douleur, dont nous sommes la proie;
Nos v?ux sont exaucés;
Les vertus de
la Reine, et les bontés célestes, 10
Ont fait évanouir ces orages funestes,
Et dissipé les vents qui nous ont menacés.
[POÉSIES, LXVIII. 221]
LXVIII
CHANSON.
Suivant Racan, ce serait pendant le
veuvage de Mme de Termes, dont le mari mourut en 1621, que Malherbe aurait
composé cette chanson pour Mme de Rambouillet. Celle-ci ne se rappelait pas
cette circonstance, au dire de Ménage, qui prétend que la pièce a été faite pour
Caliste, c'est-à-dire pour la vicomtesse d'Auchy. En tout cas, ces vers sont
antérieurs à l'époque indiquée par Racan, car ils ont été insérés dès 1615 dans
les Airs de cour, imprimés par P. Ballard (liv. I, p. 18), avec la
musique de Boesset. Je ne crois pas qu'ils aient été réimprimés avant l'édition
de 1630. -- Dans une des éditions du Parnasse se trouve un sonnet qui
commence ainsi :
Ils s'en vont ces beaux yeux, ces soleils de ma vie.
Il est du cardinal Duperron et a précédé certainement la chanson de
Malherbe.
Ils s'en vont, ces rois de ma vie,
Ces yeux, ces beaux
yeux,
Dont l'éclat fait pâlir d'envie
Ceux même des cieux.
Dieux
amis de l'innocence, 5
Qu'ai-je fait pour mériter
Les ennuis où cette
absence
Me va précipiter?
Elle s'en va cette merveille,
Pour qui
nuit et jour, 10
Quoi que la raison me conseille,
Je brûle d'amour.
Dieux amis, etc.
En quel effroi de solitude
Assez écarté,
Mettrai-je mon inquiétude 15
En sa liberté?
Dieux amis, etc.
Les affligés ont en leurs peines
Recours à pleurer;
Mais quand
mes yeux seroient fontaines,
Que puis-je espérer? 20
Dieux amis, etc.
[POÉSIES, LXIX. 223]
LXIX
SONNET.
Il s'agit ici
non point, comme quelques-uns l'ont cru, de la femme de Malherbe, car elle
survécut à son mari, mais de la femme d'Étienne Puget. C'est celui-ci que le
poëte fait parler. -- Étienne Puget, qui, après son veuvage, embrassa l'état
ecclésiastique, et fut évêque de Marseille de l643 à 1668, était fils de
Pommeuse Puget, trésorier de l'Épargne, sur lequel on peut consulter Tallemant
des Réaux, et sa femme était fille de Hallé, doyen de la chambre des comptes de
Paris.
Le sonnet fut imprimé en 1615 dans les Délices de la poésie
françoise.
Celle qu'avoit Hymen à mon coeur attachée,
Et qui fut
ici-bas ce que j'aimai le mieux, [2. VAR. (N) : Ce que j'aimois le mieux.]
Allant changer la terre à de plus dignes lieux,
Au marbre que tu vois sa
dépouille a cachée.
Comme tombe une fleur que la bise a séchée, 5
Ainsi fut abattu ce chef-d'oeuvre des cieux;
Et depuis le trépas qui lui
ferma les yeux,
L'eau que versent les miens n'est jamais étanchée.
Ni prières, ni v?ux ne m'y purent servir;
La rigueur de la mort se
voulut assouvir, 10
Et mon affection n'en put avoir dispense.
Toi
dont la piété vient sa tombe honorer,
Pleure mon infortune, et pour ta
récompense
Jamais autre douleur ne te fasse pleurer.
***
Belle âme qui fus mon flambeau, 15
Reçois l'honneur qu'en ce tombeau
Je suis obligé de te rendre; [17. VAR. (R): Le devoir m'oblige à te rendre.]
Ce que je fais te sert de peu;
Mais au moins tu vois en la cendre
Comme j'en conserve le feu. [20. VAR.(ibid,): Que j'en aime encore le
feu.] 20
[POÉSIES, LXX. 225]
LXX
POUR UNE FONTAINE,
" J'ai. ouï dire à M. du Casse, lieutenant général de Laitoure
(Lectoure), rapporte Ménage, qu'il y a auprès de Laitoure une maison de campagne
où ces vers sont gravés au pied d'une fontaine, d'un caractère qui paroît
ancien, et que la commune créance du pays est qu'ils sont de du Bartas, et que
du Bartas les fit en faveur de sa s?ur, à qui cette maison appartenoit. Mais
j'ai ouï dire aussi à Mme la marquise de Rambouillet, que Malherbe les avoit
faits à sa prière pour la fontaine de l'hôtel de Rambouillet, où ils furent
gravés lorsque cette fontaine fut revêtue de pierres la première fois. Malherbe
étoit l'homme du monde le moins plagiaire : et d'un autre coté ces vers sont
plus élégants que ni le siècle ni le style de du Bartas ne le comportent. Il ne
faut donc point douter que ces vers ne soient de Malherbe. Et puisqu'ils se
trouvent gravés au pied de la fontaine de cette maison de campagne dont nous
venons de parler, il faut croire que quelqu'un les y a fait graver depuis que
Malherbe les fit, il y a plus de soixante ans (c. à d. vers 1606), pour la
fontaine de l'hôtel de Rambouillet, comme on les a fait graver depuis peu au
pied d'une fontaine du couvent des capucins de la ville d'Angers. "
Cette
inscription parut pour la première fois, non pas en 1627, comme le dit
Saint-Marc, mais en l615, dans les Délices de la poésie Françoise.
Vois-tu, passant, couler cette onde,
Et s'écouler incontinent?
Ainsi fuit la gloire du monde;
Et rien que Dieu n'est permanent.
[226 POÉSIES, LXXI.]
LXXI
CHANSON.
Cette
chanson, imprimée en 1615 dans le tome II des Délices de la poésie
françoise, et en l630 dans le Recueil des plus beaux vers, a été pour
la première fois jointe par Saint-Marc aux oeuvres de Malherbe.
Sus
debout la merveille des belles,
Allons voir sur les herbes nouvelles
Luire un émail, dont la vive peinture
Défend à l'art d'imiter la nature.
L'air est plein d'une haleine de roses, 5
Tous les vents tiennent
leurs bouches closes,
Et le soleil semble sortir de l'onde
Pour quelque
amour, plus que pour luire au monde.
On diroit, à lui voir sur la tête
Ses rayons comme un chapeau de fête, 10
Qu'il s'en va suivre en si belle
journée
Encore un coup la fille de Pénée. [12. Daphné, fille du Pénée,
fleuve de la Thessalie.]
Toute chose aux délices conspire,
Mettez-vous en votre humeur de rire;
Les soins profonds d'où les rides
nous viennent, 15
A d'autres ans qu'aux vôtres appartiennent.
Il
fait chaud, mais un feuillage sombre
Loin du bruit nous fournira quelque
ombre,
Où nous ferons parmi les violettes
Mépris de l'ambre et de ses
cassolettes, 20
Près de nous sur les branches voisines
Des genêts,
des houx et des épines,
Le rossignol déployant ses merveilles,
Jusqu'aux
rochers donnera des oreilles.
Et peut-être à travers des fougères 25
Verrons-nous de bergers à bergères
Sein contre sein, et bouche contre
bouche,
Naître et finir quelque douce escarmouche.
C'est chez eux
qu'Amour est à son aise,
Il y saute, il y danse, il y baise, 30
Et foule
aux pieds les contraintes serviles
De tant de lois qui le gênent aux villes.
O qu'un jour mon âme auroit de gloire
D'obtenir cette heureuse
victoire,
Si la pitié de mes peines passées 35
Vous disposoit à
semblables pensées!
Votre honneur, le plus vain des idoles,
Vous
remplit de mensonges frivoles.
Mais quel esprit que la raison conseille,
S'il est aimé, ne rend point de pareille? 40
[228 POÉSIES, LXXII.]
LXXII
RÉCIT D'UN BERGER AU BALLET DE MADAME,
PRINCESSE
D'ESPAGNE.
On dansa ce ballet le 19 mars 1615, dans la grande salle de
Bourbon, lorsque Louis XIII se disposait à partir pour Bordeaux, avec sa s?ur
Elisabeth et sa mère, à l'occasion des mariages dont il a été déjà parlé (voyez
la notice de la pièce LVIII). Les vers de Malherbe parurent d'abord en feuille
volante. J'en ai trouve à la Bibliothèque impériale un exemplaire formé de 4
pages in-4° et intitulé : Récit d'un Berger sur les alliances de France et
d'Espagne. Cet exemplaire diffère notablement de celui que Saint-Marc a eu
entre les mains et où il n'a signalé qu'une seule variante (vers 7-9).
De
plus, le ballet fut imprimé deux fois en 1615. Je n'ai pu me procurer que la
seconde édition intitulée : Description du ballet de Madame, s?ur ainée du
Roi. A Lyon, pour François Yvrad, pris sur la copie imprimée à Paris, avec
Privilége du Roy. MDCXV, 32 p. in-8°. On y raconte que le Roi et sa mère
choisirent, entre tous les projets de ballet qui leur furent présentés, celui du
sieur Durand, contrôleur provincial des guerres, " comme .... se rapportant le
plus à la condition et qualité de Madame, qu'il faisoît être une Minerve, et
tout le ballet un triomphe qu'elle faisoit d'avoir captivé le Prince d'Espagne à
qui elle étoit promise.... Puis Sa Majesté envoya quérir le sr Malherbe, comme
celui à qui les plus beaux esprits de la France défèrent, pour le faire
communiquer avec ledit Durand, prendre l'ordre du ballet de lui et travailler
ensemble aux vers qu'il y faudroit réciter. " -- Des huit pièces de vers
intercalées dans le ballet cinq sont de Durand, deux de Bordier. Une seule
(celle que nous donnons ici) est de Malherbe. Elle fut récitée dans les
circonstances suivantes : A la suite d'un ballet dansé par deux jeunes filles
parut sur la scène " un berger qui étoit le sieur Marais, homme d'armes de la
compagnie de Monsieur le Grand, lequel comme remenant ses troupeaux en l'étable
au couchant du soleil, sortit des bois en chantant et alla jusque devant Leurs
Majestés, toujours récitant les vers faits par le sieur Malherbe. "
Racan a
raconté à Ménage que le poëte, sur la fin de ses jours, " préféroit cette pièce
à toutes ses autres. "
Houlette de Louis, houlette de Marie,
Dont le
fatal appui met notre bergerie
Hors du pouvoir des loups,
Vous placer
dans les cieux en la même contrée
Des balances d'Astrée, [5. Astrée,
la Vierge du zodiaque, représentée ordinairement avec des épis dans une main, et
une palme ou une balance dans l'autre.] 5
Est-ce un prix de vertu qui soit
digne de vous?
Vos pénibles travaux, sans qui nos pâturages,
Battus
depuis cinq ans de grêles et d'orages,
S'en alloient désolés, [7-9. VAR.
(exemplaire de Saint-Marc) :
.... par qui nos pâturages
Sont encore en
leur gloire, en dépit des orages
Qui les ont désolés.
Cette strophe
manque dans la feuille volante.]
Sont-ce pas des effets que même en Arcadie,
10
Quoi que la Grèce die,
Les plus fameux pasteurs n'ont'jamais égalés?
Voyez des bords de Loire, et des bords de Garonne,
Jusques à ce
rivage où Téthys se couronne
De bouquets d'orangers, [l3-l5 VAR.
(Description du ballet)
Voyons du bord de Loire et du bord de Garonne
Jusqu'à ce beau rivage....
Et dans la feuille volante :
Voyons
depuis où Loire entre au sein de Nérée
Jusqu'où les flots du Var ont leur
rive parée
De forêts d'orangers.] 15
A qui ne donnez-vous une heureuse
bonace,
Loin de toute menace
Et de maux intestins, et de maux étrangers?
[18. VAR. (feuille volante) : Et de feux intestins....]
Où ne voit-on la
paix comme un roc affermie,
Faire à nos Géryons détester l'infamie 20
De
leurs actes sanglants?
Et la belle Gérés en javelles féconde
Oter à tout
le monde
La peur de retourner à l'usage des glands?
Aussi dans nos
maisons, en nos places publiques, 25
Ce ne sont que festins, ce ne sont que
musiques
De peuples réjouis;
Et que l'astre du jour ou se lève ou se
couche,
Nous n'avons en la bouche
Que le nom de Marie, et le nom de
Louis. 30
Certes une douleur quelques âmes afflige,
Qu'un fleuron de
nos lis séparé de sa tige
Soit prêt à nous quitter;
Mais quoi qu'on nous
augure et qu'on nous fasse craindre, [33, 34. VAR. (Description du
ballet) :
S'apprête à nous quitter;
Mais quoi qu'on nous figure....]
Élize est-elle à plaindre [35. Élize, la princesse Élisabeth.] 35
D'un bien que tous nos v?ux lui doivent souhaiter? [3l-36. Cette strophe est
ainsi dans la feuille volante :
Certes un déplaisir quelques âmes étonne
De voir qu'à nos voisins notre Élize se donne
Et nous veuille quitter;
Mais quoi qu'on se figure et qu'on nous fasse craindre,
Quelqu'un la
peut-il plaindre
De ce que tous nos v?ux lui doivent souhaiter?]
Le
jeune demi-dieu qui pour elle soupire,
De la fin du couchant termine son
empire
En la source du jour. [38, 39. VAR. (feuille volante) :
Des
mondes opposés unit à son empire
L'un et l'autre séjour.]
Elle va dans
ses bras prendre part à sa gloire; 40
Quelle malice noire
Peut sans
aveuglement condamner leur amour?
Il est vrai qu'elle est sage, il est
vrai qu'elle est belle, [43. VAR. (feuille volante) :
Elize est du tout
sage, Elize est du tout belle]
Et notre affection pour autre que pour elle
Ne peut mieux s'employer. 45
Aussi la nommons-nous la Pallas de cet âge;
[46. VAR. (feuille volante) : Aussi l'appelons-nous....]
Mais que ne dit le
Tage
De celle qu'en sa place il nous doit envoyer? [48. Anne d'Autriche.]
Esprits malavisés, qui blâmez un échange, [49. VAR. (Description du
ballet) :
Dessillez-vous les yeux, vous qui de cet échange....
Cette
strophe manque dans la feuille volante.]
Où se prend et se baille un ange
pour un ange, 50
Jugez plus sainement; [51. VAR. (ibid..) : Parlez
profanement.]
Notre grande bergère a Pan qui la conseille; [52. Pan.,
le maréchal d'Ancre : voyez plus haut, p. 200.]
Seroit-ce pas merveille
Qu'un dessein qu'elle eût fait n'eût bon événement?
C'est en
rassemblement de ces couples célestes, 55
Que si nos maux passés ont laissé
quelques restes,
Ils vont du tout finir;
Mopse qui nous l'assure a le
don de prédire, [58. On trouve dans les écrivains de l'antiquité la mention de
deux devins portant le nom de Mopse. L'un faisait partie de la troupe des
Argonautes; l'autre était fils d'Apollon et de Manto, fille de Tirésias. En
outre, Mopsus est le nom d'un berger qui reparaît plusieurs fois dans les
Églogues de Virgile.]
Et les chênes d'Épire [59. Les chênes de la
forêt de Dodone. Voyez plus haut n° LXIV, note du V. 74.]
Savent moins qu'il
ne sait des choses à venir. [60. VAR. (Description du ballet) : Les
choses à venir.] 60
Un siècle renaîtra comblé d'heur et de joie, [61.
VAR. (feuille volante) : Tissu d'or et de soie.]
Où le nombre des ans sera
la seule voie
D'arriver au trépas;
Tous venins y mourront comme au temps
de nos pères; [64. VAR. (Description du ballet) :
Tout y sera sans
fiel comme au temps de nos pères.
Virgile a dit, Ecl. IV, 24 et 25 :
Occidet et serpens et fallax herba veneni
Occidet.]
Et même les
vipères 65
Y piqueront sans nuire, ou n'y piqueront pas. [65, 66. VAR.
(feuille volante) :
Même ceux des vipères,
Et l'aconite bu
n'empoisonnera pas.]
La terre en tous endroits produira toutes choses,
Tous métaux seront or, toutes fleurs seront roses,
Tous arbres oliviers;
L'an n'aura plus d'hiver, le jour n'aura plus d'ombre, 70
Et les perles
sans nombre
Germeront dans la Seine au milieu des graviers. [70-72. VAR.
(feuille volante) :
Et ces perles de prix sous l'Aurore pêchées
Aux mers
les plus cachées
Seront aux bords de Seine au milieu des graviers.]
Dieux, qui de vos arrêts formez nos destinées,
Donnez un dernier
terme à ces grands hyménées, [73, 74. VAR. (feuille volante) :
Cieux, qui de
vos arrêts formez nos destinées,
Avancez-nous le jour de ces grands
hyménées.]
C'est trop les différer. 75
L'Europe les demande, accordez sa
requête;
Qui verra cette fête,
Pour mourir satisfait n'aura que desirer.
[234 POÉSIES, LXXIII.]
LXXIII
POUR UN BALLET DE MADAME.
C'est le ballet où furent chantées les stances précédentes.
" J'ai
ouï dire à M. de Racan, rapporte Ménage, que Malherbe fit ces vers à la prière
de Marais, porte-manteau du feu Roi, sur un air qui couroit, et qu'il les fit en
moins d'un quart d'heure. Ils ne furent point estimés; et Théophile (Bautru,
suivant Tallemant), pour s'en moquer, parodia le premier couplet de la sorte :
Ce brave Malherbe
Qu'on tient si parfait,
Donnez-lui de l'herbe,
Car il a bien fait.
Malherbe lui-même ne les estimoit pas. " Et il
n'avait point tort.
On les trouve avec la musique de Guesdron dans les
Airs de cour, 1615, liv. I, f° 6.
En 1725, on a parodié ces vers pour
les appliquer à la future épouse encore inconnue de Louis XV :
La Reine
est si belle,
On l'aime si fort;
Pourquoi ne vient-elle?
Vraiment
elle a tort.
Aimable anonyme,
Viens donc promptement,
La France
t'estime,
Sans savoir comment.
(Collection Maurepas, tome XVI, p. 265.)
Cette Anne si belle, [1. Anne d'Autriche.]
Qu'on vante si fort,
Pourquoi ne vient-elle?
Vraiment elle a tort.
Son Louis soupire
5
Après ses appas;
Que veut-elle dire
De ne venir pas?
S'il
ne la possède
Il s'en va mourir; 10
Donnons-y remède,
Allons la
querir.
Assemblons, Marie,
Ses yeux à vos yeux;
Notre bergerie
15
N'en vaudra que mieux.
Hâtons le voyage;
Le siècle doré
En ce mariage
Nous est assuré. 20
[236 POÉSIES, LXXIV.]
LXXIV
SUR LE MARIAGE DU ROI ET DE LA REINE.
STANCES.
Le mariage de Louis XIII et d'Anne d'Autriche eut lieu le 25 octobre
1615. -- Les vers de Malherbe furent imprimés en 1620, dans les tomes I et II
des Délices de la poésie françoise, avec le titre d'Épithalame.
Mopse entre les devins l'Apollon de cet âge [l. Mopse, voyez la
note du vers 58 de la pièce LXXII. VAR. (P et R) : L'Apollon de notre âge.]
Avoit toujours fait espérer
Qu'un soleil qui naîtroit sur les rives du
Tage
En la terre du lis nous viendroit éclairer.
Cette prédiction
sembloit une aventure 5
Contre le sens et le discours,
N'étant pas
convenable aux règles de nature,
Qu'un soleil se levât où se couchent les
jours.
Anne, qui de Madrid fut l'unique miracle,
Maintenant l'aise
de nos yeux, 10
Au sein de notre Mars satisfait à l'oracle,
Et dégage
envers nous la promesse des cieux.
Bien est-elle un soleil; et ses yeux
adorables,
Déjà vus de tout l'horizon,
Font croire que nos maux seront
maux incurables, 15
Si d'un si beau remède ils n'ont leur guérison.
Quoi que l'esprit y cherche, il n'y voit que des chaînes
Qui le
captivent à ses lois;
Certes c'est à l'Espagne à produire des reines,
Comme c'est à la France à produire des rois. 20
Heureux couple
d'amants, notre grande Marie
A pour vous combattu le sort;
Elle a forcé
les vents, et dompté leur furie;
C'est à vous à goûter les délices du port.
Goûtez-les, beaux esprits, et donnez connoissance, [25. VAR. (P) :
Faites-le, beaux esprits....] 25
En l'excès de votre plaisir,
Qu'à des
coeurs bien touchés tarder la jouissance,
C'est infailliblement leur croître
le desir. [27, 28. Corneille (Polyeucte, I, I) a dit après Malherbe :
Et le desir s'accroît quand l'effet se recule.]
Les fleurs de votre
amour dignes de leur racine,
Montrent un grand commencement; 30
Mais il
faut passer outre, et des fruits de Lucine
Faire avoir à nos v?ux leur
accomplissement.
Réservez le repos à ces vieilles années
Par qui le
sang est refroidi;
Tout le plaisir des jours est en leurs matinées; 35
La nuit est déjà proche à qui passe midi.
[238 POÉSIES, LXXV.]
LXXV
POUR METTRE AU DEVANT DU LIVRE
DU SIEUR DE LORTIGUES.
Ce livre est intitulé : Les Poëmes divers du sieur de Lortigues,
Provençal. Au Roi. Paris, J. Gesselin, 1617. La biographie de l'auteur se
trouve dans les Vies des poëtes françois, par Colletet, dont le manuscrit
est à la bibliothèque du Louvre.
Vous dont les censures s'étendent
Dessus les ouvrages de tous,
Ce livre se moque de vous :
Mars et les
Muses le défendent.
[POÉSIES, LXXVI. 239]
LXXVI
PROPHÉTIE DU DIEU DE SEINE.
STANCES.
Une copie de ces
vers, imprimés pour la première fois dans l'édition de 1630, est conservée à la
Bibliothèque impériale (Papiers de Baluze, n° 133). Elle est intitulée : La
Seine au maréchal d'Ancre, le jour qu'il fut tué (24 avril 1617). Malherbe,
qui, dans la première strophe, reproduit en partie la pièce LXVI, s'est arrangé
cette fois pour prophétiser à coup sûr et sans danger. L'épitaphe du duc de
Luynes (voyez plus loin, n° LXXXIV) prouvera encore mieux sa prudente habitude
de n'attaquer qu'après leur mort les puissants qu'il avait flattés durant leur
vie.
Va-t'en à la malheure, excrément de la terre,
Monstre qui dans
la paix fais les maux de la guerre,
Et dont l'orgueil ne connoît point de
lois;
En quelque haut dessein que ton esprit s'égare,
Tes jours sont à
leur fin, ta chute se prépare, 5
Regarde-moi pour la dernière fois.
C'est assez que cinq ans ton audace effrontée,
Sur des ailes de cire
aux étoiles montée,
Princes et rois ait osé défier :
La Fortune
t'appelle au rang de ses victimes, 10
Et le ciel, accusé de supporter tes
crimes,
Est résolu de se justifier.
[240 POÉSIES, LXXVII.]
LXXVII
STANCES.
Ces stances furent composées pour
Charles Chabot, comte de Charny, amoureux de Mlle de Castille, petite-fille par
sa mère du président Jeannin. Il l'épousa en 1620 et mourut, l'année suivante,
au siège de Montpellier. Sa veuve se remaria, en 1623, avec le comte de Chalais,
qni fut décapité à Nantes en 1626. (Voyez Tallemant des Réaux, édition P. Paris,
tome III, p. 190 et suiv.)
Les vers de Malherbe parurent en 1620, dans le
tome I des Délices de la poésie françoise; ils furent probablement
composés en 1619.
Enfin ma patience, et les soins que j'ai pris
Ont
selon mes souhaits adouci les esprits
Dont l'injuste rigueur si longtemps
m'a fait plaindre;
Cessons de soupirer;
Grâces à mon destin, je n'ai
plus rien à craindre, 5
Et puis tout espérer.
Soit qu'étant le
soleil, dont je suis enflammé,
Le plus aimable objet qui jamais fut aimé,
On ne m'ait pu nier qu'il ne fût adorable;
Soit que d'un oppressé 10
Le droit bien reconnu soit toujours favorable.
Les Dieux m'ont exaucé.
Naguère que j'oyois la tempête souffler,
Que je voyois la vague en
montagne s'enfler,
Et Neptune à mes cris faire la sourde oreille; 15
A
peu près englouti,
Eussé-je osé prétendre à l'heureuse merveille
D'en
être garanti?
Contre mon jugement les orages cessés
Ont des calmes
si doux en leur place laissés, 20
Qu'aujourd'hui ma fortune a l'empire de
l'onde;
Et je vois sur le bord
Un ange dont la grâce est la gloire du
monde,
Qui m'assure du port.
Certes c'est lâchement qu'un tas de
médisans, 25
Imputant à l'amour qu'il abuse nos ans,
De frivoles
soupçons nos courages étonnent;
Tous ceux à qui déplaît
L'agréable
tourment que ses flammes nous donnent,
Ne savent ce qu'il est. 30
S'il a de l'amertume à son commencement,
Pourvu qu'à mon exemple on
souffre doucement,
Et qu'aux appâts du change une âme ne s'envole,
On se
peut assurer
Qu'il est maître équitable, et qu'enfin il console 35
Ceux
qu'il a fait pleurer.
[242 POÉSIES, LXXVIII.]
LXXVIII
SUR UNE IMAGE DE SAINTE CATHERINE.
ÉPIGRAMME.
Publiée en
1620 dans les tomes I et II des Délices de la poésie françoise. Il s'agit
de sainte Catherine d'Alexandrie, martyrisée vers l'an 307.
L'art aussi
bien que la nature
Eût fait plaindre cette peinture;
Mais il a voulu
figurer
Qu'aux tourments dont la cause est belle,
La gloire d'une âme
fidèle 5
Est de souffrir sans murmurer.
[POÉSIES, LXXIX, 243]
LXXIX
ÉPIGRAMME.
Imprimée en 1620 dans le tome II des
Délices de la poésie françoise. C'est une imitation de l'épigramme (VI,
40) de Martial :
Femina praeferri potuit tibi nulla, Lycori :
Praeferri Glycerae femina nulla potest.
Haec erit hoc quod tu : tu non
potes esse quod haec est.
Tempora quid faciunt? hanc volo, te volui.
Jeanne, tandis que tu fus belle,
Tu le fus sans comparaison;
Anne à cette heure est de saison,
Et ne voit rien si beau comme elle;
Comme à toi les ans lui mettront 5
Quelque jour les rides au front, [5,
6. VAR. (Q).:
Je sais que les ans lui mettront
Comme à toi les rides au
front.]
Et feront à sa tresse blonde
Même outrage qu'à tes cheveux;
Mais voilà comme va le monde,
Je t'ai voulue, et je la veux. [10. VAR.
(ibid.): Je te voulus...] 10
[244 POÉSIES, LXXX.]
LXXX
A MADAME LA PRINCESSE DE CONTI.
SONNET.
Publié en 1620
dans les tomes I et II des Délices de la poésie françoise -- Voyez la
notice de la pièce XLVIII.
Race de mille rois, adorable princesse,
Dont le puissant appui de faveurs m'a comblé,
Si faut-il qu'à la fin
j'acquitte ma promesse,
Et m'allège du faix dont je suis accablé.
Telle que notre siècle aujourd'hui vous regarde, 5
Merveille
incomparable en toute qualité,
Telle je me résous de vous bailler en garde
Aux fastes éternels de la postérité.
Je sais bien quel effort cet
ouvrage demande;
Mais si la pesanteur d'une charge si grande 10
Résiste
à mon audace, et me la refroidit;
Vois-je pas vos bontés à mon aide
paroître,
Et parler dans vos yeux un signe qui me dit
Que c'est assez
payer que de bien reconnoître?
[POÉSIES, LXXXI. 245]
LXXXI
STANCES SPIRITUELLES.
Publiées en 1620 dans les tomes I et II
des Délices de la poésie françoise. Costar en a fait la critique dans une
de ses lettres (tome I, n° 161) à la marquise de Lavardin.
Louez Dieu
par toute la terre,
Non pour la crainte du tonnerre
Dont il menace les
humains;
Mais pour ce que sa gloire en merveilles abonde,
Et que tant de
beautés qui reluisent au monde 5
Sont des ouvrages de ses mains. [6. VAR,
(P) : Sont les ouvrages....]
Sa providence libérale
Est une source
générale,
Toujours prête à nous arroser.
L'Aurore et l'Occident
s'abreuvent en sa course, 10
On y puise en Afrique, on y puise sous l'Ourse,
Et rien ne la peut épuiser.
N'est-ce pas lui qui fait aux ondes
Germer les semences fécondes
D'un nombre infini de poissons; 15
Qui
peuple de troupeaux les bois et les montagnes,
Donne aux prés la verdure, et
couvre les campagnes
De vendanges et de moissons?
Il est bien dur à
sa justice
De voir l'impudente malice 20
Dont nous l'offensons chaque
jour;
Mais comme notre père il excuse nos crimes,
Et même ses courroux,
tant soient-ils légitimes,
Sont des marques de son amour.
Nos
affections passagères, 25
Tenant de nos humeurs légères,
Se font
vieilles en un moment,
Quelque nouveau desir comme un vent les emporte;
La sienne toujours ferme, et toujours d'une sorte, [29. Les éditions de 1630
et 1631 portent la tienne.]
Se conserve éternellement. 30
[POÉSIES, LXXXII. 247]
LXXXII
CHANSON.
Composée
pour Mme de Rambouillet, cette chanson parut en 1620 dans le Recueil des plus
beaux vers et dans le tome I des Délices de la poésie françoise. Elle
avait été faite, suivant Ménage, sur un air donné à Malherbe, ce qui explique
l'irrégularité du rhythme.
Chère beauté que mon âme ravie
Comme son
pôle va regardant,
Quel astre d'ire et d'envie
Quand vous naissiez
marquoit votre ascendant, [4. Ascendant se disait, en astrologie, du
point qui se lève, considéré par rapport à la nativité des personnes.]
Que
votre courage endurci, 5
Plus je le supplie moins ait de merci? [6. VAR.
(P.): ....Moins j'ai de merci.]
En tous climats, voire au fond de la
Thrace,
Après les neiges et les glaçons,
Le beau temps reprend sa place
Et les étés mûrissent les moissons; 10
Chaque saison y fait son cours;
En vous seule on trouve qu'il gèle toujours.
J'ai beau me plaindre,
et vous conter mes peines,
Avec prières d'y compatir;
J'ai beau
m'épuiser les veines, 15
Et tout mon sang en larmes convertir:
Un mal au
deçà du trépas,
Tant soit-il extrême, ne vous émeut pas.
Je sais que
c'est : vous êtes offensée,
Comme d'un crime hors de raison, 20
Que mon
ardeur insensée
En trop haut lieu borne sa guérison,
Et voudriez bien,
pour la finir,
M'ôter l'espérance de rien obtenir. [24. Le recueil de 1620
et les éditions de l630 et l631 portent de ne rien obtenir; ce qui est
évidemment une faute d'impression, car le vers aurait une syllabe de trop.]
Vous vous trompez; c'est aux foibles courages, 25
Qui toujours
portent la peur au sein,
De succomber aux orages,
Et se lasser d'un
pénible dessein,
De moi, plus je suis combattu,
Plus ma résistance
montre sa vertu. 30
Loin de mon front soient ces palmes communes
Où
tout le monde peut aspirer;
Loin les vulgaires fortunes,
Où ce n'est
qu'un jouir et desirer;
Mon goût cherche l'empêchement, 35
Quand j'aime
sans peine j'aime lâchement.
Je connois bien que dans ce labyrinthe
Le ciel injuste m'a réservé
Tout le fiel, et tout l'absinthe
Dont un
amant fut jamais abreuvé; 40
Mais je ne m'étonne de rien;
Je suis à
Rodanthe, je veux mourir sien. [42. Rodanthe, Sur ce nom, voyez dans ce
volume la vie de Malherbe par Racan.]
[POÉSIES, LXXXIII. 249]
LXXXIII
A MONSIEUR DE PRÉ, SUR SON PORTRAIT
DE L'ELOQUENCE
FRANÇOISE.
Le Portrait de l'Éloquence françoise avec dix actions
oratoires, par J. du Pré, écuyer, seigneur de la Porte, conseiller du Roi et
général en sa Cour des Aides de Normandie, bien que daté de 1621, fut " achevé
d'imprimer " le 25 novembre 1620, à Paris, chez Jean l'Évesque, in-8°. Le
privilége est du 6 octobre de la même année. A la page 32 se trouvent les vers
de Malherbe.
Tu faux, de Pré, de nous pourtraire [I. Tu faux, tu
te trompes, tu as tort.]
Ce que l'éloquence a d'appas;
Quel besoin as-tu
de le faire?
Qui te voit, ne la voit-il pas?
[250 POÉSIES,
LXXXIV.]
LXXXIV
ÉPIGRAMME.
Il s'agit ici du connétable
de Luynes, mort le 25 décembre 1621. Malherbe lui avait dédié, cette même année,
sa traduction du XXXIIIe livre de Tite Live, où il lui disait ceci : " J'ai eu
l'honneur que toutes les fois que je me suis trouvé devant vous, j'en ai été
recueilli avec un visage et des caresses qui eussent convié un plus ambitieux
que je ne suis à vous importuner plus souvent que je ne fais. " -- Le mot
aluyne, qui autrefois signifiait absinthe, a permis un affreux jeu de mot
au poëte. Quant au nez de barbet, c'est une particularité fort exacte, comme le
prouvent les portraits du temps et entre autres celui qui est conservé au
château de Dampierre. -- L'épigramme n'a paru que dans l'édition de 1630.
Cet absinthe au nez de barbet,
En ce tombeau fait sa demeure;
Chacun en rit, et moi j'en pleure,
Je le voulois voir au gibet.
[POÉSIES, LXXXV. 251]
LXXXV
SUR LE PORTRAIT DE
CASSANDRE,
MAÎTRESSE DE RONSARD.
On lit cette inscription au verso
du 7e feuillet du tome I des OEuvres de Ronsard, édition de 1623. Elle est
placée au bas du portrait de Cassandre gravé par Cl. Mellan. Ménage l'a réunie
le premier aux poésies de Malherbe; mais de ces quatre vers lui et ses
successeurs en ont estropié deux.
L'art, la nature exprimant,
En ce
portrait me fait belle;
Mais si ne suis-je point telle
Qu'aux écrits de
mon amant.
[252 POÉSIES, LXXXVI]
LXXXVI
VERS COMPOSÉS
POUR L'ENTRÉE DE LOUIS XIII
A AIX.
Cette pièce et la suivante,
omises jusqu'ici par tous les éditeurs de Malherbe, sont imprimées pages 7 et 27
dans les Discours sur les arcs triomphaux dressés en la ville d'Aix à
l'heureuse arrivée de Louis XIII en 1622, Aix, Tholosan, 1624, in-fol. --
L'auteur des Discours, Jean de Chastueil Gallaup, procureur général de la
chambre des comptes de Provence, nous raconte qu'après avoir composé un arc de
triomphe au milieu duquel s'élevait une statue de la ville d'Aix montrant un
bouclier où se trouvait le portrait du Roi, il s'éprit de son propre ouvrage
comme Pygmalion de sa statue; " Moi, dit-il, je crus de trouver en Malherbe ce
feu inspirant la vie que Prométhée ravit aux cieux. Ma croyance ne fut point
vaine. Il donna une âme à cette statue et lui fit ainsi la voix : "
LA
VILLE D'AIX AU ROI.
Grand fils du grand Henri, grand chef-d'oeuvre des
cieux,
Grand aise et grand amour des âmes et des yeux,
Louis, dont ce
beau jour la présence m'octroie,
Délices des sujets à ta garde commis,
Le portrait de Pallas fut la force de Troie, [5. Le portrait de
Pallas, le Palladium.] 5
Le tien sera la peur de tous nos ennemis.
[POÉSIES, LXXXVII. 253]
LXXXVII
AUTRE SUR LE MÊME SUJET.
AMPHION AU ROI.
Or sus, la porte est close aux tempêtes civiles
:
La Justice et la Paix ont les clefs de tes villes;
Espère tout, Louis,
et ne doute de rien.
Si le Dieu que je sers entend l'art de prédire,
Jamais siècle passé n'a vu monter empire, 5
Où le siècle présent verra
monter le tien.
Les faits de plus de marque et de plus de mérite,
Que la vanité grecque en ses fables récite,
Dans la gloire des tiens
seront ensevelis,
Ton camp boira le Gange avant qu'il se repose, 10
Et
dessous divers noms ce sera même chose
Etre maître du monde et roi des
fleurs de lis.
[254 POÉSIES, LXXXVIII.]
LXXXVIII
POUR
MONSEIGNEUR LE COMTE DE SOISSONS.
Malherbe écrivit ces stances pour
Louis de Bourbon, comte de Soissons (tué en 1641 au combat de la Marfée), qui
recherchait en mariage Henriette de France, devenue, en 1625, reine
d'Angleterre. -- Elles furent imprimées pour la première fois, non pas en 1627
(Recueil des plus beaux vers), comme le dit Saint-Marc, mais en 1624 dans
le VIe livre (p. 59) des Airs de cour, publié par P. Ballard. La musique
est sans nom d'auteur; c'est peut-être celle de Boesset, que Ménage appelle un
chef-d'oeuvre. En ce cas, il aurait eu tort de dire qu'elle ne fut composée
qu'après la mort de Malherbe, et que celui-ci " a eu cette mortification de ne
point voir de beaux airs sur ses belles chansons. "
Une copie autographe de
cette pièce, qui avait figuré à Paris dans une vente (8 avril 1844), se trouve
actuellement au British Museum et nous a fourni deux variantes, dont
l'une est aussi dans les Airs de cour.
Ne délibérons plus, allons
droit à la mort;
La tristesse m'appelle à ce dernier effort,
Et
l'honneur m'y convie;
Je n'ai que trop gémi;
Si parmi tant d'ennuis
j'aime encore ma vie, 5
Je suis mon ennemi.
O beaux yeux, beaux
objets de gloire et de grandeur,
Vives sources de flamme, où j'ai pris une
ardeur
Qui toute autre surmonte,
Puis-je souffrir assez, 10
Pour
expier le crime, et réparer la honte
De vous avoir laissés? [10-12. VAR.
(cop. autogr. et Airs de cour) :
A moins que du trépas
Puis-je
expier le crime et réparer la honte
D'être où vous n'êtes pas?]
Quelqu'un dira pour moi que je fais mon devoir;
Et que les volontés
d'un absolu pouvoir
Sont de justes contraintes; 15
Mais à quelle autre
loi
Doit un parfait amant des respects et des craintes
Qu'à celle de sa
foi?
Quand le ciel offriroit à mes jeunes desirs [19. Mes jeunes
desirs. Le comte de Soissons était né le 11 mai l604; il avait donc au plus
vingt ans quand Malherbe composa ces stances.]
Les plus rares trésors, et
les plus grands plaisirs 20
Dont sa richesse abonde; [19-21. VAR. (Airs
de cour) :
Quand les dieux s'offriroient à combler mes desirs
Des
honneurs les plus chers et des plus doux plaisirs
Dont leur richesse abonde.
(Cop. autog.) : Les plus rares trésors et les plus doux plaisirs.]
Que
saurois-je espérer
A quoi votre présence, ô merveille du monde, [23. VAR.
(R) : A quoi votre espérance....]
Ne soit à préférer?
On parle de
l'enfer, et des maux éternels, 25
Baillés pour châtiment à ces grands
criminels [26. VAR. (Airs de cour) :
Qu'ordonne sa rigueur à ces
grands criminels.]
Dont les fables sont pleines;
Mais ce qu'ils
souffrent tous,
Le souffré-je pas seul en la moindre des peines
D'être
éloigné de vous? 30
J'ai beau par la raison exhorter mon amour
De
vouloir réserver à l'aise du retour
Quelque reste de larmes; [33. VAR.
(Airs de cour) : Quelque reste d'alarmes.]
Misérable qu'il est,
Contenter sa douleur, et lui donner des armes, 35
C'est tout ce qui lui
plaît.
Non, non, laissons-nous vaincre après tant de combats:
Allons
épouvanter les ombres de là-bas
De mon visage blême;
Et sans nous
consoler, 40
Mettons fin à des jours que la Parque elle-même
A pitié de
filer.
Je connois Charigène, et n'ose desirer
Qu'elle ait un
sentiment qui la fasse pleurer
Dessus ma sépulture; 45
Mais cela
m'arrivant,
Quelle seroit ma gloire? et pour quelle aventure
Voudrois-je
être vivant? [48. La dernière stance manque dans les Airs de cour.]
[POÉSIES, LXXXIX. 257]
LXXXIX
A RABEL, PEINTRE, SUR UN
LIVRE DE FLEURS.
SONNET.
Saint-Marc avait placé ce sonnet à
l'année 1603, parce qu'il avait rencontré à cette date dans le Journal de
l'Estoile la mention de la mort d'un peintre nommé Jean Rabel. Il a eu tort,
comme je vais le démontrer.
J'ai été assez heureux pour retrouver au cabinet
des estampes de la Bibliothèque impériale le livre de fleurs manuscrit qui a été
le sujet de la pièce de Malherbe. C'est un magnifique volume in-folio relié en
maroquin rouge aux armes de France, coté J. A ./74 et intitulé :
Fleurs peintes par Rabel en 1624. Il contient cent planches de fleurs et
d'insectes peints sur vélin, en miniature, avec une rare perfection; chaque
planche est entourée d'un filet d'or. Sur un des feuillets de garde du
commencement se trouve cette signature, incontestablement autographe : Daniel
Rabel, f. 1624. En tête on a placé, outre les vers de Malherbe, une notice
imprimée, de six pages, qui nous apprend que le manuscrit, après avoir appartenu
au duc de Mazarin, puis au président de Rieux, à la vente duquel (1747) il avait
été payé 396 livres 5 sols, fut acquis, moyennant 1020 livres, à la vente
Gaignat. Il figure sur les catalogues de ces deux collectionneurs et est cité
dans la Bibliographie instructive de Debure (t. II, p. 354). Ainsi, plus
de doute, c'est bien pour Daniel Rabel et son livre que fut écrit le sonnet qui
parut pour la première fois dans l'édition de 1630. Mariette, qui a consacré au
peintre deux pages dans son Abecedario, conjecture qu'il était le fils de
Jean Rabel, et ignore la date de sa mort. Son portrait, fait par lui-même et
inachevé, se trouve dans son oeuvre au cabinet des estampes. (Voyez la
Correspondance littéraire, n° du 10 septembre 1860, p. 489.)
Quelques louanges nonpareilles
Qu'ait Apelle encore aujourd'hui,
Cet ouvrage plein de merveilles
Met Rabel au-dessus de lui.
L'art y surmonte la nature, 5
Et si mon jugement n'est vain,
Flore lui conduisoit la main
Quand il faisoit cette peinture.
Certes il a privé mes yeux
De l'objet qu'ils aiment le mieux, 10
N'y mettant, point de marguerite;
Mais pouvoit-il être ignorant
Qu'une fleur de tant de mérite
Auroit terni le demeurant?
[POÉSIES, XC. 259]
XC
A MONSEIGNEUR FRÈRE DU ROI.
SONNET.
Au dire de Ménage, Malherbe aurait fait ce sonnet en
1628. C'est une erreur; la pièce, imprimée d'abord en feuille volante, a paru
dès 1627 dans le Recueil des plus beaux vers, et est probablement fort
antérieure à cette date; car Gaston, duc d'Orléans, né en 1608, n'aurait eu
qu'en 1628 les vingt ans dont parle le poëte.
Muses, quand finira cette
longue remise
De contenter Gaston, et d'écrire de lui?
Le soin que vous
avez de la gloire d'autrui
Peut-il mieux s'employer qu'à si belle
entreprise?
En ce malheureux siècle où chacun vous méprise, 5
Et
quiconque vous sert n'en a que de l'ennui,
Misérable neuvaine, où sera votre
appui, [7. VAR. (feuille volante) :
[Quel espoir avez-vous de trouver de
l'appui.]
S'il ne vous tend les mains, et ne vous favorise?
Je crois
bien que la peur d'oser plus qu'il ne faut,
Et les difficultés d'un ouvrage
si haut, 10
Vous ôtent le desir que sa vertu vous donne;
Mais tant
de beaux objets tous les jours s'augmentants,
Puisqu'en âge si bas leur
nombre vous étonne,
Comme y fournirez-vous quand il aura vingt ans?
[260 POÉSIES, XCI.]
XCI
AU ROI.
SONNET.
Inséré en 1627 dans le Recueil des plus beaux vers, ce sonnet
avait d'abord été imprimé en feuille volante. J'en ai trouvé à la Bibliothèque
impériale un exemplaire au bas duquel se lit cette note manuscrite, d'une
écriture du temps : " Le Roi lui fit donner 500 écus le jour qu'il lui présenta
ce sonnet. " Cette particularité permet de dater la pièce, car dans une lettre
de Malherbe à son cousin de Bouillon, en date du 28 février 1624, on rencontre
ce passage : " Je vous envoie demi-douzaine de copies d'un sonnet que je donnai
au Roi il y a cinq ou six jours.... L'effet qu'il a eu, ç'a été cinq cents écus
que le Roi m'a donnés par acquit patent. "
Muses, je suis confus; mon
devoir me convie
A louer de mon Roi les rares qualités;
Mais le mauvais
destin qu'ont les témérités
Fait peur à ma foiblesse, et m'en ôte l'envie.
A quel front orgueilleux n'a l'audace ravie 5
Le nombre des lauriers
qu'il a déjà plantés?
Et ce que sa valeur a fait en deux étés,
Alcide
l'eût-il fait en deux siècles de vie?
Il arrivoit à peine à l'âge de
vingt ans,
Quand sa juste colère assaillant nos Titans, 10
Nous donna de
nos maux l'heureuse délivrance.
Certes, ou ce miracle a mes sens
éblouis,
Ou Mars s'est mis lui-même au trône de la France,
Et s'est fait
notre roi sous le nom de Louis.
[POÉSIES, XCII. 261]
XCII
A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE RICHELIEU.
SONNET.
Malherbe
écrivit probablement cette pièce en 1624, lorsque le cardinal de Richelieu entra
(26 avril) au conseil du Roi. Elle parut d'abord en feuille volante, puis en
1627 dans le Recueil des plus beaux vers.
A ce coup nos frayeurs
n'auront plus de raison,
Grande âme aux grands travaux sans repos adonnée;
[2. Ce vers est reproduit presque textuellement dans la pièce CXVI.]
Puisque
par vos conseils la France est gouvernée,
Tout ce qui la travaille aura sa
guérison. [4. VAR. (feuille volante) : Tout ce qu'elle a de mal....]
Tel
que fut rajeuni le vieil âge d'Éson, 5
Telle cette Princesse en vos mains
résinée [6. Résinée, résignée.]
Vaincra de ses destins la rigueur
obstinée,
Et reprendra le teint de sa verte saison.
Le bon sens de
mon roi m'a toujours fait prédire
Que les fruits de la paix combleroient son
empire, 10
Et comme un demi-dieu le feroient adorer;
Mais voyant que
le vôtre aujourd'hui le seconde,
Je ne lui promets pas ce qu'il doit
espérer,
Si je ne lui promets la conquête du monde.
[262 POÉSIES,
XCIII.]
XCIII
AU ROI.
SONNET.
Ménage tenait de
Racan que ce sonnet, imprimé en 1627 dans le Recueil des plus beaux vers,
avait été composé en 1624.
Qu'avec une valeur à nulle autre seconde,
Et qui seule est fatale à notre guérison,
Votre courage mur en sa verte
saison
Nous ait acquis la paix sur la terre et sur l'onde;
Que
l'hydre de la France en révoltes féconde, 5
Par vous soit du tout morte ou
n'ait plus de poison,
Certes c'est un bonheur dont la juste raison
Promet à votre front la couronne du monde.
Mais qu'en de si beaux
faits vous m'ayez pour témoin,
Connoissez-le, mon Roi, c'est le comble du
soin 10
Que de vous obliger ont eu les destinées.
Tous vous savent
louer, mais non également;
Les ouvrages communs vivent quelques années;
Ce que Malherbe écrit dure éternellement.
[POÉSIES, XCIV. 263]
XCIV
POUR LE MARQUIS DE LA VIEUVILLE,
SUPERINTENDANT DES
FINANCES.
SONNET.
Imprimé d'abord en feuille volante, puis en
1627 dans le Recueil des plus beaux vers, mais composé en 1624 au plus
tard; car le marquis de la Vieuville, nommé en 1623 surintendant des finances,
ne garda qu'un an cette charge.
Il est vrai, la Vieuville, et quiconque
le nie
Condamne impudemment le bon goût de mon roi;
Nous devons des
autels à la sincère foi
Dont ta dextérité nos affaires manie.
Tes
soins laborieux, et ton libre génie, 5
Qui hors de la raison ne connoît
point de loi,
Ont mis fin aux malheurs qu'attiroit après soi [7. VAR.
(feuille volante) : Ont fini le malheur....]
De nos profusions l'effroyable
manie.
Tout ce qu'à tes vertus il reste à desirer,
C'est que les
beaux esprits les veuillent honorer, 10
Et qu'en l'éternité la Muse les
imprime.
J'en ai bien le dessein dans mon âme formé;
Mais je suis
généreux, et tiens cette maxime,
Qu'il ne faut point aimer quand on n'est
point aimé.
[264 POÉSIES, XCV.]
XCV
FRAGMENT.
On
trouve ces vers, les seuls en rimes plates que l'on connaisse de Malherbe, dans
une lettre sans date adressée à Racan par le poëte, qui, après les avoir
rapportés, ajoute : " Vous savez trop bien que c'est que de vers, pour ne
connoître pas que ceux-là sont de ma façon. Si vous en goûtez la rime, goûtez-en
encore mieux la raison. " Publiés pour la première fois en 1627 dans le
Recueil de lettres nouvelles donné par Faret (Paris, Toussaint du Bray,
in-8°), ils ont été faits pour Mme de Rambouillet, et au plus tard en 1625; car,
dans une autre lettre à Racan, datée du 18 octobre de cette même année, Malherbe
en a reproduit trois vers, avec une variante que nous donnons plus bas.
Et maintenant encore en cet âge penchant,
Où mon peu de lumière est
si près du couchant,
Quand je verrois Hélène au monde revenue,
En l'état
glorieux où Pâris l'a connue,
Faire à toute la terre adorer ses appas, 5
N'en étant point aimé, je ne l'aimerois pas. [3-6. VAR. (lettre à Racan du
18 octobre 1625) :
Quand je verrois Hélène au monde revenue....
Pleine
autant que jamais de charmes et d'appas,
N'en étant point aimé, je ne
l'aimerois pas.]
Cette belle bergère, à qui les destinées
Sembloient
avoir gardé mes dernières années,
Eut en perfection tous les rares trésors
Qui parent un esprit, et font aimer un corps, 10
Ce ne furent
qu'attraits, ce ne furent que charmes;
Sitôt que je la vis, je lui rendis
les armes,
Un objet si puissant ébranla ma raison,
Je voulus être sien,
j'entrai dans sa prison,
Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire, 15
Tant que ma servitude espéra du salaire.
Mais comme j'aperçus
l'infaillible danger
Où, si je poursuivois, je m'allois engager,
Le soin
de mon salut m'ôta cette pensée,
J'eus honte de brûler pour une âme glacée;
20
Et sans me travailler à lui faire pitié,
Restreignis mon amour aux
termes d'amitié.
[266 POÉSIES, XCVI.]
XCVI
ÉPIGRAMME
POUR METTRE AU DEVANT
DE LA SOMME THÉOLOGIQUE DU P. GARASSE.
La
Somme théologique du P. Garasse parut en 1625. Cette épigramme et la
suivante, placées en tête de l'ouvrage, n'ont point encore été réunies aux
oeuvres de Malherbe. Le livre du jésuite ayant été condamné par la Sorbonne,
elles furent complètement oubliées, et ce n'est qu'en 1859 que M. Ch. Alleaume
les a remises en lumière. (Voyez la Correspondance littéraire du 20 mai
l859.)
Esprits qui cherchez à médire,
Adressez-vous en autre lieu;
Cette oeuvre est une oeuvre de Dieu :
Garasse n'a fait que l'écrire.
[POÉSIES, XCVII. 267]
XCVII
AUTRE A L'AUTEUR DE CE
LIVRE.
En vain, mon Garasse, la rage
De quelques profanes esprits
Pense diminuer le prix
De ton incomparable ouvrage.
Mes vers
mourront avecque moi, 5
Ou ton nom au nom de mon roi
Donnera de la
jalousie;
Et dira la postérité
Que son bras défit l'hérésie,
Et ton
savoir l'impiété, 10
[268 POÉSIES, XCVIII]
XCVIII
CONSOLATION A MONSIEUR LE PREMIER PRÉSIDENT,
SUR LA MORT DE MADAME
SA FEMME.
" Malherbe, dit Ménage, fut près de trois ans à faire ces
stances sur la mort de la femme du premier président de Verdun; et, quand il les
publia, le premier président étoit marié en secondes noces avec Charlotte de
Fondebon, veuve de M. de Barbeziers de Chémeraut; ce qui leur fit perdre
beaucoup de leur grâce. Je tiens toutes ces particularités de M. de Racan, de
qui j'ai appris aussi que cette première femme du président de Verdun
s'appelloit Charlotte du Gué. "
J'en suis fâché pour Racan, mais sa mémoire
l'a ici fort mal servi, et il a induit en erreur Ménage, Saint-Marc et les
autres commentateurs, qui d'après lui ont daté les vers de 1621 ou 1622. La
première femme de Nicolas de Verdun mourut en 1626, et son époux alla la
rejoindre dans la tombe le 17 mars 1627, l'année même où les stances de Malherbe
parurent dans le Recueil des plus beaux vers, après avoir été imprimées
en feuille volante. Nous sommes donc loin des trois ans dont parle Racan.
Maintenant le président s'étant remarié très-peu de temps après la mort de sa
première femme, il est évident que les vers peuvent fort bien n'avoir pas été
terminés au moment de ses secondes noces, ni même avant sa mort. Mais vraiment
on ne saurait en faire un reproche au poëte, qui ne pouvait pas se douter que
son ami, " déjà très-avancé en âge, " se consolerait si vite et mourrait sitôt.
Sacré ministre de Thémis,
Verdun, en qui le ciel a mis
Une
sagesse non commune;
Sera-ce pour jamais que ton coeur abattu
Laissera
sous une infortune 5
Au mépris de ta gloire accabler ta vertu?
Toi
de qui les avis prudents
En toute sorte d'accidents
Sont loués même de
l'envie,
Perdras-tu la raison, jusqu'à te figurer 10
Que les morts
reviennent en vie,
Et qu'on leur rende l'âme à force de pleurer?
Tel
qu'au soir on voit le soleil
Se jeter aux bras du sommeil, [13, 14. VAR.
(feuille volante) :
Tel que se couche le soleil
Au soir, accablé de
sommeil.]
Tel au matin il sort de l'onde, 15
Les affaires de l'homme ont
un autre destin,
Après qu'il est parti du monde,
La nuit qui lui
survient n'a jamais de matin.
Jupiter, ami des mortels,
Ne rejette
de ses autels 20
Ni requêtes ni sacrifices;
Il reçoit en ses bras ceux
qu'il a menacés;
Et qui s'est nettoyé de vices,
Ne lui fait point de
v?ux qui ne soient exaucés.
Neptune, en la fureur des flots 25
Invoqué par les matelots,
Remet l'espoir en leurs courages;
Et ce
pouvoir si grand dont il est renommé,
N'est connu que par les naufrages
Dont il a garanti ceux qui l'ont réclamé. 30
Pluton est seul entre
les Dieux
Dénué d'oreilles et d'yeux,
A quiconque le sollicite;
Il
dévore sa proie aussitôt qu'il la prend;
Et quoi qu'on lise d'Hippolyte, 35
Ce qu'une fois il tient, jamais il ne le rend.
S'il étoit vrai que
la pitié
De voir un excès d'amitié
Lui fît faire ce qu'on desire,
Qui devoit le fléchir avec plus de couleur, [40. Couleur, apparence.]
40
Que ce fameux joueur de lyre,
Qui fut jusqu'aux enfers lui montrer sa
douleur?
Cependant il eut beau chanter,
Beau prier, presser, et
flatter,
Il s'en revint sans Eurydice; 45
Et la vaine faveur dont il fut
obligé
Fut une si noire malice,
Qu'un absolu refus l'auroit moins
affligé.
Mais quand tu pourrois obtenir
Que la mort laissât revenir
50
Celle dont tu pleures l'absence,
La voudrois-tu remettre en un siècle
effronté,
Qui plein d'une extrême licence
Ne feroit que troubler son
extrême bonté?
Que voyons-nous que des Titans, 55
De bras et de
jambes luttans
Contre les pouvoirs légitimes?
Infâmes rejetons de ces
audacieux,
Qui dédaignant les petits crimes,
Pour en faire un illustre
attaquèrent les cieux? 60
Quelle horreur de flamme et de fer
N'est
éparse comme en enfer
Aux plus beaux lieux de cet empire?
Et les moins
travaillés des injures du sort,
Peuvent-ils pas justement dire 65
Qu'un
homme dans la tombe est un navire au port?
Crois-moi, ton deuil a trop
duré;
Tes plaintes ont trop murmuré;
Chasse l'ennui qui te possède;
Sans t'irriter en vain contre une adversité, 70
Que tu sais bien qui n'a
remède
Autre que d'obéir à la nécessité.
Rends à ton âme le repos
Qu'elle s'ôte mal à propos,
Jusqu'à te dégoûter de vivre; 75
Et si
tu n'as l'amour que chacun a pour soi,
Aime ton prince, et le délivre
Du
regret qu'il aura s'il est privé de toi.
Quelque jour ce jeune lion
Choquera la rébellion, 80
En sorte qu'il en sera maître;
Mais
quiconque voit clair, ne connoît-il pas bien
Que pour l'empêcher de renaître
Il faut que ton labeur accompagne le sien?
La Justice le glaive en
main 85
Est un pouvoir autre qu'humain
Contre les révoltes civiles;
Elle seule fait l'ordre, et les sceptres des rois
N'ont que des pompes
inutiles,
S'ils ne sont appuyés de la force des lois. 90
[272
POÉSIES, XCIX.]
XCIX
POUR MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE RICHELIEU.
SONNET.
Saint-Marc a joint le premier aux oeuvres de Malherbe
cette pièce imprimée en l635 dans le Sacrifice des Muses (Paris, in-4°),
et dont la date est donnée par le passage suivant d'une lettre écrite par le
poëte à Peiresc, le 19 décembre l626 : " Monseigneur le Cardinal m'a promis
toute sorte de faveurs.... Je lui donnai il y a environ un mois ou six semaines
un sonnet que je vous envoie. "
Peuples, çà de l'encens; Peuples, çà des
victimes,
A ce grand Cardinal, grand chef-d'oeuvre des cieux,
Qui n'a
but que la gloire, et n'est ambitieux
Que de faire mourir l'insolence des
crimes.
A quoi sont employés tant de soins magnanimes 5
Où son
esprit travaille, et fait veiller ses yeux,
Qu'à tromper les complots de nos
séditieux,
Et soumettre leur rage aux pouvoirs légitimes?
Le mérite
d'un homme, ou savant, ou guerrier,
Trouve sa récompense aux chapeaux de
laurier, 10
Dont la vanité grecque a donné les exemples;
Le sien, je
l'ose dire, est si grand et si haut,
Que si comme nos Dieux il n'a place en
nos temples,
Tout ce qu'on lui peut faire est moins qu'il ne lui faut.
[POÉSIES, C. 273]
C
PARAPHRASE DU PSAUME CXLV.
En 1859, parut dans le Bulletin du bibliophile un article où
l'auteur, trompé par une indication erronée d'un manuscrit de la Bibliothèque
impériale, voulait enlever ces vers à Malherbe et les donner à Mathurin Regnier.
Il n'avait point fait attention que cette ode, qui depuis deux cent trente ans
figurait sans contestation dans toutes les éditions de Malherbe, avait été
publiée du vivant même du poëte et avec son nom, en 1627, dans le Recueil des
plus beaux vers; et que, de plus, comme on le verra dans les notes, on
connaissait par Racan différentes particularités relatives à sa composition.
Ainsi, il ne peut y avoir de doute : la pièce est bien de Malherbe, et le style
seul suffirait, au besoin, pour démontrer qu'elle n'a jamais pu sortir de la
plume du satirique.
Le psaume CXLV commence ainsi : Lauda, anima mea,
Dominum. Malherbe n'en a paraphrasé, et très-librement, que les trois
premiers versets.
N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde;
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent
empêche de calmer. [3. Racan ayant objecté à Malherbe, dit Ménage, que dans ce
vers rien ne se rapportait au premier hémistiche du vers précédent, le poëte se
rangea à son avis, " et sur l'heure même et en sa présence, " il changea ainsi
ce passage :
Son état le plus ferme est l'image de l'onde
Que toujours
quelque vent empêche de calmer.
Mais, comme on le voit d'après le
Recueil de 1627 et l'édition de 1630, il en revint à sa première
rédaction.]
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre;
C'est Dieu
qui nous fait vivre, 5
C'est Dieu qu'il faut aimer.
En vain pour
satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de
nos vies
A souffrir des mépris et ployer les genoux. [9. Malherbe, à ce que
dit Ménage, avant de s'arrêter à cette dernière forme, avait écrit ce vers des
deux manières suivantes :
A souffrir leurs mépris et baiser leurs genoux.
-- Et comme des autels adorons leurs genoux.]
Ce qu'ils peuvent n'est
rien; ils sont comme nous sommes, 10
Véritablement, hommes,
Et meurent
comme nous.
Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière
Que
cette majesté si pompeuse et si fière
Dont l'éclat orgueilleux étonne
l'univers; [15. VAR. (éd. de 1631) : Étonnoit l'univers.] 15
Et dans ces
grands tombeaux, où leurs urnes hautaines
Font encore les vaines,
Ils
sont mangés des vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre; 20
Comme ils n'ont plus
de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs;
Et tombent avec eux d'une chute
commune
Tous ceux que leur fortune
Faisoit leurs serviteurs.
[POÉSIES, CI. 275]
CI
POUR UN GENTILHOMME DE SES AMIS,
QUI MOURUT
AGÉ DE CENT ANS.
Cette épitaphe a été imprimée en 1627
dans le Recueil des plus beaux vers. Personne ne sait, pas même Ménage,
pour qui ni à quelle époque au juste elle a été composée.
N'attends,
passant, que de ma gloire
Je te fasse une longue histoire,
Pleine de
langage indiscret.
Qui se loue irrite l'envie;
Juge de moi par le regret
5
Qu'eut la mort de m'ôter la vie.
[276 POÉSIES, CII.]
CII
SUR LA MORT DE SON FILS.
SONNET.
Le fils de Malherbe,
Marc-Antoine, fut tué en duel ou plutôt dans une querelle, au mois de juin 1627,
auprès d'Aix (voyez la notice en tête du volume). Le sonnet ci-dessous, imprimé
au commencement de 1628, à la suite des deux pièces qu'il précède ici, ne figure
point dans l'édition de 1630. -- C'est Ménage qui l'a réuni aux oeuvres de
Malherbe.
Que mon fils ait perdu sa dépouille mortelle,
Ce fils qui
fut si brave, et que j'aimai si fort :
Je ne l'impute point à l'injure du
sort,
Puisque finir, à l'homme est chose naturelle.
Mais que de deux
marauds la surprise infidèle 5
Ait terminé ses jours d'une tragique mort,
En cela ma douleur n'a point de réconfort,
Et tous mes sentiments sont
d'accord avec elle.
O mon Dieu, mon Sauveur, puisque par la raison
Le trouble de mon âme étant sans guérison, 10
Le v?u de la vengeance est
un v?u légitime,
Fais que de ton appui je sois fortifié.
Ta justice
t'en prie; et les auteurs du crime
Sont fils de ces bourreaux qui t'ont
crucifié. [13, l4. L'un des meurtriers s'appelait Fortia de Piles, et un bruit
plus ou moins fondé le faisait descendre d'une famille de Juifs.]
[POÉSIES, CIII. 277]
CIII
POUR LE ROI, ALLANT CHATIER LA
RÉBELLION DES ROCHELOIS, ET CHASSER LES ANGLOIS, QUI EN LEUR FAVEUR ÉTOIENT
DESCENDUS EN L'ÎLE DE RÉ.
ODE.
Les Anglais s'étaient emparés de
l'île de Ré au mois de juillet 1627. Le Roi, parti de Paris le 20 juin, pour
aller rejoindre son armée qui assiégeait la Rochelle, tomba malade en route, et
n'arriva au camp que le 12 octobre.
Malherbe avait près de soixante-treize
ans quand il fit cette ode, qui est l'une des meilleures et des plus correctes
qu'il ait écrites. D'après une de ses lettres à son cousin de Bouillon, il y
travaillait encore le 22 décembre 1627, lorsque depuis six semaines les Anglais
avaient été chassés de l'île. Le 3 avril suivant, il racontait à Peiresc les
compliments qu'elle lui avait attirés de la part du Roi. -- Elle parut en 1628,
jointe à la lettre écrite à Louis XIII par le poëte au sujet de la mort de son
fils, et que nous donnerons dans ce volume. Le tout forme 18 pages in-4°.
Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête;
Prends ta foudre,
Louis, et va comme un lion
Donner le dernier coup à la dernière tête
De
la rébellion.
Fais choir en sacrifice au Démon de la France 5
Les
fronts trop élevés de ces âmes d'enfer;
Et n'épargne contre eux pour notre
délivrance
Ni le feu ni le fer.
Assez de leurs complots l'infidèle
malice
A nourri le désordre et la sédition. 10
Quitte le nom de Juste,
ou fais voir ta justice
En leur punition.
Le centième décembre a les
plaines ternies,
Et le centième avril les a peintes de fleurs,
Depuis
que parmi nous leurs brutales manies 15
Ne causent que des pleurs.
Dans toutes les fureurs des siècles de tes pères,
Les monstres les
plus noirs firent-ils jamais rien;
Que l'inhumanité de ces coeurs de vipères
Ne renouvelle au tien? 20
Par qui sont aujourd'hui tant de villes
désertes?
Tant de grands bâtiments en masures changés?
Et de tant de
chardons les campagnes couvertes,
Que par ces enragés?
Les sceptres
devant eux n'ont point de priviléges; 25
Les Immortels eux-même en sont
persécutés;
Et c'est aux plus saints lieux que leurs mains sacriléges
Font plus d'impiétés.
Marche, va les détruire; éteins-en la semence;
Et suis jusqu'à leur fin ton courroux généreux, 30
Sans jamais écouter
ni pitié ni clémence
Qui te parle pour eux.
Ils ont beau vers le
ciel leurs murailles accroître,
Beau d'un soin assidu travailler à leurs
forts,
Et creuser leurs fossés jusqu'à faire paroître 35
Le jour entre
les morts.
Laisse-les espérer, laisse-les entreprendre;
Il suffit
que ta cause est la cause de Dieu;
Et qu'avecque ton bras elle a pour la
défendre
Les soins de Richelieu. 40
Richelieu, ce prélat de qui
toute l'envie
Est de voir ta grandeur aux Indes se borner,
Et qui
visiblement ne fait cas de sa vie
Que pour te la donner.
Rien que
ton intérêt n'occupe sa pensée; 45
Nuls divertissements ne l'appellent
ailleurs,
Et de quelques bons yeux qu'on ait vanté Lyncée,
Il en a de
meilleurs.
Son âme toute grande est une âme hardie,
Qui pratique si
bien l'art de nous secourir, 50
Que pourvu qu'il soit cru, nous n'avons
maladie
Qu'il ne sache guérir.
Le ciel, qui doit le bien selon qu'on
le mérite,
Si de ce grand oracle il ne t'eut assisté,
Par un autre
présent n'eût jamais été quitte 55
Envers ta piété,
Va, ne diffère
plus tes bonnes destinées;
Mon Apollon t'assure, et t'engage sa foi,
Qu'employant ce Tiphys, Syrtes et Cyanées [59. Tiphys, le pilote du
navire des Argonautes.]
Seront havres pour toi. 60
Certes, ou je me
trompe, ou déjà la victoire,
Qui son plus grand honneur de tes palmes
attend,
Est aux bords de Charente en son habit de gloire,
Pour te rendre
content.
Je la vois qui t'appelle, et qui semble te dire : 65
" Roi,
le plus grand des rois, et qui m'es le plus cher,
Si tu veux que je t'aide à
sauver ton empire,
Il est temps de marcher. "
Que sa façon est
brave, et sa mine assurée!
Qu'elle a fait richement son armure étoffer! 70
Et qu'il se connoît bien, à la voir si parée,
Que tu vas triompher!
Telle en ce grand assaut, où des fils de la terre
La rage ambitieuse
à leur honte parut,
Elle sauva le ciel, et rua le tonnerre, 75
Dont
Briare mourut.
Déjà de tous côtés s'avancoient les approches;
Ici
couroit Minas; là Typhon se battoit; [78. Minas lisez Mimas]
Et là suoit
Euryte à détacher les roches
Qu'Encelade jetoit. 80
A peine cette
Vierge eut l'affaire embrassée, [8l. C'est un souvenir de la Théogonie d'Hésiode
(v. 388 et suivants). La Victoire, avec ses s?urs la Force, la Puissance, etc.,
vint aider Jupiter à triompher des Titans.]
Qu'aussitôt Jupiter en son trône
remis,
Vit selon son desir la tempête cessée,
Et n'eut plus d'ennemis.
Ces colosses d'orgueil furent tous mis en poudre, 85
Et tous
couverts des monts qu'ils avoient arrachés;
Phlégre qui les reçut, pût
encore la foudre [87. Pût, pue. C'est l'ancienne forme de la troisième
personne de puer, primitivement puir.]
Dont ils furent
touchés.
L'exemple de leur race à jamais abolie,
Devoit sous ta
merci tes rebelles ployer; 90
Mais seroit-ce raison qu'une même folie
N'eût pas même loyer?
Déjà l'étonnement leur fait la couleur blême;
Et ce lâche voisin qu'ils sont allés querir, [94. Les Anglais.]
Misérable qu'il est, se condamne lui-même 95
A fuir ou mourir.
Sa faute le remord; Mégère le regarde,
Et lui porte l'esprit à ce
vrai sentiment,
Que d'une injuste offense il aura, quoiqu'il tarde,
Le
juste châtiment, 100
Bien semble être la mer une barre assez forte,
Pour nous ôter l'espoir qu'il puisse être battu;
Mais est-il rien de
clos dont ne t'ouvre la porte
Ton heur et ta vertu?
Neptune
importuné de ses voiles infâmes, 105
Comme tu paroîtras au passage des
flots,
Voudra que ses Tritons mettent la main aux rames,
Et soient tes
matelots,
Là rendront tes guerriers tant de sortes de preuves,
Et
d'une telle ardeur pousseront leurs efforts, 110
Que le sang étranger fera
monter nos fleuves
Au-dessus de leurs bords.
Par cet exploit fatal
en tous lieux va renaître
La bonne opinion des courages françois;
Et le
monde croira, s'il doit avoir un maître, 115
Qu'il faut que tu le sois.
O que pour avoir part en si belle aventure
Je me souhaiterois la
fortune d'Éson,
Qui, vieil comme je suis, revint contre nature
En sa
jeune saison! 120
De quel péril extrême est la guerre suivie,
Où je
ne fisse voir que tout l'or du Levant
N'a rien que je compare aux honneurs
d'une vie
Perdue en te servant?
Toutes les autres morts n'ont mérite
ni marque; 125
Celle-ci porte seule un éclat radieux,
Qui fait revivre
l'homme, et le met de la barque
A la table des Dieux.
Mais quoi?
tous les pensers dont les âmes bien nées
Excitent leur valeur, et flattent
leur devoir, 130
Que sont-ce que regrets quand le nombre d'années
Leur
ôte le pouvoir?
Ceux à qui la chaleur ne bout plus dans les veines
En vain dans les combats ont des soins diligents;
Mars est comme l'Amour
: ses travaux et ses peines 135
Veulent de jeunes gens. [l35, 136. Ovide a
dit (Am., I, IX, 3) :
Quae bello est habilis, Veneri quoque convenit
aetas.]
Je suis vaincu du temps; je cède à ses outrages;
Mon esprit
seulement, exempt de sa rigueur
A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages
Sa première vigueur. 140
Les puissantes faveurs dont Parnasse
m'honore,
Non loin de mon berceau commencèrent leur cours;
Je les
possédai jeune, et les possède encore
A la fin de mes jours.
Ce que
j'en ai reçu, je veux te le produire; 145
Tu verras mon adresse; et ton
front cette fois
Sera ceint de rayons qu'on ne vit jamais luire
Sur la
tête des rois.
Soit que de tes lauriers ma lyre s'entretienne,
Soit
que de tes bontés je la fasse parler, 150
Quel rival assez vain prétendra
que la sienne
Ait de quoi m'égaler?
Le fameux Amphion, dont la voix
nonpareille
Bâtissant une ville étonna l'univers,
Quelque bruit qu'il
ait eu, n'a point fait de merveille 155
Que ne fassent mes vers.
Par
eux de tes beaux faits la terre sera pleine;
Et les peuples du Nil qui les
auront ouïs,
Donneront de l'encens, comme ceux de la Seine,
Aux autels
de Louis. 160
[284 POÉSIES, CIV.]
CIV
FRAGMENT.
Saint-Marc a le premier réuni ce fragment aux oeuvres de Malherbe. Il
l'a tiré de la lettre à Louis XIII, dont il a été question dans la notice de la
pièce précédente. -- Le poëte mourut, comme on sait, treize jours avant la prise
de la Rochelle, qui eut lieu le 29 octobre 1628.
Enfin mon roi les a mis
bas
Ces murs qui de tant de combats
Furent les tragiques matières;
La Rochelle est en poudre et ses champs désertés
N'ont face que de
cimetières, 5
Où gisent les Titans qui les ont habités.
[POÉSIES,
CV. 285]
CV
A MONSIEUR DE LA GARDE, AU SUJET DE SON
HISTOIRE
SAINTE.
ODE.
Cette pièce est l'une des dernières qu'ait faites
Malherbe (il y parle, à la quatrième stance, de la mort de son fils), et
pourtant on pourrait la croire de la jeunesse du poëte, tant il y a de
négligences et de mauvaises rimes; évidemment il n'a pas eu le temps d'y mettre
la dernière main. -- Elle fut publiée pour la première fois, et avec une foule
d'incorrections, dans le tome I de la Continuation des mémoires de
littérature de M. de Salengre (Paris, 1726), par le P. Bougerel, d'après une
copie tirée des manuscrits de Peiresc (n° XLI), conservés actuellement à la
bibliothèque de Carpentras. Le savant bibliothécaire de cette ville, M. Lambert,
a bien voulu prendre la peine de collationner l'imprimé sur la copie, et grâce à
lui nous avons pu donner un texte aussi exact que possible. Nous le prions de
recevoir ici tous nos remerciments.
A l'ode était jointe une lettre que l'on
trouvera plus loin. -- On ignore si l'Histoire sainte a jamais été
imprimée. Son auteur était un gentilhomme de Provence de la maison de
Villeneuve.
La Garde, tes doctes écrits
Montrent le soin que tu as
pris [2. Ce n'est pas le seul hiatus de l'ode. Voy. v. 63.]
A savoir toutes
belles choses;
Et ta prestance et tes discours
Etalent un heureux
concours 5
De toutes les grâces écloses.
Davantage tes actions
Captivent les affections
Des coeurs, des yeux et des oreilles;
Forçant les personnes d'honneur 10
De te souhaiter tout bonheur
Pour
tes qualités nonpareilles.
Tu sais bien que je suis de ceux
Qui ne
sont jamais paresseux
A louer les vertus des hommes; 15
Et dans Paris en
mes vieux ans
Je passe en ce devoir mon temps,
Au malheureux siècle où
nous sommes.
Mais, las! la perte de mon fils,
Ses assassins
d'orgueil bouffis, 20
Ont toute ma vigueur ravie;
L'ingratitude et peu
de soin
Que montrent les grands au besoin,
De douleur accablent ma vie.
Je ne désiste pas pourtant 25
D'être dans moi-même content
D'avoir bien vécu dans le monde,
Prisé (quoique vieil abattu)
Des
gens de bien et de vertu :
Et voilà le bien qui m'abonde. 30
Nos
jours passent comme le vent;
Les plaisirs nous vont décevant;
Et toutes
les faveurs humaines
Sont hémérocalles d'un jour; [34. Il y a ici pléonasme,
car hémérocalles signifie " beautés d'un jour. "]
Grandeurs,
richesses et l'amour 35
Sont fleurs périssables et vaines.
Nous
avons tant perdu d'amis,
Et de biens, par le sort transmis
Au pouvoir de
nos adversaires;
Néanmoins nous voyons du port 40
D'autrui le débris et
la mort,
En nous éloignant des corsaires.
Ainsi puissions-nous voir
longtemps
Nos esprits libres et contents,
Sous l'influence d'un bon
astre. 45
Que vive et meure qui voudra!
La constance nous résoudra
Contre l'effort de tout désastre.
Le soldat remis par son chef,
Pour se garantir de méchef, 50
En état de faire sa garde,
N'oseroit
pas en déloger
Sans congé, pour se soulager,
Nonobstant que trop il lui
tarde;
Car s'il procédoit autrement, 55
Il seroit puni promptement,
Aux dépens de sa propre vie.
Le parfait chrétien tout ainsi,
Gréé
pour obéir ici,
Y tient sa fortune asservie, 60
Il ne doit pas
quitter le lieu
Ordonné par la loi de Dieu;
Car l'âme qui lui est
commise,
Félonne ne doit pas fuir
Pour sa damnation n'encourir, [65.
Damnation devrait avoir ici quatre syllabes, comme tentation et
affliction, qui se trouvent un peu plus loin (v. 82 et 83).] 65
Et
n'être en l'Erèbe remise.
Désolé je tiens ce propos,
Voyant
approcher Atropos
Pour couper le n?ud de ma trame;
Et ne puis ni veux
l'éviter, 70
Moins aussi la précipiter;
Car Dieu seul commande en mon
âme.
Non, Malherbe n'est pas de ceux
Que l'esprit d'enfer a déceus
[74. Déceus, déçus.]
Pour acquérir la renommée 75
De s'être
affranchis de prison
Par une lame, ou par poison,
Ou par une rage
animée.
Au seul point que Dieu prescrira,
Mon âme du corps partira
80
Sans contrainte ni violence;
De l'enfer les tentations,
Ni toutes
mes afflictions
Ne forceront point ma constance.
Mais, la Garde,
voyez comment 85
On se divague doucement,
Et comme notre esprit agrée
De s'entretenir près et loin,
Encor qu'il n'en soit pas besoin,
Avec
l'objet qui le récrée. 90
J'avois mis ma plume à la main,
Avec
l'honorable dessein
De louer votre sainte Histoire;
Mais l'amitié que je
vous dois,
Par delà ce que je voulois 95
A fait débaucher ma mémoire.
Vous m'étiez présent en l'esprit,
En voulant tracer cet écrit;
Et me sembloit vous voir paroître
Brave et galant en cette cour, 100
Où les plus huppés à leur tour
Tâchoient de vous voir et connoître.
Mais ores à moi revenu,
Comme d'un doux songe advenu
Qui tous
nos sentiments cajole; 105
Je veux vous dire franchement,
Et de ma façon
librement,
Que votre Histoire est une école.
Pour moi, en ce que
j'en ai veu
J'assure qu'elle aura l'aveu 110
De tout excellent
personnage;
Et puisque Malherbe le dit,
Cela sera sans contredit,
Car c'est un très-juste présage.
Toute la France sait fort bien 115
Que je n'estime ou reprends rien
Que par raison et par bon titre,
Et
que les doctes de mon temps
Ont toujours été très-contents
De m'élire
pour leur arbitre. 120
La Garde, vous m'en croirez donc,
Que si
Gentilhomme fut onc
Digne d'éternelle mémoire,
Par vos vertus vous le
serez,
Et votre los rehausserez 125
Par votre docte et sainte Histoire.
[POÉSIES, CVI. 291]
CVI
A MONSIEUR DE LA MORELLE, SUR LA
PASTORALE
DE L'AMOUR CONTRAIRE.
SONNET.
Je dois à
l'obligeance de M. Marty Laveaux d'avoir pu retrouver ce sonnet, oublié
jusqu'ici, et qui est placé en tête de Philine ou l'Amour contraire,
Pastoralle, par le sieur de la Morelle, Paris, 1630, in-8°. Le libraire,
dans l'Avis au lecteur, dit que cette pièce a été représentée bien des
fois sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne et dans les meilleures maisons de la
France, et que ce sont des amis de l'auteur et entre autres Malherbe qui l'ont
invité à la publier. -- La Morelle est encore l'auteur d'Endymion,
tragi-comédie, Paris, 1627.
Si l'on peut acquérir par la plume la gloire
D'un des plus beaux esprits qui soit en l'univers,
Je veux laisser juger
aux filles de mémoire
La grâce et le parler de tes amoureux vers :
Il semble en les voyant que l'on lise une histoire 5
Traversée en
amour d'accidents tous divers,
Dont le discours parfait à tout chacun fait
croire
Que la prose n'est rien au prix de tes beaux vers.
Quand
elles auront vu ce sujet qui ravi
Si doctement dépeint, si dignement suivi,
10
Sans doute elles diront, ainsi que je le pense,
Que pour
favoriser les hommes et les Dieux
Et purger d'ignorants tout ce qu'on voit
des cieux,
Il te faut marier avecque l'éloquence.
[ 293]
PIÈCES
DONT LA DATE EST INCERTAINE.
CVII
CHANSON.
" Malherbe, dit Ménage, fit cette chanson et la
suivante pour M. de Bellegarde, qui étoit amoureux d'une dame de la plus haute
condition qui fût en France, et même dans l'Europe, " c'est-à-dire d'Anne
d'Autriche. " Ce fut son dernier amour, raconte Tallemant (Historiette de M.
de Bellegarde). Il disoit quasi toujours : " Ah! je suis mort! " On dit
qu'un jour, comme il lui demandoit ce qu'elle feroit à un homme qui lui
parleroit d'amour : " Je le tuerois, dit-elle. -- Ah! je " suis mort! "
s'écria-t-il. " -- C'est le refrain de la chanson de Malherbe.
Les deux
pièces ont été sans aucun doute composées à la même époque. On pourrait donc les
dater de 1623, si la seconde était la chanson de 42 vers dont parle assez
mystérieusement Malherbe dans une lettre à Racan du 4 novembre de cette année.
Elles ont été imprimées pour la première fois en 1630.
Mes yeux, vous
m'êtes superflus;
Cette beauté qui m'est ravie
Fut seule ma vue et ma
vie,
Je ne vois plus, ni ne vis plus.
Qui me croit absent, il a tort, 5
Je ne le suis point, je suis mort.
O qu'en ce triste éloignement,
Où la nécessité me traîne,
Les Dieux me témoignent de haine,
Et
m'affligent indignement! 10
Qui me croit absent, il a tort,
Je ne le
suis point, je suis mort.
Quelles flèches a la douleur
Dont mon âme
ne soit percée?
Et quelle tragique pensée 15
N'est point en ma pâle
couleur?
Qui me croit absent, il a tort,
Je ne le suis point, je suis
mort.
Certes, où l'on peut m'écouter,
J'ai des respects qui me font
taire; 20
Mais en un réduit solitaire
Quels regrets ne fais-je éclater?
Qui me croit absent, il a tort,
Je ne le suis point, je suis mort.
Quelle funeste liberté 25
Ne prennent mes pleurs et mes plaintes,
Quand je puis trouver à mes craintes
Un séjour assez écarté?
Qui me
croit absent, il a tort,
Je ne le suis point, je suis mort. 30
Si
mes amis ont quelque soin
De ma pitoyable aventure,
Qu'ils pensent à ma
sépulture :
C'est tout ce de quoi j'ai besoin.
Qui me croit absent, il a
tort, 35
Je ne le suis point, je suis mort.
[POÉSIES, CVIII. 295]
CVIII
CHANSON.
Voyez la notice de la pièce précédente.
C'est assez, mes desirs, qu'un aveugle penser
Trop peu discrètement
vous ait fait adresser
Au plus haut objet de la terre;
Quittez cette
poursuite, et vous ressouvenez
Qu'on ne voit jamais le tonnerre 5
Pardonner au dessein que vous entreprenez.
Quelque flatteur espoir
qui vous tienne enchantés,
Ne connoissez-vous pas qu'en ce que vous tentez,
Toute raison vous désavoue?
Et que vous allez faire un second Ixion, 10
Cloué là-bas sur une roue, [11. L'édition de 1630 et toutes celles qui sont
antérieures à Ménage portent le bas, ce qui est évidemment une faute
d'impression.]
Pour avoir trop permis à son affection?
Bornez-vous,
croyez-moi, dans un juste compas,
Et fuyez une mer, qui ne s'irrite pas
Que le succès n'en soit funeste; 15
Le calme jusqu'ici vous a trop
assurés;
Si quelque sagesse vous reste,
Connoissez le péril, et vous en
retirez.
Mais, ô conseil infâme, ô profanes discours,
Tenus
indignement des plus dignes amours 20
Dont jamais âme fut blessée;
Quel
excès de frayeur m'a su faire goûter
Cette abominable pensée,
Que ce que
je poursuis me peut assez coûter?
D'où s'est coulée en moi cette lâche
poison, 25
D'oser impudemment faire comparaison
De mes épines à mes
roses?
Moi de qui la fortune est si proche des cieux,
Que je vois sous
moi toutes choses,
Et tout ce que je vois n'est qu'un point à mes yeux. 30
Non, non, servons Chrysanthe, et sans penser à moi,
Pensons à
l'adorer d'une aussi ferme foi
Que son empire est légitime;
Exposons-nous pour elle aux injures du sort;
Et s'il faut être sa
victime 35
En un si beau danger, moquons-nous de la mort. [36. Suivant
Ménage, Malherbe avait mis d'abord : En si noble danger, et ce fut M. de
Bellegarde qui lui fit faire le changement.]
Ceux que l'opinion fait
plaire aux vanités,
Font dessus leurs tombeaux graver des qualités,
D'où
à peine un Dieu seroit digne; [39. Encore un hiatus. Il se trouve dans les
éditions antérieures à Ménage, qui a corrigé et mis dont.]
Moi, pour
un monument et plus grand et plus beau, 40
Je ne veux rien que cette ligne :
" L'exemple des amants est clos dans ce tombeau. "
[POÉSIES, CIX.
297]
CIX
POUR LA GUÉRISON DE CHRYSANTHE.
STANCES.
Chrysanthe, c'est-à-dire Anne d'Autriche, est le nom de l'héroïne des
deux pièces précédentes. Le même nom désigne-t-il ici la même personne? cela est
possible, mais c'est tout ce que j'en puis dire. -- Ces stances ont été
imprimées pour la première fois dans l'édition de 1630.
Les destins sont
vaincus, et le flux de mes larmes
De leur main insolente a fait tomber les
armes;
Amour en ce combat a reconnu ma foi;
Lauriers, couronnez-moi. [4.
Ite triumphales circum mea tempora, lauri, a dit Ovide (Am; II, XII, I).]
Quel penser agréable a soulagé mes plaintes, 5
Quelle heure de repos
a diverti mes craintes,
Tant que du cher objet en mon âme adoré
Le péril
a duré?
J'ai toujours vu ma dame avoir toutes les marques
De n'être
point sujette à l'outrage des Parques; 10
Mais quel espoir de bien en
l'excès de ma peur
N'estimois-je trompeur?
Aujourd'hui c'en est
fait, elle est toute guérie,
Et les soleils d'avril peignant une prairie,
En leurs tapis de fleurs n'ont jamais égalé 15
Son teint renouvelé.
Je ne la vis jamais si fraîche, ni si belle;
Jamais de si bon coeur
je ne brûlai pour elle;
Et ne pense jamais avoir tant de raison
De bénir
ma prison, 20
Dieux, dont la providence et les mains souveraines,
Terminant sa langueur, ont mis fin à mes peines,
Vous saurois-je payer
avec assez d'encens
L'aise que je ressens?
Après une faveur si
visible et si grande, 25
Je n'ai plus à vous faire aucune autre demande;
Vous m'avez tout donné, redonnant à mes yeux
Ce chef-d'oeuvre des cieux.
Certes vous êtes bons, et combien que nos crimes
Vous donnent
quelquefois des courroux légitimes, 30
Quand des coeurs bien touchés vous
demandent secours,
Ils l'obtiennent toujours.
Continuez, grands
Dieux, et ne faites pas dire,
Ou que rien ici-bas ne connoît votre empire,
Ou qu'aux occasions les plus dignes de soins, 35
Vous en avez le moins.
Donnez-nous tous les ans des moissons redoublées,
Soient toujours de
nectar nos rivières comblées;
Si Chrysanthe ne vit, et ne se porte bien,
Nous ne vous devons rien. 40
[POÉSIES, CX 299]
CX
A
MONSIEUR COLLETET, SUR LA MORT DE SA SOEUR.
ÉPIGRAMME.
Publiée,
pour la première fois, par Ménage. -- Guillaume Colletet, membre de l'Académie
française, né en 1598, mourut en l659. -- On trouve, dans le second volume des
Délices de la poésie françoise (1620), des vers adressés à Malherbe par
Colletet, qui en a mis aussi quelques-uns en tête de la traduction des Êpitres
de Sénèque.
En vain, mon Colletet, tu conjures la Parque
De repasser
ta s?ur dans la fatale barque :
Elle ne rend jamais un trésor qu'elle a
pris. [3. Malherbe a dit ailleurs (voyez pièce XCVIII, vers 36), en parlant de
Pluton :
Ce qu'une fois il tient, jamais il ne le rend.]
Ce que l'on dit
d'Orphée est bien peu véritable.
Son chant n'a point forcé l'empire des
Esprits, 5
Puisqu'on sait que l'arrêt en est irrévocable.
Certes, si les
beaux vers faisoient ce bel effet,
Tu ferois mieux que lui ce qu'on dit
qu'il a fait.
[300 POÉSIES, CXI.]
CXI
POUR UNE
MASCARADE.
STANCES.
Publiées pour la première fois dans
l'édition de l630.
Ceux-ci de qui vos yeux admirent la venue,
Pour
un fameux honneur qu'ils brûlent d'acquérir,
Partis des bords lointains
d'une terre inconnue,
S'en vont au gré d'amour tout le monde courir.
Ce
grand Démon qui se déplaît 5
D'être profane comme il est,
Par eux veut
repurger son temple;
Et croit qu'ils auront ce pouvoir,
Que ce qu'on ne
fait par devoir,
On le fera par leur exemple, 10
Ce ne sont point
esprits qu'une vague licence
Porte inconsidérés à leurs contentements;
L'or de cet âge vieil où régnoit l'innocence,
N'est pas moins en leurs
m?urs qu'en leurs accoutrements;
La foi, l'honneur, et la raison 15
Gardent la clef de leur prison;
Penser au change leur est crime; [17. Ce
vers est ainsi dans une copie conservée à la Bibliothèque impériale (Papiers de
Baluze, n° l33), tandis qu'on lit dans les éditions de 1630 et de 1631 :
Penser au change leur est un crime,
ce qui donne une syllabe de
trop au vers.]
Leurs paroles n'ont point de fard;
Et faire les choses
sans art,
Est l'art dont ils font plus d'estime. 20
Composez-vous
sur eux, âmes belles et hautes;
Retirez votre humeur de l'infidélité;
Lassez-vous d'abuser les jeunesses peu cautes,
Et de vous prévaloir de
leur crédulité;
N'ayez jamais impression 25
Que d'une seule passion,
A quoi que l'espoir vous convie;
Bien aimer soit votre vrai bien;
Et, bien aimés, n'estimez rien
Si doux qu'une si douce vie. 30
On tient que ce plaisir est fertile de peines,
Et qu'un mauvais
succès l'accompagne souvent;
Mais n'est-ce pas la loi des fortunes humaines,
Qu'elles n'ont point de havre à l'abri de tout vent?
Puis cela n'advient
qu'aux amours, 35
Où les desirs, comme vautours,
Se paissent de sales
rapines;
Ce qui les forme les détruit;
Celles que la vertu produit
Sont roses qui n'ont point d'épines. 40
[302 POÉSIES, CXII]
CXII
CHANSON.
Imprimée pour la première fois dans
l'édition de 1630.
Est-ce à jamais, folle espérance,
Que tes
infidèles appas
M'empêcheront la délivrance
Que me propose le trépas?
La raison veut, et la nature, 5
Qu'après le mal vienne le bien;
Mais en ma funeste aventure,
Leurs règles ne servent de rien.
C'est fait de moi, quoi que je fasse;
J'ai beau plaindre et beau
soupirer, 10
Le seul remède en ma disgrâce,
C'est qu'il n'en faut point
espérer.
Une résistance mortelle
Ne m'empêche point son retour;
Quelque Dieu qui brûle pour elle 15
Fait cette injure à mon amour.
Ainsi trompé de mon attente,
Je me consume vainement,
Et les
remèdes que je tente,
Demeurent sans événement, 20
Toute nuit enfin
se termine;
La mienne seule a ce destin,
Que d'autant plus qu'elle
chemine,
Moins elle approche du matin.
Adieu donc, importune peste,
25
A qui j'ai trop donné de foi;
Le meilleur avis qui me reste,
C'est de me séparer de toi.
Sors de mon âme, et t'en va suivre
Ceux qui desirent de guérir; 30
Plus tu me conseilles de vivre,
Plus
je me résous de mourir.
[304 POÉSIES, CXIII.]
CXIII
STANCES.
Imprimées pour la première fois dans l'édition de 1630.
Quoi donc, ma lâcheté sera si criminelle?
Et les v?ux que j'ai faits
pourront si peu sur moi,
Que je quitte ma dame, et démente la foi
Dont
je lui promettois une amour éternelle?
Que ferons-nous, mon coeur, avec
quelle science 5
Vaincrons-nous les malheurs qui nous sont préparés?
Courrons-nous le hasard comme désespérés?
Ou nous résoudrons-nous à
prendre patience?
Non, non, quelques assauts que me donne l'envie,
Et quelques vains respects qu'allègue mon devoir, 10
Je ne céderai
point, que de même pouvoir
Dont on m'ôte ma dame, on ne m'ôte la vie.
Mais où va ma fureur? quelle erreur me transporte,
De vouloir en
géant aux astres commander?
Ai-je perdu l'esprit, de me persuader 15
Que
la nécessité ne soit pas la plus forte?
Achille, à qui la Grèce a donné
cette marque,
D'avoir eu le courage aussi haut que les cieux,
Fut en la
même peine, et ne put faire mieux
Que soupirer neuf ans dans le fond d'une
barque. [20. Neuf ans! Lisez neuf mois, et c'est encore beaucoup
plus que ne permet l'Iliade.
Sarrasin s'était sans doute inspiré de Malherbe
dans ces vers adressés au duc d'Enghien :
Achille beau comme le jour,
Et
vaillant comme son épée,
Pleura neuf ans pour son amour,
Comme un enfant
pour sa poupée.
Ménage, en publiant les poésies de Sarrasin, remplaça
neuf ans par neuf mois.] 20
Je veux du même esprit que ce
miracle d'armes,
Chercher en quelque part un séjour écarté
Où ma douleur
et moi soyons en liberté,
Sans que rien qui m'approche interrompe mes
larmes.
Bien sera-ce à jamais renoncer à la joie, 25
D'être sans la
beauté dont l'objet m'est si doux;
Mais qui m'empêchera qu'en dépit des
jaloux,
Avecque le penser mon âme ne la voie?
Le temps qui toujours
vole, et sous qui tout succombe,
Fléchira cependant l'injustice du sort; 30
Ou d'un pas insensible avancera la mort,
Qui bornera ma peine au repos
de la tombe.
La fortune en tous lieux à l'homme est dangereuse;
Quelque chemin qu'il tienne il trouve des combats;
Mais des conditions
où l'on vit ici-bas, [35. Je ne sais où Saint-Marc a pris pour ce vers le texte
suivant qu'il a adopté :
Mais des conditions que l'on voit ici-bas.] 35
Certes celle d'aimer est la plus malheureuse.
[306 POÉSIES, CXIV.]
CXIV
CHANSON.
Publiée pour la première fois dans
l'édition de l630.
C'est faussement qu'on estime
Qu'il ne soit point
de beautés
Où ne se trouve le crime
De se plaire aux nouveautés.
Si ma dame avoit envie 5
D'aimer des objets divers,
Seroit-elle
pas suivie
Des eux de tout l'univers?
Est-il courage si brave,
Qui pût avecque raison 10
Fuir d'être son esclave,
Et de vivre en sa
prison?
Toutefois cette belle âme,
A qui l'honneur sert de loi,
Ne hait rien tant que le blâme 15
D'aimer un autre que moi.
Tous
ces charmes de langage
Dont on s'offre à la servir,
Me l'assurent
davantage,
Au lieu de me la ravir, 20
Aussi ma gloire est si grande
D'un trésor si précieux,
Que je ne sais quelle offrande
M'en peut
acquitter aux cieux.
Tout le soin qui me demeure, 25
N'est que
d'obtenir du sort,
Que ce quelle est à cette heure,
Elle soit jusqu'à la
mort.
De moi, c'est chose sans doute,
Que l'astre qui fait les jours
30
Luira dans une autre voûte,
Quand j'aurai d'autres amours.
[308 POÉSIES, CXV.]
CXV
ÉPIGRAMME.
" Il n'y a
rien au monde de plus bête que cette épigramme, " a dit André Chénier, et je
suis complétement de son avis.
Tu dis, Colin, de tous côtés,
Que mes
vers, à les ouïr lire,
Te font venir des crudités,
Et penses qu'on en
doive rire;
Cocu de long et de travers, 5
Sot au delà de toutes bornes,
Comme te plains-tu de mes vers, [7 Comme, comment.]
Toi qui
souffres si bien les cornes?
[POÉSIES, CXVI. 309]
CXVI
SUR LA MORT D'UN GENTILHOMME
QUI FUT ASSASSINÉ.
SONNET.
Une copie autographe de ce sonnet, publié pour la première fois dans
l'édition de l630, est conservée à la Bibliothèque impériale dans les papiers de
Baluze (Ms. n° l33).
Belle âme aux beaux travaux sans repos adonnée,
Si parmi tant de gloire et de contentement
Rien te fâche là-bas, c'est
l'ennui seulement
Qu'un indigne trépas ait clos ta destinée.
Tu
penses que d'Ivri la fatale journée, 5
Où ta belle vertu parut si
clairement,
Avecque plus d'honneur et plus heureusement
Auroit de tes
beaux jours la carrière bornée.
Toutefois, bel esprit, console ta
douleur;
Il faut par la raison adoucir le malheur, [10. Dans l'édition de
l630, on lit, au lieu de malheur, une seconde fois douleur] 10
Et telle qu'elle vient prendre son aventure.
Il ne se fit jamais un
acte si cruel :
Mais c'est un témoignage à la race future,
Qu'on ne
t'auroit su vaincre en un juste duel.
[POÉSIES, CXVII. 311]
FRAGMENTS
SANS DATE.
CXVII
FRAGMENT.
Ces
deux strophes, dirigées contre les mignons de Henri III, ont paru pour la
première fois dans l'édition de 1630.
Les peuples pipés de leur mine,
Les voyant ainsi renfermer,
Jugeoient qu'ils parloient de s'armer
Pour conquérir la Palestine,
Et borner de Tyr à Calis 5
L'empire de
la fleur de lis;
Et toutefois leur entreprise
Etoit le parfum d'un
collet,
Le point coupé d'une chemise
Et la figure d'un ballet. 10
De leur mollesse léthargique,
Le discord sortant des enfers,
Des
maux que nous avons soufferts
Nous ourdit la toile tragique;
La justice
n'eut plus de poids; 15
L'impunité chassa les lois;
Et le taon des
guerres civiles
Piqua les âmes des méchants,
Qui firent avoir à nos
villes
La face déserte des champs 20
[POÉSIES, CXVIII. 313]
CXVIII
FRAGMENTS.
A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE
RICHELIEU.
Imprimés pour la première fois dans l'édition de 1630. " J'ai
su de M. de Racan, dit Ménage, que Malherbe avoit fait ces deux stances plus de
trente ans avant que le cardinal de Richelieu, auquel il les adresse, fût
cardinal, et qu'il en changea seulement les quatre premiers vers de la première
stance pour les accommoder à son sujet. J'ai su aussi de M. de Racan que le
cardinal de Richelieu, qui avoit connoissance que ces vers n'avoient pas été
faits pour lui, ne les reçut pas agréablement quand Malherbe les lui fit
présenter : ce qui fit que Malherbe ne les continua pas. "
Richelieu ayant
été créé cardinal eu 1622, ces vers remonteraient donc à l'année 1592 tout au
moins, suivant Racan et Ménage.
Grand et grand prince de l'Eglise,
Richelieu, jusques à la mort,
Quelque chemin que l'homme élise,
Il
est à la merci du sort;
Nos jours filés de toutes soies 5
Ont des ennuis
comme des joies;
Et de ce mélange divers
Se composent nos destinées,
Comme on voit le cours des années
Composé d'étés et d'hivers. 10
Tantôt une molle bonace
Nous laisse jouer sur les flots;
Tantôt
un péril nous menace,
Plus grand que l'art des matelots;
Et cette
sagesse profonde 15
Qui donne aux fortunes du monde
Leur fatale
nécessité,
N'a fait loi qui moins se révoque,
Que celle du flux
réciproque
De l'heur et de l'adversité, 20
[POÉSIES, CXIX. 315]
CXIX
FRAGMENT.
Ce fragment, publié pour la première fois
dans l'édition de 1630, se rapporte bien probablement à l'ode sur la prise de
Marseille. (Voyez la pièce VI.)
Tantôt nos navires, braves [l. "
Brave, dit Nicot, aucunefois signifie superbe et hautain. "]
De la
dépouille d'Alger,
Viendront les Mores esclaves
A Marseille décharger;
Tantôt, riches de la perte 5
De Tunis et de Biserte, [6. Biserte,
au nord-ouest de Tunis; son port, presque comblé aujourd'hui, fut jadis un des
meilleurs de l'Afrique.]
Sur nos bords étaleront.
Le coton pris en leurs
rives,
Que leurs pucelles captives
En nos maisons fileront. 10
[316 POÉSIES, CXX.]
CXX
FRAGMENT.
Publié pour la
première fois, je crois, dans l'édition de Ménage.
Elle étoit jusqu'au
nombril
Sur les ondes paroissante,
Telle que l'aube naissante
Peint
les roses en avril.
[POÉSIES, CXXI. 317]
CXXI
FIN D'UNE
ODE POUR LE ROI.
Publiée pour la première fois dans l'édition de 1630.
Ces vers se rapportent très-vraisemblablement à la pièce XXI.
Je veux
croire que la Seine
Aura des cygnes alors,
Qui pour toi seront en peine
De faire quelques efforts.
Mais vu le nom que me donne 5
Tout ce que
ma lyre sonne,
Quelle sera la hauteur
De l'hymne de ta victoire,
Quand elle aura cette gloire,
Que Malherbe en soit l'auteur! 10
[318 POÉSIES, CXXII.]
CXXII
FRAGMENT D'UNE ODE D'HORACE.
Ce fragment est inédit, je l'ai trouvé dans le manuscrit déjà cité des
papiers de Baluze, n° 133. -- Je crois que l'ode d'Horace que Malherhe aurait
voulu imiter, mais de très-loin, est la 13e du IVe livre.
Audivere,
Lyce, Di mea vota, Di
Audivere, Lyce : fis anus....
Voici venir le
temps que je vous avois dit.
Vos yeux, pauvre Caliste, ont perdu leur
crédit,
Et leur piteux état aujourd'hui me fait honte
D'en avoir tenu
compte.
[POÉSIES, CXXIII. 319]
CXXIII
AUTRE FRAGMENT.
Inédit et tiré du même manuscrit que le précédent.
Vous avez
beau, mon berger,
Me déguiser le danger;
Je sais bien que par mes larmes
Le jeu se terminera;
Mais vos prières sont charmes; 5
Faites ce
qu'il vous plaira.
FIN DES POÉSIES.
[321]
APPENDICE.
I
LE LAGRIME DI SAN PIETRO, DEL SIG. LUIGI TANSILLO,
ET LES
LARMES DE SAINT PIERRE, DE MALHERBE [1. Nous devons cette comparaison du poëme
de Tansillo et de l'imitation de Malherbe à un homme de beaucoup de goût et de
savoir, et particulièrement très-versé dans la littérature italienne, M. Paul
Tiby, qui a bien voulu nous permettre d'en enrichir notre édition. Nous le
prions de recevoir ici nos plus sincères remerciments.]
Le poëme Le
Lagrime di San Pietro, de Luigi Tansillo, est divisé en treize chants ou
Plaintes (Pianto primo, Pianto secondo, etc.). Il se
compose de neuf cent onze octaves, formant en tout sept mille deux cent
quatre-vingt-huit vers. L'imitation de Malherbe porte sur dix-neuf strophes
prises çà et là dans le premier chant, sur les cinq premières du second, et sur
les quatre premières du cinquième. Elle est excessivement libre. On en jugera
par les extraits suivants du poëme italien [2. Nous avons conservé l'orthographe
et la ponctuation de l'édition de l587, qui forme un volume in-l8, intitulé :
Le Lagrime di S. Pietro del Sig. Luigi Tansillo, di nuovo ristampate con
nuova gionta delle lagrime della Maddalena del Signor Erasmo Valvassone, et
altre rime spirituali del molto R. D. Angelo Grillo, non piu vedute, et ora
novamente date in luce. In Genova, appresso Girolamo Bartoli, MDLXXXVII. --
Dans le Pianto settimo, strophe VIIIe (page 70), on lit ces deux vers :
Il mille cinque cento, e settant'uno
Anno chiude hoggi il ciel
girando intorno.
qui montrent qu'à la fin de 1571 Tansillo n'avait
point encore achevé son poëme.], dans lesquels est contenu tout ce qui, de près
ou de loin, a pu servir d'inspiration au poëte francais. Ces passages, qui
donnent matière à de curieux rapprochements, sont en outre intéressants par
eux-mêmes, et souvent remarquables pour la pensée et surtout pour le style.
PIANTO PRIMO.
Le lagrime, e le voci accoglio in rima,
Che da
gli occhi, e dal petto uscir di PIERO;
Che vinto dal timor di croce prima,
Fra la lingua, ed il cor smarri'l sentiero;
E di vita mortal facendo
stima;
Negò di vita, e morte il Signor vero.
............................................................................................................
II
Ma chi darammi di la sù favore,
Altri, che Musa, ò che 'l
Signor di Delo?
O tu, c'havesti il novo, eterno honore
D'aprir', e di
serrar gli usci del Cielo;
Impetra al petto il lume de l'ardore,
Che
venne al tuo, quando si ruppe il gelo
De la paura, e col suo canto il gallo,
A pianger ti destò l'horribil fallo [1. Comparez ces deux stances avec les
douze premiers vers de la pièce de Malherbe, p. 4.].
XXXVIII
IL
MAGNANIMO PIETRO, che giurato
Havea tra mille lance, e mille spade,
Al
suo caro Signor morire à lato;
Quando s'accorse, vinto da viltade,
Nel gran bisogno haver di Fè mancato;
La vergogna, e'l dolore, e la
pietade
Del proprio fallo, e de l'altrui martiro;
Di mille punte il
petto gli feriro [1. Comparez Malherbe, vers 43 à 48, p. 6.].
XXXIX
Ma gli archi, che nel core gli aventaro
Le saette piu acute, e piu
mortali;
Fur gli occhi del Signor, quando il miraro:
Gli occhi fur gli
archi, e 'i guardi fur gli strali,
Che del cor non contenti, sen' passaro,
Fin dentro à l'alma; e vi fer piaghe tali,
Che bisognò mentre che visse
poi,
Ungerle col licor degli occhi suoi.
XLIII
.....................................................................................................................
Più fieri (parea dir) son gli occhi tuoi
De l'empie man, che mi porranno
in croce;
Nè sento colpo alcun, che sì m'annoi
Di tanti, ch'altrui forza
in me ne scocca;
Quanto il colpo, ch'uscio de la tua bocca [2. Comparez
Malherbe, vers 49-54, 61-66, p. 6.].
XLIV
" Nessun fedel trovai,
nessun cortese
Di tanti, c' ho degnati ad esser miei :
Ma tu, dove 'l
mio amor via più t'accese,
Perfido, e ingrato sovr' ogn' altro sei.
Ciascun di quei sol col fuggir m'offese,
Tu mi negasti, ed hor con gli
altri rei,
Par, che ti paschi del mio danno gli occhi;
E che la parte
del piacer ti tocchi [3. Comparez Malherbe, vers 79-90, p. 7.]. "
XLV
Chi 'l men de le parole dir potesse
Di sdegno, di pietade, e d'amor
piene;
Che parve à Pietro di veder impresse
Nel sacro giro de le due
serene
Luci; scoppiar faria chi l'intendesse:
Ma se d'occhio mortal
sovente viene
Virtù, che 'n noi può sì: chi 'l prova, pensi,
Che potè
occhio divin ne gli human sensi [1. Comparez Malherbe, vers 91-96, p. 7 et 8.].
LI
Bramoso d'incontrar chi giusta pena
Desse al suo grave
error, poiche paura
Di maggior mal l'ardita man raffrena;
Per le folt'
ombre de la notte oscura,
Sen' và gridando, ove'l dolor lo mena :
E la
vita, che dianzi hebbe sì à cura,
Hor più ch' altro odia, e sol di lei si
duole;
E perche 'l fece errar, più non la vuole [2. Comparez Malherbe, vers
109-114, l2l-l26, p. 8 et 9.].
LII
" Vattene vita, va (dicea
piangendo)
Ove non sia chi t'odii, e chi ti sdegni.
Lasciami sol, che
non è ben, ch' essendo
Compagnia così rea, meco ne vegni.
Vattene vita,
va: ch'io non intendo,
Ch' un' altra volta ad esser vil m'insegni.
Non
vò, per allungar tue frali tempre,
Uccider l'Alma nata à viver sempre [3.
Comparez Malherbe, vers 127-138, p. 9.]. "
LV
" A quanti, gia
felici in giovanezza,
Recò l'indugio tuo lunghi tormenti?
Che s'innanzi
al venir de la vecchiezza
Sciolti fosser del Mondo, assai contenti
Morti
sarian poiche non hà fermezza
Stato alcun, che diletti, ò che tormenti [1.
Comparez Malherbe, vers 157-162, p. 10.]
.....................................................................................................................
LVI
" Non trovava mia Fè sì duro intoppo,
Se tu [2. La
Vita.] non stavi insin ad hoggi meco;
Se non m' havesse il desiarti
troppo
Il senno tolto e la memoria seco,
Pensar dovea ch' io vidi dar'
al zoppo
Il piè, la lingua al muto, e gli occhi al cieco;
E quel che giù
maravigliar fè l'ombre
Render l'anime à i corpi ond' eran sgombre.
LVII
" Quest' opre, e più, che'l Mondo, ed io sapea;
Ramentar mi dovean, che'l lor fattore
Fontana di salute esser dovea;
E sgombrar del mio petto ogni timore.
Di quà si può veder, mentr' io
temea
S'era di senno, e di me stesso fuore;
Ch' al gran periglio
ricercando aita,
Per tema di morir, negai la vita [3. Comparez Malherbe,
vers 169-186, p. 10 et 11.]. "
LIX
" O quanto denno à l'alta
gratia lode
Quei fanciulletti, che moriron santi,
Quando la crudeltà del
fiero Herode
Per ucciderne un sol, n'uccise tanti?
Ch' inabili al mal
fare, ed à le frode;
Morir poteron, che peccare inanti;
E quasi fior,
pria fian translati in cielo;
Che vento in terra mai gli oltraggi, ò gelo.
LX
" Quant' utile fù lor l'età novella,
Tanto à me lasso la
matura noce.
Essi non negar Dio con la favella,
Come fec' io per tema de
la croce;
Anzi perche non erano atti in quella,
A trar de petti
intelligibil voce;
Lasciando aprir le pargolette gole,
Li dieder sangue
in vece di parole.
LXI
" Non con la lingua, nò; ma con la morte
Si fer preconi eterni del suo nome;
E le madri vedran ne l'alta corte
Corona à molti, a cui non vider chiome.
O troppo rara sorte (se pur
sorte
A noi dir lice) senza saper come
Si pugna, eterne palme havran di
guerra;
E andran nel ciel, senza calcar la terra.
LXII
"
Madri felici, che da vostri petti
Sveller vedeste i dolci, e cari figli;
.....................................
Deh non piangete voi lor morte
pia.
.....................................
LXIII
" Se voi
sapeste il frutto, ch' uscir debbe
De la pioggia di quel sangue innocente;
Quel sangue, che l'altr' hier la terra bebbe,
E'n ciel fia riservato
eternamente;
Non pur la morte lor non vi dorrebbe,
Ma di quante n' hà il
Mondo più contente
Con ragion vi terreste, e più felici;
Di sì bei fiori
essendo voi radici.
LXIV
" Con quanto plauso imaginar si pote,
Che accolti fian quegli angioletti belli;
Le sedie empiendo, che tanti
anni vote
Lasciate havean gli spiriti rubelli?
Fra qual suon, fra quai
canti, e fra quai note,
A schiera à schiera, quei guerrier novelli,
Vestiti à bianco, se n'andranno ovanti
Al trionfo di Cristo intorno, e
innanti [1. Comparez les six stances précédentes avec les vers 187 a 258, p. 11,
12 et l3.]. "
LXVI
" Ma io, che debbo altro, che pianger sempre,
Fin che piangendo il vecchio corpo atterri
Poiche bisogna, che'l furor
si tempre,
Nè dal carcer mortal me stesso sferri?
Ma senza oprar più
dolorose tempre,
Senza cercer veleni, lacci, o ferri;
Ahi lasso, e non
dovria se fosse forte,
Bastar la doglia sola à darmi morte [2. Comparez vers
259-270, p. 14.]? "
PIANTO SECONDO.
I
Cosi piangendo,
Pietro; ed accusando
Se stesso nel pensiero; à capo chino
Sen gia, nè
sapea dove; al pie lasciando,
Non à l'occhio, l'arbitrio del camino,
Senza avedersen' unqua, caminando,
O fosse caso, ò pur voler divino;
Me l'horto capitò, donde la sera,
Seguendo il suo Signor, partito s'era.
II
Come padre dolente, che sotterra
Lasciando il morto
figlio, esce del Tempio;
E mentre incerto sospirando egli erra,
Giunge à
la piazza, ove'l dì stesso l'empio
Ferro l'uccise, e rossegiar la terra
Vede del fresco sangue; al crudo scempio,
Rinova il grido, e più, che
prima piange
Tal, che la doglia par, che'n rabbia cange.
III
Così 'l buon vecchio, che più amava ei solo,
Che quanti padri ha il
Mondo accolti insieme;
Giungendo à l'horto, ove'l nemico stuolo
Li tolse
il suo Signor, più forte geme:
Ma visto de' suoi piè stampato il suolo,
Troppo grave dolor l'Alma li preme :
Hor le voci, hor le lagrime
radoppia;
E d'ira quasi, e di cordoglio scoppia.
IV
" Se de
la gratia tua, che' miei demerti
M' hanno tolta (dicea) mi resta tanto,
Padre del ciel; che di toccar' io merti
Il terren tocco dal tuo piede
santo;
Poiche' ndegno son fatto di vederti :
(E tutta via crescea ne gli
occhi il pianto)
Se l'amor mio giamai caro ti fue;
Fammi morir sopra
quest' orme tue.
V
" Orme felici, e da quel piè stampate,
Di
cui sentiron lieve, e dolce incarco,
L'acque, che furo à tanto honor
degnate;
Com' hor vi vedo in terra, così carco
Di meraviglia, io v'ho
spesse fiate
Viste nel mare : e voi seguendo, il varco
Hebbi; e la Fe mi
fè, dov' altri affonda,
Indurar sotto i piè la liquid' onda [1. Comparez ces
cinq stances avec les vers 271-324, p. 14,15 et 16.]. "
PIANTO QUINTO.
I
La cara à malfattori ombra notturna,
Da se sgombrava il
Mondo; dal cui destro
Lato l'aurora uscia, di lagrime urna
Versando
innanzi al giorno, e non canestro
Di vaghi fior, con la sua mano eburna,
Macchiata il volto di vapor terrestro;
E'l biondo crine, ond' ella
indora il cielo
Avolta d'atro, e nubiloso velo.
II
Il Sol
venia appò lei, come persona,
Che và dove altri à forza la sospinge :
E
quanto sferza l'altre volte, e sprona
I suoi destrier, tant' hor gli
affrena, e stringe;
Torbido gli occhi, e senza la corona
Di chiari rai,
che l'auree chiome cinge;
Sdegnando haver di raggi il capo avinto,
Quando di spine, il suo fattor l'ha cinto.
III
L'aer di
nebbia grave à gli occhi infesto,
Sembrava d'ogni intorno infetto, ed egro :
Ogni augelletto, ch' à quel tempo desto,
Salutar suole il giorno in rami
allegro;
Tacito apparve in ramo, o in siepe mesto,
Odiando cosi il
Chiaro, come il Nero,
E'n vece sua per gli antri, e per le rupi
S'udian
pianger buboni, ed urlar lupi.
IV
Crebbe il dolore, e crebbe la
vergogna
Nel cor di Pietro, à l'apparir del giorno;
E benche non vegga
altri, si vergogna
Di se medesmo, e di ciò c'ha d'intorno;
Ch'al
magnanimo spirto non bisogna
La vista altrui, per arrossir di scorno
Ma
di se si vergogna talhor, ch' erra;
Se ben no'l vede altro, che cielo, e
terra [1. Comparez ces quatre stances avec les vers 36l à 398, p. 17 et 18.].
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[INSTRUCTION DE MALHERBE A SON FILS. 331]
II
INSTRUCTION DE F. DE MALHERBE A SON FILS.
M. Roux-Alpheran ,
dans ses Recherches biographiques sur Malherbe (1840), a le premier fait
connaître cet écrit, qui, sans avoir aucune valeur littéraire, donne de curieux
renseignements sur quelques points de la vie du poëte. Quelques années plus tard
(1846), M. Ph. de Chennevières en a publié le texte complet, d'après le
manuscrit de la Bibliothèque d'Aix signalé par M. Roux-Alpheran, et qui n'était
malheureusement qu'une copie pleine de fautes de tout genre. Le texte que nous
reproduisons ici a été collationné par nous sur le manuscrit autographe de
Malherbe conservé à la Bibliothèque de Carpentras, et dont les éditeurs
précédents avaient ignoré l'existence. C'est un petit in-8°, doré sur tranche,
relié en parchemin et coté n°201. Sur la garde on lit : Généalogie de
Malherbe Saint-Aignan. MM. Roux-Alpheran et de Chennevières ont donné à cet
opuscule le seul titre qui lui convînt, et nous le lui conservons.
Il y
a d'autres que nous qui portent le nom de Malherbe en Normandie, mais à la
distinction de ceux-là nous nous appelons Malherbe de Saint-Agnan.
La terre
de Saint-Agnan, à cinq lieues de Caen, du coté du Bocage, n'est plus aujourd'hui
à notre maison, quoique toujours elle s'appelle Saint-Agnan-le-Malherbe. Elle
fut vendue par l'un de nos prédécesseurs pour le voyage de la terre sainte.
Plusieurs autres terres portent encore le nom de notre maison, comme
Neuilly-le-Malherbe [1. Neuilly-le-Malherbe, dans l'arrondissement de Caen.] et
autres, et toutefois ne sont plus à nous; les unes ayant été aumônées [2.
Données en aumône.] aux églises, comme Bléville, par Fouques Malherbe, à
l'abbaye de Caen, comme il se voit par la fondation; les autres vendues, et les
autres, par mariages, passées en maisons étrangères, comme celle de Jouy, en
Picardie, fut par une fille de notre maison, avec plusieurs autres, emportée en
la maison de Pellevé, où elle est encore aujourd'hui.
En la chronique de
Normandie, il y a un chapitre exprès des seigneurs, princes, chevaliers et
barons qui accompagnèrent le duc Guillaume à la conquête d'Angleterre, entre
lesquels est la Haye Malherbe, d'où nous sommes sortis, lequel étoit baron de la
Haye en Cotentin; et parce que l'on pourroit dire que ce pouvoit être de l'autre
race des Malberbes que l'on appelle Malherbe de la Meausse, cela se résout pour
nous, parce que le duc Guillaume ayant fait peindre toutes les armoiries des
maisons illustres qui l'avoient suivi au voyage d'Angleterre, les nôtres se
trouvent en ce nombre tant en une salle de l'abbaye de Saint-Étienne de Caen,
qui est de sa fondation, qu'en une de l'abbaye de Saint-Michel au rivage de la
mer, en la basse Normandie. Nos armoiries sont d'argent à six roses de gueules
et des hermines de sable sans nombre.
Il se trouve force documents de notre
maison en la chambre des comptes de Paris, et en celle de Rouen, en plusieurs
fondations d'églises, et ailleurs en beaucoup de maisons nobles avec lesquelles
nous avons eu alliance par le passé, comme de Nocy, Pellevé, Tesson et autres.
Mon père peut aujourd'hui posséder six ou sept cents écus de rente, selon
l'estimation que plusieurs fois j'en ai ouï faire, et même dernièrement quand je
partis de Normandie au mois de décembre 1599.
Mon grand-père étoit cadet de
sa maison. Son aîné étoit seigneur de Mondreville, Merville et plusieurs autres
terres.
Ma grand'mère paternelle étoit de la maison d'Elbeuf, où il y avoit
alors cinq ou six terres nobles, desquelles, par mauvais ménage, il en est bien
à peine demeuré une aux mains de l'héritier.
Ma mère s'appelle Louise le
Vallois, fille de Henri le Vallois, seigneur d'Ifs, à demi-lieue de Caen, et de
demoiselle Catherine le Joly, héritière de plusieurs biens roturiers tant à
Bréteuille la Pavée qu'à Louvigny.
De ce Henri le Vallois, sieur d'Ifs, et
de ladite Catherine le Joly sortirent plusieurs enfants, desquels ceux que j'ai
vus sont : Louise le Vallois, ma mère, Jean le Vallois, Charlotte et Marie le
Vallois.
Charlotte et Marie sont toutes deux décédées, Charlotte sans
enfants. Marie, mariée au sieur de Maizet, a laissé un seul fils, marié
aujourd'hui à une des filles de Fontaines-Estoupefour.
Jean le Vallois,
sieur d'Ifs, leur frère et mon oncle, fut en premières noces marié avec une s?ur
du sieur de Lamberville, maître des requêtes, et depuis l'un de ses héritiers.
De ce mariage étoit sortie Marie le Vallois, fille unique, qui mourut un
quart d'heure après sa mère, l'an 1587, ce me semble.
Mon oncle se remaria
avec demoiselle Jeanne de Mainbeville, s?ur et l'une des héritières du sieur de
Comiers.
De ce mariage sortit une fille qui est aujourd'hui mariée avec
François de Malherbe, sieur de Bouillon et d'Escorchebeuf, qui est l'aîné de
notre maison. Elle peut avoir aujourd'hui seize ans. Son père mourut peu de
temps après qu'elle fut née, si bien qu'elle est demeurée seule héritière de
ladite terre d'Ifs et des biens assis à Bréteuille la Pavée, qui avoient
appartenu à ladite Catherine le Joly, sa grand'mère et la mienne. Dieu la fasse
vivre et lui donne des enfants. Si elle n'en avoit point, mon cousin de Maizet,
sorti de ladite Marie le Vallois, dont j'ai fait mention, et nous, en serions
héritiers. S'il n'y avoit autre bien que le noble, nous l'emporterions
par-dessus mondit cousin de Maizet, parce que nous sommes de Louise le Vallois,
fille aînée dudit Henri le Vallois, sieur d'Ifs, et encore l'emporterois-je au
préjudice de mon frère, parce que je suis son aîné, et le premier de tous les
enfants sortis du mariage de mesdits père et mère.
Nous avons été neuf
enfants : François, Jeanne, Eléazar, Pierre, Josias, Marie, Jeanne, Étienne et
Louise.
Jeanne la première, Josias et Étienne, sont morts en enfance. Pierre
mourut à Lisieux, au retour du siége de la Fère [1. En 1580.]. Je crois que lors
il n'avoit que dix-sept ou dix-huit ans.
La seconde Jeanne décéda il y a
environ huit ou neuf ans, et a laissé plusieurs enfants mâles, ayant été mariée
avec le sieur Fauconnier, trésorier de France.
Marie est mariée au sieur de
Réveillon Putecoste, dont elle a des enfants.
Louise est veuve du sieur de
Coulombiers-Guerville, et en a un fils et une fille. Elle fut mariée cependant
que j'étois en ce pays ici, au second voyage que j'y ai fait, et ledit sieur de
Coulombiers son mari décéda de peste en l'année 1588, au mois d'août, le même
jour que j'arrivai à Caen, si bien que je ne l'ai point vu.
Mon frère est
marié avec demoiselle Marie Lambert, dame en partie de la terre d'Ouville près
Falaise. En faisant son mariage, mon père lui a donné un état de conseiller au
siége présidial de Caen, qu'il lui avoit baillé dès l'année 83 ou 84; mais il
faut que mon frère m'en tienne compte de la moitié, parce que, par la coutume de
Normandie réformée devant ledit mariage, un père ne peut directement ni
indirectement avancer un fils plus que l'autre.
Cet état valoit douze cents
écus pour le moins, quand mon père le lui bailla, de sorte que je lui en veux
demander six cents avec les intérêts depuis ce temps-là, qui sont vingt ou
vingt-deux ans.
Je fais compte que ceci m'acquitte trois cents écus que je
dois au sieur Fauconnier et dont je lui fais la rente au denier dix, et vingt
écus de rente que je fais à Harcourt pour deux cents écus qu'il me prêta pour le
voyage de ma femme, quand elle s'en revint en ce pays ici.
Le contrat fait
avec ledit Fauconnier contient quatre cents et quelques écus de principal, mais
la vérité est que je n'en reçus que trois cents livres. Le surplus étoit déjà dû
audit Fauconnier, pour pareille somme par lui prêtée à mon père pour l'achat de
la petite maison qui est près de la nôtre, ainsi que mon père me le dit.
Mon
cousin de la Pigacière, Pierre Malherbe, m'a plégé [1. Cautionné.] envers ledit
Fauconnier de ladite somme de trois cents livres, dont mon père lui a fait une
promesse de l'indemniser, dans laquelle promesse il déclare que je n'ai touché
que lesdites 300 livres, et qu'il devoit le reste auparavant.
Pour le regard
de ce que je suis signé au mariage de mon frère, cela ne me peut préjudicier
pour ma part dudit office, parce que mon père m'y mena et que pour son respect
seul je me signai audit mariage.
De toutes ces affaires et autres que je
puis ou pourrai avoir en Normandie, j'espère avec l'aide de Notre-Seigneur en
envoyer des mémoires plus amples à ma femme, aussitôt que je serai arrivé par
delà, et lui envoyer aussi le rôle bien particulier des biens que mon père
possède, et des papiers que j'ai par delà concernant les affaires de deçà, comme
sont les quittances de Mme d'Oise, héritière du sieur du Villars, et du
capitaine Benoît de Languedoc et autres.
S'il falloit plaider contre mon
frère, il lui faudra, outre ce que dessus, objecter que toujours il a été nourri
et entretenu aux dépens de la maison, de laquelle il n'a jamais bougé, même
depuis qu'il a ledit office, ni depuis qu'il est marié, sinon peut-être un an
qu'il demeura en la maison du sieur de l'Escarde tout vis-à-vis de la nôtre, où
il recevoit ordinairement plusieurs provisions nécessaires. Hormis ladite année,
il a continuellement demeuré chez mon père, et lui et sa famille ont été nourris
aux dépens de la maison, lui, sa femme et ses enfants, vivant à la table de mon
père; et quand pour le ménage mon père et ma mère, aux mois de juillet, août et
septembre, se retiroient aux champs, mondit frère, sa femme, enfants et
serviteurs s'y retiroient aussi, vivant aux dépens de mon père, ce qui est
notoire à tout le monde.
Pour moi, en l'année 1576, je partis de chez nous
au mois d'août, et n'y revins qu'en avril 1586, dix ans après. Durant cette
absence, je n'ai pas eu un liard de la maison.
Comme j'y fus arrivé audit an
86, au mois d'avril, ma femme m'y suivit au mois de juillet ensuivant, et dès le
mois de septembre nous nous retirâmes au logis de ma cousine de Mondreville,
vivant du nôtre, sans aucun secours de ma maison, que peut-être un tonneau de
cidre. De là vint que je fus contraint d'emprunter six cents écus de M. du
Villars, trois cents du capitaine Benoît et trois cents du sieur Fauconnier dont
il a été fait mention par ci-devant : de toutes lesquelles sommes il m'a fallu
entretenir moi et ma famille depuis ledit an 86, en septembre, jusques en l'an
93 que ma femme s'en revint en Provence. Après qu'elle fut partie, je me tins
toujours séparé, et n'allois que fort rarement manger chez mon père.
En l'an
95, au mois de mars, je m'en revins en Provence, d'où je ne fus de retour que
jusques en 98, au mois d'août.
Durant l'absence de ma femme, ma fille
Jourdaine fut nourrie chez mon père, avec Madeleine, fille de ma s?ur de
Réveillon, jusques au mois de juin 1599, qu'elles décédèrent de la peste en même
semaine.
Ledit an 1599, au mois de décembre, je partis de Normandie et m'en
revins en ce pays, où je suis encore aujourd'hui 1605, ce dixième de juillet.
De toutes lesquelles choses il se voit le peu de dépense que j'ai faite à
mon père; et pour l'entretien des écoles, je n'ai jamais été que six mois en
pension chez les Philippes à Caen, à Paris un an avec mon cousin de Mondreville
le jeune, puis derechef à Caen chez Varin, un an sous l'Amy mon précepteur, et
aprés sous Dinot [1. Richard Dinoth, pasteur protestant, mort vers l586.]
environ six ou sept mois à Caen, et enfin sous lui-même deux ans en Allemagne.
Mon frère a été aussi longtemps à Paris et en plusieurs pensions à Caen.
Quand il n'a point été en pension, il a eu un précepteur en la maison.
J'ai
discouru tout ceci afin que si mon frère de bonne foi ne vouloit faire raison à
mon fils, il ait de quoi se la faire faire. Dieu me fera, s'il lui plaît, la
grâce de vivre pour le délivrer de cette peine, et lui conserver ce que nature
lui a donné.
J'ai ici une déclaration que mon frère m'a envoyée, par
laquelle il me reconnoît, et après moi mon fils Marc-Antoine, son héritier en la
moitié de tous ses biens présents et à venir. Ladite déclaration est du 24e
septembre 1602, passée à Caen devant Horace le Forestier, et Nicolas Roque,
tabellions dudit Caen.
Ma femme est Madeleine de Carriolis, fille de messire
Louis de Carriolis, président au parlement de Provence, et de demoiselle Honorée
Descalis. Son bien consiste en trois mille écus mis sur la communauté de
Brignole, et huit cents écus constitués en rente sur la ville de Tarascon au
denier douze.
Les trois mille écus de dot de ma femme furent premièrement
mis sur la communauté de Soliers, par acte du dernier de janvier 1585, et
depuis, en avril 1589, ils furent par M. Sébastien Loup, Me procureur, étant
nous en Normandie, prêtés à la communauté de Brignole. Au bout de l'an, ils
furent sommés par ledit Loup de rendre ladite somme, dont il appert par exploit
de Massonneau, du cinquième de mai 1590, au pied d'une requête présentée par
celui Loup à M. le lieutenant d'Aix, et par ledit lieutenant décrétée le 4e
dudit mai 1590. Durant mon absence ledit Loup exigea les intérèts de ceux de
Brignole, comme il avoit fait de ceux de Soliers, sans nous en faire tenir un
sol.
Étant revenus en ce pays, à savoir ma femme en l'année 1593 et moi en
l'année 1595, nous comptâmes avec ledit Loup. L'acte dudit compte est reçu par
Me Bruys, notaire d'Aix, dudit an 1595, au mois de.... La procuration faite par
ma femme et moi audit Me Loup est passée à Caen devant Aubert et Caillet,
tabellions, le 22e de juin 1586.
Ma femme étant de retour en ce pays eut
pour le payement des arrérages qui lui étoient dus par la communauté de Brignole
quelques assignations qui plusieurs fois lui furent diverties [1. C'est-à-dire,
au lieu de la payer avec les fonds sur lesquels on l'avait assignée, on les
employa à d'autres usages.], furent payées en deniers débordés [2.
Débordé signifie sans doute ici " rogné, dont on a coupé le bord. "] et
en marchandises qui lui furent fournies à plus grand prix qu'elles ne valoient,
et fut plus de trois ans à l'exaction desdits arrérages.
Enfin elle mit en
cause lesdits de Brignole pour retirer les trois mille écus; ils usèrent en ce
fait de beaucoup de fuites, alléguèrent avoir surpayé les intérèts et avoir
baillé trois cents livres par avance audit Loup. Enfin il y eut arrêt du
cinquième de juin 1589, auquel ils sont condamnés avec dépens; lesdits dépens
par arrêt du 10e de juillet 1598 sont liquidés à trois cents cinquante écus. Ma
femme priée par ceux de Brignole ne se hâta point de faire exécuter son arrêt,
et se contenta de la promesse qu'ils lui firent de lui payer les intérèts.
Cependant survint un arrêt général de la Cour sur la révision et la réduction
des dettes des communautés de ce pays.
Le sieur Guiran, conseiller aux
comptes, fut commissaire pour la réduction des dettes de Brignole, devant lequel
nous fûmes par son ordonnance ajournés, le 14e de juin 1600, à comparoître le 3e
de juillet ensuivant.
M. d'Esparre avoit eu du commencement cette
commission, et nous avoit fait ajourner par-devant lui pour voir faire la
réduction, avec inhibition d'exécuter. L'ajournement est du 15e de juillet 1599
et l'exploit d'inhibition du 10e de juillet de la même année 1599, par
Fossenque, notaire dudit Brignole.
Toutefois, ayant été ladite commission
ôtée audit sieur d'Esparre, lieutenant dudit Brignole, et baillée audit sieur
Guiran, conseiller aux comptes, nous comparûmes devant lui le 18e de juillet
1600, où lesdits de Brignole alléguèrent les intérèts payés à plus haut prix que
l'ordonnance, que Loup, Me procureur qui leur avoit fait bailler ladite somme,
avoit pris trois cents livres par avance, comprenant aux payements faits des
intérèts plusieurs sommes payées au sieur de Malherbe ou sa femme pour autres
occasions, comme quatre cents livres pour la vente à eux faite de cent charges
de blé, deux cents écus prêtés par ledit sieur de Malherbe à la communauté pour
payer un commissaire de Mgr de Guise, gouverneur, et autres affaires de la
communauté, et cent dix écus aussi prêtés à ladite communauté par ledit sr de
Malherbe pour payer les Badier. Ils comprenoient aussi auxdits intérèts la somme
de trois cents cinquante écus de dépens par eux payés suivant l'arrêt de
liquidation ci-dessus mentionné, et y comprenoient aussi tous dépens
exécutoriaux, et tout plein d'autres sommes, pour nous rendre odieux devant
ledit commissaire.
Enfin après une longue contestation et raisons alléguées
de part et d'autre, dont il appert par le procès-verbal dudit commissaire du 18e
de juillet 1600, s'ensuivit du consentement des parties une ordonnance dudit
commissaire, du 3° août 1600, que la communauté me payeroit cinquante écus dans
trois jours pour tous dépens, dommages et intérèts par moi demandés, et que
ladite obligation de trois mille écus demeureroit sans aucun retranchement à
notre profit, sauf à moi de me pourvoir contre Me Loup, notre procureur, pour
les dommages et intérèts par nous prétendus.
Ladite ordonnance est du
troisième d'août 1600.
L'an 1602, Mrs de Brignole nous font derechef
ajourner pardevant le sieur d'Esparre, lieutenant dudit Brignole, lequel, depuis
la mort du conseiller Guiran, avoit eu commission pour procéder à la réduction
des dettes de ladite communauté. L'ajournement est du neuvième jour de janvier
1602, à comparoître le dix-septième dudit mois de janvier, qui est huit jours
après l'exploit.
Suivant cet ajournement nous comparûmes derechef à Brignole
où, après plusieurs comptes et contestations verbalement faites, nous fîmes un
compte final du 30e de janvier 1603. Depuis ils nous ont payé les intérèts
chacune année à raison du denier seize suivant l'ordonnance du Roi. Mais aux
quittances que je leur fais, j'y fais toujours mettre que c'est sans approbation
de leurs départements, et de pouvoir exécuter mes arrêts pour retirer mon
principal quand bon me semblera. Ce qu'il faut toujours continuer jusques à ce
que nous leur fassions [payer] ledit principal.
Ma femme, outre ce que
dessus, a huit cents écus sur la commune de Tarascon, faisant, à raison du
denier douze, deux cents livres de rente par chacun an.
M. le président
Carriolis, son frère, et nous ayant eu après la mort du feu sieur président
Carriolis, son père, quelque différend pour le recouvrement de la dot de leur
mère, demoiselle Honorade d'Escalis, et supplément de la légitime qui leur
appartenoit sur les biens de leur dit père, nous transigeâmes le 2e du mois
d'avril 1602, devant maître Antoine Maurel, notaire d'Aix.
Depuis cette
transaction mondit frère, président Carriolis, ayant quelque différend avec ma
soeur de Châteauneuf, et craignant qu'elle ne luy fit saisir sa récolte de ses
bastides du plan [l. De la plaine.] Péricard et du Puy, me pria de passer avec
lui un acte par lequel je lui remettois la pension que par ladite transaction il
m'avoit baillée à prendre sur la communauté de Tarascon, et il me bailloit au
lieu d'icelle ses blés provenant desdites bastides; ce que je fis par le moyen
d'une déclaration qu'il me fit que ledit acte avoit été fait pour quelque
considération et à sa prière, sans que je lui remisse ladite pension de
Tarascon, laquelle demeuroit toujours à ma femme en vertu de ladite transaction
du 2e avril 1602, et demeurant icelle transaction en la même force et vertu
qu'auparavant ledit acte.
Suivant cela nous avons toujours tiré ladite
pension durant les trois années qui sont depuis échues, comme il se voit par les
quittances que nous en avons faites en faveur de ladite communauté de Tarascon,
dont ne nous sommes jamais mêlés de retirer aucune chose de ladite bastide.
Ladite déclaration que mon frère m'a fait est volante, de peur qu'elle ne fût
trouvée au registre. M. Gilles d'Aix l'a écrite et signée devant Loup et
d'autres témoins, et signée dudit sieur Président, le 6e juillet 1602. Ledit
sieur président Carriolis, mon beau-frère, au mois d'octobre dernier 1604
présenta requête au lieutenant d'Aix pour avoir payement de trente écus qu'il
disoit m'avoir prêtés.
Sur quoi lui étant ma femme allé parler et lui ayant
remontré que depuis ladite transaction nous n'avions eu que faire ensemble, et
que pour le regard de ce qui s'étoit passé entre nous avant icelle transaction,
tout y étoit compris et que nous n'avions plus rien à nous demander, il quitta
ladite poursuite, laquelle, vu sa probité, je crois qu'il ne voudroit
recommencer. Toutefois en cas qu'il le fît, voici ce qu'il lui faudroit répondre
:
Par ladite transaction faite entre ledit sieur Président et ses s?urs, il
leur déduit toutes les sommes qu'elles avoient reçues, ou par prêt ou par
intérèt; particulièrement il déduit à sa s?ur de Margaillet, entre autres
sommes, cent quarante et un écus qu'il avoit prêtés au sieur de Margaillet, fils
d'icelle, à plusieurs fois et sans aucune promesse; pourquoi, s'il eût prêté
quelque chose à sa s?ur de Malherbe, n'en eût-il fait mention?
Quand ils
transigèrent ledit 2e avril 1602, ledit sieur Président céda huit cents écus à
sa s?ur de Malherbe sur la communauté de Tarascon, dont les intérèts échoient au
second de février ensuivant, de sorte qu'il y avoit deux mois du terme passé au
profit dudit sieur Président : de quoi ayant lui fait instance et voulant que la
rétention des intérèts desdits deux mois expirés fut apposée dans la
transaction, le sieur de Malherbe le pria que, vu la parvité [1. L'exiguïté.] de
la somme, il ne s'en parlât point en ladite transaction, et que le terme échu il
les lui payeroit; ce qu'il fit franchement, encore qu'il n'y en eût rien par
écrit.
Plus, il faut considérer que dans ladite transaction, discourant par
le menu d'où procédoit ladite somme de huit cents écus, il y employa seulement
deux cents écus de droits maternels et cent écus d'intérèts de ladite somme de
deux cents écus : sur quoi il faut noter que ledit principal, qui n'est employé
que pour deux cents écus, se monte deux cents treize écus un tiers. Et les
intérèts qui n'y sont employés que pour cent écus se montent pareille somme de
deux cents treize écus vingt sous, qui sont en tout quatre cents vingt-six écus
et quarante sous pour principal et intérèt, et par la transaction il n'est fait
mention que de trois cents écus; si bien qu'il y auroit mécompte et erreur de
cent vingt-six écus deux tiers, lesquels ledit Président devroit de bonne foi à
ma femme, étant bien aisé à voir par là que ladite transaction ne contient point
un compte exact, mais une composition amiable telle qu'elle doit être entre
frères et s?urs.
Plus, il y a les deux cents livres léguées par le feu sieur
président Carriolis, père des transigeants, à chacune de ses filles, en cas que
leur frère eût l'état de président.
La condition est échue, et par
conséquent lesdites deux cents livres pour fille sont dues.
Il ne sert rien
de dire qu'il y a fait des frais; car le testateur savoit bien que les états par
résignation ne s'obtiennent pas sans frais, de quoi toutefois, en considération
des services du feu sieur Président, leur père, il a eu bon marché, lequel bon
marché doit être considéré pour les s?urs comme pour lui, parce qu'elles sont
héritières comme lui des services de leur dit père.
Ledit feu sieur
Président, par le mariage de ma femme, sa fille, avec le lieutenant de
Marseille, M. Balth. Catin, fait en avril 1577 par-devant Catrebars, notaire
d'Aix, promet de payer lesdits deux cents treize écus un tiers dans dix ans.
Lesquels dix ans expirèrent en même mois de l'année 1587. Or de l'année 1587 à
l'année mil six cents et deux, que ladite transaction fut faite au même mois
d'avril, il y a justement quinze ans; si bien qu'au denier quinze lesdits deux
cents treize écus vingt sous se trouvent doublés, et se monte le tout quatre
cents vingt et six écus et quarante sous, combien que dans la transaction ledit
sieur Président ne fait compte à ma femme sa s?ur que de trois cents écus en
tout.
Honorade d'Escalis fut la première femme dudit feu sieur président
Carriolis.
De ce mariage sont issues demoiselles Anne, Madeleine et Marie
Carriolis.
Le mariage dudit sieur Président et de ladite demoiselle Honorade
d'Escalis est du Ier jour de novembre année 1548, par-devant Me François
Bourrilly, lors notaire de la ville d'Aix.
Par ce mariage sa mère et ses
frères lui promettent, six cents cinquante écus d'or sol de poids, du coin de
France, et ce pour ses droits paternels, et sadite mère de son côté lui donne
cinquante écus. Moyennant cela, ils la font renoncer à tous droits tant
paternels que maternels, combien qu'elle ne l'ait pu faire, et par ainsi y a
lieu de demander à M. le président de Bras Marc-Ant. d'Escalis, héritier des
biens de ladite maison d'Escalis et des droits d'Andrieu Mathieu du Revest, mère
du sieur de Bras, son père, le supplément de légitime appartenant à ladite
Honorade d'Escalis.
Desdits sept cents écus promis en mariage à ladite
demoiselle Honorée d'Escalis, il s'en trouve six cents de payés comme il se voit
par quatre reconnoissances.
La première est de la somme de deux cents écus,
acte pris par Me Bourrilly, notaire d'Aix, audit an 1548 et le 4e de décembre.
La seconde est de cent trente-quatre écus, acte pris par Me Antoine Chabaud,
notaire audit Aix, le 9e de mars 1549. La troisième est de cent soixante-six
écus, acte pris par Me Antoine Chabaud, audit an 1549, le 29e de septembre.
La quatrième est de cent écus, acte pris par ledit Me Chabaud, notaire dudit
Aix, en l'année 1550 et le 15e de mars.
Toutes lesquelles reconnoissances se
montent, six cents écus, et par ainsi il reste dû par ledit sieur président de
Bras la somme de cent écus.
Étant en Normandie, ma femme emprunta six cents
écus à M. du Villars, lors gouverneur du Havre.
Ledit sieur du Villars les
donna à sa mère, Mme d'Oise, à laquelle nous les avons payés partie argent
comptant, partie en une cession, sur la communauté de Tarascon, de certains
deniers que Me Bastien Loup nous avoit cédés sur icelle commune de Tarascon,
pour nous payer des intérèts de trois mille écus qu'il avoit reçus des communes
de Soliers et de Brignole durant notre séjour en Normandie.
L'acquit que
nous lui avons fait et ladite cession sur Tarascon sont compris en un acte passé
devant Me Bruys, notaire d'Aix, demeurant à la place des Trois-Ormes, audit Aix,
en l'année 1585, et le....
J'ai tous les papiers concernant l'acquit de
ladite partie de six cents écus en Normandie : il s'en pourroit voir quelque
chose chez Me Catrebard, notaire dudit Aix, de l'année mil cinq cents 97 ou 98.
Étant plus en Normandie, nous empruntâmes trois cents écus du capitaine
Benoît Degan, étant lors auprès du sieur de la Vérune; gouverneur du château de
Caen.
Plus, ma femme venant en ce pays emprunta, ce me semble, cent autres
écus de lui au Pont-Saint-Esprit.
De toutes lesquelles sommes j'ai les
acquits en Normandie : il y en a quelques-uns passés à Brignole et les autres en
cette ville; en vertu desquels, en l'année 1598, m'en allant en Normandie, je
passai audit Pont-Saint-Esprit, et fis canceller l'acte d'obligation que ma
femme lui avoit passé.
Étant à Paris en l'année 1587, le capitaine Boissony
me prèta trois cents écus, lesquels je lui fis rendre en ce pays par Me Loup qui
faisoit mes affaires. La quittance en est passée devant Me Graniér, notaire
dudit Aix, l'an 1587, et le 18e de décembre. Au registre dudit Me Graniér ladite
quittance se trouvera pour la somme entière; car ne lui ayant de commencement
été payé que deux cents quatre-vingt-dix écus, j'ai depuis payé les dix écus qui
restoient à sa veuve, et ai retiré ma promesse comme quitte.
Je devois au
viguier Aymar de Pertuys six écus qu'il m'avoit prêtés, je crois, en 1580, de
laquelle somme il a ma promesse et ne me l'a point rendue, encore que j'en aye
quittance de lui du 17e de septembre 1602.
Sauvecanne, de la Tour d'Aygues,
son neveu, avoit été fermier de la bastide de Bourdon, appartenant lors à moitié
à Jean-Honorat Bourdon, sieur de Bouq, fils de ma femme; et en cette qualité
ledit Sauvecanne nous devoit pour les aliments dudit Jean-Honorat Bourdon
cinquante et quelques écus, et y avoit été condamné par sentence du lieutenant
d'Aix dès l'année....
Étant allés en Normandie en l'année 1586, la poursuite
dudit Sauvecanne cessa jusques à ce qu'en l'an 1602 je le fis prendre prisonnier
en vertu de ladite sentence. Et lors ledit Aymar, son oncle, pour lui aider à me
fournir vingt et cinq écus moyennant lesquels je promettois relâcher ledit
Sauvecanne, me pria de prendre en payement lesdits six écus que je lui devois,
ce que je fis comme il se voit par la quittance que je fis audit Sauvecanne à la
Tour d'Aygues, année 1602 au mois de septembre, ce me semble.
Ledit viguier
Aymar m'envoya un acquit desdits six écus et m'écrivit que ma promesse étoit
entre les mains de son fils Jean-Antoine, garde-sceau à Aix, auquel il écrivit
de me la rendre.
J'ai la lettre que ledit viguier en écrit à sondit fils,
mais pour la parvité de la somme, j'ai jusques à cette heure négligé de la lui
rendre. Quoi qu'il en soit, j'ai la quittance dudit viguier Aymar.
Nous
avons eu plusieurs affaires avec ma s?ur de Margaillet, desquelles ayant fait
compte ensemble, ma femme et elle se trouvent quittes l'une envers l'autre de
toutes choses, par acte passé devant Me Gazel, notaire d'Aix, en l'année 1603 et
le seizième d'octobre.
Le même jour mon neveu de Margaillet nous fit
quittance de tout le temps que nous avions tenu sa maison et de la moitié de
l'année lors courante par-devant ledit Me Gazel, notaire dudit Aix. Depuis, nous
avons de terme en terme payé ledit louage de maison à mondit neveu, et ne lui
devrons rien qu'à la Saint-Michel prochaine. Les quittances sont chez ledit Me
Gazel, notaire.
Le jeudi 14e de décembre mil six cents, environ onze heures
du soir, naquit Marc-Antoine mon fils et de demoiselle Madeleine de Carriolis,
fille de feu sieur président Carriolis.
Et le vendredi 15e du mème mois, il
fut tenu sur les fonts par M. Laurens de Carriolis, aussi président au parlement
de Provence, frère de ma femme, qui lui donna le nom de Laurens-Marc-Antoine.
Mme de Margaillet, Anne de Carriolis, s?ur de ma femme, fut sa marraine. Le
nom seul de Marc-Antoine lui est demeuré.
Mme de la Vérune, Jourdaine de
Montmorency, qui avoit été en Normandie marraine de feu ma fille Jourdaine, se
trouvant ici au mois de novembre 1600 pour la réception de la reine Marie de
Médicis, vint voir ma femme, qui lors étoit grosse, et n'avoit plus qu'un mois à
s'accoucher. La demoiselle de Boisroger, sa cousine, étoit avec elle.
Lorsque ma femme en accoucha, j'avois avec moi un serviteur que j'avois
amené de Normandie, nommé François Maxienne, du lieu de Plissy [1. Sans doute du
Plessy ou du Plessis, nom de plusieurs localités en Normandie, où
il n'en existe aucune de celui de Plissy. (Note de M. de
Chennevières.)]. L'on m'a dit que depuis il a été tué en Normandie d'un
cheval en l'abreuvant.
Un nommé Maheut, messager, qui a fait plusieurs
voyages en ce pays, y a vu mondit fils Marc-Antoine toutes les fois qu'il y est
venu.
Il y a un an ou environ que l'un des fils du sieur de Naut Londel, de
Caen, et un nommé la Racinière, marchand de Caen, étant en cette ville, me
vinrent voir et virent mondit fils.
Un peintre nommé Jean de Cayé, fils
d'une que l'on appeloit Françoise de Cayé, tapissière, et qui a montré à mes
s?urs à coudre en tapisserie, a fait le portrait de mondit fils Marc-Antoine;
lequel portrait je porterai à mon père, Dieu aidant, au voyage que j'y vais
faire. Ledit de Cayé fit ledit portrait en l'année 1605, au mois de juin, durant
lequel temps il étoit en cette ville et y a séjourné quelque temps, y étant
encore de présent 25e juillet 1605.
Un nommé Jean le Bas, jeune garçon de
vingt ans, fils, à ce qu'il disoit, de Gilles le Bas, voiturier de Caen à Paris,
a aussi vu mondit fils, étant en cette ville au service de Mme de Çastellane,
l'an 1605 et au mois de juillet.
Un autre jeune homme qui se disoit être de
Caen, nommé Jacques Lucas, frère d'un nommé Sallière, précepteur d'enfants en
l'université de Caen, m'est venu servir au commencement du présent mois de
juillet même année 1605.
Un autre menuisier de Caen, nommé..... ..... qui
depuis ........... [1. Il y a ici deux blancs dans le manuscrit.] travaille en
cette ville, a vu mondit fils Marc-Antoine, comme ont aussi fait une infinité
d'autres. Ce que j'ai voulu écrire ici, pource qu'il arrive quelquefois que ceux
qui sont nés loin de la maison de leur père sont méconnus de leurs parents, qui
se veulent attribuer la part qui leur peut appartenir. Je ne crois pas que mon
frère le voulût faire; mais il n'y a point de mal de laisser les choses avec le
plus de lumière que l'on peut, vu que le temps n'y met toujours que trop de
ténèbres.
FR. DE MALERBE.
Monsieur de Guespean, président au grand
conseil, étant en ce pays pour un procès qu'il avoit évoqué en ce parlement, le
sieur de Bremond, conseiller audit grand conseil, qui étoit ici pour le même
fait, ont aussi vu mondit fils Marc-Antoine.
Monsieur le Sage, avocat au
grand conseil, qui étoit ici pour l'intérèt qu'avoit monsieur Parent audit
procès, a séjourné longtemps en cette ville, où il a vu mondit fils assez de
fois; et à ce qu'il m'a dit depuis qu'il est de retour par delà, il a vu mon
père, auquel il a donné de nos nouvelles, et particulièrement de mondit fils.
FR. DE MALERBE.
Ledit sieur le Sage, à ce qu'il m'a dit, est de
Falaize en Normandie.
Le 26e juillet 1605, étant sur le point de m'en aller
en France, je m'en allai trouver Monsr le président Carriolis pour le prier de
faire canceller l'acte qu'à sa mère j'avois fait et simulé de rétrocession de
cinq cents écus faisant partie de huit cents écus qu'il m'avoit cédés sur
Tarascon, ce qu'il m'avoit prié de faire, pource que, lorsqu'étoit en juillet
1602, il disoit avoir peur que ma soeur de Châteauneuf ne lui fît saisir les
fruits de la bastide, lesquels par ledit acte simulé de rétrocession il me
bailloit pour ladite somme de cinq cents écus, de la nullité de laquelle
rétrocession il [m'avoit] le jour et à l'instant même fait déclaration écrite de
la main du notaire, signée dudit sieur Président, de deux témoins et dudit
notaire qui étoit Me Gilles; et là-dessus, m'ayant ledit sieur Président mon
beau-frère déclaré qu'il étoit prêt de faire faire ladite cancellation de ladite
rétrocession, ledit Me Gilles, notaire, qui l'avoit faite fut envoyé querir, et
au pied dudit acte de rétrocession écrivit que nous étions demeurés d'accord
qu'elle fut nulle et comme non faite, et que la transaction auparavant faite
entre nous, par laquelle il nous cédoit les huit cents écus, demeuràt en son
entier. Ladite déclaration ainsi écrite par ledit Me Gilles au pied dudit acte
simulé fut signée par ledit sieur président Carriolis; mais parce qu'il signa
Coriolis, ce qu'il me semble qu'il n'avoit accoutumé de faire, j'ai gardé la
première déclaration volante qu'il m'en avoit faite, laquelle est signée
Carriolis et aussi attestée de deux témoins et du même notaire Me Gilles, afin
que si ledit sieur Président vouloit y contredire en quelque chose, ce que je ne
crois pas vu sa probité, on ait de quoi lui répondre. Je fis quand et quand
extraire la copie de ce qui fut écrit pour la cancellation dudit acte simulé, et
en ai emporté l'extrait collationné par ledit Me Gilles, notaire, et ai aussi
emporté ladite première déclaration que me fit mondit frère à l'instant que
ledit acte simulé fut fait, afin que la vérité se connoisse en cas que quelqu'un
voulût impugner.
On verra davantage que, tant ladite année que toujours
depuis, mondit beau-frère a toujours joui de sa bastide; ce qui se prouvera par
les quittances passées au rentier de ladite année 1602, et autres depuis, et que
je ne [me] suis jamais mêlé de ladite bastide et seulement n'y suis jamais allé
ni aucun des miens.
Au commencement de ladite année 1602, et toujours depuis
ladite transaction, j'ai joui des intérèts de la somme de huit cents écus cédée
par ledit sieur président Carriolis à sa soeur, ma femme.
J'écrivois tout ce
que dessus, en l'année 1605, pour l'instruction de mon fils au cas que je vinsse
à décéder avant qu'il fût en âge, pour le rendre capable des affaires que j'ai
eues en cette province, et proteste devant Dieu que ce que j'ai ci-dessus écrit
est la pure vérité. Fait audit Aix, le 29e de juillet mil six cents et cinq.
F. DE MALERBE.
-------
[LETTRE AU ROI LOUIS XIII. 349]
III
LETTRE DE MALHERBE AU ROI LOUIS XIII.
[1. Cette lettre
accompagnait la pièce CIII; voyez p. 277.].
SIRE,
Les vers que
Votre Majesté vient de lire passeront, s'il lui plaît, pour un très-humble
remerciement de la promesse qu'elle m'a faite, de ne donner jamais d'abolition à
ceux qui ont assassiné mon fils. Une bonté médiocre se fût contentée de me
l'avoir dit une fois; la Vôtre, qui, en l'amour de la justice et en la haine des
crimes, n'est semblable qu'à soi-même, après me l'avoir réitéré, y voulut encore
ajouter ce favorable commandement, que je travaillasse à faire prendre les
meurtriers, et que je ne me souciasse point du demeurant. Il semble bien, SIRE,
que des paroles prononcées de la bouche d'un roi, le plus grand et le meilleur
qui soit au monde, me doivent être en telle révérence, que sans être criminel
moi-même, je ne puisse faire doute de leur vérité; mais, SIRE, sur quelle sûreté
se peut reposer un esprit de qui le trouble est si grand et si déplorable comme
le mien? Cauvet, conseiller d'Aix, beau-père de Piles, et père de Bormes (qui
sont les deux abominables assassins de mon pauvre fils) [2. Voyez la Notice
bibliographique.], prêche partout la vertu de ses pistoles, et parle de la
poursuite que j'en fais, non avec l'humilité d'un qui a besoin de miséricorde,
mais avec la présomption d'un qui se tient assuré de triompher. C'est cela,
SIRE, qui m'amène une seconde fois à vos pieds pour vous faire souvenir de votre
promesse, et vous en demander la confirmation. Pour ce qui est des faveurs dont
Cauvet se promet d'être appuyé, je ne m'en mets point en peine. Il en sera ce
qu'il pourra; mais je sais bien qu'un homme d'honneur y pensera deux fois devant
que de se ranger de son parti. Protéger une méchanceté, et la commettre, sont
actions qui partent presque d'une même source : et qui fait l'un, SIRE, feroit
l'autre, s'il en espéroit la même impunité. Puis quand il se trouveroit des âmes
assez perdues pour l'assister, sur quelles apparences, s'ils ont quelque lumière
de bon sens, sauroient-ils fonder leur intercession? Si par les qualités mes
parties se pensent rendre considérables à mon préjudice, qui est-ce qui ne sait
point qu'un nombre infini de personnes vivent encore à Marseille, qui ont vu
arriver le père et l'oncle de Cauvet, et là, petits marchandots, avec des balles
de cannelle, poivre, gingembre, raisins et autres telles denrées, commencer leur
trafic, qui, de deux ou trois mille livres qu'ils pouvoient avoir alors, est
abouti à près de deux millions, que tout le monde croit qu'ils aient
cejourd'hui? Je n'ai parlé que du père et de l'oncle; mais Cauvet, tout hardi
qu'il est, oseroit-il nier qu'il n'ait fait le métier lui-même, et qu'assez de
fois son nom n'ait été écrit au livre de l'écrivain du vaisseau? Quant à Piles,
si un secrétaire d'État, appuyé d'une personne qui pouvoit tout auprès du feu
Roi votre père, ne lui eût fait donner la chétive capitainerie du château d'If,
vacante par la mort d'un valet de chambre d'Henri troisième, ensuite de laquelle
il a fait depuis quelques autres petites grivelées [1. Profits illicites, dans
un emploi, dans une charge.], ne seroit-il pas à cette heure ou à Carpentras ou
en Avignon, caché parmi ses parents dans les ordures de la honteuse condition où
il est né? Pour ce qui est de moi, SIRE, il est bien vrai que la maison des
Malherbes de Saint-Agnan, dont je suis, et dont je porte le nom, est depuis deux
cents ans en si mauvais termes qu'elle ne sauroit être pis, si elle n'étoit
ruinée entièrement. Et quand je dis cela, je ne pense laisser rien à dire à mes
ennemis. Mais il est vrai aussi que non-seulement dans l'histoire de Normandie,
mais en la voix commune de tout le pays, elle est tenue pour l'une de celles qui
suivirent il y a six cents ans le duc Guillaume à la conquête d'Angleterre, et
que pour le justifier, l'écusson de leurs armes est encore aujourd'hui parmi
trente ou quarante des principales du temps, en l'abbaye de Saint-Étienne de
Caen, dans une salle que la fortune, plutôt qu'autre chose, exempta du ravage
que fit la fureur des premiers troubles en tout le reste de cette maison. Si mes
parties s'en veulent éclaircir, qu'ils aillent sur le lieu : leur propre vue
leur apprendra ce qui en est. Mais peut-être s'imaginent-ils qu'ils donneront à
ce crime une couleur qui en diminuera l'abomination. C'est chose qu'ils ont déjà
tentée inutilement. S'ils y retournent, je ne crois pas que ce soit avec plus de
succès. Cette maudite affaire ne fut pas sitôt arrivée que Cauvet, qui voudroit
avoir des juges à sa fantaisie, ou plutôt qui n'en voudroit point du tout,
dépêcha par deçà un des siens pour avoir une interdiction du parlement de
Provence; et en chemin faisant le chargea de conter la nouvelle de la façon
qu'il lui étoit expédient qu'elle fût crue. Son homme s'acquitta de sa
commission le mieux qu'il put; mais ce furent des ténèbres qui ne durèrent
guère. Il arriva dans cinq on six jours une infinité de lettres de Provence qui,
par des narrations véritables et non suspectes, démentirent ce que ridiculement
ce messager avoit publié. Mons. de Guise même, qui avoit été prévenu de cette
imposture, me fit l'honneur de me venir voir, et m'avoua que du premier abord il
avoit cru ce que l'homme de Cauvet avoit dit, mais que depuis ceux qui font ses
affaires en Provence lui avoient écrit au vrai comme la chose s'étoit passée;
que l'action étoit très-vilaine, et que de bon coeur il m'assisteroit en ce qui
dépendroit de lui. Voilà comme réussit à Cauvet le premier essai qu'en cette
occasion il fit d'abuser le monde. A cette heure que la chose est décriée comme
elle est, et que sur les informations faites par trois juges différents et les
dépositions de plus de quarante témoins, les assassins ont été condamnés à mort,
je ne vois pas avec quelle apparence il pourroit reprendre le mème chemin. Aussi
crois-je bien que ce n'est pas là que lui et les siens jettent le plus assuré
fondement de leur espérance. Ils me voient en un âge où il est malaisé que ma
vie soit plus guère longue, ils font ce qu'ils peuvent pour en attendre la fin.
Il ne se passe guère semaine que sur des vétilles ils ne m'assignent au Conseil.
Contre tous leurs artifices, Mons. le Garde des Sceaux [1. Michel de Marillac.]
est mon refuge. Les bonnes causes sous lui ne doivent rien craindre, ni les
mauvaises rien espérer. Son intégrité est une muraille d'airain : il n'y a moyen
d'y faire brèche. Tout le monde bénit l'élection que Votre Majesté en a faite :
je crois qu'il ne sera pas marri que j'en fasse de même, et qu'avec les autres
je publie sa vertu, pource que véritablement elle est une des plus fortes et
plus nécessaires pièces dont V. M. puisse composer la félicité de l'État.
L'ordonnance veut que toute audience soit déniée aux criminels, que premièrement
ils ne se soient remis en prison. Je sais bien que c'est ce que mes parties ne
feront pas; et par conséquent je me dois rire d'eux, si, quoi qu'ils fassent
dire en leur absence, ils s'imaginent d'être écoutés dans le Conseil. Je suis
trop long, SIRE, j'abuse de votre loisir. Mais si les plus foibles passions sont
rebelles à la raison, il ne faut pas penser que les fortes demeurent dans
l'obéissance. Je m'en vais finir, après que j'aurai dit à V. M. une chose que
peut-être elle n'entendra pas sans étonnement. Mon pauvre fils ayant été tué à
quatre lieues d'Aix, y fut apporté, pour, selon son desir, être inhumé en
l'église des Minimes, qui est au bout de l'un des faubourgs. Le peuple ne sut
pas sitôt que le corps étoit arrivé qu'il y courut en telle abondance, qu'il ne
demeura au logis que les malades. Comme il fut question de le mettre en terre,
ils dirent tous que résolûment ils le vouloient voir encore une fois. Les
religieux en firent quelque difficulté, mais il fallut qu'ils cédassent. La
bière fut ouverte, le drap décousu, et le peuple satisfait de ce qu'il avoit
desiré. Quelles bénédictions furent alors données au pauvre défunt, et quelles
imprécations faites contre les meurtriers, c'est chose vue et attestée de trop
de gens pour m'y arrêter. Il suffit, SIRE , que je supplie très-humblement Votre
Majesté de considérer quelles étoient les m?urs d'un homme que toute une ville a
regretté de cette façon. Ce n'est rien de nouveau de plaire à cinq ou six
personnes; mais de plaire à tout un peuple, et lui plaire jusqu'à si haut point,
il est malaisé que ce soit que par le moyen d'une vertu bien reconnue, et dont
les témoignages ayent une bien claire et bien générale approbation. Aussi ne
doutai-je point, SIRE, que Votre Majesté, qui a une aversion de toute sorte de
crimes, ne trouve en cette circonstance extraordinaire de quoi faire sentir à
mes parties un extraordinaire courroux. Tuer qui que ce soit est toujours un
mauvais acte, mais tuer un homme de bien, et le tuer poltronnement et
traîtrement, c'est mettre le crime si haut qu'il ne puisse aller plus avant.
J'ai certes de la peine à croire qu'il y ait un homme qui ose parler pour ceux
qui ont commis cettui-ci. Toutefois pource qu'il y a des esprits bossus et
boiteux aussi bien que des corps, s'il avenoit à quelque effronté d'en prendre
la hardiesse, souvenez-vous, SIRE, que ceux qui vous prient d'une
injustice, vous tiennent capable de la faire; et là-dessus jugez quelle opinion
vous devez avoir de personnes qui l'ont si mauvaise de V. M. Pour moi, qui
ai accoutumé de nommer les choses par leur nom, je ne saurais dire sinon que je
les tiens pour gens sans conscience, et à qui le succès de vos affaires bon ou
mauvais est indifférent. Qu'on examine vos prospérités comme on voudra, il ne
s'en trouvera point d'autre cause que la sainteté de votre vie. Je n'ôte rien à
la gloire de votre épée. Vos mains avoient bien à peine la force de la mettre
hors du fourreau, que V. M. en fit des choses qui furent admirées de toute
l'Europe. Je n'ôte rien non plus aux soins incomparables qu'apporte Mons. le
Card. de Richelieu à la direction de vos affaires, aux profusions excessives
qu'il fait de son bien pour votre service, ni aux assiduités infatigables qu'il
y rend avec un péril extrême de sa santé. Au contraire, j'estime ce très-grand
Prélat jusque-là que je ne le vois point tant soit peu indisposé que je ne
soupçonne quelque grande indignation de Dieu contre l'État. Mais, SIRE, qu'en
cette occasion de l'Île de Ré, la mer se soit humiliée devant vous, que, de si
revêche qu'elle est, elle soit devenue si complaisante, c'est, pour en parler
comme il faut, une affaire où il y a quelque chose plus que de l'homme. Je sais
bien les dévotions qu'a faites pour vous la Reine votre mère, Reine aussi grande
qu'elle est bonne mère, mère aussi bonne qu'elle est grande Reine, et telle en
toutes ses qualités, que c'est ne savoir que c'est de perfection, que de croire
qu'il y ait rien à desirer. Je n'ignore pas aussi celles que la Reine y a
contribuées, Reine si belle et si vertueuse que, hors l'honneur qu'elle a eu
d'épouser V. M., le monde ne lui pouvoit donner de mari qui la méritât. Mais
quelque ardeur de prière qu'elles y eussent apportée l'une et l'autre,
eussent-elles obtenu pour un Prince de piété commune ce qu'elles ont obtenu pour
vous? Non, non, SIRE, il n'y a personne qui raisonnablement se puisse plaindre,
quand je dirai que V. M. n'a mis ses affaires au bon état où elles sont que par
le soin de plaire à Dieu et la crainte de l'offenser. Continuez, SIRE, de
marcher dans un chemin si assuré. Haïssez toujours le mal. Dieu vous fera
toujours du bien. Je ne crois pas qu'il y ait chose au monde que vous desiriez,
et qui vous soit si desirable comme d'être père. Vous le serez, SIRE, par
beaucoup de raisons, mais ce n'en sera pas une des moindres que la compassion
que vous aurez eue d'un père affligé comme je suis, et dans peu de jours V. M.
mettra tellement ses rebelles dans leur devoir que ce que j'ai dit sera
véritable :
Enfin mon Roi les a mis bas
Ces murs qui de tant de
combats
Furent les tragiques matières;
La Rochelle est en poudre et ses
champs désertés
N'ont face que de cimetières
Où gisent les Titans qui
les ont habités [1. Voyez p. 284.].
C'est là, SIRE, que tendent les v?ux
de tous les gens de bien, et, autant que de nul autre, ceux de
Votre
très-humble, très-obéissant et très-affectionné sujet et serviteur,
MALHERBE.
-------
[LETTRE A M. DE LA GARDE. 355]
IV
LETTRE DE MALHERBE A M. DE LA GARDE.
[1. Cette pièce a été publiée
pour la première fois dans le tome I de la continuation des Mémoires de
littérature de M. de Salengre. Nous en avons revu le texte sur la copie qui
avait servi à cette publication et qui avait été faite sur l'original. Elle se
trouve dans le registre XLI du tome II (f° 197) des manuscrits de Peiresc à la
Bibliothèque de Carpentras. -- Voyez p. 285, piece CV, les vers qui
accompagnaient cette lettre.].
MONSIEUR,
J'avois pressenti les
contentements que m'ont donnés vos bonnes nouvelles deux jours avant les avoir
reçues, car j'avois l'honneur d'entretenir Madame la princesse de Conti fort
accompagnée en son hôtel, où il fut bien parlé de vous, qu'elle témoigna desirer
de connoître en présence, comme en votre bonne réputation. Vous pouvez croire
que je n'y oubliai rien à dire de ce que je suis obligé depuis quarante années
de votre heureuse connoissance. Il est très-vrai que je ne parle pas d'un si
long temps partout, car, par discrétion, il faut vous en retrancher, étant vous
encore garçon et à marier par bonheur.
En cette belle compagnie on mit sur
les rangs votre belle conversation et votre Histoire sainte, de laquelle
Monsieur votre gouverneur a conté des merveilles, même aussi les marquis de
Gordes et d'Esplans [2. Guillaume de Simiane, marquis de Gordes, mort en 1642.
-- D'Esplans est probablement Esprit Alard, sieur d'Esplans, marquis de
Grimaud.], lui pour l'avoir vue chez vous avec votre bonne chère, comme il me
dit peu avant son trépas, digne d'être regretté véritablement même de vous qui
avez perdu en lui un très-assuré ami.
Votre longue et agréable lettre me fut
rendue au point qu'un petit frisson de fièvre me faisoit retirer en mon logis,
et diminua beaucoup mon incommodité par la douceur de son style et d'autant plus
par l'assurance que vous m'y donnez de revenir bientôt à Paris faire le présent
de votre livre à cette auguste Reine, la mère du Roi, de laquelle vous serez
très-bien reçu, je vous en assure, pour l'avoir ainsi appris de sa propre
bouche. Ne tardez donc que le moins que votre délicieuse Garde du Freynet et
votre la Motte (que j'ai nommé un petit Saint-Germain) le vous permettront, afin
que l'inconstante fortune qui règne ne vous ravisse ou diminue le bien que vous
méritez et que chacun vous desire.
Vous ne me trouverez plus tel que vous
m'avez vu, car ma dernière saison oragée de tant d'afflictions qui ont désolé ma
Calliope ressent aussi mes enthousiasmes grandement refroidis. Ce nonobstant
j'envoie à votre livre des vers qu'elle m'a dictés parmi les inquiétudes de ma
tristesse. Je vous y exprime une partie de mes bonnes intentions et de mes
sentiments sans adulation, en attendant avec impatience le bien de votre vue
ici, pour vous faire ressentir mes bons offices et mes services.
On parle
bien en cette cour de vous et de votre petit Carnaval des honnêtes gens
que je n'ai point vu et dont vous me parlez par votre lettre. Étant de ce
nombre-là, je vous en dirai mon avis dans même logis que je vous ai préparé
très-commodément selon notre résolution et votre desir. Nous y en conterons à
loisir et vous ferai voir que durant votre absence ma plume n'a pas été inutile.
Recevez cependant ma contribution de si bon coeur que je la vous donne,
beaucoup plus stérile que de mon ordinaire, à mon grand regret; mais l'apathie
des Stoïciens n'étant point en moi, mon affliction la rend de moindre estime
pour la perte que j'ai faite de la personne que j'avois la plus chère au monde.
Voilà l'ennui qui tyrannise mes esprits et mon âme pour le peu de justice
qui m'en est faite. J'emporterai l'intérêt et le déplaisir au tombeau, et elle,
la peine au delà.
Je ne vous dis rien des divers changements qu'on voit
ordinairement en cette cour, car ce seroit autant à vous en conter si je venois
de l'île de Chypre où l'on rencontre des caméléons partout. Il est bien vrai que
notre expérience est capable de connoître par les causes les événements et d'y
profiter par prudence.
Si vous venez, vous reculerez mon soleil pour dix
ans, aussi je ne vous serai pas inutile par mes adresses et les grandes
connoissances que j'ai faites ici. Cependant je finis ma lettre par un violent
trouble d'esprit qui me remet en mémoire le funeste catalogue de tant de bons
amis que la mort nous a ravis, et parmi eux le bon marquis des Arcs, votre cher
frère, le généreux comte de Sault, le brave Crillon, mestre de camp des gardes
du Roi, le judicieux du Vair, notre commun ami, arraché de notre Provence pour
sa perte, tant l'envie a de pouvoir sur la vertu même; le président de la
Ceppède, premier [président] aux Comptes à Aix; ce jeune héros, le chevalier de
Guise, de qui on a vu précipiter le bel orient dans l'occident d'un déplorable
désastre, auquel, par excès de vanité, il s'étoit lui-même fatalement destiné,
ainsi qu'on m'a dit; car, faisant son entrée de lieutenant du Roi en la petite
ville de Manosque, une bande de femmes équipées et armées en amazones lui
firent, de braverie, un salve de mousquetades, et comme les plus
apparents de ceux qui l'accompagnoient voulurent les faire cesser pour la
crainte de quelque fâcheux accident [ordinaire] en telles occasions, il ne les
avoua pas pourtant, mais en riant il leur dit qu'il ne redoutoit point les
mousquetades, s'assurant qu'il ne pouvoit mourir que d'un coup de canon, ainsi
qu'il lui advint peu de temps après [1. Le Ier juin 1614.] au château des Baux,
proche de la ville d'Arles, par l'éclat d'un auquel il voulut lui-même
opiniâtrément mettre le feu, quoiqu'il en fût instamment dissuadé : ce qui
servira de leçon aux courages peu considérés et trop faciles à vouloir choquer
les périls et à tenter la fortune.
Mais continuant mon funeste catalogue en
rétrogradant, je mettrai en compte de nos pertes plus signalées cet incomparable
prince Henri d'Angoulême, grand prieur de France, gouverneur de notre Provence,
mon bon maître, qui vous estimoit et aimoit uniquement; le roi Henri troisième,
de qui vous eûtes l'honneur d'être connu et favorisé par un bonheur de peu de
durée par la rigueur de la Parque; le grand Henri, la merveille des rois, et
plusieurs autres seigneurs de grande considération.
Et jugeant de tous
ceux-là ce que je dois, je fais le même que ceux qui nous survivront feront de
nous après avoir payé le nole [1 . Nole, nolage, ou naulage, comme
l'écrit Nicot; en italien nolo, du latin naulum, prix du passage.
-- En Provence on dit encore nolis (d'où noliser) pour le fret
d'un bâtiment.] à Caron. Qu'il plaise donc à Dieu de ne nous dénier point
l'ordinaire vie des hommes qui la passent doucement comme nous et de
n'interrompre point aussi la continuation de l'inviolable amitié qui nous a liés
depuis notre printemps, étant assuré que la vôtre me sera telle, comme la mienne
ne sera point aussi terminée non pas même par la mort naturelle de
Votre
très-humble et très-assuré serviteur,
MALHERBE.
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[ÉPITAPHES. 359]
V
ÉPITAPHES DIVERSES COMPOSÉES PAR
MALHERBE.
I. -- ÉPITAPHE DE HENRI, PREMIER FILS DE MALHERBE.
[1.
Henri naquit à Aix en 1585, et mourut le 20 octobre 1587. Son père fit placer
cette épitaphe sur sa tombe dans une église de Caen; elle a été publiée pour la
première fois en 1840 par M. Roux-Alpheran dans un Appendice à ses
Recherches (4 p. in-8°). Il l'avait tirée d'un manuscrit de la
bibliothèque du château de Tournefort. Elle existe en double à la Bibliothèque
impériale, Papiers de Baluze, ms. 133 (fos 41, 43).].
D. M.
Passant, je suis mort, tu es mortel. Je suis à ma fin, tu t'en vas à la
tienne, et déjà tu n'as lu mot de cette écriture que tu ne t'en soies approché
d'un pas. Ce que je t'en dis n'est pas pour te renvoyer triste en ta maison; car
à quel propos voudrois-tu vivre avec autre condition que tout ce qui jamais a
vécu par le passé, qui vit à cette heure et qui vivra jamais à l'avenir? Et puis
seroit-il possible que devant moi tu n'eusses jamais vu d'autres exemples de
mortalité? Tourne tes yeux deçà, tourne-les de delà; tu ne verras céans autre
chose. Chacune de ces pierres couvre un corps et les vides sont autant de niches
qui ne font qu'attendre les statues qui les doivent remplir au premier jour. Ce
que je veux de toi, tu le demanderas aux autres, quand tu seras en l'état où je
suis : c'est que tu me donnes autant de temps qu'il en faut pour lire en ce
tableau ce que je te veux dire de ma vie. Elle fut courte : l'histoire n'en sera
guère longue. Je naquis en la ville d'Aix, en Provence, le dimanche XXI de
juillet, en l'année MDXXCV, entre cinq et six heures du soir. Monseigneur Henri
d'Angoulême, frère naturel du Roi, gouverneur et lieutenant général pour Sa
Majesté dans ce pays, assisté de Mme Marthe Faure de Vercors, femme de M. Louis
de Carriolis, président au parlement, mon grand-père maternel, me fit cet
honneur de me tenir sur les fonts et de me donner son nom. Mon surnom fut
Malherbe, de ceux de Saint-Agnan, desquels l'ancienne extraction ne veut autre
témoignage que les hermines mouchetées qu'ils portent sans nombre en leurs
armes. Ma mère, en l'âge de onze mois, me fit apporter en ce pays et me
conduisit elle-même, non sans beaucoup de sollicitudes et d'incommodités. Enfin,
comme si la nature ne m'eût donné les pieds que pour m'en aller au sépulcre, et
la bouche pour dire à mes parents l'adieu pitoyable d'une si longue séparation,
à grand'peine avois-je commencé de m'en servir que l'usage m'en fut ôté par une
mort précipitée, et mes yeux qui n'avoient vu la lumière que deux ans trois mois
et sept jours, le mercredi XXVIII d'octobre MDXXCVII, environ dix heures du
soir, demeurèrent enveloppés d'une obscurité qui seroit éternelle sans
l'espérance du jour du jugement. Dieu sait de quelle affection et diligence les
moyens de ma guérison furent recherchés! combien de remèdes furent essayés en
terre et combien de v?ux adressés au ciel! Mais enfin toutes peines demeurant
inutiles, il fallut obéir à la nécessité. En cet accident si funeste et si
déplorable, François mon père, et Madeleine ma mère se procurant une triste
consolation par le moyen d'un objet qui leur représente la souvenance
perpétuelle de ce qu'ils ont aimé si chèrement, et faisant le dernier office à
celui duquel, si la mort eût considéré les âges, ils le devoient recevoir, m'ont
avec des larmes qui ne sécheront jamais, posé ce lamentable monument. Passant,
ne cherche rien de certain en l'incertitude du monde. Dis les bonnes paroles à
mon ombre; asperge mes cendres et t'en va. F. M. P. P.
-------
[ÉPITAPHES. 361]
II. -- EPITAPHE DE JOURDAINE, FILLE DE
MALHERBE.
[1. Tirée du ms. Papiers de Baluse, n° 133, f° 38, et
publiée pour la première fois en 1852 par M. G. Mancel dans les Lettres
inédites de Malherbe. -- Nous donnerons ailleurs la lettre touchante où
Malherbe apprend à sa femme la mort de sa fille.].
Passant, si tu n'as
quelque soupir à me donner, fais ton chemin; je ne t'appelle point. Mais tu
t'arrêtes, et semble qu'en la multitude de ces funestes objets ton imagination
se dispose à quelque pitié : à la bonne heure. Je te vais dire qui parle à toi :
c'est Jourdaine de Malherbe, fille unique de François de Malherbe et de
Madeleine de Carriolis, ......[2. Le mot est surchargé; on ne peut lire que
située.] de cette province. Tu sais la noblesse et l'antiquité des
Malherbes de Saint-Agnan : mon père est au rang de ceux qui sont connus en son
siècle et peut-être les futurs n'ignoreront point qu'il a vécu. Ma mère est
fille de M. Louis de Carriolis, cons. du Roi en son conseil d'Etat et président
depuis.... ans au parlement de Provence. C'est assez de mon parentage. La vanité
n'habite point aux lieux ou je suis. Il est raisonnable que je te die quelque
chose de mes autres qualités. Nature aux traits de visage, en la proportion de
la taille et en la disposition de toutes les parties du corps m'avoit donné de
quoi la remercier. Mon esprit et mon jugement sembloit excéder la portée de mon
âge; mon humilité m'avoit acquis la bonne grâce de ceux à qui je devois du
respect, et ma douce conversation, la bienveillance générale de tout le monde.
Que me restoit-il à desirer? Rien. Je pouvois vivre heureusement, si j'eusse pu
vivre. Mais il étoit autrement écrit de moi dans le livre du ciel : je n'avois
été donnée que pour être ôtée et n'étois venue au monde que pour en sortir le
neuvième mois de ma huitième année. Je fus blessée de deux pestes et de six
charbons, qui dans trois jours m'eurent envoyée où tu me vois. Mon mal commença
le dimanche, à sept heures du matin, il finit et me finit le mercredi ensuivant,
environ deux heures après minuit. Veux-tu savoir que fit mon père au conflit de
cette maladie? tout jusqu'à la témérité. Sa piété fut inexpugnable aux conseils
que ses amis lui donnèrent de me quitter. Il me vit abandonnée de tout le monde
et demeura seul auprès de moi. Je ne pris ni viande ni remède d'autre main que
de la sienne. Je fus portée entre ses bras partout où le chagrin me fit desirer
d'aller. Que veux-tu que je te die? La prudence ne lui montra point de périls
qu'il ne méprisât, ni l'amour d'offices qu'il ne me rendît. Enfin il essaya
tout, et tout lui fut inutile. Si la mort eût voulu céder ou pardonner, elle ne
fût pas venue avec tant d'appareil. Ce qu'il fit alors, ce qu'il dit, ce qu'il
devint, il faut que tu l'imagines : les paroles ne vont point si avant. Mais que
diras-tu de ce que tu n'oyes rien dire de ma mère? La comprendras-tu du nombre
de ceux que l'appréhension du danger fit retirer d'auprès de moi? O, si tu le
fais, que tu t'abuses! Combien estimes-tu qu'elle ait fait de plaintes de la
fortune, pour lui avoir envié la gloire de me témoigner son affection en ce
dernier besoin? De combien penses-tu qu'elle eût racheté la certitude de se
perdre pour l'incertitude de me sauver? Mais elle étoit en Provence, où la
condition de ses affaires l'avoit appelée assez de temps auparavant. Cette
occasion la fit douloir plus tard, mais non plus modérément. Elle eût bien voulu
regagner sur mon père l'avantage qu'il avoit d'avoir été le premier à me
pleurer; mais comme elle s'était opiniâtrée à vaincre, il s'étoit opiniâtré à
n'être point vaincu. Passant, tu serois bien aise que je t'entretinsse plus
longtemps; mais que te saurois-je dire de grand d'une si petite vie? Je naquis
le 22 de septembre 1591, et décédai le 23 de juin 1599. Va-t'en donc et compte
chez toi que tu as vu la tombe de la fille la plus passionnément aimée et la
plus inconsolablement regrettée qui fut jamais. Mon très-cher père et ma
très-chère mère m'ont fait ce pitoyable présent. S'ils vivent, prie pour le
soulagement de leur ennui; s'ils ont vécu, pour la rétribution de leur piété.
-------
[ÉPITAPHES. 363]
III. -- ÉPITAPHE DE MADAME DE
BOUILLON MALHERBE.
[1. Cousine germaine de Malherbe. Voyez plus haut, p. 19,
la notice de la pièce IV, et l'Instruction de Malherbe, p. 333.
L'épitaphe, qui se trouvait jadis dans l'église Saint-Sauveur de Caen, a été
publiée pour la première fois d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Caen
par M. Mancel (Lettres inédites, p. 42), qui la croit de Malherbe. M.
Eugène Châtel, archiviste du département du Calvados, a bien voulu en
collationner le texte sur le manuscrit.].
Eh bien, passant! qu'est-ce
qui te semble de la misérable condition de la vie humaine? J'étois entre les
exemples de la félicité de ce monde et me voici entre ceux de sa vanité. Mon nom
fut Judith le Vallois, fille et héritière unique de Jean le Vallois, sieur
d'Ifs, et de Jeanne de Mainbeville de la maison de Cornières; je fus femme du
sieur de Bouillon de l'ancienne race des Malherbes de Saint-Agnan : ainsi en ma
naissance et en mon mariage, comme en toute autre chose, j'avois de quoi ne
porter envie à personne. Ma stérilité seule me tenoit en peine; et de tous mes
souhaits celui que j'avois le plus ordinairement en la bouche, et le plus
véritablement au coeur, étoit de pouvoir donner à mon mari un héritier pour gage
de mon amour, et ne vivre pas une heure après. Je l'obtins au bout de 14 années,
et l'obtins à la condition que je l'avois demandé. J'accouchai d'un fils le sam.
23 mars 1618 et décédai le mercr. ensuivant. Si tu sais que c'est que d'aimer,
juge ce qu'il sentit, quand ayant bien à peine acquis le nom de père, il lui
fallut perdre celui de mari. C'est assez, passant : je ne tourne pas volontiers
mon imagination vers un objet si pitoyable; va-t'en en paix et Dieu te donne les
joies que tu desires, mais à meilleur marché que la nôtre. Je vécus 28 ans, 5
mois, 8 jours; mon entrée au monde fut le 25 d'octobre; ma sortie je te l'ai
dite.
Qui fles, talia ne fleas, viator.
-------
[364
APPENDICE]
IV. -- ÉPITAPHE DE MADEMOISELLE DE CONTI.
[1. Inédite et
tirée des Papiers de Baluze, ms. l33, fO 35. -- Voyez plus haut, p. 170,
la notice de la pièce XLVIII.].
Tu t'approches, passant, et me fais
croire que tu veux savoir de qui est ce monument. Il est de Marie de Bourbon,
fille de Monseigneur François de Bourbon et de Madame Louise de Lorraine, prince
et princesse de Conti. Tout ce qu'il y a aujourd'hui de rois en Europe sont
branches d'une de ces deux tiges. Félicités humaines, que votre durée est
petite! Cette merveille qui avoit été desirée avec une infinité de v?ux et reçue
avec un excès de joie ne fut possédée que 14 jours. Quiconque tu sois, donne des
fleurs à sa sépulture; ses mérites en eussent rempli le monde si l'âge les eût
conduits à la perfection. Elle naquit le 10 mars 1610 et décéda le 29 du même
mois en la même année.
-------
[DISCOURS DE GODEAU. 365]
VI
DISCOURS SUR LES OEUVRES DE M. DE MALHERBE
(PAR GODEAU,
ÉVÊQUE DE VENCE).
Ce Discours, placé en tête de l'édition de
1630, et que l'on retrouve dans presque toutes les éditions du dix-septième
siècle, est le premier ouvrage d'un homme qui plus tard acquit une grande
réputation. Antoine Godeau, l'un des habitués de l'hôtel de Rambouillet, membre
de l'Académie française, évêque de Grasse et de Vence, avait à peine
vingt-quatre ans quand il l'écrivit. Il n'y mit point son nom, qui parut, je
crois, pour la première fois, dans l'édition de Ménage. -- Suivant Niceron (t.
XVIII) et l'abbé d'Olivet (Histoire de l'Académie), le Discours
fut publié d'abord séparément en 1629, in-4°; mais je pense qu'il s'agit
seulement d'un tirage à part. Godeau a fait d'assez nombreuses modifications à
son texte dans l'édition de 1631, que nous allons suivre ici. Nous indiquerons
en note les variantes de l'édition de l630.
On remarque d'étranges
antipathies dans la nature, mais je crois que la plus irréconciliable est celle
qui se trouve entre les grands esprits, et ceux qui ne savent ni faire les
bonnes choses, ni les connoître; ou qui n'adorant que les ouvrages de leurs
mains, pensent qu'on leur dérobe quelque chose, lorsqu'en leur présence on donne
des louanges à ce qu'ils n'ont pas fait. Ce que la fable a inventé d'Hercule se
peut dire véritablement de la gloire. A peine est-elle née, qu'il faut qu'elle
étouffe des serpents; et si, quand elle arrive à un certain point, il ne se
présente plus d'ennemis découverts à combattre, elle en a toujours de cachés,
qui ne trouvent point d'artifice si noir qu'ils n'emploient hardiment pour la
ruiner [1. VAR. (édit. de l630) : Pour l'obscurcir.]. Mais si l'envie est jamais
cruelle, et l'injustice des jugements insupportable, c'est sans doute dans les
ouvrages, soit de vers, soit de prose, de quelque savante main qu'ils puissent
sortir. Les arts les plus mécaniques sont traités avec plus d'honneur; car ceux
qui les ignorent, ne se mêlent pas d'en juger, ou ils suivent le sentiment des
autres qui les entendent. Au contraire, en matière de livres, le plus
impertinent est le plus hardi critique; le lecteur ne se fait point prier pour
dire son avis; il condamne, il approuve, il se moque, il admire, non pas ce qui
est de meilleur, mais ce qui se trouve de plus proportionné à la foiblesse de
son jugement, ou à l'extravagance de son goût. C'est pourquoi je ne m'étonne pas
si beaucoup d'excellents hommes aiment mieux paroître oisifs, que de s'exposer à
une censure si barbare et se mettre au hasard de déplaire à mille stupides, pour
contenter un honnête homme. Car comme il n'y a point de lieu si saint où les
impies ne commettent point de sacrilèges [1. VAR. (édit. de l630) : Où les
impies ne commettent des sacrilèges.], il ne faut pas s'imaginer qu'il se trouve
de si excellentes productions d'esprit, qu'elles puissent se sauver des
atteintes de la calomnie et de l'ignorance. On trouble tous les jours les
cendres de ces illustres anciens, sans qui les sciences se fussent perdues aussi
bien que les États [2. VAR. (édit. de 1630) : Les empires....] dans lesquels ils
ont vécu. Et si ces exemples paroissent trop éloignés, Malherbe, tout parfait
qu'il puisse être, ne court-il pas la même fortune? Quelqu'un doit-il trouver
étrange aujourd'hui d'avoir des envieux, puisque cet homme admirable a des
persécuteurs? Toutes les oreilles qui ne sont point barbares, sont charmées par
la douceur de ses vers. Ce je ne sais quoi qui se trouve sur le visage des
belles femmes, que l'on voit et que l'on ne peut exprimer, se rencontre dans
toutes ses périodes, que les Muses ont, ce semble, elles-mêmes mesurées.
Néanmoins devant combien de juges n'est-il point condamné? et quel petit
rimailleur ne croit en conscience qu'il écrit beaucoup plus noblement que lui?
Les plus excellents poëtes de l'antiquité ont eu des rivaux, qui n'ont pu
supporter leur lumière; et leur parti, qui étoit le plus juste, n'a pas toujours
été le plus fort. Mais la postérité leur a bientôt rendu la justice qu'ils
n'avoient pu obtenir de l'ingratitude de leur siècle. Sortant de la vie, ils
sont entrés dans le temple de la gloire, où personne n'a plus osé leur disputer
la place dont ils étoient dignes, et où leurs ennemis mêmes sont venus
quelquefois les adorer. Je veux croire que Malherbe ayant souffert une semblable
persécution, recevra une même couronne. Toutefois, quand cela ne seroit pas,
quand la cruauté de ses censeurs iroit jusques à violer son sépulcre, il me
semble que je ferois tort à son grand courage, et que ses mânes m'accuseroient
de l'avoir trahi, si je le voulois justifier devant ceux qu'il n'eût jamais
reconnus pour accusateurs dignes de lui, tant s'en faut qu'il les voulût avouer
pour ses juges. Le grand Scipion, qui contraignit la fortune d'abandonner
Annibal pour se mettre de son parti, se voyant accusé d'avoir volé les trésors
du roi Antiochus, comparut à l'assignation que les tribuns lui avoient fait
donner. Mais au lieu de se purger d'un crime si dangereux, il fit souvenir le
peuple romain que le même jour il avoit gagné une bataille contre les
Carthaginois, et pria chacun de le suivre dans le temple où il alloit rendre
grâces aux Dieux, estimant que son innocence étoit assez forte toute seule, et
le mérite de ses actions assez connu, pour se moquer de la calomnie. Je veux
imiter le procédé généreux de ce grand homme, et sans m'amuser à rendre raison
de toutes les choses que l'on blâme dans notre auteur, proposer seulement ce que
contiennent ses oeuvres, découvrir la conduite qu'il a observée, et élever ma
voix pour faire ouïr à tout le monde ces légitimes éloges.
Malherbe,
l'honneur de son siècle, les délices des rois, l'amour des Muses et l'un de
leurs plus accomplis chefs-d'oeuvre, est l'auteur de ce volume. Retirez-vous,
profanes: chaque ligne est sacrée; vous n'y pouvez porter la main, sans
commettre un sacrilège. Orgueilleux esprits, qui ne laissez jamais votre humeur
critique, si ce n'est pour lire les ouvrages de votre façon, changez vos injures
en louanges; et si vous ne l'honorez pas assez pour consacrer des temples à sa
mémoire, au moins respectez ceux que les autres entreprennent de lui bâtir, et
ne les empêchez point d'y travailler.
Je ne crois pas que la comparaison de
ce grand capitaine, dont je me suis servi, puisse être trouvée mauvaise; car il
me semble qu'il ne faut faire guère de différence entre ceux qui gagnent les
victoires, et ceux qui savent l'art d'en rendre la mémoire éternelle. Homère
n'est pas moins honoré parmi nous qu'Achille ou qu'Hector, et personne n'a
trouvé mauvais jusques ici que la fable ait mis Orphée dans le vaisseau des
Argonautes. Les poëtes portent une couronne de laurier aussi bien que les
conquérants [1. Godeau s'est souvenu ici des vers de Charles IX à Ronsard.], et
ils ont cet avantage pardessus eux, qu'ils ne sont point obligés de la quitter
quand la cérémonie de leur triomphe est passée. J'aurois beaucoup de choses à
dire sur cette agréable matière, s'il n'étoit plus à propos de traiter du
principal sujet de mon discours, où je garderai l'ordre selon lequel, on a
disposé les matières de ce volume [2. Dans l'édition de 1630, les matières sont
ainsi rangées : Traité des bienfaits; le XXXIIIe livre de
Tite-Live, les Lettres et les Poésies.].
Il y a beaucoup de
personnes qui croient que la traduction est indigne d'un homme courageux, et que
comme cet ancien philosophe ne permettoit d'aller prendre de l'eau chez son
voisin, qu'après avoir fouillé sa terre jusques à l'argile, un esprit ne doit
s'adonner à expliquer les autres, que lorsqu'il se reconnoît incapable de
produire quelque chose de lui-même. Mais je ne saurois être de cet avis. Au
contraire, il me semble que pour réussir en la version d'un excellent auteur, il
ne faut guère moins de doctrine, de jugement, et d'éloquence, que dans les
ouvrages d'invention. Malherbe, au pis aller, a les plus honnêtes gens de
l'antiquité pour compagnons de sa foiblesse, si c'est en témoigner que de
s'amuser à traduire; et je m'assure qu'il aime mieux être au rang de ces
coupables, que parmi les innocents qui le reprennent. La plupart des comédies de
Plaute et de Térence, dans lesquelles on trouve toutes les richesses et les
beautés de la langue latine, sont de pures traductions grecques; et Cicéron, ce
grand génie de l'éloquence, après lequel il me semble que l'on pourrait faillir
impunément, n'a pas cru cette occupation ou inutile, ou indigne de son divin
esprit, ayant fait les livres de Platon, de Xénophon, et d'Aratus, romains, qui
sont de trop longue haleine pour s'imaginer qu'il n'en attendoit pas de la
gloire. Après lui, Messala s'occupa au même travail, et quelque délicate que fût
l'oraison d'Hypéride pour cette fameuse courtisane Phryné, il fit avouer par les
grâces de sa version que la copie n'était pas moins excellente que l'original.
De siècle en siècle il s'est trouvé des hommes qui ne pouvant être riches tout
seuls, ont fait part des trésors qu'ils avoient découverts dans Athènes, ou dans
Rome, à ceux auxquels les affaires, l'âge, ou les maladies ne permettoient pas
d'aller puiser les sciences jusque dans leurs sources. Que si l'intention des
interprètes, qui n'ont pas heureusement réussi en ce dessein, mérite quelque
louange, comme sans doute elle en est digne, quel assez grand honneur
pouvons-nous rendre aux autres, lesquels, comme s'ils étoient animés de l'esprit
de ceux qu'ils nous expliquent, ne leur dérobent rien de leurs beautés, et les
font parler aussi agréablement que s'ils n'avoient jamais respiré un autre air
que celui du Louvre? Le médecin qui découvre la vertu de quelque simple inconnu
[l. Godeau a fait simple du féminin : " Quelque simple, inconnue.... "]
auparavant est quasi adoré, et on ne fera pas de compte de celui qui renonce à
ses plaisirs, néglige le soin de sa santé, oublie ses affaires, et met son
esprit à la torture, pour enseigner l'obéissance aux sujets, la modestie aux
souverains, et à tous l'art de vivre heureusement, par la bouche de ces hommes
divins du temps passé, dans lesquels la nature a fait tous les efforts dont il
semble qu'elle soit capable? Il n'y a que les ignorants qui se puissent imaginer
que ce travail n'est aucunement pénible. Car comme chaque langue a ses
délicatesses particulières, et chaque esprit son caractère différent, ou à
raison du climat, ou à cause de l'inégale disposition des organes qui lui
servent en ses opérations, ou par la diversité de la nourriture et de
l'institution, il est besoin d'une haute suffisance, et d'une longue méditation,
pour empêcher qu'un auteur ne paroisse ridicule sous des habits qu'il n'a pas
accoutumé de porter. Mais s'il y eut jamais quelque notable diversité dans la
façon d'écrire, elle se trouve sans doute entre la nôtre et celle des Latins,
qui n'ont garde d'être si scrupuleux que nous, soit à éviter la répétition des
mots, soit dans le rapport des comparaisons, dans l'observation de la suite, et
l'usage des métaphores. Leurs oreilles souffrent un style serré, et quelquefois
rompu, ce qui nous seroit insupportable. Ils ont des façons de parler ou
naturelles, ou imitées du grec, qu'un traducteur ne peut rendre sans faire un
grand tour de paroles, et par conséquent sans affoiblir les pensées, dont la
subtilité est souvent [1. Souvent n'est pas dans l'édition de 1630.]
renfermée dans les mots, s'il ne se consulte longtemps soi-même, et n'entend
leur langue aussi parfaitement que la sienne. C'est pourquoi son principal
dessein doit être de rendre le sens avec une exacte fidélité [2. Godeau a
supprimé ici, dans l'édition de 1631, un membre de phrase qui ne se trouve que
dans l'édition de 1630 : " C'est pourquoi, encore qu'il fût à souhaiter pour
une plus grande perfection qu'à force de méditer sur son original, il en
exprimât jusques aux moindres traits et qu'il prit même son style, néanmoins
son principal dessein.... "], et ce seroit quelquefois une faute de jugement
très-signalée que de s'amuser à la forme de l'élocution, chaque nation ayant ses
goûts différents pour les grâces du style [3. VAR. (édit. de 1630): Pour
l'éloquence...], et ce qui excite l'admiration en un endroit, courant fortune de
n'être pas souffert en un autre. Il ne faut point en chercher de preuves plus
éloignées que Sénèque. On peut l'appeler le plus illustre martyr que la
philosophie ait jamais eu, et il semble que cet esprit qui faisoit souffrir aux
premiers chrétiens la cruauté des flammes et des tortures avec moins d'émotion
que n'en avoient leurs juges à les regarder, est celui qui prononce par sa
bouche ces courageuses exhortations à l'amour de la vertu, et au mépris de la
mort. Il n'y a point de passion si véhémente que son entretien ne modère, de
tristesse qu'il n'adoucisse, et de doutes dont il ne donne la résolution. Mais
il faut avouer après cet éloge, que sa diction se sent beaucoup des vices de son
siècle, où négligeant l'ancienne pureté de la langue, on s'étoit jeté sur les
pointes; qu'il a fort peu de soin du nombre des périodes dans la plupart de ses
livres, et qu'elles sont bien souvent détachées; ce que j'attribue à cette
grande fertilité d'esprit qui lui fournissoit incessamment de nouvelles
matières, et à la sévérité de cette vertu dont il faisoit profession, qui ne lui
permettoit pas, à son avis, de s'arrêter avec tant de scrupule aux règles des
orateurs. Mais nos oreilles sont aujourd'hui si délicates, et les plus
puissantes vérités font si peu d'impression sur les esprits quand on ne les dit
pas de bonne grâce, que jamais ancien n'eût sitôt lassé ses lecteurs que ce
divin philosophe [1. VAR. (édit. de 1630) : Quand on ne leur donne pas des
ornements agréables pour leur plaire, que jamais auteur n'eût sitôt....], si
Malherbe n'eût hardiment renversé ses périodes, changé ses liaisons pour faire
la suite meilleure, retranché les mots qui paroissoient superflus, ajouté ceux
qui étoient nécessaires pour l'éclaircissement du sens, expliqué par
circonlocution des choses qui ne sont plus en usage parmi nous, et adouci
quelques figures dont la hardiesse eût indubitablement offensé les lecteurs. Un
autre que lui ne se fut jamais servi avec tant de jugement et de retenue de ces
libertés, absolument nécessaires pour bien traduire. Car s'il les prend dans les
passages où sans elles il seroit indubitablement obscur, il s'attache ailleurs
avec une fidélité si scrupuleuse à sa pensée et à la forme de son style, que si
Sénèque revenoit au monde, je ne doute point qu'il n'ajoutât au nombre des plus
illustres bienfaits dont il parle dans ses livres, celui qu'il a reçu de
Malherbe [2. De Malherbe manque dans l'édition de 1630.] en une si
excellente et si agréable version. Celle du trente-troisième livre de Tite Live,
que l'on a mise après, n'est pas moins excellente; et si lui-même n'en avoit
fait la préface, j'en toucherais un mot ensuite de ce que je viens de dire. Mais
il a si judicieusement répondu aux objections que les critiques lui pouvoient
faire, que ce seroit une témérité d'y vouloir ajouter quelque chose.
Je
pense que tous ceux qui jetteront l'?il sur ces deux excellentes pièces seront
de mon opinion, pourvu qu'ils soient raisonnables, et qu'ils n'admireront pas
moins que moi les grâces qu'elles ont conservées en changeant de langue. Mais
leur ravissement s'augmentera sans doute, quand ils liront la plupart de ces
belles lettres [3. VAR. (édit. de 1630) : Quand ils viendront à ces belles
lettres....], dont il faut avouer que je suis charmé, et que chacun peut prendre
pour de très-parfaits modèles des règles qu'il faut observer en ce genre
d'écrire. Ce n'est pas mon dessein de traiter cette matière pleinement; car elle
desire un discours à part, et une parfaite connoissance des secrets de la
rhétorique, dans lesquels je me confesse très-ignorant. Je ne veux rapporter ici
[1. VAR. (édit. de 1630) : Et beaucoup plus de connoissance des secrets de la
rhétorique, à laquelle seule il appartient de régler les disputes de cette
nature, que je n'en reconnois dans mon esprit. Je ne rapporte ici....] que les
maximes les plus communes, pour satisfaire les esprits de ceux qui pourroient
s'étonner de l'inégalité des pièces dont la seconde partie de ce livre est
composée, plutôt que pour justifier Malherbe devant ses envieux, auxquels il me
semble que je ne puis faire de réponse, sans reconnoître tacitement qu'ils sont
capables de l'accuser.
Le discours, ou l'oraison par laquelle l'esprit fait
entendre ce qu'il a conçu, est de deux sortes; l'une libre, étendue, et comme
négligée; l'autre contrainte sous de certaines lois, renfermée dans quelques
bornes, et parée avec un soin particulier. Sous la première espèce, les
entretiens familiers et les lettres sont comprises [2. Il y a le féminin dans
les deux éditions de 1630 et de 1631.]; sous la seconde, les actions publiques,
soit qu'elles louent les grands personnages, soit qu'elles traitent des affaires
d'État qui tombent en délibération, ou qu'elles servent pour défendre et pour
accuser. Les maîtres de l'art donnent plusieurs règles pour reconnoître quand
cette partie, qu'ils appellent composition, est parfaite dans les unes et les
autres; mais il me semble que toutes se peuvent rapporter à l'observation de ces
trois choses : l'ordre, la liaison ou la suite, et le nombre. L'ordre ne range
pas seulement les mots selon les règles de la grammaire; il dispose les
matières, donne la place aux raisons, selon qu'elles sont ou plus fortes ou plus
foibles, et retranche ce qui est superflu, on ajoute ce qui peut être nécessaire
pour l'éclaircissement du sens. La liaison unit toutes les parties du discours,
en forme un corps agréable [3. Ce membre de phrase manque dans l'édition de
1630]., et fait que celui qui lit ou qui écoute, étant conduit d'un point à
l'autre par une méthode facile, imprime si parfaitement les choses dans sa
mémoire, qu'elles n'en peuvent plus échapper. Le nombre chatouille les oreilles
par la cadence agréable des périodes, lesquelles n'étant ni coupées, ni étendues
[4. VAR. (édit. de 1630) : Ni trop étendues....], ni mesurées avec trop de soin,
ni tout à fait négligées, forment une certaine harmonie, sans laquelle il n'y a
point de pensées qui ne dégoûtent incontinent. Les deux premières perfections
doivent se rencontrer également dans toutes sortes de discours. Mais pour ce qui
regarde la dernière, elle change selon la nature des sujets qui sont traités; et
quiconque n'observe ces différences, ne produira jamais que des monstres. Car
comme dans les républiques où la police est exacte, il n'est pas permis aux
personnes privées de porter des habits aussi riches que les magistrats, et que
chacun a part aux honneurs selon le degré de sa naissance, ou à proportion de sa
vertu, de même dans l'État de l'éloquence, où il ne faut s'imaginer aucune
confusion, toutes les matières ne doivent pas paroître sous des ornements de
pareil éclat. Chacune a son style, des figures, et des beautés qui lui
répondent; et il faut exactement considérer en quelle qualité on parle, quel est
le sujet que l'on traite, quelles les personnes qui écoutent, qui délibèrent, ou
qui jugent, afin que l'oraison ne soit pas grave quand elle doit être un peu
libre [l. VAR. (édit. de 1630) : Un peu gaie....], ou véhémente quand il faut
qu'elle imite plutôt le cours paisible d'une rivière que la force d'un torrent
qui se déborde. Or il n'y a point de doute que cette diversité ne naisse de ce
que j'ai appelé nombre. En effet, selon que les paroles qui commencent ou
finissent les périodes sont propres ou métaphoriques, brèves ou longues,
composées de plusieurs syllabes ou de peu, elle est plus basse ou plus élevée,
plus propre à émouvoir ou à instruire, plus remplie d'artifice ou plus
naturelle. Et cette vérité a lieu non-seulement dans les trois genres qui
marquent ces différences, mais encore dans les lettres, quoique par la première
division que j'ai faite il semble que je les aie voulu priver de toute sorte
d'art et de règles. Les unes sont familières, par lesquelles nous avertissons
nos amis, ou de notre santé, ou de nos affaires, ou de nouvelles qui les
touchent, ou de ce qui se passe dans le monde; et les autres changeant leur
nature ordinaire, servent tantôt pour expliquer quelque point de science, tantôt
pour persuader quelque vertu [2. A la place de ce membre de phrase, on lit
celui-ci dans l'édition de 1630 : ".... de science, tantôt pour ramener à une
façon de vivre plus réglée les personnes qui nous appartiennent, tantôt pour
demander.... "], tantôt pour demander quelque chose aux princes, leur renouveler
ses devoirs, les louer de quelque grande action, les consoler sur leurs pertes,
et quelquefois se justifier auprès d'eux d'une accusation importante. Celles de
la première espèce ne doivent pas être entièrement négligées, ou dépourvues de
nombre, encore que le nom de familières [1. VAR. (édit. de 1630) : Encore que le
nom qu'elles portent....] qu'elles portent semble en bannir toute sorte d'étude
et de soin. Car les oreilles ne peuvent recevoir les choses [2. VAR. (édit. de
1630) : Les images des choses....] avec plaisir, et les rapporter sans confusion
à la faculté de l'âme qui les doit examiner après elles, quand on les mène plus
loin qu'elles ne peuvent aller, ou que, tombant dans une autre extrémité, on les
arrête lorsqu'elles s'attendent de faire encore quelque chemin. Mais il suffit
qu'elles n'y soient point offensées, ou si on leur veut plaire, il faut que ce
soit avec un artifice extrêmement caché. Car on a trouvé le secret de faire
excellemment les lettres dont nous parlons, lorsque la composition n'en paroît
aucunement contrainte, que le style en est naïf, que les périodes sont courtes,
et non pas divisées en plusieurs membres, ou remplies de mots dont la
prononciation leur donne un poids et une gravité qu'elles ne doivent point
avoir. C'est dans les autres dont le sujet est plus noble, qu'il est permis
d'élever son style, de travailler puissamment à émouvoir les passions, de
remplir l'esprit de celui qu'on entretient, de grandes pensées, et qu'il faut
non-seulement se faire entendre, mais se faire entendre avec force. Alors le
nombre peut être observé, pourvu que ce soit sans une affectation trop
scrupuleuse ou trop visible, et tous les mouvements des harangues y trouvent
leur place, si on en excepte quelques-uns, qui doivent être nécessairement
conjoints avec l'action, et qui naissent de figures plus éclatantes que ne peut
souffrir la nature de l'épître, laquelle doit toujours retenir quelque chose de
la naïveté.
Il me semble que voila à peu près l'image de la perfection dont
les lettres sont capables. Mais il n'en est pas de même que de l'idée de
l'orateur de Cicéron, dont on n'a jamais vu d'exemple, si lui-même ne l'a été;
car il ne faut que lire la seconde partie des oeuvres de Malherbe, pour voir
toutes les beautés, l'artifice et les grâces dont je viens de parler, plus
parfaitement employées que je ne les ai décrites [1. VAR. (édit. de 1635) : Pour
voir toutes les grâces et artifices dont je viens de parler, plus parfaitement
employés que je ne les ai décrits.]. Il entretient ses amis avec un style si
naïf, il les console avec tant de force [2. Ce membre de phrase manque dans
l'édition de 1630.], il parle aux grands d'une façon si relevée, il découvre les
sentiments de sa passion à sa maîtresse avec des pensées si délicates, que si je
ne craignois de lui susciter de nouveaux envieux, je dirois qu'en ce genre
d'écrire il est tout à fait inimitable. La lettre à Mme la princesse de Conti se
peut appeler un chef-d'oeuvre; et comme à chaque fois que l'on jette la vue sur
un excellent tableau on y remarque des beautés nouvelles, je ne doute point
qu'avec quelque soin que les curieux aient examiné cette rare production
d'esprit, ils n'y rencontrent encore à cette heure de nouveaux sujets
d'admiration. Sans doute le Génie qui préside à la fortune de sa maison, dont
elle est un des plus grands ornements, et celui qui conserve parmi nous l'empire
de l'éloquence, l'inspiroit pendant ce glorieux travail, et il me semble qu'être
consolée de cette façon, c'est presque gagner autant que l'on a perdu [3. Ce qui
suit, jusqu'à la fin de l'alinéa, manque dans l'édition de l630.]. J'avoue que
ses autres lettres n'ont pas les grâces et les richesses de celle-là, et qu'il
s'en trouve même quelques-unes, où sans être injuste on peut trouver quelque
chose à redire. Mais il ne faut pas s'étonner si parmi un grand nombre de
diamants, il s'en rencontre qui ont des pailles. Les plus excellents peintres ne
réussissent pas toujours, et l'état de l'esprit, la stérilité des sujets, ou la
confiance en celui auquel on écrit, sont bien souvent cause que le style se
relâche, et que l'on n'examine pas les périodes et les pensées. C'est une grande
injustice de vouloir qu'un homme fasse toujours des miracles, parce qu'il en
fait quelquefois, et de ne lui permettre pas les vertus communes, à cause qu'il
en a d'extraordinaires.
Ce seroit assez de tant d'excellents ouvrages, pour
rendre sa mémoire précieuse à tous les hommes, et faire taire ceux qui ne
peuvent supporter l'éclat de sa gloire. Mais je puis dire sans hyperbole que je
n'ai pas encore découvert ce qui se peut particulièrement appeler son trésor.
Nous voici arrivés sur la porte, et je vois déjà tant de raretés qui font un
agréable mélange de leurs lumières, que mes yeux en demeurent éblouis. Comme il
faisoit une particulière profession de la poésie, c'est en cette qualité qu'il a
eu de plus sévères censeurs, et reçu des injustices plus signalées. Mais il me
semble que je fermerai la bouche à ceux qui le blâment, quand je leur aurai
montré que sa façon d'écrire est excellente, quoiqu'elle s'éloigne un peu de
celle de nos anciens poëtes [l. VAR. (édit. de l630) : Des anciens....], qu'ils
louent plutôt par un dégoût des choses présentes que par les sentiments d'une
véritable estime, et qu'il mérite le nom de poëte.
La poésie arrive à sa
fin, qui est d'instruire et de plaire, d'une façon toute particulière. Car elle
cache sous l'écorce de la fable ce que les autres sciences proposent à
découvert, pour rendre les vérités qu'elle publie plus vénérables par ce voile
qui les couvre, et se donner entrée dans l'esprit avec moins de peine, par le
contentement qu'il reçoit d'une fiction ingénieuse. Elle emploie encore la
mesure des syllabes pour les uns, la douceur des rimes chez les autres, et parmi
tous la pompe du style, la majesté des figures, les hardiesses dans les façons
de parler, et la naïveté des descriptions, comme ses ornements plus naturels, et
qui la distinguent mieux de l'éloquence oratoire. De sorte que celui-là peut
être estimé le plus excellent poëte, qui sait mieux l'art de profiter et de
plaire tout ensemble, soit aux doctes, qui ont poli leur esprit par l'étude,
soit aux autres, qui n'ont que les lumières d'un bon jugement naturel. Or il est
certain que pour former parfaitement cette agréable mélange [2 VAR. (édit. de
l635) : Ce mélange....] du plaisir et de l'utilité, la structure du vers doit
être belle, et plus ou moins noble selon la différence des matières, qui ne
veulent pas être traitées avec même soin. Je sais que ce n'est pas en cet
arrangement de paroles qu'elle enseigne, que consiste la perfection des poëmes,
et que quelques-uns s'en peuvent passer absolument. Mais puisque par une
coutume, trop ancienne pour être changée, on n'appelle poëtes que ceux qui font
des vers sous de certaines mesures de syllabes, comme parmi les Latins, ou sous
les lois de la rime, comme parmi nous, je conclus hardiment qu'il est nécessaire
de prendre garde à les bien tourner, et de faire qu'ils contentent l'oreille,
pour le plaisir de laquelle ils semblent avoir été particulièrement inventés.
Car sans cela les fables les plus heureusement imaginées, les pensées les plus
délicates, les matières les plus hautes dégoûteroient l'esprit des lecteurs, au
lieu de les transporter hors d'eux-mêmes; ce qui est le plus haut effet de la
poésie. Les noms de ces grands hommes, Ronsard et du Bellay, ne doivent jamais
être proférés sans imprimer dans l'esprit de ceux qui les écoutent une secrète
révérence, et il faut avouer que jamais personne n'apporta une plus excellente
nature, une force de génie si prodigieuse, et une doctrine si rare à la
profession des vers [1. VAR. (édit. de 1630) : Jamais hommes n'apportèrent une
plus excellente nature, etc. à leur profession....]; mais il est certain aussi
qu'ils n'ont pas eu tout le soin que l'on pouvoit desirer de cette partie de la
poésie dont nous parlons, soit qu'ils la négligeassent, ou que les oreilles de
leurs temps fussent plus rudes que les nôtres, les juges moins sévères, et la
langue moins raffinée. La passion qu'ils avoient pour les anciens étoit cause
qu'ils pilloient leurs pensées plutôt qu'ils ne les choisissoient, et que
mesurant la suffisance des autres par celle qu'ils avoient acquise, ils
employoient leurs épithètes sans se donner la peine de les déguiser pour les
adoucir, et leurs fables sans les expliquer agréablement, et considérer d'assez
près la nature des matières auxquelles ils les faisoient servir. Mais Malherbe,
connoissant le goût du siècle auquel il écrivoit, a cru qu'il devoit être plus
scrupuleux en cela qu'ils n'ont été, et que des Portes, Bertaut, et le cardinal
du Perron, ayant ajouté à la poésie la politesse de laquelle ils étoient
capables ou qu'ils jugeoient nécessaire pour la mettre en un état de perfection,
il pouvoit bien à leur exemple chercher de nouvelles grâces pour parer nos
Muses, qu'il voyoit si cruellement méprisées, et les retirer d'entre les mains
de tant de petits monstres qui les déshonoroient. Les licences qu'il a évitées,
soit pour l'addition ou le retranchement des syllabes dans les mots, la sévérité
qu'il a gardée dans l'emploi des rimes, et tant d'autres règles, desquelles on
lui reproche l'invention, sont des chaînes à la vérité, mais on les doit plutôt
appeler des ornements convenables à leur sexe, que des marques honteuses de
servitude; et quand j'avouerois qu'elles sont captives, il est certain que cette
nouvelle prison leur est plus avantageuse que leur ancienne liberté; qu'il n'y a
que ceux qui les veulent faire parler comme des filles débauchées, qui
condamnent la sévérité dont elles font maintenant profession; et que si on a
jamais dû espérer de les revoir assises sur le trône, d'où elles étoient
chassées, c'est à cette heure qu'elles ont repris les grâces de leur visage, la
majesté de leur port, et les charmes de leur conversation, sous la discipline de
notre Malherbe.
Cette rigueur qu'il a observée en sa façon d'écrire fait que
ses plus grands ennemis confessent qu'il étoit excellent versificateur; mais
c'est toute la louange qu'il peut obtenir de leur courtoisie, car le nom de
poëte, à leur avis, ne lui peut appartenir, le prenant dans son ancienne et
véritable signification. Cette calomnie est fondée sur d'aussi mauvaises raisons
que les autres, et par conséquent il ne me sera pas plus difficile d'y répondre,
pourvu qu'ils se contentent de la vérité.
La poésie et la peinture ont été
appelées s?urs, à cause que ces deux arts ne sont rien autre chose qu'une
imitation de la nature, et que d'autant plus qu'elles en approchent, d'autant
sont-elles voisines de la perfection qui leur est propre. La poésie est une
peinture parlante, la peinture une poésie muette; et comme les peintres sont
distingués par la différence des choses qu'ils représentent, les uns travaillant
après le naturel, les autres ne faisant que des dessins [1. L'édition de 1630
donne ici ce membre de phrase, retranché dans les éditions suivantes : " Ceux-ci
ne réussissant qu'en des postures bouffonnes ou lascives, et ceux-là qu'en
l'expression des mouvements furieux d'un homme en colère ou touché de quelque
grande tristesse.... "], ainsi les poëtes sont différents les uns des autres par
la variété des sujets qu'ils imitent, et la manière de l'imitation, dans
laquelle on peut considérer quatre choses : le sujet, le spectateur, les
instruments qui servent, et celui qui les emploie. Le sujet comprend sous lui
tout ce qui peut être représenté de la personne qu'on veut imiter. Dans le
spectateur il ne faut considérer que la fantaisie [1. VAR. (édit. de 1635) : La
feintise....] qui reçoit les images de ce qui se fait; les instruments qui
forment ce que les anciens appeloient spectacle, et ce que nous nommons
décorations de théâtre, se rapportent ou à la vue, ou à l'ouïe; et l'imitateur
[2. VAR. (édit. de 1630) : Les instruments se rapportent ou à la vue ou à
l'ouïe; et l'imitateur....] arrive à sa fin, ou par le discours seul, ou par la
gesticulation (car il faut que je me serve de ce mot), ou par le chant.
L'imitation qui ne se sert que du discours, est celle qui se voit dans les
poëmes épiques, héroïques, élégiaques, satiriques, ceux qui se chantoient en
l'honneur de Bacchus, appelés dithyrambiques, et encore dans nos épigrammes et
nos sonnets. Celle qui, outre le discours, emploie encore le chant, est
particulière aux lyriques; car les anciens avoient [3. VAR. (édit. de 1630) :
Les anciens, à la mode desquels je parle à cette heure, avoient....] trouvé
l'art de représenter les actions de qui que ce fut [4. VAR. (édit. de l630) : De
qui que ce soit....] par l'harmonie des flûtes, ou des autres instruments de
musique qui étoient en usage parmi eux. La dernière qui se fait en toutes les
trois façons, par le discours, la gesticulation et le chant, constitue les
poëmes tragiques et comiques; ce qui ne sera plus obscur quand on aura considéré
la différence qui se trouve entre la scène des Grecs et la nôtre. Parmi eux,
aussitôt que les acteurs avoient achevé la pièce, les danseurs venoient sur le
théâtre, qui représentoient tout ce qu'elle contenoit par leurs diverses
figures, d'où nos ballets ont sans doute pris leur origine, et quand ils étoient
sortis, les musiciens exprimoient encore en quelque façon par les différents
accords des flûtes ce qui étoit déjà entré dans l'esprit des spectateurs, par
les vers du poëte, et par les postures des baladins. Auparavant même que les
acteurs vinssent sur le théâtre, le peuple savoit si l'argument de la pièce
devoit être sérieux ou risible, par le ton des flûtes qu'il entendoit [5. Cette
phrase manque dans l'édition de l630].
Donc pour prouver que Malherbe est
poëte, et donner à sa poésie le nom qui lui appartient, il faut considérer s'il
imite, quelles sont les choses qu'il imite, et de quelle sorte d'imitation il
s'est servi. Pour être éclairci du premier point, il suffit de lire une de ses
belles odes, où il représente avec tant de naïveté les plus illustres événements
de l'État, les desirs, les doutes, et les autres passions dont les personnes
qu'il introduit pouvoient être agitées, ou l'ont véritablement été; où la
bienséance est si religieusement observée, les anciennes fables expliquées de si
bonne grâce, et celles de son invention mises avec tant d'artifice; où le style
est si éclatant par les figures qui l'embellissent, lorsque son sujet le
demande, et si délicat quand il ne lui permet pas de s'élever beaucoup, qu'il
faut avouer que jamais homme ne modéra la chaleur de son esprit avec plus de
jugement, et ne mérita mieux la qualité d'excellent poëte lyrique.
Quoiqu'il
ait parlé de deux grands princes et d'une reine [1. Henri IV, Louis XIII et
Marie de Médicis.], dont les actions peuvent fournir de matière à cent poëmes
héroïques, ne s'étant pas toutefois servi du genre de vers [2. VAR. (édit. de
l630) : De la sorte de vers....] qui leur est propre, et ayant eu plutôt dessein
de chanter des hymmes à leur louange, sur quelques actions particulières, que
d'écrire une narration continue, et y faire entrer plusieurs épisodes ou
digressions, il ne peut légitimement prétendre qu'à ce rang dans lequel nous le
mettons; mais aussi se peut-il vanter d'y occuper une des premières places.
Sapho [3. Dans l'édition de l630: Sapphon.], Anacréon et Pindare ont
acquis le plus de réputation dans cette espèce de poésie parmi les Grecs, qui se
sont montrés idolâtres du dernier, et en ont inventé des choses dignes de leur
fidélité accoutumée, pour rendre sa mémoire plus vénérable. Chacun d'eux a suivi
ses inclinations dans le choix de son sujet. La première a parlé de ses amours
[4. VAR. (édit. de l630) : De ses monstrueuses amours....]; le second s'est
occupé à louer les femmes et le vin; le dernier, se proposant un objet plus
noble, a célébré le nom de ceux qui avoient gagné quelque couronne aux jeux
olympiques. Mais quelque vanité qui les flatte, il est certain qu'Horace vaut
mieux tout seul que ces trois ensemble; car il n'y a point de sujets qu'il n'ait
traités avec une délicatesse incomparable; et quand il confesse Pindare
au-dessus de l'imitation, ou il commençoit à faire des vers, ou il suivoit
l'opinion commune, et tâchoit de gagner l'esprit de ses lecteurs par un si
célèbre témoignage d'humilité. Il a pu l'avoir pour maître, mais il est devenu,
plus habile que lui; et quiconque fera la comparaison de leurs ouvrages,
trouvera sans doute son style beaucoup plus poli, la structure de ses vers plus
belle, et ses pensées plus raisonnables. Toutes les richesses de la langue
latine éblouissent les yeux dans ses ouvrages; toutes ses délicatesses y
chatouillent les oreilles; et j'oserois quasi dire que nous n'avons point de
source plus pure et plus abondante [1. Cette phrase manque dans l'édition de
1630.]. Que peut-on imaginer de plus digne des triomphes du grand Auguste que
ces belles odes où il les loue avec tant de grâce et de pompe, que chaque vers
se peut appeler un chef-d'oeuvre de l'art? Il ne s'en faut guère que celle qu'il
adresse à Drusus et à Tibère ne réponde à la grandeur des victoires que ces
vaillants princes avoient gagnées; et chacun sait l'estime que faisoit d'une
autre le grand Scaliger [2. VAR. (édit.de 1630) : " Le plus noble critique de
notre temps. " La correction était nécessaire. Le texte de 1630 s'appliquerait
plutôt à Joseph-Juste Scaliger, mort en 1609, qu'à son père Jules-César, mort en
l558. C'était ce dernier qui disait qu'il aimerait mieux avoir fait l'ode
d'Horace : Quem tu, Melpomene (IV, 3), que d'être roi d'Aragon.], dont il
disoit qu'il eût mieux aimé être auteur, que de commander à un royaume [3. VAR.
(édit. de 1630): A un grand royaume.]. Celle où il traite si cruellement la
fameuse sorcière Canidia n'est pas moins parfaite en son genre; et depuis que
les Muses apprennent, aux poëtes à découvrir leurs passions avec quelque
artifice, ont-elles jamais inspiré à personne des sentiments si délicats que
ceux du dialogue où il s'introduit lui-même parlant avec une de ses anciennes
maîtresses? Je l'ai vu traduit par une excellente fille [4. Mlle de Gournay, la
fille d'alliance de Montaigne. (Voyez Goujet, Bibliothèque
françoise, tome V, p. 3l4, et tome VI, p. 406.) Cette ode (III, 9) est la
seule qu'elle ait traduite.], que ses écrits rendent assez illustre, sans que
j'entreprenne de la louer, et si je m'y connois, cette copie a toutes les grâces
qui se peuvent desirer. Mais nous n'avons guère sujet [5. VAR. (édit. de 1630) :
Nous n'avons point sujet....] de porter envie au siècle dans lequel ce grand
homme a vécu, le nôtre ayant eu un Malherbe; et il semble qu'outre la conformité
de leur génie, le ciel a encore voulu qu'ils fussent témoins de la vie des plus
grands princes qui ont jamais été. Nous pouvons appeler ses pièces d'amour odes
aussitôt que stances, puisque tout ce qui peut être chanté peut aussi recevoir
ce nom. Et si quelqu'un s'étonne que celles qui le portent ne soient pas
divisées par strophes, antistrophes et épodes, il doit considérer que cette
distinction seroit inutile, l'usage que nous en faisons étant bien différent de
celui des anciens, qui se servoient de ces mots pour signifier les divers tours
de leurs danses aux environs de l'autel, pendant lesquelles ils avoient
accoutumé de les chanter.
Je suis plus amoureux des anciens que ceux qui
croiront que je les offense par le discours que je viens de faire; et je ne
crains point d'avouer pour mon auteur, qu'il les a toujours pris pour ses
guides. En effet, soit que ces grands chefs-d'oeuvre de la nature se donnassent
à la profession de l'éloquence, soit qu'ils choisissent l'étude de la
philosophie, ou que se laissant conduire à leur inclination, ils s'appliquassent
au métier des vers, ils y réussissoient si parfaitement, que pour être capable
de produire quelque chose d'excellent, il en faut prendre les semences de leurs
livres [1. VAR. (édit. de 1630) : Dans leurs livres. -- Ces mots sont suivis,
dans l'édition de 1630, de cette phrase, retranchée des éditions suivantes : "
Je ne saurois souffrir ces petits esprits de notre siècle qui ont assez
d'effronterie pour comparer les statues de boue qu'ils forment avec tant de
peine, à celles que ces honnêtes gens nous ont laissées, qui retiennent encore
les premières grâces qu'elles ont reçues de leurs mains. Il me semble.... "]. Il
me semble qu'auprès des rayons qui sortent de leurs écrits, les lumières de la
plupart de nos modernes ne sont que ténèbres; et je ne ferois non plus de
difficulté de reconnoître qu'ils ont poli mon style, enrichi ma mémoire, et
formé mon jugement, que de confesser qu'un prince m'auroit fait du bien. Mais
toutes les bonnes choses ont deux extrémités vicieuses, et comme je blâme ceux
qui les méprisent, je ne saurois souffrir ceux qui les adorent partout, et qui
ne consultent en les imitant ni leurs oreilles, ni le goût des hommes qui les
doivent lire. Les peintres qui veulent faire un excellent portrait, doivent
s'étudier à exprimer sur la toile tous les traits du visage sur lequel ils
travaillent; et il n'y a si petite observation de taches ou de rides qui ne
fasse beaucoup à la ressemblance, en laquelle consiste la perfection de leur
art. Il n'en doit pas être ainsi de ceux qui prennent les anciens auteurs pour
leurs patrons; car ils doivent se contenter de prendre [1. VAR. (édit. de 1630)
: De dérober....] leur ordre et leur artifice, sans dépendre servilement de leur
esprit, n'osant écrire que lorsqu'ils leur tiennent la main, et imitant leurs
vices aussi bien que leurs vertus. Il faut quelquefois enchérir sur leurs
pensées, et regarder ce que chaque nation goûte, pour ne heurter pas les
oreilles, qui sont les premiers juges de l'éloquence, et ne pécher jamais contre
la bienséance, sans laquelle toutes sortes d'ouvrages sont indubitablement
ridicules. Malherbe, sachant de quelle importance étoient ces distinctions, les
a rigoureusement observées. Il a aimé les Grecs et les Romains, mais il n'en a
pas été idolâtre. Il s'est enrichi de leurs dépouilles, il s'est paré de leurs
ornements, mais il les a changés auparavant avec tant de dextérité, qu'il faut
avoir bonne vue pour les distinguer d'entre ceux qui sont à lui.
Il me
semble que c'est douter de la puissance de la nature, que de s'imaginer qu'elle
ne puisse plus faire de miracles, et d'une bonne mère que nous la devons croire,
en faire une cruelle marâtre, de se persuader qu'elle n'a donné qu'aux anciens
les dispositions nécessaires pour arriver à la perfection des sciences [2. VAR.
(édit. de 1630) : A la perfection de sciences.]. Ce Parnasse si fameux dedans
les écrits des poëtes est la demeure des Muses, mais il n'est pas leur prison.
Elles en sont autrefois descendues pour venir rêver aux bords du Tibre, et comme
notre Seine est aujourd'hui plus renommée qu'il ne fut jamais, ne doutons point
qu'elles ne prennent plaisir à se promener sur ses rivages. Si elles y caressent
peu de personnes, c'est qu'elles sont modestes [3. VAR. (édit. de 1630) :
Discrètes....] plutôt que farouches, que toute sorte d'amants ne leur plaisent
pas, et qu'il n'y a que ceux entre les mains desquels leur chasteté se peut
tenir assurée à qui elles permettent d'en prendre le nom. Celui que nous louons
étoit sans doute un des plus illustres, et je ne pense pas que personne en
puisse douter après avoir lu ses admirables écrits.
J'ai plutôt eu dessein
d'en faire l'éloge dans ce discours, que le jugement ou l'apologie [l. VAR.
(édit. de l630) : ....dans ce discours, que l'apologie.]; et les mêmes raisons
qui me pouvoient empêcher de l'entreprendre, ont été celles qui m'ont persuadé
d'y travailler. Car la matière que j'avois à traiter m'a paru si riche, que j'ai
jugé qu'elle se pouvoit aisément passer d'une belle forme, et que n'ayant pas
une mauvaise cause à défendre [2. VAR. (édit. de 1630) : Et que n'ayant ni
fautes à déguiser, ni qualités ordinaires à décrire comme excellentes....], je
n'avois besoin ni des finesses de la rhétorique, ni de ces grands mouvements
avec lesquels il faut éblouir l'esprit des lecteurs quand on ne veut pas qu'ils
reconnoissent la vérité. Si c'est faire un sacrilége que de parler des vertus
extraordinaires avec des termes et des pensées communes, j'avoue que je suis
coupable du plus grand qui se commettra jamais. Mais si les louanges doivent
plaire lorsqu'elles sont justes, j'aurai sans doute satisfait toutes les
personnes qui liront celles que je lui ai données, son mérite ne pouvant être
inconnu que parmi les nations barbares, et dissimulé qu'entre ses envieux ou ses
ennemis. Je ne suis pas si vain que de les vouloir faire passer pour un présent
magnifique, dont sa renommée puisse recevoir quelque augmentation de gloire. Ce
m'est assez qu'il les reçoive comme un tribut; et je ne me fâcherai jamais qu'un
autre lui dresse des trophées plus glorieux, pourvu que ce soit avec les mêmes
sentiments de respect desquels je suis maintenant touché. Il a eu deux sortes de
persécuteurs : les ignorants, qui ne pouvant goûter que ce qui étoit de
proportionné à leur foiblesse, ont condamné dans ses écrits comme ridicule ce
qu'il y avoit de plus noble; et ses envieux, qui voulant tromper les autres
après s'être trompés eux-mêmes, ont tâché de persuader [3. VAR. (édit. de l630)
: De leur persuader....] qu'il faisoit les fautes dont ils avoient envie qu'il
fût coupable, pour le condamner avec quelque apparence de justice. Les premiers
pourront continuer leurs impertinences tout à leur aise, et je n'estime pas
qu'il se faille beaucoup soucier du mépris de ceux desquels on doit rejeter
l'approbation. Pour les autres, j'espère qu'enfin ils se résoudront à croire
leur conscience, et que sa lumière étant un peu éloignée, elle ne leur fera plus
si mal aux yeux qu'auparavant [1. On lit ici dans l'édition de 1630 cette
phrase, supprimée dans les autres éditions : " Il y a beaucoup de raisons qui
font mépriser dans notre siècle ceux qui se mêlent de faire des livres; mais je
crois que l'une des plus fortes et peut-être des plus légitimes est ce ridicule
amour que quelques-uns se portent à eux-mêmes, ce mépris insupportable qu'ils
font des autres, et ces lâches artifices qu'ils pratiquent pour établir leur
réputation. "]. En effet, la gloire ne doit pas être de ces maîtresses qui font
naître des querelles entre les amants qui les recherchent [2. " Et il n'y a que
ceux qui se reconnoissent indignes de gagner ses bonnes grâces par leurs
mérites, qui ont recours aux sortiléges. " (Édition de 1630.)]. Elle demeure
toujours chaste, quoiqu'elle se donne à plusieurs; chacun rencontre dans son
temple la place dont il est digne, et le chemin par lequel on y doit parvenir
n'est pas si étroit, que deux personnes n'y puissent marcher à la fois sans se
heurter. Mais je parle à des gens [3. VAR. (édit. de l630) : A des
personnes....] qui n'ont pas envie de se laisser persuader, et il vaut mieux que
je finisse ce discours, après la vue duquel les lecteurs auront sujet de dire
que je les ai conduits dans un superbe palais par un chemin fort désagréable, si
ce n'est point offenser le génie du grand Malherbe, que de croire qu'ils
puissent conserver le souvenir de mon fâcheux entretien, après avoir goûté celui
de ses incomparables ouvrages.
FIN DE L'APPENDICE.
[387]
TRADUCTIONS [Non reconnues]
[TABLES DES MATIERES 479]
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
-------
AVERTISSEMENT I
NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR MALHERBE IX
APPENDICE de
la Notice biographique L
VIE DE MALHERBE PAR RACAN LXI
NOTICE
BIBLIOGRAPHIQUE LXXXIX
PIÈCES ATTRIBUÉES à MALHERBE CXVI
DES PORTRAITS
DE MALHERBE CXXIV
POÉSIES.
I. Sur le portrait d'Étienne Pasquier
qui n'avoit point de mains.
Il ne faut qu'avec le visage. 1
II.
Stances 2
Si des maux renaissants avec ma patience.
III. Les Larmes
de saint Pierre, imitées du Tansille 4
Ce n'est pas en mes vers qu'une
amante abusée.
IV. Épitaphe de Monsieur d'Is 19
Ici dessous gît
Monsieur d'Is.
V. Pour Monsieur de Montpensier, à Madame devant son
mariage.
Stances 20
Beau ciel par qui mes jours sont troubles ou sont
calmes.
VI. Au roi Henri le Grand, sur la prise de Marseille.
Ode 23
Enfin après tant d'années.
VII. Sur le même sujet. Ode 26
Soit
que de tes lauriers la grandeur poursuivant.
VIII. Victoire de la
constance. Stances 28
Enfin cette beauté m'a la place rendue.
IX.
Consolation à Caritée sur la mort de son mari 32
Ainsi quand Mausole fut
mort.
X. Dessein de quitter une dame qui ne le contentoit que de
promesse. Stances 36
Beauté, mon beau souci, de qui l'âme incertaine.
XI. Consolation à Monsieur du Périer, sur la mort de sa fille.
Stances 38
Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle.
XII. A la
Reine, mère du Roi, sur sa bienvenue en France. Ode
présentée à Sa Majesté,
à Aix, l'année 1600 44
Peuples, qu'on mettre sur la tête.
XIII.
Prosopopée d'Ostende. Stances 56
Trois ans déjà passés, théâtre de la
guerre.
XIV. Aux ombres de Damon 58
L'Orne comme autrefois nous
reverroit encore.
XV. Paraphrase du psaume VIII 62
O Sagesse
éternelle, à qui cet univers.
XVI. Pour les pairs de France, assaillants
au combat de barrière.
Stances 65
Et quoi donc? la France féconde.
XVII. A Madame la Princesse douairière, Charlotte de la
Trimouille.
Sonnet 68
Quoi donc, grande Princesse en la terre adorée.
XVIII.
Prière pour le roi Henri le Grand, allant en Limousin.
Stances 69
O
Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées.
XIX. Sur l'attentat commis
en la personne de Henri le Grand, le
19 de décembre 1605. Ode 75
Que
direz-vous, races futures.
XX. Aux Dames, pour les Demi-Dieux marins,
conduits par Neptune.
Stances 84
O qu'une sagesse profonde.
XXI.
Au roi Henri le Grand, sur l'heureux succès du voyage de
Sedan. Ode 87
Enfin après les tempêtes.
XXII. Chanson 96
Qu'autres que vous
soient desirées.
XXIII. Stances 99
Philis qui me voit le teint
blême.
XXIV. Au roi Henri le Grand. Sonnet 102
Je le connois,
Destins, vous avez arrêté.
XXV. Au roi Henri le Grand. Sonnet 104
Mon Roi, s'il est ainsi que des choses futures.
XXVI. Pour le
premier ballet de Monseigneur le Dauphin. Au roi
Henri le Grand. Sonnet 105
Voici de ton État la plus grande merveille.
XXVII. A Monsieur le
grand écuyer de France. Ode. 107
A la fin c'est trop de silence.
XXVIII. A Monsieur de Fleurance, sur son Art d'embellir.
Sonnet 126
Voyant ma Caliste si belle.
XXIX. Sonnet 128
Quel astre
malheureux ma fortune a bâtie?
XXX. Stances 130
Laisse-moi, raison
importune.
XXXI. Sonnet 132
Il n'est rien de si beau comme Caliste
est belle.
XXXII. Stances 134
Le dernier de mes jours est dessus
l'horizon.
XXXIII. Sonnet 137
Beauté, de qui la grâce étonne la
nature.
XXXIV. Sonnet 138
Beaux et grands bâtiments d'éternelle
structure.
XXXV. Sonnet 139
Caliste, en cet exil j'ai l'âme si
gênée.
XXXVI. Sonnet 140
C'est fait, belle Caliste, il n'y faut plus
penser.
XXXVII. Stances 141
Dure contrainte de partir.
XXXVIII. Pour mettre devant les heures de Caliste 144
Tant que vous
serez sans amour.
XXXIX. Autre sur le même sujet 144
Prier Dieu
qu'il vous soit propice.
XL. Sonnet 145
Quoi donc! c'est un arrêt
qui n'épargne personne.
XLI. Ballet de la Reine 146
Pleine de
langues et de voix.
XLII. Ballet de Madame 149
A la fin tant
d'amants dont les âmes blessées.
XLIII. Pour Alcandre. Stances 151
Quelque ennui donc qu'en cette absence.
XLIV. Pour Alcandre, au
retour d'Oranthe à Fontainebleau 156
Revenez, mes plaisirs, ma dame est
revenue.
XLV. Alcandre plaint la captivité de sa maîtresse. Stances 158
Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses.
XLVI. Sur le même
sujet. Stances 162
Que n'êtes-vous lassées.
XLVII. Stances 166
Donc cette merveille des cieux.
XLVIII. Pour Mademoiselle de Conti,
Marie de Bourbon 170
N'égalons point cette petite.
XLIX. Épitaphe de
la même. Sonnet 171
Tu vois, passant, la sépulture.
L. A Monseigneur
le Dauphin. Sonnet 172
Que l'honneur de mon prince est cher aux destinées.
LI. Plainte sur une absence. Stances 174
Complices de ma servitude.
LII. Vers funèbres sur la mort de Henri le Grand.
Stances 178
Enfin l'ire du ciel, et sa fatale envie.
LIII. A la Reine, mère du
Roi, sur les heureux succès de sa
régence. Ode 182
Nymphe qui jamais ne
sommeilles.
LIV. Épitaphe de feu Monseigneur le duc d'Orléans. Sonnet
189
Plus Mars que Mars de la Thrace.
LV. A la Reine, mère du Roi,
sur la mort de Monseigneur le duc
d'Orléans. Sonnet 191
Consolez-vous,
Madame, apaisez votre plainte.
LVI. A Monsieur du Maine, sur ses OEuvres
spirituelles.
Sonnet 192
Tu me ravis, du Maine, il faut que je l'avoue.
LVII. A la Reine, mère du Roi, pendant sa régence.
Stances 194
Objet divin des âmes et des yeux.
LVIII. Les Sibylles. Sur la fête
des alliances de France et
d'Espagne 197
Que Bellone et Mars se
détachent.
LIX. Sur le même sujet 201
Donc après un si long séjour.
LX. Pour Monsieur de la Ceppède, sur son livre de la Passion de
Notre-Seigneur. Sonnet 204
J'estime la Ceppède, et l'honore, et
l'admire.
LXI. Pour la Pucelle d'Orléans. Épigramme 205
L'ennemi
tous droits violant.
LXII. Sur le même sujet 206
Passants, vous
trouvez à redire.
LXIII. Paraphrase du psaume CXXVIII 207
Les
funestes complots des âmes forcenées.
LXIV. Pour la Reine, mère du Roi,
pendant sa régence.
Ode 209
Si quelque avorton de l'envie.
LXV.
Fragment sur le même sujet 218
O toi, qui d'un clin d'oeil sur la terre et
sur l'onde.
LXVI. Prédiction de la Meuse aux princes révoltés 219
Allez à la malheure, allez, âmes tragiques.
LXVII. Autre fragment
220
Ames pleines de vent, que la rage a blessées.
LXVIII. Chanson
221
Ils s'en vont, ces rois de ma vie.
LXIX. Sonnet 223
Celle
qu'avoit Hymen à mon coeur attachée.
LXX. Pour une fontaine 225
Vois-tu, passant, couler cette onde.
LXXI. Chanson 226
Sus
debout la merveille des belles.
LXXII. Récit d'un berger au ballet de
Madame, princesse
d'Espagne 228
Houlette de Louis, houlette de Marie.
LXXIII. Pour un ballet de Madame 234
Cette Anne si belle.
LXXIV. Sur le mariage du Roi et de la Reine. Stances. 236
Mopse
entre les devins l'Apollon de cet âge.
LXXV. Pour mettre au devant du
livre du sieur de Lortigues 238
Vous dont les censures s'étendent.
LXXVI. Prophétie du Dieu de Seine. Stances 239
Va-t'en à la
malheure, excrément de la terre.
LXXVII. Stances 240
Enfin ma
patience, et les soins que j'ai pris.
LXXVIII. Sur une image de sainte
Catherine. Épigramme 242
L'art aussi bien que la nature.
LXXIX.
Épigramme 243
Jeanne, tandis que tu fus belle.
LXXX. A Madame la
Princesse de Conti. Sonnet 244
Race de mille rois, adorable princesse.
LXXXI. Stances spirituelles 245
Louez Dieu par toute la terre.
LXXXII. Chanson 247
Chère beauté que mon âme ravie.
LXXXIII.
A Monsieur de Pré, sur son Portrait de l'Éloquence
françoise 249
Tu
faux, de Pré, de nous pourtraire.
LXXXIV. Épigramme 250
Cet absinthe
au nez de barbet.
LXXXV. Sur le portrait de Cassandre, maîtresse de
Ronsard 251
L'art, la nature exprimant.
LXXXVI. Vers composés pour
l'entrée de Louis XIII à Aix 252
Grand fils du grand Henri, grand
chef-d'oeuvre des cieux.
LXXXVII. Autre sur le même sujet. Amphion au
Roi 253
Or sus, la porte est close aux tempêtes civiles.
LXXXVIII.
Pour Monseigneur le comte de Soissons. Stances 254
Ne délibérons plus;
allons droit à la mort.
LXXXIX. A Rabel, peintre, sur un livre de
fleurs. Sonnet 257
Quelques louanges nonpareilles.
XC. A Monseigneur
frère du Roi. Sonnet 259
Muses, quand finira cette longue remise.
XCI. Au Roi. Sonnet 260
Muses, je suis confus; mon devoir me convie.
XCII. A Monseigneur le cardinal de Richelieu. Sonnet 261
A ce coup
nos frayeurs n'auront plus de raison.
XCIII. Au Roi. Sonnet 262
Qu'avec une valeur à nulle autre seconde.
XCIV. Pour le marquis de
la Vieuville, superintendant des
finances. Sonnet 263
Il est vrai, la
Vieuville, et quiconque le nie.
XCV. Fragment 264
Et maintenant
encore en cet âge penchant.
XCVI. Épigramme pour mettre au devant de la
Somme théologique du
P. Garasse 266
Esprits qui cherchez à médire.
XCVII. Autre à l'auteur de ce livre 267
En vain, mon Garasse, la
rage.
XCVIII. Consolation à Monsieur le premier Président, sur la mort
de Madame sa femme 268
Sacré ministre de Thémis.
XCIX. Pour
Monseigneur le cardinal de Richelieu. Sonnet 272
Peuples, çà de l'encens;
peuples, çà des victimes.
C. Paraphrase du psaume CXLV 273
N'espérons plus, mon âme aux promesses du monde.
CI. Pour un
gentilhomme de ses amis, qui mourut âgé de cent
ans 275
N'attends,
passant, que de ma gloire.
CII. Sur la mort de son fils. Sonnet 276
Que mon fils ait perdu sa dépouille mortelle.
CIII. Pour le Roi,
allant châtier la rébellion des Rochelois.
Ode 277
Donc un nouveau
labeur à tes armes s'apprête.
CIV. Fragment 284
Enfin mon roi les a
mis bas.
CV. A Monsieur de la Garde, au sujet de son Histoire sainte.
Ode 285
La Garde, tes doctes écrits.
CVI. A Monsieur de la
Morelle, sur la pastorale de l'Amour
contraire. Sonnet 291
Si l'on peut
acquérir par la plume la gloire.
PIÈCES
DONT LA DATE EST
INCERTAINE.
CVII. Chanson 293
Mes yeux, vous m'êtes superflus.
CVIII. Chanson 295
C'est assez, mes desirs, qu'un aveugle penser.
CIX. Pour la guérison de Chrysanthe. Stances 297
Les destins sont
vaincus, et le flux de mes larmes.
CX. A Monsieur Colletet, sur la mort
de sa soeur.
Épigramme 299
En vain, mon Colletet, tu conjures la Parque.
CXI. Pour une mascarade. Stances 300
Ceux-ci de qui vos yeux
admirent la venue.
CXII. Chanson 302
Est-ce à jamais, folle
espérance.
CXIII. Stances 304
Quoi donc, ma lâcheté sera si
criminelle.
CXIV. Chanson 306
C'est faussement qu'on estime.
CXV. Épigramme 308
Tu dis, Colin, de tous côtés.
CXVI. Sur
la mort d'un gentilhomme qui fut assassiné.
Sonnet 309
Belle âme aux
beaux travaux sans repos adonnée.
FRAGMENTS SANS DATE.
CXVII.
Les peuples pipés de leur mine 311
CXVIII. A Monseigneur le cardinal de
Richelieu 313
Grand et grand prince de l'Église.
CXIX. Tantôt nos
navires braves 315
CXX. Elle étoit jusqu'au nombril 316
CXXI.
Fin d'une ode pour le Roi 317
Je veux croire que la Seine.
CXXII.
Fragment d'une ode d'Horace 318
Voici venir le temps que je vous avois dit.
CXXIII. Vous avez beau, mon berger 319
APPENDICE.
I. Le
Lagrime di san Pietro del Sig. Luigi Tansillo, et
les Larmes de saint
Pierre, de Malherbe 321
II. Instruction de F. de Malherbe à son fils 331
III. Lettre de Malherbe au roi Louis XIII 349
IV. Lettre de Malherbe à
M. de la Garde 355
V. Épitaphes diverses composées par Malherbe 359
VI.
Discours sur les oeuvres de M. de Malherbe (par Godeau, évêque de Vence) 365
TRADUCTIONS. [Non reconnues]
Traduction du XXXIIIe livre de Tite
Live 389
Fragment (inédit) de traduction des Questions naturelles de Sénèque
467
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
[TABLE ALPHABÉTIQUE DES
POÉSIES 491]
TABLE DES POÉSIES
RANGÉES SUIVANT L'ORDRE
ALPHABÉTIQUE
DU PREMIER VERS DE CHAQUE PIÈCE.
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A
ce coup nos frayeurs n'auront plus de raison ...............261
Ainsi quand
Mausole fut mort ..................................32
A la fin c'est trop de
silence ...............................107
A la fin tant d'amants dont les
âmes blessées ................149
Allez à la malheure, allez, âmes tragiques
...................219
Ames pleines de vent, que la rage a blessées
.................220
Beau ciel par qui mes jours sont troubles ou sont
calmes ......20
Beauté de qui la grâce étonne la nature
......................137
Beauté, mon beau souci, de qui l'âme incertaine
...............36
Beaux et grands bâtiments d'éternelle structure
..............138
Belle âme aux beaux travaux sans repos adonnée
...............309
Belle, quand te lasseras-tu
..................................CXX
Caliste, en cet exil, j'ai l'âme si
gênée ....................139
Ce livre est comme un sacré temple
.........................CXXII
Ce n'est pas en mes vers qu'une amante abusée
..................4
Celle qu'avoit Hymen à mon coeur attachée
.....................223
C'est assez, mes desirs, qu'un aveugle penser
................295
C'est fait, belle Caliste, il n'y faut plus penser
...........140
C'est faussement qu'on estime
................................306
Cet absinthe au nez de barbet
................................250
Cette Anne si belle
..........................................234
Ceux-ci de qui vos yeux
admirent la venue ....................300
Chère beauté que mon âme ravie
...............................247
Complices de ma servitude
....................................174
Consolez-vous, Madame, apaisez votre
plainte .................191
Donc après un si long séjour
.................................201
Donc cette merveille des cieux
...............................166
Donc un nouveau labeur à tes armes
s'apprête .................277
Dure contrainte de partir
....................................141
Elle étoit jusqu'au nombril
..................................316
Enfin après les tempêtes
......................................87
Enfin après tant d'années
.....................................23
Enfin cette beauté m'a la place
rendue ........................28
Enfin l'ire du ciel, et sa fatale envie
......................178
Enfin ma patience, et les soins que j'ai pris
................240
Enfin mon roi les a mis bas
..................................284
En vain, mon Colletet, tu conjures la
Parque .................299
En vain, mon Garasse, la rage
................................267
Esprits qui cherchez à médire
................................266
Est-ce à jamais, folle espérance
.............................302
Et maintenant encore en cet âge penchant
.....................264
Et quoi donc? La France féconde
...............................65
Grand et grand prince de l'Église
............................313
Grand fils du grand Henri, grand
chef-d'oeuvre des cieux ......252
Houlette de Louis, houlette de Marie
.........................228
Ici dessous gît Monsieur d'Is
.................................19
Il est vrai, la Vieuville, et quiconque
le nie ...............263
Il ne faut qu'avec le visage
...................................I
Il n'est rien de si beau comme Caliste
est belle .............132
Ils s'en vont, ces rois de ma vie
............................221
Infidèle mémoire
.............................................162
Jeanne, tandis que tu fus
belle ..............................243
Je le connois, Destins, vous avez
arrêté .....................102
J'estime la Ceppède, et l'honore, et
l'admire ................204
Je veux croire que la Seine
..................................317
La Garde, tes doctes écrits
..................................285
Laisse-moi, raison importune
.................................130
L'art aussi bien que la nature
...............................242
L'art, la nature exprimant
...................................251
Le dernier de mes jours est dessus
l'horizon .................134
Le guerrier qui brûlant dans les cieux se
rendit ............CXII
Le soleil ici-bas ne voit que vanité
.......................CXXII
L'ennemi tous droits violant
.................................205
Les Destins sont vaincus, et le flux de
mes larmes ...........297
Les funestes complots des âmes forcenées
.....................207
Les peuples pipés de leur mine
...............................311
L'Orne comme autrefois nous reverroit
encore ..................58
Louez Dieu par toute la terre
................................245
Mes yeux, vous m'êtes superflus
..............................293
Mon Roi, s'il est ainsi que des choses
futures ...............104
Mopse entre les devins l'Apollon de cet âge
..................236
Muses, je suis confus; mon devoir me convie
..................260
Muses, quand finira cette longue remise
......................259
N'attends, passant, que de ma gloire
.........................275
Ne délibérons plus, allons droit à la mort
...................254
N'égalons point cette petite
.................................170
N'espérons plus, mon âme, aux promesses
du monde .............273
Nymphe qui jamais ne sommeilles
..............................182
O Dieu, dont les bontés de nos larmes
touchées ................69
O qu'une sagesse profonde
.....................................84
O sagesse éternelle, à qui cet
univers ........................62
O toi, qui d'un clin d'?il sur la terre
et sur l'onde ........218
Objet divin des âmes et des yeux
.............................194
Or sus, la porte est close aux tempêtes
civiles ..............253
Passants, vous trouvez à redire
..............................206
Peuples, çà de l'encens; peuples, çà des
victimes ............272
Peuples, qu'on mette sur la tête
..............................44
Philis qui me voit le teint blême
.............................99
Pleine de langues et de voix
.................................146
Plus Mars que Mars de la Thrace
..............................189
Prier Dieu qu'il vous soit propice
...........................144
Qu'autres que vous soient desirées
............................96
Qu'avec une valeur à nulle autre seconde
.....................262
Que Bellone et Mars se détachent
.............................197
Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses
..................158
Que direz-vous, races futures
.................................75
Que l'honneur de mon prince est cher aux
destinées ...........172
Que mon fils ait perdu sa dépouille mortelle
.................276
Que n'êtes-vous lassées
......................................162
Quel astre malheureux ma fortune a
bâtie .....................128
Quelque ennui donc qu'en cette absence
.......................151
Quelques louanges nonpareilles
...............................257
Quoi donc, c'est un arrêt qui n'épargne
personne .............145
Quoi donc, grande princesse en la terre adorée
................68
Quoi donc, ma lâcheté sera si criminelle
.....................304
Race de mille rois, adorable princesse
.......................244
Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue
...................156
Sacré ministre de Thémis
.....................................268
Si des maux renaissants avec ma
patience .......................2
Si l'on peut acquérir par la plume la
gloire .................291
Si quelque avorton de l'envie
................................209
Soit que de tes lauriers la grandeur
poursuivant ..............26
Sus debout la merveille des belles
...........................226
Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle
....................38
Tant que vous serez sans amour
...............................144
Tantôt nos navires braves
....................................315
Trois ans déjà passés, théâtre de la
guerre ...................56
Tu dis, Colin, de tous côtés
.................................308
Tu faux, de Pré, de nous pourtraire
..........................249
Tu me ravis, du Maine, il faut que je l'avoue
................192
Tu vois, passant, la sépulture
...............................171
Va-t'en à la malheure, excrément de la
terre .................239
Voici de ton État la plus grande merveille
...................105
Voici venir le temps que je vous avois dit
...................318
Vois-tu, passant, couler cette onde
..........................225
Vous avez beau, mon berger
...................................3l9
Vous dont les censures s'étendent
............................238
Voyant ma Caliste si belle
...................................261
FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE DES
POÉSIES.
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PARIS. -- IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
Rue
de Fleurus, 9
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