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License ABU
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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT figchose>
<IDENT_AUTEURS lotip>
<IDENT_COPISTES swaelensg>
<ARCHIVE http: ://abu.cnam.fr/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Figures et choses qui passaient.>
<GENRE prose>
<AUTEUR Pierre Loti>
<NOTESPROD>
Julien Viaud dit Pierre Loti (1850-1923), officier de marine et écrivain, membre de l'Académie Française, évoque dans cet ouvrage ses impressions de voyage en Espagne ou au Chili, ses souvenirs de guerre (Annam, 1883)ou la tendresse qu'il porte au pays basque.
Pierre Loti (pseudonym of Julien Viaud, 1850-1923) served in the French Navy, but was also a successful writer and a member of the Académie Française. This work reflects his feelings and reactions on war action in Annam (1883), trips to Spain and Chile, as well as his love for the basque country. A publisher's list of his other works appears at the end of the actual text.
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER figchose1 --------------------------------
PIERRE LOTI, DE L'ACADEMIE FRANÇAISE
€FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT€
PARIS
CALMANN-LEVY, EDITEURS
3, RUE AUBER, 3
***
E. GREVIN - IMPRIMERIE DE LAGNY
***
TABLE:
PASSAGE D'ENFANT
VACANCES DE PAQUES
INSTANT DE RECUEILLEMENT
A
LOYOLA
L'ALCALDE DE LA MER
LA GROTTE D'ISTURITZ
MESSE DE MINUIT
PASSAGE DE PROCESSION
LA DANSE DES EPEES
IMPRESSIONS DE CATHEDRALE
PASSAGE DE SULTAN
PASSAGE DE REINE
PAPILLON DE MITE
PROFANATION
L'OEUVRE DE MER
LE MUR D'EN FACE
UN VIEUX MISSIONNAIRE D'ANNAM
TROIS JOURNEES DE GUERRE EN ANNAM.
***
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT
***
PASSAGE D'ENFANT
5 décembre 1894.
Ce que je vais écrire est pour ceux qui, dans les cimetières, contemplant
quelque fosse à peine fermée que les premiers bouquets blancs recouvrent encore,
se sont sentis tenaillés jusqu'au fond et déchirés, au souvenir de petits yeux
candides, éteints là sous la terre affreuse...
Oh! l'énigme déroutante et sombre, que la mort des petits enfants!...
Pourquoi ceux-là, au lieu de nous, qui avons fini et qui, si volontiers,
accepterions de partir?... Ou plutôt, pourquoi étaient-ils venus, alors,
puisqu'ils devaient s'en retourner si vite après avoir subi l'inique châtiment
d'une agonie?... Devant leurs tombes blanches, notre raison et notre coeur se
débattent, en détresse révoltée, au milieu de ténèbres...
***
Le petit être délicieux, dont je voudrais prolonger un peu la mémoire en
parlant de lui, était le fils unique de Sylvestre, -- un domestique à nous qui
est devenu, après dix années, presque quelqu'un de la famille.
Il n'avait vu que deux fois les étés de la terre. Ses cheveux de soie jaune,
comme on en met aux poupées, se partageaient en drôles de petites mèches,
rebelles aux coiffures. Son teint était comme celui des roses de Bengale, ses
traits comme ceux des anges; il avait une petite bouche ouverte, au-dessus d'un
menton un peu rentrant qui lui donnait une naïveté adorable. D'ailleurs, le plus
joyeux des innocents bébés, tout au bonheur nouveau d'exister, de respirer, de
se mouvoir; plein de vie et de santé fraîche; potelé, musclé comme les Amours
païens.
Mais son charme surtout était dans ses yeux, de grands yeux bleus assez
enfoncés sous l'arcade du front, des yeux de candeur, de confiance et aussi de
continuel étonnement devant toutes les choses de ce monde...
***
A Paris, ce matin gris de décembre, dans une chambre d'hôtel quelconque, sans
nouvelles depuis quatre jours, arrivant d'un voyage du Nord, j'ouvre au hasard
une de mes lettres prises à la poste restante. -- Et elle commence ainsi: «Hier
au soir, à huit heures, cet amour de petit Roger mourait dans d'affreuses
souffrances. Nous le pleurons tous, et Sylvestre fait une pitié profonde...»
... D'abord, je tourne sur place et je marche, vite, comme sous la poussée et
l'exaspération d'une douleur physique... Ensuite, je reprends la lettre, pour
continuer de savoir: c'est le croup, qui l'a emporté en quelques heures, au
milieu de l'affolement de ceux qui le soignaient...
Je marche encore, détaillant sans savoir pourquoi les objets, les laideurs de
cette chambre, repoussant du pied des choses qui m'entravent pour passer, -- le
temps de bien comprendre l'inexorable réalité de ce que je viens de lire, et
puis, tout à coup, un nuage, je n'y vois plus -- et je pleure...
L'idée ne m'était jamais venue que ce petit Roger pouvait mourir... Et puis,
non, je ne croyais pas qu'il avait pris tant de place en moi, ce petit-là, je ne
pouvais pas croire que je l'aimais tant !... Est-ce qu'on sait d'ailleurs
pourquoi on aime tel petit être qui ne vous est rien, plutôt que tel autre qui
vous touche de plus près: c'est quelque chose qui va des yeux dans les yeux, qui
vient de la toute petite âme candide et neuve, pour pénétrer doucement jusqu'au
fond de la vôtre, lassée et morne...
***
Dans ce même courrier, une dépêche, qui attendait aussi depuis deux jours à
la poste restante: «Je suis dans la peine. Notre petit Roger mort. SYLVESTRE.»
Maintenant je regarde les dates. Tout cela est déjà d'avant-hier! Donc, on
l'emportera au cimetière ce soir, et il est trop tard, je n'ai aucune
possibilité d'arriver, aucun moyen humain de revoir la chère petite figure, même
rigide et pâlie...
***
Roger Couëc, c'était le titre qu'il se donnait à lui-même quand on lui
demandait: «Comment t'appelles-tu ?» (Couëc, une abréviation à lui du nom de son
père, qui est un nom de Bretagne aux rudes consonances de granit.) Quand il
prononçait ce Couëc, il était comique si gentiment, qu'on le lui faisait
toujours redire -- et, de retrouver aujourd'hui ce pauvre petit mot enfantin, de
le réentendre en souvenir, me fait mal affreusement.
***
Ici, à Paris, où je devais m'arrêter, j'avais mille choses à faire, tant de
rendez-vous arrangés; des amis comptaient sur moi pour régler des questions
importantes... Rien de tout cela n'existe plus; sans seulement m'inquiéter de
les avertir, je veux au plus vite m'en aller, rentrer chez moi, dans ma maison
où pourtant va manquer pour toujours cette petite fleur qui était Roger Couëc.
Mais je n'ai de train possible pour m'emmener que ce soir et, pendant tout un
long jour désolé, il va falloir attendre dans cette chambre, ou bien errer dans
les rues; au milieu d'ambiances indifférentes ou hostiles, être sombre et seul,
en révolte outrée et sans espoir contre la cruauté stupide de la mort, qui ferme
de tels petits yeux, qui fauche de tels petits anges pour les coucher dans son
charnier...
***
«Je suis dans la peine. Notre petit Roger mort.» Tandis que les heures
suivent leur marche lente, je fais comme une revue de cette existence de deux
étés -- chaque instant qui vient, après la stupeur première, martelant en moi
plus profondément la notion que c'est à tout jamais fini...
Oh! sa petite voix dans la cour de notre maison quand je passais devant le
logis de ses parents et qu'il voulait me suivre: «Messieu! messieu!»
(Pour lui, monsieur était mon nom.) Et ensuite son petit trottinement joyeux
derrière moi, pour me rejoindre... Fini et glacé, tout cela!...
En souvenir, il me réapparaît surtout avec une certaine robe de molleton
rose, qui fut son costume de tous les jours pendant cette fin de saison, et une
cravate «La Vallière» blanche, brodée à chaque bout d'une fleur chinoise, qu'il
portait généralement sens devant derrière, la rosette dans le dos, sous les
petites mèches de ses cheveux jaunes... Mon Dieu, voici que cela me déchire le
coeur à me faire pleurer encore, de penser à cette petite cravate tournée à
rebours, retombant sur le dos de cette robe rose...
***
Il était très vif, ce petit Roger, et cependant il ne se mettait jamais dans
de méchantes colères, comme tant d'autres enfants; quand on le contrariait, en
l'empêchant d'aller patauger dans l'eau ou en lui retirant des mains quelque
objet qu'il aurait brisé, il jetait de grands cris et pleurait de grosses
larmes; mais c'était du désespoir seulement, avec un air de dire: «Est-il
possible qu'on soit si injuste pour moi ? est-il possible qu'il m'arrive des
malheurs pareils?» Alors, il était si adorable qu'on lui cédait toujours. Et à
présent, on donnerait des jours de la vie pour ne lui avoir jamais causé même
ces petits chagrins-là.
Parfois, quand il croyait avoir quelque chose de bien important à faire et
qu'on voulait l'arrêter au passage, il vous regardait avec un sérieux impayable,
en vous repoussant du bras sans rien dire les sourcils froncés, et il continuait
son chemin; -- les chats, à certaines heures, affectent de ces gravités drôles
et charmantes, quand ils se rendent empressés quelque part, trop occupés pour
répondre à votre appel.
***
Il avait des yeux, ce Roger, des yeux qui n'étaient pas de la terre, qui
souriaient d'habitude avec une petite joie confiante, mais qui, par instants
furtifs, regardaient trop profond. Bien que tout en lui respirât la vie,
l'insouciant bonheur de croître et de rire, il avait des yeux, quand on y
repense, qui semblaient interroger, implorer, s'inquiéter de quelque lendemain
noir...
Et ce sont ceux-là qu'elle va choisir, la vieille Faucheuse implacable et
imbécile, pour les jeter dans ses trous de cimetière!...
***
Le lendemain 6 décembre, après une nuit de voyage, j'arrive chez moi, au
lever d'un sinistre jour d'hiver. Dans ma chambre, je trouve le pauvre Sylvestre
allumant mon feu. Avec des sanglots qui tout de suite lui viennent, il me dit
cette simple et enfantine phrase, résumant tout: «J'ai perdu mon petit Roger.»
Et là, dans cette chambre glacée encore, éclairée par un commencement de jour et
par une lampe qu'on a oublié d'éteindre, il me raconte la fin de ce petit enfant
que je pleure autant que lui...
Si inattendue et si brusque, cette agression de la Mort! Il a été étouffé, en
pleine vie, luttant, tordant ses petites mains dans la souffrance... «Jusqu'au
dernier moment, dit Sylvestre, il me tendait les bras pour que je le prenne, il
s'accrochait à moi, il voulait se soulever, il ne voulait pas mourir...»
En écoutant les déchirantes choses qu'il me dit, je me rappelle tout à coup
une scène de l'été passé: un soir, on était venu m'avertir que le petit Roger
s'étouffait, et j'étais accouru chez ses parents. Là, je l'avais trouvé assis
sur les genoux de sa mère,encore tout rouge, tout tremblant, des larmes sur les
joues, et il avait serré mon doigt, dans sa petite main, puis m'avait regardé,
les yeux froncés et implorants, avec un air de me dire: «Crois-tu, ce qui vient
de m'arriver!... La peur que j'ai eue d'étouffer comme ça, si tu savais!...» Ce
n'était rien de grave; tout simplement, il s'était enroué,comme il arrive aux
bébés quelquefois. Mais, déjà, dans son regard, avait passé l'anxiété suprême,
l'angoisse de se sentir si petit, si frêle encore devant l'inconnu des menaces
sombres... Et, en me souvenant de cela,je me représente cruellement bien ce que
devaient être la supplication et l'effroi de ce même regard, quand il tendait
les bras à son père, «ne voulant pas mourir...»
L'habituelle et naïve confiance en notre protection, qui se lisait dans ses
yeux, il semble que nous l'ayons trompée, en le laissant emporter ainsi par la
vieille Faucheuse maudite. Son expression à certaines heures, revue si vivante
dans ma mémoire, me fait un mal que les mots humains ne peuvent pas dire... Et
je crois que l'humilité aussi de sa condition ajoute je ne sais quoi de plus à
cette douleur que j'ai de l'avoir perdu: je le pleurerais certainement moins,
s'il avait été un petit prince.
***
-- Oh! il n'a pas été oublié, continue Sylvestre. Tout le monde du quartier
est venu, -- et il a reçu tant de bouquets, tant de couronnes!...
D'ailleurs, la maison est en profond deuil de lui, la maison où ne s'entendra
plus son petit rire, ni son pas menu, ni sa petite voix brusque et charmante.
***
Il est silencieux, notre déjeuner, ce matin de retour, et Sylvestre, qui
reprend ses fonctions pour la première fois depuis les journées affreuses, a les
yeux brûlés de larmes en nous servant.
C'est que, pendant tout ce dernier été, Roger venait souvent assister à nos
repas, quand nous les prenions ici, dans la salle à manger intime. D'abord on
l'entendait passer en trottinant dans la cour, au milieu des rangées de fleurs,
très empressé d'arriver; puis, il paraissait à la porte, souriant et rose,
hésitant un peu cependant, avec des yeux qui demandaient la permission d'entrer,
comme si déjà, dans sa petite tête, il prenait conscience de n'en avoir pas tout
à fait le droit. Alors, on disait: «Oui, entre, entre, Roger Couëc!» Et il
entrait, en faisant le soldat: «Une! deux! Une! deux!» Et tout le temps du
déjeuner, bien que ce ne fût pas très correct, il tournait entre les jambes de
son père, l'entravant beaucoup dans son service. Puis, à l'instant du dessert,
auprès de mon fils Samuel -- son aîné de trois ans, qui l'aimait comme sa plus
belle poupée -- il s'enhardissait jusqu'à avancer son petit bec confiant pour
recevoir une cerise ou une fraise.
***
Après déjeuner je m'en vais, sous un ciel gris, au fond de la maison, dans
une seconde cour en contre-bas de la nôtre qui est celle des domestiques. Dans
ce lieu ordinairement ensoleillé, où l'on descend par quelques marches, il
m'était arrivé d'aller tant de fois, sous prétexte de voir à la serre, en
réalité pour embrasser Roger Couëc, qui rôdait généralement par là, en robe rose
et en cravate de soie chinoise.
Lui, sitôt qu'il m'apercevait, se dépêchait de venir, me prenait par la main
pour que je l'emmène avec moi, -- et, même les jours où je ne voulais pas de sa
compagnie, c'était irrésistible, sa petite voix me rappelant son ardeur à me
courir après: sur les marches, un peu hautes pour ses jambes, qui séparent les
deux cours, il se mettait à quatre pattes, d'un air affairé, afin d'aller plus
vite... Petit être éclos dans ma maison, comme, au printemps, il y naît des
hirondelles, comme il y fleurit des roses sur les vieux murs, pour lui ces cours
tapissées de branches vertes représentaient le monde! Quel mystère que ses
petites notions sur la vie, que ses petites pensées -- retournées à présent au
grand abîme noir!...
***
La première soirée, sur mon sinistre retour.
Chez moi, au-dessus de ma table à écrire, dans un cadre or et rose, -- rose
comme était la robe, -- je viens de placer le portrait du petit Roger. C'est
lui-même qui me l'avait donnée, cette photographie; un jour, on la lui avait
mise dans les mains en lui disant: «Va porter ça à Messieu.» Et il était
venu, d'un air intimidé mais très fin, me présenter ce petit carton, tenu à deux
mains avec une gaucherie exquise, comprenant que c'était sa propre image qu'il
m'offrait là.
Maintenant, Sylvestre arrive, m'apportant lavée et repassée de frais, la
petite cravate «La Vallière», que je lui ai demandé de me donner. «Je l'avais
achetée en Chine, dit-il, du temps où j'étais matelot.» Au cadre du portrait,
j'attache cette cravate, nouée avec une branche de fleurs blanches.
L'image, pour un temps, fixera encore cette figure d'ange, qui fut si
éphémère, si vite évanouie dans la grande Ténèbre. L'image fera durer quelques
années de plus le je ne sais quoi inexprimable de ce regard d'enfant.
***
Un jour de passé encore.
Au matin gris, en traversant la cour du fond, j'ai la pauvre, petite robe de
molleton rose, qu'on avait lavée et qui séchait, suspendue sur une corde, les
manches tombantes, et ballantes. Elle va devenir une chose pliée soigneusement,
qu'on gardera -- jusqu'au jour où, dans des années plus lointaines personne ne
se rappellera quel enfant l'avait portée...
Puis je suis entré, chez Sylvestre et j'ai revu là, bien rangés, et tristes
sur une étagère, de modestes joujoux que je connaissais: son cheval de bois, sa
grande chèvre, qu'il aimait tant, et son fusil pour faire le soldat...
Il avait aussi, je me souviens, un album d'oiseaux coloriés qu'il ne se
lassait pas de voir; en tournant les feuillets, il les désignait l'un après
l'autre du bout de son doigt levé et prononçait leur nom, toujours avec sa
brusquerie comique. L'autruche, qui sait pourquoi? l'amusait le plus; il
trépignait de joie et prenait un air de triomphe pour l'annoncer: «Truche!» dès
qu'elle apparaissait.
Chaque infime et insignifiante chose qu'on se rappelle de lui à présent est
pour faire souffrir.
***
Vers midi de ce même jour, un clair soleil perce les brumes du matin,
resplendit bientôt au milieu du ciel vide. Avec Sylvestre en deuil, je chemine à
travers le cimetière; dans ces allées, on dirait un temps d'avril.
La voici, la place où il dort, notre petit Roger; pas encore de tombe faite,
mais l'impression, d'un enfouissement d'hier. Cependant, la terre fraîchement
remuée, la terre grasse, l'affreuse terre disparaît sous un lit de fleurs: tous
les bouquets qui avaient suivi le léger cercueil et qui se fanent à peine.
Donc, c'est là-dessous que la petite figure s'est à jamais cachée, là-dessous
que s'est figé le candide petit sourire...
***
Encore un jour, et c'est le premier dimanche depuis qu'il n'est plus là. Un
de ces beaux dimanche d'hiver qui s'éclairent d'un soleil trompeur, qui simulent
les temps d'avril, mais qui s'éteignent si vite dans des soirs froids -- et qui
sont peut-être les plus mélancoliques de toutes les journées.
C'est par de tels après-midi qu'on mettait à Roger Couëc sa belle robe, sa
fourrure blanche, son beau chapeau, et que ses parents avaient la joie et
l'orgueil de l'emmener à la promenade, où il était le plus rose et le plus joli
de tous les bébés endimanchés de la ville.
Aujourd'hui, Sylvestre et sa femme, seuls ensemble, s'en sont allés au
cimetière, lentement. Là sans doute, au pâle et trompeur soleil, ils se sont
occupés à arranger les bouquets blancs encore frais, sur la petite fosse, sur
l'horrible terre. Et maintenant le jour baisse avec des frissons désolés;
l'heure de rentrer vient, l'heure où l'on ramenait au logis l'amour de petit
enfant, les joues rougies par le vent du dehors... Ce soir, ils rentreront
seuls, les parents; c'est leur premier dimanche sans leur petit Roger; ils l'ont
laissé là-bas, décoloré et froid sous la terre. Dans leur chambre, quand ils
seront de retour, devant le feu qui s'allumera, la petite voix vive et le petit
rire délicieux ne s'entendront pas. La robe et le beau chapeau des jours de
fête, serrés dans l'armoire, sont devenus de pauvres reliques, que le temps va
bientôt démoder et jaunir.
***
Et à la longue, ils s'accoutumeront à ne plus le voir, leur petit Roger, de
même que je me déshabituerai, moi, d'écouter s'il passe dans la cour ou
d'attendre, à la porte de la salle à manger, ses petites apparitions
soudaines...
Ce jour où il est retombé sur son berceau, inerte après avoir tant souffert,
après avoir tant imploré du secours avec ses bras tendus; oh! ce jour-là il
était bien fauché à jamais et replongé au gouffre... Désagrégée et finie, cette
combinaison d'atomes qui avait donné momentanément son petit sourire et
l'expression de ses yeux. Au fond de nos mémoires, qui d'ailleurs se
désagrégeront aussi, son image bientôt pâlira; même dans ce minuscule recoin du
monde où s'était limitée sa vie de deux ans, on oubliera bientôt qu'il a passé;
les choses, les existences, ici comme ailleurs, continueront leur marche. Et,
dans le cours des innombrables destinées, dans la suite infinie des âges, sa
disparition sera aussi négligeable et perdue que la mort d'une hirondelle ou que
l'effeuillement d'une rose blanche sur nos murs... Mais pourtant, comment dire
ma révolte amère, ma pitié infiniment tendre, au souvenir de la vaine
supplication de ce petit regard qui s'épouvantait de sa fin! Comment dire le mal
que j'ai de lui, avec, en plus, cette presque puérile angoisse de songer que le
cher petit mort ne le saura même pas!...
***
VACANCES DE PAQUES
I
En ce temps-là tous les mois étaient longs, très longs -- et les années,
presque infinies.
Les beaux mois de l'été et des vacance duraient délicieusement; quant à ceux
de l'arrière-automne et de l'hiver, empoisonnés par les devoirs, les pensums,
les froids et les pluies, ils se traînaient lamentables, avec de stagnantes
lenteurs.
L'année dont je vais parler ici, fut, je pense, la douzième que je vis sur la
terre. Je la passai, hélas!, sous la férule du «Grand Singe-Noir», professeur de
belles-lettres, au collège où je débutais sans le moindre brio... Aussi
m'a-t-elle laissé des impressions qui, aujourd'hui encore, me sont pénibles et
déprimantes pour peu que j'y concentre mon souvenir.
Et je me rappelle, comme si c'était d'hier, la mélancolie profonde et désolée
de ce jour d'octobre qui fut, cette année-là, le dernier des vacances et la
veille de la cruelle «rentrée des classes». J'étais revenu le matin même de
passer un temps enchanteur, un temps de liberté et de soleil, chez des cousins
du Midi, et j'avais la tête pleine encore des images de là-bas: les joyeuses
vendanges parmi les pampres rougis; les ascensions, sous des bois de chênes,
vers de vieux châteaux fantastiques perchés sur des cimes; les vagabondages
imprévus, avec une bande de petits amis dont j'étais le chef indiscuté...Quel
changement, mon Dieu! Arriver ainsi dans ma maison -- cependant si aimée -- pour
voir un été mourir et pour prendre demain une chaîne effroyable!...
Et ce jour-là précisément, sous un ciel tout à coup assombri, des frissons
commençaient à passer, m'apportant ces tristesses de l'automne que, dans mon
enfance, je ressentais avec une intensité si mystérieuse. De plus, le «Grand
Singe-Noir» (de son vrai nom M. Cracheux), qu'il faudrait affronter dans
quelques heures, je le connaissais d'aspect, pour l'avoir maintes fois aperçu,
en passant avec ma bonne devant la porte morose du collège; depuis un an, je
l'avais flairé, prévu, redouté, et mon dégoût très particulier pour sa personne
aggravait encore mes terreurs de l'enfermement inévitable et prochain...
Cette dernière journée, je l'employai d'abord à mettre en ordre, dans mon
musée d'enfant, les différents spécimens précieux que j'avais rapportés de mes
courses méridionales: papillons extraordinaires, attrapés sur les foins de
septembre; fossiles étonnants, découverts dans les grottes et les vallées. Et
puis, seul dans ma chambre, je m'installai sur mon bureau -- où il faudrait,
hélas! recommencer à travailler demain -- et j'entrepris une oeuvre qui m'occupa
jusqu'au crépuscule: confectionner un calendrier à ma façon, duquel je
déchirerais tous les soirs une page; préparer, pour les dix mois scolaires, dix
petits paquets d'une trentaine de feuillets chacun, avec indication des dates et
des jours, -- les jeudis et les dimanches, écrits avec des honneurs spéciaux sur
papier rose.
Dans la rue, tandis que j'arrangeais cela, des ramoneurs savoyards passaient
sous le ciel brumeux, avec leur plaintif appel qui s'entend chez nous à
l'automne, comme le glas des beaux jours: «A ramounâ la cheminâ, du haut en
ba-âs!» Et leurs pauvres voix lugubres me mettaient dans le coeur des angoisses
infinies.
Cependant ma besogne s'avançait; j'en arrivais au mois d'avril et au
bienheureux jour de Pâques. Sur papier rose, bien entendu, ce jour-là, et
inscrit avec des soins tout à fait tendres dans une guirlande de fleurs! Sur
papier rose aussi, les dix jours suivants, qui seraient dix jours de vacances,
une trêve délicieuse aux hostilités du «Grand-Singe...»
Quand ce fut terminé, j'ouvris l'armoire de mes jouets, pour clouer là, sur
le devant d'une étagère, mes dix mois bien alignés, à commencer par ce sinistre
octobre.
En clouant le mois d'avril, je regardais la petite liasse rose des vacances
de Pâques, me disant avec un doute découragé: «Est-ce que vraiment il viendra
jamais, ce temps qui est si loin de moi ?» Et, comme dans un rêve de chimérique
avenir, je me voyais déchirant ces feuilles-là, sur la fin des journées plus
longues et plus tièdes où le printemps serait dans l'air...
Le beau mois de mai eut son tour ensuite. Quand j'en arriverai là, me
disais-je, l'heure de déchirer la feuille sera claire et charmante avec un ciel
tout doré encore par les reflets du couchant, et j'entendrai dans la rue, sous
des guirlandes accrochées aux fenêtres, les matelots, les jeunes filles,
chanter,et danser les vieilles rondes de mai...
Et juin, quel charme de fleurs, de cerises et de soleil!... Et juillet:
l'approche enfin des grandes vacances, l'approche de l'enivrant départ pour chez
les cousins du Midi!...
Mais, au fond de quels lointains inaccessibles, ces temps-là
m'apparaissent!...
***
II
Le joug du «Grand-Singe-Noir» fut une chose vraiment terrible, dépassant
mes prévisions les plus pessimistes. Quel hiver languissant et pitoyable, mon
Dieu, avec des mains toujours tachées d'encre, des devoirs jamais finis et, par
suite, une conscience jamais en repos!... Même les jeudis, même les dimanches,
il nous accablait, ce vieillard sans entrailles!... Et, pour distraire un peu
mes petits camarades de chaîne, je peignais, avec du noir épais, en tête de mes
cahiers que l'on se faisait passer en classe, d'énormes singes dans des
attitudes variées, pérorant sur des livres classiques -- ou bien se grattant...
La race des «Grand-Singe-Noir», à notre époque, tend à disparaître. Mais il
en existe encore au fond des provinces, et je voudrais, en passant, ameuter
contre eux les petits souffre-douleur qui sont derniers en thème, leur prêcher à
tous la révolte contre le fatras qu'on leur impose pour les abêtir et les
étioler!...
***
Cependant, Pâques s'approchait, cahin-caha, et bientôt s'en iraient au vent
les derniers feuillets qui masquaient la désirée petite liasse rose.
Mais Pâques était de très bonne heure cette année, et le printemps se faisait
prier pour nous venir. Une crainte me prenait déjà que les jours sur papier rose
ne fussent que des jours de pluie et d'hiver..
Le dimanche des Rameaux passa, presque sans soleil. Puis, le vendredi saint,
voilé de gris, très morne, avec les coups de canon de deuil tirés toutes les
demi-heures, dans l'arsenal de la marine, en mémoire de la mort du Christ.
Et enfin, le samedi survint, sombre lui aussi, mais amenant la clôture des
cours du Grand-Singe, l'heure adorable de la liberté!...
***
Elle allait finir, cette dernière classe. Rien qu'un quart d'heure encore!...
Et je ne tenais plus sur mon banc.
Plein de méfiance toujours, mon buvard à peine ouvert, j'écrivais en hâte mes
adieux pour dix jours à mon ami André, le doyen et le plus homme de nous tous,
qui avait, cette année-là, commencé de me prendre en affection, sans doute parce
que j'étais au contraire le plus jeune et le plus notoirement enfant. (Nous ne
nous voyions jamais qu'en classe, lui étant pensionnaire et moi externe; encore
le Grand-Singe avait-il eu la noirceur de nous placer aux deux bouts de la
salle, sous prétexte que nous causions trop, ce qui nous obligeait à nous écrire
tout le temps, -- en une cryptographie égyptienne, sur des feuillets timbrés
d'un singe à l'encre de chine, comme sceau de notre esclavage.)
Plus qu'un quart d'heure, avant le soupir de soulagement final! Les pieds me
brûlaient... Je sentais dans mes jambes comme une démangeaison de sauter par la
fenêtre...
-- Messieurs, dit tout à coup le Grand-Singe, écrivez maintenant le devoir de
vacances que vous aurez à me rapporter de mercredi en huit, à la classe de
rentrée.
Un devoir de vacances! Horreur!! Trahison! Quel vieillard impitoyable!
Nous nous regardions tous, les uns consternés, les autres révoltés et
frondeurs.
C'était une narration latine!... Et moi qui ne pouvais déjà pas me tirer des
narrations françaises, moi qui restais court sur tous les sujets du Grand-Singe!
J'écrivis, la rage au coeur, d'une écriture volontairement gauche et
malpropre.
Il était d'ailleurs inepte, son canevas: Dans un jardin embaumé, où
soufflaient des zéphyrs printaniers, un enfant téméraire s'amusait, malgré la
défense de son précepteur, à taquiner les abeilles qui butinaient sur les
corolles fraîchement écloses... (De temps à autre, des points de suspension,
pour indiquer le lieu des développements à introduire.) Finalement le jeune
indiscipliné en venait à enfermer, avec le pouce et l'index, l'une de ces
intéressantes travailleuses dans le calice d'une campanule...
-- Et l'insecte en fureur, dictait le vieux, et l'insecte en fureur, de se
débattre...» (remarquez l'infinitif de mouvement) et de piquer les doigts de son
lâche persécuteur. (Ceci, messieurs, est la moralité.) Un point, c'est tout.
En m'en allant chez lui, je me répétais cette phrase: «Et l'insecte en
fureur...» qui, je ne sais pourquoi, m'exaspérait d'une façon particulière. Et,
à l'adresse du Singe Noir, j'ajoutais, avec un grincement de dents: «Vieux sale
moineau, va!»
Tout est convention en ce monde, et «sale moineau» représentait, en style
collégien de cette époque, une injure absolument accablante.
***
Le jour de Pâques, grand 'carillon des cloches d'églises. Dès le matin, dans
les rues, mouvement de la foule endimanchée. Suivant un vieil usage, les bonnes
gens avaient arboré, pour la première fois de la saison, des costumes de couleur
claire, des chapeaux de paille. Mais le ciel restait sombre, le soleil boudeur
-- et c'était plus triste de les voir tous, dans cet attirail de printemps,
marcher vite, avec des airs gelés, en baissant, la tête sous le vent du nord.
En vérité, les avrils ne devraient jamais apporter de déceptions aux enfants
qui les ont attendus avec tant de confiance et de ferveur, durant les trois mois
interminables de l'hiver...
***
A partir du lendemain lundi, on exigea que je me misse au travail pendant une
heure tous les matins, pour confectionner ce devoir de vacances, pensant bien
qu'au bout de deux ou trois jours j'en aurais le coeur net et les mains lavées.
Et docilement je restais dans ma chambre tout le temps voulu, accoudé à mon
bureau, avec de l'encre plein les doigts. Mais ça ne venait pas, non...
«Et l'insecte en fureur, de se débattre...» Mon inspiration demeurait nulle...
J'avais l'idée ailleurs, décidément; j'avais l'idée au printemps qui se refusait
à paraître, l'idée à courir dehors malgré les averses et les rafales.
Et mon coeur s'angoissait de plus en plus à voir se consumer si tristement et
si vite les précieuses journées inscrites sur papier rose...
***
III
Ils fuyaient mes jours de vacances, endeuillés tous par la même pluie
froide, par le même ciel noir.
Et je n'en avais plus que cinq devant moi -- quand, le vendredi, ma petite
amie Jeanne vint avec sa mère m'inviter à passer la journée en sa fine
compagnie, dans un jardin qu'elle possédait en dehors des remparts de la
ville... Oh! joie inespérée!...Et précisément il faisait presque beau, plus
d'averses, rien que de violentes alternatives de soleil et d'ombre.
Après une semaine d'enfermement sous la pluie, ce fut une surprise
délicieusement troublante que de rencontrer dans ce jardin le printemps dont
j'avais douté. Elles étaient là tout de même, épanouies à profusion, les
jacinthes roses, les anémones trop rouges, les anémones trop violettes, et les
touffes de giroflées communes, d'un jaune d'or si magnifique strié de brun
ardent; elles éclataient en couleurs excessives, sous un ciel incertain, où
couraient de gros nuages encore chargés d'obscurité et d'hiver. Et un charme
indéfini se dégageait pour moi de la présence de toutes ces fleurs, malgré ces
frissons de vent et ces menaces de giboulées...
Pendant le retour -- forcément mélancolique, parce que la promenade était
finie, parce que je voyais de nouveau poindre pour demain matin la narration
latine avec l'insecte en fureur -- j'insinuai à l'oreille de ma petite
amie de venir me chercher encore une fois avant la rentrée si prochaine, ce
qu'elle voulut bien me promettre.
***
IV
Oh! misère! il faudrait déchirer ce soir le dernier feuillet des jours en
papier rose!...
Et j'étais là, après le déjeuner, peinant sur cette composition latine, guère
plus avancée qu'au lundi de Pâques, lorsqu'on m'avertit que la petite Jeanne
m'attendait en bas pour m'emmener dans son jardin du faubourg.
Mais mon père survint, qui regarda mon cahier, avec consternation et s'opposa
à la promenade:
-- Qu'il finisse d'abord sa narration, dit-il; après, il ira la rejoindre.
Mon Dieu!...Et c'était le dernier jour!... A l'idée de manquer cette
occasion, qui ne s'offrirait plus, de passer une après-midi avec Jeanne, dans
son grand jardin pourtant si triste, je me sentais en révolte et en désespoir.
Donc, je m'y attelai avec rage, à ce canevas; j'y introduisis des zéphirs,
des papillons, des roses purpurines et des fleurs d'un rouge punique. Puis, j'en
arrivai à la phrase presque finale: «Et l'insecte en fureur...» Se
débattre, dans mon gros dictionnaire latin, ça se disait: Jactare corpus
(jeter son corps de côté et d'autre.) L'expression me paraissant bien énorme
pour une abeille, j'ajoutai à corpus l'ingénieuse épithète: tenue (ténu),
et, pour maintenir l'insidieux infinitif de mouvement, j'écrivis: tenue
corpus jactare, furens.
Ouf! c'était fini! Vite ma bonne, pour me conduire là-bas, -- car, à ma
grande humiliation, je n'étais pas encore jugé d'âge à sortir seul. -- Vite,
faire ma toilette, laver mes mains noircies jusqu'au coude, et en route pour ce
jardin, où Jeanne m'attendait, parmi l'or des giroflées et le rouge punique des
anémones. Vite, vite, car il était tard, et le soleil baissait, le soleil de mon
dernier jour! ...
Hélas, au sortir des portes du rempart, dans une allée d'ormeaux qui mène
vers la banlieue tranquille, je vis Jeanne qui s'en revenait avec sa mère:
-- C'est à cette heure-ci que tu arrives! me dit-elle d'un petit ton
d'ironie. C'est que, tu sais, nous rentrons, nous autres!
Alors, à cette tombée froide du jour, devant la certitude de ne plus revoir,
cette année, à cette même saison changeante de printemps, ce grand jardin enclos
de murs gris, et ces premières fleurs frileuses, éclatantes de nuances trop
vives sous le soleil incertain, il me prit un de ces regrets désolés, une de ces
tristesses tout à fait insondables et sans explication possible, dont ma vie
d'enfant était tissée -- surtout aux heures où s'allongeaient les ombres des
soirs.
***
V
Le lendemain matin, devant nos figures mornes alignées sur les bancs, le
Grand-Singe pontifiait en lisant nos produits de Pâques.
Mon tour arriva d'être lu à haute voix par lui... Et, qui s'en serait douté:
c'était réussi, paraît-il, ce que j'avais fait!... Même, quand il en vint à la
phrase: Tenue corpus jactare, furens, il s'écria d'une petite voix flûtée
et grotesque:
-- Oh! que c'est bon, ça!
Eh bien! c'était complet par exemple! Avoir enfanté une chose dont se
délectait ce vieux singe! ... Tout confus, je cherchai des yeux mon ami André,
dans l'inquiétude de ce qu'il allait penser de moi. -- Il m'adressa de loin une
petite moue, en baissant la tête et en avançant les lèvres, comme pour me faire
honte. Mais son sourire, quoique moqueur, restait bienveillant et affectueux: je
compris qu'il ne m'en voulait pas trop d'avoir fait quelque chose d'aussi bien
que ça, -- et alors, je me sentis consolé, un peu.
***
INSTANT DE RECUEILLEMENT
Hendaye, 22 novembre 1892
A certaines heures, longuement amenées, spéciales et rares, le caractère des
pays tout à coup se dégage pour nous de l'uniforme banalité moderne. Sous nos
yeux, une âme sort du sol, des arbres, des mille choses: l'âme antique des
races, qui dormait, affaiblie par le grand mélange universel, et qui, pour un
instant s'éveille et plane...
Aujourd'hui 22 novembre, tandis que je suis là seul, à ce point extrême où
finit la France, assis sur ma terrasse qui regarde l'Espagne, l'âme du pays
basque pour la première fois m'apparaît.
Nos contrées d'Europe, hélas! de plus en plus se ressemblent toutes. Ainsi,
depuis un an je l'habitais, cette Euscalerria, sans y avoir découvert
rien de bien particulier, sans m'être aucunement aperçu que je m'y attachais.
Mais sans doute un lent travail s'était fait en moi-même, une lente
pénétration par des effluves basques, et j'avais été préparé insensiblement à
comprendre et à aimer.
Aujourd'hui, c'est le jour de l'Adoration perpétuelle, et les vieilles
églises d'alentour, tant espagnoles que françaises, sont plus remplies encore de
cierges qui brûlent et de coeurs naïfs qui prient. Il fait idéalement beau; sur
la Bidassoa, sur les Pyrénées, sur la mer, partout règne le même calme infini.
L'air immobile est tiède comme en mai, avec pourtant cette insaisissable
mélancolie de l'arrière-automne, indiquant à elle seule que l'année s'en va.
La mer, au loin, luit comme une bande de nacre bleue. Il y a des teintes
méridionales, presque africaines, sur les montagnes qui se découpent au ciel
avec une netteté absolue, et qui sont vaporeuses cependant, noyées dans je ne
sais quoi de diaphane et de doré. La Bidassoa, à mes pieds, inerte et lisse,
reflète et renverse avec une précision de miroir le vieux Fontarabie d'en face,
son église, son château fort, roussis par des centaines d'étés; reflète et
renverse toutes les arides montagnes avec leurs moindres plis et leurs moindres
ombres, même leurs plus petites maisonnettes, çà et là éparses, blanches de
chaux sur ces grands fonds roux. Là-haut en l'air, ou bien en bas tout au fond
du miroir trompeur, les plus lointaines cimes ont une pureté égale. L'immobilité
des choses et l'éclat lumineux des teintes donnent à cette côte espagnole un peu
de la tristesse ensoleillée du Maroc; aujourd'hui, du reste, on sent l'Afrique
presque voisine, -- comme si les limpidités de l'atmosphère, qui atténuent les
distances visibles, avaient eu le pouvoir aussi de la rapprocher de nous.
Et ce grand calme silencieux de tout, cette tranquillité inaltérée de l'air,
cette immobilité des lumières douces et des grandes ombres nettes, me donnent
d'abord l'impression d'un temps d'arrêt dans le mouvement vertigineux des
siècles, d'une réflexion, d'une immense attente, -- ou plutôt d'un regard de
mélancolie jeté sur le passé, sur l'antérieur des soleils, des êtres, des races,
des religions...
Et, dans le vide sonore, de temps à autre tintent les antiques cloches
d'église, appelant, mieux les hommes aux cultes défunts, pendant ces
recueillements étranges; Fontarabie, Hendaye, les couvents de moines, sonnent,
sonnent, appellent, avec les mêmes timbres vieillis, les mêmes voix qu'aux
siècles d'avant.
Sur la Bidassoa, des barques d'allure lente, passent d'une rive à l'autre,
traînant après elles de longues rides alanguies, dérangeant par places les
images renversées de Fontarabie et des brunes montagnes. Des marins et des
contrebandiers qui les montent -- figures rudes, imberbes à la mode basque,
têtes coiffées du traditionnel béret noir -- causent en leur langue tant de fois
millénaire, ou bien chantent, en fausset nasillard, comme les Arabes, les airs
des ancêtres.
Et, dans les sentiers d'alentour refleuris par ce merveilleux automne, entre
les haies garnies comme au printemps d'églantines, de troènes et de
chèvrefeuilles, les femmes et les jeunes filles se promènent, allant d'une
église à l'autre, vêtues surtout de noir, l'épaisse mantille noire abaissée sur
le front, comme c'est l'usage ici quand on va prier pour soi-même ou pour les
êtres évanouis dans la terre des cimetières...
Alors, tout à coup, tandis que je suis là seul devant ce décor que semble
endormir le morne soleil, écoutant sonner les vieilles cloches on vibrer dans le
lointain les vieilles chansons, je prends conscience de tout ce que ce pays a
gardé au fond de lui-même de particulier et d'absolument distinct. De l'ensemble
des choses et des êtres ambiants se dégage, aux yeux de mon esprit, comme une
essence vivante; pour la première fois, je sens exister ici un je ne sais
quoi à part, mystérieux, -- destructible, hélas! mais encore imprégnant tout et
s'exhalant de tout, -- sans doute, l'âme finissante du pays basque...
Cependant voici que, là-bas derrière moi, quelque chose de laid, de noirâtre,
de tapageur, d'idiotement empressé, passe, vite, vite, ébranle la terre, trouble
ce calme délicieux par des sifilets et des bruits de ferraille: le chemin de
fer!... Le chemin de fer, plus niveleur que le temps, propageant la basse
camelote de l'industrie et des idées modernes, déversant chaque jour, ici comme
ailleurs, de la banalité et des imbéciles.
***
A LOYOLA
I
Mercredi 25 octobre 1892
Vers le soir, au baisser du soleil, l'express de Saint-Sébastien à Madrid
nous dépose, mon compagnon basque et moi, dans une ville appelée Zumarraga, où
il nous faut séjourner une heure,en attendant la voiture que l'on prépare pour
nous mener au pays de saint Ignace.
Temps tiède de l'automne méridional, avec partout la mélancolie des feuilles
rousses. Inévitablement cela est triste, d'être à errer, à la tombée d'un
crépuscule d'octobre, dans une toute petite ville isolée, inconnue, très
vieille, où se parle une incompréhensible langue, et que de hautes montagnes
entourent...
Nous errons sans but. A une fenêtre, dans une étroite rue noire, un pauvre
perroquet du Brésil cause tout seul:
-- Je parie que, lui aussi, parle basque, dis-je à mon compagnon de voyage.
-- Oh! c'est probable! répond-il -- et il écoute:
-- Oui, en effet, continue-t-il en riant, je l'entends dire Jacquo
ederra! (Jacquot joli!)
Pour la dixième fois, nous voici revenus à la place de l'Eglise. Une grande
place carrée, que bordent des maisons vieilles, à l'abandon, en ruine, avec des
toits saillants aux balcons sculptés et des blasons sur les murs. L'église, qui
forme une des faces de ce lieu, est d'un brun rougeâtre, lézardée, effritée par
le temps. Et alentour, pour enfermer tout cela, de hautes montagnes abruptes,
des mêmes pierres et du même rouge que l'église, montent dans le ciel d'octobre
qui s'éteint.
Sur cette place, il y a une fontaine de marbre, où des jeunes filles viennent
de temps à autre puiser. Il y a aussi une statue neuve, dont le marbre se
détache très blanc sur le fond sombre des autres choses: un vieillard à tête
d'illuminé qui tient une guitare, l'étrange Yparraguire, qui fut musicien
ambulant, compositeur de chants patriotiques séditieux et de chants d'amour. Une
inscription, en cette langue millénaire que les étrangers ne réussissent jamais
à bien entendre, indique que c'est là un hommage du pays basque au dernier de
ses bardes. Vraiment il est encore spécial, encore lui-même,ce peuple
euscarrien: ni la France ni l'Espagne n'ont réussi, après tant de siècles, à se
l'assimiler complètement...
Dans le lointain, une flûte criarde commence à gémir, et un tambourin
l'accompagne sur un rythme saccadé un peu arabe. Cela se rapproche; c'est une
noce qui nous arrive, oh! une bien humble petite noce, défilant très vite,
courant presque, au son de cette musique.
Sur la place, le petit cortège s'arrête, pour danser, dans les envolées de
feuilles mortes que le vent soulève. Ils sont une quinzaine en tout, et il n'y a
d'abord que nous deux pour les regarder. La mariée, très jeune et jolie, est la
seule qui porte un costume au goût du jour, les manches à gigot et la jupe 1830
qui sont la dernière création de 1892. Le tambourin et la flûte leur jouent un
air rapide et sauvage, un de ces airs basques à cinq temps qui déconcertent
toutes nos notions sur les rythmes, et ils commencent tous ensemble une danse
extrêmement compliquée, mêlée de sauts et de cris, -- une très vieille danse
dont la tradition sera bientôt perdue.
Deux ou trois filles arrivent, avec des cruches sur la tête, pour puiser à la
fontaine; alors le marié, -- qui a une figure de dix-huit ans, -- s'en va les
inviter à danser aussi. Des enfants accourent, quelques oisifs s'approchent, un
petit rassemblement se forme, rendant moins triste cette fête de pauvres gens, à
cette tombée de nuit, au milieu de ce cadre désolé.
Et, dans la rue, des paysans, pour regarder aussi, arrêtent leurs lourds
chariots à boeufs qui passaient, en roulant bruyamment sur des disques de bois
plein, comme des chars antiques.
A cinq heures, on nous amène là notre voiture, qui est cependant prête: une
espèce de cabriolet, à capote de toile cirée, avec deux chevaux attelés en
flèche qui ont au cou une quantité considérable de clochettes.
Tout de suite nous sommes dans la campagne, et bientôt dans la nuit noire, --
nuit tiède comme en été. Une heure et demie de route, grand train, dans des
vallées, dans des gorges sinueuses, longeant des torrents que nous ne voyons
pas, mais que nous entendons bruire malgré nos clochettes tout le temps agitées.
Un vent du midi, très doux, nous jette sans cesse des feuilles mortes au visage.
On nous arrête enfin devant les porches d'une fonda monumentale. Nous
sommes arrivés. De l'autre côté de la route, l'immense couvent de Saint-Ignace
surgit, -- masse obscure dans de l'obscurité. Aucune maison aux alentours; la
fonda et le couvent, à Loyola il n'y a pas autre chose.
La fonda est très ancienne, avec des escaliers et des rampes de fer
forgé comme dans un palais. Ainsi que dans toutes les auberges d'Espagne, on y
sent dès l'entrée l'âcre odeur des mets et de l'huile. Les gens n'y comprennent
ni le français ni l'espagnol, rien que la langue de la patrie, le basque. A
table, il n'y a qu'un vieux prêtre et nous; mais dernièrement, paraît-il, quand
on a élu le nouveau général des Jésuites, toutes les grandes salles étaient
pleines; il y avait des voyageurs venus de partout, même du fond de la Pologne
et de la Russie.
La fonda est presque un lieu saint; des images de piété sont
accrochées à tous les murs, et, le long des escaliers, des écriteaux défendent
aux personnes qui montent «de jurer ou de blasphémer».
***
II
Jeudi 26 octobre.
A Loyola, quand j'ouvre les yeux, je vois filtrer à travers mes contrevents
de longs rayons de lumière. La grande chambre où j'ai couché est blanchie à la
chaux, très nue, presque vide, avec des images de saints et des bénitiers
accrochés aux murs. Toute la nuit, j'ai entendu sonner au couvent des cloches
singulièrement argentines et bruire dans la campagne les eaux d'un torrent. Ce
matin, c'est la voix d'une servante de la fonda qui me réveille, en
chantant dans l'escalier un air basque à cinq temps, un air de cet
Yparraguire dont j'ai vu hier la statue à Zumarraga, sur la petite place triste.
J'ouvre mes fenêtres au clair soleil. C'est le merveilleux matin d'un octobre
méridional. Sans ces teintes rouges et dorées des arbres, sans ces feuilles
mortes sur l'herbe, on dirait la chaude splendeur d'août. Le site est très
particulier, admirablement choisi: une petite plaine unie, -- la seule qu'on
trouverait à bien des lieues à la ronde dans ce recoin tourmenté du pays basque;
une plaine fertile comme un jardin, traversée par un frais torrent, et
mystérieusement murée, presque surplombée par,des hautes montagnes sauvages, qui
la séparent du reste du monde. Le torrent fait son bruit léger dans le silence
d'alentour et un calme pastoral plane sur toute cette région exquise.
Cependant le couvent de Saint-Ignace, nid des Jésuites, est là devant moi,
qui trône en maître souverain, immense et superbe dans cet isolement. Il forme
une masse imposante, grise et morne, d'un aspect très spécial, d'une
magnificence très surprenante, au milieu de ce pays si perdu, resté si humble et
si primitif. La chapelle est au centre de la grande façade, qui lui fait de
chaque côté comme deux ailes un peu sinistres; son dôme s'élève dans des
proportions grandioses de basilique; son péristyle s'avance en rotonde
somptueuse, tout en marbre, porche et piliers de marbre noir blasonnés de marbre
blanc; l'escalier de marbre qui y mène est monumental, compliqué, orné de lions
et de statues. Et, en avant, rien que des parterres de chrysanthèmes, des allées
paisibles taillées en charmille d'autrefois; détail étrange, aucune défense,
même aucune clôture; tout de suite après, la campagne, les champs, les sentiers
où des paysans passent.
De sombres pensées s'associent d'elles-mêmes à ce nid du Jésuitisme et de
l'Inquisition; en regardant ce couvent de Loyola, dont le nom seul a je ne sais
quoi d'oppressant, on ne peut se tenir de songer à tant de cruelles et
implacables choses, qui jadis furent décrétées à voix basse derrière ces murs --
et puis exécutées, au près ou au loin, toujours dans l'ombre et sans merci. Cet
immense et opulent édifice, avec son architecture lourde, son air dominateur,
caché dans ces montagnes, a bien la physionomie qui convient à la grande
Jésuitière originelle. Cependant ces alentours si confiants, ces jardins ouverts
à tout le monde, ces fleurs qu'une simple haie ne défend même pas, donnent déjà
à l'ensemble un abord hospitalier que l'on n'avait pas prévu. La règle de cet
ordre est certes la plus étonnante déformation du christianisme qui jamais soit
sortie des cerveaux humains, et, autant il y a de douceur persistante, de
douceur quand même autour du nom de Jésus, autant ce mot de Jésuite, qui en
dérive, reste inquiétant, glacial et dur...
Au milieu même des allées en charmille, familièrement circulent des
laboureurs. Des chars à boeufs passent aussi, de ces chars dont les roues en
bois plein, à la mode romaine, font ce gémissement particulier qu'on entend sur
toutes les routes du pays basque; ils sont remplis à déborder de pommes à cidre,
rouges ou dorées, qui laissent dans l'air tiède des traînées de senteurs; ils
sont menés par des paysans quelconques, qui chantent, sans se gêner, sous les
hautes fenêtres grises, les chansons joyeuses du vieux temps. Vraiment, autour
de la Jésuitière, tout a un aspect de bien-être, d'abondance, de paix, de
sécurité profonde.
Nous quittons la fonda pour descendre, au gai soleil, nous promener
dans les parterres du couvent morose. Voici qu'une des portes s'ouvre: c'était
celle de l'école, à ce qu'il paraît, car une trentaine de petits garçons s'en
échappent, sautillant, criant, et un vieux bonhomme, en robe noire de l'ordre,
se hâte de fermer au-dessus de leurs têtes les contrevents du premier étage --
afin de leur permettre de jouer au traditionnel jeu basque, à la pelote au
mur, sans risquer de casser des vitres. Ils jouent quelques minutes, les
petits, leur gaîté enfantine détonnant très gentiment auprès de ces murailles
sombres; ensuite, ils se dispersent dans la campagne, et le silence revient, le
grand silence des champs; plus personne ne passe; aux approches de midi, un
soleil de plus en plus chaud éclaire les parterres de chrysanthèmes et les
pompeux escaliers de marbre.
Tandis que je monte à cette chapelle par ces belles rampes solitaires,
admirant ces somptueux portiques, ce site incomparable et ce ciel bleu,
j'éprouve bien, tout au fond de moi-même, une répulsion instinctive, peut-être
une vieille rancune de huguenot, en face de cette Compagnie de Jésus. Ce n'est
pas que j'ajoute foi, bien entendu, à tout le mal dont certains passionnés
l'accusent, -- et, d'ailleurs, qu'importerait qu'elle eût commis des crimes: une
institution humaine ne doit être jugée que d'après la quantité d'enthousiasme
qu'elle a suscité dans les âmes, d'après la quantité de consolation ou
d'illusion berçante qu'elle a su répandre sur le monde... Mais cette Compagnie
de Jésus, qui ne sait qu'anéantir ceux qu'elle engouffre dans son sein sévère,
non, je la trouve incompréhensible et inquiétante, avec l'impersonnalité
farouche qui en est la base; je la trouve un peu terrible aussi, avec sa
puissance presque sans bornes, aux agissements toujours ténébreux...
Les grandes portes de la chapelle, sculptées luxueusement du haut en bas et
garnies d'ornements de cuivre, sont si bien frottées, si bien vernies, qu'elles
brillent, malgré leur vieillesse, d'un éclat neuf. Aucune église n'a des portes
entretenues avec un soin pareil. Dès l'abord on en reçoit une impression de
richesse, de persistance et de durée.
Personne... Nous essayons de pousser doucement un des battements sculptés,
qui cède et s'ouvre; il semble même qu'il n'y ait rien pour le tenir fermé. Et
alors la splendeur du dedans nous apparaît.
Une immense église ronde. Au milieu, une colonnade circulaire, massive,
puissante, en marbre presque noir rehaussé de très minces filets d'or, soutenant
un dôme d'une couleur beaucoup plus claire, tout de marbre gris et de marbre
rose. Il est décoré, ce dôme, par une série de gigantesques blasons de marbre,
gris et or, rangés en cercle. Chacun de ces blasons est posé sur un manteau
royal, également en marbre, dont les plis semblent retomber; le dessus des
manteaux est de marbre rose très pâle, et le dedans -- la doublure, si l'on peut
dire -- est de marbre rose très vif; l'ensemble a un brillant de porcelaine. Et,
au-dessus de chacune des colonnes noires qui soutiennent le dôme rose, est posée
une statue blanche, se détachant sur les beaux manteaux éployés; toute une
compagnie de personnages, d'une neigeuse blancheur, est là-haut, alignée en
rond, dans des attitudes de recueillement et de prière.
Au fond de l'église, face à l'entrée, est la merveille du sanctuaire, le
maître-autel, entièrement fait d'agate brune, avec mosaïques en pierres rares de
différentes couleurs où le blanc domine. Autour de ses grandes colonnes torses
en agathe, s'enroulent comme des spirales de ruban les mosaïques prodigieuses.
Tout son ensemble, d'un poli irréprochable, brille comme l'intérieur des
coquilles marines. Au milieu, pose une statue de saint Ignace, de taille
humaine, en argent repoussé et ciselé.
Autour de la rotonde centrale, dans les bas-côtés qui sont de marbre brun et
de marbre gris, les différents autels secondaires sont ornés de statues presque
toutes remarquables, dont les vêtements dorés ont cet éclat particulier que
prend l'or sur le marbre.
Nulle part aucune surcharge; partout une sobriété sévère dans la
magnificence; partout les teintes naturelles et le poli des marbres sombres;
l'or employé avec une discrétion extrême, en filets légers, en minces broderies
sur les robes des saints et des saintes; mais toujours de l'or vif, bruni,
étincelant.
Et ce lieu tout entier est maintenu dans une fraîcheur presque neuve, -- sous
laquelle pourtant, se devine la vieillesse des choses. Tout ici est brillant et
sans trace de poussière, même les dalles sonores sur lesquelles nous marchons.
Pas une église au monde ne saurait témoigner d'un entretien pareil, et ce soin
excessif donne à lui seul la mesure de l'opulence de la Compagnie.
Toujours personne. Nous sommes en entrés, sans qu'on ait pris garde à nous,
par une porte continuellement ouverte. Ce silence, cette solitude, dans cette
splendeur qui semble à peine religieuse, et l'apparition soudaine de ce lieu au
sortir des campagnes environnantes, tout cela, par ce tranquille matin, est pour
faire songer aux palais enchantés qui, sous le coup des baguettes magiques,
peuvent s'évanouir...
D'une façon générale, je les trouve bien étranges, bien inexpliquées au point
de vue purement humain, ces magnificences des couvents et des églises, qui ont
coûté la fortune de milliers d'êtres différents, et qui sont impersonnelles,
dont les créateurs n'ont même pas joui plus que le voyageur de hasard qui, des
centaines d'années après, vient à passer...
Après la chapelle, nous voudrions visiter l'intérieur du cloître, et,
revenus dans le parterre de chrysanthèmes, nous demandons à des paysans, qui
sont là, comment faire, où frapper, par où entrer.
-- Oh! disent-ils, par où vous voudrez, toutes les portes sont bonnes,
puisqu'on laisse entrer partout.
Et ils poussent la première porte venue, qui s'ouvre devant nous toute
grande.
Un peu hésitants, nous montons, toujours sans rencontrer personne, jusqu'à un
deuxième étage, -- et là nous apparaît une salle étonnante, qui ressemble à
quelque petite pagode asiatique ou bien à la chambre d'une fée.
Extraordinairement basse de plafond, elle a d'énormes solives que l'on
toucherait de la main et dont chacune est une guirlande de feuilles d'acanthe
précieusement dorées. Toutes ces solives qui se répètent, également magnifiques,
extravagantes de surcharge ornementale, jusqu'au fond de ce lieu étrange,
forment dans leur ensemble comme une tonnelle de feuillages d'or. Et cette salle
est coupée en deux par un grillage d'or, au delà duquel sont allumées, devant
des reliquaires d'or, deux lampes religieuses dans des globes semblables à des
fleurs roses. Tout est brillant, de cet inimitable éclat doux des ors plus épais
d'autrefois, et une exquise odeur d'encens remplit l'air...
Cependant, voici que, dans une porte, un petit judas s'entre-bâille, par
lequel deux yeux nous regardent; puis cette porte s'ouvre, et un jeune homme de
dix-huit à vingt ans, au charmant visage, en robe noire de Jésuite, un plumeau
sous le bras, un balai à la main, nous fait signe d'entrer, en souriant.
Il est dans une vieille chambre somptueuse, tendue de brocart rouge, dont les
meubles sont d'or et de marqueterie de marbre, et il s'occupe à épousseter là
des reliquaires
Il nous demande si nous sommes français. Mon compagnon de voyage, qui croit
deviner en lui un homme de sa race, répond en euscarrien.
- Ah! oui, reprend le frère; vous êtes des Français, mais des
Français-Euscualdunac! (des Français-Basques!)
Il semble sous-entendre: «Alors, vous l'êtes si peu, français! Dites donc
plutôt que nous sommes compatriotes!» et il devient plus accueillant encore.
Il nous explique que c'est ici la propre chambre d'Ignace de Loyola, dont
l'entretien est confié à ses soins. Ces os, aujourd'hui incrustés de pierreries,
et ces vieilles étoffes qui remplissent les reliquaires, sont les débris de la
personne et des vêtements du grand saint.
Si nous voulons visiter le couvent, nous dit-il, -- toujours avec cette même
absolue confiance qui semble être ici dans l'air, -- nous n'avons qu'à
redescendre au rez-de-chaussée, tourner à droite, puis à gauche, frapper à la
deuxième porte; nous trouverons là des pères qui se feront un plaisir de nous
promener partout.
Nous allons donc frapper à la porte indiquée. Un frère portier, après nous
avoir regardés par un judas, nous ouvre, en souriant, lui aussi, comme le jeune
frère basque d'en haut.
Il nous introduit dans un grand parloir clair. Certainement, dit-il, on nous
fera visiter tout ce que nous désirerons. On va même nous choisir pour guide un
père français, si nous voulons bien prendre la peine de nous asseoir et
d'attendre un moment. Impossible de souhaiter maison plus hospitalière, hôtes
plus aimables.
Il arrive bientôt, la main tendue, le père désigné pour nous conduire. Sa
figure est bonne et, franche; ses yeux regardent bien en face; rien de ce qu'on
est convenu d'appeler l'air Jésuite. Il est cordial, et gai.
Le couvent, où il nous promène sans fin, est immense; un vrai labyrinthe,
dans lequel, dit-il, les jeunes novices souvent perdent leur chemin. Avec ses
murs blancs et sa nudité, il ressemble à tous les couvents possibles. Ses
interminables couloirs sont bordés de petites cellules qui regardent la
tranquille et sauvage campagne d'alentour; sur chacune d'elles, en haut de la
porte, est écrit le nom du père qui l'habite. Beaucoup de noms français, des
noms anglais, des noms russes: la Compagnie de Jésus étend partout sa puissante
main cachée.
Mais la merveille du lieu, c'est le vieux château féodal de Saint-Ignace --
où le hasard nous avait fait entrer d'abord. C'est un de ces petits nids de
vautour, du moyen âge espagnol, aux murs archaïques faits de pierres et de
briques rouges bizarrement agencées. Il est englobé, serti comme un joyau
précieux, dans l'immense et redoutable couvent issu de lui; on le respecte si
religieusement que, dans les salles à lui adossées, quelle qu'en soit la
décoration intérieure, on a laissé en pierres brutes, tels quels, tout de
travers parfois, les pans de muraille qui lui appartiennent. Sa vieillesse
extrême fait paraître presque jeunes les constructions déjà si âgées qui
l'entourent; sa petitesse paraît plus étonnante au milieu de ce monastère de
proportions gigantesques: on dirait un joujou, un château fort construit jadis
pour des enfants. Des lampes sacrées et des parfums y brûlent nuit et jour
partout. Les Jésuites, qui se sont succédé là depuis des siècles, ont pris en
sainte tâche de l'orner du haut en bas; il y a des chapelles et des dorures
jusque dans ses petites écuries. La salle, plafonnée de feuillages d'or comme
une pagode, que nous avions vue en arrivant, est l'ancienne salle d'honneur du
château, -- fort modeste autrefois sans doute, -- dont on a respecté les grosses
solives basses, en les recouvrant avec tant de luxe, comme on mettrait une
relique dans une châsse d'or.
Loyola est situé entre deux vieilles petites villes basques très voisines,
Aspeïtia et Ascoïtia, toutes deux typiques, immobilisées depuis longtemps sans
doute, avec leurs sombres maisons aux balcons de fer forgé, avec leurs petites
boutiques, leurs petits métiers. Toutes deux ont des églises, sanctifiées comme
Loyola par le passage terrestre de saint Ignace, et qui, même en Espagne, sont
d'une richesse d'ornementation inusitée. A Aspeïtia, derrière le maître-autel,
depuis les dalles jusqu'à la haute voûte, tout est revêtu des plus délicats
feuillages d'or, sculptés profondément en plein bois avec une patience chinoise.
Dans ces deux villes, sur lesquelles darde aujourd'hui un lourd soleil
d'automne, la principale industrie paraît être la confection des alpargates
(espadrilles) et des avarcac (chaussures basques en peau de mouton qui
s'attachent, à l'antique, par des cordelières le long du mollet).
A Ascoïtia surtout, c'est comique: tout le long des, rues, sur les trottoirs
étroits, une file ininterrompue d'alpargatiers, travaillant tous avec une
précipitation fiévreuse. On dirait que l'univers entier, pieds nus, attend avec
avidité l'achèvement d'une commande gigantesque d'alpargates. Ces gens cousent,
tapotent avec frénésie et les semelles de cordes s'empilent autour d'eux en
petites montagnes...
La même carriole, qui nous a amenés hier dans l'obscurité noire, nous reporte
aujourd'hui à Zumarraga par un beau et chaud soleil. Nous croisons des quantités
de pesants chars a boeufs, remplis de pommes parfumées, qui cheminent avec
lenteur, grinçant sur leurs roues massives. Nos chevaux couverts de clochettes
s'en vont galopant sur une continuelle jonchée de feuilles mortes, par les
petites vallées délicieuses, le long de ces frais torrents que nous n'avions
fait qu'entendre pendant notre premier trajet nocturne...
***
L'ALCALDE DE LA MER
La grande salle de la mairie de Fontarabie délabrée, vide, solennelle,
attestant, comme la ville entière, qu'ici le passé fut presque somptueux. Au
fond, sous une sorte de dais en vieux brocart, un portrait de la Reine régente.
Des bancs et des fauteuils, bien rangés le long des murs.
Nous sommes là trois ou quatre qui attendons. Les contrevents restent fermés,
nous laissant dans une demi-nuit, -- à cause des mouches.
-- Dans un moment, dit l'alcalde (le maire) de la ville, sitôt que finiront
les vêpres, ils vont venir.
On entend, dans le silence du dehors, un petit turlututu de flûte basque,
plaintif et étrange comme une musique arabe. Il fait étouffant, et on a
conscience, malgré cette pénombre voulue, que le grand soleil de juillet flambe
au ciel, surchauffe tout cet amas de vieux bois et de vieilles pierres qu'est
Fontarabie.
Nous sortons sur l'antique balcon de fer forgé, pour voir s'ils
viennent. Alors, au-dessous de nous se découvre la rue, la «Calle Mayor»,
étroite, où le soleil ne descend guère, encaissée entre des maisons du moyen
âge. Elle est en pente rapide, terminée en bas par une porte en ruine, et comme
fermée en haut, comme murée par la masse sombre de l'église. Décor de l'Espagne
d'autrefois, demeuré extraordinairement intact; toitures aux chevrons sculptés,
très débordantes pour faire plus d'ombre; blasons magnifiques, en relief sur les
murs de pierre rousse; balcons de fer forgé qui s'étagent les uns au-dessus des
autres, garnis de pots de fleurs, égayés partout de géraniums et d'oeillets.
Quelques têtes espagnoles se montrent aux fenêtres, regardent du côté de
l'église, attendent comme nous ce cortège qui va venir. Une curiosité commence
d'animer la rue morte.
Des cloches, tout à coup! Des vibrations descendent de l'église si voisine,
emplissent l'air tranquille et chaud: les vêpres sont finies.
Les habitants sortent des vieilles maisons obscures, garnissent les balcons
et les portes, se penchent, regardent. Et cinq ou six prêtres, les offices
terminés, se joignent à nous dans la salle, viennent nous saluer, l'air naïf et
bon.
Enfin, au loin s'entend le tambour. Ils arrivent!
Du bout de la rue, du tournant qui paraît la finir, débouche un cortège. En
avant du mur farouche de l'église, qui est le grand fond de ce tableau, les gens
un à un apparaissent. D'abord des musiciens en béret rouge, jouant une marche
vive et gaie. Derrière eux, une femme qui semble être, dans ce défilé, le
personnage principal; une femme aux allures de déesse, superbement cambrée,
grande, drapée à la mode d'Espagne dans un crépon de Chine blanc; elle s'avance
d'un pas rapide, un peu dansant, que rythme la musique, et, avec ses bras levés,
arrondis comme des anses d'amphore, elle maintient sur sa tête un coffre énorme.
Vient ensuite un garçon, tenant une grande bannière rouge ornée d'un écusson
bleu. Puis, un groupe de figures brunies, coiffées du traditionnel béret basque:
les pêcheurs, toute la confrérie des pêcheurs de Fontarabie, qui arrivent de
là-bas, du quartier de la marine, pour la solennité annuelle du renouvellement
de leur alcalde.
L'alcalde de la Mer, chef de la confrérie des pêcheurs, est élu tous les ans,
au suffrage restreint, et, depuis le moyen âge, la remise de cette charge se
fait, à l'ardent soleil de juillet, avec un cérémonial immuable.
Ils ont descendu la «Calle Mayor» en musique et maintenant les voici montés
dans la grande salle de la mairie où tout le monde prend gravement place:
l'alcalde de la ville au centre, sous le dais à ses côtés, les deux officiers de
marine, l'un Français, l'autre Espagnol, qui commandent sur la Bidassoa; puis,
les deux alcaldes de la Mer, l'ancien et le nouveau; puis les prêtres, et enfin
tous les pêcheurs.
Et la bannière rouge, vieille de quatre siècles, a été montée elle aussi; ses
broderies de soie, très archaïques,, représentent des scènes de la pêche à la
baleine, et des saints auréolés qui marchent sur les eaux agitées. On
l'assujettit au balcon de fer pour que, durant la cérémonie, elle flotte
au-dessus de la rue.
Devant les alcaldes, on ouvre le coffre apporté par la belle fille brune, car
il contient le trésor de la confrérie qui doit être vérifié: un large parchemin
couvert d'écriture gothique, accordant les bénédictions très particulières du
pape Clément VIII; un christ d'argent, un reliquaire d'argent, un calice
d'argent, des ciboires d'argent, et des cannes pour les chefs, en fanons de
baleine à pomme,d'argent (car la confrérie, qui ne pêche plus que des thons
et des sardines, fut fondée aux temps lointains où les baleines venaient encore
se faire prendre dans le golfe de Biscaye).
Ils sont intacts, tous ces vénérables objets que l'on se repasse de main en
main depuis des siècles.
On va donc à présent lire à haute voix les comptes de la communauté, en cette
langue, millénaire et d'origine si inconnue, que les étrangers au pays basque
n'arrivent jamais à comprendre: tant pour les oeuvres, tant pour les secours,
tant pour les messes de bon voyage et les messes de mort...
Cela est écouté attentivement par tous ces pêcheurs alignés autour de la
salle. Matelots issus, depuis des générations sans nombre, d'aventuriers de mer,
vivant sur les hautes lames dangereuses du golfe de Biscaye. Figures durcies,
hâlées, tannées, rasées soigneusement comme des figures de moines. Un peu
rapaces, tous un peu pillards, obstinés à venir, malgré les lois, jeter leurs
filets dans les eaux françaises, jusque sur nos plages, mais braves gens quand
même et marins si hardis!...
C'est terminé, cette vérification, et on va s'amuser un peu. En bas, du
reste, une grande rumeur s'élève dans la rue, qui s'est beaucoup peuplée: c'est
qu'on amène le taureau!
Il arrive à contre-coeur, ce taureau-là, tenu par la tête à une pièce de bois
que tire une paire de boeufs accouplés; le lien qui l'attache est assez long
pour qu'il puisse labourer de coups de cornes le derrière des bêtes qui le
traînent, et cet équipage difficile à mener s'avance avec des à-coups, des
arrêts, des sauts et des ruades.
Sous les hauts porches de la mairie, la fanfare de cuivre alterne avec
l'orchestre basque: petites flûtes et tambourins jouant les vieux airs à cinq
temps, dont le rythme est pour dérouter nos oreilles et dont on ne sait plus
l'âge.
Cependant, le taureau, aux cornes emmaillotées, délivré à présent de son
attelage, a été attaché à un pilier de pierre, par une interminable corde qui
lui permet de balayer toute la rue. Et le voilà, affolé et hébété, fonçant au
hasard sur les passants qui l'appellent et qui se dérobent toujours. Et ce sont
des bousculades, des portes refermées en coup de canon, des galops sur les
pavés,qui glissent, des fuites, des chutes, des cris d'effroi et des éclats de
rire...
La course achevée, le cortège des pêcheurs se reforme pour s'en retourner au
quartier de la «marine», où un repas de gala est servi chez le nouvel alcalde de
la Mer.
En tête, la musique, tambourins et flûte. Puis, la grande belle fille
porteuse du coffre sacré, qui reprend la cadence de sa marche et son balancement
de hanches sous son crépon blanc. La bannière ensuite; les alcaldes, les deux
officiers et les prêtres. Enfin les pêcheurs et la foule qui les accompagne,
toujours plus nombreuse.
Cela défile joyeusement et vite, dans le décor un peu funèbre, dans la triste
rue aux maisons si hautes et si blasonnées.
Et, après le tournant de l'église, cela sort tout à coup de l'étouffement de
Fontarabie pour descendre vers cette «marine» par une rampe qui surplombe tout
le fond du golfe de Biscaye, les Pyrénées, les côtes de France et d'Espagne,
l'infini de l'Océan bleu, dans une splendeur de lumière.
Là-bas, sur la plage, s'ouvre la modeste petite maison du nouvel alcalde de
la Mer, entourée à la mode basque de platanes taillés en voûte. A l'arrivée du
cortège, on plante à la porte la sainte bannière et l'on va remiser le précieux
coffre au fond d'une alcôve, sous un lit.
Un couvert de fête, très naïvement dressé, avec de gros bouquets, occupe là
une salle étroite et basse, dont les solives sont proches et oppressantes comme
à bord des navires. Sur les murailles peintes à la chaux blanche, rien que des
images du Christ, de la Vierge, des saints qui protègent les hommes de mer.
Dans ce lieu, chaud comme une étuve, où entre pourtant un peu de la brise du
large, on s'assied à se toucher, on s'entasse, alcaldes, officiers, prêtres et
plus notables pêcheurs, tant qu'il en peut tenir. Des femmes et des filles,
alertes, souriantes, s'empressent à servir toutes sortes de poissons et de
coquillages, à toutes sortes de sauces. Entre chaque mets, des cigarettes
s'échangent et s'allument, -- et on cause pêche ou contrebande, en espagnol et
surtout en basque.
C'est au rez-de-chaussée, tout près des promeneurs. Par la fenêtre ouverte,
éclate au premier plan la bannière rouge qui flotte, s'envole ou bien s'abaisse
parfois jusqu'au sable; puis, la plage où la musique s'est installée, où les
danseurs commencent le fandango; et, entre les couples qui tournent et se
balancent les bras levés, un peu du profond bleu de la mer -- où dorment
aujourd'hui des centaines de petites choses noires qui sont les barques des
pêcheurs en fête.
Des gens du dehors viennent à tour de rôle regarder et gentiment sourire par
cette fenêtre ouverte. Il passe même des étrangers de Biarritz ou de
Saint-Sébastien, des cyclistes en culotte courte, des élégantes aux larges
chapeaux emplumés. Ils touchent la bannière, ceux-là, l'étendent pour en
examiner les personnages enfantins et le patient travail...
Aussi loin d'eux que ces broderies anciennes qui les amusent, aussi loin
d'eux, Dieu merci, de leurs conceptions et de leur mièvreries modernes, sont ces
rudes pêcheurs bronzés qui soupent à cette table, entre des images du Christ,
dans l'intacte candeur des vieilles joies, des vieux espoirs et des vieux
rêves...
***
LA GROTTE D'ISTURITZ
Toutes les grottes du monde se ressemblent plus ou moins; leurs galeries,
leurs stalactites, leur dômes sont de même architecture. Les mêmes mystérieux
Génies, -- ceux qui inventent les formes des lentes cristallisations, ceux qui
président aux métamorphoses de la matière inorganique, -- ont pris soin de
diriger, pendant des millénaires, avec des patiences éternelles, leur
ornementation blanche.
Celle d'Isturitz mérite d'être vue, bien qu'il en existe assurément de plus
étonnantes.
***
Elle est située au coeur du vieux pays basque, où nous nous enfonçons par des
chemins ombreux, à travers des ravins et des bois. A mi-côte, elle s'ouvre dans
le flanc d'une montagne sauvage.
D'abord il nous faut grimper par des petits lacets, au milieu des roches, des
sources, entre des tapis odorants de menthes et d'oeillets. La contrée
d'alentour, à mesure que nous nous élevons, se découvre pareille jusque dans ses
lointains: pastorale, toute d'ombre et de paix, avec de grands bois, et, çà et
là, de vieilles petites églises noyées dans les arbres.
Un trou, fermé par un pan de maçonnerie et par une porte quelconque, c'est
l'entrée de la grotte.
Le paysan d'Isturitz, qui nous guide, nous ouvre avec une grosse clef, -- et
tout de suite nous pénétrons dans le mystère des régions souterraines, dans le
noir, dans l'humidité froide, dans le silence aux sonorités effrayantes.
Nous descendons dans le gouffre par une pente roide. De plus en plus,
au-dessus de nos têtes les plafonds s'élèvent, et les flammes de nos bougies y
sont absolument perdues, comme dans les ténèbres d'une cathédrale.
Nous voici dans la grande nef. Au milieu, malgré cette obscurité de rêve où
tremblent nos petites lumières, on distingue vaguement quelque chose de
gigantesque, qui se dresse dans une pose presque humaine; c'est tout blanc et
laiteux, cela semble un colosse en albâtre qui essaierait de toucher la voûte
avec sa tête.
Notre guide jette aux pieds de ce personnage une botte de paille qu'il avait
apportée; tout à l'heure il y mettra le feu, et ce sera le grand spectacle
final.
Auparavant il veut nous emmener dans plusieurs galeries latérales où sont
pétrifiées toutes les variétés de ces choses ou de ces êtres qui hantent les
cauchemars. Les stalactites, aux aspects infiniment changeants, sont groupés là
par familles, par formes à peu près semblables, comme si les Génies de la grotte
avaient pris la peine de les classer.
Telle galerie est consacrée plus spécialement aux franges légères, si fines
quelquefois qu'on les briserait en les touchant; elles descendent de partout
comme une pluie figée, elles pendent de la voûte en guirlandes innombrables:
franges de toutes les tailles, très longues ou très courtes, qui se séparent ou
s'emmêlent, avec une surprenante diversité de caprice.
Ailleurs, ce sont comme de longs doigts blancs de cadavre, tantôt ouverts,
tantôt crispés en griffe; on dirait des collections de bras et de mains, les uns
absolument géants, qui seraient appliqués, enchevêtrés, superposés à profusion
contre les parois froides. Mais jamais un angle vif, jamais une arête nulle
part; tout est d'un même aspect de crème qui exclut l'idée de dureté: on
s'attend à ce que cela cède sous la moindre pression et on est surpris, quand on
y touche, par cette rigidité de marbre.
Çà et là un monstre, également blanc, de silhouette inquiétante, se dresse ou
s'accroupit, imprévu au milieu d'une allée, ou bien tapi dans un recoin
d'ombre... Et, si l'on songe que la moindre de ces immobiles bêtes a dû demander
pour le moins deux mille ans de travail aux Génies décorateurs du lieu, on en
arrive à des conceptions de patience, à des conceptions de durée un peu
écrasantes pour nos brièvetés humaines...
Ailleurs, enfin, c'est la région des grosses formes animales arrondies et
molles: entassements de trompes et d'oreilles d'éléphants, monceaux de larves,
d'embryons humains à têtes énormes sans yeux, tout le déchet d'on ne sait quels
enfantements n'ayant pas pu prendre vie... Et toujours ces êtres isolés, séparés
de la masse confuse des germes, assis n'importe où, membres ballants et oreilles
pendantes.
***
Quand nous revenons dans la première nef, notre guide allume son feu de
paille, et l'obscurité lourde s'en va, se recule dans les bas-côtés, dans les
couloirs profonds d'où nous venons de sortir. A la lueur de cette flamme rouge,
la haute voûte de cathédrale se révèle, apparaît toute festonnée et frangée; les
piliers se dessinent, ouvragés curieusement du haut en bas; le colossal spectre
blanc, entrevu tout à l'heure à l'arrivée, semble tout à fait une femme drapée
dans des voiles, et son immense ombre monte, descend, danse sur les parois de ce
lieu un peu effroyable...
Alors on reste confondu devant la raison des choses, devant l'énigme des
formes, devant le pourquoi de cette magnificence étrange, édifiée dans le
silence et les ténèbres, sans but, au hasard, à force de centaines et de
milliers d'années, par d'imperceptibles suintements de pierres
***
Au sortir de la grotte, c'est une impression joyeuse que de retrouver l'air
pur et chaud du dehors, la verdure des chênes, les grands horizons boisés, la
lumière et l'espace; au lieu de l'humidité sépulcrale d'en dessous, la bonne
senteur saine des menthes et des oeillets sauvages; au lieu de la chute goutte à
goutte des eaux mortes, dans le silence d'en bas, le bruit gai des torrents, qui
sont des eaux vivantes et dans le lointain, les clochettes des troupeaux qui
rentrent des champs. Pour un instant furtif, on est tout à 1 'ivresse de
respirer et de voir, et le pays d'alentour, si tranquille et si vert, semble un
Eden...
***
MESSE DE MINUIT
C'est une nuit de Noël; mais, cette année, en ce point extrême de la
France méridionale, c'est une nuit si douce qu'on dirait une nuit d'avril. Un
croissant de lune, qui bientôt s'abîmera derrière la masse obscure des montagnes
de l'Ouest, est encore en l'air, parmi de tout petits nuages semblables à des
parcelles effilées de ouate blanche.
De la rive française où j'habite, je viens d'entendre onze heures sonner
là-bas au vieux clocher de Fontarabie, sur la rive espagnole. Et voici la barque
que j'avais commandée pour me passer, à cette heure nocturne, de l'autre côté,
de la Bidassoa, qui est ici la frontière; à la lueur de son fanal, elle arrive,
en glissant, jusqu'au pied de mon jardin, établi en terrasse au-dessus de l'eau
sombre.
***
Donc, en route pour l'Espagne.
La rivière est large, inerte et luisante sous la lune... Vraiment cette nuit
de Noël est si douce qu'on dirait une nuit d'avril...
Depuis déjà plusieurs années, j'ai traversé ces eaux la même nuit et au même
moment, tantôt par des temps tièdes comme celui-ci, tantôt par des temps de
gelée ou de tourmente; des fois, seul comme ce soir, des fois, avec des amis qui
sont loin ou qui ne sont plus. Et c'était toujours pour aller assister à la
pareille messe de minuit, dans le même couvent des moines capucins, situé un peu
solitaire au bord de cette Bidassoa, sur la route qui mène de Fontarabie à
Irun... Il y a une mélancolie grave à revoir, quand cela est possible, tous les
ans, les mêmes choses, dans les mêmes lieux, aux mêmes dates et aux mêmes
instants.
***
Après un quart d'heure d'une petite traversée, tranquille comme un glissement
d'ombres, nous abordons au rivage espagnol et là, reconnu par les carabiniers de
veille, je puis m'acheminer librement vers la chapelle des moines par une route
qui suit la berge de la rivière, à la base des montagnes.
Le clair croissant de lune décidément me quitte, me laissant à la garde des
étoiles, dans une pénombre plus confuse. Le long de mon chemin passent quelques
hautes maisons basques, déjetées, anciennes, encore blanches au milieu de la
nuit à force de chaux sur les murs; puis, des fantômes d'arbres, de grandes
ramures effeuillées. Il y a aussi des endroits déserts et plus obscurs, que des
rochers surplombent. Et toutes ces choses dorment, dans une paix, dans un
silence infinis.
Vingt minutes de marche, une demi-heure peut-être, en allant sans hâte dans
cette nuit très recueillie, qui emprunte on ne sait quoi de particulier et
d'apaisant au doux mystère de Noël.
Deux ou trois bandes de chanteurs se croisent avec moi, annoncées de loin au
milieu de tant de silence; des garçons de Fontarabie qui se promènent aux
lanternes, chantant les antiques chansons où figurent les Mages de Bethléem;
ceux-ci s'accompagnant avec une guitare grêle, ceux-là avec un tambourin. Un peu
gris, tous, ils me disent en passant de gais bonsoirs, et tout de suite je perds
dans le lointain le bruit de leurs voix, de leur musique sautillante et vieille.
***
Voici enfin les grands murs du couvent, d'un gris pâle et d'un aspect
chimérique sous les étoiles de minuit; je monte les escaliers des hauts perrons,
et déjà, dans l'air si fraîchement pur du dehors, filtre jusqu'à moi une odeur
d'encens.
La porte de la chapelle est ouverte, en raie de lumière jaune dans le
bleuâtre nocturne, et, ce soir, paraît-il, entrera qui voudra sans contrôle
aucun. Jadis pourtant, aux Noëls antérieurs, cette porte était verrouillée; il
fallait passer par la sacristie, après avoir montré patte blanche à un moine
soupçonneux, et on ne pénétrait là qu'en petits groupes dévisagés et triés.
Mais, dans nos temps, tout se simplifie, tout se banalise; les sanctuaires n'ont
plus de défenses et s'ouvrent à tous venants.
Elle est déjà remplie, cette chapelle, et, en y entrant, c'est un effet
inattendu que de s'y trouver comme dans un nuage, d'y voir à peine, dans une
nuit différente de celle de la campagne, à travers une si épaisse fumée d'encens
qu'il y a du vague de vision épandu sur les capucins immobiles devant l'autel,
et sur les femmes uniformément voilées de noir, immobiles dans la nef. Au
murmure des litanies, qui se chantent à demi-voix dans le lointain du choeur,
une impression étrangement funèbre se dégage dès l'abord de cet amas de femmes,
dont les têtes enveloppées de drap noir s'inclinent vers la terre. Toutes ont
mis la mantille de deuil, qu'il est d'usage, en pays basque, de porter pendant
les cérémonies religieuses et qui a pour but de bien marquer l'humaine
fragilité.
La mort, ici tout est pour la rappeler. Et il semble qu'elle plane lourdement
au-dessus de ces quelques centaines de têtes courbées. Chaque dalle de cette
église est une dalle funéraire, et on a conscience que ce sol où l'on marche est
plein d'ossements. De cette foule de paysans et de pauvres, où les vieillards
dominent, s'exhale une odeur de cadavre que l'encens ne dissimule pas. On entend
çà et là des toux creuses qu'exagère la sonorité de la voûte. Et, de fait, ce
n'est que la terrifiante pensée de la mort qui, ce soir, réunit là tous ces
êtres d'un jour, pour l'effort en commun d'une prière. C'est contre la mort que
sonnent toutes ces cloches d'églises, dont le bruit s'élève en ce moment de
partout et remplit le silence. Et c'est contre la mort aussi qu'a été érigée
cette grande Vierge blanche, seule éclairée par la flamme des cires, dans la
chapelle sombre... Oh! si souriante et si blanche, cette grande Vierge, au
milieu de guirlandes de roses blanches: sorte de trompeuse vision infiniment
douce, qui pose radieusement sur l'autel, parmi les nuages de l'encens.
L'encens de plus en plus s'épaissit dans la nef. Et les statues des saints se
confondent avec les immobiles moines dont les barbes, les chevelures sont
archaïques autant que celles des images de bois ou de pierre.
Cependant, ces litanies murmurées si bas ne sont qu'une sorte d'incantation
préliminaire, de préparation à quelque chose d'autre, qui va se passer et que la
foule attend. Au-dessus des fidèles, agenouillés ou assis, un vaste jubé
mystérieux, grillé comme un harem, s'avance en voûte depuis le mur de façade
jusqu'au tiers de l'église; on sent qu'il est rempli d'assistants invisibles, et
parfois il s'en échappe des sons de tambour, des cliquetis de paillettes, comme
si on se disposait là pour quelque étonnante musique.
Maintenant voici l'heure, et la messe va commencer. D'autres cierges, plus
nombreux, s'allument. Une dizaine de moines, dont les robes et les capuches sont
de soie blanche, entrent rituellement dans le choeur nuageux, précédés de
diacres qui portent des lanternes au bout de longues hampes. Tout cela, ancien,
fané et demi-barbare.
Et alors tout à coup, dans le jubé secret, là-haut, en l'air, éclate une
musique stridente et étrange, qui fait presque frissonner après le bercement
monotone des litanies; c'est que le Christ est né, c'est que le fictif
triomphateur de la mort vient d'apparaître au monde, et on salue sa venue avec
une soudaine et folle allégresse!... Deux ou trois hautbois, qui ont le mordant
des musettes bédouines, mènent un choeur éperdument joyeux de voix d'hommes,
scandé par une trentaine de tambours de basque et par une légion de
castagnettes. Et tout cela, qui est si dissonant et si imprévu dans une église,
arrive pourtant à produire, par son étrangeté même, une sorte de saisissement
religieux. Ce sont de très vieux noëls du pays de Guipuzcoa, rapides et alertes
comme des habaneras ou des séguidilles. Et les moines, qui font dans le jubé
tout ce bruit de sauvage fête, accompagnent leur musique d'une sorte de pas
rituel; on les entend s'agiter en cadence, on voit trembler sur les murailles
leurs ombres dansantes.
La messe, très compliquée, très longue, se continue dans un étourdissant
fracas de hautbois et de notes humaines en fausset nasillard; au-dessus de
toutes les têtes noires enveloppées de voiles, au-dessus des vieux châles
misérables, des vieilles chevelures grises, dans la fumée toujours plus épaissie
de l'encens, les cantiques d'autrefois se succèdent avec une exaltation
croissante, rythmés toujours par le petit tonnerre cuivré des tambourins, par le
bruit sec et léger des innombrables castagnettes sonnant entre des doigts
agiles...
Puis, quand tout est fini, il y a un mouvement pressé des paysans et des
pauvres vers le choeur, où une poupée vient d'arriver dans les bras d'un capucin
qui l'offre aux baisers des fidèles, une pauvre impuissante poupée que l'on a
pris soin d'envelopper dans des maillots d'enfant et qui représente le Sauveur
nouveau-né...
***
Et maintenant on se disperse, dans la nuit plus froide et plus bleue.
Comme au sortir de quelque rêve de l'ancien temps, je m'en reviens seul, du
côté de la barque qui doit me ramener sur la rive française. Je m'en reviens
plus attristé, parce qu'un Noël encore a passé sur ma tête, parce qu'une année
encore est tombée au gouffre sans m'avoir apporté la solution de rien, ni
l'espérance de rien.
Et pendant ce retour solitaire, j'ai conscience d'être déshérité mille fois
plus que le dernier de ces humbles, de ces vieillards ou de ces pauvres, qui
tout à l'heure, en priant comme avaient prié ses ancêtres, embrassait la naïve,
la ridicule et l'adorable, l'ineffable poupée dans ses langes...
***
PASSAGE DE PROCESSION
Mardi 1er juin 1897
Tous les ans, depuis des siècles, dans la matinée du mercredi qui précède la
Pentecôte, vingt ou trente villages basques perchés sur le versant espagnol des
Pyrénées se vident de leurs paroissiens, qui, chargés chacun d'une croix comme
celle du Christ, montent en pèlerinage au couvent de Roncevaux. Et, pour voir
passer cette procession étrange, il faut aller la veille coucher à Burguette, le
dernier des villages qu'elle traverse avant d'arriver au vénérable monastère.
Saint-Jean-Pied-de-Port, une petite ville paisible et charmante, que le
chemin de fer, hélas! ne tardera pas à déflorer, est le lieu d'où je pars, ce
mardi 1er juin sous un ciel très sombre, pour monter en voiture à Burguette, par
des lacets ombreux à travers une immense forêt de hêtres.
Une heure environ après Saint-Jean-Pied-de-Port, c'est l'Espagne; c'est le
village de Val-Carlos où il faut s'arrêter pour les formalités de frontière.
Et puis, comme Burguette est de l'autre côté des Pyrénées (près des sommets,
à une altitude encore très grande), nous recommençons à monter pendant quatre
heures encore, pénétrant au coeur de la forêt, qui se fait de plus en plus
sauvage et plus verte. L'orage gronde sourdement autour de nous, derrière les
nuées, et la cloche de Val-Carlos, pour conjurer la grêle, se met à tinter d'une
petite voix fêlée et triste. Longtemps ses vibrations nous suivent, puis se
perdent au-dessous de nous, dans le silence infini des arbres.
Sur les berges de la route, c'est un luxe monotone de fleurs roses: des
silènes roses, des amourettes roses, des digitales roses; aussi des ancolies, de
grandes campanules, d'étonnantes saxifrages. Et partout des sources tombent, en
gouttelettes fines ou bien en cascades vives, parmi les fougères...
La voici brusquement arrivée, la grêle d'orage, subite et cinglante comme un
coup de fouet. Et nous nous arrêtons contre une paroi presque verticale de la
montagne, qui est tapissée, avec une particulière magnificence, des mêmes
fleurs. La grêle jette sur nous par myriades ses perles de verre; alors, les
longues quenouilles des digitales, coupées, hachées, sèment leurs fleurs sur la
mousse, et il y en a tant que c'est comme une envolée de petits rubans roses au
milieu des feuilles et des mousses si vertes.
Très vite, cela finit, l'averse passe, et les chevaux reprennent leur marche,
nous élevant toujours par les interminables lacets dans la forêt de hêtres.
Et tous ces arbres de la forêt sont pareils, semblent de même forme et de
même âge, arrivés à leur complet développement sans avoir été contrariés, un peu
comme dans les forêts primitives.
Un bruit continu d'orage se fait en sourdine dans les lointains et, au-dessus
de nous, est uniformément tendue une nuée sombre, de laquelle peu à peu nous
nous rapprochons. De tous côtés, la forêt monte s'y plonger, dans cette nuée, et
s'y perdre; là-haut, les arbres, les rochers qui frôlent ce grand voile de
ténèbres semblent mêlés à d'immobiles fumées et leur tête se noie tout à fait
dans les épaisses choses grises. Nous nous élevons, semble-t-il, sur les parois
d'un grand gouffre fermé; des masses oppressantes nous surplombent de partout!
il fait si obscur, si obscur, que l'on dirait un hâtif crépuscule, et ce serait
funèbre sans cette splendeur de la verdure et des fleurs roses.
Bientôt, nous voici tout près de la ténébreuse voûte que l'on dirait presque
palpable. Et, à un tournant de la route si solitaire, une procession nous
croise: une humble procession de village, toute transie par l'averse, d'une
centaine de montagnards qui suivent une croix d'argent et trois prêtres en
surplis de mousseline. Ils redescendent vers Val-Carlos, en chantant des
litanies qui sont infiniment mélancoliques, entendues ici, au milieu de
l'impassible souveraineté des arbres et du ciel noir.
Ensuite, plus personne, plus rien. Seulement, l'immobilité et le silence des
gigantesques parois de verdure, le mystère de la forêt qui s'en va rejoindre
là-haut ce vélum nébuleux, toujours plus voisin de nos têtes, comme une sorte de
plafond dantesque. Nous cheminons à travers une morne obscurité verte et grise.
Et, après quatre heures environ de cette montée tranquillement régulière,
nous entrons enfin dans le nuage, qui est une brume glacée; alors on ne
distingue plus que les ramures les plus proches, les massives ramures
blanchâtres des hêtres. Le soir va venir, et tout s'assombrit encore.
Quand nous sommes au point culminant de cette route de lacets, qui devant
nous commence à redescendre, la pluie tombe à torrents, tandis que le jour
meurt; à travers l'ondée, nous apercevons les hautes murailles et le donjon
morose, du couvent de Roncevaux, où nous devons revenir avec la procession
demain matin. Une demi-lieue plus loin, au dernier crépuscule, nous entrons dans
Burguette. Et, sous la pluie ruisselante, dans un éclaboussement de boue, je
descends à l'unique auberge du village, qui paraît vieille de deux ou trois
siècles.
Là, j'attendais une nuit de solitude et de silence. Mais non, la veille du
pèlerinage, c'est la coutume, paraît-il, de faire grande fête. Après le souper,
arrive une première guitare, dont le manche est orné de pompons de laine comme
la tête d'une mule; puis une seconde, puis une troisième, tout un orchestre,
avec un tambourin à paillettes de cuivre. Et la chaude musique d'Espagne
commence, d'abord hésitante et légère, tandis que circulent le cidre et le vin,
pour monter les têtes. Des fandangos, des jotas, des habaneras, peu à peu se
renforcent et s'accélèrent, toujours plus bruyants, toujours plus rapides. Il
vient des carabiniers, il vient des contrebandiers, il vient des pâtres. Point
de femmes, que les deux servantes de la maison, ne sachant auquel courir. Mais
les hommes dansent entre eux, jetant des petits cris d'enfantine joie.
Maintenant les guitaristes chantent, tout en promenant sur les cordes des
mains effrénées; la tête rejetée en arrière, les yeux clos comme par ivresse, la
bouche largement ouverte, montrant des dents de loup, à demi pâmés, ils
reprennent indéfiniment les mêmes vieux airs, avec une sorte de furie, sur des
notes trop hautes. De minuit à deux heures, tandis que tombe dehors la grande
pluie d'orage, tout le monde danse, même l'aubergiste, même sa femme, même des
vieux et des vieilles que le bruit a réveillés dans les coins. Et l'auberge
centenaire vibre du haut en bas; on sent frémir ses boiseries déjetées, ses
plafonds noircis; ses murs sont comme imprégnés et, animés de la trépidation
sautillante des guitares...
***
Mercredi 2 juin.
Auprès et au loin, les piétinements du bétail, les innombrables bruits de
clochettes légères pendues au cou des moutons et des chèvres sont les musiques
du matin sonore, dans ce solitaire village, au lever du jour frais, parmi les
nuées des cimes.
L'antique auberge s'éveille, silencieuse maintenant, après avoir toute la
nuit tant vibré de l'exaltation des chants et de la furie des guitares.
Sept heures, quand je descends de ma chambrette pour aller sur le seuil
de la porte attendre la procession qui bientôt passera. Il ne pleut plus. Un peu
de soleil perce les nuées errantes dont le village était enveloppé. La rue par
où doit défiler ce cortège des croix s'en va assez régulière et longue entre de
vieilles petites maisons toutes pareilles, dont les hauts toits noirâtres sont
en planchettes de hêtre, en bois des forêts voisines. La boue de la chaussée est
couverte à l'infini des hachures faites par les pieds fourchus des troupeaux
qui, à la première heure, sont sortis pour se répandre dans les hauts pâturages,
dans les prairies d'alentour. De temps à autre, des paysans, des paysannes
passent, sur des mules qui ont aussi des clochettes et dont les harnais sont
enjolivés de cuivre, dont les selles se terminent par des pendeloques rouges.
C'est naturellement dans la direction du grand monastère de Roncevaux qu'ils
s'en vont tous, pour le pèlerinage du jour.
Sur la place de l'église, on sera bien pour voir la procession arriver des
villages d'en dessous, pour la voir sortir là-bas de cette brume blanche -- qui
est un nuage momentanément posé,dans un repli des Pyrénées.
Lourde, fruste, massive, étrangement rustique, battue depuis des siècles par
les tourmentes des altitudes, est cette église de granit devant laquelle s'étend
une petite place -- au sol criblé, comme celui de la rue, par les empreintes des
moutons et des chèvres.
Et tout à coup, là-haut, à chacune des deux fenêtres du clocher, par où deux
cloches égales apparaissaient, des hommes surgissent, qui se mettent à sonner à
toute volée, en maniant les battants comme des heurtoirs. Ding, ding, ding,
ding, ils frappent l'airain avec une rapidité frénétique -- comme ils jouaient
de la guitare cette nuit, -- et l'air s'emplit aussitôt d'un bruit fêlé,
sauvage: c'est le signal de la procession, qu'ils ont déjà aperçue et qui sera
bientôt visible pour nous.
En effet la voici venir, émergeant de la brume. Et on dirait d'abord un
convoi de madriers, péniblement charroyés par des hommes en deuil. Puis, à
mesure que cela s'approche, tous ces bois, en se dessinant mieux, montrent des
formes d'instruments de torture: ce sont des croix comme celles du Calvaire, que
des pénitents portent sur le dos et dont ils maintiennent les branches en
étendant les bras dans des poses de suppliciés. On commence d'entendre une
plainte intermittente, qui s'exhale en lamentation rythmée de cette foule en
marche. Ils ont tous des robes noires, et, sur le visage, des cagoules noires;
pieds nus dans la boue, ils cheminent vite, contrairement à la coutume des
lentes processions. Ils sont environ cinq cents, rangés en double file: Ora
pro nobis!... Ora pro nobis!... crient-ils tous sur un ton de lugubre appel,
en passant avec une sorte de hâte étrange, la tête courbée sous leur croix. De
distance en distance, au milieu d'eux, les alcades de leurs villages les
surveillent, le béret bas, drapés dans la grande cape des cérémonies. Derrière,
viennent ensuite des groupes de diacres en surplis de mousseline, portant au
bout de hampes les croix d'argent et de vermeil des vingt ou trente paroisses
d'alentour, pièces d'ancienne orfèvrerie dont quelques-unes sont à demi
barbares. Puis, pour finir, s'avance la nombreuse troupe de femmes en mantille
noire qui chantent avec des voix tristes les litanies de la Vierge. Pas de
cagoules sur leurs visages, à elles, et dans l'encadrement de leurs voiles de
deuil, ce ne sont que pauvres laideurs flétries, que pauvres regards de naïveté
souffrante: population étiolée des trop grandes altitudes, filles pâles des
hauts plateaux où les conditions de vie deviennent dépressives...
Sur la place de l'église, et çà et là dans la rue de Burguette, il y a les
inévitables touristes, attirés comme par quelque fête de barrière dans ce
village perdu -- qui, hélas! n'est plus assez protégé par ses montagnes, plus
assez loin de Biarritz ou de Bayonne. Il va de soi du reste que ces intrus ont
des jumelles, des appareils variés, des kodaks, des bicyclettes, voire des
mirlitons. Et, devant toute cette humble humanité de montagne, qui passe
lamentable sous ses haillons sombres, mais suppliante et enfantine, s'en allant
s'agenouiller avec confiance devant la Notre-Dame de Roncevaux, ces gens-là
trouvent des rires qui mériteraient des gifles immédiates, des réflexions qui
sont une quintessence d'idiotie.
Cependant, vers Roncevaux, la rapide procession continue de monter, en
poussant son gémissement lugubre, -- et, à sa suite, me voici de nouveau dans la
campagne.
La campagne, ici, c'est quelque chose d'admirablement vert, de constamment
humecté par le voisinage ou le contact des nuées, quelque chose de mélancolique,
d'un peu paradisiaque en même temps, que la main des hommes est à peine venue
déranger. Et un je ne sais quoi dans l'air y donne conscience de la hauteur à
laquelle on respire.
La route traverse des bouquets d'énormes hêtres aux branches toutes chevelues
de lichens blancs, traverse des prairies de marguerites où paissent en troupes
des chèvres blanches. Mais plus loin, partout alentour, c'est la forêt, la forêt
de tous côtés, la forêt de hêtres qu'on ne voit pas finir, tranquille et
pareille, silencieuse, fraîche et verte. Aux environs de ce plateau de
Burguette, les cimes, qui semblaient si haut perchées quand on les regardait des
plaines d'en bas, font l'effet de petites collines très proches, boisées
toujours des mêmes essences puissantes. Et les nuages, qui surit ici chez eux,
se promènent autour de nous comme des fumées, comme des ouates légères; se
traînent ou se reposent sur cette verte splendeur des arbres...
La procession, que je continue de suivre, chemine toujours de son même pas
alerte, sans bruit, parce que tous ces pieds de montagnards sont nus ou bien
chaussés d'espadrilles. On n'entend que les lamentations, perpétuellement
reprises en cadence. Devant moi, c'est d'abord la masse noire des femmes; puis,
le groupe des croix d'argent, où un rayon de soleil en ce moment tombe et qui
brille sur tout le vert nébuleux des fonds; puis, enfin, à l'avant-garde,
là-bas, la foule indistincte des crucifiés aux bras étendus, qui va se perdre
tout à fait au milieu d'une vapeur épaisse, grise à reflets de nacre. Et
l'antique Roncevaux, vers lequel tout cela monte, est invisible, derrière un
nuage; une grande fumée pâle, qui passait, s'est arrêtée pour l'enténébrer.
Cependant nous en sommes très près, de ce Roncevaux qu'on n'aperçoit point,
car voici le fracas subit des cloches du beffroi qui signalent notre arrivée, à
coups précipités comme ce matin sonnaient les cloches de Burguette. Et,
soudainement, le couvent se dessine, agrandi par l'indécision de ses contours,
par le vague dans lequel ce nuage le maintient encore; il paraît colossal et
farouche, avec son donjon de forteresse et son entassement de lourdes murailles.
On s'engouffre, dans l'ombre d'un vieux porche de granit. On traverse un
cloître désolé, aux arceaux en ruine, plein de décombres, de fougères et de
mousses; le nuage toujours y embrume les silhouettes humaines, y jette une
humidité et un frisson de sépulcre, y donne aux choses des aspects irréels et
ramène l'imagination à la demi-nuit des temps passés.
Et enfin, on pénètre comme un flot dans l'obscurité de l'église, embaumée
d'encens, où des cierges brûlent au fond, devant les vieux tabernacles
étincelants d'or. Les petites flammes des cires font scintiller là-bas des
colonnes dorées, des retables dorés, des restes d'anciennes magnificences, au
milieu de tant de délabrement et d'abandon. Mais dans la nef, on y voit à peine
pour se conduire, et c'est d'abord, une sorte de mêlée où la procession se
condense en tâtonnant; les corps en sueur se frôlent et se poussent; les croix
s'entre-choquent, on entend des claquements de bois, des heurts pesants sur les
dalles.
Peu à peu, cependant, la foule se tasse, et les yeux habitués commencent à
mieux voir. Toute l'allée du milieu, entre les colonnes, est occupée par la
masse noire des femmes voilées de deuil. Et des deux côtés sont symétriquement
rangés les cinq cents crucifiés aux bras étendus, aux respirations haletantes et
fatiguées; c'est ici le terme de leur pénible course, avec les fardeaux qu'ils
traînaient, et maintenant les moines vont dire pour eux la bienfaisante messe...
***
Mon Dieu!... sans ces nuages qui aujourd'hui passaient, tout cela, peut-être,
m'aurait semblé vulgaire et quelconque...
***
LA DANSE DES EPEES
Saint-Jean-de-Luz, 17 août 1897.
Sous le soleil de midi, la partie de paume allait s'achever. Au milieu de la
place, au sol de ciment gris aplani soigneusement pour que les balles y puissent
bien rebondir, les six champions ruisselaient de sueur; dans la détente de leurs
bras, dans le jeu encore puissant de leurs muscles, on sentait la fatigue et la
hâte d'arriver à la fin.
D'ailleurs, elle n'intéressait plus, cette partie de paume, tant elle était
inégale; le résultat n'en laissait plus aucun doute, tant l'un des camps avait
distancé l'autre. Et je cessais de suivre les joueurs, -- tandis que,
machinalement, mes yeux éblouis de soleil relisaient une inscription tracée à la
chaux blanche sur ce mur arrondi du fond, où les balles venaient frapper avec
des claquements secs.
Viva Euskual Herria! disait l'inscription, en grandes lettres
gauchement tracées (Vive la patrie basque!). Oeuvre de quelque passant fanatique
du sol natal, de quelque enfant peut-être, voici qu'elle prenait pour moi une
importance dominante: en ces mots d'une sonorité un peu étrange, en ce cri de
rébellion un peu sauvage contre le nivellement général, se résumait pour moi
tout ce qui restait de vraiment basque ici, à cette heure, dans ce
Saint-Jean-de-Luz, de jour en jour plus défloré.
Quand on habite depuis longtemps la mourante Euskual-Herria, on en a tant vu
partout, on en a tant joué, des parties de paume, qu'elles ont presque perdu le
pouvoir de donner à l'imagination la note locale. Et aujourd'hui du reste --
jour de grande fête, dans une ville en train de devenir, hélas! station de bains
quelconque -- ces gradins qui bordent la place étaient garnis d'une foule
cosmopolite, à l'aspect navrant de banalité.
Mais voici qu'arriva une troupe de paysans singuliers, tous pareillement
vêtus. Et les Basques qui étaient là les accueillirent par des petits cris de
gaie bienvenue: «You! you! you!» auxquels ces visiteurs, en souriant,
répondirent, à la mode de chez eux, par des cris semblables: «You! you! you!» --
avec de ces voix flûtées d'oiseau, comme s'en font, pendant les danses, les
Peaux-rouges de certaines tribus du nord.
Pantalons noirs, bérets noirs, blouses noires à mille plis, très courtes,
finissant au-dessus des reins; figures entièrement rasées, expressions naïves,
regards des vieux temps... C'étaient des «Souletins», danseurs délégués, qui,
pour prendre part aux fêtes, arrivaient de cette vieille contrée de la Soule,
aux traditions encore immuables. Et leur musique les accompagnait: un tambourin,
avec une sorte de grande flûte de Pan, ayant forme de carquois.
En leur présence, la partie s'acheva. Et, dès que le crieur, de sa voix
traînante, eût annoncé en langue basque le dernier point, avant que la foule se
fût levée, l'organisateur des fêtes pria ces Souletins de danser.
Alors, on vit le vieillard qui jouait la flûte de Pan s'avancer au milieu de
la place, et les danseurs, une trentaine environ, former autour de lui un large
cercle, sans se tenir la main. Au son d'un tout petit turlutu, mystérieux et
comme venu de très loin, qui sortit de cette énorme flûte archaïque, les hommes
commencèrent de se mouvoir gravement en cadence... On entendit bien çà et là
quelques rires bêtes s'échapper de dessous des chapeaux élégants; mais la
majorité du public, même des plus vulgaires touristes, était conquise et
s'intéressait. Un silence se fit, autour de cette danse presque silencieuse,
tandis que les espadrilles légères des Souletins effleuraient sans bruit le sol
de la place. L'Esprit des âges passés venait de s'éveiller encore une fois au
son de la flûte, communiquant aux délicats un frisson inattendu, et imposant aux
plus grossiers une sorte de respect quand même...
Réguliers comme des automates, les Souletins exécutaient des pas compliqués
et rapides, sur un rythme triste. Par instants, un saut nerveux les élevait de
terre, tous ensemble; alors leurs petites blouses plissées, bizarrement courtes,
s'éployaient sous leurs bras comme des jupes de ballerines, -- et ils étaient si
légers qu'on ne les entendait pas retomber. Malgré l'empressement de leurs pieds
alertes, leurs visages demeuraient impassibles, naïvement graves. Toujours le
vieux flûtiste tenait le centre du cercle, leur jouant sa grêle musique, ayant
l'air de les mener par quelque sorcellerie ancienne... Et le soleil de midi
faisait toutes courtes, presque nulles, les ombres de ces bonshommes noirs, qui
dansaient en rond sur l'asphalte gris.
***
L'angélus du jour commençait de sonner, -- car, Dieu merci, l'angélus sonne
encore aux vénérables clochers de ce pays -- quand, la séance, finie, le public
se répandit dans les rues de Saint-Jean-de-Luz.
Pour quatre heures était annoncée une danse d'antiquité millénaire (la danse
des épées, par de jeunes montagnards de Guipuzcoa) et il fallait, en attendant,
déjeuner dans l'encombrement d'un hôtel, parmi des touristes de toute classe;
puis, errer d'une manière quelconque dans la ville en fête, où résonnaient çà et
là des musiques basques, de tambourins et de fifres.
Saint-Jean-de-Luz conserve encore quelques recoins charmants, quelques
tranquilles et honnêtes petites rues, empreintes du cachet local: toits
débordants; façades peintes à la chaux, où s'entrecroisent des poutres vertes ou
rouges; grands arbres passant par dessus des clôtures de jardins; échappées de
vue sur la mer bleue ou les Pyrénées brunes; paix et silence, entre des murs
blancs, sur un pavage de galets marins... Mais l'horreur des constructions
modernes va se multipliant chaque jour. Pas un bout de plage, pas une gentille
colline que ne déshonore à présent quelque grande bâtisse coûteuse, conçue par
des rastaquouères extravagants, par des snobs en délire... Quand ce serait si
simple, mon Dieu, pour ne pas défigurer ce pays, de bâtir des maisons basques,
comme certains rares artistes ont eu le bon goût de le faire!... Hélas! hélas!
qui nous sauvera de la pacotille moderne, du faux luxe, de l'uniformité et des
imbéciles!...
***
Sous les arbres d'une place, devant certain café établi dans une ex-demeure
royale du XVIIe siècle, je m'étais assis pour attendre, regardant passer des
bicyclistes et des bicyclistes; des femmes aux têtes emplumées, -- des femmes
qui étaient de toutes les nationalités et de tous les mondes, mais qui avaient
copié les unes sur les autres, avec un complet dédain du type spécial à chacune,
leurs accoutrements sans style ni raison. C'est un des bienfaits du siècle que,
dans une ville balnéaire, il soit impossible de dire à première vue si l'on se
trouve à Ostende, à Trouville ou encore à Saint-Sébastien.
Elle était bien perdue, la note étrange que, le matin, ces danseurs m'avaient
donnée. Un effort était même nécessaire pour se rappeler que dans ces montagnes,
aperçues au loin, existent encore les débris d'un peuple tenace qui garde, avec
l'énigme de sa provenance, la foi, les traditions et le langage des ancêtres.
Cependant, deux guitaristes s'approchèrent, un vieil homme aveugle et une
jeune fille, arrivés de l'Espagne voisine pour quêter des sous pendant les
fêtes. Et, dès que se fit entendre leur petite musique sourde, presque éteinte
par le bruit du vent qui soufflait de la mer et par la confuse rumeur de la
ville, un voile commença de tomber, de tomber sur toutes les trivialités
modernes. Ils jouaient une «Malaguénia» très ancienne. L'une des guitares
faisait le chant, et c'était comme un chant d'Arabie, comme une plainte épandue
sur des plaines désertes. L'autre accompagnait en petites notes brèves et
tremblotantes, qui imitaient le bruissement des sauterelles dans les solitudes
où le sable brûle. Et cela disait les tristesses des âmes d'autrefois, en
Andalousie, à l'heure des midis accablants, au temps des Maures ... Dans
l'indéfinissable de la musique, dans le mystère des rythmes, se conservera
pendant des siècles encore, malgré l'universelle fusion des hommes et des
choses, ce qui fut le génie particulier des races...
***
Au coup de quatre heures enfin, les jeunes montagnards de Guipuzcoa, venus
pour danser la danse des épées, apparurent dans la cour du couvent des Frères,
où la foule avait depuis longtemps pris place à l'ombre des arbres, sur quelques
centaines de chaises.
L'un tenait un immense étendard de soie, les autres, des épées nues.
Indifférents et graves, comme ce matin leurs frères de la Soule, ils montèrent
sur l'estrade qu'on leur avait préparée.
Coiffés du béret rouge, en bras de chemise, tous, et sans cravate à la mode
basque, en pantalon blanc et le gilet ouvert, ils portaient sur les mollets de
traditionnels ornements de cuir: des lanières garnies de grelots qui, tout à
l'heure, d'un bruit un peu sauvage, accompagneraient la danse.
Elle ressemblait bien un peu à un théâtre de foire, leur estrade
enguirlandée, -- malgré un je ne sais quoi de plus honnête cependant et de plus
naïf. Il faudrait donc, pour les regarder et les comprendre, faire abstraction
de cela -- abstraction aussi de la foule moderne et de mille petits détails
ridicules, et, d'une façon générale, de toutes les choses ambiantes.
Eux-mêmes d'ailleurs semblaient ne pas s'en préoccuper, de cette foule. Et,
la veille, ils avaient répondu, paraît-il, au directeur d'un casino des environs
qui voulait les enrôler pour une soirée. «Non, nous sommes des Basques qui
dansons en plein air, devant d'autres Basques, les danses de notre pays pour en
prolonger la tradition. Mais nous ne sommes pas des gens que l'on paie pour
qu'ils se donnent en spectacle.» Grands, découplés et forts; ils avaient l'air
aussi à l'aise devant ce public de baigneurs que là-bas, dans leur village,
quand il s'agit de danser entre soi, le dimanche, sur la place de l'église.
D'abord ils s'agenouillèrent ensemble, le front incliné vers la terre, pour
un salut superbe à leur étendard; celui qui le portait, à genoux aussi au milieu
du groupe maintenant immobile, se mit à brandir longuement la hampe, avec des
gestes d'une plastique admirable, de façon à faire voler, comme de grandes ailes
agitées, les plis de la soie au-dessus des têtes.
Puis, ils se relevèrent, nobles d'altitudes, et la danse commença, au son
d'une sorte de marche belliqueuse jouée par un fifre et un tambourin. Le pas
était compliqué singulièrement, avec, de temps à autre, des bonds d'une vigueur
prodigieuse qui faisaient tinter les grelots et claquer, le long des mollets,
les lanières de cuir. Il y avait de grands coups d'estoc portés en cadence, avec
des parades vives, des heurts simultanés de toutes les épées, de bruyants
cliquetis d'acier. Et cela faisait songer à quelque scène de l'antiquité, à
quelqu'une de ces pyrrhiques guerrières auxquelles se complaisaient les jeunes
hommes de la Grèce...
***
Sur cette même estrade, bien d'autres danses suivirent, toutes très
anciennes, quelques-unes remontant à des époques incalculables, tant ce peuple
est de vieille origine. Il y eut aussi l'antique pastorale d'Abraham, qui fut
jouée là, par «les jeunes garçons de la commune de Barcus» -- et où figurent, à
côté du patriarche, les anges, les démons, voire même Chodorlahomor, roi de
Sodome.
Ensuite, la nuit venue, on recommença sur la place publique, sans tréteaux
cette fois et au milieu de la foule, la danse des épées, plus noblement barbare
aux lanternes et sous la lune qu'à la lumière du jour. Puis, enfin un immense
fandango entraîna tout le monde, filles et garçons, dans une même griserie de
mouvement et d'alerte joie.
***
Ainsi, depuis une semaine, se succèdent à Saint-Jean-de-Luz ces fêtes de la
tradition basque: toutes les danses de jadis, toutes les sortes de jeux de
paume; des improvisations par des bergers inspirés, des concours de ces étranges
cris de gaîté qui s'appellent Irrintzina et qui font frémir; des chants,
des hymnes sacrées dans les églises... Et les exécutants de toutes ces choses
portent des noms tels que ceux-ci, pris au hasard, dont les consonances semblent
venir des plus primitives époques: Agestaran, Lizarraga, Imbil, Olaïz et
Héguiaphal...
Cela se passe, il est vrai dans un décor, de plus en plus quelconque, devant
des assemblées où les Béotiens dominent, et c'est si dépaysé, hélas! que par
instants cela semble lamentable au milieu des ineptes sourires.
Mais, malgré tout, combien il est touchant, combien il est digne d'intérêt et
de respect, l'effort de conservation, ou de religieux retour vers le passé, que
ces fêtes représentent!...
***
IMPRESSIONS DE CATHEDRALE,
Burgos, à la tombée du jour, à la fin d'un dimanche d'avril, dans la
splendeur d'un printemps méridional et dans tout l'or rose du couchant.
L'air est immobile, très doux; un rayonnement de soir sans joie s'épand de
plus en plus, à mesure que s'accélère la fuite de la journée, sur cette ville du
passé, isolée dans les terres, vieillie, mourante au bord d'un mince fleuve,
sans communication avec le grand large marin qui vivifie et égaye; il semble que
l'oppression de ce nom superbe: Burgos, de ce nom évocateur de magnificences
anciennes, s'appesantisse, au déclin de la lumière, sur ces rues endimanchées,
où circule, dans ses beaux habits modernes, l'Espagne d'aujourd'hui, si
amoindrie auprès de l'Espagne d'autrefois.
La cathédrale, la très célèbre cathédrale, dès en arrivant, elle s'indique:
au-dessus des maisons, apparaissent des choses qui se dressent très haut dans
l'air jaune d'or, des flèches, des pointes, d'inimaginables découpures, si
frêles avec leur ajourement excessif! On dirait des dentelles de papier
qu'emportera le vent -- et elles sont là depuis des siècles, immuablement
légères. Toutes rougies à cette heure, elles flamboient sous ce soleil déjà
abaissé, qui bientôt n'éclairera plus qu'elles seules, laissant s'assombrir le
fond des petites rues, où la foule du dimanche peu à peu rentre et disparaît
dans d'obscurs logis...
***
Au coeur même de la ville, trône cette cathédrale, où l'on me conduit à
travers un labyrinthe de maisons centenaires -- très vite, parce que je repars
sitôt la nuit close.
Maintenant la voici. De grands murs percés d'ogives gothiques, des séries de
marches, des portiques somptueux où tout un monde de statues, taillé dans la
pierre rougeâtre, s'aligne et se superpose. Puis, de majestueuses grilles -- et
subitement une pénombre crépusculaire, un froid de sépulcre descendant sur les
épaules, une suave odeur d'encens dans une humidité souterraine: je suis entré,
je pénètre dans un monde d'incroyables magnificences, dans une solitude
sombrement enchantée. Devant moi, des lointains fuient, très obscurs, traversés
çà et là par un rayon d'arc-en-ciel qui tombe de quelque vitrail, et des dalles
bruissent sous mes pas, au milieu d'un silence, d'une sonorité de caveau...
C'est la cathédrale, la légendaire cathédrale, la merveille des vieux temps,
plus surprenante que Milan, Strasbourg ou Tolède... Dans cet abandon du dimanche
finissant, après que se sont tues les grandes orgues, que se sont éteints les
encensoirs, elle est déserte et presque effrayante.
Au premier abord, on a un peu l'impression d'arriver dans une forêt
pétrifiée,sous des arbres, démesurés. Les colonnes, les troncs monstrueux
s'élancent tout enguirlandés de choses qui semblent des lierres, des mousses, et
qui sont des sculptures fines et merveilleuses. En haut, partout où ces piliers
déploient leurs arceaux comme des branches, les amas de feuillages s'enroulent,
les frondaisons de pierre s'étalent, serrées, touffues, imitant un dessous de
futaie -- et témoignant du patient travail de toute une génération d'hommes.
Tout cela taillé dans la pierre vive, tout cela indéfiniment durable, malgré sa
délicatesse rare, et déjà transmis à nous de très loin par les siècles passés.
Des grilles géantes, de trente pieds de haut, en bronze, en fer,
prodigieusement travaillées, courent dans toutes les directions, entre les
piliers énormes, séparant de la grande nef une multitude de chapelles
secondaires encore plus invraisemblablement magnifiques, où les feuillées
délicates et infinies, les espèces de féeriques charmilles, qui, là aussi,
montent jusqu'aux voûtes, ne sont plus de pierre, mais d'or étincelant.
***
Un homme, qui est le gardien de ces richesses, ouvre devant moi l'une après
l'autre, avec des clefs ouvragées longues comme des dagues, toutes ces pesantes
clôtures de fer ou de bronze, et le choc de ces portes qui se referment sur nous
résonne longuement sous les hautes voûtes.
-- Il est trop tard, dit-il, pour tout voir, la nuit va tomber. Et il me
presse.
D'abord, nous étions seuls dans ce lieu si splendide; puis, viennent quatre
ou cinq paysans de la montagne, en vieux costumes, l'air craintif, sauvage et
misérable, qui demandent la permission de suivre et se joignent à nous en tout
petit groupe serré, regardant de près dans la pénombre les choses somptueuses,
touchant du doigt les ors, soufflant les buées de leurs respirations sur les
marbres.
Nous visitons le choeur, rempli de richesses inestimables, qui est enfermé à
part dans une sorte d'immense cage en bronze ajouré et que cachaient de longs
velums de brocart, retombant de toute l'élévation de la nef; des flambeaux de
cinq ou six pieds de hauteur, en argent repoussé, s'y alignent devant le
maître-autel ruisselant d'or. Ensuite, toutes ces chapelles secondaires, dont
les grilles, en s'ouvrant, éveillent des sonorités toujours plus lourdes et plus
longues, dans l'obscurité croissante; vues de près, leurs frondaisons d'or,
imitant des acanthes, des chicorées légères, sont peuplées de centaines de
personnages et d'animaux. Ensuite encore, en nous pressant toujours davantage,
on nous montre les tombeaux des saints «fondateurs»; l'homme qui nous conduit
soulève brusquement les suaires de velours rouge et d'or qui recouvraient leurs
images d'albâtre ou de marbre, leurs blanches statues couchées. Puis, nous
traversons un dédale de cloîtres, emplis de souvenirs et de reliques, dont les
portes sont fermées par d'étranges serrures à figure humaine, la clef
s'enfonçant dans la bouche qui grimace. Et enfin, voici de nouveau l'immense
nef, presque noire cette fois, et dans laquelle, au retour de notre course, nous
rentrons tout à coup sans nous y attendre, par une petite porte sournoise.
De tout cela, aucune paix religieuse ne se dégage; au contraire, le sentiment
d'une magnificence écrasante, orgueilleuse, implacable; non, pas même du calme,
malgré tant de pénombre et de silence; pas même,une reposante unité, comme par
exemple dans certains sanctuaires japonais de la Sainte Montagne qui sont, avec
celui-ci, les plus splendides des quelques temples de dieux respectés encore par
le temps. Dans cette extravagante surcharge de richesses, on sent je ne sais
quoi de tourmenté, de lourdement humain, de presque sensuel. Un prodigieux passé
s'évoque: toute l'Espagne des grands siècles regorgeant de puissance et d'or;
mais la paix, la douce paix de tant d'autres églises chrétiennes, est absente
d'ici...
J'ai déjà éprouvé que, voir pour la première fois les choses, furtivement, le
soir, dans la fièvre des haltes courtes, est une manière d'en recevoir une
impression complète, définitive et juste. Ainsi jadis, il y a bien longtemps,
ayant fait ma première visite à l'Acropole d'Athènes au milieu de la nuit, en
quelques minutes, au prix de mille difficultés et avec l'inquiétude de manquer
le départ de mon navire, je me rappelle y avoir entrevu la grandeur antique
d'une façon saisissante et neuve que, depuis, dans les mêmes lieux, je n'ai
jamais retrouvée. Je ne désirerai donc pas revenir à Burgos, plus tard et plus
longuement; pour quelques incomparables détails que j'y découvrirais sans doute,
mon impression d'ensemble serait affaiblie et diminuée...
***
Nous allions sortir.
Là-bas pourtant, deux minces flammes brillent, comme des lumières de
Petit-Poucet, dans les lointains de la nef immense et, tout à côté, une forme
noire se dessine agenouillée. Alors, voyons ce que c'est; approchons-nous, très
doucement, sur les dalles si sonores, pour ne pas troubler ce fantôme en prière.
Deux cierges -- oh! bien modestes -- brûlent là devant un tableau de la
Vierge, qui est dans un recoin négligé, dans une niche tout infime derrière l'un
des piliers monstrueux, mais trop somptueuse encore avec son cadre éclatant de
dorures anciennes.
Et une femme se tient auprès, prosternée, vêtue de noir, la tête couverte de
la mantille de deuil. Elle porte à son cou un bébé lamentable, enfant de
quelques mois dont la figure vieillotte est déjà marquée par la Mort. Et elle
prie ardemment pour lui, tandis que se consument les cires, la pauvresse en
deuil, ayant choisi la plus humble des images pour lui offrir ses cierges de
deux sous. Elle prie les yeux pleins de larmes. Et le contraste est accablant et
cruel entre les prodigieuses richesses d'alentour et la robe de la suppliante;
entre la durée persistante de ces milliers de saints habillés d'or et la
fragilité de ce petit être sans lendemain, enveloppé de guenilles, qu'on a
apporté là devant eux, qu'on essaye si timidement de leur présenter pour qu'ils
en aient pitié, et qui va bientôt s'en retourner à la terre.
Elle est déjà décrépite, cette femme, dont l'attitude révèle une détresse
sans bornes: quelque grand'mère peut-être, disputant à la mort le petit d'une
fille morte; ou bien quelque mère ayant conçu dans un âge trop avancé un enfant
non viable.
Elle le tient et le couvre avec une tendresse infinie, le pauvre petit essai
humain, qui doit à je ne sais quel hasard d'être si manqué et si misérable; elle
abaisse un foulard noir sur son inquiétante figure qui exprime déjà une
clairvoyante angoisse; elle entoure d'un châle son mince corps de poupée, à
cause de cette humidité de sépulcre qui tombe sur lui des voûtes de pierre. Et
elle reste à genoux, remuant ses lèvres pour des redites obstinées et vaines.
Voici maintenant qu'elle me regarde, avec ses yeux désolés, qui devinent sans
doute une pitié dans les miens et qui semblent interroger: N'est-ce pas qu'il a
une mine bien malade, mon pauvre petit? Je me détourne pour éluder sa question
muette qui me serre le coeur, et je prends un air de m'intéresser à d'autres
choses. Mais, l'instant qui suit, voyant que je reste là, elle lève de nouveau
la tête vers moi, après un coup d'oeil sur la splendeur d'alentour; nos regards
se croisent encore. Elle n'est pas bien convaincue, cela se devine, et ses yeux
demandent, avec plus d'angoisse cette fois: Est-ce que vraiment vous croyez
qu'elles m'écouteront, les divinités magnifiques?...
Mon Dieu, je ne sais pas, moi, si elles l'écouteront. À sa place, cependant,
j'aurais préféré porter mon petit dans une de ces chapelles de campagne où se
complaît la Vierge des simples. Les madones et les saints qui habitent ce lieu
sont avant tout, je crois, des êtres de faste et d'orgueil, endurcis dans la
pompe séculaire. Non, je ne me les représente pas s'occupant d'une vieille
pauvresse en larmes et de son petit avorton qui va mourir...
***
PASSAGE DE SULTAN
La fenêtre par laquelle je regarde est celle d'un des kiosques du palais
de Yeldiz, résidence habituelle de Sa Majesté le Sultan.
Et la fenêtre, il va sans dire, encadre un grand décor très spécial, très
unique, qui, dès le premier aspect, fournit une précise indication de temps et
de lieu.
C'est d'abord, dans un poudroiement de poussière, dans un flamboiement du
soleil de juin, à midi, sous un ciel pâli de chaleur, une mosquée
invraisemblablement blanche; mais une mosquée élégante et neuve, bien que
construite en pur style ancien, une mosquée donnant l'impression des
raffinements d'un Islam moderne, quelque chose comme nos nouvelles églises
gothiques où des recherches d'archaïsme s'allient à des procédés perfectionnés;
presque trop jolie, avec son haut portique couronné de trèfles arabes, avec les
très fines découpures de ses fenêtres, la grâce de son minaret couvert
d'ornements comme des retombées de stalactites et surmonté d'un étincelant
croissant d'or. Aux alentours immédiats, tout est neuf aussi, et arrangé, sablé,
ratissé; les arbres sont jeunes, les gazons peignés à la tondeuse et mêlés de
corbeilles de fleurs, avec les soins habituels aux résidences princières.
Derrière la blanche mosquée tout en dentelles, qui occupe le milieu du
tableau, qui en est le sujet principal et capital, apparaissent vaguement les
grandes merveilles d'autrefois. Dans des lointains -- dont l'arrangement par
plans superposés indique que l'on regarde de haut -- s'étagent le Bosphore, la
silhouette de Scutari d'Asie; puis, cette chose incomparable qui est la pointe
du Vieux-Sérail avancée sur les eaux de Marmara, avec les minarets, les coupoles
et les cyprès de Stamboul: tout cela à peine esquissé en grisailles bleues,
mangé de soleil au milieu des miroitements de la mer; tout cela, juste
reconnaissable sous un voile de poussière lumineuse et occupant très peu de
place dans les fonds, derrière la belle mosquée du premier plan -- comme, dans
certains tableaux des Primitifs, ces maisons et ces palais qui se tassent, tout
petits, sous les bras et contre les épaules des personnages du milieu... Mais
c'est une telle merveille, cette pointe de Stamboul avec Sainte-Sophie et le
Vieux-Sérail, que sa simple indication de présence suffit à évoquer, sous le
décor moderne, le souvenir et le respect des passés magnifiques.
Les routes, les allées, les avenues en lacet qui avoisinent la mosquée
impériale sont pleines de soldats en marche, qui se rapprochent au son des
musiques militaires, et, de plus en plus, ces troupes se condensent autour des
blanches murailles ajourées du sanctuaire dans lequel on devine qu'une chose
solennelle va se passer. On les voit de tous côtés se croiser, zigzaguer comme
dans les défilés sans fin des féeries au théâtre; drapeaux de la cavalerie,
bannières noires brodées d'argent, fanions rouges des lanciers passent et
repassent les uns devant les autres, dans le nuage toujours plus soulevé de la
poussière; les grands cuivres clairs des musiques étincellent au soleil, et les
hauts chapeaux-chinois ornés de queues de cheval; des sonneries et des fanfares
éclatent, l'air est rempli du son grave et si particulier des trompettes
turques. Toujours il en vient, des soldats, qui se massent suivant un plan
connu, avec une régularité parfaite, et s'arrêtent soudain à leur poste de
parade. Les plus rapprochés, ceux qui s'alignent en rangs serrés directement
au-dessous de nous, contre les murs du kiosque, sont des Arnautes du nord de
l'empire et des zouaves de la Tripolitaine en turban vert; troupes superbes
d'ailleurs de tenue et d'attitude, d'ensemble et de beauté individuelle.
Maintenant, ils sont tous arrivés et ne bougent plus; ils se recueillent, car
l'heure sainte de midi approche, et bientôt va se passer dans la mosquée la
cérémonie pour laquelle on les a rassemblés tous, le «selamlike», la grande
prière du vendredi à laquelle assistera en personne Sa Majesté le Sultan.
Recueilli, on ne le paraît pas encore dans le salon où je suis; des
diplomates y causent avec des ambassadrices, ou bien effleurent ensemble des
questions politiques.
On ne l'est pas non plus dans le salon voisin, qui est bondé de monde, de
femmes surtout: touristes de différentes nationalités d'Europe, auxquels, sur la
demande des ambassades, le grand maître des cérémonies a bien voulu permettre de
venir voir ces défilés du selamlike. Et un aide de camp, le très aimable
Mehmed-Bey, aux longues manches flottantes de Tcherkess, fait les honneurs du
lieu, s'empresse à placer comme il convient les belles curieuses. -- Sa Majesté,
qui passera ici même, sous ces fenêtres, sera-t-elle à cheval, ou bien en
voiture? Question qui préoccupe beaucoup les spectateurs et à laquelle il est
impossible de répondre. Le plus souvent, pour ce trajet de deux ou trois cents
mètres entre le palais et la mosquée, le Sultan trouve plus simple de monter en
voiture et de faire suivre, tenus en main, ses chevaux d'armes; alors c'est un
regret pour les yeux, car Sa Majesté a très grand air à cheval et d'ailleurs
répond mieux ainsi à l'idée que nous nous faisons d'un Khalife, que passant en
landau comme n'importe quel souverain d'Occident.
Cependant, l'heure s'avance; l'escalier de marbre de la mosquée vient d'être
recouvert en hâte du précieux tapis rouge sur lequel le Sultan posera les pieds,
et, de chaque côté de la porte, se sont rangés d'étranges groupes asiatiques;
longues robes vertes, jaunes ou orangées, éclatantes sur le blanc neigeux des
murs; têtes brunes au regard sombre, coiffées de larges turbans: -- prêtres
délégués de là-bas, de la Mecque ou de Bagdad, des contrées si lointaines sur
lesquelles le Calife étend son religieux empire, ils apportent au milieu de
l'Orient modernisé d'ici la note farouche et charmante des temps anciens...
Par l'avenue sablée, que les troupes bordent d'une double haie et
maintiennent libre, commencent à arriver des dignitaires de toute sorte qui se
rendent à la prière, des officiers surtout, des généraux, des maréchaux, tous
les chefs de la vaillante armée turque; -- mais on les regarde peu, dans
l'attente de voir bientôt passer le Sultan....
Voici, dans d'élégantes voitures fermées, les princesses de la famille
impériale; -- mais un nuage de mousseline dissimule leurs costumes et leurs
visages...
Le soleil flambe; dans les salons clairs et blancs, sur la mosquée claire et
blanche, dans les lointains troublés de miroitements et de poussière, rayonne
une lumière puissante, et il semble que la chaleur soit alourdie encore par la
présence de ces milliers d'hommes en armes, qui se tiennent massés là, ne
parlant pas et retenant leur souffle.
Un à un, continuent d'arriver à pied les grands personnages conviés au
selamlike; les princes impériaux, les aînés avec leurs aides de camp, les plus
jeunes, enfants en costume militaire, avec leurs précepteurs. Un succès de
charme, quand passe un petit être ravissant, chamarré de croix, qui marche
svelte et noble sous son costume de marine, tournant vers les curieux sa jolie
figure intelligente; dans le salon des touristes, où on ne le connaît pas
encore, quelques têtes de femmes, aux chapeaux fleuris comme des jardins de mai,
se penchent à la fenêtre pour le voir, et demandent: qui est-ce? -- C'est le
petit prince Burhan-Eddine, le dernier des fils de Sa Majesté.
Bientôt midi. On regarde du côté du palais. On consulte les montres --
montres de voyageurs, jamais d'accord, réglées à toutes les différentes heures
d'Europe. Dans les troupes, qui se rectifient et dressent la tête, court un
frémissement annonciateur de l'approche souveraine. Les musiques, à grands
éclats de cuivre, entonnent ensemble l'hymne impérial. Et là-haut, à la galerie
aérienne du minaret blanc, sous le croissant d'or, le muezzin vient
d'apparaître, tout petit dans le ciel et dans le soleil, -- le muezzin qui va
chanter la sainte prière...
Midi! Soudain les musiques se taisent, s'arrêtent au milieu de leur phrase,
comme frappées et muettes; un silence se fait, inattendu, subit, saisissant,
comme sous l'oppression de quelque chose d'un peu terrible, et les troupes se
figent dans une immobilité haletante. Alors les trois cris: Allah! Allah! Allah!
sortis ensemble formidablement de cinq mille puissantes poitrines de soldats,
ébranlent l'air inerte et chaud... Et, dans le silence, qui retombe encore,
après cette clameur immense, le souverain passe.
Il est en voiture, ayant devant lui Osman Pacha, le héros illustre de Plewna;
il passe très vite, tandis que toutes les têtes s'inclinent.
Et de là-haut, du ciel de feu blanc, tombe le chant du muezzin, l'appel
oriental, l'appel séculaire; la voix merveilleuse, choisie entre toutes les
voix, domine les bruits terrestres, couvre les commandements militaires et la
vague rumeur de tant de milliers d'hommes; elle est fraîche, facile et infinie,
un peu étrange aussi, avec son timbre mélancolique de hautbois. Ses fugues
rapides et désolées s'envolent et s'abaissent, légères au-dessus des têtes
humaines, jetant une mystique impression d'Islam, même, aux étrangers incroyants
assemblés là pour un spectacle...
Le Khalife, descendu de son landau, gravit l'escalier de marbre sur le tapis
rouge. Les robes orientales et les sombres turbans, qui étaient échelonnés le
long des marches, se prosternent, jusqu'à terre. Les dernières notes de la voix
céleste, devenues plaintives, se meurent là-haut -- et c'est fini. Le Khalife
est passé. On se reprend à respirer et à parler avec liberté, après le
saisissement religieux, et les conversations recommencent, dans les groupes
cosmopolites du kiosque, tandis que défilent, tenus en main, de beaux chevaux
d'armes, blancs, harnachés d'or... L'instant a été court, furtif; mais c'est
égal, on a senti encore, avec un frisson, au milieu de la mise en scène
splendide, le frôlement d'un de ces êtres spéciaux qui s'appellent empereurs ou
rois, et en qui de grandes nations se personnifient.
***
PASSAGE DE REINE
J'habite en France, mais sur une sorte de balcon avancé qui regarde
l'Espagne. Des fenêtres, des terrasses de ma maisonnette à demi baignée dans la
Bidassoa, je vois et j'entends tout ce qui se passe sur la rive d'en face, qui
n'est plus française.
Aujourd'hui, jour quelconque, en pleine splendeur d'été, voici tout à coup
une agitation inattendue des cloches de là-bas: l'église de Fontarabie, l'église
d'Irun, les couvents de moines, sonnent, sonnent, comme pour les grandes fêtes
carillonnées... Puis, c'est un large drapeau national, rouge à bande jaune, qui
monte bien vite au-dessus du château de Jeanne-la-Folle, éclatant de couleur sur
le brun sombre des montagnes, -- et des barques françaises, qui se hâtent de
partir vers Fontarabie, emmenant des gens d'ici comme pour un spectacle.
Qu'est-ce qu'il y a?... J'interroge un batelier par ma fenêtre:
-- C'est la Reine! la reine d'Espagne! Nous allons la voir passer!
En effet, je savais, que, chaque été, Sa Majesté la Reine Régente venait de
Saint-Sébastien faire un pèlerinage de quelques heures au vieux Fontarabie.
-- Tiens, si j'allais, moi aussi, voir passer la Reine, mêlé à la
foule des paysans et des pêcheurs!
Et je descends prendre place dans la joyeuse barque, où une bande de jeunes
filles et de jeunes garçons échangent leurs gaîtés naïves en une des langues les
plus vieilles et les plus mystérieuses du monde, avec ce roulement sonore et
léger des r qui est particulier aux mots basques
Dix minutes sur cette Bidassoa, endormie et lente, à l'heure de la haute
marée, sous l'éclatante lumière méridionale, -- et nous abordons à la rive
espagnole, au quai désert de Fontarabie.
Elles disent, les jeunes filles, qu'il est déjà presque trop tard: la Reine
va sortir de l'église et s'en aller; alors il faut courir...
Par un raccourci familier, lestement nous grimpons, entre des maisons du plus
noir moyen âge, sinistres et mortes sous le soleil ardent, -- et tout de suite
nous voici dans l'étonnante vieille rue des Chevaliers, à côté de l'église aux
murs de forteresse blasonnés si magnifiquement.
Bien tard, en effet, à peine le temps d'ôter nos bérets, d'ouvrir nos yeux
éblouis de soleil, la Reine passe, très vite, très vite, dans une voiture
découverte que des mules emportent ventre à terre sur les bruyants pavés. A
peine apparue, à peine reconnue, la Reine est déjà en fuite rapide, ayant à ses
côtés l'enfant roi, qui se retourne une demi-seconde pour jeter sur l'église ses
jeunes yeux profonds. Et si simplement habillée, cette Reine, d'après l'usage
moderne qui exige que les souverains ressemblent le plus qu'ils peuvent à leurs
sujets; il est vrai, tellement reine d'aspect, malgré sa simplicité voulue, que,
dans ce cas particulier, la confusion ne serait guère possible.
Je souris du désappointement de mes compagnons de barque, accourus de notre
France où il n'y a plus de rois dans l'espoir sans doute d'admirer une belle
robe dorée. Mais vraiment ce nivellement étrange qui emporte tout, les usages,
les traditions, les costumes, la pompe et les splendeurs, me frappe davantage,
ici, dans ce décor si intact du passé espagnol, parmi ces sombres maisons
armoriées, et au carillon d'honneur de toutes ces cloches d'autrefois...
Là-bas, au bout de l'antique petite rue, déjà la voiture royale va
disparaître, -- et les campagnards, les pêcheurs attroupés près de l'église,
sont lents à remettre leurs bérets, lents à s'agiter et à élever la voix, comme
après une émotion un peu religieuse. Tous Carlistes, pourtant, par bien ancienne
tradition; mais on sent que, à ceux-là même, la souveraine et la mère qui vient
de passer, simple et grave dans sa robe unie, impose le sympathique respect par
le seul charme de sa présence.
***
PAPILLON DE MITE
Dans ma maison familiale, -- dans mon logis particulier qui est comme un
coin d'Orient ancien -- un soir terne et voilé de printemps, entre les rideaux
sombres et presque fermés, une lueur de crépuscule se glisse, triste, dessinant
une longue raie dans l'air obscur.
Des plis d'une tenture murale en velours rouge, brodée d'archaïques dessins
d'or, quelque chose d'infiniment petit s'échappe, comme attiré vers cette
traînée mourante de jour, et, une fois là, se met à voltiger follement: un à
peine visible papillon gris, un fétu ailé, qui sans doute vient d'éclore au
renouveau si pâle de cette année.
La saison d'avant, tandis que je courais les mers chinoises, il avait été
quelque affreux petit ver, rongeant en sournois la trame du velours précieux,
dans la continuelle obscurité et le continuel silence de cet appartement.
Et, aujourd'hui, une vie toute neuve grisait cet atome, et ce peu d'espace
lui semblait grand, et cette pénombre lui semblait, de la lumière. C'était son
heure jeune, et son heure exubérante, et son heure d'amour, et le but et le
couronnement de toute son inférieure existence de larve. Vite, vite, dans le
délire d'exister, il agitait ses ailes de soyeuse poussière, pour décrire ces
petites courbes gaies et fantasques...
En passant, je le fis tomber d'une pichenette irréfléchie, Alors, par terre,
sur le rouge pourpre d'un tapis oriental, je distinguai de nouveau son petit
corps abattu, secoué du tremblement de la fin, -- et, par pitié, pour replonger
sans plus de souffrance ce rien dans le néant de tout, je posai le pied sur sa
microscopique agonie...
Après, je restai songeur une minute... Qu'est-ce donc que cela me rappelait?
Quelque chose d'à peu près semblable, une sorte d'agitation, de papillonnement
gris pareil, m'ayant causé jadis, ailleurs, une courte mélancolie de même ordre,
mais plus vive... Où donc avais-je vu ça?
Ah! oui!! ... A Constantinople, un soir d'avril terne comme celui-ci, sur le
pont de bois qui réunit Stamboul à Péra!... Je passais, à la tombée d'une
journée de printemps, brumeuse comme aujourd'hui. Tous les mendiants qui hantent
ce lieu étaient à leurs postes; le long des rampes, leurs figures coutumières
s'alignaient: aveugles, estropiés, idiots rongés par des plaies. Entre autres,
un enfant lamentable de quatre ou cinq ans, aux mains recroquevillées, aux yeux
malades, chaque jour immobile à sa même place, effondré sur des loques, au bord
du trottoir, apathique et lent comme une larve. Et, derrière lui, sa mère
accroupie, vieille femme exhibant les moignons rouges de deux jambes tranchées
au genou.
Les gens passaient, affairés ou flâneurs, les cavaliers, les voitures, les
hommes en fez rouge, les belles voilées des harems. Et, derrière ces foules,
Stamboul échafaudait magnifiquement ses dômes dans le triste ciel crépusculaire.
D'une voix presque douce, la femme sans jambes appela son petit, disant en
turc: «Viens mettre ton manteau, Mahmoud! viens vite, voilà le vent qui
froidit!»
Il se leva docile et il vint. Son manteau était un vieux petit burnous
sordide, grisâtre à rayures indécises, d'une forme orientale avec un capuchon.
La mère lui tendait cette loque, et il présentait ses menus bras que terminaient
des mains croches.
Mais tout à coup, avant que la seconde manche fût passée, il s'échappa, dans
un subit élan d'espièglerie, et il se mit à courir, à courir, décrivant des
cercles fous devant les passants, s'amusant à agiter, dans le vent froid qui se
levait, les manches de son burnous comme des ailes...
Un peu de l'éternelle et si fugitive jeunesse, un peu de cet enfantillage
joueur du début de la vie, qui est commun aux hommes et aux bêtes, venait par
hasard de s'éveiller en lui. Parmi ses ascendants, jadis il avait dû avoir,
comme tout le monde, des êtres sains, connaissant les élans de la joie physique,
de la simple joie d'exister et de se mouvoir; alors quelque chose de ces
disparus revivait furtivement dans sa frêle chair atrophiée.
Je le regardais, étonné, l'ayant toujours connu inerte, et je ne sais quelle
impression d'infinie tristesse se dégageait pour moi de sa pauvre petite gaîté
si éphémère, de sa course follette, du papillonnement de son burnous grisâtre
dans le vent refroidi et dans la lumière pâlie...
La mère sans jambes s'inquiétait à cause des chevaux, des voitures;
l'appelait, se fâchait, essayant de se traîner vers lui pour l'attraper. Mais il
tournait toujours, autour des groupes indifférents qui passaient; il tournait
éperdument, semblable aux phalènes grises des soirs...
Il revint pourtant s'accroupir à son poste de misère; il reprit son attitude
effondrée et ne bougea plus. Ce fut fini, brusquement, comme cela avait
commencé.
Quelque chose de plus cruel que la pichenette donnée au papillon de mite
venait d'abattre ce petit être déjà pensant: l'inquiétude du gîte et de la soupe
du soir; la conscience d'être si misérable et si différent des autres, d'avoir
des mains mortes et d'être un paria.
Tête baissée, il regardait maintenant par terre avec une impression sournoise
et mauvaise, clignant ses paupières pleines de mal...
Entre lui et le papillon de mite, l'association qui s'est faite dans ma
mémoire est encore plus intime que je n'ai su l'exprimer...
***
PROFANATION
-- Le fossoyeur est là dans le jardin, qui vient avertir le commandant
que les trous sont faits!
Avec l'alerte accent gascon, cette sinistre phrase m'est dite, un matin de
printemps, par un marin tout jeune, à la voix fraîche et gaie.
Un matin de printemps, un beau matin de mai rayonne sur le pays basque. Et il
y a tant de vie neuve épandue partout, tant de joie dans l'air, tant de sève
montante dans les plantes vertes, que la mort semble un noir rêve improbable...
Cependant, à la porte de mon jardin plein de roses, se tient le vieux homme
annoncé, le fossoyeur aux mains souillées de terre...
Il s'agit de pauvres petits matelots bretons, enfants d'une vingtaine
d'années, noyés il y a quatre ans dans les brisants de la Bidassoa, et que l'on
exhume aujourd'hui. Le cimetière où ils dormaient est devenu trop étroit, trop
plein de morts; il faut les réveiller et les déplacer. L'équipage de leur
navire, que je commande en ce moment, vient d'acheter pour eux, à perpétuité, un
terrain où pieusement on va les coucher tous ensemble. Et, comme leur famille
est loin, c'est à moi que revient le soin de surveiller ce changement de
demeure.
Les trous sont faits. Donc, il est temps que je me rende. Et je prends, à la
suite du vieux déménageur de morts, le sentier bordé de marguerites, de
véroniques, de germandrées, de graminées folles, qui mène à l'enclos des
suprêmes paix.
Du haut d'une colline au bord de la Bidassoa, le cimetière regarde de grandes
profondeurs lumineuses, de grands déploiements de mer et de montagnes qui sont,
à cette heure, de tous les bleus connus, depuis les plus pâles et les plus
diaphanes jusqu'aux indigos les plus intenses. L'air, étonnamment suave à
respirer, est plein de senteurs d'aubépine, de senteurs de lis. Et le cimetière
est tout en fleurs; on dirait d'un jardin privilégié où les choses pousseraient
à profusion; des lis blancs, fleurs d'autrefois, déjà un peu archaïques, montent
çà et là leurs longues tiges au-dessus des tombes; des oeillets s'étendent en
bordures et en tapis; des pâquerettes de pleine terre forment de grands bouquets
réguliers; il y a surtout des rosiers du Bengale fleuris avec une surprenante
abondance: ils sont des gerbes roses, des masses roses qui se détachent
délicieusement sur le bleu des lointains. Le mois de mai méridional a jeté sur
ce lieu une exquise parure éphémère, et il fait aujourd'hui un temps rare, même
dans le Midi; un temps limpide parmi les plus limpides, et calme, tiède sans
accablement, presque immobile avec de légers souffles tout imprégnés de vie, qui
passent... Et on a beau avoir éprouvé tant de fois combien sont trompeurs ces
mirages des printemps, on s'y laisse prendre encore, comme on s'y laissera
prendre toujours, jusqu'à l'heure de la vieillesse sombre. On s'abandonne à une
sorte de bien-être, d'intime ivresse de vivre, qui semble ne jamais devoir
finir, pas plus que cette fête de lumière et de jeunesse qui est ce matin
partout, immense, rayonnante et douce...
Les trous sont creusés jusqu'à découvrir les planches pourries des cercueils;
mais on s'est arrêté là, suivant l'ordre que j'avais donné; on m'attend pour
soulever ces couvercles d'épouvantes.
Allons, commençons par Yvon Gaëlo, vingt-deux ans, gabier, dont le nom
se lit en lettres blanches sur une pauvre petite croix de bois noir renversée
parmi des oeillets et des marguerites.
Le vieux fossoyeur descend, s'enfonce jusqu'à disparaître entre les parois de
la fosse fraîchement ouverte; un autre homme, son aide, reste en haut, près du
bord, attentif à ce qui va se passer...
Un premier coup de pioche, du côté des pieds, dans les planches qui cèdent et
s'émiettent; alors, au milieu d'une terre grasse, plus noire que celle
d'ailleurs, des débris informes apparaissent. Le fossoyeur tire sur quelque
chose de long et de noirâtre: une jambe, qui se casse au genou et lui reste dans
la main:
-- Allons, dit-il à l'homme d'en haut, ils sont trop avancés, il faudra les
avoir par morceaux; va-t'en vite chez nous chercher la corbeille!
Et tout courbé sur sa besogne, il gratte là dedans avec ses ongles, ramassant
un à un des doigts de pied qu'il range en petit tas, comme un jeu d'osselets.
-- Je ne les croyais pas si avancés que ça, continue-t-il; c'est vrai que, de
ce côté du cimetière, ils finissent toujours plus vite...
En effet, il n'y a plus guère que des ossements, qui se tiennent à peine
entre eux.
Le soleil de mai plonge au fond de cette fosse, aussi gaîment que sur les
fleurs voisines, il descend sur ces choses longtemps enfouies, qu'on
s'imaginerait faites pour s'agiter dans les ténèbres, dans les confuses
pénombres des nuits, et qu'on est presque surpris de voir si nettement éclairées
et si définitivement inertes. L'horreur qu'on attendait en est déjà moindre:
elles diffèrent si peu, ces pauvres choses de la terre d'à côté où les roses
puisent la vie...
Voici la corbeille d'osier arrivée, et les débris s'y entassent. Le déterreur
procède par méthode, en remontant peu à peu vers la tête du mort; les jambes,
retrouvées; tous les doigts des pieds, comptés avec soin, il découvre à présent
les os plus larges du bassin, que de vivaces racines traversent, enlacent d'une
infinité de filaments blancs...
En remontant toujours, voici le plus horrible, la poitrine, entre les cercles
encore rougeâtres qui sont les côtes, apparaissent des tas de pourriture noire,
des amas de vers. Alors, malgré le souriant soleil, malgré toutes les fleurs
trompeuses, un frisson de révolte et d'effroi passe en nous, et le vieil homme
lui-même se redresse hésitant.
Il prend son parti toutefois, réunit ses deux mains, les doigts joints, et
puise dans ce thorax comme avec une cuiller... Il a raison, en somme; tout cela
n'est que de la matière inoffensive, fécondante pour les racines profondes, déjà
presque de l'humus, qui passera dans les branches des rosiers à la pousse
prochaine
Et, de nouveau, mais définitivement cette fois, l'horreur s'en va; la
révolte, le dégoût, font place à je ne sais quelle résignation grave, et il me
semble que, moi-même, s'il le fallait, pour quelque pieux devoir ou pour quelque
agreste besogne de culture, j'oserais toucher à de tels débris. C'est presque
une impression apaisante que de surprendre ainsi, à la lueur du grand soleil, le
mystère des transformations souterraines; de voir que ce n'est que cela,
un cadavre, qu'au bout de trois ou quatre années c'est déjà si peu humain, si
proche du terreau et des pierres. Et on comprend mieux les dernières volontés de
certains penseurs, d'Alphonse Karr entre autres: être enfoui entre des planches
très minces, à peine solides, pour pouvoir retourner plus vite à la terre...
La corbeille s'emplit toujours on y a jeté aussi des fragments encore
reconnaissables de la chemise du matelot et sa cravate presque intacte.
Voici que l'homme y jette même un morceau du cercueil; alors je lui demande:
-- Pourquoi, ce bout de bois?
-- Oh! répond-il, c'est pour ce qui tient après; tenez, voyez, ça
vient de lui, c'est de ses vers.
Et il retourne la planche pour me montrer, en dessous, un amas de larves qui
s'y tient collé.
Le soleil monte, monte radieux dans le ciel tout bleu. L'heure de midi
s'avance avec une tranquille splendeur. Du sol, s'exhale une odeur de menthes,
d'herbes surchauffées, qui va, jusqu'à l'heure plus fraîche du soir, dominer le
parfum de toutes les fleurs d'ici, roses, oeillets, giroflées ou chèvrefeuilles.
Il y a comme une joie infinie dans l'air; la vie épand ses mille puissances, le
renouveau sourit délicieusement partout. Là-bas, très loin, les nappes
étincelantes de la mer viennent de se couvrir d'innombrables petites voiles
blanches: toute la flottille des pêcheurs de Fontarabie qui prend gaîment le
large, emportée par la brise légère. Sur le mur de l'enclos, des enfants frais
et rieurs se sont perchés, pour voir ce que nous faisons, et, près de moi, deux
belles filles, coiffées du foulard basque, regardent tranquillement la corbeille
si remplie.
Le vieux fossoyeur continue de fouiller avec ses doigts
-- Oh! s'écrie-t-il, voyez si on a raison de dire qu'ils tombent tous du même
côté, la tête sur la gauche La voilà, la tête, et regardez un peu de quel bord
elle est tournée!... Oh! ces dents, c'est-il blanc! c'est comme du lait!
Il prend la tête dans sa main, l'élève hors du trou, toute suintante et
rougeâtre, au plein soleil:
-- Mais, regardez-moi ces dents! c'est-il joli!... Dame, aussi, des tout
jeunes, des enfants, comme ça, et des si beaux enfants qu'ils étaient!
Puis, s'adressant aux deux belles filles qui sont là, curieuses et nullement
recueillies:
-- Le jour de leur mort, j'en connais plus d'une au pays qui a pleuré,
allez!... A leur enterrement, tenez, je m'en souviens comme si c'était d'hier,
je parie qu'il y avait plus de trois cents personnes!... Ah! les cheveux à
présent; tenez voilà les cheveux!
Et il met, sur le tas des débris, des choses légères qui ressemblent à de
l'étoupe blonde...
Cependant, elle est trop pleine, la corbeille, posée tout au bord de la
fosse; il s'en détache un amas de pourriture noire qui retombe sur le vieux
déterreur, sur son cou, dans sa chemise ouverte...
-- Oh! fait-il, un peu décontenancé tout de même.
Et il se secoue:
-- Je l'aurais préféré de son vivant pour me tomber dessus, bien sûr! ...
Enfin, ça ne me tuera pas, je pense bien!
La besogne pénible s'avance.
Les trois premiers sont déjà partis par morceaux. Nous en sommes au
quatrième, Jean Kergos, timonier. Près de sa jambe, à la hauteur où la
poche de son pantalon pouvait être, le fossoyeur trouve une petite chose noire,
qu'il dépose à mes pieds: une bourse de cuir, avec un fermoir en métal... Ah!
c'est que celui-ci, rapporté à la plage par une lame au bout de huit jours
seulement, n'avait sans doute pas été déshabillé avant sa mise au cercueil.
Je fais ouvrir cette bourse. Elle contient des pièces d'argent, des sous
espagnols, puis des boutons de marine, avec des aiguilles pour les recoudre.
Pauvre garçon, il était un soigneux, probablement, un qui aimait avoir sa tenue
de matelot bien en ordre... Allons, qu'on lui rende sa bourse et ses bibelots de
couture; dans le panier tout cela, avec ses os et les débris de sa chair.
Gardons seulement ses pièces d'argent: il a peut-être, qui sait, quelque vieille
mère indigente, à qui ce legs suprême fournira du pain.
Quand la corbeille a été remplie une dernière fois, je quitte ces fosses
vides pour la suivre, tandis qu'on l'emporte, par les petites allées paisibles
si envahies de graminées folles, si fleuries de roses. L'air très suave est à la
fois chaud et léger. Des oiseaux chantent et des abeilles bourdonnent. Vraiment,
je n'ai jamais vu journée plus charmante, temps plus enchanteur, ciel de
renouveau plus rempli de mensongères promesses douces. Et les apaisements
inattendus continuent de se faire en moi-même, apaisement de l'effroi physique
d'après la mort, apaisement de l'horreur des cimetières, résignation aux
pourritures promptes, dans cette terre où descendent les racines amies,
transformeuses de tout...
Voici le trou préparé pour les réunir. Au fond, dans une grande caisse en
bois blanc, où sont déjà les débris mêlés des autres, on jette le contenu de
cette quatrième corbeille. Alors tout mon calme d'esprit s'en va, à contempler
cet amas d'os rouges, de lambeaux de drap de marine, de pourriture noire et de
vers, qui a été quatre jeunes hommes, quatre beaux matelots... Des boules
rougeâtres, -- les crânes, -- se détachent sur ce fouillis sans nom, la tête de
l'un entre les tibias de l'autre, dans une promiscuité atroce, dans un désordre
ridicule et pitoyable...
Anxieusement je me demande si nous ne venons pas de commettre, dans un
dessein pieux, la plus odieuse des profanations... Oh! laisser les corps en
paix, là où ils sont couchés, ne pas rouvrir les tombes, ne pas porter la main
sur les ossements!...
Les Orientaux encombrent leurs villes de cimetières, plutôt que de violer une
sépulture; ils détournent un chemin plutôt que de déranger le plus humble des
morts... Mais, comme nous sommes loin, nous, de leurs respects exquis! ...
***
L'OEUVRE DE MER (1)
[(1) Le siège de l'Oeuvre de Mer, dirigée par l'amiral Lafond, est
à Paris, 5, rue Bayard.]
Peut-être ai-je détourné autrefois un petit courant de sympathie et de
charité vers cette race héroïque de matelots qui est vouée, de père en fils, à
la pêche d'Islande. On a versé quelques larmes sur les Yann et sur les
Sylvestre, sur les Gaud et les vieilles grand'mères Moan, qui sont innombrables
dans ces familles de pêcheurs. Et, à une époque où la mer avait fait plus
nombreux que jamais les orphelins et les veuves, mes amis inconnus ont
généreusement donné sur ma demande; j'ai eu l'inoubliable joie d'aller
distribuer à Paimpol de larges aumônes.
Eh bien! ils sont encore les heureux, ces Islandais-là, qui meurent, comme
«Yann» et comme l'équipage de la Léopoldine, en pleine santé et en pleine
vigueur, emportés soudainement par les lames au milieu de quelque tourmente.
Et c'est pour de plus déshérités que je tends la main aujourd'hui; c'est pour
ceux que la maladie vient prendre en mer, pendant la saison de pêche, sur ces
eaux lointaines et glacées; c'est pour ceux qui finissent là dans des agonies
affreuses, éternellement secoués et éternellement mouillés, à bord de bateaux
inhabitables, où personne ne sait le premier mot de ce qu'il faudrait faire pour
les guérir. Ils n'ont même pas, ces braves, les secours élémentaires que le
dernier de nos rouleurs de grands chemins est assuré de trouver dans les
hospices de France.
Cette mortalité, par les maladies qu'on ne soigne pas, est énorme chaque
année, et il est révoltant de se dire qu'on n'a pas enrayé cela encore, quand
c'était si facile!
Une oeuvre enfin vient de se fonder dans ce but. Une société s'est constituée
pour équiper des navires-hôpitaux qui iront dans les parages d'Islande, et où
les malades seront recueillis, -- recueillis et presque toujours sauvés, car, en
général, il suffira des moindres soins, des plus ordinaires remèdes, pour
rétablir ces constitutions robustes.
Mais l'argent manque encore à cette société si nouvelle. Donc, il faudrait
donner maintenant, donner pour empêcher de si misérablement mourir tous ces
malades de là-bas: pères de famille vaillants et jeunes, ou fils de vieilles
femmes veuves, ou grands aînés et soutiens de petites nichées à l'abandon, ou
désirés de pauvres fiancées en coiffe blanche...
***
PASSAGE DE CARMENCITA
Ceci se passait, il y a, hélas! plus de vingt années.
Tout jeune midship, j'avais l'air d'un enfant attaché à la majorité de
l'amiral qui commandait alors la station des Mers du Sud.
Je ne me rappelle vraiment plus qui m'avait présenté chez cette amie
Carmencita... A Valparaiso, dans ce quartier solitaire, éloigné des quais et des
navires, qui s'appelle l'Almendral, elle habitait, au milieu d'un jardin, une
belle, maison dont les fenêtres étaient grillées de barreaux de fer suivant
l'usage de l'Amérique du Sud. Elle pouvait avoir de trente-cinq à trente-six
ans, l'âge de la beauté finissante pour les Espagnoles de cette côte, et, à mes
yeux très jeunes d'alors, elle paraissait déjà une personne sans conséquence.
Elle ne prétendait pas le contraire, d'ailleurs, malgré ses toilettes élégantes
que les paquebots rapides lui apportaient directement de Paris: «Je suis une si
vieille fille!» avait-elle coutume de dire.
Nous nous étions bientôt liés d'une intime amitié dans le sens de ce mot le
plus absolument honnête et chaste. Je lui consacrais mes soirées, toutes les
heures de liberté que me laissait le service du bord, -- et maternellement elle
me faisait chaque jour conjuguer mes verbes espagnols. Sa figure fine, un peu
jaunie, un peu -- oh! si peu pourtant -- parcheminée, consistait en deux yeux
exquis, allongés à n'en plus finir, dont les cils frisaient, dont les coins, dès
qu'elle souriait, se relevaient à la chinoise. Et je me disais: «Comme elle a
dû être jolie!» Généralement silencieuse, répondant par des demi-mots, des
clignements ou des moues, elle était spirituelle comme un singe, avec une nuance
de moquerie sans la moindre noirceur.
Elle était très habile à lire dans la main, et volontiers je lui laissais
longuement la mienne, ayant toujours quelque question nouvelle à lui poser sur
mon avenir.
Dans sa maison, surtout le soir, dès que tombait la nuit, j'éprouvais, malgré
les tentures et les meubles d'Europe, des impressions d'exil très lointain:
c'était ce quartier isolé, toujours silencieux; c'était la pensée du long trajet
qu'il faudrait faire dans les rues vides pour rejoindre les quais animés de
matelots, et la perspective de ces deux kilomètres à parcourir ensuite en
embarcation, sur une mer souvent agitée, pour rejoindre mon navire avant minuit,
-- les midships, sur la côte chilienne, n'ayant pas encore le droit de
découcher, ni même de dépasser l'heure de Cendrillon. En plein jour, son jardin
me dépaysait aussi beaucoup; c'étaient pourtant des arbustes à petites feuilles
et à petites fleurs, qui poussaient là comme dans les pays tempérés qui ont un
hiver; mais tous, nouveaux pour moi, inconnus: plantes de l'hémisphère austral,
soumises au froid d'un hiver inverse du nôtre...
Un de ses grands moyens de charmer était la musique. Elle avait des doigts
merveilleux; elle jouait surtout Liszt d'une façon tourmentée et
délicieuse, où se mêlait une certaine étrangeté exotique. Je lui demandais
souvent aussi des habaneras, des séguidilles, toutes sortes de
danses espagnoles ou chiliennes. Et, une fois, comme elle m'en jouait une dont
le rythme me semblait nouveau, je lui demandai ce que c'était?
Ça... dit-elle! Une Sema-Couëque_!... La danse d'ici!... Comment, vous
ne connaissiez pas?...
Plus tard, je devais souvent voir cette Sema-Couëque, chez les jolies
Cholas (qui sont des métisses de sang espagnol et indien). Mais pour le
moment, non; je ne l'avais pas pratiquée encore.
-- Oh! continua-t-elle; eh bien, nous allons vous la danser, et même vous
l'apprendre.
Vite, elle manda Juanita, Mercédès et Pilar (quinze à dix-huit ans), ses
trois nièces, qui demeuraient au bout du jardin avec leur mère. Et, quand furent
en place les danseuses, tenant chacune, au bout d'un bras levé, son mouchoir à
la main, brusquement elle se leva encore du piano où elle allait jouer cette
Sema-Couëque:
-- Oh! dit-elle, il faut chanter plutôt, chanter comme les Cholas, et
moi je vais vous faire le tambourin.
Les petites chantèrent en se balançant, et, elle, l'oeil changé, l'oeil
presque indien, tapait sur le bois sonore de la table d'harmonie, avec ses
petites mains sèches qui semblaient devenues des bâtons, marquait le pan pan!
pan pan! saccadé de la Sema-Couëque.
Pour que ce fût complet, ce soir-là, on servit même le mathé, qui est une
infusion traditionnelle de l'Amérique du Sud et que l'on boit à l'aide d'un tube
de roseau.
J'eus vite fait d'apprendre. Et cela devint de tradition pour nos fins de
soirées, auxquelles assistaient toujours Pilar, Mercédès et Juanita: «Si nous
dansions la Sema-Couëque__!»
Une fois, la veille de quitter le Chili et de partir pour la Polynésie, je
voulus qu'elle dansât elle-même:
-- Oh! dit-elle, une si vieille fille comme je suis!... Vraiment, Pilar,
est-ce possible, ce qu'il me demande?
-- Monsieur, répondit Pilar, personne à Valparaiso ne danse comme tante
Carmencita!
Avec une grâce souple et légère, elle se mit à danser. D'abord sa taille
mince se balança sur ses hanches qui ne se déplaçaient presque pas, agitées à
peine d'un petit mouvement rythmé. Puis, tout à coup, elle partit comme envolée
à la cadence étrange, et tourbillonna.
Alors, pour la première fois, il me parut qu'elle était jeune...
Nous nous revîmes dix-huit mois après, à mon retour d'Océanie. Escale courte
et mélancolique, avant le départ pour la France, les grands adieux. Je la
trouvai vieillie, -- surtout après ces Tahitiennes si jeunes, auxquelles je
venais de m'habituer. En mon absence, ses cheveux s'étaient mêlés de fils
argentés, et une de ses jolies dents blanches avait été dorée.
Dans son jardin, les plantes australes perdaient leurs feuilles: on était en
avril, le commencement de l'automne, là-bas...
Nous nous quittâmes, nous promettant de nous écrire.
Puis, avec le temps, les lettres s'espacèrent -- et, je ne sais comment,
finirent. Vingt-trois ans, c'est une telle éternité!...
De plus en plus rarement, je songeais aux Mers du Sud, à Valparaiso, à
l'Almendral, me disant: «Elle est vieille aujourd'hui, ma pauvre Carmencita,
courbée peut-être, avec une chevelure blanche...»
Et, cette nuit, voici que j'ai rêvé d'elle. J'ai revu la maison de
l'Almendral, le salon d'autrefois, au crépuscule gris; Carmencita, dans un
fauteuil, blanchie, toute caduque. J'ai dit: Si nous dansions une
Sema-Couëque! Et, d'un geste triste, elle m'a montré des manteaux et des
châles de vieille dont elle était jusqu'au menton enveloppée.
Dans mon rêve, alors tout à coup l'heure a sonné de rentrer à bord de ma
frégate qui allait partir. J'étais même en retard; j'avais un long trajet à
faire à travers la ville obscure, dans des quartiers de gens du peuple, où des
quantités de Cholas dansaient la Sema-Couëque, rieuses, moqueuses;
les bras nus qui agitaient les mouchoirs à chaque instant se rejoignaient pour
me faire une troublante barrière et retarder ma course. Enfin, la vision s'est
éteinte dans la nuit, du silence et du rien, comme j'atteignais les bords d'une
mer sombre où personne ne dansait plus...
Ce matin, à la reprise de la vie réelle, j'ai retrouvé le souvenir de
Carmencita très vivant, comme il arrive toujours pendant les premières heures
après qu'on a rêvé de quelqu'un. J'avais surtout une mélancolie en songeant à sa
beauté passée, à sa forme perdue. Et c'était pour la première fois, après
vingt-trois ans, comme l'éveil de je ne sais quoi de tendre qui sommeille
toujours, même imprécis et inavoué, au fond des amitiés que l'on a pour les
femmes lorsqu'elles sont jolies ou finissent à peine de l'être.
***
LE MUR D'EN FACE
Tout au fond d'une cour, elles habitaient un modeste petit logis, la
mère, la fille, et une parente maternelle déjà bien âgée -- leur tante et
grand'tante -- qu'elles venaient de recueillir.
La fille était encore très jeune, dans l'éphémère fraîcheur de ses dix-huit
ans, lorsqu'elles avaient dû, après des revers de fortune, s'enfermer là, au
recoin le plus retiré de leur maison familiale. Le reste de la chère demeure,
tout le côté vivant qui regardait la rue, il avait fallu le louer à des
étrangers profanateurs, qui y changeaient les aspects des anciennes choses et y
détruisaient les souvenirs.
Une vente judiciaire les avait dépouillées des meubles plus luxueux
d'autrefois, et elles avaient arrangé leur nouveau petit salon de recluses avec
des objets un peu disparates: reliques des aïeules, vieilleries exhumées des
greniers, des réserves de la maison. Mais tout de suite elles l'avaient aimé, ce
salon si humble, qui devait maintenant, pendant des années, les réunir toutes
trois auprès d'un même feu et d'une même lampe, aux veillées des hivers. On s'y
trouvait bien; il avait un air familial et intime. On s'y sentait un peu
cloîtré, c'est vrai, mais sans tristesse, car les fenêtres, garnies de simples
rideaux de mousseline, donnaient sur une cour ensoleillée dont les murs très bas
étaient garnis de chèvrefeuilles et de roses.
Et déjà elles oubliaient le confort, le luxe d'autrefois, heureuses de leur
salon modeste, quand un jour une communication leur fut faite, qui les laissa
dans la consternation morne: le voisin allait élever de deux étages son logis;
un mur allait monter là, devant leurs fenêtres, enlever l'air, cacher le
soleil...
Et aucun moyen, hélas! de conjurer ce malheur, plus intimement cruel à leurs
âmes que tous les précédents désastres de fortune. Acheter cette maison du
voisin, ce qui eût été facile au temps de leur aisance passée, il n'y fallait
plus songer! Rien à faire, dans leur pauvreté, qu'à courber la tête.
***
Donc, les pierres commencèrent de surgir, assise par assise; avec angoisse,
elles les regardaient s'élever; un silence de deuil régnait entre elles, dans le
petit salon, de jour en jour attristé, à mesure que montait cette chose
obscurcissante. Et dire que cette chose-là, toujours plus haute, remplacerait
bientôt le fond de ciel bleu ou de nuages d'or sur lequel se détachait jadis le
mur de leur cour avec sa chevelure de branches!...
En un mois, les maçons eurent achevé leur oeuvre: c'était une surface lisse,
en pierres de taille, qui fut peinte ensuite d'un blanc grisâtre, simulant
presque un ciel crépusculaire de novembre, perpétuellement opaque, invariable et
mort; -- et aux étés suivants, les rosiers, les arbustes de la cour reverdirent
plus étiolés à son ombre.
Dans le salon, les chauds soleils de juin et de juillet pénétraient encore,
mais plus tardifs le matin, plus vite enfuis le soir; les crépuscules
d'arrière-saison tombaient une heure plus tôt, amenant tout de suite les
pénétrantes tristesses grises.
***
Et le temps, les mois, les saisons coulèrent. Entre chien et loup, aux heures
indécises des soirs, quand les trois femmes quittaient l'une après l'autre leur
ouvrage de broderie ou de couture, avant d'allumer la lampe de veillée, la jeune
fille -- qui bientôt ne serait plus jeune -- levait toujours les yeux vers ce
mur, dressé là au lieu de son ciel de jadis; souvent même, par une sorte de
mélancolique enfantillage, qui constamment lui revenait comme une manie de
prisonnière, elle s'amusait à regarder, d'une certaine place, les branches des
rosiers, la tête des arbustes se détacher sur ce fond grisâtre des pierres
peintes, et cherchait à se donner l'illusion que ce fond-là était un ciel, un
ciel plus bas et plus proche que le vrai, -- dans le genre de ceux qui, la nuit,
pèsent sur les visions déformées des songes.
***
Elles avaient en espérance un héritage dont elles parlaient souvent autour de
leur lampe et de leur table de travail, comme d'un rêve, comme d'un conte de
fée, tant il semblait lointain.
Mais, quand on la tiendrait, cette succession d'Amérique, à n'importe quel
prix on achèterait la maison du voisin, pour démolir toute la partie nouvelle,
rétablir les choses comme au temps passé, et rendre à leur cour, rendre aux
chers rosiers des murailles le soleil d'autrefois. Le jeter bas, ce mur, c'était
devenu leur seul désir terrestre, leur continuelle obsession.
Et la vieille tante avait coutume alors de dire:
-- Mes chères filles, Dieu permette que je vive assez longtemps, moi, pour
voir ce beau jour!...
***
Il tardait bien à venir, leur héritage.
Les pluies, à la longue, avaient tracé sur la surface lisse une sorte de
zébrure noirâtre, triste, triste à voir, formant comme un V, ou comme la
silhouette trouble d'un oiseau qui plane. Et la jeune fille contemplait cela
longuement, tous les jours, tous les jours...
***
Une fois, à un printemps très chaud, qui, malgré l'ombre du mur, avait fait
les roses plus hâtives que de coutume et plus épanouies, un jeune homme parut
dans ce fond de cour, prit place pendant quelques soirs à la table des trois
dames sans fortune. De passage dans la ville, il avait été recommandé par des
amis communs, non sans arrière-pensée de mariage. Il était beau, avec un visage
fier, bruni par les grands souffles marins...
Mais il le jugea trop chimérique, l'héritage; il la trouva trop pauvre, la
jeune fille, dont le teint commençait d'ailleurs à beaucoup pâlir faute de
lumière.
Donc, il repartit sans retour, lui qui avait là, pour un temps, représenté re
soleil, la force et la vie. Et celle qui déjà s'était cru sa fiancée reçut de ce
départ un muet et intime sentiment de mort.
***
Et les années monotones continuèrent leur marche, comme les impassibles
fleuves; il en passa cinq; il en passa dix, quinze et même vingt. La fraîcheur
de la jeune fille sans dot peu à peu acheva de s'en aller, inutile et dédaignée;
la mère prit des cheveux blancs; la vieille tante devint infirme, branlant la
tête, octogénaire dans un fauteuil fané, éternellement assise à sa même place,
près de la fenêtre obscurcie, son profil vénérable se découpant sur les
feuillages de la cour, au-dessous de ce fond de muraille unie, où s'accentuait
la marbrure noirâtre, en forme d'oiseau, tracée par les lentes gouttières.
En présence du mur, de l'inexorable mur, elles vieillirent toutes les trois.
Et les rosiers, les arbustes vieillirent aussi, de leur moins sinistre
vieillesse de plantes, avec encore des airs de rajeunissement à chaque
renouveau.
-- Oh! mes filles, mes pauvres filles, disait toujours la tante, de sa voix
cassée qui ne finissait plus les phrases, pourvu que je vive assez longtemps,
moi...
Et sa main osseuse, avec un geste de menace, désignait l'oppressante chose de
pierre.
***
Elle était morte depuis une dizaine de mois, laissant un vide affreux dans le
petit salon des recluses, et on l'avait pleurée comme la plus chérie des
grand'mères, quand l'héritage arriva enfin, très bouleversant, un jour où l'on
n'y pensait plus.
La vieille fille, -- quarante ans sonnés maintenant, -- se retrouva toute
jeune, dans sa joie d'entrer en possession de la fortune revenue.
On chasserait les locataires, bien entendu, on se réinstallerait comme avant;
mais de préférence, on se tiendrait à l'ordinaire dans le petit salon des temps
de médiocrité: d'abord il était maintenant rempli de souvenirs, et puis
d'ailleurs il redeviendrait d'une gaîté ensoleillée, dès qu'on aurait abattu ce
mur emprisonnant, qui n'était plus aujourd'hui qu'un vain épouvantail, si facile
à détruire à coups de louis d'or.
***
Elle eut enfin lieu, cette chute du mur, désirée depuis vingt mornes années.
Elle eut lieu un avril, au moment des premiers souffles tièdes, des premières
soirées longues. Très vite cela s'accomplit, au milieu d'un tapage de pierres
qui tombaient, d'ouvriers qui chantaient, dans un nuage de plâtras et de vieille
poussière.
Et, au déclin de la seconde journée, quand ce fut terminé, les ouvriers
partis, le silence revenu, elles se retrouvèrent assises à leur table, la mère
et la fille, étonnées d'y voir si clair, de n'avoir plus besoin de lampe pour
commencer le repas du soir. Comme en un étrange retour de temps antérieurs,
elles regardaient les rosiers de leur cour s'étaler à nouveau sur le ciel. Mais,
au lieu de la joie qu'elles en avaient attendue, c'était d'abord un
indéfinissable malaise: trop de lumière tout à coup dans leur petit salon, une
sorte de resplendissement triste, et la notion d'un vide inusité au dehors, d'un
immense changement... Il ne leur venait point de paroles, en présence de
l'accomplissement de leur rêve; absorbées l'une et l'autre, prises d'une
croissante mélancolie, elles restaient là sans causer, sans toucher au repas
servi. Et peu à peu, leurs deux coeurs se serrant davantage, cela devenait comme
de la détresse, comme l'un de ces regrets noirs et sans espérance que nous
laissent les morts.
Quand la mère enfin s'aperçut que les yeux de sa fille commençaient à
s'embrumer de pleurs, devinant les pensées inexprimées qui devaient si bien
ressembler aux siennes:
-- On pourrait le rebâtir, dit-elle. Il me semble qu'on pourrait essayer,
n'est-ce pas, de le refaire pareil ?...
-- J'y songeais moi aussi, répondit la fille... Mais non, vois-tu: ce ne
serait plus le même!...
Mon Dieu! comment cela se pouvait-il; c'était elle, c'était bien elle qui
l'avait décrété, l'anéantissement de ce fond de tableau familier, au-dessous
duquel, pendant un printemps, elle avait vu se détacher certain beau visage de
jeune homme, et, pendant de si nombreux hivers, un profil vénéré de vieille
tante morte...
Et tout à coup, au souvenir de ce vague dessin en forme d'ombre d'oiseau,
tracé là par de patientes gouttières, et qu'elle ne reverrait jamais, jamais,
jamais, son coeur fut déchiré soudainement d'une manière plus affreuse; elle
pleura les larmes les plus sombres de sa vie, devant l'irréparable destruction
de ce mur.
***
UN VIEUX MISSIONNAIRE D'ANNAM
Là-bas, dans le sinistre pays jaune d'Extrême Orient, pendant la mauvaise
période de la guerre, depuis des semaines notre navire, un lourd cuirassé,
stationnait à son poste de blocus, dans une baie de la côte.
Avec la terre voisine, -- montagnes invraisemblablement vertes ou rizières
unies comme des plaines de velours, -- nous communiquions à peine. Les gens des
villages et des bois restaient chez eux, méfiants ou hostiles. Une accablante
chaleur tombait sur nous, d'un ciel morne, presque toujours gris, que voilaient
de continuels rideaux de plomb.
Certain matin, pendant mon quart, le timonier de veille vint me dire:
-- Il y a un sampan, cap'taine, qui arrive du fond de la baie et qui a l'air
de vouloir nous accoster.
-- Ah! et qu'est-ce qu'il y a dedans?
Indécis, avant de répondre, il regarda de nouveau avec sa longue-vue:
-- Il y a, cap'taine... une manière de bonze, de Chinois, de je ne sais pas
quoi, qui est assis tout seul à l'arrière.
Sans hâte, sans bruit, il s'avançait, le sampan, sur l'eau inerte, huileuse
et chaude. Une jeune fille à visage jaune, vêtue d'une robe noire, ramait debout
pour nous amener ce visiteur ambigu, qui portait bien le costume, la coiffure et
les lunettes rondes des bonzes d'Annam, mais qui avait de la barbe et une
surprenante figure pas du tout asiatique.
Il monta à bord et vint me saluer en français, parlant d'une façon timide et
lourde.
-- Je suis un missionnaire, me dit-il, je suis de la Lorraine, mais j'habite
depuis plus de trente ans un village qui est ici, à six heures de marche dans
les terres et où tout le monde s'est fait chrétien... Je voudrais parler au
commandant pour lui demander du secours. Les rebelles nous ont menacés et ils
sont déjà près de chez nous. Tous mes paroissiens vont être massacrés, c'est
très certain, si l'on ne vient pas bien promptement à notre aide!
Hélas! le commandant fut obligé de refuser le secours. Tout ce que nous
avions d'hommes et de fusils avait été envoyé dans une autre région; il nous
restait, en ce moment, juste le nombre de matelots nécessaires pour garder le
navire; vraiment, nous ne pouvions rien pour ces pauvres «paroissiens-là», et il
fallait les abandonner comme chose perdue.
Maintenant, arrivait l'heure accablante de midi, la torpeur quotidienne qui
suspend partout la vie. Le petit sampan et la jeune fille s'en étaient retournés
à terre, venant de disparaître là-bas, dans les malsaines verdures de la rive,
et le missionnaire nous restait -- naturellement -- un peu taciturne, mais ne
récriminant pas.
Il ne se montra guère brillant, le pauvre homme, pendant le déjeuner qu'il
partagea avec nous. Il était devenu tellement Annamite, qu'aucune conversation
ne semblait possible avec lui. Après le café, il s'anima seulement quand
parurent les cigarettes, et il demanda du tabac français pour bourrer sa pipe;
depuis vingt ans, disait-il, pareil plaisir lui avait été refusé. Ensuite,
s'excusant sur la longue route qu'il venait de faire, il s'assoupit sur des
coussins.
Et dire que nous allions sans doute le garder plusieurs mois, jusqu'à son
rapatriement, cet hôte imprévu que le ciel nous envoyait! Ce fut sans
enthousiasme, je l'avoue, que l'un de nous vint enfin lui annoncer de la part du
commandant:
-- On vous a préparé une chambre, mon Père. Il va sans dire que vous êtes des
nôtres jusqu'au jour où nous pourrons vous déposer en lieu sûr.
Il parut ne pas comprendre.
-- Mais... j'attendais la tombée de la nuit pour vous demander un petit canot
et me faire reconduire là-bas, au fond de la baie. Avant la nuit vous pourrez
bien me faire porter à terre, au moins ? reprit-il avec inquiétude.
-- A terre!!.. Et que feriez-vous à terre?
-- Mais, je retournerai dans mon village, dit-il avec une simplicité tout à
fait sublime. Ah! je ne peux pas dormir ici, vous comprenez bien... Si c'était
pour cette nuit, l'attaque!
Voici qu'il grandissait à chaque mot, cet être d'un premier aspect si
vulgaire, et nous commencions à l'entourer avec une curiosité charmée.
-- Cependant, c'est vous qui serez le moins épargné de tous, mon Père?
-- Oh! c'est bien probable, en effet, répondit-il, tranquille et admirable
comme un martyr antique.
Dix de ses paroissiens l'attendaient sur la plage au coucher du soleil; tous
ensemble, ils retourneraient la nuit au village menacé, et alors, à la volonté
de Dieu!
Et comme on le pressait de rester, -- car c'était courir à la mort, à quelque
atroce mort chinoise, que de s'en retourner là-bas après ce refus de secours, --
il s'indigna doucement, obstiné, inébranlable, mais sans grandes phrases et sans
colère:
-- C'est moi qui les ai convertis, et vous voulez que je les abandonne quand
on les persécute pour leur foi ? Mais ce sont mes enfants, vous comprenez
bien!...
Avec une certaine émotion, l'officier de quart fit préparer un de nos canots
pour le reconduire, et nous allâmes tous lui serrer la main à son départ.
Toujours tranquille, redevenu insignifiant et muet, il nous confia une lettre
pour un vieux parent de Lorraine, prit une petite provision de tabac français,
puis se mit en route.
Et, tandis que le jour baissait, nous restâmes longtemps à regarder en
silence s'éloigner, sur l'eau lourde et chaude, la silhouette de cet apôtre qui
s'en allait simplement à son martyre obscur.
Nous appareillâmes la semaine suivante, pour je ne sais plus où, et les
événements, à partir de cette époque, nous bousculèrent sans trêve. Jamais nous
n'entendîmes plus parler de lui, et je crois que, pour ma part, je n'y aurais
jamais repensé, si monseigneur Morel, directeur des missions catholiques, ne
m'avait demandé un jour avec instance d'écrire une petite histoire de
missionnaire.
***
TROIS JOURNEES DE GUERRE EN ANNAM
I
A BORD
17 août 1883.
L'escadre se réunit dans la baie de Tourane. L'attaque des forts et de la
ville de Hué sera pour demain.
Aucune communication avec la terre. La journée se passe en préparatifs. Le
thermomètre marque 33°,5 au vent et à l'ombre. De hautes montagnes entourent la
baie, rappelant les Alpes, moins leurs neiges. Dans le lointain, sur une langue
de sable, on aperçoit la ville de Tourane: un assemblage de huttes basses, en
bois et en roseaux. On s'occupe à bord d'équiper les hommes des compagnies de
débarquement, de leur délivrer à chacun vivres, munitions, sac, bretelle de
fusil, etc., même de leur faire essayer leurs souliers. Les matelots sont gais
comme de grands enfants, à cette idée de débarquer demain, et ces préparatifs
semblent absolument joyeux.
Pourtant, les insolations et les fièvres ont déjà fait parmi eux bien des
ravages; de braves garçons, qui tout dernièrement étaient alertes et forts, se
promènent tête basse, la figure tirée et jaunie.
Dans l'après-midi, on voit arriver de terre un canot portant des mandarins
vêtus de noir, l'un d'eux abrité sous un immense parasol blanc. Ils vont
conférer à bord de l'amiral et s'en retournent comme ils étaient venus.
A cinq heures, réunion et conseil des capitaines, à bord du Bayard.
Orage et pluie torrentielle.
Les matelots passent la soirée à chanter, plus gaiement que de coutume. On
entend même les vieux sons aigres d'un biniou, que des Bretons ont apporté.
***
Samedi, 18 août.
A neuf heures du matin, l'escadre (Bayard, Atalante, Annamite,
Château-Renaud, Drac, Lynx, Vipère) sort en ligne de file de la baie de
Tourane, par un temps lumineux et splendide, traverse une légion de jonques de
pêcheurs voilées en ailes de papillon, et fait route vers Hué, la capitale de
l'Annam.
A deux heures vingt, l'escadre arrive devant l'entrée de la rivière de Hué.
Au premier plan, une côte de sable, étincelante dans le soleil, quelques
cocotiers aux panaches verts, quelques maisons aux toits arqués dans le goût
chinois. Un seul grand fort apparent, gardant l'entrée de la rivière,, où la mer
brise.
L'escadre s'approche avec précaution, en sondant, mouille le plus près
possible, et s'embosse, en hissant les pavillons français, pour commencer le
bombardement.
Le fort répond bravement, en hissant le pavillon jaune d'Annam. On dirait un
fort moderne, bien construit et casematé, mais on n'y aperçoit pas de canons.
Quelques personnages apparaissent aux embrasures, ayant l'air de flâner et de
nous regarder fort tranquillement; leur résistance sans doute ne sera pas
sérieuse, et on s'attend à les voir fuir au premier coup de nos canons.
Au-dessus de la ligne brillante des sables, les montagnes forment un fond
obscur qui monte très haut dans le ciel, et se découpe en sombre sur la grande
lumière bleue.
Cinq heures et demie du soir.
Un premier obus lancé par le Bayard donne le signal du feu. Il tombe
en plein sur le fort annamite, soulevant une trombe rougeâtre de sable et de
gravier. De tous les bâtiments de l'escadre, le bombardement commence, régulier
et méthodique, chacun tirant sur le point précis qui lui a été indiqué hier.
Quelques minutes se passent, et, à terre, rien ne bouge; vraisemblablement les
Annamites se sont sauvés.
Mais voici tout à coup de petites lueurs rapides, qui éclatent aux embrasures
du fort, accompagnées de fumées blanches; c'est la riposte, on tire sur nous.
Il y a même, ailleurs, des canons en quantité, de petites batteries qu'on ne
voyait pas, qui étaient échelonnées tout le long de la côte dans le sable, et
qui font feu tant qu'elles peuvent.
Mais ce sont des boulets ronds, qui ne portent pas jusqu'à nous. Ils tombent
à moitié route, en laissant des remous dans l'eau. Les avisos seuls, qui se sont
approchés davantage, peuvent en recevoir par raccroc quelques-uns; -- les
cuirassés, trop éloignés, les regardent venir sans crainte; on les voit
sautiller sur l'eau, en faisant des ricochets, comme des paumes d'enfant, et
puis disparaître en chemin.
Bientôt de grandes flammes rouges commencent à monter, derrière le fort de
Thouane-An; c'est un incendie que nos obus ont allumé là-bas, ce sont des
villages qui flambent; cela gagne vite, et cela monte très haut, avec une
épaisse fumée.
Le bombardement continue. Malgré le roulis qui gêne notre tir, les obus
pleuvent sur les Annamites, chavirant tout; mais eux tiennent toujours et
précipitent leur feu. Assurément, ils sont braves.
Sept heures du soir.
La nuit est presque venue; c'est la lueur du village brûlé qui nous guide
pour notre tir. Des nuages très épais se sont amoncelés sur les montagnes de
l'Annam; cela forme un immense fond noir, avec des éclairs qui se promènent
dessus; en bas, au ras de la mer, toujours les petites lueurs rapides des canons
tirant sur nous. Une grosse lune jaune, qui se lève très embrouillée de nuages,
éclaire mal la situation; -- on commence à ne plus rien voir. L'amiral, signale
de cesser le feu, et tout se tait.
Mais les Annamites ont riposté jusqu'à la fin, avec une force de résistance
inattendue, et les pavillons du roi Tu-Duc flottent toujours sur la plage.
C'est demain matin, dimanche, au petit jour, que nous devons tenter le
débarquement de vive force; -- on a préparé, avec des bambous, les ponts, les
radeaux, tout le matériel nécessaire. Les matelots ont toujours leur entrain
insouciant; -- mais les gens raisonnables se préoccupent un peu de ce coup de
main, avec si peu de monde, au milieu des brisants, sur une plage garnie de
canons et de soldats. Vu de près, cela semble moins facile qu'hier, quand on en
causait à Tourane.
* * *
Dimanche 19 août.
Branle-bas à quatre heures du matin, Les compagnies de débarquement prennent
à la hâte les armes, les munitions, les vivres. On embarque dans les canots les
pièces de campagne et les canons-revolvers.
Cinq heures et demie.
Contre-ordre de l'amiral, débarquement ajourné. Des baleinières de l'escadre
sont allées dans la nuit à la plage examiner les brisants qui sont trop
dangereux aujourd'hui. Avant le soleil levé, les hommes sont désarmés, le
matériel ramassé, et l'on commence à bord des navires, comme si de rien n'était,
le grand lavage traditionnel du dimanche.
Au petit jour, l'air est si pur qu'on distingue à terre, jusque dans les
lointains, les moindres détails des choses.
Les longues-vues sondent le fond de la rivière de Hué: de grands arbres, des
palmiers verts, et, de distance en distance, des pavillons d'Annam, indiquant
des forts et des batteries. On n'aperçoit rien de la ville, où, prétend-on, la
tête du pauvre commandant Rivière serait encore exposée en place publique, au
bout d'une perche.
Voici un mouvement de troupes sur le sable de la plage, Des gens sortent du
fort de Thouane-An, que nous avons bombardé hier; ils sont habillés de noir et
coiffés de grands chapeaux chinois blancs, en forme de champignon: on voit leurs
armes briller au soleil: ce sont des soldats de l'armée régulière du roi Tu-Duc.
Ils commencent à traverser la rivière sur un bac, pour se concentrer en face
dans un fort de la rive sud. Le Bayard leur envoie des obus; il en
résulte des paniques, des chutes dans l'eau; on les voit courir comme des fous
sur le sable. Mais le mouvement continue toujours, et les forts annamites se
mettent à nous riposter.
Ce matin, à notre surprise, leurs projectiles arrivent jusqu'à nous et
sifflent en l'air avec un bruit pareil à celui des nôtres. Evidemment, ce sont
des pièces rayées qui nous les envoient. Ils n'en avaient pas hier, ils ont dû
les établir pendant la nuit.
Un projectile traverse la hune de la Vipère, un autre enfonce les
tôles du Bayard, et frappe un matelot dans la poitrine. Alors, au signal
de l'amiral, le bombardement général recommence.
Pas de roulis aujourd'hui; les pièces de l'escadre, parfaitement pointées,
portent toutes en plein sur les batteries annamites, qui doivent être écrasées.
A chacun de nos coups, on voit voler des tourbillons de sable et de pierres.
Leur feu ne tient pas dix minutes. Au haut d'une demi-heure, nous cessons aussi
le nôtre, la terre ne ripostant plus.
Il est onze heures. Ce sera une journée de repos pour les matelots, qui en
ont besoin; on donne à bord le coup de sifflet bien connu:. «L'équipage aux
sacs, les jeux sont permis!» Les batteries de l'escadre, salies par la poudre,
la fumée, l'eau boueuse des écouvillons, n'ont pas leur aspect habituel, leur
réjouissante propreté du dimanche; mais il y passe aujourd'hui une bonne brise
de mer, pas trop chaude, très respirable. Au lieu de prendre leurs sacs, les
matelots, fatigués par quelques journées de travail excessif et de veilles, se
couchent à plat pont et s'endorment. Les bâtiments deviennent silencieux comme
de grands dortoirs.
A huit heures du soir, conseil de guerre à bord du Bayard. -- Les
brisants se sont beaucoup calmés; les forts annamites, deux fois bombardés, ne
doivent plus être en état d'opposer une résistance très longue; le débarquement
est décidé pour demain matin, et les marins se couchent bien vite, afin d'avoir
un peu le temps de dormir avant le branle-bas qu'on doit leur faire à quatre
heures.
Les officiers du corps de débarquement sont désignés d'avance d'après
certaines règles fixes, d'après leur ancienneté et leurs fonctions à bord; ceux
qui doivent rester pour la manoeuvre et le service des batteries sont donc
préparés depuis longtemps à cette privation et l'acceptent sans murmures.
Pour les matelots, il y a plus d'arbitraire; bien des gabiers, qui n'avaient
pas été désignés d'abord, ont réussi aujourd'hui à se substituer à d'autres
moins dégourdis qu'eux, et partiront à leur place. Il s'agit demain matin de
s'emparer de toute la rive gauche de la rivière de Hué, qui est la partie la
plus sérieusement fortifiée de la côte. Indépendamment des petites batteries
disposées çà et là dans le sable, il y a le grand fort circulaire du Sud qui
garde l'entrée de cette rivière avec une quarantaine d'embrasures à canons;
puis, la batterie du Magasin-au-Riz, et enfin, en remontant toujours vers le
nord-ouest, le fort extrême du nord. Tous, plus ou moins abîmés par les obus,
mais sans doute réparés pendant la nuit et capables encore de recommencer le
feu.
Nuit splendide. Les bâtiments de l'escadre promènent sur la terre de grands
jets de lumière électrique qui doivent effrayer beaucoup les Annamites. Pendant
ce temps-là, les baleinières françaises sondent l'entrée de la rivière, et
explorent les brisants de la plage.
***
Lundi 20 août, quatre heures du matin.
Branle-bas. -- Nuit close. Le corps de débarquement déjeune à la hâte,
s'arme, prend ses munitions et deux jours de vivres. Quelques poignées de main,
quelques petites recommandations échangées entre ceux qui partent et ceux qui
restent; -- puis, on s'embarque dans les canots. Toutes les pièces de l'escadre
sont pointées sur la côte, prêtes à faire feu.
Cinq heures trente.
Au petit jour, les pavillons français sont hissés en tête de chaque mât; le
vacarme du bombardement recommence. La terre ne répond pas. Les dunes font tout
le long de l'horizon une ligne blanche; les montagnes d'Annam dessinent
au-dessus, dans le ciel qui s'éclaire, de hautes découpures violettes.
Cinq heures cinquante.
Toute la flottille des canots se met en marche. Temps très pur, absolument
calme. Le soleil se lève sous de petits nuages couleur d'or. Le jour est venu
tout d'un coup, comme il est de règle dans les pays des tropiques. Tous les
détails des montagnes s'accentuent en rose et en bleu. On voit, au-dessus des
dunes, les cocotiers verts, les batteries, les villages, les pagodes, les
maisons aux toits ornés de découpures. Dans tout cela rien ne bouge, et nos obus
semblent tomber sur un pays abandonné.
Six heures vingt.
Les compagnies de débarquement du Bayard et de l'Atalante
arrivent à la plage, commencent à mettre pied à terre par les brisants, en se
mouillant beaucoup. Un instant d'anxiété: des navires de l'escadre, on distingue
nettement des rangées de têtes annamites qui apparaissent au-dessus des dunes et
que les marins débarqués ne peuvent pas voir; ces gens les attendent là, dans
des tranchées. Le Lynx, le plus rapproché, leur envoie un feu de salve
qui semble en abattre une vingtaine; les autres se baissent.
C'est près du fort du Nord, en face d'un village, qu'a lieu ce débarquement.
Tout à coup, de derrière les dunes, part une pluie de bombettes enflammées, avec
quelques projectiles et des morceaux de ferraille. Personne n'est blessé. Les
bombettes sont presque inoffensives, elles retombent tout doucement sur le sable
comme de petits météores. Les matelots montent en courant sur les dunes,
rencontrent les Annamites dans la tranchée, font feu sur eux, puis les chargent
à la baïonnette. Instantanément, toute cette première bande jaune est en fuite.
Un millier d'hommes, peut-être, se sauvent devant cette poignée de matelots. La
compagnie de débarquement de l'Atalante court sur le fort du Nord. Des
Annamites en sortent brusquement, s'avancent, font feu sans tuer personne, puis
reculent et se sauvent.
Six heures quarante.
La compagnie de l'Atalante est dans le fort du Nord. Le pavillon
annamite est amené et le premier pavillon français hissé à sa place par le
lieutenant de vaisseau Poidloüe, commandant la compagnie. Les marins poursuivent
les Annamites dans la direction du nord-ouest.
Sept heures.
L'artillerie de débarquement et le premier groupe d'infanterie de marine
mettent pied à terre. Les canots reviennent pour faire un second transport. Une
nouvelle batterie annamite, établie dans le sable, ouvre le feu contre la
Vipère qui lui répond. Les obus ont mis le feu au village nord, qui
commence à flamber.
Sept heures trente.
La batterie annamite du Magasin-au-Riz ouvre le feu. Les obus ont allumé un
second incendie, celui-ci magnifique: village, pagode, tout brûle avec
d'immenses flammes rouges et des tourbillons de fumée.
Sept heures quarante.
Le second convoi d'infanterie de marine met pied à terre; toute l'artillerie
est débarquée et hissée sur la crête des dunes. Les troupes françaises se
massent, perpendiculairement à la plage, face au sud, se disposant à marcher sur
les grands forts.
Sept heures cinquante.
Un incendie est allumé par les obus de l'escadre dans le fort circulaire du
Sud. Toutes les troupes françaises sont massées; l'artillerie de débarquement
ouvre le feu contre les forts. Au nord, toutes les maisons brûlent.
Huit heures.
Les troupes françaises se divisent et se portent en avant vers le sud.
Huit heures trente-cinq.
Les premiers groupes français arrivent, peu nombreux, à la batterie du
Magasin-au-Riz, et font un feu précipité.
Huit heures quarante.
Ils reculent de quelques pas et s'abritent: le fort circulaire tire sur eux.
L'escadre accélère le bombardement
Huit heures quarante-cinq.
Le corps de débarquement signale de terre au vaisseau amiral (au moyen de
pavillons de timonerie hissés à une perche): «Demande de cesser le feu sur les
forts.» Le vaisseau amiral répond en signalant à l'escadre: «Cessez le feu!»
Huit heures cinquante.
Un moment de serrement de coeur pour ceux qui regardent du bord: les
Annamites sortent en masse du Magasin-au-Riz et font un feu assez rapide contre
les premiers groupes français, qui reculent et se jettent tous à terre, dans le
sable.
Huit heures cinquante-cinq.
On recommence à respirer. Tous les Français se sont relevés. Pas un n'est
blessé sans doute, car ils courent tous; ils courent sur les Annamites sans leur
laisser le temps de recharger leurs armes. D'ailleurs, des renforts de matelots
et de soldats d'infanterie de marine leur arrivent par derrière. Les Annamites
se sauvent à toutes jambes, toujours vers le sud, et ils se réfugient dans un
pâté de maisons sur lequel leur pavillon flotte. Les Français courent après eux.
Neuf heures.
De l'escadre, on ne voit pas bien ce qui se passe, au milieu de ces maisons
et de ces arbres. On y entend une fusillade très vive, et le pavillon d'Annam
tombe. Les Français continuent de courir en avant, vers le fort circulaire du
sud. Le soleil commence à beaucoup monter et la chaleur devient terrible.
Neuf heures cinq.
On entend l'artillerie française, qui est arrivée à Thouane-An (le dernier
village au sud), faire feu, tout près du fort circulaire. Le village de
Thouane-An s'allume brusquement d'un seul coup et se met à flamber comme un
immense feu de paille.
Neuf heures dix.
Les Français sont entrés par deux côtés à la fois dans le grand fort
circulaire que les obus de l'escadre ont déjà rempli de morts. -- Les derniers
Annamites qui s'y étaient réfugiés se sauvent, dégringolent des murs, absolument
affolés: quelques-uns se jettent à la nage, d'autres essayent de passer la
rivière dans des barques, ou à gué, pour se réfugier sur la rive du sud. Ceux
qui sont dans l'eau essaient de se couvrir naïvement avec des nattes, des
boucliers d'osier, des morceaux de tôle. Les marins cessent de tirer, par pitié,
et les laissent fuir; il y aura bien assez de cadavres dans le fort, à déblayer
ce soir avant l'heure de se coucher.
Le grand pavillon jaune d'Annam, qui flottait depuis deux jours, est amené,
et le pavillon français monte à sa place. -- C'est fini; toute la rive nord est
prise, balayée, brûlée. En somme, une matinée, heureuse et glorieuse,
admirablement conduite.
Du côté des Annamites, environ six cents morts jonchent les chemins et les
villages.
De notre côté, une dizaine de blessés à peine, pas un mort, pas même une
blessure désespérée.
Neuf heures quinze.
Le Bayard, vaisseau-amiral, fait monter ses hommes dans les haubans et
crier: «Hurrah!» - Tous les bâtiments de l'escadre imitent l'amiral.
Et puis, partout, le calme se fait. -- On va se reposer du moins jusqu'à ce
soir.
Les troupes débarquées demandent à l'escadre du vin et de l'eau qu'on leur
envoie, et puis s'installent à l'ombre.
On était admirablement placé à bord pour suivre de haut et comme sur un plan
tous les mouvements de l'attaque. Maintenant, avec les longues-vues, on
distingue les détails, les costumes, les attitudes, les épisodes.
Un gabier se promène gravement, le long de la plage, sous un grand parasol de
mandarin.
Un Annamite, qui jouait le mort sur la sable, est rencontré par un matelot
porteur d'un baril, qui le menace du doigt comme on menace les gamins.
L'Annamite lui fait humblement tchin tchin et lui embrasse les pieds,
demandant grâce.
Le matelot a bon coeur et se laisse toucher:
-- Seulement, par exemple, tu vas porter mon baril.
Il lui place l'objet sur les épaules et s'en fait accompagner comme d'un
groom.
Plus un souffle dans l'air. L'accablement de midi commence à régner partout.
La mer immobile brille et chauffe par en dessous comme un miroir. La ligne des
dunes est sous le soleil d'une blancheur fatigante; deux ou trois cadavres
annamites se dessinent sur le sable; des moutons et des porcs, chassés par les
incendies, passent sur eux en courant; un pauvre chien qui, sans doute, n'a plus
de maître, galope de droite et de gauche, ayant l'air d'avoir perdu la tête.
Derrière les sables, les montagnes d'Annam pâlissent sous une espèce de buée
chaude, et le bleu du ciel est comme terni de chaleur.
On n'entend plus rien. Seulement les villages brûlent toujours avec de
longues flammes très rouges; leurs fumées montent tout droit, à d'étonnantes
hauteurs, tant l'air est calme; au milieu de tout cet éblouissement de bleu,
elles ressemblent à de gigantesques colonnes noires.
Encore une petite canonnade vers trois heures du soir. L'escadre a changé de
mouillage et est venue se poster en face de l'embouchure de la rivière. Les
forts annamites de la rive sud tirent sur la Vipère et le Lynx qui
sont allés mouiller tout près de la barre, pour être en position de la franchir
demain matin. L'escadre riposte, et le feu cesse.
La nuit est absolument calme. On voit, tout le long de la côte, la lueur des
villages annamites, qui flambent au clair de lune jusqu'au matin.
Autour de ces feux, il doit se passer de curieuses choses. Mais ils sont très
lointains, et du bord on ne peut plus rien voir...
***
II
A TERRE. -- DANS LE CAMPEMENT DES MARINS DE «L'ATALANTE».
NUIT DU 20 AOUT.
Sept heures du soir.
Déjà la nuit. Près d'un petit feu qui brûle par terre, deux officiers de
l'escadre sont assis dans des fauteuils dorés, d'une forme asiatique; -- c'est
dans l'enceinte d'un fort, sur le sable, au milieu de débris, de tessons, de
lambeaux quelconques.
Derrière eux, une tente qu'on a faite à la hâte avec les premières choses
trouvées sous la main: vieilles voiles, lambeaux de pavillons jaunes ou de
draperies de soie brodée; le tout soutenu par des lances, des avirons cassés,
des bambous, ou des hampes d'étendard bariolées d'or.
Des matelots vont et viennent dans l'obscurité, en maraude pour se composer
un souper; leurs pas ne font pas de bruit sur ce sable, et ils ne causent guère
non plus; c'est une espèce de calme un peu lourd qui s'est fait partout, en
eux-mêmes comme ailleurs, à la tombée de cette nuit.
Ces choses presque somptueuses, cette tente et ces lances, ces dorures au
milieu de ce désarroi, tout cela prend, avec le soir, un faux air de grandeur.
Vaguement tout cela fait songer à des scènes du passé, à des pillages, à des
invasions de l'Asie ancienne...
Et les deux officiers qui sont là, dans leurs fauteuils de cour, se
communiquent cette impression qui leur est venue; ils se le disent, en riant
d'eux-mêmes, naturellement, en tournant en plaisanterie leur idée, par habitude
de toutes les situations et par esprit moderne de tout gouailler. Au fond, ils
éprouvent bien ce sentiment-là, qui les charme un peu: veillée dans quelque camp
d'Attila ou de Tchengiz... Et le rapprochement est juste, car, si l'époque est
changée, les mots aussi, -- les faits en eux-mêmes sont restés pareils.
Impossible cependant de continuer gaîment la causerie. On ne sait pourquoi,
le silence revient. On pense à toute cette région déjà noire, qui entoure les
murs bas du fort, et où sont éparpillés des morts à longs cheveux... Vraiment,
ces grandes chevelures rudes donnent à ces cadavres de soldats des physionomies
très particulières.
Dans ce silence et ce repos, mille détails vous reviennent en tête; on a la
conception plus nette des choses, on est obsédé maintenant par l'horrible de ce
qu'il a fallu faire.
La journée a été rude. On repasse lentement, heure par heure, cette
succession de souvenirs.
D'abord, ce débarquement plein d'incertitudes, au petit jour, au milieu des
brisants de la plage: les matelots, dans l'eau jusqu'à la ceinture, secoués par
les lames, trébuchant, mouillant leurs munitions et leurs armes. Mauvais début.
Et puis, tout le monde était arrivé au complet sur le sable, malgré les balles
et la pluie de bombettes que des gens invisibles, cachés derrière les dunes,
lançaient d'en haut. Vite, on avait commencé à monter et à courir en gardant un
silence de mort. Et puis, tout à coup, dans une ligne de tranchée,
merveilleusement établie, qui semblait entourer toute la presqu'île, on avait
trouvé des gens qui guettaient, tapis comme des rats sournois dans leurs trous
de sable: des hommes jaunes, d'une grande laideur, étiques, dépenaillés,
misérables, à peine armés de lances, de vieux fusils rouillés, et coiffés
d'abat-jours blancs. ILs n'avaient pas l'air d'ennemis bien sérieux; on les
avait délogés à coups de crosses ou de baïonnettes.
Quelques-uns s'étaient enfuis, vers le nord, laissant tomber leurs
provisions, leurs petits paniers de riz, leurs chiques de bétel. Et tout cela,
qui s'était passé très vite, très vite, en quelques secondes, défilait
maintenant, en souvenir, avec une lenteur et une précision de détails qui
étaient étranges...
Ensuite le commandant supérieur du corps de débarquement avait donné l'ordre
à cette compagnie de l'Atalante de monter tout au bout de la dune et de
s'emparer du fort de droite sur lequel flottait le pavillon jaune d'Annam.
On était monté à la course toujours, un peu en désordre; les matelots lancés
y allaient comme des enfants. Puis brusquement ils s'étaient arrêtés, reculant
de deux pas... Une nouvelle tranchée remplie de têtes humaines!... Toutes ces
figures venaient de surgir à la fois, sous une rangée de chapeaux chinois de
forme abat-jour; leurs petits yeux à coins retroussés regardaient avec une
expression fausse et féroce, dilatés par une vie intense, par un paroxysme de
rage et de terreur.
C'étaient ceux-ci qu'on avait aperçus de l'escadre, et qu'on avait suivis
anxieusement de là-bas, au bout des longues-vues.
Ils ne ressemblaient plus du tout aux pauvres hères de la tranchée basse;
c'étaient des hommes très beaux, vigoureux, trapus; des têtes carrées,
militaires, vraies têtes de Huns, avec des cheveux longs et de petites barbiches
pointues à la mongole.
Correctement équipés, portant leur provision de balles dans des petits
paniers de jonc passés au bras, comme des ménagères qui vont au marché, ils
restaient là, barrant le passage, attendant, ne disant rien, et ne bougeant pas:
c'étaient les soldats réguliers d'Annam, -- et ils devaient être braves, pour
avoir tenu depuis hier sous le feu terrible des obus.
Mal armés, il est vrai; mais on ne pouvait guère juger cela à première vue:
des lances ornées de touffes de poils rouges, des grands coutelas affreux,
emmanchés sur des hampes, et des fusils à pierre, la baïonnette au bout.
Un instant d'hésitation et de peur chez ces grands enfants étourdis, -- les
matelots, -- la surprise, sans doute, la surprise de ces têtes jaunes, de ces
physionomies jamais vues, et rencontrées là face à face, émergeant de leur fossé
de sable.
C'est grave quand cela prend, ces peurs-là. Les hommes d'Annam s'étaient
redressés davantage,comme prêts à sortir de leurs trous. L'instant devenait
suprême. Ils étaient à peine trente, eux, les premiers montés, en présence de
tout ce monde jaune; les autres restaient encore à mi-côte, trop loin pour les
soutenir.
Et précisément, malgré leurs airs de grands garçons et leurs tournures
carrées, ces matelots de la section de tête étaient des très jeunes, presque
tous des enfants d'une vingtaine d'années, pêcheurs bretons qui avaient quitté
leur village au printemps dernier et n'avaient jamais vu pareille fête. -- On
leur avait parlé des chausse-trapes, des trous garnis de pointes que les Chinois
dissimulent sous les pas; on leur avait même donné des cordes à noeuds, en leur
expliquant le jeu de ces pièges et la manière d'en sortir. Et ces choses leur
revenaient à l'esprit, avec la tête du commandant Rivière plantée au bout d'une
pique, et la mort des prisonniers suppliciés... Oui, ils avaient bien vraiment
un peu peur.
Le lieutenant de vaisseau qui commandait cette compagnie de l'Atalante
s'était mis à leur crier: «En avant!» à leur dire très vite une foule de choses
pour les entraîner. Il avait avec lui un brave second maître de manoeuvre,
appelé Jean-Louis Balcon, qui avait déjà guerroyé en Chine, et qui, lui,
cherchait à entraîner l'aile gauche par une rapide et bizarre harangue de
matelot. -- Et les têtes qui regardaient derrière la tranchée écarquillaient
leurs petits yeux obliques, hésitant encore, se demandant si le moment était
bien venu de se ruer sur ces Français...
Tout cela, qui est très long à dire, n'avait pas duré deux minutes. -- Mais,
de l'escadre, on avait vu aussi ce mouvement d'hésitation, et on l'avait suivi
avec une poignante inquiétude.
Enfin, tout d'un coup, les matelots avaient été enlevés par je ne sais quelle
parole meilleure, quel sentiment de rage ou de devoir. Ils s'étaient jetés en
avant, tête baissée, avec des cris, contre les gens d'Annam.
Ceux-ci s'étaient attendus à une attaque à l'arme blanche, ayant vu briller
les baïonnettes des Français. Mais non, les «magasins» des fusils étaient
chargés, et ce fut un «feu à répétition», un de ces feux rapides, foudroyants,
des «kropatschek», qui s'abattit sur eux comme une grêle. Ils tombaient en
faisant voler du sable, et maintenant ils avaient trouvé eux aussi des voix
aiguës pour crier; ils s'affolaient, ne savaient plus se servir de leurs lances;
cette rapidité de nos armes leur jetait une immense stupeur. Non, ils n'avaient
rien imaginé de pareil -- des fusils encore plus effrayants et d'un jeu plus
mystérieux que les canons d'hier!... Alors ils avaient été pris de cette terreur
sans nom des choses incompréhensibles, fatales, contre lesquelles on sent qu'il
n'y a rien à faire, et la panique des déroutes avait commencé à les gagner tous
comme le feu gagne une traînée de poudre.
Ils fuyaient en criant, se renversant les uns les autres dans leur tranchée
étroite. Et les matelots, la petite poignée d'hommes, tout à fait enfiévrés à
présent par la fumée, par le soleil, par le sang, couraient après eux, et
montaient toujours.
En quelques secondes on était arrivé tout en haut des dunes, devant le fort.
Des soldats à têtes de Huns, qui le gardaient, cachés derrière les talus, en
étaient sortis par un mouvement brusque,comme des diables qui sortent d'une
boîte, et avaient fait feu à bout portant. Par une de ces chances
extraordinaires, comme nous en avions ce matin-là, ils n'avaient blessé
personne, et tout de suite ils s'étaient sauvés en désordre, gagnés eux aussi
par la contagion de la peur.
Alors le lieutenant de vaisseau commandant, aidé toujours du second maître
Jean-Louis Balcon, avait arraché le pavillon jaune d'Annam, le pavillon noir du
mandarin, et hissé à leur place celui de France. Ce fort était le point
culminant de la presqu'île; on l'avait immédiatement aperçu de partout, ce petit
pavillon français; de la plage et de l'escadre, les matelots, qui étaient à ce
moment très expansifs, l'avaient salué par des cris de joie. C'était le premier,
flottant sur cette terre de Tu-Duc; ce n'était rien et c'était beaucoup: -- un
signe d'espoir, visible là pour toute la petite troupe française, et, pour les
autres, le présage de la déroute.
Du haut de ce fort, où les hommes de l'Atalante venaient en courant se
grouper, on voyait de loin tout le corps de débarquement, la compagnie du
Bayard, l'artillerie, l'infanterie de marine, les matas indigènes
se masser sur les dunes pour commencer leur grand mouvement d'ensemble vers les
forts du sud. On suivait cela du coin de l'oeil; mais on avait surtout à
s'occuper des fuyards de la tranchée, qui redescendaient tous sur l'autre
versant de sable, du côté de l'intérieur, de la grande lagune, et qui, à un
moment donné, pourraient se grouper pour revenir.
Ils s'étaient réfugiés à gauche, dans un village qui était là, au pied du
fort. Un village très riant sous le soleil, avec des maisonnettes blanches
bariolées à la chinoise; avec de beaux arbres exotiques et des jardins fleuris;
avec des pagodes anciennes, aux murs ornés de faïences de mille couleurs, aux
toits tout hérissés de monstres.
Oh! les malheureux fuyards!... L'instant d'après, ce village flambait. Un
obus de l'escadre était tombé au milieu, justement dans des cases de paille ...
Murailles de planches peintes, fines charpentes de bambous, cloisons de rotins à
jour, tout cela s'était allumé presque à la fois; les flammes passaient d'une
maison à l'autre, si vite, qu'on n'avait pas le temps de les voir courir.
Au milieu de la lumière matinale, qui était fraîche et bleue, ces flammes
étaient d'un rouge extraordinaire; elles n'éclairaient pas, elles étaient
sombres comme du sang. On les regardait se tordre, se mêler, se dépêcher de tout
consumer; les fumées, d'un noir intense, répandaient une puanteur âcre et
musquée. Sur les toits des pagodes, au milieu des diableries, parmi toutes les
griffes ouvertes, toutes les queues-fourchues, tous les dards, cela semblait
d'abord assez naturel de voir courir les langues rouges de feu. Mais tous les
petits monstres de plâtre s'étaient mis à crépiter, à éclater, lançant de droite
et de gauche leurs écailles en porcelaine bleue, leurs yeux méchants en boules
de cristal, et ils s'étaient effondrés, avec les solives, dans les trous béants
des sanctuaires.
Les matelots devenaient difficiles à retenir; ils voulaient descendre dans ce
village, fouiller sous les arbres, en finir avec les gens de Tu-Duc. Un danger
inutile, car évidemment les pauvres fuyards allaient être obligés d'en sortir et
de se sauver ailleurs, à moitié roussis, dans une plus complète déroute.
Pendant ce temps-là, vers le sud, s'accélérait le mouvement combiné des
autres troupes françaises; là-bas comme ici les ennemis fuyaient, et l'un après
l'autre, tombaient les pavillons jaunes d'Annam. La grande batterie du
Magasin-au-Riz était prise, les villages de derrière brûlaient avec des flammes
rouges et des fumées noires... Et on s'étonnait de voir tous ces incendies, de
voir comme tout allait vite et bien, comme tout ce pays flambait. On n'avait
plus conscience de rien, et tous les sentiments s'absorbaient dans cette
étonnante fièvre de détruire.
Après tout, en Extrême Orient, détruire, c'est la première loi de la guerre.
Et puis, quand on arrive avec une petite poignée d'hommes pour imposer sa loi à
tout un pays immense, l'entreprise est si aventureuse qu'il faut jeter beaucoup
de terreur, sous peine de succomber soi-même.
Maintenant, au milieu de ces matelots de l'Atalante, qui s'étaient
arrêtés en haut des dunes n'ayant plus rien à faire, un fort annamite venait
d'envoyer trois boulets, parfaitement pointés, qui, par une rare chance, avaient
traversé les groupes sans toucher personne, -- et ils y avaient à peine pris
garde, les matelots, tant ils étaient occupés à regarder le grand spectacle de
la déroute s'achever presque tout seul, à leurs pieds, sur l'étendue chaude des
sables...
En effet, l'exode des soldats de Tu-Duc s'échappant du village en feu, ne
s'était guère fait attendre. Soudainement on les avait vus paraître, se masser,
à la sortie des maisons, hésitant encore, se retroussant très haut pour mieux
courir, se couvrant la tête, en prévision des balles, avec des bouts de
planches, des nattes, des boucliers d'osier -- précautions enfantines, comme on
en prendrait contre une ondée. Et puis, ils étaient partis à toutes jambes. On
en voyait d'absolument fous, pris d'un vertige de courir, comme des bêtes
blessées; ils faisaient en zigzags, et tout de travers, cette course de la
terreur, se retroussant jusqu'aux reins d'une manière comique; leurs chignons
dénoués, leurs longs cheveux leur donnaient des airs de femme. D'autres se
jetaient à la nage dans la lagune, se couvrant la tête toujours avec des débris
d'osier et de paille, cherchant à gagner les jonques.
Et, dans le village en feu, on en voyait de brûlés, à terre, par petits tas.
Quelques-uns n'avaient pas fini de remuer: un bras, une jambe se raidissait tout
droit, dans une crispation, ou bien on entendait un grand cri horrible.
A peine neuf heures du matin, et déjà tout semblait fini; la compagnie du
Bayard et l'infanterie venaient d'enlever là-bas le fort circulaire du
Sud, armé de plus de cent canons; son grand pavillon jaune, le dernier, était
par terre, et de ce côté encore les fuyards affolés se jetaient en masse dans
l'eau des lagunes. En moins de trois heures, le mouvement français s'était opéré
avec une précision et un bonheur surprenants; la défaite du roi d'Annam était
achevée.
Le bruit de l'artillerie, les coups secs des gros canons avaient cessé
partout; les bâtiments de l'escadre ne tiraient plus, ils se tenaient
tranquilles sur l'eau très bleue.
Et puis, une foule d'hommes vêtus de toile blanche s'était répandue en
courant dans les mâtures; tous les matelots restés à bord étaient montés dans
les haubans, face à la terre et criaient ensemble: «Hurrah!» en agitant leurs
chapeaux. C'était la fin.
A l'approche de midi, tous les gens de l'Atalante avaient peu à peu
rallié ce petit fort qu'ils devaient occuper jusqu'au lendemain, par ordre du
commandant supérieur. Ils étaient très épuisés de fatigue, de surexcitation
nerveuse et de soif. Les dunes roses miroitaient d'une manière insoutenable sous
ce soleil, qui était au zénith; la lumière tombait d'aplomb, éblouissante, et
les hommes debout ne projetaient sur le sable que des ombres toutes courtes, qui
s'arrêtaient entre leurs pieds.
Et cette grande terre d'Annam, qu'on apercevait de l'autre côté de la lagune,
semblait un Eden, avec ses hautes montagnes bleues, ses vallées fraîches et
boisées. On songeait à cette ville immense de Hué, qui était là derrière ces
rideaux de verdure, à peine défendue maintenant, et pleine de mystérieux
trésors. Sans doute, on irait demain, et ce serait la vraie fête.
L'heure de dîner était venue, et on avait commencé à s'installer pour faire
le plus commodément possible un maigre repas de campagne avec des vivres de
bord. Par bonheur, il y avait là, à petite distance, la case portative d'un
mandarin militaire en fuite depuis la veille; une case très vaste toute en
bambous et en roseaux, en treillages fins, élégants, d'une légèreté extrême. On
l'avait rapprochée, avec ses bancs de rotin, ses fauteuils, et on s'y était
assis bien à l'abri contre l'ardent soleil.
Mauvaise surprise: le vin se trouvait court, malgré les ordres formels de
l'amiral et du commandant de l'Atalante. C'était à n'y rien comprendre...
Tant pis! on avait mis un peu plus d'eau dans les bidons, et dîné très gaîment
quand même.
Ils avaient tous ramassé des lances, des hardes, des chapelets de sapèques,
et portaient, enroulées autour des reins, de belles bandes d'étoffes de
différentes couleurs chinoises. (Les matelots aiment toujours beaucoup les
ceintures.) Ils prenaient des airs de triomphateurs, sous des parasols
magnifiques; ou bien jouaient négligemment de l'éventail et agitaient des
chasse-mouches de plumes.
Avec ce peu d'ombre et de repos, le calme s'était fait dans ces têtes très
jeunes; l'excitation passée, ils s'étonnaient naïvement en eux-mêmes d'avoir pu
être tout à l'heure des gens qui faisaient la guerre, des gens qui tuaient...
L'un d'eux, entendant un blessé crier dehors, s'était levé pour aller lui
faire boire, à son propre bidon, sa réserve de vin et d'eau.
L'incendie du village s'éteignait doucement; on ne voyait plus que çà et là
quelques flammèches rouges au milieu des décombres noirs. Trois ou quatre
maisons n'avaient pas brûlé. Deux pagodes aussi restaient debout; la plus
rapprochée du fort, en achevant de se consumer, avait tout à coup répandu un
parfum suave de baume et d'encens.
Les matelots maintenant avaient tous quitté leur toit de bambous; un peu
fatigués pourtant, et aveuglés de lumière, ils erraient sous ce dangereux soleil
de deux heures, cherchant les blessés pour les faire boire, leur porter du riz;
les arranger mieux sur le sable; les coucher, la tête plus haute. Ils
ramassaient des chapeaux chinois pour les coiffer, des nattes pour leur faire de
petits abris contre la chaleur. Et eux, les hommes jaunes qui inventent pour
leurs prisonniers des raffinements de supplices, les regardaient avec des yeux
dilatés de surprise et de reconnaissance; ils leur faisaient: «Merci», avec de
pauvres mains tremblantes; surtout ils osaient maintenant exhaler tout haut les
râles qui soulagent, pousser les lugubres: «Han!... Han!...» qu'ils retenaient
depuis le matin, pour avoir l'air d'être morts.
Il y avait des cadavres déjà bien affreux. Et de grosses mouches à boeufs les
mangeaient.
L'apaisement s'était fait partout.
Là-bas, du côté de ce grand fort du Sud où la partie finale avait été jouée
ce matin par la compagnie du Bayard, on n'entendait rien non plus. --
C'était le campement du capitaine de vaisseau commandant supérieur et, les coups
de feu ayant cessé là aussi, c'est que la journée d'action était bien
officiellement terminée.
Quelques têtes humaines sortaient maintenant de la lagune, de dessous les
vieilles jonques chavirées, regardant, avant de se risquer, si c'était bien vrai
qu'on ne se battait plus; -- pauvres effarés, derniers des fuyards qui étaient
cachés dans l'eau depuis le matin, et qui suffoquaient.
La chaleur était lourde, orageuse. Les villages éloignés continuaient de
brûler sans bruit. Il n'y avait plus que, de temps en temps, quelque agonie
d'Annamite, quelque épisode isolé pour rompre la tranquillité de cette soirée,
la monotonie de ce soleil chauffant ce sable et ces morts.
Un jeune soldat ennemi, dont la poitrine était percée d'un trou profond,
avait osé le premier se traîner jusqu'au campement de l'Atalante. Ayant
ouï dire comment on traitait les autres, il était venu pour demander un peu de
riz.
Ensuite, il s'était étendu là, aux pieds du lieutenant de vaisseau
commandant, devinant une protection, ne voulant plus s'en aller.
Avec beaucoup d'égards et de précautions, on l'avait emporté quand même, et
couché ailleurs, parce que sa blessure était bien repoussante: à chaque
mouvement de sa respiration, l'air sortait par ce trou, en faisant bouillonner
un liquide affreux qui était à l'ouverture.
Pas d'ambulance, pas de «Croix de Genève» en Annam. C'était tout ce qu'on
pouvait faire pour eux: un peu de riz, un peu d'eau fraîche, un peu d'ombre, --
et puis les laisser mourir, en détournant la tête pour ne pas voir.
Cinq heures.
Un blessé s'était relevé tout à coup, parlant très fort d'un ton prophétique,
ayant l'air de dire aux Français des choses qui voulaient être entendues. Alors
on lui avait envoyé l'interprète.
C'était une malédiction suprême contre les mandarins militaires qui avaient
pris la fuite après les avoir poussés au combat, contre les Esprits des pagodes
qui n'avaient pas su les protéger. Il avait dit ensuite que les Esprits des
Français étaient supérieurs à ceux d'Annam, et terminé en demandant un peu de
vin et de sucre.
Le verre vidé, sa mâchoire était tombée avec un bruit de boîte qui s'ouvre et
il était mort, en agitant ses mains comme pour faire par politesse un dernier
tchin-tchin.
On avait faim, malgré tout, et il avait fallu s'occuper de dîner, avant la
nuit qui arrive tout d'un coup dans ces pays-là.
Alors on avait mandé les boys de Saïgon, qui s'étaient mis tout de
suite à fureter dans le village, comme de mauvais petits renards voleurs. En un
clin d'oeil, ils avaient trouvé du riz, des assiettes, des marmites, puisé de
l'eau fraîche, attrapé et plumé des poulets... Tout, ce qu'on leur demandait
sortait comme par enchantement de leurs mains. Merveilleux petits domestiques,
ils avaient même apporté, pour les deux officiers du fort, de beaux hamacs
bleus, en filets soyeux, et ces grands fauteuils dorés dans lesquels ils
venaient de s'asseoir, à la tombée du soleil, comme des souverains, --
commençant l'un et l'autre à repasser, dans leur tête, calmée, toute la série
des scènes du jour...
***
III
Et maintenant que la nuit est tout à fait venue, ces scènes
s'assombrissent dans un demi-rêve. On prévoit qu'elle va être très longue, cette
nuit, et assez pénible à passer; on ne se sent aucun sommeil.
Cette ville de Hué, qui est là, à deux heures de marche, sans que rien révèle
sa présence, tout près, enfermée dans ses grands murs, commence, elle aussi, à
prendre dans l'imagination des aspects fantastiques. Est-ce qu'on ira demain?...
Cela semble probable. Et on s'en emparera sans doute comme de Thouane-An, bien
qu'il y ait des forts le long du chemin et des barrages dans la rivière.
Ville unique entre les villes; un seul Européen, un évêque missionnaire (1),
y a pu pénétrer un jour, mandé par le roi, au moment de la cession de Haï-Phong.
Il en a fait des récits étonnants.
[(1) Ceci est écrit en 1883.]
Les portes en sont fermées à tous, même aux gens d'Annam, qui ne franchissent
que dans certaines circonstances spéciales les enceintes extérieures, -- et qui
en sortent plus difficilement qu'ils n'y sont entrés.
Sa forme est un carré parfait; elle est si étendue qu'il faut plus d'un jour
à un homme pour en faire le tour; -- et elle est presque vide. Les étrangers,
les travailleurs, les marchands, tout ce qui vit et se remue, est parqué dans
ses faubourgs, en dehors de ses interminables murs. Au dedans, elle n'est que
l'immense demeure d'un roi invisible ou peut-être mort.
Rien que des palais, des sérails, des parcs et des pagodes; sans doute des
richesses entassées, qui dorment depuis des siècles; rien que des gens de cour,
des mandarins, -- bandes ténébreuses qui gouvernent et pressurent ce vieux
royaume de poussière.
Cinq enceintes concentriques de murailles, contenant, à mesure qu'on
s'approche du centre, des personnages de plus en plus considérables et de plus
en plus mystérieux.
Au milieu enfin, ce roi qu'on n'a jamais vu, enfermé comme au fond d'une de
ces séries de coffrets chinois qui s'emboîtent les uns dans les autres,
indéfiniment. Il arrive, dit-on, que quelque garde du palais, pris de curiosité,
risque sa vie pour apercevoir par une porte, par une fenêtre ouverte, ce vieux
visage de roi, aussi mortel que celui de Méduse; -- s'il y parvient et qu'on le
sache, sa tête est aussitôt coupée.
Cette ville, paraît-il, est gardée par un charme. «Quand les Européens y
pénétreront, dit un proverbe ancien, le ciel tombera.»
Cela vaut bien qu'on risque l'attaque, et la journée de demain préoccupe
l'imagination.
Huit heures du soir.
Il est temps de descendre faire une première ronde de nuit dans le village;
des sections d'artillerie et d'infanterie qui y sont campées relèvent de
l'autorité du fort.
On se met en route, les armes chargées. Le fanal de ronde, qui ouvre la
marche porté par un matelot, est une exquise petite lanterne chinoise d'un
travail ancien, qu'on a prise dans une pagode.
La ronde descend, les pieds glissant dans le sable. On sent des odeurs de
brûlé, voici le village: des brasiers rouges exhalant des fumées puantes; des
porcs qui grognent, en furetant de la tête parmi les décombres et les morts; des
poules et des pintades effarées, qui cherchent où se percher pour dormir. Malgré
soi on évite les fouillis obscurs, on passe au large de peur des cadavres.
Voici l'horrible: «Han!... Han!... qu'on avait commencé à oublier, -- le son
d'une voix creuse qui râle; et des mains se tendent, suppliantes, essayant de
faire tchin-tchin. -- Ils sont même beaucoup là, par terre, qui
appellent; il faut s'arrêter pour les faire boire, et les bidons des braves
rondiers y passent entièrement.
Une grande construction restée debout, dans laquelle des ombres paraissent
s'agiter auprès d'un feu; -- au dedans, des murailles dorées, une voûte dorée,
une profondeur d'église, et une magnificence de sérail. C'était une pagode du
roi. -- Elle est pleine de soldats d'infanterie de marine qui causent, vont et
viennent en fumant; ils brûlent, pour cuire leur soupe, des fauteuils d'une
élégance très recherchée, recouverts d'une fine couche de laque et d'or.
Nuit épaisse et lourde. -- Encore des maisons brûlées, -- des cadavres. Des
tas informes, des moitiés de têtes roussies essayant de se soulever, des mains
qui remuent. La petite lanterne chinoise éclaire ces choses au passage...
Et puis, encore une pagode, moins grande celle-ci, semblant très antique; une
vieillerie curieuse, avec des diables qui s'enchevêtrent sur le toit, des
monstres de porcelaine qui grimacent à l'entrée.
Des Bouddhas de jaspe, des dieux et des déesses en bois doré gisent près de
la perte, cassés, les jambes en l'air, sans tête; on en a sans doute emporté
beaucoup,et ceci semble le rebut d'un rapide triage. -- Un feu est au fond,
brûlant assez mal, faisant danser des lueurs sur les dorures anciennes, sur les
inscriptions de nacre, sur les faïences; c'est la cuisine de quatre soldats qui
se sont installés pour faire bouillir un porc. Plusieurs éditions du groupe
mystique du Héron et de la Tortue traînent par terre; et même un de ces grands
hérons brûle sous la marmite, avec d'autres débris de sculpture, couché en
travers du feu, tenant raides ses longues pattes laquées de rouge et son dos
doré.
Ces quatre hommes qui sont là rient très fort, échangent des plaisanteries
faubouriennes, avec un mauvais accent parisien; on devine des rouleurs de
barrière, que le hasard s'est chargé de réunir autour de ce souper. Un peu plus
loin, d'autres ont ramassé une toute petite fille, bébé de quatre ou cinq ans,
légèrement blessée à la jambe. Ils l'ont pansée, couchée le plus douillettement
possible, ils la soignent avec une sollicitude extrême. Elle dort, confiante, au
milieu d'eux; ses yeux tirés vers les tempes lui donnent la figure d'un petit
chat jaune très gentil et très câlin.
Ils l'avaient d'abord couchée toute nue pour qu'elle fût plus à l'aise par
cette grande chaleur; mais ils viennent de décider en conseil qu'il faut lui
couvrir le ventre, de peur qu'elle ne prenne la colique, avec la mauvaise
humidité de la nuit; -- et l'un d'entre eux donne sa ceinture.
Pauvre petite abandonnée, qu'est-ce qu'ils vont pouvoir en faire? On ne leur
permettra pas de l'emmener: et alors, qu'est-ce qu'elle deviendra, toute seule,
quand ils seront partis ?
Maintenant il faut remonter au fort; -- s'asseoir dans le grand fauteuil
doré, ou se coucher dans le hamac bleu que les boys ont suspendu? -- Plutôt le
fauteuil, pour mieux voir autour de soi.
Nuit de plus en plus obscure. On sent qu'on est dans un endroit élevé, à
cause des étendues de noir qui se déploient partout, avec des feux lointains
d'incendies ou de campements.
Les matelots ont été sages. Plusieurs se sont déjà couchés tranquillement
dans la maison du mandarin militaire. D'autres restent assis, très silencieux et
songeurs, écoeurés maintenant d'avoir dû charger à la baïonnette, de se voir du
sang sur leur habits de toile, et attendant le jour avec impatience pour aller
laver cela «à l'eau douce».
Il y en a qui veulent déjà souper, par enfantillage, à peine remis de leur
grand dîner; ils ont encore été faire razzia du côté de certaine flaque d'eau où
tous les poulets et les canards échappés du feu se sont réunis comme pour un
dernier conciliabule d'oiseaux. Ils en ont mis une douzaine à bouillir, avec un
petit porc, dans une marmite énorme, sur un feu de bambous.
Une détonation, et tout s'éparpille! La marmite saute en l'air, vole en
éclats; la sauce retombe en pluie. -- Pour s'expliquer la chose ils visitent le
reste de ces bambous, pris tout à l'heure chez le mandarin: ce sont des étuis à
poudre, pleins jusqu'au bord. Cela les fait rire, et ils vont se coucher.
Le silence augmente, et les brisants de la grande plage commencent à faire
entendre leur bruit.
De temps à autre, «pan pan pan pan»,, comme disent les boys de Saïgon:
-- une sentinelle qui s'est figuré entendre marcher, et qui, effarée, dans un
demi-sommeil, a tiré à coups précipités sur quelques fantômes de son rêve.
Ou bien un râle caverneux, qui monte d'en dessous des murs; toujours le «Han!
Han!...» prolongé en plainte déchirante: quelqu'un qui meurt. On se bouche les
oreilles pour ne plus entendre.
La houle du large doit être forte ce soir, car ces brisants font un bruit qui
augmente. Ce matin déjà, les canots avaient peine à accoster la plage; ils ne le
pourraient plus du tout ce soir, et, en cas de surprise, de déroute, le
rembarquement serait impossible.
On écoute avec un peu de mélancolie le grondement sourd de ces lames qui
coupent maintenant toute communication avec l'escadre, avec le monde européen;
-- on songe qu'on n'est qu'un tout petit nombre d'hommes, ne tenant là que par
toute l'épouvante qu'on a jetée. -- Et cela semble bizarre, à la réflexion,
d'être venu ainsi impudemment se camper au milieu d'un pays immense, en
s'entourant de morts pour faire peur.
Huit heures et demie.
Une lueur rapide, un grand bruit qui fait tressauter: un coup de canon à
mitraille, parti d'en bas, du village. -- Alerte! on crie: «Aux armes!»
Ce sont les tirailleurs qui ont cru voir au milieu de la lagune, sur les
luisants noirs de l'eau, de grandes jonques apparaître en silhouettes.
Après tout, peut-être venaient-elles parlementer.
On ne les voit plus. -- Encore le silence.
Neuf heures.
Au même point plusieurs jonques apparaissent à la file, illuminées tout à
coup par un feu clair, à long jet de flamme, qui brille à l'avant de l'une
d'elles.
Encore alerte et aux armes! Ces jonques viennent de la grande terre, de la
direction de Hué.
Et puis on s'arrête. Il y a le pavillon parlementaire blanc au-dessus de ce
feu, allumé là sans doute pour le faire bien voir. -- Il faut descendre sur la
plage avec l'interprète, pour recevoir cette ambassade et donner l'ordre aux
sentinelles de la laisser aborder.
Elles s'approchent lentement, les jonques, comme hésitantes, ayant peur:
elles arrivent, avec leur tournure de gondole vénitienne, portant haut leur dôme
central et leurs pointes arquées. Elles marchent sans bruit, à la godille, avec
ce petit trémoussement qui est particulier à ce genre d'allure. Une voix, qui
semble bien française, interroge:
-- Voulez-vous recevoir les parlementaires de la cour de Hué, qui viennent
demander la paix ?
On répond:
-- Oui!
Et elles accostent. Des torches improvisées, des morceaux de bois qu'on
brûle, éclairent ce débarquement de gens étranges.
D'abord des gardes de la cour d'Annam, vêtus de bleu sombre, avec de larges
cols bordés de rouge. On les trouve bien un peu nombreux pour une simple
ambassade, mais c'est probablement une question d'étiquette, et d'ailleurs ils
sont sans armes.
Et puis on voit sortir de grands brancards d'or, somptueux, terminés en
figures de monstres; et des parasols d'or, ouverts en pleine nuit, et des
baldaquins, et des hamacs... Cela semble un déballage de féerie.
Toutes ces choses, s'organisent méthodiquement sur le sable. Les gardes
mettent sur leurs épaules les brancards d'or, y suspendent les hamacs bleus,
puis les recouvrent de baldaquins et de rideaux -- en tout, quatre palanquins
complets, -- dans lesquels montent, avec des airs de mystère, des personnages
qu'on ne peut apercevoir. Quatre porteurs de parasols se précipitent, comme pour
les abriter contre des rayons imaginaires, et enfin le cortège s'ébranle. Avec
toute une suite silencieuse, il se dirige vers l'homme qui représente à ses yeux
la guerre, l'invasion, l'extrême terreur: le lieutenant de vaisseau commandant
le fort.
Celui-ci attend, à quelque cent pas, debout, près d'un feu de branches attisé
pour le mettre en lumière; en tenue de campagne, lui, poudreux et déchiré, sali
de terre et de fumée, incorrect et un peu moqueur, devant une si cérémonieuse
ambassade.
A deux pas de lui, le premier parasol s'abaisse, le premier palanquin
s'arrête, et les rideaux s'ouvrent...
***
IV
On s'attendait à en voir descendre quelque grand personnage asiatique.
Mais non, c'est une tête européenne, très pâle, qui se soulève sur le hamac à
franges bleues; la voix, absolument française, a cette lenteur douce, un peu
onctueuse, des gens d'église; l'homme est vêtu d'une soutane violette; l'anneau
pastoral brille à son doigt, et il tend d'abord sa main, pour recevoir un baiser
qu'on ne lui donne pas.
-- Monsieur, je suis l'évêque missionnaire de Hué. J'accompagne les
parlementaires. Voulez-vous recevoir le ministre du roi ?
En même temps, le bras d'un des invisibles personnages entr'ouvre les rideaux
du second palanquin et présente une lettre dont l'adresse est mise en français
d'une écriture très courante (celle de l'évêque sans doute):
«A Monsieur le Commissaire général civil, ou, en son absence, à Monsieur le
Contre-Amiral commandant en chef.»
Assurance est donnée à monseigneur qu'il sera traité avec les plus grands
égards, lui et les personnes qu'il accompagne. Mais il est prévenu, en même
temps, que les lois de la guerre, et celles aussi de la plus simple prudence,
obligent à le conduire au fort sous escorte armée; il y sera gardé courtoisement
jusqu'au retour du sous-officier qui va aller là-bas, au quartier général (fort
du Sud), porter la lettre parlementaire et prendre les ordres supérieurs.
Alors une bande de matelots vient, sur un signe, envelopper l'ambassade
entière, et le cortège, reprenant sa marche à la lueur des torches, se met à
gravir, dans un silence de mort, la pente raide des sables.
Ces torches, de temps en temps, éclairent quelques cadavres effondrés, les
mains en l'air, en travers du chemin, ou bien quelque mourant qui se met à
pousser son râle horrible, à tue-tête, en tendant ses bras vers les gens de
cour. Mais ceux-ci passent sans oser se retourner, tremblants et hébétés par la
peur.
On s'arrête en haut dans le petit campement de l'Atalante.
Alors tous les parasols dorés s'abaissent et les porteurs s'accroupissent.
Les rideaux des palanquins s'agitent comme pour s'ouvrir; les invisibles
personnages vont paraître; et les matelots, curieux de leurs figures, font
cercle, attisent les bambous pour mieux voir.
D'abord, monseigneur, qui met pied à terre péniblement, l'attitude affaissée.
Son vicaire descend après lui. -- Et enfin, les deux personnages d'Annam,
ministre et secrétaire d'Etat.
Ils tremblent très visiblement, ceux-ci et se serrent contre l'évêque.
Ils sont vêtus, avec une extrême simplicité, de tuniques à la chinoise,
uniment noires, fermées par des brandebourgs et des boutons de jaspe rose; ils
portent petite barbiche rare et pointue, comme Attila; et leurs longs cheveux de
femme sont relevés négligemment sur la nuque en un chignon à l'antique. L'un et
l'autre parfaitement distingués d'ailleurs, dans toute leur personne; des
figures fines et des mains petites de patricien, avec des ongles
invraisemblables, effilés en griffes.
Le ministre s'appuie sur l'épaule d'un courtisan étrange, de sexe ambigu, qui
s'est précipité pour l'aider à descendre: vêtu de noir comme son maître, les
cheveux partagés au milieu en deux nattes très longues, la taille mince et
svelte, la figure efféminée et jolie. On dirait d'abord une jeune fille en
costume d'homme. Mais c'est un jeune garçon, paraît-il.
Alors on songe à ces «enfants asiatiques» que les raffinés du Bas-Empire
latin faisaient venir à grands frais et attachaient à leur personne comme choses
de mode et de luxe. Sans doute cet Extrême Orient immobilisé, si vieux avant
notre ère, n'a pas changé depuis l'époque romaine.
Les boys de Saïgon, qui sont eux aussi des «enfants asiatiques», seraient
très utiles en ce moment pour improviser, faire sortir de terre, un souper
présentable à l'ambassade qui semble épuisée par les émotions et le voyage. Mais
ils ne sont plus là. Ils ont été expulsés du campement des matelots à la tombée
de la nuit, par mesure d'ordre, et s'en sont allés dormir on ne sait où. Un peu
d'eau et de vin, un peu de thé et de riz, c'est tout ce qu'on peut offrir à ce
ministre et à monseigneur, qui l'acceptent.
Maintenant les deux prêtres, les deux officiers français et les deux grands
d'Annam, ayant à leurs pieds «l'enfant asiatique», sont assis fort
tranquillement, comme des amis, sur les bancs légers du mandarin militaire.
La conversation commence, un peu lente, embarrassée. -- C'est monseigneur qui
traduit, et, sa voix traînante dénote une fatigue excessive. Il dit la
consternation qui règne dans Hué, la stupeur, la contagieuse épouvante, causées
par nos canons énormes, par nos fusils à longue portée, par nos feux rapides.
Et puis il ajoute, plus bas, que son rôle, à lui évêque, est naturellement
tout à fait officieux. En venant ce soir, il n'a fait que céder aux
sollicitations de la cour d'Annam; la terreur était telle que, sans lui, les
parlementaires n'auraient pas osé se présenter au camp des Français.
Au milieu de l'enceinte du fort, se tient la suite silencieuse de
l'ambassade; gens de cour ou simples gardes accroupis pêle-mêle dans le sable,
serrés les uns contre les autres, accablés, comme à l'approche de leur dernière
heure. Et les brancards magnifiques qui gisent par terre, les dorures des grands
parasols, jettent leur note d'Asie sur ces groupes muets.
La nuit est moins épaisse; les nuages obscurs qui, au coucher du soleil,
s'étaient tendus comme un velum, commencent à se déchirer, laissant paraître des
trouées claires pleines d'étoiles.
Les matelots, qui se sont réveillés tous pour voir entrer ces palanquins et
ce cortège, sont assis maintenant alentour sur les murs bas du fort; ils fument
et ils causent en sourdine. Par-dessus leurs têtes on voit les étendues noires,
redevenues si tranquilles avec la nuit. Du côté de l'ouest, il y a toujours,
dans les lointains, des brasiers rouges qui sont les restes des villages. -- A
l'est, cette grande plaine unie qui semble de marbre bleuâtre, c'est la mer de
Chine; elle commence à luire par places, reflétant les trouées et les étoiles
d'en haut...!
... Voici une fois de plus le «Han!...Han!..» qui monte de la plage,
horriblement prolongé. Encore un qui meurt! Malgré soi on fait silence tant que
dure ce râle, et les gens d'Annam frissonnent.
Et puis on voit, tout au ras de l'horizon, monter le gros disque rouge de la
lune, qui étend sa traînée lumineuse sur l'immensité des eaux. Dans un moment il
va faire très clair.
Peu à peu, dans le petit groupe parlementaire, la conversation devient plus
animée, plus cordiale. Le ministre offre ses longues cigarettes d'Annamite,
roulées en cornets minces, qu'il a apportées toutes faites dans un coffret; il
paraît prendre confiance en les voyant acceptées.
Le langage de ce pays semble toujours une suite de consonances incertaines,
nasillardes, entrecoupées en monosyllabes un peu haletants, et où revient à
courts intervalles quelque chose comme le miaou des chats. Tout cela
pourtant a une signification, parait-il, car monseigneur traduit une foule de
choses fort gracieuses que les pauvres vaincus se croient obligés de dire.
Vers dix heures et demie, arrive du fort du Sud le capitaine de frégate
L...,accusant réception de la lettre de paix et apportant les ordres supérieurs:
on mande tout de suite au quartier général l'ambassadeur et l'évêque qui
pourront amener leurs secrétaires; quant aux gens de leur suite, ils devront
rester au fort de l'Atalante, sous la surveillance du lieutenant de
vaisseau commandant qui est prié de les faire coucher au milieu de ses matelots.
Très vite, les beaux brancards se remontent, les hamacs, les rideaux
s'arrangent; les quatre personnages prennent congé, et leurs palanquins
s'éloignent, au pas rapide et cadencé des porteurs. La lune, encore très basse,
les éclaire d'une lumière chaude; on les regarde se perdre dans le lointain, sur
les sables roses, toujours avec leurs parasols dorés, leur air de personnages de
féerie.
Au campement on s'agite, on s'organise définitivement pour dormir.
Mais les hommes jaunes ont peur, à présent que l'évêque et leur chef sont
partis. Avant de se coucher parmi les marins, ils éprouvent le besoin de
cimenter leur amitié avec eux, de l'affirmer par mille témoignages aimables.
Alors ils leur font à tous de longues politesses, des révérences annamites à
ressort, de cérémonieux tchin-tchin à mains jointes, des shakehand
à n'en plus finir. Et les matelots, très saisis en présence de tant de belles
manières, rendent les saluts et les poignées de main, en étouffant des envies de
rire; ils s'étonnent beaucoup de rencontrer des gens de cour si obséquieux et de
leur sentir les ongles si longs.
Avant minuit, tout le monde est à peu près casé, couché, endormi, -- les
sentinelles exceptées.
Les deux officiers, restés sur leurs fauteuils de mandarins, ne dorment pas
encore, eux non plus.
La lune a beau répandre sa belle lumière nette; les nuages ont beau s'en
aller; le ciel, redevenir pur et splendide, rien de tout cela n'égaye cette nuit
de veille. On recommence à distinguer comme en plein jour les fumées des
villages qui brûlent; sur les sables clairs on voit les morts qui dessinent des
taches noires, -- des croix, quand leurs bras sont étendus. Et les brisants font
toujours leur bruit, qui donne cette même impression d'isolement, de séparation
du reste du monde, sur cette terre d'Annam.
Alors tout à coup l'affreux «Han!...Han!...» s'exhale encore, et cette fois
on l'entend venir de tout près, de par terre, presque de dessous les fauteuils,
en même temps que de vrais bras se tendent pour tout de bon, cherchent à vous
enlacer les genoux... -- C'est le blessé de ce soir, le pauvre garçon à la
poitrine percée, qui est encore revenu, qui s'est traîné et introduit là, Dieu
sait comment!
On n'ose plus le faire emporter; on lui donne une couverture, du vin à boire,
tout ce qu'il veut; mais il est bien ennuyeux de s'obstiner ainsi à reparaître;
puisque l'on ne peut rien pour le sauver, il devrait bien mourir.
L'air, le vent sont chauds, lourds; il y a une senteur douceâtre et énervante
de plantes tropicales, de fleurs de dunes. -- Et puis autre chose encore, un
mélange à la fois fétide et musqué qui est particulier aux villages, aux gens,
aux objets de ce pays. Les matelots disent: «Ça sent le chinois», et c'est tout
ce qu'on peut dire de mieux. Voilà: «Ça sent le Chinois»; c'est caractéristique
et indéfinissable.
... Tout à coup une première bouffée de cimetière vient se mêler à toutes ces
étrangetés d'odeurs... Les cadavres, qui commencent à se faire sentir!... -- En
effet, il aurait fallu les éloigner avant la nuit; on aurait dû y songer, en
voyant, au coucher du soleil, les premiers oiseaux noirs s'assembler. Mais on
comptait faire faire demain cette besogne par les prisonniers, on ne pensait pas
que la décomposition viendrait si vite.
... Une seconde bouffée monte, écoeurante, horrible... et jusqu'au matin cela
va certainement augmenter très vite, devenir intolérable. Que faire?...
Réveiller les matelots, déjà si fatigués?... On hésite entre l'horreur d'aller
remuer ces corps la nuit, et le malaise sombre que cause leur voisinage. Une
lassitude vous cloue sur place; une espèce de mauvais sommeil finit par arriver,
plein de rêves, hanté par des contorsions, des grimaces, de vilaines singeries
de morts...
***
JOURNEE DU 22 AOUT
A six heures, le soleil est là, jetant d'un seul coup, à son lever
rapide, sa grande lumière magnifique et son extrême chaleur. Alors les visions
de la nuit s'en vont; les choses reprennent leurs proportions vraies.
La tente où l'on a dormi est remplie de rayons. On voit briller les hampes
dorées, les lances de pagode qui soutiennent les toiles tendues; mais ces toiles
sont souillées et sordides.
Dehors, tout le campement s'éveille. Les Annamites, en s'étirant, soupirent à
la pensée qui leur revient de leur défaite et de leurs terreurs d'hier. Ils
secouent leurs robes bleues, -- qui sont fanées, -- tordent leurs longues
chevelures, rajustent leurs chignons comme des femmes. Et il y a déjà plusieurs
feux allumés sur le sable; ce sont les matelots qui ont voulu dès l'aube
recommencer leurs grandes cuisines de poulets.
Là-bas, la terre d'Annam paraît très belle et un peu étrange à cette heure
matinale. Les hautes montagnes dessinent en l'air leurs cimes violettes; elles
paraissent plus dentelées que nature, comme dans un paysage que des Chinois
auraient peint. Les plaines boisées sont de cette teinte fraîche et éclatante
qui est particulière aux Tropiques. Et on aperçoit le mirador de Hué, -- celui
du palais royal, -- qui domine ces lointains verts...
Le blessé à la poitrine crevée est mort pendant la nuit; il est allongé tout
raide, bouche béante au soleil. -- Autour du fort, naturellement, les cadavres
sont toujours là, dans leurs poses de la veille. Et, comme si on en manquait, la
mer a même rapporté tous ceux qu'on lui avait jetés hier; ils sont le long de la
plage, baignés dans l'écume blanche des lames, avec leurs mains en l'air
toujours, -- et tous ballonnés, ressemblant à de gros magots ventrus. Il va
falloir décidément creuser de grands trous pour y mettre tout ce monde.
Est-ce qu'on marchera aujourd'hui sur Hué, -- est-ce qu'on franchira les
grands murs mystérieux ? -- Sans doute non; cette ambassade arrivée cette nuit
aura signé n'importe quoi, par peur de nous voir venir dans la ville, dans les
palais, -- et le vieux proverbe d'Annam aura raison encore une fois.
Auprès, autour du campement, ce sont toujours les sables étincelants et
chauds, contrastant avec la rive verte de l'intérieur; et puis les ruines, les
débris de tout ce que le feu a détruit hier. Deux pagodes restées debout
montrent, avec des aspects méchants, leurs cornes, leurs griffes, toutes leurs
diableries de faïence. Et les cocotiers du village, qui étaient si frais, ont
passé au noir; ils sont plantés au milieu de ce désarroi comme de vieux plumeaux
roussis.
Vers sept heures, le bruit très éloigné d'une fusillade. Ce sont les troupes
françaises campées au fort Circulaire qui viennent de traverser la rivière de
Hué dans les canots de l'escadre et s'avancent sur les sables de la rive Sud. A
la longue-vue on suit dans le lointain les mouvements de ces rangées de petits
pygmées noirs qui sont des matelots et des soldats; on les voit s'emparer sans
coup férir de deux ou trois forts que les ennemis ont abandonnés dans la grande
panique d'hier, -- et le pavillon aux trois couleurs est hissé partout.
Ce doit être la fin des fins, et sans doute on ne se battra plus.
Journée lourde, longue, monotone, accablée de chaleur, pénible à passer.
On enterre les morts. Il y en a encore plus qu'on ne croyait. Le rapport
officiel annamite en accuse douze cents, et ce doit être le compte. On les jette
en bloc dans de grands trous. Les prisonniers font cette besogne, surveillés,
baïonnette aux reins, par les sergents des troupes indigènes de Saïgon.
Les matelots, qui sont très altérés aujourd'hui, puisent de l'eau aux
citernes; mais c'est de l'eau boueuse, et de plus elle est musquée comme toutes
les choses de ce pays. Les prisonniers expliquent qu'on l'a apportée de la
grande terre dans des outres de bique où elle a pris cette odeur, et qu'elle
n'en a pas moins un fort bon goût.
Tout de même, en cas de poison, les matelots qui se méfient imaginent de la
filtrer. Et voilà les grands chapeaux chinois, -- qui faisaient déjà de
merveilleux entonnoirs pour vider le vin dans les bidons, -- requis pour ce
nouvel emploi. (Le sable en est semé, de ces grands chapeaux coniques en forme
d'abat-jour, tombés dans la déroute). On met dedans, au fond, un peu de charbon
pilé, puis on les remplit d'eau, et bientôt, par la pointe, coule un petit filet
clair qui n'est pas trop mauvais à boire.
Trois heures de l'après-midi.
L'ambassade traverse de nouveau le campement, revenant du quartier général.
Elle passe sans s'arrêter, ramasse son escorte, descend, au pas gymnastique,
vers la lagune, puis s'embarque dans ses jonques. Et pendant tout ce défilé
rapide, les grands parasols asiatiques bariolés d'or se tournent, s'élèvent ou
s'abaissent suivant les rayons du soleil, manoeuvrés avec une rare précision par
leurs porteurs.
Cette fois les palanquins sont restés fermés. Monseigneur seul a entr'ouvert
ses petits rideaux, pour saluer de la main et annoncer que le traité de paix est
accepté avec ses clauses les plus dures: on se dépêche le plus possible, pour le
porter ce soir même à la signature du roi d'Annam...
Allons, le vieux proverbe a dit vrai, et les grands murs de Hué vont garder
leur mystère...
Le vent est à la paix décidément. Au coucher du soleil, deux mandarins
arrivent au fort, un peu tremblants, mais empressés et obséquieux, avec des airs
d'humilité sournoise; faisant de beaux tchin-tchin, distribuant à tout le
monde des poignées de main qui s'embarrassent dans les plis de leurs
manches-pagodes, dans la longueur de leurs ongles.
Leurs robes sont en gaze de soie bleu-marine, à grandes rosaces brochées, --
avec des devants d'un bleu plus pâle, comme ces gilets qui ont été de
mode pour les femmes en France.
Ils sont venus nous amener un convoi de boeufs, de porcs, de bananes, d'eau
fraîche, de toutes sortes de choses fort bonnes, qui vont être les bienvenues.
Ils apportent aussi des nouvelles à sensation: il paraîtrait que le roi en
personne, l'invisible, l'inconnaissable, est monté hier dans son grand mirador,
qu'on aperçoit là-bas, pour regarder le bombardement et l'escadre. Il est vrai,
on avait répandu dans la ville de rigoureuses menaces de mort contre qui oserait
lever les yeux vers cette tour, et toutes les maisons, toutes les fenêtres
s'étaient fermées avec terreur. Mais, dans les grands faubourgs habités par les
Européens et les marchands, on aurait pu avec des lunettes l'apercevoir, et ce
fait est vraiment un signe des temps, une chose sans précédent dans l'histoire
de l'Annam.
Neuf heures du soir.
L'ordre arrive du quartier général, de faire rembarquer les marins demain
matin à la première heure...
C'est fini, ce petit rêve de conquête. On laissera les forts sous la garde de
l'infanterie de marine et de la Vipère.
Les matelots, très désappointés, se répandent dans le village incendié pour
ramasser dans les décombres mille petits souvenirs qu'ils désirent emporter;
avec des lanternes, ils font parmi les débris des choix très extraordinaires, se
lamentant beaucoup de n'avoir pas été prévenus plus tôt, de n'avoir pas pu trier
tout cela au jour. Ils ne s'endorment que fort tard, quand ils ont préparé tous
leurs petit paquets et chanté plusieurs chansons.
***
v
LE 22 AOUT
Vers huit heures, par une matinée splendide, sur une mer étincelante, les
canots très chargés qui ramènent les matelots, leurs armes, leur bagage,
accostent les bâtiments de l'escadre.
Les autres, les moins heureux, ceux qui ont gardé le bord, attendent près des
coupées pour voir ce retour: -- ils rentrent avec des airs de conquérants,
étalant de belles ceintures, portant des chapeaux de Chinois, des lances, des
pavillons jaunes ou noirs au bout de hampes dorées; ayant des coups de soleil,
tous très noirs et mourant de soif.
Et puis, les uns ont ramassé des théières en vieux Chine, des assiettes à
fleurs, des bouddhas, ou bien encore des hérons mystiques, oiseaux de pagodes
qui perchent sur des tortues.
Et d'autres, les pratiques, les gourmets, rapportent des poules dans des
cages pour les faire cuire à bord, -- même de petits porcs vivants, passés en
bandoulière sur leur dos, attachés par les pattes et poussant des cris affreux.
On est tout à la joie de ce grand succès rapide; les nouvelles des journées
douteuses du nord -- au bord du fleuve Rouge -- ne sont pas encore connues, et
on se figure la paix immédiate, suivie bientôt du départ, du retour en France.
Au souper, différents plats non prévus par le règlement circulent aux tables de
l'équipage, avec des vins qui viennent de chez les officiers. Il y a même
ensuite, au coup de neuf heures, un certain cortège qui s'organise et défile en
se courbant sous les hamacs. Alors ceux qui dorment déjà s'éveillent en sursaut,
et se penchent effarés pour voir ce qui passe au-dessous d'eux: -- des grands
chapeaux pointus, un défilé de Chinois!!... les uns dans des robes mandarines,
de coupe officielle, en soie noire, étriquées, trop étroites, ayant craqué aux
épaules; d'autres tout nus, portant simplement, -- pour se donner l'air qu'il
faut -- une lance, un héron mystique, ou bien un bouddha.
Pas un mort à regretter, personne de moins à l'appel, pas la plus petite
place vide; -- alors, la chose finit d'une manière absolument joyeuse.
Et demain, l'escadre doit se séparer, pour assurer différents services de
ravitaillement et de blocus...
FIN
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------------------------- FIN DU FICHIER figchose1 --------------------------------