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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT ballades>
<IDENT_AUTEURS hugov>
<IDENT_COPISTES vautiere larocheh>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Odes et Ballades>
<GENRE vers>
<AUTEUR Hugo, Victor>
<COPISTE Eric Vautier, Hubert Laroche>
<NOTESPROD>
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER ballades1 --------------------------------
ODES
Quelque chose me presse d'élever la voix, et d'appeler
mon siècle en jugement. F. DE LA MENNAIS.
Écoutez : je vais vous
dire des choses du coeur. HAFIZ.
LIVRE PREMIER
1818 -
1822
Vox clamabat in deserto.
ODE PREMIÈRE
LE
POETE DANS LES REVOLUTIONS
à M. Alexandre Soumet
Mourir
sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur
fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
ANDRÉ CHÉNIER, Iambes.
" Le vent chasse loin des campagnes
Le gland tombé des rameaux verts
;
Chêne, il le bat sur les montagnes ;
Esquif, il le bat sur les mers.
Jeune homme, ainsi le sort nous presse.
Ne joins pas, dans ta folle
ivresse,
Les maux du monde à tes malheurs ;
Gardons, coupables et
victimes,
Nos remords pour nos propres crimes,
Nos pleurs pour nos
propres douleurs ! "
Quoi ! mes chants sont-ils téméraires ?
Faut-il
donc, en ces jours d'effroi,
Rester sourd aux cris de ses frères !
Ne
souffrir jamais que pour soi ?
Non, le poète sur la terre
Console, exilé
volontaire,
Les tristes humains dans leurs fers ;
Parmi les peuples en
délire,
Il s'élance, armé de sa lyre,
Comme Orphée au sein des enfers !
" Orphée aux peines éternelles
Vint un moment ravir les morts ;
Toi, sur les têtes criminelles,
Tu chantes l'hymne du remords.
Insensé ! quel orgueil t'entraîne ?
De quel droit viens-tu dans l'arène
Juger sans avoir combattu ?
Censeur échappé de l'enfance,
Laisse
vieillir ton innocence,
Avant de croire à ta vertu ! "
Quand le
crime, Python perfide,
Brave, impuni, le frein des lois,
La Muse devient
l'Euménide,
Apollon saisit son carquois !
Je cède au Dieu qui me rassure
;
J'ignore à ma vie encor pure
Quels maux le sort veut attacher ;
Je
suis sans orgueil mon étoile ;
L'orage déchire la voile :
La voile sauve
le nocher.
" Les hommes vont aux précipices !
Tes chants ne les
sauveront pas.
Avec eux, loin des cieux propices,
Pourquoi donc égarer
tes pas ?
Peux-tu, dès tes jeunes années,
Sans briser d'autres
destinées,
Rompre la chaîne de tes jours ?
Epargne ta vie éphémère ;
Jeune homme, n'as-tu pas de mère ?
Poète, n'as-tu pas d'amours ? "
Eh bien ! à mes terrestres flammes,
Si je meurs, les cieux vont
s'ouvrir.
L'amour chaste agrandit les âmes,
Et qui sait aimer sait
mourir.
Le Poète, en des temps de crime,
Fidèle aux justes qu'on
opprime,
Célèbre, imite les héros ;
Il a, jaloux de leur martyre,
Pour les victimes une lyre,
Une tête pour les bourreaux !
" On
dit que jadis le Poète,
Chantant des jours encor lointains,
Savait à la
terre inquiète
Révéler ses futurs destins.
Mais toi, que peux-tu pour le
monde ?
Tu partages sa nuit profonde ;
Le ciel se voile et veut punir ;
Les lyres n'ont plus de prophète,
Et la Muse, aveugle et muette,
Ne
sait plus rien de l'avenir ! "
Le mortel qu'un Dieu même anime
Marche à l'avenir, plein d'ardeur ;
C'est en s'élançant dans l'abîme
Qu'il en sonde la profondeur.
Il se prépare au sacrifice ;
Il sait
que le bonheur du vice
Par l'innocent est expié ;
Prophète à son jour
mortuaire,
La prison est son sanctuaire,
Et l'échafaud est son trépied !
" Que n'es-tu né sur les rivages
Des Abbas et des Cosroës,
Aux
rayons d'un ciel sans nuages,
Parmi le myrte et l'aloès !
Là, sourd aux
maux que tu déplores,
Le poète voit ses aurores
Se lever sans trouble et
sans pleurs ;
Et la colonne, chère aux sages,
Porte aux vierges ses doux
messages
Où l'amour parle avec des fleurs ! "
Qu'un autre au céleste
martyre
Préfère un repos sans honneur !
La gloire est le but où j'aspire
;
On n'y va point par le bonheur.
L'alcyon, quand l'Océan gronde,
Craint que les vents ne troublent l'onde
Où se berce son doux sommeil ;
Mais pour l'aiglon, fils des orages,
Ce n'est qu'à travers les nuages
Qu'il prend son vol vers le soleil !
ODE DEUXIÈME
LA VENDÉE
à M. le vicomte de Chateaubriand
Ave, Cæsar, morituri
te salutant.
I
" Qui de nous, en posant une urne cinéraire,
N'a trouvé quelque ami pleurant sur un cercueil ?
Autour du froid
tombeau d'une épouse ou d'un frère,
Qui de nous n'a mené le deuil ? "
-
Ainsi sur les malheurs de la France éplorée
Gémissait la Muse sacrée
Qui
nous montra le ciel ouvert,
Dans ces chants où, planant sur Rome et sur
Palmyre,
Sublime, elle annonçait les douceurs du martyre
Et l'humble
bonheur du désert !
Depuis, à nos tyrans rappelant tous leurs crimes,
Et vouant aux remords ces coeurs sans repentirs,
Elle a dit: " En ces
temps la France eut des victimes ;
Mais la Vendée eut des martyrs ! "
-
Déplorable Vendée, a-t-on séché tes larmes ?
Marches-tu, ceinte de tes
armes,
Au premier rang de nos guerriers ?
Si l'Honneur, si la Foi n'est
pas un vain fantôme,
Montre-moi quels palais ont remplacé le chaume
De
tes rustiques chevaliers !
Hélas ! tu te souviens des jours de ta misère
!
Des flots de sang baignaient tes sillons dévastés,
Et le pied des
coursiers n'y foulait de poussière
Que la cendre de tes cités.
Ceux-là
qui n'avaient pu te vaincre avec l'épée
Semblaient, dans leur rage trompée,
Implorer l'enfer pour appui
Et, roulant sur la plaine en torrents de
fumée,
Le vaste embrasement poursuivait ton armée,
Qui ne fuyait que
devant lui !
II
La Loire vit alors, sur ses plages désertes,
S'assembler les tribus des vengeurs de nos rois,
Peuple qui ne pleurait,
fier de ses nobles pertes,
Que sur le Trône et sur la Croix.
C'étaient
quelques vieillards fuyant leurs toits en flammes,
C'étaient des enfants et
des femmes,
Suivis d'un reste de héros ;
Au milieu d'eux marchait leur
Patrie exilée,
Car ils ne laissaient plus qu'une terre peuplée
De
cadavres et de bourreaux.
On dit qu'en ce moment, dans un divin délire,
Un vieux prêtre parut parmi ces fiers soldats,
Comme un saint, chargé
d'ans, qui parle du martyre
Aux nobles anges des combats ;
Tranquille,
en proclamant de sinistres présages,
Les souvenirs des anciens âges
S'éveillaient dans son coeur glacé ;
Et, racontant le sort qu'ils
devaient tous attendre,
La voix de l'avenir semblait se faire entendre
Dans ses discours pleins du passé.
III
" Au-delà du
Jourdain, après quarante années,
Dieu promit une terre aux enfants d'Israël
;
Au-delà de ces flots, après quelques journées,
Le Seigneur vous promet
le ciel.
Ces bords ne verront plus vos phalanges errantes.
Dieu, sur des
plaines dévorantes,
Vous prépare un tombeau lointain ;
Votre astre doit
s'éteindre, à peine à son aurore ;
Mais Samson expirant peut ébranler encore
Les colonnes du Philistin !
" Vos guerriers périront. Mais, toujours
invincibles,
S'ils ne peuvent punir, ils sauront se venger ;
Car ils
verront encor fuir ces soldats terribles,
Devant qui fuyait l'étranger !
Vous ne mourrez pas tous sous des bras intrépides ;
Les uns, sur des
nefs homicides,
Seront jetés aux flots mourants ;
Ceux-là promèneront
des os sans sépulture,
Et cacheront leurs morts sous une terre obscure,
Pour les dérober aux vivants !
" Et vous, Ô jeune Chef, ravi par la
victoire
Aux hasards de Mortagne, aux périls de Saumur,
L'honneur de
vous frapper dans un combat sans gloire
Rendra célèbre un bras obscur.
Il ne sera donné qu'à bien peu de nos frères
De revoir, après tant de
guerres,
La place où furent leurs foyers ;
Alors, ornant son toit de ses
armes oisives,
Chacun d'eux attendra que Dieu donne à nos rives
Les lys,
qu'il préfère aux lauriers.
" Vendée, Ô noble terre ! Ô ma triste patrie
!
Tu dois payer bien cher le retour de tes rois !
Avant que sur nos
bords croisse la fleur chérie,
Ton sang l'arrosera deux fois.
Mais
aussi, lorsqu'un jour l'Europe réunie
De l'arbre de la tyrannie
Aura
brisé les rejetons,
Tous les rois vanteront leurs camps, leur flotte
immense,
Et, seul, le Roi Chrétien mettra dans la balance
L'humble
glaive des vieux Bretons !
" Grand Dieu ! - Si toutefois, après ces
jours d'ivresse,
Blessant le coeur aigri du héros oublié,
Une voix
insultante offrait à sa détresse
Les dons ingrats de la pitié ;
Si sa
mère, et sa veuve, et sa fille, éplorées,
S'arrêtaient, de faim dévorées,
Au seuil d'un favori puissant,
Rappelant à celui qu'implore leur misère,
Qu'elles n'ont plus ce fils, cet époux et ce père
Qui croyait leur
léguer son sang ;
" Si, pauvre et délaissé, le citoyen fidèle,
Lorsqu'un traître enrichi se rirait de sa foi,
Entendait au sénat
calomnier son zèle
Par celui qui jugea son roi ;
Si, pour comble
d'affronts, un magistrat injuste,
Déguisant sous un nom auguste
L'abus
d'un insolent pouvoir,
Venait, de vils soupçons chargeant sa noble tête,
Lui demander ce fer, sa première conquête, -
Peut-être son dernier
espoir ;
" Qu'il se résigne alors. - Par ses crimes prospères
L'impie heureux insulte au fidèle souffrant ;
Mais que le juste pense
aux forfaits de nos pères,
Et qu'il songe à son Dieu mourant.
Le
Seigneur veut parfois le triomphe du vice,
Il veut aussi, dans sa justice
Que l'innocent verse des pleurs ;
Souvent, dans ses desseins, Dieu suit
d'étranges voies,
Lui qui livre Satan aux infernales joies,
Et Marie aux
saintes douleurs ! "
IV
Le vieillard s'arrêta. Sans croire à son
langage,
Ils quittèrent ces bords, pour n'y plus revenir ;
Et tous
croyaient couvert des ténèbres de l'âge
L'esprit qui voyait l'avenir ! -
Ainsi, faible en soldats, mais fort en renommée,
Ce débris d'une
illustre armée
Suivait sa bannière en lambeaux ;
Et ces derniers
Français, que rien ne put défendre,
Loin de leur temple en deuil et de leur
chaume en cendre,
Allaient conquérir des tombeaux !
ODE TROISIÈME
LES VIERGES DE VERDUN
Le prêtre portera l'étole blanche et noire
Lorsque les saints flambeaux pour vous s'allumeront ;
Et, de leurs longs
cheveux voilant leurs fronts d'ivoire,
Les jeunes filles pleureront.
A.
GUIRAUD.
I
Pourquoi m'apportez-vous ma lyre,
Spectres légers
? - que voulez-vous ?
Fantastiques beautés, ce lugubre sourire
M'annonce-t-il votre courroux ?
Sur vos écharpes éclatantes
Pourquoi
flotte à longs plis ce crêpe menaçant ?
Pourquoi sur des festons ces chaînes
insultantes,
Et ces roses, teintes de sang ?
Retirez-vous : rentrez
dans les sombres abîmes...
Ah ! que me montrez-vous ?... quels sont ces
trois tombeaux ?
Quel est ce char affreux, surchargé de victimes ?
Quels
sont ces meurtriers, couverts d'impurs lambeaux ?
J'entends des chants de
mort, j'entends des cris de fête.
Cachez-moi le char qui s'arrête !...
Un fer lentement tombe à mes regards troublés ; -
J'ai vu couler du
sang... Est-il bien vrai, parlez,
Qu'il ait rejailli sur ma tête ?
Venez-vous dans mon âme éveiller le remord ?
Ce sang... je n'en suis
point coupable !
Fuyez, vierges ; fuyez, famille déplorable...
Lorsque
vous n'étiez plus, je n'étais pas encor !
Qu'exigez-vous de moi ? J'ai
pleuré vos misères ;
Dois-je donc expier les crimes de mes pères ?
Pourquoi troublez-vous mon repos ?
Pourquoi m'apportez-vous ma lyre
frémissante ?
Demandez-vous des chants à ma voix innocente,
Et des
remords à vos bourreaux ?
II
Sous des murs entourés de cohortes
sanglantes,
Siège le sombre tribunal.
L'accusateur se lève, et ses
lèvres tremblantes
S'agitent d'un rire infernal.
C'est Tinville : on le
voit, au nom de la patrie,
Convier aux forfaits cette horde flétrie
D'assassins, juges à leur tour ;
Le besoin du sang le tourmente ;
Et
sa voix homicide à la hache fumante
Désigne les têtes du jour.
Il
parle : - ses licteurs vers l'enceinte fatale
Traînent les malheureux que sa
fureur signale ;
Les portes devant eux s'ouvrent avec fracas ;
Et trois
vierges, de grâce et de pudeur parées,
De leurs compagnes entourées,
Paraissent parmi les soldats.
Le peuple, qui se tait, frémit de son
silence ;
Il plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs,
Et repose
sur l'innocence
Ses regards las du crime et troublés par ses pleurs.
Eh quoi ! quand ces beautés, lâchement accusées,
Vers ces juges de
mort s'avançaient dans les fers,
Ces murs n'ont pas, croulant sous leurs
voûtes brisées,
Rendu les monstres aux enfers !
Que faisaient nos
guerriers ?... Leur vaillance trompée
Prêtait au vil couteau le secours de
l'épée ;
Ils sauvaient ces bourreaux qui souillaient leurs combats.
Hélas ! un même jour, jour d'opprobre et de gloire,
Voyait Moreau monter
au char de la victoire.
Et son père au char du trépas !
Quand nos
chefs, entourés des armes étrangères,
Couvrant nos cyprès de lauriers,
Vers Paris lentement reportaient leurs bannières,
Frédéric sur Verdun
dirigeait ses guerriers.
Verdun, premier rempart de la France opprimée,
D'un roi libérateur crut saluer l'armée.
En vain tonnaient d'horribles
lois ;
Verdun se revêtit de sa robe de fête,
Et, libre de ses fers, vint
offrir sa conquête
Au monarque vengeur des rois.
Alors, Vierges, vos
mains (ce fut là votre crime !)
Des festons de la joie ornèrent les
vainqueurs.
Ah ! pareilles à la victime,
La hache à vos regards se
cachait sous des fleurs.
Ce n'est pas tout ; hélas ! sans chercher la
vengeance,
Quand nos bannis, bravant la mort et l'indigence,
Combattaient nos tyrans encor mal affermis,
Vos nobles coeurs ont plaint
de si nobles misères ;
Votre or a secouru ceux qui furent nos frères
Et
n'étaient pas nos ennemis !
Quoi ! ce trait glorieux, qui trahit leur
belle âme,
Sera donc l'arrêt de leur mort !
Mais non, l'Accusateur, que
leur aspect enflamme,
Tressaille d'un honteux transport.
Il veut,
Vierges, au prix d'un affreux sacrifice,
En taisant vos bienfaits, vous
ravir au supplice ;
Il croit vos chastes coeurs par la crainte abattus.
Du mépris qui le couvre acceptez le partage,
Souillez-vous d'un forfait,
l'infâme aréopage
Vous absoudra de vos vertus !
Répondez-moi,
Vierges timides ;
Qui, d'un si noble orgueil arma ces yeux si doux ?
Dites, qui fit rouler dans vos regards humides
Les pleurs généreux du
courroux ?
Je le vois à votre courage :
Quand l'oppresseur qui vous
outrage
N'eût pas offert la honte en offrant son bienfait,
Coupables de
pitié pour des Français fidèles,
Vous n'auriez pas voulu, devant des lois
cruelles,
Nier un si noble forfait !
C'en est donc fait ; déjà sous
la lugubre enceinte
A retenti l'arrêt dicté par la fureur.
Dans un muet
murmure, étouffé par la crainte,
Le peuple, qui l'écoute, exhale son
horreur.
Regagnez des cachots les sinistres demeures,
Ô Vierges ! encor
quelques heures...
Ah ! priez sans effroi, votre âme est sans remord.
Coupez ces longues chevelures,
Où la main d'une mère enlaçait des fleurs
pures,
Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort !
Bientôt
ces fleurs encor pareront votre tête ;
Les anges vous rendront ces symboles
touchants ;
Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête
Que les Vierges
du ciel rediront dans leurs chants.
Vous verrez près de vous, dans ces
choeurs d'innocence,
Charlotte, autre Judith, qui vous vengea d'avance ;
Cazotte ; Elisabeth, si malheureuse en vain ;
Et Sombreuil, qui trahit
par ses pâleurs soudaines
Le sang glacé des morts circulant dans ses veines
;
Martyres, dont l'encens plaît au Martyr divin !
III
Ici,
devant mes yeux erraient des lueurs sombres
Des visions troublaient mes sens
épouvantés ;
Les Spectres sur mon front balançaient dans les ombres
De
longs linceuls ensanglantés.
Les trois tombeaux, le char, les échafauds
funèbres,
M'apparurent dans les ténèbres ;
Tout rentra dans la nuit des
siècles révolus ;
Les vierges avaient fui vers la naissante aurore ;
Je
me retrouvai seul, et je pleurais encore
Quand ma lyre ne chantait plus !
ODE QUATRIÈME
QUIBERON
Pudor inde et miseratio.
TACITE.
I
Par ses propres fureurs le Maudit se dévoile,
Dans
le Démon vainqueur on voit l'ange proscrit ;
L'anathème éternel, qui
poursuit son étoile,
Dans ses succès même est écrit.
Il est, lorsque des
cieux nous oublions la voie,
Des jours, que Dieu sans doute envoie
Pour
nous rappeler les enfers ;
Jours sanglants qui, voués au triomphe du crime,
Comme d'affreux rayons échappés de l'abîme,
Apparaissent sur l'univers.
Poètes qui toujours, loin du siècle où nous sommes,
Chantres des
pleurs sans fin et des maux mérités,
Cherchez des attentats tels que la voix
des hommes
N'en ait point encor racontés,
Si quelqu'un vient à vous
vantant la jeune France,
Nos exploits, notre tolérance,
Et nos temps
féconds en bienfaits,
Soyez contents ; lisez nos récentes histoires,
Evoquez nos vertus, interrogez nos gloires :
Vous pourrez choisir des
forfaits !
Moi, je n'ai point reçu de la Muse funèbre
Votre lyre de
bronze, Ô chantres des remords !
Mais je voudrais flétrir les bourreaux
qu'on célèbre,
Et venger la cause des morts.
Je voudrais, un moment,
troublant l'impur Génie,
Arrêter sa gloire impunie
Qu'on pousse à
l'immortalité ;
Comme autrefois un grec, malgré les vents rapides,
Seul,
retint de ses bras, de ses dents intrépides,
L'esquif sur les mers emporté !
II
Quiberon vit jadis, sur son bord solitaire,
Des Français
assaillis s'apprêter à mourir,
Puis, devant les deux chefs, l'airain fumant
se taire,
Et les rangs désarmés s'ouvrir.
Pour sauver ses soldats l'un
d'eux offrit sa tête ;
L'autre accepta cette conquête,
De leur traité
gage inhumain ;
Et nul guerrier ne crut sa promesse frivole,
Car devant
les drapeaux, témoins de leur parole,
Tous deux s'étaient donné la main !
La phalange fidèle alors livra ses armes.
Ils marchaient ; une armée
environnait leurs pas,
Et le peuple accourait, en répandant des larmes,
Voir ces preux, sauvés du trépas.
Ils foulaient en vaincus les champs de
leurs ancêtres ;
Ce fut un vieux temple, sans prêtres,
Qui reçut ces
vengeurs des rois ;
Mais l'humble autel manquait à la pieuse enceinte,
Et, pour se consoler, dans cette prison sainte,
Leurs yeux en vain
cherchaient la croix.
Tous prièrent ensemble, et, d'une voix plaintive,
Tous, se frappant le sein, gémirent à genoux.
Un seul ne pleurait pas
dans la tribu captive :
C'était lui qui mourait pour tous ;
C'était
Sombreuil, leur chef ; jeune et plein d'espérance,
L'heure de son trépas
s'avance ;
Il la salue avec ferveur.
Le supplice, entouré des apprêts
funéraires,
Est beau pour un chrétien qui, seul, va pour ses frères
Expirer, semblable au Sauveur.
" Oh ! cessez, disait-il, ces larmes,
ces reproches,
Guerriers ; votre salut prévient tant de douleurs !
Combien à votre mort vos amis et vos proches,
Hélas ! auraient versé de
pleurs !
Je romps avec vos fers mes chaînes éphémères ;
À vos épouses, à
vos mères,
Conservez vos jours précieux.
On vous rendra la paix, la
liberté, la vie ;
Tout ce bonheur n'a rien que mon coeur vous envie ;
Vous, ne m'enviez pas les cieux. "
Le sinistre tambour sonna l'heure
dernière,
Les bourreaux étaient prêts ; on vit Sombreuil partir.
La
soeur ne fut point là pour leur ravir le frère, -
Et le héros devint martyr.
L'exhortant de la voix et de son saint exemple,
Un évêque, exilé du
temple,
Le suivit au funeste lieu ;
Afin que le vainqueur vît, dans son
camp rebelle,
Mourir, près d'un soldat à son prince fidèle,
Un prêtre
fidèle à son Dieu !
III
Vous pour qui s'est versé le sang
expiatoire,
Bénissez le Seigneur, louez l'heureux Sombreuil ;
Celui qui
monte au ciel, brillant de tant de gloire,
N'a pas besoin de chants de deuil
!
Bannis, on va vous rendre enfin une patrie ;
Captifs, la liberté
chérie
Se montre à vous dans l'avenir.
Oui, de vos longs malheurs
chantez la fin prochaine ;
Vos prisons vont s'ouvrir, on brise votre chaîne
;
Chantez ! votre exil va finir.
En effet, - des cachots la porte à
grand bruit roule,
Un étendard paraît, qui flotte ensanglanté ;
Des
chefs et des soldats l'environnent en foule,
En invoquant la Liberté !
"
Quoi ! disaient les captifs, déjà l'on nous délivre !... "
Quelques-uns
s'empressent de suivre
Les bourreaux devenus meilleurs.
" Adieu, leur
criait-on, adieu, plus de souffrance ;
Nous nous reverrons tous, libres,
dans notre France ! "
Ils devaient se revoir ailleurs.
Bientôt,
jusqu'aux prisons des captifs en prières,
Arrive un sourd fracas, par l'échÔ
répété :
C'étaient leurs fiers vainqueurs qui délivraient leurs frères,
Et qui remplissaient leur traité !
Sans troubler les proscrits, ce bruit
vint les surprendre ;
Aucun d'eux ne savait comprendre
Qu'on pût se
jouer des serments ;
Ils disaient aux soldats : " Votre foi nous protège ; "
Et, pour toute réponse, un lugubre cortège
Les traîna sur des corps
fumants !
Le jour fit place à l'ombre et la nuit à l'aurore,
Hélas !
et, pour mourir traversant la cité,
Les crédules proscrits passaient,
passaient encore,
Aux yeux du peuple épouvanté !
Chacun d'eux racontait,
brûlant d'un saint délire,
À ses compagnons de martyre
Les malheurs
qu'il avait soufferts ;
Tous succombaient sans peur, sans faste, sans
murmure,
Regrettant seulement qu'il fallût un parjure,
Pour les immoler
dans les fers.
À coups multipliés la hache abat les chênes.
Le vil
chasseur, dans l'antre ignoré du soleil,
Égorge lentement le lion dont ses
chaînes
Ont surpris le noble sommeil.
On massacra longtemps la tribu
sans défense.
À leur mort assistait la France,
Jouet des bourreaux
triomphants ;
Comme jadis, aux pieds des idoles impures,
Tour à tour,
une veuve, en de longues tortures,
Vit expirer ses sept enfants.
C'étaient là les vertus d'un Sénat qu'on nous vante !
Le sombre
Esprit du mal sourit en le créant ;
Mais ce corps aux cent bras, fort de
notre épouvante,
En son sein portait son néant.
Le colosse de fer s'est
dissous dans la fange.
L'Anarchie, alors que tout change,
Pense voir ses
oeuvres durer ;
Mais ce Pygmalion, dans ses travaux frivoles,
Ne peut
donner la vie aux horribles idoles
Qu'il se fait pour les adorer.
IV
On dit que, de nos jours, viennent, versant des larmes,
Prier au
champ fatal où ces preux sont tombés,
Les vierges, les soldats fiers de
leurs jeunes armes,
Et les vieillards lents et courbés.
Du ciel sur les
bourreaux appelant l'indulgence,
Là, nul n'implore la vengeance,
Tous
demandent le repentir ;
Et chez ces vieux Bretons, témoins de tant de
crimes,
Le pèlerin, qui vient invoquer les victimes,
Souvent lui-même
est un martyr !
ODE CINQUIÈME
LOUIS XVII
Capet,
éveille-toi !
I
En ce temps-là, du ciel les portes d'or
s'ouvrirent ;
Du Saint des Saints ému les feux se découvrirent ;
Tous
les cieux un moment brillèrent dévoilés ;
Et les élus voyaient, lumineuses
phalanges,
Venir une jeune âme entre de jeunes anges
Sous les portiques
étoilés.
C'était un bel enfant qui fuyait de la terre ; -
Son oeil bleu
du malheur portait le signe austère ;
Ses blonds cheveux flottaient sur ses
traits pâlissants ;
Et les vierges du ciel, avec des chants de fête,
Aux
palmes du Martyre unissaient sur sa tête
La couronne des innocents.
II
On entendit des voix qui disaient dans la nue :
-- "
Jeune ange, Dieu sourit à ta gloire ingénue ;
Viens, rentre dans ses bras
pour ne plus en sortir ;
Et vous, qui du Très-Haut racontez les louanges,
Séraphins, prophètes, archanges,
Courbez-vous, c'est un Roi ; chantez,
c'est un Martyr ! "
-- " Où donc ai-je régné ? demandait la jeune ombre.
Je suis un prisonnier, je ne suis point un roi.
Hier je m'endormis au
fond d'une tour sombre.
Où donc ai-je régné ? Seigneur, dites-le moi.
Hélas ! mon père est mort d'une mort bien amère ;
Ses bourreaux, Ô mon
Dieu, m'ont abreuvé de fiel ;
Je suis un orphelin ; je viens chercher ma
mère,
Qu'en mes rêves j'ai vue au ciel. "
Les anges répondaient : --
" Ton Sauveur te réclame.
Ton Dieu d'un monde impie a rappelé ton âme.
Fuis la terre insensée où l'on brise la Croix,
Où jusque dans la mort
descend le Régicide,
Où le Meurtre, d'horreurs avide,
Fouille dans les
tombeaux pour y chercher des rois ! "
-- " Quoi ! de ma lente vie ai-je
achevé le reste ?
Disait-il ; tous mes maux, les ai-je enfin soufferts ?
Est-il vrai qu'un geôlier, de ce rêve céleste,
Ne viendra pas demain
m'éveiller dans mes fers ?
Captif, de mes tourments cherchant la fin
prochaine,
J'ai prié ; Dieu veut-il enfin me secourir ?
Oh ! n'est-ce
pas un songe ? a-t-il brisé ma chaîne ?
Ai-je eu le bonheur de mourir ?
" Car vous ne savez point quelle était ma misère !
Chaque jour dans
ma vie amenait des malheurs ;
Et, lorsque je pleurais, je n'avais pas de
mère
Pour chanter à mes cris, pour sourire à mes pleurs.
D'un châtiment
sans fin languissante victime,
De ma tige arraché comme un tendre
arbrisseau,
J'étais proscrit bien jeune, et j'ignorais quel crime
J'avais commis dans mon berceau.
" Et pourtant, écoutez : bien loin
dans ma mémoire,
J'ai d'heureux souvenirs avant ces temps d'effroi ;
J'entendais en dormant des bruits confus de gloire,
Et des peuples
joyeux veillaient autour de moi.
Un jour tout disparut dans un sombre
mystère ;
Je vis fuir l'avenir à mes destins promis ;
Je n'étais qu'un
enfant, faible et seul sur la terre,
Hélas ! et j'eus des ennemis !
" Ils m'ont jeté vivant sous des murs funéraires ;
Mes yeux voués
aux pleurs n'ont plus vu le soleil ;
Mais vous que je retrouve, anges du
ciel, mes frères,
Vous m'avez visité souvent dans mon sommeil.
Mes jours
se sont flétris dans leurs mains meurtrières,
Seigneur, mais les méchants
sont toujours malheureux ;
Oh ! ne soyez pas sourd comme eux à mes prières,
Car je viens vous prier pour eux. "
Et les anges chantaient : --
"L'arche à toi se dévoile,
Suis-nous ; sur ton beau front nous mettrons une
étoile.
Prends les ailes d'azur des chérubins vermeils ;
Tu viendras
avec nous bercer l'enfant qui pleure,
Ou, dans leur brûlante demeure,
D'un souffle lumineux rajeunir les soleils ! "
III
Soudain
le choeur cessa, les élus écoutèrent ;
Il baissa son regard par les larmes
terni ;
Au fond des cieux muets les mondes s'arrêtèrent,
Et l'éternelle
voix parla dans l'infini :
" Ô roi ! je t'ai gardé loin des grandeurs
humaines.
Tu t'es réfugié du trône dans les chaînes.
Va, mon fils, bénis
tes revers.
Tu n'as point su des rois l'esclavage suprême,
Ton front du
moins n'est pas meurtri du diadème,
Si tes bras sont meurtris de fers.
" Enfant, tu t'es courbé sous le poids de la vie ;
Et la terre,
pourtant, d'espérance et d'envie
Avait entouré ton berceau !
Viens, ton
Seigneur lui-même eut ses douleurs divines,
Et mon Fils, comme toi, Roi
couronné d'épines,
Porta le sceptre de roseau ! "
ODE SIXIÈME
LE RÉTABLISSEMENT DE LA STATUE DE HENRI IV
Accingunt omnes
operi, pedibusque rotarum Subjiciunt lapsus, et stupea vincula collo
Intendunt... Pueri circum innuptæque puellæ Sacra canunt, funemque manu
contingere gaudent ! VIRGILE.
I
Je voyais s'élever, dans le
lointain des âges,
Ces monuments, espoir de cent rois glorieux ;
Puis je
voyais crouler les fragiles images
De ces fragiles demi-dieux.
Alexandre, un pêcheur des rives du Pirée
Foule ta statue ignorée,
Sur le pavé du Parthénon ;
Et les premiers rayons de la naissante aurore
En vain dans le désert interrogent encore
Les muets débris de Memnon.
Ont-ils donc prétendu, dans leur esprit superbe,
Qu'un bronze
inanimé dût les rendre immortels ?
Demain le temps peut-être aura caché sous
l'herbe
Leurs imaginaires autels.
Le proscrit à son tour peut remplacer
l'idole ;
Des piédestaux du Capitole
Sylla détrône Marius.
Aux
outrages du sort insensé qui s'oppose !
Le sage, de l'affront dont frémit
Théodose,
Sourit avec Démétrius.
D'un héros toutefois l'image
auguste et chère
Hérite du respect qui payait ses vertus ;
Trajan domine
encor les champs que de Tibère
Couvrent les temples abattus.
Souvent,
lorsqu'en l'horreur des discordes civiles,
La terreur planait sur les
villes,
Aux cris des peuples révoltés,
Un héros, respirant dans le
marbre immobile,
Arrêtait tout à coup par son regard tranquille
Les
factieux épouvantés !
II
Eh quoi ! sont-ils donc loin, ces jours
de notre histoire
Où Paris sur son prince osa lever son bras ?
Où
l'aspect de Henri, ses vertus, sa mémoire,
N'ont pu désarmer des ingrats ?
Que dis-je ? ils ont détruit sa statue adorée.
Hélas ! cette horde
égarée
Mutilait l'airain renversé ;
Et cependant, des morts souillant le
saint asile,
Leur sacrilège main demandait à l'argile
L'empreinte de son
front glacé.
Voulaient-ils donc jouir d'un portrait plus fidèle
Du
héros dont leur haine a payé les bienfaits ?
Voulaient-ils, réprouvant leur
fureur criminelle,
Le rendre à nos yeux satisfaits ?
Non ; mais c'était
trop peu de briser son image ;
Ils venaient encor, dans leur rage,
Briser son cercueil outragé ;
Tel, troublant le désert d'un rugissement
sombre,
Le tigre, en se jouant, cherche à dévorer l'ombre
Du cadavre
qu'il a rongé.
Assis près de la Seine, en mes douleurs amères,
Je me
disais : " La Seine arrose encore Ivry,
Et les flots sont passés où, du
temps de nos pères,
Se peignaient les traits de Henri.
Nous ne verrons
jamais l'image vénérée
D'un roi qu'à la France éplorée
Enleva sitôt le
trépas ;
Sans saluer Henri nous irons aux batailles,
Et l'étranger
viendra chercher dans nos murailles
Un héros qu'il n'y verra pas ! "
III
Où courez-vous ? - Quel bruit naît, s'élève et s'avance ?
Qui porte ces drapeaux, signe heureux de nos rois ?
Dieu ! quelle masse
au loin semble, en sa marche immense,
Broyer la terre sous son poids ?
Répondez... Ciel ! c'est lui ! je vois sa noble tête...
Le peuple, fier
de sa conquête,
Répète en choeur son nom chéri.
Ô ma lyre ! tais-toi
dans la publique ivresse ;
Que seraient tes concerts près des chants
d'allégresse
De la France aux pieds de Henri ?
Par mille bras
traîné, le lourd colosse roule.
Ah ! volons, joignons-nous à ces efforts
pieux.
Qu'importe si mon bras est perdu dans la foule !
Henri me voit du
haut des cieux.
Tout un peuple a voué ce bronze à ta mémoire,
Ô
chevalier, rival en gloire
Des Bayard et des Duguesclin !
De l'amour des
français reçois la noble preuve,
Nous devons ta statue au denier de la
veuve,
À l'obole de l'orphelin.
N'en doutez pas, l'aspect de cette
image auguste
Rendra nos maux moins grands ; notre bonheur plus doux ;
Ô
Français ! louez Dieu, vous voyez un roi juste,
Un Français de plus parmi
vous.
Désormais, dans ses yeux, en volant à la gloire,
Nous viendrons
puiser la victoire ;
Henri recevra notre foi ;
Et quand on parlera de
ses vertus si chères,
Nos enfants n'iront pas demander à nos pères
Comment souriait le bon Roi !
IV
Jeunes amis, dansez autour
de cette enceinte ;
Mêlez vos pas joyeux, mêlez vos heureux chants.
Henri, car sa bonté dans ses traits est empreinte,
Bénira vos transports
touchants.
Près des vains monuments que des tyrans s'élèvent,
Qu'après
de longs siècles achèvent
Les travaux d'un peuple opprimé,
Qu'il est
beau, cet airain où d'un roi tutélaire
La France aime à revoir le geste
populaire
Et le regard accoutumé !
Que le fier conquérant de la
Perse avilie,
Las de léguer ses traits à de frêles métaux,
Menace, dans
l'accès de sa vaste folie,
D'imposer sa forme à l'Athos ;
Qu'un Pharaon
cruel, superbe en sa démence,
Couvre d'un obélisque immense
Le grand
néant de son cercueil ;
Son nom meurt, et bientôt l'ombre des Pyramides
Pour l'étranger, perdu dans ces plaines arides,
Est le seul bienfait de
l'orgueil !
Un jour (mais repoussons tout présage funeste !)
Si des
ans ou du sort les coups encor vainqueurs
Brisaient de notre amour le
monument modeste,
Henri, tu vivrais dans nos coeurs ;
Cependant que du
Nil les montagnes altières,
Cachant cent royales poussières,
Du monde
inutile fardeau,
Du temps et de la mort attestent le passage,
Et ne sont
déjà plus, à l'oeil ému du sage,
Que la ruine d'un tombeau.
ODE
SEPTIÈME
LA MORT DU DUC DE BERRY
Le Meurtre, d'une main
violente, brise les liens les plus sacrés ; la Mort vient enlever le jeune homme
florissant, et le Malheur s'approche comme un ennemi rusé au milieu des jours de
fête. SCHILLER.
I
Modérons les transports d'une ivresse insensée
;
Le passage est bien court de la joie aux douleurs ;
La mort aime à
poser sa main lourde et glacée
Sur des fronts couronnés de fleurs.
Demain, souillés de cendre, humbles, courbant nos têtes,
Le vain
souvenir de nos fêtes
Sera pour nous presque un remords ;
Nos jeux
seront suivis des pompes sépulcrales ;
Car chez nous, malheureux ! l'hymne
des Saturnales
Sert de prélude au chant des Morts.
II
Fuis
les banquets, fais trêve à ton joyeux délire,
Paris, triste cité ! détourne
tes regards
Vers le cirque où l'on voit aux accords de la lyre
S'unir
les prestiges des arts.
Choeurs, interrompez-vous ; cessez, danses légères ;
Qu'on change en torches funéraires
Ces feux purs, ces brillants
flambeaux ; -
Dans cette enceinte, auprès d'une couche sanglante,
J'entends un prêtre saint dont la voix chancelante
Dit la prière des
tombeaux !
Sous ces lambris, frappés des éclats de la joie,
Près
d'un lit où soupire un mourant étendu,
D'une famille auguste, au désespoir
en proie,
Je vois le cortège éperdu.
C'est un père à genoux, c'est un
frère en alarmes,
Une soeur qui n'a point de larmes
Pour calmer ses
sombres douleurs ;
Car ses affreux revers ont, dès son plus jeune âge,
Dans ses yeux, enflammés d'un si mâle courage,
Tari la source de ses
pleurs.
Sur l'échafaud, aux cris d'un sénat sanguinaire,
Sa mère est
morte en reine et son père en héros ;
Elle a vu dans les fers périr son
jeune frère,
Et n'a pu trouver des bourreaux.
Et, quand des rois ligués
la main brisa ses chaînes,
Longtemps, sur des rives lointaines,
Elle a
fui nos bords désolés ;
Elle a revu la France, après tant de misères,
Pour apprendre, en rentrant au palais de ses pères,
Que ses maux
n'étaient pas comblés !
Plus loin, c'est une épouse... Oh ! qui peindra
ses craintes,
Sa force, ses doux soins, son amour assidu ?
Hélas ! et
qui dira ses lamentables plaintes,
Quand tout espoir sera perdu ?
Quels
étaient nos transports, ô vierge de Sicile,
Quand naguère à ta main docile
Berry joignit sa noble main !
Devais-tu donc, princesse, en touchant ce
rivage,
Voir sitôt succéder le crêpe du veuvage
Au chaste voile de
l'hymen ?
Berry, quand nous vantions ta paisible conquête,
Nos
chants ont réveillé le dragon endormi ;
L'Anarchie en grondant a relevé sa
tête,
Et l'enfer même en a frémi.
Elle a rugi ; soudain, du milieu des
ténèbres,
Clément poussa des cris funèbres,
Ravaillac agita ses fers ;
Et le monstre, étendant ses deux ailes livides,
Aux applaudissements des
ombres régicides,
S'envola du fond des enfers !
Le démon, vers nos
bords tournant son vol funeste,
Voulut, brisant ces lys qu'il flétrit tant
de fois,
Épuiser d'un seul coup le déplorable reste
D'un sang, trop
fertile en bons rois.
Longtemps le sbire obscur qu'il arma pour son crime,
Rêveur, autour de la victime
Promena ses affreux loisirs ;
Enfin le
ciel permet que son voeu s'accomplisse ;
Pleurons tous, car le meurtre a
choisi pour complice
Le tumulte de nos plaisirs !
Le fer brille...
un cri part : guerriers, volez aux armes !
C'en est fait ; la duchesse
accourt en pâlissant ;
Son bras soutient Berry, qu'elle arrose de larmes,
Et qui l'inonde de son sang.
Dressez un lit funèbre : est-il quelque
espérance ?...
Hélas ! un lugubre silence
A condamné son triste époux.
Assistez-le, madame, en ce moment horrible ;
Les soins cruels de l'art
le rendront plus terrible,
Les vôtres le rendront plus doux.
Monarque en cheveux blancs, hâte-toi, le temps presse ;
Un Bourbon
va rentrer au sein de ses aïeux ;
Viens, accours vers ce fils, l'espoir de
ta vieillesse ;
Car ta main doit fermer ses yeux !
Il a béni sa fille, à
son amour ravie ;
Puis, des vanités de sa vie
Il proclame un noble
abandon ;
Vivant, il pardonna ses maux à la patrie ;
Et son dernier
soupir, digne du Dieu qu'il prie,
Est encore un cri de pardon.
Mort
sublime ! ô regrets ! vois sa grande âme, et pleure,
Porte au ciel tes
clameurs, ô peuple désolé.
Tu l'as trop peu connu ; c'est à sa dernière
heure
Que le héros s'est révélé.
Pour consoler la veuve, apportez
l'orpheline ;
Donnez sa fille à Caroline,
La nature encore a ses droits,
Mais, quand périt l'espoir d'une tige féconde,
Qui pourra consoler, dans
sa terreur profonde,
La France, veuve de ses rois ?
À l'horrible
récit, quels cris expiatoires
Vont pousser nos guerriers, fameux par leur
valeur !
L'Europe, qu'ébranlait le bruit de leurs victoires,
Va retentir
de leur douleur.
Mais toi, que diras-tu, chère et noble Vendée ?
Si
longtemps de sang inondée,
Tes regrets seront superflus ;
Et tu seras
semblable à la mère accablée,
Qui s'assied sur sa couche et pleure
inconsolée,
Parce que son enfant n'est plus !
Bientôt vers
Saint-Denis, désertant nos murailles,
Au bruit sourd des clairons, peuple,
prêtres, soldats,
Nous suivrons à pas lents le char des funérailles,
Entouré des chars des combats.
Hélas ! jadis souillé par des mains
téméraires,
Saint-Denis, où dormaient ses pères,
A vu déjà bien des
forfaits ;
Du moins, puisse, à l'abri des complots parricides,
Sous ces
murs profanés, parmi ces tombes vides,
Sa cendre reposer en paix !
III
D'Enghien s'étonnera, dans les célestes sphères,
De voir
sitôt l'ami, cher à ses jeunes ans,
À qui le vieux Condé, prêt à quitter nos
terres,
Léguait ses devoirs bienfaisants.
À l'aspect de Berry, leur
dernière espérance,
Des rois que révère la France
Les ombres frémiront
d'effroi ;
Deux héros gémiront sur leurs races éteintes,
Et le vainqueur
d' Ivry viendra mêler ses plaintes
Aux pleurs du vainqueur de Rocroy.
Ainsi, Bourbon, au bruit du forfait sanguinaire,
On te vit vers
d'Artois accourir désolé ;
Car tu savais les maux que laisse au coeur d'un
père
Un fils avant l'âge immolé.
Mais bientôt, chancelant dans ta marche
incertaine,
L'affreux souvenir de Vincenne
Vint s'offrir à tes sens
glacés ;
Tu pâlis ; et d'Artois, dans la douleur commune,
Sembla presque
oublier sa récente infortune,
Pour plaindre tes revers passés.
Et
toi, veuve éplorée, au milieu de l'orage
Attends des jours plus doux, espère
un sort meilleur ;
Prends ta soeur pour modèle, et puisse ton courage
Être aussi grand que ton malheur !
Tu porteras comme elle une urne
funéraire ;
Comme elle, au sein du sanctuaire,
Tu gémiras sur un
cercueil ;
L'Hydre des factions, qui, par des morts célèbres,
A marqué
pour ta soeur tant d'époques funèbres,
Te fait aussi ton jour de deuil !
IV
Pourtant, ô frêle appui de la tige royale,
Si Dieu par
ton secours signale son pouvoir,
Tu peux sauver la France, et de l'Hydre
infernale
Tromper encor l'affreux espoir.
Ainsi, quand le Serpent,
auteur de tous les crimes,
Vouait d'avance aux noirs abîmes
L'homme que
son forfait perdit,
Le Seigneur abaissa sa farouche arrogance ;
Une
femme apparut, qui, faible et sans défense,
Brisa du pied son front maudit !
ODE HUITIÈME
LA NAISSANCE DU DUC DE BORDEAUX
Le ciel ...
prodigue en leur faveur les miracles. La postérité de Joseph rentre dans la
terre de Gessen ; et cette conquête, due aux larmes des vainqueurs, ne coûte pas
une larme aux vaincus. CHATEAUBRIAND, Martyrs.
I
Savez-vous, voyageur, pourquoi, dissipant l'ombre,
D'innombrables
clartés brillent dans la nuit sombre ?
Quelle immense vapeur rougit les
cieux couverts ?
Et pourquoi mille cris, frappant la nue ardente,
Dans
la ville, au loin rayonnante,
Comme un concert confus, s'élèvent dans les
airs ?
II
Ô joie ! ô triomphe ! ô mystère !
Il est né,
l'Enfant glorieux,
L'Ange que promit à la terre
Un Martyr partant pour
les cieux !
L'avenir voilé se révèle.
Salut à la flamme nouvelle
Qui
ranime l'ancien flambeau !
Honneur à ta première aurore,
Ô jeune lys qui
viens d'éclore,
Tendre fleur qui sors d'un tombeau !
C'est Dieu qui
l'a donné, le Dieu de la prière :
La cloche, balancée aux tours du
sanctuaire,
Comme aux jours du repos, y rappelle nos pas.
C'est Dieu qui
l'a donné, le Dieu de la victoire ! -
Chez les vieux martyrs de la gloire
Les canons ont tonné, comme au jour des combats.
Ce bruit, si cher à
ton oreille,
Joint aux voix des temples bénis,
N'a-t-il donc rien qui te
réveille,
Ô toi qui dors à Saint-Denis ?
Lève-toi ! Henri doit te plaire
Au sein du berceau populaire ;
Accours ! ô père triomphant !
Enivre
sa lèvre trompée,
Et viens voir si ta grande épée
Pèse aux mains du
royal enfant.
Hélas ! il est absent, il est au sein des justes.
Sans
doute, en ce moment, de ses aïeux augustes
Le cortège vers lui s'avance
consolé :
Car il rendit, mourant sous des coups parricides,
Un héros à
leurs tombes vides,
Une race de rois à leur trône isolé.
Parmi tous
ces nobles fantômes,
Qu'il élève un front couronné,
Qu'il soit fier dans
les saints royaumes,
Le père du roi nouveau-né !
Une race longue et
sublime
Sort de l'immortelle victime ;
Tel un fleuve mystérieux,
Fils d'un mont frappé du tonnerre,
De son cours fécondant la terre,
Cache sa source dans les cieux !
Honneur au rejeton qui deviendra la
tige !
Henri, nouveau Joas, sauvé par un prodige,
À l'ombre de l'autel
croîtra vainqueur du sort ;
Un jour, de ses vertus notre France embellie,
À ses soeurs, comme Cornélie,
Dira : Voilà mon fils, c'est mon plus beau
trésor.
III
Ô toi, de ma pitié profonde
Reçois l'hommage
solennel,
Humble objet des regards du monde
Privé du regard paternel !
Puisses-tu, né dans la souffrance,
Et de ta mère et de la France
Consoler la longue douleur !
Que le bras divin t'environne,
Et
puisse, ô Bourbon ! la couronne
Pour toi ne pas être un malheur !
Oui, souris, orphelin, aux larmes de ta mère !
Écarte, en te jouant,
ce crêpe funéraire
Qui voile ton berceau des couleurs du cercueil ;
Chasse le noir passé qui nous attriste encore ;
Sois à nos yeux comme
une aurore !
Rends le jour et la joie à notre ciel en deuil.
Ivre
d'espoir, ton roi lui-même,
Consacrant le jour où tu nais,
T'impose,
avant le saint baptême,
Le baptême du Béarnais.
La Veuve t'offre à
l'Orpheline ;
Vers toi, conduit par l'Héroïne,
Vient ton Aïeul en
cheveux blancs ;
Et la foule, bruyante et fière,
Se presse à ce Louvre,
où naguère,
Muette, elle entrait à pas lents.
Guerriers, peuple,
chantez ; Bordeaux, lève ta tête,
Cité qui, la première, aux jours de la
conquête,
Rendue aux fleurs de lys, as proclamé ta foi.
Et toi, que le
martyr aux combats eût guidée,
Sors de ta douleur, ô Vendée !
Un roi
naît pour la France, un soldat naît pour toi.
IV
Rattachez la
nef à la rive :
La Veuve reste parmi nous,
Et de sa patrie adoptive
Le ciel lui semble enfin plus doux.
L'espoir à la France l'enchaîne ;
Aux champs où fut frappé le chêne
Dieu fait croître un frêle roseau.
L'amour retient l'humble colombe ;
Il faut prier sur une tombe,
Il
faut veiller sur un berceau.
Dis, qu'irais-tu chercher au lieu qui te
vit naître,
Princesse ? Parthénope outrage son vieux maître :
L'étranger, qu'attiraient des bords exempts d'hivers,
Voit Palerme en
fureur, voit Messine en alarmes,
Et, plaignant la Sicile en armes,
De ce
funèbre Éden fuit les sanglantes mers !
Mais que les deux Volcans
s'éveillent !
Que le souffle du Dieu jaloux
Des sombres géants qui
sommeillent
Rallume enfin l'ardent courroux ;
Devant les flots brûlants
des laves,
Que seront ces hautains esclaves,
Ces chefs d'un jour, ces
grands soldats ?
Courage ! ô vous, vainqueurs sublimes ! -
Tandis que
vous marchez aux crimes,
La terre tremble sous vos pas !
Reste au
sein des français, ô fille de Sicile !
Ne fuis pas, pour des bords d'où le
bonheur s'exile,
Une terre où le lys se relève immortel ;
Où du peuple
et des rois l'union salutaire
N'est point cet hymen adultère
Du trône et
des partis, des camps et de l'autel.
V
Nous, ne craignons plus
les tempêtes !
Bravons l'horizon menaçant :
Les forfaits qui chargeaient
nos têtes
Sont rachetés par l'innocent !
Quand les nochers, dans la
tourmente,
Jadis voyaient l'onde écumante
Entrouvrir leur frêle
vaisseau,
Sûrs de la clémence éternelle,
Pour sauver la nef criminelle
Ils y suspendaient un berceau.
ODE NEUVIÈME
LE BAPTÊME DU
DUC DE BORDEAUX
Sinite parvulos venire ad me. - Venerunt reges.
ÉVANGILE.
I
" Oh ! disaient les peuples du monde,
Les
derniers temps sont-ils venus ?
Nos pas, dans une nuit profonde,
Suivent
des chemins inconnus.
Où va-t-on ? dans la nuit perfide,
Quel est ce
fanal qui nous guide,
Tous courbés sous un bras de fer ?
Est-il propice
? est-il funeste ?
Est-ce la colonne céleste ?
Est-ce une flamme de
l'enfer ?
" Les tribus des chefs se divisent ;
Les troupeaux
chassent les pasteurs ;
Et les sceptres des rois se brisent
Devant les
faisceaux des préteurs.
Les trônes tombent ; l'autel croule ;
Les
factions naissent en foule
Sur les bords des deux Océans ;
Et les
ambitions serviles,
Qui dormaient comme des reptiles,
Se lèvent comme
des géants.
" Ah ! malheur ! nous avons fait gloire,
Hélas !
d'attentats inouïs,
Tels qu'en cherche en vain la mémoire
Dans les
siècles évanouis.
Malheur ! tous nos forfaits l'appellent,
Tous les
signes nous le révèlent,
Le jour des arrêts solennels.
L'homme est digne
enfin des abîmes ;
Et rien ne manque à ses longs crimes
Que les
châtiments éternels. "
Le Très-Haut a pris leur défense,
Lorsqu'ils
craignaient son abandon ;
L'homme peut épuiser l'offense,
Dieu n'épuise
pas le pardon.
Il mène au repentir l'impie ;
Lui-même, pour nous, il
expie
L'oubli des lois qu'il nous donna ;
Pour lui seul il reste sévère
;
C'est la Victime du Calvaire
Qui fléchit le Dieu du Sina !
II
Par un autre berceau sa main nous sauve encore !
Le monde du bonheur
n'ose entrevoir l'aurore,
Quoique Dieu des méchants ait puni les défis,
Et, troublant leurs conseils, dispersant leurs phalanges,
Nous ait donné
l'un de ses Anges,
Comme aux antiques jours il nous donna son Fils.
Tel, lorsqu'il sort vivant du gouffre de ténèbres,
Le Prophète voit
fuir les visions funèbres !
La terre est sous ses pas, le jour luit à ses
yeux ;
Mais lui, tout ébloui de la flamme éternelle,
Longtemps à sa vue
infidèle
La lueur de l'enfer voile l'éclat des cieux.
Peuples, ne
doutez pas ! chantez votre victoire.
Un sauveur naît, vêtu de puissance et
de gloire ;
Il réunit le glaive et le sceptre en faisceau ;
Des leçons
du malheur naîtront nos jours prospères,
Car de soixante Rois, ses pères,
Les ombres sans cercueils veillent sur son berceau !
Son nom seul a
calmé nos tempêtes civiles ;
Ainsi qu'un bouclier il a couvert les villes.
La révolte et la haine ont déserté nos murs.
Tel du jeune lion, qui
lui-même s'ignore,
Le premier cri, paisible encore,
Fait de l'antre
royal fuir cent monstres impurs.
III
Quel est cet Enfant débile
Qu'on porte aux sacrés parvis ?
Toute une foule immobile
Le suit de
ses yeux ravis ;
Son front est nu, ses mains tremblent,
Ses pieds, que
des noeuds rassemblent,
N'ont point commencé de pas ;
La faiblesse encor
l'enchaîne ;
Son regard ne voit qu'à peine
Et sa voix ne parle pas.
C'est un Roi parmi les hommes ;
En entrant dans le saint lieu,
Il devient ce que nous sommes ;
C'est un homme aux pieds de Dieu.
Cet enfant est notre joie ;
Dieu pour sauveur nous l'envoie ;
Sa loi
l'abaisse aujourd'hui.
Les Rois, qu'arme son tonnerre,
Sont tout par lui
sur la terre,
Et ne sont rien devant lui.
Que tout tremble et
s'humilie.
L'orgueil mortel parle en vain ;
Le Lion royal se plie
Au
joug de l'Agneau divin.
Le Père, entouré d'étoiles,
Vers l'Enfant,
faible et sans voiles,
Descend, sur les vents porté ;
L'Esprit-Saint de
feux l'inonde ;
Il n'est encor né qu'au monde,
Qu'il naisse à l'éternité
!
Marie, aux rayons modestes,
Heureuse et priant toujours,
Guide
les Vierges célestes
Vers son vieux temple aux deux tours.
Toutes les
saintes Armées,
Parmi les soleils semées,
Suivent son char triomphant ;
La Charité les devance,
La Foi brille, et l'Espérance
S'assied près
de l'humble Enfant !
IV
Jourdain ! te souvient-il de ce qu'ont
vu tes rives ?
Naguère un pèlerin près de tes eaux captives
Vint
s'asseoir et pleura, pareil en sa ferveur
À ces Preux qui jadis, terrible et
saint cortège,
Ravirent au joug sacrilège
Ton onde baptismale et le
tombeau sauveur !
Ce chrétien avait vu, dans la France usurpée,
Trône, autel, chartes, lois, tomber sous une épée,
Les vertus sans
honneur, les forfaits impunis ;
Et lui, des vieux, croisés cherchait l'ombre
sublime,
Et, s'exilant près de Solime,
Aux lieux où Dieu mourut pleurait
ses Rois bannis !
L'eau du saint fleuve emplit sa gourde voyageuse ;
Il partit ; il revit notre rive orageuse,
Ignorant quel bonheur
attendait son retour,
Et qu'à l'enfant des rois, du fond de l'Arabie,
Il
apportait, nouveau Tobie,
Le remède divin qui rend l'aveugle au jour.
Qu'il soit fier dans ses flots, le fleuve des prophètes !
Peuples,
l'eau du salut est présente à nos fêtes ;
Le ciel sur cet Enfant a placé sa
faveur ;
Qu'il reçoive les eaux que reçut Dieu lui-même ;
Et qu'à l'onde
de son baptême,
Le monde rassuré reconnaisse un Sauveur !
À vous,
comme à Clovis, prince, Dieu se révèle.
Soyez du temple saint la colonne
nouvelle.
Votre âme en vain du lys enlace la blancheur ;
Quittez
l'orgueil du rang, l'orgueil de l'innocence ;
Dieu vous offre, dans sa
puissance,
La piscine du pauvre et la croix du pécheur.
V
L'Enfant, quand du Seigneur sur lui brille l'aurore,
Ignore le
martyre et sourit à la croix ;
Mais un autre baptême, hélas ! attend encore
Le front infortuné des Rois. -
Des jours viendront, jeune homme, où ton
âme troublée,
Du fardeau d'un peuple accablée,
Frémira d'un effroi
pieux,
Quand l'évêque sur toi répandra l'huile austère,
Formidable
présent qu'aux maîtres de la terre
La colombe apporta des cieux.
Alors, ô Roi chrétien ! au Seigneur sois semblable ;
Sache être
grand par toi, comme il est grand par lui ;
Car le sceptre devient un
fardeau redoutable
Dès qu'on veut s'en faire un appui.
Un vrai Roi sur
sa tête unit toutes les gloires ;
Et si, dans ses justes victoires,
Par
la mort il est arrêté,
Il voit, comme Bayard, une croix dans son glaive,
Et ne fait, quand le ciel à la terre l'enlève,
Que changer d'immortalité
!
À LA MUSE
Je vais, ô Muse ! où tu m'envoies !
Je ne sais
que verser des pleurs ;
Mais qu'il soit fidèle à leurs joies,
Ce luth
fidèle à leurs douleurs !
Ma voix, dans leur récente histoire,
N'a
point, sur des tons de victoire,
Appris à louer le Seigneur.
Ô Rois,
victimes couronnées !
Lorsqu'on chante vos destinées,
On sait mal
chanter le bonheur.
ODE DIXIÈME
VISION
à M. le comte
Gaspard de Pons
7. Quia defecimus in irâ tuâ, et in furore tuÔ
turbati sumus ;
8. Posuisti iniquitates nostras in conspectu tuo, sæculum
nostrum in illuminatione vultus tui ;
9. Quoniam omnes dies nostri
defecerunt, et in ira tuâ defecimus. PSAUME LXXXIX.
Parce que nous
sommes tombés dans votre colère, et que nous avons été troublés dans votre
fureur ;
Vous avez placé nos iniquités en votre présence, et notre siècle
dans la lumière de votre face ;
Puisque tous nos jours ont failli, et que
nous sommes tombés dans votre colère !
Voici ce qu'ont dit les
Prophètes,
Aux jours où ces hommes pieux
Voyaient en songe sur leurs
têtes
L'Esprit-Saint descendre des cieux :
" Dès qu'un siècle, éteint
pour le monde,
Redescend dans la nuit profonde,
De gloire ou de honte
chargé,
Il va répondre et comparaître
Devant le Dieu qui le fit naître,
Seul juge qui n'est pas jugé. "
Or écoutez, fils de la terre,
Vil peuple à la tombe appelé,
Ce qu'en un rêve solitaire
La vision
m'a révélé. -
C'était dans la cité flottante,
De joie et de gloire
éclatante,
Où le jour n'a pas de soleil,
D'où sortit la première aurore,
Et d'où résonneront encore
Les clairons du dernier réveil !
Adorant l'Essence inconnue,
Les Saints, les Martyrs glorieux
Contemplaient, sous l'ardente nue,
Le Triangle mystérieux !
Près du
trône où dort le tonnerre
Parut un Spectre centenaire
Par l'Ange des
Français conduit ;
Et l'Ange, vêtu d'un long voile,
Était pareil à
l'humble étoile
Qui mène au ciel la sombre nuit.
Dans les cieux et
dans les abîmes
Une Voix alors s'entendit,
Qui, jusque parmi ses
victimes,
Fit trembler l'Archange maudit.
Le char des Séraphins fidèles,
Semé d'yeux, brillant d'étincelles,
S'arrêta sur son triple essieu ;
Et la roue, aux flammes bruyantes,
Et les quatre ailes tournoyantes
Se turent au souffle de Dieu.
LA VOIX
Déjà du Livre
séculaire
La page a dix-sept fois tourné ;
Le gouffre attend que ma
colère
Te pardonne ou t'ait condamné !
Approche : - je tiens la balance
:
Te voilà nu dans ma présence,
Siècle innocent ou criminel.
Faut-il
que ton souvenir meure ?
Réponds : un siècle est comme une heure
Devant
mon regard éternel.
LE SIÈCLE
J'ai, dans mes pensers magnanimes
Tout divisé, tout réuni ;
J'ai soumis à mes lois sublimes
Et
l'Immuable et l'Infini ;
J'ai pesé tes volontés mêmes...
LA VOIX
Fantôme, arrête ! tes blasphèmes
Troublent mes Saints d'un juste
effroi ;
Sors de ton orgueilleuse ivresse ;
Doute aujourd'hui de ta
sagesse ;
Car tu ne peux douter de moi.
Fier de tes aveugles
sciences,
N'as-tu pas ri, dans tes clameurs,
Et de mon être et des
croyances
Qui gardent les lois et les moeurs ?
De la mort souillant le
mystère,
N'as-tu pas effrayé la terre
D'un crime aux humains inconnu ?
Des Rois, avant les temps célestes,
N'as-tu pas réveillé les restes ?
LE SIÈCLE
Ô Dieu ! votre jour est venu !
LA VOIX
Pleure, ô Siècle ! D'abord timide,
L'erreur grandit comme un géant ;
L'athée invite au régicide ;
Le chaos est fils du néant.
J'aimais
une terre lointaine ;
Un Roi bon, une belle Reine,
Conduisaient son
peuple joyeux,
Je bénissais leurs jours augustes
Réponds, qu'as-tu fait
de ces justes ?
LE SIÈCLE
Seigneur, je les vois dans vos cieux.
LA VOIX
Oui, l'épouvante enfin t'éclaire !
C'est moi qui
marque leur séjour
Aux réprouvés de ma colère,
Comme aux élus de mon
amour.
Qu'un rayon tombe de ma face,
Soudain tout s'anime ou s'efface,
Tout naît ou retourne au tombeau.
Mon souffle, propice ou terrible,
Allume l'incendie horrible,
Comme il éteint le pur flambeau !
Que l'oubli muet te dévore !
LE SIÈCLE
Seigneur, votre
bras s'est levé ;
Seigneur, le maudit vous implore !
LA VOIX
Non ; tais-toi, Siècle réprouvé !
LE SIÈCLE
Eh bien donc
! l'Âge qui va naître
Absoudra mes forfaits peut-être
Par des forfaits
plus odieux ! "
Ici gémit l'humble Espérance,
Et le bel Ange de la
France
De son aile voila ses yeux.
LA VOIX
Va, ma main
t'ouvre les abîmes ;
Un siècle nouveau prend l'essor,
Mais, loin de
t'absoudre, ses crimes,
Maudit ! t'accuseront encor. "
Et, comme
l'ouragan qui gronde
Chasse à grand bruit jusque sur l'onde
Le flocon
vers les mers jeté ;
Longtemps la Voix inexorable
Poursuit le Siècle
coupable,
Qui tombait dans l'Éternité.
ODE ONZIÈME
BUONAPARTE
De Deo.
I
Quand la terre
engloutit les cités qui la couvrent ;
Que le vent sème au loin un poison
voyageur ;
Quand l'ouragan mugit ; quand des monts brûlants s'ouvrent ;
C'est le réveil du Dieu vengeur.
Et si, lassant enfin les clémences
célestes,
Le monde à ces signes funestes
Ose répondre en les bravant,
Un homme alors, choisi par la main qui foudroie,
Des aveugles fléaux
ressaisissant la proie,
Paraît, comme un fléau vivant !
Parfois,
élus maudits de la fureur suprême,
Entre les nations des hommes sont passés,
Triomphateurs longtemps armés de l'anathème, -
Par l'anathème renversés
!
De l'esprit de Nemrod héritiers formidables,
Ils ont sur les peuples
coupables
Régné par la flamme et le fer ;
Et dans leur gloire impie, en
désastres féconde,
Ces envoyés du ciel sont apparus au monde,
Comme
s'ils venaient de l'enfer !
II
Naguère, de lois affranchie,
Quand la Reine des nations
Descendit de la monarchie,
Prostituée aux
factions,
On vit, dans ce chaos fétide,
Naître de l'hydre régicide
Un despote, empereur d'un camp.
Telle souvent la mer qui gronde
Dévore une plaine féconde
Et vomit un sombre volcan.
D'abord,
troublant du Nil les hautes catacombes,
Il vint, chef populaire, y combattre
en courant,
Comme pour insulter des tyrans dans leurs tombes,
Sous sa
tente de conquérant. -
Il revint pour régner sur ses compagnons d'armes.
En vain l'auguste France en larmes
Se promettait des jours plus beaux ;
Quand des vieux pharaons il foulait la couronne,
Sourd à tant de néant,
ce n'était qu'un grand trône
Qu'il rêvait sur leurs grands tombeaux !
Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice ;
Un guerrier fut
frappé par ce guerrier sans foi ;
L'anarchie, à Vincenne, admira son
complice, -
Au Louvre elle adora son roi.
Il fallut presque un Dieu pour
consacrer cet homme.
Le Prêtre-Monarque de Rome
Vint bénir son front
menaçant ;
Car, sans doute en secret effrayé de lui-même,
Il voulait
recevoir son sanglant diadème
Des mains d'où le pardon descend.
III
Lorsqu'il veut, le Dieu secourable,
Qui livre au méchant le pervers,
Brise le jouet formidable
Dont il tourmentait l'univers.
Celui qu'un
instant il seconde
Se dit le seul maître du monde ;
Fier, il s'endort
dans son néant ;
Enfin, bravant la loi commune,
Quand il croit tenir sa
fortune,
Le fantôme échappe au géant.
IV
Dans la nuit des
forfaits, dans l'éclat des victoires,
Cet homme, ignorant Dieu qui l'avait
envoyé,
De cités en cités promenant ses prétoires,
Marchait, sur sa
gloire appuyé.
Sa dévorante armée avait, dans son passage,
Asservi les
fils de Pélage
Devant les fils de Galgacus ;
Et, quand dans leurs foyers
il ramenait ses braves,
Aux fêtes qu'il vouait à ces vainqueurs esclaves,
Il invitait les rois vaincus !
Dix empires conquis devinrent ses
provinces.
Il ne fut pas content dans son orgueil fatal. -
Il ne voulait
dormir qu'en une cour de princes,
Sur un trône continental !
Ses aigles,
qui volaient sous vingt cieux parsemées,
Au nord, de ses longues armées
Guidèrent l'immense appareil ;
Mais là parut l'écueil de sa course
hardie.
Les peuples sommeillaient : un sanglant incendie
Fut l'aurore du
grand réveil !
Il tomba Roi ; - puis, dans sa route,
Il voulut,
fantôme ennemi,
Se relever, afin sans doute
De ne plus tomber à demi.
Alors, loin de sa tyrannie,
Pour qu'une effrayante harmonie
Frappât
l'orgueil anéanti,
On jeta ce captif suprême
Sur un rocher, débris
lui-même
De quelque ancien monde englouti !
Là, se refroidissant
comme un torrent de lave,
Gardé par ses vaincus, chassé de l'univers,
Ce
reste d'un tyran, en s'éveillant esclave,
N'avait fait que changer de fers.
Des trônes restaurés écoutant la fanfare,
Il brillait de loin comme un
phare,
Montrant l'écueil au nautonier.
Il mourut. - Quand ce bruit
éclata dans nos villes,
Le monde respira dans les fureurs civiles,
Délivré de son prisonnier !
Ainsi l'orgueil s'égare en sa marche
éclatante,
Colosse né d'un souffle et qu'un regard abat. -
Il fit du
glaive un sceptre, et du trône une tente.
Tout son règne fut un combat.
Du fléau qu'il portait lui-même tributaire,
Il tremblait, prince de la
terre ;
Soldat, on vantait sa valeur.
Retombé dans son coeur comme dans
un abîme,
Il passa par la gloire, il passa par le crime,
Et n'est arrivé
qu'au malheur.
V
Peuples, qui poursuivez d'hommages
Les
victimes et les bourreaux,
Laissez-le fuir seul dans les âges ; -
Ce ne
sont point là les héros !
Ces faux dieux, que leur siècle encense,
Dont
l'avenir hait la puissance,
Vous trompent dans votre sommeil ;
Tels que
ces nocturnes aurores
Où passent de grands météores,
Mais que ne suit
pas le soleil.
LIVRE DEUXIÈME
Nos canimus surdis.
ODE PREMIÈRE
À MES ODES
... Tentanda via est qua me
quoque possim. Tollere humo, victorque virum volitare per ora. VIRGILE.
I
Mes odes, c'est l'instant de déployer vos ailes.
Cherchez
d'un même essor les voûtes immortelles ;
Le moment est propice... Allons !
La foudre en grondant vous éclaire,
Et la tempête populaire
Se livre
au vol des aquilons.
Pour qui rêva longtemps le jour du sacrifice,
Oui, l'heure où vient l'orage est une heure propice ;
Mais moi, sous un
ciel calme et pur,
Si j'avais, fortuné génie,
Dans la lumière et
l'harmonie
Vu flotter vos robes d'azur ;
Si nul profanateur n'eût
touché vos offrandes ;
Si nul reptile impur sur vos chastes guirlandes,
N'eût traîné ses noeuds flétrissants ;
Si la terre, à votre passage,
N'eût exhalé d'autre nuage
Que la vapeur d'un doux encens ;
J'aurais béni la muse et chanté ma victoire.
J'aurais dit au poète,
élancé vers la gloire :
" Ô ruisseau ! qui cherches les mers,
Coule vers
l'océan du monde
Sans craindre d'y mêler ton onde ;
Car ses flots ne
sont pas amers. "
II
Heureux qui de l'oubli ne fuit point les
ténèbres !
Heureux qui ne sait pas combien d'échos funèbres
Le bruit
d'un nom fait retentir !
Et si la gloire est inquiète !
Et si la palme
du poète
Est une palme de martyr !
Sans craindre le chasseur,
l'orage ou le vertige,
Heureux l'oiseau qui plane et l'oiseau qui voltige !
Heureux qui ne veut rien tenter !
Heureux qui suit ce qu'il doit suivre
!
Heureux qui ne vit que pour vivre,
Qui ne chante que pour chanter !
III
Vous ! ô mes chants, adieu ! cherchez votre fumée !
Bientôt, sollicitant ma porte refermée,
Vous pleurerez, au sein du
bruit,
Ce temps où, cachés sous des voiles,
Vous étiez pareils aux
étoiles
Qui ne brillent que pour la nuit ;
Quand, tour à tour,
prenant et rendant la balance,
Quelques amis, le soir, vous jugeaient en
silence,
Poètes, par la lyre émus,
Qui fuyaient la ville sonore,
Et
transplantaient les fleurs d'Isaure
Dans les jardins d'Académus.
Comme un ange porté sur ses ailes dorées,
Vous veniez, murmurant des
paroles sacrées ;
Pour abattre et pour relever,
Vous disiez, dans votre
délire,
Tout ce que peut chanter la lyre,
Tout ce que l'âme peut rêver.
Disputant un prix noble en une sainte arène,
Vous laissiez tout
l'Olympe aux fils de l'Hippocrène,
Rivaux de votre ardent essor ;
Ainsi
que l'amant d'Atalante,
Pour rendre leur course plus lente,
Vous leur
jetiez les pommes d'or.
On vous voyait, suivis de sylphes et de fées,
Liant d'anciens faisceaux à nos jeunes trophées,
Chanter les camps et
leurs travaux,
Ou pousser des cris prophétiques,
Ou demander aux temps
gothiques
Leurs vieux contes, toujours nouveaux.
Souvent vos luths
pieux consolaient les couronnes,
Et du haut du trépied vous défendiez les
trônes ;
Souvent, appuis de l'innocent,
Comme un tribut expiatoire,
Vous mêliez, pour fléchir l'histoire,
Une larme à des flots de sang.
IV
C'en est fait maintenant, pareils aux hirondelles,
Partez
; qu'un même but vous retrouve fidèles.
Et moi, pourvu qu'en vos combats
De votre foi nul coeur ne doute,
Et qu'une âme en secret écoute
Ce
que vous lui direz tout bas ;
Pourvu, quand sur les flots en vingt
courants contraires
L'ouragan chassera vos voiles téméraires,
Qu'un seul
ami, plaignant mon sort,
Vous voyant battus de l'orage,
Pose un fanal
sur le rivage,
S'afflige, et vous souhaite un port ;
D'un oeil moins
désolé je verrai vos naufrages.
Mais le temps presse, allez ! rassemblez vos
courages.
Il faut combattre les méchants.
C'est un sceptre aussi que la
lyre !
Dieu, dont nos âmes sont l'empire,
A mis un pouvoir dans les
chants.
V
Le poète, inspiré lorsque la terre ignore,
Ressemble à ces grands monts que la nouvelle aurore
Dore avant tous à
son réveil,
Et qui, longtemps vainqueurs de l'ombre,
Gardent jusque dans
la nuit sombre
Le dernier rayon du soleil.
ODE DEUXIÈME
L'HISTOIRE
Ferrea vox. VIRGILE.
I
Le sort
des nations, comme une mer profonde,
A ses écueils cachés et ses gouffres
mouvants.
Aveugle qui ne voit, dans les destins du monde,
Que le combat
des flots sous la lutte des vents !
Un souffle immense et fort domine
ces tempêtes.
Un rayon du ciel plonge à travers cette nuit.
Quand
l'homme aux cris de mort mêle le cri des fêtes,
Une secrète voix parle dans
ce vain bruit.
Les siècles tour à tour, ces gigantesques frères,
Différents par leur sort, semblables dans leurs voeux,
Trouvent un. but
pareil par des routes contraires,
Et leurs fanaux divers brillent des mêmes
feux.
II
Muse, il n'est point de temps que tes regards
n'embrassent ;
Tu suis dans l'avenir leur cercle solennel ;
Car les
jours, et les ans, et les siècles ne tracent
Qu'un sillon passager dans le
fleuve éternel.
Bourreaux, n'en doutez pas ; n'en doutez pas, victimes !
Elle porte en tous lieux son immortel flambeau,
Plane au sommet des
monts, plonge au fond des abîmes,
Et souvent fonde un temple où manquait un
tombeau.
Elle apporte leur palme aux héros qui succombent,
Du char
des conquérants brise le frêle essieu,
Marche en rêvant au bruit des empires
qui tombent,
Et dans tous les chemins montre le pas de Dieu !
Du
vieux palais des temps elle pose le faîte ;
Les siècles à sa voix viennent
se réunir ;
Sa main, comme un captif honteux de sa défaite,
Traîne tout
le passé jusque dans l'avenir.
Recueillant les débris du monde en ses
naufrages,
Son oeil de mers en mers suit le vaste vaisseau,
Et sait tout
voir ensemble, aux deux bornes des âges,
Et la première tombe et le dernier
berceau !
ODE TROISIÈME
LA BANDE NOIRE
Voyageur obscur,
mais religieux, au travers des ruines de la patrie... je priais. CH. NODIER.
I
" Ô murs ! ô créneaux ! ô tourelles !
Remparts ! fossés
aux ponts mouvants !
Lourds faisceaux de colonnes frêles !
Fiers
châteaux ! modestes couvents !
Cloîtres poudreux, salles antiques,
Où
gémissaient les saints cantiques,
Où riaient les banquets joyeux !
Lieux
où le coeur met ses chimères !
Églises où priaient nos mères,
Tours où
combattaient nos aïeux !
" Parvis où notre orgueil s'enflamme !
Maisons de Dieu ! manoirs des rois !
Temples que gardait l'oriflamme,
Palais que protégeait la croix !
Réduits d'amour ! arcs de victoires !
Vous qui témoignez de nos gloires,
Vous qui proclamez nos grandeurs !
Chapelles, donjons, monastères !
Murs voilés de tant de mystères !
Murs brillants de tant de splendeurs !
" Ô débris ! ruines de France
Que notre amour en vain défend,
Séjours de joie ou de souffrance,
Vieux monuments d'un peuple enfant !
Restes, sur qui le temps s'avance !
De l'Armorique à la Provence,
Vous que l'honneur eut pour abri !
Arceaux tombés ! voûtes brisées !
Vestiges des races passées !
Lit
sacré d'un fleuve tari !
" Oui, je crois, quand je vous contemple,
Des héros entendre l'adieu ;
Souvent, dans les débris du temple,
Brille comme un rayon du dieu.
Mes pas errants cherchent la trace
De
ces fiers guerriers dont l'audace
Faisait un trône d'un pavois ;
Je
demande, oubliant les heures,
Au vieil écho de leurs demeures
Ce qui lui
reste de leur voix.
" Souvent ma muse aventurière,
S'enivrant de
rêves soudains,
Ceignit la cuirasse guerrière
Et l'écharpe des paladins
;
S'armant d'un fer rongé de rouille,
Elle déroba leur dépouille
Aux
lambris du long corridor ;
Et, vers des régions nouvelles,
Pour hâter
son coursier sans ailes,
Osa chausser l'éperon d'or.
" J'aimais le
manoir dont la route
Cache dans les bois ses détours,
Et dont la porte
sous la voûte
S'enfonce entre deux larges tours ;
J'aimais l'essaim
d'oiseaux funèbres
Qui sur les toits, dans les ténèbres,
Vient grouper
ses noirs bataillons,
Ou, levant des voix sépulcrales,
Tournoie en
mobiles spirales
Autour des légers pavillons.
" J'aimais la tour,
verte de lierre,
Qu'ébranle la cloche du soir ;
Les marches de la croix
de pierre
Où le voyageur vient s'asseoir ;
L'église veillant sur les
tombes,
Ainsi qu'on voit d'humbles colombes
Couver les fruits de leur
amour ;
La citadelle crénelée,
Ouvrant ses bras sur la vallée,
Comme
les ailes d'un vautour.
" J'aimais le beffroi des alarmes ;
La cour
où sonnaient les clairons ;
La salle où, déposant leurs armes,
Se
rassemblaient les hauts barons ;
Les vitraux éclatants ou sombres ;
Le
caveau froid où, dans les ombres,
Sous des murs que le temps abat,
Les
preux, sourds au vent qui murmure,
Dorment, couchés dans leur armure,
Comme la veille d'un combat.
" Aujourd'hui, parmi les cascades,
Sous le dôme des bois touffus,
Les piliers, les sveltes arcades,
Hélas ! penchent leurs fronts confus ;
Les forteresses écroulées,
Par la chèvre errante foulées,
Courbent leurs têtes de granit ;
Restes qu'on aime et qu'on vénère !
L'aigle à leurs tours suspend son
aire,
L'hirondelle y cache son nid.
" Comme cet oiseau de passage,
Le poète, dans tous les temps,
Chercha, de voyage en voyage,
Les
ruines et le printemps.
Ces débris, chers à la patrie,
Lui parlent de
chevalerie ;
La gloire habite leurs néants ;
Les héros peuplent ces
décombres ; -
Si ce ne sont plus que des ombres,
Ce sont des ombres de
géants !
" Ô Français ! respectons ces restes !
Le ciel bénit les
fils pieux
Qui gardent, dans leurs jours funestes,
L'héritage de leurs
aïeux.
Comme une gloire dérobée,
Comptons chaque pierre tombée ;
Que
le temps suspende sa loi ;
Rendons les Gaules à la France,
Les souvenirs
à l'espérance,
Les vieux palais au jeune roi !... "
II
-
Tais-toi, lyre ! Silence, ô lyre du poète !
Ah ! laisse en paix tomber ces
débris glorieux
Au gouffre où nul ami, dans sa douleur muette,
Ne les
suivra longtemps des yeux !
Témoins que les vieux temps ont laissés dans
notre âge,
Gardiens d'un passé qu'on outrage,
Ah ! fuyez ce siècle
ennemi !
Croulez, restes sacrés, ruines solennelles !
Pourquoi veiller
encor, dernières sentinelles
D'un camp, pour jamais endormi ?
Ou
plutôt, - que du temps la marche soit hâtée.
Quoi donc ! n'avons-nous point
parmi nous ces héros
Qui chassèrent les rois de leur tombe insultée,
Que
les morts ont eu pour bourreaux ?
Honneur à ces vaillants que notre orgueil
renomme !
Gloire à ces braves ! Sparte et Rome
Jamais n'ont vu
d'exploits plus beaux !
Gloire ! ils ont triomphé de ces funèbres pierres,
Ils ont brisé des os, dispersé des poussières !
Gloire ! ils ont
proscrit des tombeaux !
Quel Dieu leur inspira ces travaux intrépides ?
Tout joyeux du néant par leurs soins découvert,
Peut-être ils ne
voulaient que des sépulcres vides,
Comme ils n'avaient qu'un ciel désert ?
Ou, domptant les respects dont la mort nous fascine,
Leur main
peut-être, en sa racine,
Frappait quelque auguste arbrisseau ;
Et,
courant en espoir à d'autres hécatombes,
Leur sublime courage, en attaquant
ces tombes,
S'essayait à vaincre un berceau ?...
Qu'ils viennent
maintenant, que leur foule s'élance,
Qu'ils se rassemblent tous, ces soldats
aguerris !
Voilà des ennemis dignes de leur vaillance :
Des ruines et
des débris.
Qu'ils entrent sans effroi sous ces portes ouvertes ;
Qu'ils
assiègent ces tours désertes ;
Un tel triomphe est sans dangers.
Mais
qu'ils n'éveillent pas les preux de ces murailles ;
Ces ombres qui jadis ont
gagné des batailles
Les prendraient pour des étrangers !
Ce siècle
entre les temps veut être solitaire.
Allons ! frappez ces murs, des ans
encor vainqueurs.
Non, qu'il ne reste rien des vieux jours sur la terre ;
Il n'en reste rien dans nos coeurs.
Cet héritage immense, où nos gloires
s'entassent,
Pour les nouveaux peuples qui passent,
Est trop pesant à
soutenir ;
Il retarde leurs pas, qu'un même élan ordonne.
Que nous fait
le passé ? Du temps que Dieu nous donne
Nous ne gardons que l'avenir.
Qu'on ne nous vante plus nos crédules ancêtres !
Ils voyaient leurs
devoirs où nous voyons nos droits.
Nous avons nos vertus. Nous égorgeons les
prêtres,
Et nous assassinons les rois. -
Hélas ! il est trop vrai,
l'antique honneur de France,
La Foi, soeur de l'humble Espérance,
Ont
fui notre âge infortuné ;
Des anciennes vertus le crime a pris la place ;
Il cache leurs sentiers, comme la ronce efface
Le seuil d'un temple
abandonné.
Quand de ses souvenirs la France dépouillée,
Hélas ! aura
perdu sa vieille majesté,
Lui disputant encor quelque pourpre souillée,
Ils riront de sa nudité !
Nous, ne profanons point cette mère sacrée ;
Consolons sa gloire éplorée,
Chantons ses astres éclipsés.
Car notre
jeune muse, affrontant l'anarchie,
Ne veut pas secouer sa bannière, blanchie
De la poudre des temps passés.
ODE QUATRIÈME
À MON PÈRE
Domestica facta. HORACE.
I
Quoi ! toujours une
lyre et jamais une épée !
Toujours d'un voile obscur ma vie enveloppée !
Point d'arène guerrière à mes pas éperdus !...
Mais jeter ma colère en
strophes cadencées !
Consumer tous mes jours en stériles pensées,
Toute
mon âme en chants perdus !
Et cependant, livrée aux tyrans qu'elle
brave,
La Grèce aux rois chrétiens montre sa croix esclave !
Et
l'Espagne à grands cris appelle nos exploits !
Car elle a de l'erreur connu
l'ivresse amère ;
Et, comme un orphelin qu'on arrache à sa mère,
Son
vieux trône a perdu l'appui des vieilles lois.
Je rêve quelquefois que
je saisis ton glaive,
Ô mon père ! et je vais, dans l'ardeur qui m'enlève,
Suivre au pays du Cid nos glorieux soldats,
Ou faire dire aux fils de
Sparte révoltée
Qu'un Français, s'il ne put rendre aux Grecs un Tyrtée,
Leur sut rendre un Léonidas.
Songes vains ! Mais du moins ne crois
pas que ma muse
Ait pour tes compagnons des chants quelle refuse,
Mon
père ! le poète est fidèle aux guerriers.
Des honneurs immortels il revêt la
victoire ;
Il chante sur leur vie ; et l'amant de la gloire
Comme toutes
les fleurs aime tous les lauriers.
II
Ô français ! des combats
la palme vous décore :
Courbés sous un tyran, vous étiez grands encore.
Ce Chef prodigieux par vous s'est élevé ;
Son immortalité sur vos
gloires se fonde,
Et rien n'effacera des annales du monde
Son nom, par
vos glaives gravé.
Ajoutant une page à toutes les histoires,
Il
attelait des Rois au char de ses victoires.
Dieu dans sa droite aveugle
avait mis le trépas.
L'univers haletait sous son poids formidable ;
Comme ce qu'un enfant a tracé sur le sable,
Les empires confus
s'effaçaient sous ses pas.
Flatté par la fortune, il fut puni par elle.
L'imprudent confiait son destin vaste et frêle
À cet orgueil, toujours
sur la terre expié.
Où donc, en sa folie, aspirait ta pensée,
Malheureux
! qui voulais, dans ta route insensée,
Tous les trônes pour marchepied ?
Son jour vint : on le vit, vers la France alarmée,
Fuir, traînant
après lui comme un lambeau d'armée,
Chars, coursiers et soldats, pressés de
toutes parts.
Tel, en son vol immense atteint du plomb funeste,
Le grand
aigle, tombant de l'empire céleste,
Sème sa trace au loin de son plumage
épars.
Qu'il dorme maintenant dans son lit de poussière !
On ne voit
plus, autour de sa couche guerrière,
Vingt courtisans royaux épier son
réveil ;
L'Europe, si longtemps sous son bras palpitante,
Ne compte
plus, assise aux portes de sa tente,
Les heures de son noir sommeil.
Reprenez, ô Français ! votre gloire usurpée.
Assez dans tant
d'exploits on n'a vu qu'une épée !
Assez de la louange il fatigua la voix !
Mesurez la hauteur du géant sur la poudre.
Quel aigle ne vaincrait, armé
de votre foudre ?
Et qui ne serait grand, du haut de vos pavois ?
L'étoile de Brennus luit encor sur vos têtes.
La Victoire eut
toujours des Français à ses fêtes.
La paix du monde entier dépend de leur
repos.
Sur les pas des Moreau, des Condé, des Xaintrailles,
Ce peuple
glorieux dans les champs de batailles
A toujours usé ses drapeaux.
III
Toi, mon père, ployant ta tente voyageuse,
Conte-nous
les écueils de ta route orageuse,
Le soir, d'un cercle étroit en silence
entouré.
Si d'opulents trésors ne sont plus ton partage,
Va, tes fils
sont contents de ton noble héritage :
Le plus beau patrimoine est un nom
révéré.
Pour moi, puisqu'il faut voir, et mon coeur en murmure,
Pendre aux lambris poudreux ta vénérable armure ;
Puisque ton étendard
dort près de ton foyer,
Et que, sous l'humble abri de quelques vieux
portiques,
Le coursier, qui m'emporte aux luttes poétiques,
Laisse
rouiller ton char guerrier ;
Lègue à mon luth obscur l'éclat de ton épée
;
Et du moins qu'à ma voix, de ta vie occupée,
Ce beau souvenir prête un
charme solennel.
Je dirai tes combats aux muses attentives,
Comme un
enfant joyeux, parmi ses soeurs craintives,
Traîne, débile et fier, le
glaive paternel.
ODE CINQUIÈME
LE REPAS LIBRE
aux
rois de l'Europe
Il y avait à Rome un antique usage : la veille de
l'exécution des condamnés à mort, on leur donnait, à la porte de la prison, un
repas public appelé le Repas libre. CHATEAUBRIAND, les Martyrs.
I
Lorsqu'à l'antique Olympe immolant l'Évangile,
Le préteur,
appuyant d'un tribunal fragile
Ses temples odieux,
Livide, avait
proscrit des chrétiens pleins de joie,
Victimes qu'attendaient, acharnés sur
leur proie,
Les tigres et les dieux ;
Rome offrait un festin à leur
élite sainte ;
Comme si, sur les bords du calice d'absinthe
Versant un
peu de miel,
Sa pitié des martyrs ignorait l'énergie,
Et voulait
consoler par une folle orgie
Ceux qu'appelait le ciel.
La pourpre
recevait ces convives austères :
Le falerne écumait dans de larges cratères
Ceints de myrtes fleuris ;
Le miel d'Hybla dorait les vins de Malvoisie,
Et, dans les vases d'or, les parfums de l'Asie
Lavaient leurs pieds
meurtris.
Un art profond, mêlant les tributs des trois mondes,
Dévastait les forêts et dépeuplait les ondes
Pour ce libre repas ;
On eût dit qu'épuisant la prodigue nature,
Sybaris conviait aux banquets
d'Épicure
Ces élus du trépas.
Les tigres cependant s'agitaient dans
leur chaîne ;
Les léopards captifs de la sanglante arène
Cherchaient le
noir chemin ;
Et bientôt, moins cruels que les femmes de Rome,
Ces
monstres s'étonnaient d'être applaudis par l'homme,
Baignés de sang humain.
On jetait aux lions les confesseurs, les prêtres.
Telle une main
sénile à de dédaigneux maîtres
Offre un mets savoureux.
Lorsqu'au
pompeux banquet siégeait leur saint conclave,
La pâle mort, debout, comme un
muet esclave,
Se tenait derrière eux.
II
Ô rois ! comme un
festin s'écoule votre vie.
La coupe des grandeurs, que le vulgaire envie,
Brille dans votre main :
Mais au concert joyeux de la fête éphémère
Se mêle le cri sourd du tigre populaire
Qui vous attend demain !
ODE SIXIÈME
LA LIBERTÉ
Christus nos liberavit.
I
Quand l'impie a porté l'outrage au sanctuaire,
Tout fuit
le temple en deuil, de splendeur dépouillé ;
Mais le prêtre fidèle, à genoux
sur la pierre,
Prodigue plus d'encens, répand plus de prière,
Courbe
plus bas son front devant l'autel souillé.
II
Non, sur nos
tristes bords, ô belle voyageuse !
Soeur auguste des rois, fille sainte de
Dieu,
Liberté ! pur flambeau de la gloire orageuse,
Non, je ne t'ai
point dit adieu !
Car mon luth est de ceux dont les voix importunes
Pleurent toutes les infortunes,
Bénissent toutes les vertus,
Mes
hymnes dévoués ne traînent point la chaîne
Du vil gladiateur, mais ils vont
dans l'arène,
Du linceul des martyrs vêtus.
Dans l'âge où le coeur
porte un souffle magnanime,
Où l'homme à l'avenir jette un défi sublime
Et montre à sa menace un sourire hardi ;
Avant l'heure où périt la fleur
de l'espérance,
Quand l'âme, lasse de souffrance,
Passe du frais matin à
l'aride midi ;
Je disais : " Ô salut, vierge aimable et sévère !
Le
monde, ô Liberté, suit tes nobles élans ;
Comme une jeune épouse il t'aime,
et te révère
Comme une aïeule en cheveux blancs !
Salut ! tu sais, de
l'âme écartant les entraves,
Descendre au cachot des esclaves
Plutôt
qu'au palais des tyrans ;
Aux concerts du Cédron mêlant ceux du Permesse,
Ta voix douce a toujours quelque illustre promesse
Qu'entendent les
héros mourants. "
Je disais. Souriant à mon ivresse austère,
Je vis
venir à moi les sages de la terre :
" Voici la Liberté ! plus de sang ! plus
de pleurs !
Les peuples réveillés s'inclinent devant elle.
Viens, ô son
jeune amant ! car voici l'Immortelle !... "
Et j'accourus, portant des
palmes et des fleurs.
III
Ô Dieu ! leur Liberté, c'était un
monstre immense,
Se nommant Vérité parce qu'il était nu,
Balbutiant les
cris de l'aveugle démence,
Et l'aveu du vice ingénu !
La fable eût pu
donner à ses fureurs impies
L'ongle flétrissant des harpies
Et les mille
bras d'AEgéon.
La dépouille de Rome ornait l'impure idole.
Le vautour
remplaçait l'aigle à son Capitole.
L'Enfer peuplait son Panthéon.
Le
Supplice hagard, la Torture écumante,
Lui conduisaient la Mort comme une
heureuse amante.
Le monstre aux pieds foulait tout un peuple innocent ;
Et les sages menteurs, aux paroles divines,
Soutenaient ses pas lourds,
quand, parmi les ruines,
Il chancelait, ivre de sang !
Mêlant les
lois de Sparte aux fêtes de Sodome,
Dans tous les attentats cherchant tous
les fléaux,
Par le néant de l'âme il croyait grandir l'homme,
Et
réveillait le vieux chaos.
Pour frapper leur couronne osant frapper leur
tête,
Des rois, perdus dans la tempête,
Il brisait le trône avili ;
Et, de l'éternité lui laissant quelque reste,
Daignait à Dieu, muet dans
son exil céleste,
Offrir un échange d'oubli !
IV
Et les
sages disaient : " Gloire à notre sagesse !
Voici les jours de Rome et les
temps de la Grèce !
Nations, de vos Rois brisez l'indigne frein.
Liberté
! N'ayez plus de maîtres que vous-même :
Car nous tenons de toi notre
pouvoir suprême,
Sois donc heureux et libre, ô peuple souverain !... "
Tyrans adulateurs ! caresses mensongères !
Ô honte !... Asie,
Afrique, où sont tous vos sultans ?
Que leurs sceptres sont doux, et leurs
chaînes légères,
Près de ces bourreaux insultants !
Rends gloire, ô
foule abjecte en tes fers assoupie,
Au vil monstre d'Éthiopie,
Par un
fer jaloux mutilé !
Gloire aux muets cachés au harem du Prophète !
Gloire à l'esclave obscur, qui leur livre sa tête,
Du moins en silence
immolé !
Le sultan, sous des murs de jaspe et de porphyre,
Jetant à
cent beautés un dédaigneux sourire,
Foule la pourpre et l'or, et l'ambre et
le corail ;
Et de loin, en passant, le peuple peut connaître
Où sont les
plaisirs de son maître,
À la tête, qui pend aux portes du sérail.
Peuple heureux ! éveillant la révolte hardie,
Parmi ses toits
troublés, dans l'ombre, bien souvent
L'inquiet janissaire égare l'incendie
Sur l'aile bruyante du vent.
Peuple heureux ! d'un vizir sa vie est le
domaine ;
Un poison, que la mort promène,
Flétrit son rivage infecté ;
L'esclavage le courbe au joug de l'épouvante.
Peuple trois fois heureux
! divins sages qu'on vante,
Il n'a pas votre Liberté !
V
Ô
France ! c'est au ciel qu'en nos jours de colère
A fui la Liberté, mère des
saints exploits ;
Il faut, pour réfléchir cet astre tutélaire,
Que, pur
dans tous ses flots, le fleuve populaire
Coule à l'ombre du trône appuyé sur
les lois.
Un dieu du joug du mal a délivré le monde.
Parmi les
opprimés il vint prendre son rang ;
Rois ! - en voeux fraternels sa parole
est féconde ;
Peuple ! - il fut pauvre, humble et souffrant.
La Liberté
sourit à toutes les victimes,
À tous les dévouements sublimes,
Sauveurs
des états secourus ;
À ses yeux la Vendée est soeur des Thermopyles :
Et
le même laurier, dans les mêmes asiles,
Unit Malesherbe et Codrus.
VI
Quand l'impie a porté l'outrage au sanctuaire,
Tout fuit
le temple en deuil, de splendeur dépouillé ;
Mais le prêtre fidèle, assis
dans la poussière,
Prodigue plus d'encens, répand plus de prière,
Courbe
plus bas son front devant l'autel souillé.
ODE SEPTIÈME
LA
GUERRE D'ESPAGNE
Sine clade victor.
I
Oh ! que la
Royauté, puissante et vénérable,
Fille, aux cheveux blanchis, des âges
révolus,
Perçant de ses clartés leur nuit impénétrable,
Où tant d'astres
ne brillent plus ;
Soumettant l'aigle au cygne et l'autour aux colombes ;
S'élevant de tombes en tombes ;
Géant, que grandit son fardeau ;
Consacrant sur l'autel le fer dont elle est ceinte,
Et mêlant les rayons
de l'auréole sainte
Aux fleurons du royal bandeau ;
Oh ! que la
Royauté, peuples, est douce et belle ! -
À force de bienfaits elle achète
ses droits.
Son bras fort, quand bouillonne une foule rebelle,
Couvre
les sceptres d'une croix.
Ce colosse d'airain, de ses mains séculaires,
Dans les nuages populaires
Lève un phare aux feux éclatants ;
Et,
liant au passé l'avenir qu'il féconde,
Pose à la fois ses pieds, en vain
battus de l'onde,
Sur les deux rivages du temps.
II
Aussi,
que de malheurs suprêmes
Elle impose aux infortunés,
Qui, sous le joug
des diadèmes,
Courbèrent leurs fronts condamnés !
Il faut que leur coeur
soit sublime.
Affrontant la foudre et l'abîme,
Leur nef ne doit pas fuir
l'écueil.
Un roi, digne de la couronne,
Ne sait pas descendre du trône,
Mais il sait descendre au cercueil.
Il faut, comme un soldat, qu'un
prince ait une épée,
Il faut, des factions quand l'astre impur a lui,
Que nuit et jour, bravant leur attente trompée,
Un glaive veille auprès
de lui ;
Ou que de son armée il se fasse un cortège ;
Que son fier
palais se protège
D'un camp au front étincelant ;
Car de la Royauté la
Guerre est la compagne :
On ne peut te briser, sceptre de Charlemagne,
Sans briser le fer de Roland !
III
Roland ! - N'est-il pas
vrai, noble élu de la guerre,
Que ton ombre, éveillée aux cris de nos
guerriers,
Aux champs de Roncevaux lorsqu'ils passaient naguère,
Les
prit pour d'anciens chevaliers ?
Car le héros, assis sur sa tombe célèbre,
Les voyait, vers les bords de l'Èbre
Déployant leur vol immortel,
Du
haut des monts, pareils à l'aigle ouvrant ses ailes,
Secouer, pour chasser
de nouveaux infidèles,
L'éclatant cimier de Martel !
Mais un autre
héros encore,
Pélage, l'effroi des tyrans,
Pélage, autre vainqueur du
Maure,
Dans les cieux saluait nos rangs ;
Au char où notre gloire
brille,
Il attelait de la Castille
Le vieux lion fier et soumis ;
Répétant notre cri d'alarmes,
Il mêlait sa lance à nos armes,
Et sa
voix nous disait : Amis !
IV
Des pas d'un conquérant l'Espagne
encor fumante
Pleurait, prostituée à notre Liberté,
Entre les bras
sanglants de l'effroyable amante,
Sa royale virginité.
Ce peuple altier,
chargé de despotes vulgaires,
Maudissait, épuisé de guerres,
Le monstre
en ses champs accouru ;
Si las des vils tribuns et des tyrans serviles,
Que lui-même appelait l'étranger dans ses villes,
Sans frémir d'être
secouru !
Les français sont venus : - du Rhin jusqu'au Bosphore,
Peuples de l'aquilon, du couchant, du midi,
Pourquoi, vous dont le
front, que l'effroi trouble encore,
Se courba sous leur pied hardi ;
Nations, de la veille à leur chaîne échappées,
Qu'on vit tomber sous
leurs épées,
Ou qui par eux avez vécu ;
Empires, potentats, cités,
royaumes, princes !
Pourquoi, puissants états, qui fûtes nos provinces,
Me demander s'ils ont vaincu ?
Ils ont appris à l'anarchie
Ce
que pèse le fer gaulois ;
Mais par eux l'Espagne affranchie
Ne peut
rougir de leurs exploits ;
Tous les peuples, que Dieu seconde,
Quand
l'hydre, en désastre féconde,
Tourne vers eux son triple dard,
Ont,
ligués contre sa furie,
Le temple pour même patrie,
La croix pour commun
étendard.
V
Pourtant, que désormais Madrid taise à l'histoire
Des succès trop longtemps par son orgueil redits,
Et le royal captif que
l'ingrate victoire
Dans ses murs envoya jadis.
Cadix nous a vengés de
l'affront de Pavie.
À l'ombre d'un héros ravie
La gloire a rendu tous
ses droits ;
Oubliant quel Français a porté ses entraves,
La fière
Espagne a vu si les mains de nos braves
Savent briser les fers des rois !
Préparez, Castillans, des fêtes solennelles,
Des murs de Saragosse
aux champs d'Almonacid.
Mêlez à nos lauriers vos palmes fraternelles ;
Chantez Bayard - chantons le Cid !
Qu'au vieil Escurial le vieux Louvre
réponde ;
Que votre drapeau se confonde
À nos drapeaux victorieux ;
Que Gadès édifie un autel sur sa plage !
Que de lui-même, aux monts d'où
se leva Pélage,
S'allume un feu mystérieux !
Pour témoigner de leurs
paroles,
Où sont ces nouveaux Décius ?
Le brasier attend les Scévoles !
Le gouffre attend les Curtius !
Quoi ! traînant leurs fronts dans la
poudre,
Tous, de Bourbon, qui tient la foudre,
Embrassent les sacrés
genoux !... -
Ah ! la victoire est généreuse,
Leur cause inique est
malheureuse,
Ils sont vaincus, ils sont absous !
VI
Un
Bourbon pour punir ne voudrait pas combattre.
Le droit de son triomphe est
toujours le pardon.
Pourtant des factions que son bras vient d'abattre,
Il éteint le dernier brandon.
Oh ! de combien de maux, peuples, il vous
délivre !
Hélas ! à quels forfaits se livre
Le monstre, à ses pieds
frémissant !
Nous qui l'avons vaincu, nous fûmes sa conquête.
Nous
savons, lorsque tombe une royale tête,
Combien il en coule de sang !
Ô nos guerriers, venez ! vos mères sont contentes !
Vos bras,
terreur du monde, en deviennent l'appui.
Assez on vit crouler de trônes sous
vos tentes !
Relevez les rois aujourd'hui.
Dieu met sur votre char son
arche glorieuse ;
Votre tente victorieuse
Est son tabernacle immortel ;
Des saintes légions votre étendard dispose ;
Il veut que votre casque à
sa droite repose
Entre les vases de l'autel !
VII
C'en est
fait ; loin de l'espérance
Chassant le crime épouvanté,
Les cieux
commettent à la France
La garde de la Royauté.
Son génie, éclairant les
trames,
Luit comme la lampe aux sept flammes,
Cachée aux temples du
Jourdain ;
Gardien des trônes qu'il relève,
Son glaive est le céleste
glaive
Qui flamboie aux portes d'Éden !
ODE HUITIÈME
À L'ARC
DE TRIOMPHE DE L'ÉTOILE
Non deficit alter. VIRGILE.
I
La France a des palais, des tombeaux, des portiques,
De vieux
châteaux tout pleins de bannières antiques,
Héroïques joyaux conquis dans
les dangers ;
Sa pieuse valeur, prodigue en fiers exemples,
Pour parer
ces superbes temples,
Dépouille les camps étrangers.
On voit dans
ses cités, de monuments peuplées,
Rome et ses dieux, Memphis et ses noirs
mausolées ;
Le lion de Venise en leurs murs a dormi ;
Et quand, pour
embellir nos vastes Babylones,
Le bronze manque à ses colonnes,
Elle en
demande à l'ennemi !
Lorsque luit aux combats son armure enflammée,
Son oriflamme auguste et de lys parsemée
Chasse les escadrons ainsi que
des troupeaux ;
Puis elle offre aux vaincus des dons après les guerres,
Et, comme des hochets vulgaires,
Y mêle leurs propres drapeaux.
II
Arc triomphal ! la foudre, en terrassant ton maître,
Semblait avoir frappé ton front encore à naître.
Par nos exploits
nouveaux te voilà relevé !
Car on n'a pas voulu, dans notre illustre armée,
Qu'il fût de notre renommée
Un monument inachevé !
Dis aux
siècles le nom de leur chef magnanime.
Qu'on lise sur ton front que nul
laurier sublime
À des glaives français ne peut se dérober.
Lève-toi
jusqu'aux cieux, portique de victoire !
Que le géant de notre gloire
Puisse passer sans se courber !
ODE NEUVIÈME
LA MORT DE
MADEMOISELLE DE SOMBREUIL
Sunt lacrymæ rerum. VIRGILE.
I
Lyre ! encore un hommage à la vertu qui t'aime !
Assez tu dérobas
des hymnes d'anathème
Au funèbre Isaïe, au triste Ézéchiel !
Pour
consoler les morts, pour pleurer les victimes,
Lyre, il faut de ces chants
sublimes
Dont tous les échos sont au ciel.
Elle aussi, Dieu l'a
rappelée !... -
Les cieux nous enviaient Sombreuil ;
Ils ont repris leur
exilée ;
Nous tous, bannis, traînons le deuil.
Répondez, a-t-on vu son
ombre
S'évanouir dans la nuit sombre,
Ou fuir vers le jour immortel ?
La vit-on monter ou descendre ?
Où déposerons-nous sa cendre ?
Est-ce à la tombe ? est-ce à l'autel ?
Ne pleurez pas, prions : les
saints l'ont réclamée ;
Prions : adorez-la, vous qui l'avez aimée !
Elle
est avec ses soeurs, anges purs et charmants,
Ces vierges qui, jadis, sur la
croix attachées,
Ou, comme au sein des fleurs sur des brasiers couchées,
S'endormirent dans les tourments.
Sa vie était un pur mystère
D'innocence et de saints remords ;
Cette âme a passé sur la terre
Entre les vivants et les morts.
Souvent, hélas ! l'infortunée,
Comme
si de sa destinée
La mort eût rompu le lien,
Sentit, avec des terreurs
vaines,
Se glacer dans ses pâles veines
Un sang, qui n'était pas le sien
!
II
Ô jour ! où le trépas perdit son privilège,
Où,
rachetant un meurtre au prix d'un sacrilège,
Le sang des morts coula dans
son sein virginal !
Entre l'impur breuvage et le fer parricide,
Les
bourreaux poursuivaient l'héroïne timide
D'une insulte funèbre et d'un rire
infernal !
Son triomphe est dans son supplice.
Elle a, levant ses
yeux au ciel,
Bu le sang au même calice
Où Jésus mourant but le fiel.
Oh ! que d'amour dans ce courage !...
Mais, quand périrent dans l'orage
Ses parents, que la France a plaints,
Pour consoler l'auguste fille
Dieu lui confia sa famille
Et de veuves et d'orphelins.
III
Car il lui fut donné de survivre au martyre : -
Elle fut sur nos
bords, d'où la foi se retire,
Comme un rayon du soir resté sur l'horizon ;
Dieu la marqua d'un signe entre toutes les femmes,
Et voulut dans son
champ, où glanent si peu d'âmes,
Laisser cet épi mûr de la sainte moisson.
Elle était heureuse, ici même !
Du bras dont il venge ses droits,
Le Seigneur soutient ceux qu'il aime,
Et les aide à porter la croix.
Il montre, en visions étranges,
À Jacob l'échelle des anges,
À Saül
les antres d'Endor ;
Sa main mystérieuse et sainte,
Sait cacher le miel
dans l'absinthe,
Et la cendre dans les fruits d'or.
Sa constante
équité n'est jamais assoupie ;
Le méchant, sous la pourpre où son bonheur
s'expie,
Envie un toit de chaume au fidèle abattu ;
Et, quand l'impie
heureux, bercé sur des abîmes,
Se crée un enfer de ses crimes,
Le juste
en pleurs se fait un ciel de sa vertu.
On dit qu'en dépouillant la vie
Elle parut la regretter,
Et jeta des regards d'envie
Sur les fers
qu'elle allait quitter.
" -- Ô mon Dieu ! retardez mon heure.
Loin de la
vallée où l'on pleure,
Suis-je digne de m'envoler ?
Ce n'est pas la mort
que j'implore,
Seigneur ; je puis souffrir encore,
Et je veux encor
consoler.
" Je pars ; ayez pitié de ceux que j'abandonne !
Quel
amour leur rendra l'amour que je leur donne ?
Pourquoi du saint bonheur
sitôt me couronner ?
Laissez mon âme encor sur leurs maux se répandre ;
Je n'aurai plus au ciel d'opprimés à défendre,
Ni d'oppresseurs à
pardonner ! "
Il faut donc que le juste meure ! -
En vain, dans ses
regrets nommés,
Ont passé devant sa demeure
Tous ses pauvres accoutumés.
Maintenant, ô fils des chaumières !
Payez son aumône en prières ;
Suivez-la d'un pieux adieu,
Orphelins, veuves déplorables,
Vous
tous, faibles et misérables,
Images augustes de Dieu !
IV
Ô
Dieu ! ne reprends pas ceux que ta flamme anime.
Si la vertu s'en va, que
deviendra le crime ?
Où pourront du méchant se reposer les yeux ?
N'enlève pas au monde un espoir salutaire.
Laisse des justes sur la
terre !
N'as-tu donc pas, Seigneur, assez d'anges aux cieux ?
ODE
DIXIÈME
LE DERNIER CHANT
Ô muse, qui daignas me soutenir dans
une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes
demeures !... Adieu ! consolatrice de mes jours, toi qui partageas mes plaisirs,
et bien plus souvent mes douleurs ! CHATEAUBRIAND, les Martyrs.
Et toi, dépose aussi la lyre !
Qu'importe le Dieu qui t'inspire
À ces mortels vains et grossiers ?
On en rit quand ta main l'encense.
Brise donc ce luth sans puissance !
Descends de ce char sans coursiers !
- Oh ! qu'il est saint et pur le transport du poète,
Quand il voit
en espoir, bravant la mort muette,
Du voyage des temps sa gloire revenir !
Sur les âges futurs, de sa hauteur sublime
Il se penche, écoutant son
lointain souvenir ;
Et son nom, comme un poids jeté dans un abîme,
Éveille mille échos au fond de l'avenir.
Je n'ai point cette auguste
joie,
Les siècles ne sont point ma proie ;
La gloire ne dit pas mon
rang.
Ma muse, en l'orage qui gronde,
Est tombée au courant du monde,
Comme un lys aux flots d'un torrent.
Pourtant, ma douce muse est
innocente et belle.
L'astre de Bethléem a des regards pour elle :
J'ai
suivi l'humble étoile, aux rois pasteurs pareil.
Le Seigneur m'a donné le
don de sa parole,
Car son peuple l'oublie en un lâche sommeil ;
Et, soit
que mon luth pleure, ou menace, ou console,
Mes chants volent à Dieu, comme
l'aigle au soleil.
Mon âme à sa source embrasée
Monte de pensée en
pensée ;
Ainsi du ruisseau précieux
Où l'Arabe altéré s'abreuve,
La
goutte d'eau passe au grand fleuve,
Du fleuve aux mers, des mers aux cieux.
Mais, ô fleurs sans parfums, foyers sans étincelles,
Hommes ! l'air
parmi vous manque à mes larges ailes.
Votre monde est borné, votre souffle
est mortel !
Les lyres sont pour vous comme des voix vulgaires.
Je
m'enivre d'absinthe : enivrez-vous de miel.
Bien : - aimez vos amours et
guerroyez vos guerres,
Vous, dont l'oeil mort se ferme à tout rayon du ciel
!
Sans éveiller d'écho sonore
J'ai haussé ma voix faible encore ;
Et ma lyre aux fibres d'acier
A passé sur ces âmes viles,
Comme sur
le pavé des villes
L'ongle résonnant du coursier.
En vain j'ai fait
gronder la vengeance éternelle ;
En vain j'ai, pour fléchir leur âme
criminelle,
Fait parler le pardon par la voix des douleurs.
Du haut des
cieux tonnants, mon austère pensée,
Sur cette terre ingrate où germent les
malheurs,
Tombant, pluie orageuse ou propice rosée,
N'a point flétri
l'ivraie et fécondé des fleurs.
Du tombeau tout franchit la porte.
L'homme, hélas ! que le temps emporte,
En vain contre lui se débat.
Rien de Dieu ne trompe l'attente ;
Et la vie est comme une tente
Où
l'on dort avant le combat.
Voilà, tristes mortels, ce que leur âme
oublie !
L'urne des ans pour tous n'est pas toujours remplie.
Mais
qu'ils passent en paix sous le ciel outragé !
Qu'ils jouissent des jours
dans leurs frêles demeures !
Quand dans l'éternité leur sort sera plongé,
Les insensés en vain s'attacheront aux heures,
Comme aux débris épars
d'un vaisseau submergé.
Adieu donc ce luth qui soupire !
Muse, ici
tu n'as plus d'empire,
Ô muse, aux concerts immortels !
Fuis la foule
qui te contemple ;
Referme les voiles du temple ;
Rends leur ombre aux
chastes autels.
Je vous rapporte, ô Dieu ! le rameau d'espérance. -
Voici le divin glaive et la céleste lance :
J'ai mal atteint le but où
j'étais envoyé.
Souvent, des vents jaloux jouet involontaire,
L'aiglon
suspend son vol, à peine déployé ;
Souvent, d'un trait de feu cherchant en
vain la terre,
L'éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé.
LIVRE
TROISIÈME
Le temps, qui dérobe à la jeunesse ses années, m'en a déjà
ravi vingt-trois sur son aile. Mes jours s'écoulent à longs flots... Mais,
quelle que soit mon intelligence, étendue ou bornée, précoce ou tardive, elle
sera toujours mesurée au but vers lequel m'entraîne le temps, me guide le ciel ;
car j'userai sans cesse de moi-même sous l'oeil de celui qui me donne ma tâche,
de mon divin Créateur. MILTON, Sonnet.
ODE PREMIÈRE
À M.
ALPHONSE DE L.
Or, sachant ces choses, nous venons enseigner aux hommes
la crainte de Dieu. II COR., V.
I
Pourtant je m'étais dit : "
Abritons mon navire.
Ne livrons plus ma voile au vent qui la déchire.
Cachons ce luth. Mes chants peut-être auraient vécu !...
Soyons comme un
soldat qui revient sans murmure
Suspendre à son chevet un vain reste
d'armure,
Et s'endort, vainqueur ou vaincu ! "
Je ne demandais plus
à la muse que j'aime
Qu'un seul chant pour ma mort, solennel et suprême !
Le Poète avec joie au tombeau doit s'offrir ;
S'il ne souriait pas au
moment où l'on pleure,
Chacun lui dirait : " Voici l'heure !
Pourquoi ne
pas chanter, puisque tu vas mourir ? "
C'est que la mort n'est pas ce
que la foule en pense !
C'est l'instant où notre âme obtient sa récompense,
Où le fils exilé rentre au sein paternel.
Quand nous penchons près
d'elle une oreille inquiète,
La voix du trépassé, que nous croyons muette,
A commencé l'hymne éternel !
II
Plus tôt que je n'ai dû, je
reviens dans la lice ;
Mais tu le veux, ami ! ta muse est ma complice ;
Ton bras m'a réveillé ; c'est toi qui m'as dit : " Va !
Dans la mêlée
encor jetons ensemble un gage.
De plus en plus elle s'engage.
Marchons,
et confessons le nom de Jéhova ! "
J'unis donc à tes chants quelques
chants téméraires.
Prends ton luth immortel : nous combattrons en frères
Pour les mêmes autels et les mêmes foyers.
Montés au même char, comme un
couple homérique,
Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique,
Toi
la lance, moi les coursiers.
Puis, pour faire une part à la faiblesse
humaine,
Je ne sais quelle pente au combat me ramène.
J'ai besoin de
revoir ce que j'ai combattu,
De jeter sur l'impie un dernier anathème,
De te dire, à toi, que je t'aime,
Et de chanter encore un hymne à la
vertu !
III
Ah ! nous ne sommes plus au temps où le poète
Parlait au ciel en prêtre, à la terre en prophète !
Que Moïse, Isaïe,
apparaisse en nos champs,
Les peuples qu'ils viendront juger, punir,
absoudre,
Dans leurs yeux pleins d'éclairs méconnaîtront la foudre
Qui
tonne en éclats dans leurs chants.
Vainement ils iront s'écriant dans
les villes :
" Plus de rébellions ! plus de guerres civiles !
Aux autels
du Veau-d'Or pourquoi danser toujours ?
Dagon va s'écrouler ; Baal va
disparaître.
Le Seigneur a dit à son prêtre :
" Pour faire pénitence ils
n'ont que peu de jours ! "
" Rois, peuples, couvrez-vous d'un sac
souillé de cendre !
Bientôt sur la nuée un juge doit descendre.
Vous
dormez ! que vos yeux daignent enfin s'ouvrir.
Tyr appartient aux flots,
Gomorrhe à l'incendie.
Secouez le sommeil de votre âme engourdie,
Et
réveillez-vous pour mourir !
" Ah ! malheur au puissant qui s'enivre en
des fêtes,
Riant de l'opprimé qui pleure, et des prophètes !
Ainsi que
Balthazar, ignorant ses malheurs,
Il ne voit pas aux murs de la salle
bruyante
Les mots qu'une main flamboyante
Trace en lettres de feu parmi
les noeuds de fleurs !
" Il sera rejeté comme ce noir Génie,
Effrayant par sa gloire et par son agonie,
Qui tomba jeune encor, dont
ce siècle est rempli.
Pourtant Napoléon du monde était le faîte.
Ses
pieds éperonnés des rois pliaient la tête,
Et leur tête gardait le pli.
" Malheur donc ! - Malheur même au mendiant qui frappe,
Hypocrite et
jaloux, aux portes du satrape !
À l'esclave en ses fers ! au maître en son
château !
À qui, voyant marcher l'innocent aux supplices,
Entre deux
meurtriers complices,
N'étend point sous ses pas son plus riche manteau !
" Malheur à qui dira : Ma mère est adultère !
À qui voile un coeur
vil sous un langage austère !
À qui change en blasphème un serment effacé !
Au flatteur médisant, reptile à deux visages !
À qui s'annoncera sage
entre tous les sages !
Oui, malheur à cet insensé !
" Peuples, vous
ignorez le Dieu qui vous fit naître !
Et pourtant vos regards le peuvent
reconnaître
Dans vos biens, dans vos maux, à toute heure, en tout lieu !
Un Dieu compte vos jours, un Dieu règne en vos fêtes !
Lorsqu'un chef
vous mène aux conquêtes,
Le bras qui vous entraîne est poussé par un Dieu !
" À sa voix, en vos temps de folie et de crime,
Les Révolutions ont
ouvert leur abîme.
Les justes ont versé tout leur sang précieux ;
Et les
peuples, troupeau qui dormait sous le glaive,
Ont vu, comme Jacob, dans un
étrange rêve,
Des anges remonter aux cieux !
" Frémissez donc !
Bientôt, annonçant sa venue,
Le clairon de l'Archange entrouvrira la nue.
Jour d'éternels tourments ! jour d'éternel bonheur,
Resplendissant
d'éclairs, de rayons, d'auréoles,
Dieu vous montrera vos idoles,
Et vous
demandera : - Qui donc est le Seigneur ?
" La trompette, sept fois
sonnant dans les nuées,
Poussera jusqu'à lui, pâles, exténuées,
Les
races, à grands flots se heurtant dans la nuit ;
Jésus appellera sa mère
virginale ;
Et la porte céleste, et la porte infernale,
S'ouvriront
ensemble avec bruit !
" Dieu vous dénombrera d'une voix solennelle.
Les rois se courberont sous le vent de son aile.
Chacun lui portera son
espoir, ses remords.
Sous les mers, sur les monts, au fond des catacombes,
À travers le marbre des tombes,
Son souffle remûra la poussière des
morts !
" Ô siècle ! arrache-toi de tes pensers frivoles.
L'air va
bientôt manquer dans l'espace où tu voles !
Mortels ! gloire, plaisirs,
biens, tout est vanité !
À quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures
Voulez voir en riant entrer toutes les heures ?...
L'Éternité !
l'Éternité ! "
IV
Nos sages répondront : -- " Que nous veulent
ces hommes ?
Ils ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes.
Ces
poètes sont-ils nés au sacré vallon ?
Où donc est leur Olympe ? où donc est
leur Parnasse ?
Quel est leur Dieu qui nous menace ?
A-t-il le char de
Mars ? A-t-il l'arc d'Apollon ?
" S'ils veulent emboucher le clairon de
Pindare,
N'ont-ils pas Hiéron, la fille de Tyndare,
Castor, Pollux,
l'Élide et les Jeux des vieux temps ;
L'arène où l'encens roule en longs
flots de fumée,
La roue aux rayons d'or, de clous d'airain semée,
Et les
quadriges éclatants ?
" Pourquoi nous effrayer de clartés symboliques ?
Nous aimons qu'on nous charme en des chants bucoliques,
Qu'on y fasse
lutter Ménalque et Palémon.
Pour dire l'avenir à notre âme débile,
On a
l'écumante Sibylle,
Que bat à coups pressés l'aile d'un noir démon.
" Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre ?
Pourquoi
nous dévoiler dans sa nudité sombre
L'affreux sépulcre, ouvert devant nos
pas tremblants ?
Anacréon, chargé du poids des ans moroses,
Pour songer
à la mort se comparait aux roses
Qui mouraient sur ses cheveux blancs.
" Virgile n'a jamais laissé fuir de sa lyre
Des vers qu'à Lycoris
son Gallus ne pût lire.
Toujours l'hymne d'Horace au sein des ris est né ;
Jamais il n'a versé de larmes immortelles :
La poussière des cascatelles
Seule a mouillé son luth, de myrtes couronné ! "
V
Voilà de
quels dédains leurs âmes satisfaites
Accueilleraient, ami, Dieu même et ses
prophètes !
Et puis, tu les verrais, vainement irrité,
Continuer,
joyeux, quelque festin folâtre,
Ou pour dormir aux sons d'une lyre idolâtre
Se tourner de l'autre côté.
Mais qu'importe ! accomplis ta mission
sacrée.
Chante, juge, bénis ; ta bouche est inspirée !
Le Seigneur en
passant t'a touché de sa main ;
Et, pareil au rocher qu'avait frappé Moïse,
Pour la foule au désert assise,
La poésie en flots s'échappe de ton sein
!
Moi, fussé-je vaincu, j'aimerai ta victoire.
Tu le sais, pour mon
coeur, ami de toute gloire,
Les triomphes d'autrui ne sont pas un affront.
Poète, j'eus toujours un chant pour les poètes ;
Et jamais le laurier
qui pare d'autres têtes
Ne jeta d'ombre sur mon front !
Souris même
à l'envie amère et discordante.
Elle outrageait Homère, elle attaquait le
Dante.
Sous l'arche triomphale elle insulte au guerrier.
Il faut bien
que ton nom dans ses cris retentisse ;
Le temps amène la justice :
Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier !
VI
Telle est
la majesté de tes concerts suprêmes,
Que tu sembles savoir comment les anges
mêmes
Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts !
On dirait que
Dieu même, inspirant ton audace,
Parfois dans le désert t'apparaît face à
face,
Et qu'il te parle avec la voix !
ODE DEUXIÈME
À M. DE
CHATEAUBRIAND
On ne tourmente pas les arbres stériles et desséchés ;
ceux-là seulement sont battus de pierres dont le front est couronné de fruits
d'or. ABENHAMED.
I
Il est, Chateaubriand, de glorieux navires
Qui veulent l'ouragan plutôt que les zéphires.
Il est des astres, rois
des cieux étincelants,
Mondes volcans jetés parmi les autres mondes,
Qui
volent dans les nuits profondes,
Le front paré des feux qui dévorent leurs
flancs.
Le génie a partout des symboles sublimes.
Ses plus chers
favoris sont toujours des victimes,
Et doivent aux revers l'éclat que nous
aimons ;
Une vie éminente est sujette aux orages ;
La foudre a des
éclats, le ciel a des nuages
Qui ne s'arrêtent qu'aux grands monts !
Oui, tout grand coeur a droit aux grandes infortunes ;
Aux âmes que
le sort sauve des lois communes
C'est un tribut d'honneur par la terre payé.
Le grand homme en souffrant s'élève au rang des justes.
La gloire en ses
trésors augustes
N'a rien qui soit plus beau qu'un laurier foudroyé !
II
Aussi, dans une cour, dis-moi, qu'allais-tu faire ?
N'es-tu pas, noble enfant d'une orageuse sphère,
Que nul malheur
n'étonne et ne trouve en défaut,
De ces amis des rois, rares dans les
tempêtes,
Qui, ne sachant flatter qu'au péril de leurs têtes,
Les
courtisent sur l'échafaud ?
Ce n'est pas lorsqu'un trône a retrouvé le
faîte,
Ce n'est pas dans les temps de puissance et de fête,
Que la
faveur des cours sur de tels fronts descend.
Il faut l'onde en courroux,
l'écueil et la nuit sombre
Pour que le pilote qui sombre
Jette au phare
sauveur un oeil reconnaissant.
Va, c'est en vain déjà qu'aux cours de la
conquête
Une main de géant a pesé sur ta tête ;
Et, chaque fois qu'au
gouffre entraînée à grands pas,
La tremblante patrie errait au gré du crime,
Elle eut pour s'appuyer au penchant de l'abîme
Ton front qui ne se
courbe pas !
III
À ton tour soutenu par la France unanime,
Laisse donc s'accomplir ton destin magnanime !
Chacun de tes revers pour
ta gloire est compté.
Quand le sort t'a frappé, tu lui dois rendre grâce,
Toi qu'on voit à chaque disgrâce
Tomber plus haut encor que tu n'étais
monté !
ODE TROISIÈME
LES FUNÉRAILLES DE LOUIS XVIII
Ces
changements lui sont peu difficiles ; c'est l'oeuvre de la droite du Très-Haut.
PS. LXXVI, 10.
I
La foule, au seuil d'un temple en priant est
venue.
Mères, enfants, vieillards, gémissent réunis ;
Et l'airain qu'on
balance ébranle dans la nue
Les hauts clochers de Saint-Denis.
Le
sépulcre est troublé dans ses mornes ténèbres.
La Mort, de ces couches
funèbres,
Resserre les rangs incomplets.
Silence au noir séjour que le
trépas protège ! -
Le Roi Chrétien, suivi de son dernier cortège,
Entre
dans son dernier palais.
II
Un autre avait dit : " De ma race
Ce grand tombeau sera le port ;
Je veux, aux rois que je remplace,
Succéder jusque dans la mort.
Ma dépouille ici doit descendre !
C'est pour faire place à ma cendre
Qu'on dépeupla ces noirs caveaux.
Il faut un nouveau maître au monde :
À ce sépulcre, que je fonde,
Il
faut des ossements nouveaux.
" Je promets ma poussière à ces voûtes
funestes.
À cet insigne honneur ce temple a seul des droits ;
Car je
veux que le ver qui rongera mes restes
Ait déjà dévoré des rois.
Et
lorsque mes neveux, dans leur fortune altière,
Domineront l'Europe entière,
Du Kremlin à l'Escurial,
Ils viendront tour à tour dormir dans ces lieux
sombres,
Afin que je sommeille, escorté de leurs ombres,
Dans mon
linceul impérial ! "
Celui qui disait ces paroles
Croyait, soldat
audacieux,
Voir, en magnifiques symboles,
Sa destinée écrite aux cieux.
Dans ses étreintes foudroyantes,
Son aigle aux serres flamboyantes
Eût étouffé l'aigle romain ;
La Victoire était sa compagne ;
Et le
globe de Charlemagne
Était trop léger pour sa main.
Eh bien ! des
potentats ce formidable maître
Dans l'espoir de sa mort par le ciel fut
trompé.
De ses ambitions c'est la seule peut-être
Dont le but lui soit
échappé.
En vain tout secondait sa marche meurtrière ;
En vain sa gloire
incendiaire
En tous lieux portait son flambeau ;
Tout chargé de
faisceaux, de sceptres, de couronnes,
Ce vaste ravisseur d'empires et de
trônes
Ne put usurper un tombeau !
Tombé sous la main qui châtie,
L'Europe le fit prisonnier.
Premier roi de sa dynastie,
Il en fut
aussi le dernier.
Une île où grondent les tempêtes
Reçut ce géant des
conquêtes,
Tyran que nul n'osait juger,
Vieux guerrier qui, dans sa
misère,
Dut l'obole de Bélisaire
À la pitié de l'étranger.
Loin
du sacré tombeau qu'il s'arrangeait naguère,
C'est là que, dépouillé du
royal appareil,
Il dort enveloppé de son manteau de guerre,
Sans
compagnon de son sommeil.
Et, tandis qu'il n'a plus de l'empire du monde
Qu'un noir rocher battu de l'onde,
Qu'un vieux saule battu du vent,
Un roi longtemps banni, qui fit nos jours prospères,
Descend au lit de
mort où reposaient ses pères,
Sous la garde du Dieu vivant.
III
C'est qu'au gré de l'humble qui prie,
Le Seigneur, qui donne et
reprend,
Rend à l'Exilé sa patrie,
Livre à l'exil le Conquérant !
Dieu voulait qu'il mourût en France,
Ce Roi, si grand dans la
souffrance,
Qui des douleurs portait le sceau,
Pour que, victime
consolée,
Du seuil noir de son mausolée,
Il pût voir encor son berceau.
IV
Oh ! qu'il s'endorme en paix dans la nuit funéraire !
N'a-t-il pas oublié ses maux pour nos malheurs ?
Ne nous lègue-t-i1 pas
à son généreux frère,
Qui pleure en essuyant nos pleurs ?
N'a-t-i1 pas,
dissipant nos rêves politiques,
De notre âge et des temps antiques
Proclamé l'auguste traité ?
Loi sage qui, domptant la fougue populaire,
Donne aux sujets égaux un maître tutélaire,
Esclave de leur liberté !
Sur nous un Roi Chevalier veille.
Qu'il conserve l'aspect des cieux
!
Que nul bruit de longtemps n'éveille
Ce sépulcre silencieux !
Hélas ! le démon régicide,
Qui, du sang des Bourbons avide,
Paya de
meurtres leurs bienfaits,
A comblé d'assez de victimes
Ces murs,
dépeuplés par des crimes,
Et repeuplés par des forfaits !
Qu'il
sache que jamais la couronne ne tombe !
Ce haut sommet échappe à son fatal
niveau.
Le supplice où des rois le corps mortel succombe
N'est pour eux
qu'un sacre nouveau.
Louis, chargé de fers par des mains déloyales,
Dépouillé des pompes royales,
Sans cour, sans guerriers, sans hérauts,
Gardant sa royauté devant la hache même,
Jusque sur l'échafaud prouva
son droit suprême,
En faisant grâce à ses bourreaux !
V
De
Saint-Denis, de Sainte-Hélène,
Ainsi je méditais le sort,
Sondant d'une
vue incertaine
Ces grands mystères de la mort.
Qui donc êtes-vous, Dieu
superbe ?
Quel bras jette les tours sous l'herbe,
Change la pourpre en
vil lambeau ?
D'où vient votre souffle terrible ?
Et quelle est la main
invisible
Qui garde les clefs du tombeau ?
ODE QUATRIÈME
LE
SACRE DE CHARLES X
Os superbum conticescat,
Simplex fides
acquiescat
Dei magisterio.
Que l'orgueil se taise, que la simple
foi contemple l'exercice du pouvoir de Dieu. PROSE, Prières du sacre.
I
L'orgueil depuis trente ans est l'erreur de la terre.
C'est lui qui sous les droits étouffa le devoir ;
C'est lui qui
dépouilla de son divin mystère
Le sanctuaire du pouvoir.
L'orgueil
enfanta seul nos fureurs téméraires,
Et ces lois dont tant de nos frères
Ont subi l'arrêt criminel,
Et ces règnes sanglants, et ces hideuses
fêtes,
Où, sur un échafaud se proclamant prophètes,
Des bourreaux
créaient l'Éternel !
En vain, pour dissiper cette ingrate folie,
Les
leçons du Seigneur sur nous ont éclaté ;
Dans les faits merveilleux que
notre siècle oublie,
En vain Dieu s'est manifesté !
En vain un
conquérant, aux ailes enflammées,
A rempli du bruit des armées
Le monde
en ses fers engourdi ;
Des peuples obstinés l'aveuglement vulgaire
N'a
point vu quelle main poussait ses chars de guerre
Du Septentrion au Midi !
II
Qui jamais de Clovis surpassa l'insolence,
Peuples ? dans
son orgueil il plaçait son appui.
Ne mettant que le monde et lui dans la
balance,
Il crut qu'elle penchait sous lui.
Il bravait de vingt rois les
armes épuisées ;
Des nations s'étaient brisées
Sur ce Sicambre audacieux
;
Sur la terre à ses yeux rien n'était redoutable :
Il fallut, pour
courber cette tête indomptable,
Qu'une colombe vînt des cieux !
Peuples ! au même autel elle est redescendue !
Elle vient, échappée
aux profanations,
Comme elle a de Clovis fléchi l'âme éperdue,
Vaincre
l'orgueil des nations.
Que le siècle à son tour comme un roi s'humilie.
De la voix qui réconcilie
L'oracle est enfin entendu ;
La royauté,
longtemps veuve de ses couronnes,
De la chaîne d'airain qui lie au ciel les
trônes
A retrouvé l'anneau perdu.
III
Naguère on avait vu
les tyrans populaires,
Attaquant le passé comme un vieil ennemi,
Poursuivre, sous l'abri des marbres séculaires,
Le trésor gardé par
Remy.
Du pontife endormi profanant le front pâle,
De sa tunique
épiscopale
Ils déchirèrent les lambeaux ;
Car ils bravaient la mort dans
sa majesté sainte ;
Et les vieillards souvent s'écriaient, pleins de crainte
:
" Que leur ont donc fait les tombeaux ? "
Mais, trompant des
vautours la fureur criminelle,
Dieu garda sa colombe au lys abandonné.
Elle va sur un roi poser encor son aile :
Ce bonheur à Charles est donné
!
Charles sera sacré suivant l'ancien usage,
Comme Salomon, le roi sage,
Qui goûta les célestes mets,
Quand Sadoch et Nathan d'un baume
l'arrosèrent,
Et, s'approchant de lui, sur le front le baisèrent,
En
disant : " Qu'il vive à jamais ! "
IV
Le vieux pays des Francs,
parmi ses métropoles,
Compte une église illustre, où venaient tous nos rois,
De ce pas triomphant dont tremblent les deux pôles,
S'humilier devant la
Croix.
Le peuple en racontait cent prodiges antiques :
Ce temple a des
voûtes gothiques,
Dont les saints aimaient les détours ;
Un séraphin
veillait à ses portes fermées ;
Et les anges du ciel, quand passaient leurs
armées,
Plantaient leurs drapeaux sur ses tours !
C'est là que pour
la fête on dresse des trophées.
L'or, la moire et l'azur parent les noirs
piliers,
Comme un de ces palais où voltigeaient les fées,
Dans les rêves
des chevaliers.
D'un trône et d'un autel les splendeurs s'y répondent ;
Des festons de flambeaux confondent
Leurs rayons purs dans le saint lieu
;
Le lys royal s'enlace aux arches tutélaires ;
Le soleil, à travers les
vitraux circulaires,
Mêle aux fleurs des roses de feu.
V
Voici que le cortège à pas égaux s'avance.
Le pontife aux guerriers
demande CHARLES DIX.
L'autel de Reims revoit l'oriflamme de France
Retrouvée aux murs de Cadix.
Les cloches dans les airs tonnent ; le
canon gronde ;
Devant l'aîné des rois du monde
Tout un peuple tombe à
genoux ;
Mille cris de triomphe en sons confus se brisent ;
Puis le roi
se prosterne, et les évêques disent :
" Seigneur, ayez pitié de nous !
" Celui qui vient en pompe à l'autel du Dieu juste,
C'est l'héritier
nouveau du vieux droit de Clovis,
Le chef des Douze Pairs, que son appel
auguste
Convoque en ces sacrés parvis.
Ses preux, quand de sa voix leur
oreille est frappée,
Touchent le pommeau de l'épée,
Et l'ennemi pâlit
d'effroi ;
Lorsque ses légions rentrent après la guerre,
Leur marche
pacifique ébranle encor la terre :
Ô Dieu ! prenez pitié du Roi !
"
Car vous êtes plus grand que la grandeur des hommes !
Nous vous louons,
Seigneur, nous vous confessons Dieu !
Vous nous placez au faîte, et dès que
nous y sommes,
À la vie il faut dire adieu !
Vous êtes Sabaoth, le Dieu
de la victoire !
Les chérubins, remplis de gloire,
Vous ont proclamé
Saint trois fois ;
Dans votre éternité le temps se précipite ;
Vous
tenez dans vos mains le monde qui palpite
Comme un passereau sous nos doigts
! "
VI
Le Roi dit : " Nous jurons, comme ont juré nos pères,
De rendre à nos sujets paix, amour, équité ;
D'aimer, aux mauvais jours
comme en des temps prospères,
La Charte de leur liberté.
Nous vivrons
dans la foi par nos aïeux chérie.
Des Ordres de chevalerie
Nous suivrons
le chemin étroit.
Pour sauver l'opprimé nos pas seront agiles.
Ainsi
nous le jurons sur les saints Évangiles :
Que Dieu soit en aide au bon droit
! "
Montjoie et Saint-Denis ! - Voilà que Clovis même
Se lève pour
l'entendre ; et les deux saints guerriers,
Charlemagne et Louis, portant
pour diadème
Une auréole de lauriers ;
Et Charles sept, guidé par Jeanne
encor ravie ;
Et François premier, dont Pavie
Trouva l'armure sans
défaut ;
Et du dernier Martyr l'héroïque fantôme,
Ce Roi, deux fois
sacré pour un double royaume,
À l'autel et sur l'échafaud !
Devant
ces grands témoins de la grandeur française,
Le Saint-Chrême de Charle a
rajeuni les droits.
Il reçoit, sans faiblir, cette couronne où pèse
La
gloire de soixante rois.
L'Archevêque bénit l'Épée héréditaire,
Et le
Sceptre, et la Main austère
Dont nul signe n'est démenti ;
Puis il
plonge à leur tour dans le divin calice
Ces Gants, qu'un roi jamais n'a
jetés dans la lice,
Sans qu'un monde en ait retenti !
VII
Entre, ô peuple ! - Sonnez, clairons, tambours, fanfare !
Le prince
est sur le trône ; il est grand et sacré !
Sur la foule ondoyante il brille
comme un phare
Des flots d'une mer entouré.
Mille chantres des airs, du
peuple heureuse image,
Mêlant leur voix et leur plumage,
Croisent leur
vol sous les arceaux ;
Car les Francs, nos aïeux, croyaient voir dans la nue
Planer la Liberté, leur mère bien connue,
Sur l'aile errante des
oiseaux.
Le voilà Prêtre et Roi ! - De ce titre sublime
Puisque le
double éclat sur sa couronne a lui,
Il faut qu'il sacrifie. Où donc est la
Victime ? -
La Victime, c'est encor lui !
Ah ! pour les Rois français
qu'un sceptre est formidable !
Ils guident ce peuple indomptable,
Qui
des peuples règle l'essor ;
Le monde entier gravite et penche sur leur trône
;
Mais aussi l'indigent, que cherche leur aumône,
Compte leurs jours
comme un trésor !
VIII
PRIÈRE
Ô Dieu ! garde à jamais ce
roi qu'un peuple adore !
Romps de ses ennemis les flèches et les dards,
Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore,
Sur des
coursiers ou sur des chars !
Charles, comme au Sina, t'a pu voir face à face
!
Du moins qu'un long bonheur efface
Ses bien longues adversités.
Qu'ici-bas des élus il ait l'habit de fête.
Prête à son front royal deux
rayons de ta tête ;
Mets deux anges à ses côtés !
ODE CINQUIÈME
AU COLONEL G.-A. GUSTAFFSON
Habet sua sidera tellus.
Ancienne devise.
I
Ce siècle, jeune encore, est déjà pour
l'histoire
Presque une éternité de malheurs et de gloire.
Tous ceux
qu'il a vus naître ont vieilli dans vingt ans.
Il semble, tant sa place est
vaste en leur mémoire,
Qu'il ne peut achever ses destins éclatants
Sans
fermer avec lui le grand cercle des temps.
Chez des peuples fameux, en
des jours qu'on renomme,
Pour un siècle de gloire il suffisait d'un homme.
Le nôtre a déjà vu passer bien des flambeaux !
Il peut lutter sans
crainte avec Athène et Rome :
Que lui fait la grandeur des âges les plus
beaux ?
Il les domine tous, rien que par ses tombeaux !
À peine il
était né, que d'Enghien sur la poudre
Mourut, sous un arrêt que rien ne peut
absoudre.
Il vit périr Moreau ; Byron, nouveau Rhiga.
Il vit des cieux
vengés tomber avec sa foudre
Cet aigle dont le vol douze ans se fatigua
Du Caire au Capitole et du Tage au Volga !
-- " Qu'importe ? dit la
foule. Ah ! laissons les tempêtes
Naître, grossir, tonner sur ces sublimes
têtes ;
Pourvu que chaque jour amène son festin,
Que toujours le soleil
rayonne pour nos fêtes,
Et qu'on nous laisse en paix couler notre destin,
Oublier jusqu'au soir, dormir jusqu'au matin !
" Que le crime
s'élève et que l'innocent tombe,
Qu'importe ? - Des héros sont morts ? paix
à leur tombe !
Et nous-mêmes ?... qui sait si demain nous vivrons ?
Quand nous aurons atteint le terme où tout succombe,
Nous dirons : Le
temps passe ! et nous ignorerons
Quels vents ont amené l'orage sur nos
fronts. "
II
Ce ne sont point là tes paroles,
Toi dont nul
n'a jamais douté,
Toi qui sans relâche t'immoles
Au culte de la Vérité !
Victime, et vengeur des victimes,
Ton coeur aux dévouements sublimes
S'offrit en tout temps, en tout lieu ;
Toute ta vie est un exemple,
Et ta grande âme est comme un temple
D'où ne sort que la voix d'un Dieu
!
Il suffit de ton témoignage
Pour que tout mortel, incliné,
Aille rendre un public hommage
À ce qu'il avait profané.
Ta bouche,
pareille au temps même,
N'a besoin que d'un mot suprême
Pour récompenser
ou punir ;
Et, parlant plus haut dans notre âge
Que la flatterie et
l'outrage,
Dicte l'histoire à l'avenir !
Puisqu'il n'est plus
d'autres miracles
Que les hommes nés parmi nous,
Tu succèdes aux vieux
oracles
Que l'on écoutait à genoux.
À ta voix, qui juge les races,
Nos demi-dieux changent de places ;
Comme, à des chants mystérieux,
Quand la nuit déroulait ses voiles,
Jadis on voyait les étoiles
Descendre ou monter dans les cieux !
Pour mériter ce rang auguste
Aux vertus par le ciel offert,
Qui plus que lui fut noble et juste ?
Et qui, surtout, a plus souffert ?
Cet homme a payé tant de gloire
Par des malheurs que la mémoire
Ne peut rappeler sans effroi ;
C'est
un enfant des Scandinaves,
C'est Gustave, fils des Gustaves ;
C'est un
exilé ; c'est un roi !
III
Il avait un ami dans ses fraîches
années,
Comme lui tout empreint du sceau des destinées.
C'est ce jeune
d'Enghien qui fut assassiné !
Gustave à ce forfait se jeta sur ses armes ;
Mais, quand il vit l'Europe insensible à ses larmes,
Calme et stoïque,
il dit : " Pourquoi donc suis-je né ?
" Puisque du meurtrier les nations
vassales
Courbent leurs fronts tremblants sous ses mains colossales ;
Puisque sa volonté des princes est la loi ;
Puisqu'il est le soleil qui
domine leur sphère ;
Sur un trône aujourd'hui je n'ai plus rien à faire,
Moi qui voudrais régner en roi ! "
Il céda. - Dieu montrait, par cet
exemple insigne,
Qu'il refuse parfois la victoire au plus digne ;
Que
plus tard, pour punir, il apparaît soudain ;
Qu'il fait seul ici-bas tomber
ce qu'il élève ;
Et que, pour balancer Bonaparte et son glaive,
Il
fallait déjà plus que le sceptre d'Odin !
Gustave, jeune encor, quitta
le diadème,
Pour que rien ne manquât à sa grandeur suprême ;
Et, tant
que de l'Europe, en proie aux longs revers,
Sous les pas du géant vacilla
l'équilibre,
Plus haut que tous les rois il leva son front libre,
Échappé du trône et des fers !
IV
Combien d'un tel exil
diffère
Le malheur du tyran banni,
Lorsqu'au fond de l'autre hémisphère
Il tomba, confus et puni !
Quand sous la haine universelle
L'usurpateur enfin chancelle,
Dans sa chute il est insulté ;
En vain
il lutte, opiniâtre,
Et de sa pourpre de théâtre
Rien ne reste à sa
nudité !
Sa morne infortune est pareille
À la mer aux bords
détestés,
Dont l'eau morte à jamais sommeille
Sur de fastueuses cités.
Ce lac, noir vengeur de leurs crimes,
Du ciel, qui maudit ses abîmes,
Ne peut réfléchir les tableaux ;
Et l'oeil cherche en vain quelque dôme
De l'éblouissante Sodome,
Sous les ténèbres de ses flots.
Gustave ! âme forte et loyale !
Si parfois, d'un bras raffermi,
Tu reprends ta robe royale,
C'est pour couvrir quelque ennemi.
Dans
ta retraite que j'envie,
Tu portes sur ta noble vie
Un souvenir calme et
sans fiel ;
Reine, comme toi sans asile,
La Vertu, que la terre exile,
Dans ton grand coeur retrouve un ciel !
V
Ah ! laisse
croître l'herbe en tes cours solitaires !
Que t'importe, au milieu de tes
pensers austères,
Qu'on n'ose, de nos jours, saluer un héros ;
Et que,
chez d'autres rois, puissants, heureux encore,
Une foule de chars ébranle
dès l'aurore
Les grands pavés de marbre et l'azur des vitraux !
Tu
règnes cependant ! tu règnes sur toute âme
Dont ce siècle glacé n'a pas
éteint la flamme ;
Sur tout coeur né pour croire, aimer et secourir ;
Sur tous ces chevaliers que tant d'oubli protège,
Étranges courtisans
dont le rare cortège
N'accourt au seuil des rois qu'à l'heure d'y mourir !
En tous lieux où la foi, l'honneur et le génie
Rendent un libre
hommage à la vertu bannie,
Ton nom règne, entouré d'un éclat immortel.
Par un beau dévouement toute vie animée,
Toute gloire nouvelle, en notre
âge allumée,
Est un flambeau de plus brûlant sur ton autel !
Ni
maître ! ni sujet ! - Seul homme sur la terre
Qui d'un pouvoir humain ne
soit pas tributaire,
Dieu seul sur tes destins a de suprêmes droits ;
Et, comme la comète aux clartés vagabondes
Marche libre à travers les
soleils et les mondes,
Tu passes à côté des peuples et des rois !
ODE SIXIÈME
LES DEUX ÎLES
Dites-moi d'où il est
venu, je vous dirai où il est allé. E. H.
I
Il est deux îles
dont un monde
Sépare les deux Océans,
Et qui de loin dominent l'onde,
Comme des têtes de géants.
On devine, en voyant leurs cimes,
Que
Dieu les tira des abîmes
Pour un formidable dessein ;
Leur front de
coups de foudre fume,
Sur leurs flancs nus la mer écume,
Des volcans
grondent dans leur sein.
Ces îles, où le flot se broie
Entre des
écueils décharnés,
Sont comme deux vaisseaux de proie,
D'une ancre
éternelle enchaînés.
La main qui de ces noirs rivages
Disposa les sites
sauvages,
Et d'effroi les voulut couvrir,
Les fit si terribles,
peut-être,
Pour que Bonaparte y pût naître,
Et Napoléon y mourir !
" - Là fut son berceau ! - Là sa tombe ! "
Pour les siècles, c'en
est assez.
Ces mots, qu'un monde naisse ou tombe,
Ne seront jamais
effacés.
Sur ces îles à l'aspect sombre
Viendront, à l'appel de son
ombre,
Tous les peuples de l'avenir ;
Les foudres qui frappent leurs
crêtes,
Et leurs écueils, et leurs tempêtes,
Ne sont plus que son
souvenir !
Loin de nos rives, ébranlées
Par les orages de son sort,
Sur ces deux îles isolées
Dieu mit sa naissance et sa mort ;
Afin
qu'il pût venir au monde
Sans qu'une secousse profonde
Annonçât son
premier moment ;
Et que sur son lit militaire,
Enfin, sans remuer la
terre,
Il pût expirer doucement !
II
Comme il était rêveur
au matin de son âge !
Comme il était pensif au terme du voyage !
C'est
qu'il avait joui de son rêve insensé ;
Du trône et de la gloire il savait le
mensonge ;
Il avait vu de près ce que c'est qu'un tel songe,
Et quel est
le néant d'un avenir passé !
Enfant, des visions, dans la Corse, sa
mère,
Lui révélaient déjà sa couronne éphémère,
Et l'aigle impérial
planant sur son pavois ;
Il entendait d'avance, en sa superbe attente,
L'hymne qu'en toute langue, aux portes de sa tente,
Son peuple universel
chantait tout d'une voix :
III
ACCLAMATION
" Gloire à
Napoléon ! gloire au maître suprême !
Dieu même a sur son front posé le
diadème.
Du Nil au Borysthène il règne triomphant.
Les rois, fils de
cent rois, s'inclinent quand il passe,
Et dans Rome il ne voit d'espace
Que pour le trône d'un enfant !
" Pour porter son tonnerre aux
villes effrayées,
Ses aigles ont toujours les ailes déployées.
Il régit
le Conclave, il commande au Divan.
Il mêle à ses drapeaux, de sang toujours
humides,
Des croissants pris aux Pyramides,
Et la croix d'or du grand
Yvan !
" Le Mamelouk bronzé, le Goth plein de vaillance,
Le
Polonais, qui porte une flamme à sa lance,
Prêtent leur force aveugle à ses
ambitions.
Ils ont son voeu pour loi, pour foi sa renommée.
On voit
marcher dans son armée
Tout un peuple de nations !
" Sa main, s'il
touche un but où son orgueil aspire,
Fait à quelque soldat l'aumône d'un
empire,
Ou fait veiller des rois au seuil de son palais,
Pour qu'il
puisse, en quittant les combats ou les fêtes,
Dormir en paix dans ses
conquêtes,
Comme un pêcheur sur ses filets !
" Il a bâti si haut son
aire impériale,
Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale
Où jamais
on n'entend un orage éclater !
Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la
tempête ;
Il faudrait, pour frapper sa tête,
Que la foudre pût remonter
! "
IV
La foudre remonta ! - Renversé de son aire,
Il tomba,
tout fumant de cent coups de tonnerre.
Les rois punirent leur tyran.
On
l'exposa vivant sur un roc solitaire ;
Et le géant captif fut remis par la
terre
À la garde de l'océan.
Oh ! comme à Sainte-Hélène il
dédaignait sa vie,
Quand le soir il voyait, avec un oeil d'envie,
Le
soleil fuir sous l'horizon,
Et qu'il s'égarait seul sur le sable des grèves,
Jusqu'à ce qu'un Anglais, l'arrachant de ses rêves,
Le ramenât dans sa
prison !
Comme avec désespoir ce prince de la guerre
S'entendait
accuser par tous ceux qui naguère
Divinisaient son bras vainqueur !
Car
des peuples ligués la clameur solennelle
Répondait à la voix implacable,
éternelle,
Qui se lamentait dans son coeur !
V
IMPRÉCATION
" Honte ! opprobre ! malheur ! anathème !
vengeance !
Que la terre et les cieux frappent d'intelligence !
Enfin
nous avons vu le colosse crouler !
Que puissent retomber sur ses jours, sur
sa cendre,
Tous les pleurs qu'il a fait répandre,
Tout le sang qu'il a
fait couler !
" Qu'à son nom, du Volga, du Tibre, de la Seine,
Des
murs de l'Alhambra, des fossés de Vincenne,
De Jaffa, du Kremlin qu'il brûla
sans remords,
Des plaines du carnage et des champs de victoire,
Tonne,
comme un écho de sa fatale gloire,
La malédiction des morts !
"
Qu'il voie autour de lui se presser ses victimes !
Que tout ce peuple, en
foule échappé des abîmes,
Innombrable, annonçant les secrets du cercueil,
Mutilé par le fer, sillonné par la foudre,
Heurtant confusément des os
noircis de poudre,
Lui fasse un Josaphat de Sainte-Hélène en deuil !
" Qu'il vive pour mourir tous les jours, à toute heure !
Que le fier
conquérant baisse les yeux, et pleure !
Sachant sa gloire à peine et riant
de ses droits,
Des geôliers ont chargé d'une chaîne glacée
Cette main
qui s'était lassée
À courber la tête des rois !
" Il crut que sa
fortune, en victoires féconde,
Vaincrait le souvenir du peuple roi du monde
;
Mais Dieu vient, et d'un souffle éteint son noir flambeau,
Et ne
laisse au rival de l'éternelle Rome
Que ce qu'il faut de place et de temps à
tout homme
Pour se coucher dans le tombeau.
" Ces mers auront sa
tombe, et l'oubli la devance.
En vain à Saint-Denis il fit parer d'avance
Un sépulcre de marbre et d'or étincelant ;
Le ciel n'a pas voulu que de
royales ombres
Vissent, en revenant pleurer sous ces murs sombres,
Dormir dans leur tombeau son cadavre insolent ! "
VI
Qu'une
coupe vidée est amère ! et qu'un rêve,
Commencé dans l'ivresse, avec terreur
s'achève !
Jeune, on livre à l'espoir sa crédule raison ;
Mais on frémit
plus tard, quand l'âme est assouvie,
Hélas ! et qu'on revoit sa vie
De
l'autre bord de l'horizon !
Ainsi, quand vous passez au pied d'un mont
sublime,
Longtemps en conquérant vous admirez sa cime,
Et ses pics, que
jamais les ans n'humilieront,
Ses forêts, vert manteau qui pend aux rocs
sauvages,
Et ces couronnes de nuages
Qui s'amoncellent sur son front !
Montez donc, et tentez ces zones inconnues ! -
Vous croyiez fuir aux
cieux... vous vous perdez aux nues !
Le mont change à vos yeux d'aspect et
de tableaux ;
C'est un gouffre, obscurci de sapins centenaires,
Où les
torrents et les tonnerres
Croisent des éclairs et des flots !
VII
Voilà l'image de la gloire :
D'abord, un prisme éblouissant,
Puis un miroir expiatoire,
Où la pourpre paraît du sang !
Tour à
tour puissante, asservie,
Voilà quel double aspect sa vie
Offrit à ses
âges divers.
Il faut à son nom deux histoires :
Jeune, il inventait ses
victoires ;
Vieux, il méditait ses revers.
En Corse, à Sainte-Hélène
encore,
Dans les nuits d'hiver, le nocher,
Si quelque orageux météore
Brille au sommet d'un noir rocher,
Croit voir le sombre capitaine,
Projetant son ombre lointaine,
Immobile, croiser ses bras ;
Et dit
que, pour dernière fête,
Il vient régner dans la tempête,
Comme il
régnait dans les combats !
VIII
S'il perdit un empire, il aura
deux patries,
De son seul souvenir illustres et flétries,
L'une aux mers
d'Annibal, l'autre aux mers de Vasco ;
Et jamais, de ce siècle attestant la
merveille,
On ne prononcera son nom, sans qu'il n'éveille
Aux bouts du
monde un double écho !
Telles, quand une bombe ardente, meurtrière,
Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire,
Se balance au-dessus des
murs épouvantés,
Puis, comme un vautour chauve, à la serre cruelle,
Qui
frappe en s'abattant la terre de son aile,
Tombe, et fouille à grand bruit
le pavé des cités ;
Longtemps après sa chute, on voit fumer encore
La bouche du mortier, large, noire et sonore,
D'où monta pour tomber le
globe au vol pesant,
Et la place où la bombe, éclatée en murailles,
Mourut, en vomissant la mort de ses entrailles,
Et s'éteignit en
embrasant !
ODE SEPTIÈME
À LA COLONNE DE LA PLACE VENDÔME
Parva magnis.
I
Ô monument vengeur ! trophée
indélébile !
Bronze qui, tournoyant sur ta base immobile,
Sembles porter
au ciel ta gloire et ton néant ;
Et, de tout ce qu'a fait une main
colossale,
Seul es resté debout ; - ruine triomphale
De l'édifice du
géant !
Débris du Grand Empire et de la Grande Armée,
Colonne, d'où
si haut parle la renommée !
Je t'aime : l'étranger t'admire avec effroi.
J'aime tes vieux héros, sculptés par la Victoire,
Et tous ces fantômes
de gloire
Qui se pressent autour de toi.
J'aime à voir sur tes
flancs, colonne étincelante,
Revivre ces soldats qu'en leur onde sanglante
Ont roulés le Danube, et le Rhin, et le Pô !
Tu mets comme un guerrier
le pied sur ta conquête.
J'aime ton piédestal d'armures, et ta tête
Dont
le panache est un drapeau !
Au bronze de Henri mon orgueil te marie.
J'aime à vous voir tous deux, honneur de la patrie,
Immortels, dominant
nos troubles passagers,
Sortir, signes jumeaux d'amour et de colère,
Lui, de l'épargne populaire,
Toi, des arsenaux étrangers !
Que
de fois, tu le sais, quand la nuit sous ses voiles
Fait fuir la blanche lune
ou trembler les étoiles,
Je viens, triste, évoquer tes fastes devant moi ;
Et, d'un oeil enflammé dévorant ton histoire,
Prendre, convive obscur,
ma part de tant de gloire,
Comme un pâtre au banquet d'un Roi !
Que
de fois j'ai cru voir, ô Colonne française,
Ton airain ennemi rugir dans la
fournaise !
Que de fois, ranimant tes combattants épars,
Heurtant sur
tes parois leurs armes dérouillées,
J'ai ressuscité ces mêlées
Qui
t'assiègent de toutes parts !
Jamais, ô monument, même ivres de leur
nombre,
Les étrangers sans peur n'ont passé sous ton ombre.
Leurs pas
n'ébranlent point ton bronze souverain.
Quand le sort une fois les poussa
vers nos rives,
Ils n'osaient étaler leurs parades oisives
Devant tes
batailles d'airain !
II
Mais quoi ! n'entends-je point, avec de
sourds murmures,
De ta base à ton front bruire les armures ?
Colonne !
il m'a semblé qu'éblouissant mes yeux,
Tes bataillons cuivrés cherchaient à
redescendre...
Que tes demi-dieux, noirs d'une héroïque cendre,
Interrompaient soudain leur marche vers les cieux !
Leur voix mêlait
des noms à leur vieille devise :
"TARENTE, REGGIO, DALMATIE et TRÉVISE !"
Et leurs aigles, sortant de leur puissant sommeil,
Suivaient d'un bec
ardent cette aigle à double tête,
Dont l'oeil, ami de l'ombre où son essor
s'arrête,
Se baisse à leur regard, comme aux feux du soleil !
Qu'est-ce donc ? - Et pourquoi, bronze envié de Rome,
Vois-je tes
légions frémir comme un seul homme ?
Quel impossible outrage à ta hauteur
atteint ?
Qui donc a réveillé ces ombres immortelles,
Ces aigles qui,
battant ta base de leurs ailes,
Dans leur ongle captif pressent leur foudre
éteint ?
III
Je comprends : - l'étranger, qui nous croit sans
mémoire,
Veut, feuillet par feuillet, déchirer notre histoire,
Écrite
avec du sang, à la pointe du fer. -
Ose-t-il, imprudent ! heurter tant de
trophées ?
De ce bronze, forgé de foudres étouffées,
Chaque étincelle
est un éclair !
Est-ce Napoléon qu'il frappe en notre armée ?
Veut-il, de cette gloire en tant de lieux semée,
Disputer l'héritage à
nos vieux généraux ?
Pour un fardeau pareil il a la main débile :
L'empire d'Alexandre et les armes d'Achille
Ne se partagent qu'aux
héros.
Mais non : l'Autrichien, dans sa fierté qu'il dompte,
Est
content si leurs noms ne disent que sa honte.
Il fait de sa défaite un titre
à nos guerriers,
Et, craignant des vainqueurs moins que des feudataires,
Il pardonne aux fleurons de nos ducs militaires,
Si ce ne sont que des
lauriers.
Bronze ! Il n'a donc jamais, fier pour une victoire,
Subi
de tes splendeurs l'aspect expiatoire ?
D'où vient tant de courage à cet
audacieux ?
Croit-il impunément toucher à nos annales ?
Et comment donc
lit-il ces pages triomphales
Que tu déroules dans les cieux ?
Est-ce
un langage obscur à ses regards timides ?
Eh ! qu'il s'en fasse instruire au
pied des Pyramides,
À Vienne, au vieux Kremlin, au morne Escurial !
Qu'il en parle à ces Rois, cour dorée et nombreuse,
Qui naguère peuplait
d'une tente poudreuse
Le vestibule impérial !
IV
À quoi
pense-t-il donc, l'étranger qui nous brave ?
N'avions-nous pas hier l'Europe
pour esclave ?
Nous, subir de son joug l'indigne talion !
Non ! au champ
du combat nous pouvons reparaître.
On nous a mutilés ; mais le temps a
peut-être
Fait croître l'ongle du lion.
De quel droit viennent-ils
découronner nos gloires ?
Les Bourbons ont toujours adopté des victoires.
Nos rois t'ont défendu d'un ennemi tremblant,
Ô trophée ! à leurs pieds
tes palmes se déposent ;
Et si tes quatre aigles reposent,
C'est à
l'ombre du drapeau blanc.
Quoi ! le globe est ému de volcans électriques
;
Derrière l'océan grondent les Amériques ;
Stamboul rugit ; Hellé
remonte aux jours anciens ;
Lisbonne se débat aux mains de l'Angleterre...
Seul, le vieux peuple franc s'indigne que la terre
Tremble à d'autres
pas que les siens !
Prenez garde, étrangers : - nous ne savons que faire
!
La paix nous berce en vain dans son oisive sphère,
L'arène de la
guerre a pour nous tant d'attrait !
Nous froissons dans nos mains, hélas !
inoccupées,
Des lyres, à défaut d'épées !
Nous chantons, comme on
combattrait !
Prenez garde ! - La France, où grandit un autre âge,
N'est pas si morte encor qu'elle souffre un outrage !
Les partis pour un
temps voileront leur tableau.
Contre une injure, ici, tout s'unit, tout se
lève,
Tout s'arme, et la Vendée aiguisera son glaive
Sur la pierre de
Waterloo.
Vous dérobez des noms ! - Quoi donc ! faut-il qu'on aille
Lever sur tous vos champs des titres de bataille ?
Faut-il, quittant ces
noms par la valeur trouvés,
Pour nos gloires, chez vous, chercher d'autres
baptêmes ?
Sur l'airain de vos canons mêmes
Ne sont-ils point assez
gravés ?
L'étranger briserait le blason de la France !
On verrait,
enhardi par notre indifférence,
Sur nos fiers écussons tomber son vil
marteau !
Ah !... comme ce Romain qui remuait la terre,
Vous portez, ô
Français ! et la paix et la guerre
Dans le pli de votre manteau.
Votre aile en un moment touche, à sa fantaisie,
L'Afrique par Cadix
et par Moscou l'Asie.
Vous chassez en courant Anglais, Russes, Germains ;
Les tours croulent devant vos trompettes fatales ;
Et de toutes les
capitales
Vos drapeaux savent les chemins.
Quand leur destin se pèse
avec vos destinées,
Toutes les nations s'inclinent détrônées.
La gloire
pour vos noms n'a point assez de bruit.
Sans cesse autour de vous les états
se déplacent.
Quand votre astre paraît, tous les autres s'effacent ;
Quand vous marchez, l'univers suit !
Que l'Autriche en rampant de
noeuds vous environne,
Les deux géants de France ont foulé sa couronne !
L'histoire, qui des temps ouvre le Panthéon,
Montre empreints aux deux
fronts du vautour d'Allemagne
La sandale de Charlemagne,
L'éperon de
Napoléon.
Allez ! - Vous n'avez plus l'aigle qui de son aire
Sur
tous les fronts trop hauts portait votre tonnerre ;
Mais il vous reste encor
l'oriflamme et les lys.
Mais c'est le Coq gaulois qui réveille le monde ;
Et son cri peut promettre à votre nuit profonde
L'aube du soleil
d'Austerlitz !
V
C'est moi qui me tairais. ! Moi qu'enivrait
naguère
Mon nom saxon, mêlé parmi des cris de guerre !
Moi, qui suivais
le vol d'un drapeau triomphant !
Qui, joignant aux clairons ma voix
entrecoupée,
Eus pour premier hochet le noeud d'or d'une épée !
Moi, qui
fus un soldat quand j'étais un enfant !
Non, Frères ! non, Français de
cet âge d'attente !
Nous avons tous grandi sur le seuil de la tente.
Condamnés à la paix, aiglons bannis des cieux,
Sachons du moins,
veillant aux gloires paternelles,
Garder de tout affront, jalouses
sentinelles,
Les armures de nos aïeux !
ODE HUITIÈME
FIN
Ubi defuit orbis.
I
Ainsi d'un peuple entier je
feuilletais l'histoire !
Livre fatal de deuil, de grandeur, de victoire.
Et je sentais frémir mon luth contemporain,
Chaque fois que passait un
grand nom, un grand crime,
Et que l'une sur l'autre, avec un bruit sublime,
Retombaient les pages d'airain.
Fermons-le maintenant, ce livre
formidable.
Cessons d'interroger ce sphinx inabordable
Qui le garde en
silence, à la fois monstre et dieu.
L'énigme qu'il propose échappe à bien
des lyres ;
Il n'en écrit le mot sur le front des empires
Qu'en lettres
de sang et de feu.
II
Ne cherchons pas ce mot. - Alors,
pourquoi, poète,
Ne t'endormais-tu pas sur ta lyre muette ?
Pourquoi la
mettre au jour et la prostituer ?
Pourquoi ton chant sinistre et ta voix
insensée ?... -
C'est qu'il fallait à ma pensée
Tout un grand peuple à
remuer.
Des révolutions j'ouvrais le gouffre immonde ?
C'est qu'il
faut un chaos à qui veut faire un monde.
C'est qu'une grande voix dans ma
nuit m'a parlé.
C'est qu'enfin je voulais, menant au but la foule,
Avec
le siècle qui s'écoule
Confronter le siècle écoulé.
Le génie a
besoin d'un peuple que sa flamme
Anime, éclaire, échauffe, embrase comme une
âme.
Il lui faut tout un monde à régir en tyran.
Dès qu'il a pris son
vol du haut de la falaise,
Pour que l'ouragan soit à l'aise,
Il n'a pas
trop de l'océan !
C'est là qu'il peut ouvrir ses ailes ; là, qu'il
gronde
Sur un abîme large et sur une eau profonde ;
C'est là qu'il peut
bondir, géant capricieux,
Et tournoyer, debout dans l'orage qui tombe,
D'un pied s'appuyant sur la trombe,
Et d'un bras soutenant les cieux !
LIVRE QUATRIÈME
Spiritus flat ubi vuit.
ODE
PREMIÈRE
LE POÈTE
Muse ! contemple ta victime ! LAMARTINE,
L'Enthousiasme.
I
Qu'il passe en paix, au sein d'un monde
qui l'ignore,
L'auguste infortuné que son âme dévore !
Respectez ses
nobles malheurs ;
Fuyez, ô plaisirs vains, son existence austère ;
Sa
palme qui grandit, jalouse et solitaire,
Ne peut croître parmi vos fleurs.
Il souffre assez de maux, sans y joindre vos joies !
Chaque pas qui
l'enfonce en de sublimes voies,
Par une douleur est compté.
Il pleure sa
jeunesse avant l'âge envolée,
Sa vie, humble roseau, qui se courbe accablée
Du poids de l'immortalité.
Il pleure, ô belle enfance, et ta grâce
et tes charmes,
Et ton rire innocent et tes naïves larmes,
Ton bonheur
doux et turbulent,
Et, loin des vastes cieux, l'aile que tu reposes,
Et,
dans les jeux bruyants, ta couronne de roses
Que flétrirait son front
brûlant !
Il accuse et son siècle, et ses chants, et sa lyre,
Et la
coupe enivrante où, trompant son délire,
La gloire verse tant de fiel,
Et ses voeux, poursuivant des promesses funestes,
Et son coeur, et la
Muse, et tous ces dons célestes,
Hélas ! qui ne sont pas le ciel !
II
Ah ! si du moins, couché sur le char de la vie,
L'hymne
de son triomphe et les cris de l'envie
Passaient sans troubler son sommeil !
S'il pouvait dans l'oubli préparer sa mémoire !
Ou, voilé de rayons, se
cacher dans sa gloire,
Comme un ange dans le soleil !
Mais sans
cesse il faut suivre, en la commune arène,
Le flot qui le repousse et le
flot qui l'entraîne !
Les hommes troublent son chemin !
Sa voix grave se
perd dans leurs vaines paroles,
Et leur fol orgueil mêle à leurs jouets
frivoles
Le spectre qui pèse à sa main !
Pourquoi traîner ce roi si
loin de ses royaumes ?
Qu'importe à ce géant un cortège d'atomes !
Fils
du monde, c'est vous qu'il fuit.
Que fait à l'immortel votre éphémère empire
?
Sans les chants de sa voix, sans les sons de sa lyre,
N'avez-vous
point assez de bruit ?
III
Laissez-le dans son ombre où descend
la lumière.
Savez-vous qu'une Muse, épurant sa poussière,
Y charme en
secret ses ennuis ?
Et que, laissant pour lui les éternelles fêtes,
La
colombe du Christ et l'aigle des Prophètes
Souvent y visitent ses nuits ?
Sa veille redoutable, en ses visions saintes,
Voit les soleils
naissants et les sphères éteintes
Passer en foule au fond du ciel ;
Et,
suivant dans l'espace un choeur brûlant d'archanges,
Cherche, aux mondes
lointains, quelles formes étranges
Y revêt l'Être universel.
Savez-vous que ses yeux ont des regards de flamme ?
Savez-vous que
le voile, étendu sur son âme,
Ne se lève jamais en vain ?
De lumière
dorée et de flammes rougie,
Son aile, en un instant, de l'infernale orgie
Peut monter au banquet divin.
Laissez donc loin de vous, ô mortels
téméraires,
Celui que le Seigneur marqua, parmi ses frères,
De ce signe
funeste et beau,
Et dont l'oeil entrevoit plus de mystères sombres
Que
les morts effrayés n'en lisent, dans les ombres,
Sous la pierre de leur
tombeau !
IV
Un jour vient dans sa vie, où la Muse elle-même,
D'un sacerdoce auguste armant son luth suprême,
L'envoie au monde ivre
de sang,
Afin que, nous sauvant de notre propre audace,
Il apporte d'en
haut à l'homme qui menace
La prière du Tout-Puissant.
Un formidable
esprit descend dans sa pensée.
Il paraît ; et soudain, en éclairs élancée,
Sa parole luit comme un feu.
Les peuples prosternés en foule
l'environnent ;
Sina mystérieux, les foudres le couronnent,
Et son front
porte tout un Dieu !
ODE DEUXIÈME
LA LYRE ET LA HARPE
à M. Alph. De L.
Alternis dicetis, amant alterna
Camoenae. VIRGILE.
Et caepit loqui, prout Spiritus Sanctus dabat
loqui. ACT. APOST.
LA LYRE
Dors, ô fils d'Apollon ! ses
lauriers te couronnent,
Dors en paix ! Les neuf Soeurs t'adorent comme un
roi ;
De leurs choeurs nébuleux les Songes t'environnent ;
La lyre
chante auprès de toi !
LA HARPE
Éveille-toi, jeune homme, enfant
de la misère !
Un rêve ferme au jour tes regards obscurcis,
Et pendant
ton sommeil, un indigent, ton frère,
À ta porte en vain s'est assis !
LA LYRE
Ton jeune âge est cher à la Gloire.
Enfant, la Muse
ouvrit tes yeux,
Et d'une immortelle mémoire
Couronna ton nom radieux.
En vain Saturne te menace ;
Va, l'Olympe est né du Parnasse,
Les
poètes ont fait les dieux !
LA HARPE
Homme, une femme fut ta
mère ;
Elle a pleuré sur ton berceau ;
Souffre donc. Ta vie éphémère
Brille et tremble, ainsi qu'un flambeau.
Dieu, ton maître, a d'un signe
austère
Tracé ton chemin sur la terre,
Et marqué ta place au tombeau.
LA LYRE
Chante ! Jupiter règne et l'univers l'implore ;
Vénus embrase Mars d'un souris gracieux ;
Iris brille dans l'air, dans
les champs brille Flore ;
Chante : Les immortels, du couchant à l'aurore,
En trois pas parcourent les Cieux.
LA HARPE
Prie ! Il n'est
qu'un vrai Dieu, juste dans sa clémence,
Par la fuite des temps sans cesse
rajeuni.
Tout s'achève dans lui, par lui tout recommence ;
Son être
emplit le monde ainsi qu'une âme immense ;
L'Éternel vit dans l'Infini.
LA LYRE
Ta douce Muse à fuir t'invite.
Cherche un abri calme
et serein ;
Les mortels, que le sage évite,
Subissent le siècle
d'airain.
Viens ; près de tes Lares tranquilles,
Tu verras de loin dans
les villes
Mugir la Discorde aux cent voix.
Qu'importe à l'heureux
solitaire
Que l'autan dévaste la terre,
S'il ne fait qu'agiter ses bois
!
LA HARPE
Dieu, par qui tout forfait s'expie,
Marche avec
celui qui le sert.
Apparais dans la foule impie,
Tel que Jean, qui vint
du désert.
Va donc, parle aux peuples du monde ;
Dis-leur la tempête qui
gronde,
Révèle le juge irrité ;
Et, pour mieux frapper leur oreille,
Que ta voix s'élève, pareille
À la rumeur d'une cité !
LA LYRE
L'Aigle est l'oiseau du Dieu qu'avant tous on adore.
Du Caucase à
l'Athos l'Aigle planant dans l'air,
Roi du feu qui féconde et du feu qui
dévore,
Contemple le soleil et vole sur l'éclair !
LA HARPE
La Colombe descend du ciel qui la salue.
Et, voilant l'Esprit-Saint
sous son regard de feu,
Chère au Vieillard choisi comme à la Vierge élue,
Porte un rameau dans l'arche, annonce au monde un Dieu !
LA LYRE
Aime ! Eros règne à Gnide, à l'Olympe, au Tartare.
Son flambeau de
Sestos allume le doux phare,
Il consume Ilion par la main de Pâris.
Toi,
fuis de belle en belle, et change avec leurs charmes.
L'Amour n'enfante que
des larmes ;
Les Amours sont frères des Ris !
LA HARPE
L'Amour divin défend de la Haine infernale.
Cherche pour ton coeur
pur une âme virginale ;
Chéris-la, Jéhovah chérissait Israël.
Deux êtres
que dans l'ombre unit un saint mystère
Passent en s'aimant sur la terre,
Comme deux exilés du ciel !
LA LYRE
Jouis ! c'est au fleuve
des ombres
Que va le fleuve des vivants.
Le sage, s'il a des jours
sombres,
Les laisse aux dieux, les jette aux vents.
Enfin, comme un pale
convive,
Quand la mort imprévue arrive,
De sa couche il lui tend la main
;
Et, riant de ce qu'il ignore,
S'endort dans la nuit sans aurore,
En rêvant un doux lendemain !
LA HARPE
Soutiens ton frère
qui chancelle,
Pleure si tu le vois souffrir ;
Veille avec soin, prie
avec zèle,
Vis en songeant qu'il faut mourir.
Le pécheur croit,
lorsqu'il succombe,
Que le néant est dans la tombe,
Comme il est dans la
volupté ;
Mais quand l'ange impur le réclame,
Il s'épouvante d'être une
âme,
Et frémit de l'Éternité !
Le poète écoutait, à peine à son
aurore,
Ces deux lointaines voix qui descendaient du ciel ;
Et plus tard
il osa parfois, bien faible encore,
Dire à l'écho du Pinde un hymne du
Carmel.
ODE TROISIÈME
MOÏSE SUR LE NIL
à Mme Amable
Tastu
En ce même temps, la fille de Pharaon vint au fleuve pour se
baigner, accompagnée de ses filles, qui marchaient le long du bord de l'eau.
Exode.
" Mes soeurs, l'onde est plus fraîche aux premiers feux du
jour !
Venez : le moissonneur repose en son séjour ;
La rive est
solitaire encore ;
Memphis élève à peine un murmure confus ;
Et nos
chastes plaisirs, sous ces bosquets touffus,
N'ont d'autre témoin que
l'aurore.
" Au palais de mon père on voit briller les arts ;
Mais
ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards
Qu'un bassin d'or ou de
porphyre ;
Ces chants aériens sont mes concerts chéris ;
Je préfère aux
parfums qu'on brûle en nos lambris
Le souffle embaumé du zéphire !
"
Venez : l'onde est si calme et le ciel est si pur !
Laissez sur ces buissons
flotter les plis d'azur
De vos ceintures transparentes ;
Détachez ma
couronne et ces voiles jaloux ;
Car je veux aujourd'hui folâtrer avec vous,
Au sein des vagues murmurantes.
" Hâtons-nous... Mais parmi les
brouillards du matin,
Que vois-je ? - Regardez à l'horizon lointain...
Ne craignez rien, filles timides !
C'est sans doute, par l'onde entraîné
vers les mers,
Le tronc d'un vieux palmier qui, du fond des déserts,
Vient visiter les Pyramides.
" Que dis-je ? Si j'en crois mes
regards indécis,
C'est la barque d'Hermès ou la conque d'Isis,
Que
pousse une brise légère.
Mais non ; c'est un esquif où, dans un doux repos,
J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots,
Comme on dort au sein
de sa mère.
" Il sommeille ; et, de loin, à voir son lit flottant,
On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant
Le nid d'une blanche
colombe.
Dans sa couche enfantine il erre au gré du vent ;
L'eau le
balance, il dort, et le gouffre mouvant
Semble le bercer dans sa tombe !
" Il s'éveille : accourez, ô vierges de Memphis !
Il crie... Ah !
quelle mère a pu livrer son fils
Au caprice des flots mobiles ?
Il tend
les bras ; les eaux grondent de toute part.
Hélas ! contre la mort il n'a
d'autre rempart
Qu'un berceau de roseaux fragiles.
" Sauvons-le... -
C'est peut-être un enfant d'Israël.
Mon père les proscrit ; mon père est
bien cruel
De proscrire ainsi l'innocence !
Faible enfant ! ses malheurs
ont ému mon amour,
Je veux être sa mère : il me devra le jour,
S'il ne
me doit pas la naissance. "
Ainsi parlait Iphis, l'espoir d'un roi
puissant,
Alors qu'aux bords du Nil son cortège innocent
Suivait sa
course vagabonde ;
Et ces jeunes beautés qu'elle effaçait encor,
Quand
la Fille des Rois quittait ses voiles d'or,
Croyaient voir la Fille de
l'Onde.
Sous ses pieds délicats déjà le flot frémit.
Tremblante, la
pitié vers l'enfant qui gémit
La guide en sa marche craintive ;
Elle a
saisi l'esquif ! Fière de ce doux poids,
L'orgueil sur son beau front, pour
la première fois,
Se mêle à la pudeur naïve.
Bientôt, divisant
l'onde et brisant les roseaux,
Elle apporte à pas lents l'enfant sauvé des
eaux
Sur le bord de l'arène humide ;
Et ses soeurs tour à tour, au front
du nouveau-né,
Offrant leur doux sourire à son oeil étonné,
Déposaient
un baiser timide !
Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel,
Suivais des yeux ton fils sur qui veillait le ciel ;
Viens ici comme une
étrangère ;
Ne crains rien : en pressant Moïse entre tes bras,
Tes
pleurs et tes transports ne te trahiront pas,
Car Iphis n'est pas encor mère
!
Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant,
La vierge au roi
farouche amenait l'humble enfant,
Baigné des larmes maternelles,
On
entendait en choeur, dans les cieux étoilés,
Des anges, devant Dieu de leurs
ailes voilés,
Chanter les lyres éternelles.
" Ne gémis plus, Jacob,
sur la terre d'exil ;
Ne mêle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil :
Le Jourdain va t'ouvrir ses rives.
Le jour enfin approche où vers les
champs promis
Gessen verra s'enfuir, malgré leurs ennemis,
Les tribus si
longtemps captives.
" Sous les traits d'un enfant délaissé sur les
flots,
C'est l'élu du Sina, c'est le roi des fléaux,
Qu'une vierge sauve
de l'onde.
Mortels, vous dont l'orgueil méconnaît l'Éternel,
Fléchissez
: un berceau va sauver Israël,
Un berceau doit sauver le monde ! "
ODE QUATRIÈME
LE DÉVOUEMENT
In urbi omne mortalium genus
vis pestilentiae depopulabatur, nulla coeli intemperie quae occurreret oculis.
Sed domus corporibus exanimis, itinera funeribus complebantur ; non sexus, non
aetas periculo vacua. TACITE.
Dans la ville, la peste dévorait tout
ce qui meurt ; aucun nuage dans le ciel ne s'offrait aux yeux ; mais les maisons
étaient pleines de corps sans vie, les voies de funérailles. Ni le sexe ni l'âge
n'étaient exempts du péril.
I
Je rends grâce au Seigneur : il
m'a donné la vie !
La vie est chère à l'homme, entre les dons du ciel ;
Nous bénissons toujours le Dieu qui nous convie
Au banquet d'absinthe et
de miel.
Un noeud de fleurs se mêle aux fers qui nous enlacent ;
Pour
vieillir parmi ceux qui passent,
Tout homme est content de souffrir ;
L'éclat du jour nous plaît ; l'air des cieux nous enivre.
Je rends grâce
au Seigneur : - c'est le bonheur de vivre
Qui fait la gloire de mourir !
Malheureux le mortel qui meurt, triste victime,
Sans qu'un frère
sauvé vive par son trépas,
Sans refermer sur lui, comme un Romain sublime,
Le gouffre où se perdent ses pas !
Infortuné le peuple, en proie à
l'anathème,
Qui voit, se consumant lui-même,
Périr son nom et son
orgueil,
Sans que toute la terre à sa chute s'incline,
Sans qu'un beau
souvenir reste sur sa ruine,
Comme un flambeau sur un cercueil !
II
Quand Dieu, las de forfaits, se lève en sa colère,
Il suscite un
Fléau formidable aux cités,
Qui laisse après sa fuite un effroi séculaire
Aux murs, longtemps inhabités.
D'un vil germe, ignoré des peuples en
démence,
Un Géant pâle, un Spectre immense
Sort et grandit au milieu
d'eux ;
Et la Ville veut fuir, mais le Monstre fidèle,
Comme un horrible
époux, la couvre de son aile,
Et l'étreint de ses bras hideux !
Le
peuple en foule alors sous le mal qui fermente
Tombe, ainsi qu'en nos champs
la neige aux blancs flocons ;
Tout succombe, et partout la mort qui
s'alimente
Renaît des cadavres féconds.
Le monstre l'une à l'autre
enchaîne ses victimes ;
Il les traîne aux mêmes abîmes ;
Il se repaît de
leurs lambeaux ;
Et, parmi les bûchers, le deuil et les décombres,
Les
vivants sans abris, tels que d'impures ombres,
Errent loin des morts sans
tombeaux.
Quand le cirque s'ouvrait, aux jours des funérailles,
Tous
les Romains en paix, par leurs licteurs couverts,
Voyaient de loin lutter
les captifs des batailles,
Livrés aux tigres des déserts.
Ainsi dans
leur effroi les nations s'assemblent ;
Un long cri monte aux cieux qui
tremblent,
Au loin de mers en mers porté.
Le monde armé, craignant
l'Hydre aux ailes rapides,
Garde sous leur fléau ces mourants homicides,
Et les menace, épouvanté !
III
Alors n'est-il pas vrai,
sybarites des villes,
Que les jeux sont plus doux, et les plaisirs
meilleurs,
Lorsqu'un mal plus affreux que les haines civiles
Sème en
d'autres murs les douleurs ?
Loin des couches de feu qu'infecte un germe
immonde,
Qu'avec charme l'enfant du monde
Sur un lit parfumé s'endort !
Et qu'on savoure mieux l'air natal de la vie,
Quand tout un peuple en
deuil, qui pleure et nous envie,
Respire ailleurs un vent de mort !
Chacun reste absorbé dans un cercle éphémère.
La mère embrasse en
paix l'enfant qui lui sourit,
Sans s'informer des lieux où le sein d'une
mère
Est mortel au fils qu'il nourrit !
Quelque pitié vulgaire au fond
des coeurs s'éveille,
Entre les fêtes de la veille
Et les fêtes du
lendemain ;
Car tels sont les humains, plaindre les importune.
Ils
passent à côté d'une grande infortune,
Sans s'arrêter sur le chemin.
IV
Quelques hommes pourtant, qu'un feu secret anime,
Se
lèvent de la foule, et chacun dans leurs yeux
Cherche quel beau destin, quel
avenir sublime
Rayonne sur leurs fronts joyeux. -
Un triomphe éclatant
peut-être les réclame ?
Quel espoir enivre leur âme ?
Quel bien ? quel
trésor ? quel honneur ?... -
Ainsi toujours, hélas ! dans ce monde stérile,
Si la vertu paraît, à son aspect tranquille
Nous la prenons pour le
bonheur !
Ô peuples ! ces mortels, qu'un Dieu guide et seconde,
Vont
d'un pas assuré, d'un regard radieux,
Combattre le fléau devant qui fuit le
monde :
Adressez-leur vos longs adieux.
Et vous, ô leurs parents, leurs
épouses, leurs mères !
Contenez vos larmes amères ;
Laissez les victimes
s'offrir ;
Ne les poursuivez pas de plaintes téméraires ;
Devaient-ils
préférer aucun d'entre leurs frères
À ceux pour qui l'on peut mourir ?
Bientôt s'ouvre pour eux la cité solitaire.
Mille spectres vivants
les appellent en pleurs,
Surpris qu'il soit encore un. mortel sur la terre
Qui vienne au cri de leurs douleurs.
Ils parlent ; et déjà leur voix
rassure et guide
Ces peuples qu'un fléau livide
Pousse au tombeau d'un
bras de fer,
Et le monstre, attaqué dans les murs qu'il opprime,
Frémit
comme Satan, quand, sauveur et victime,
Un Dieu parut dans son enfer !
Ils contemplent de près l'hydre non assouvie.
Pour ravir ses secrets
résignés à leur sort,
Leur art audacieux lui dispute la vie,
Ou
l'interroge dans la mort.
Quand leurs secours sont vains, leur prière
console.
Le mourant croit à leur parole
Que le ciel ne peut démentir ;
Et si le trépas même, enfin, frappe leur tête,
De l'apôtre serein
l'humble voix ne s'arrête
Qu'au dernier souffle du martyr !
V
Ô mortels trop heureux ! qui pourrait vous atteindre,
Vous qui
domptez la mort en affrontant ses coups ?
Lorsqu'en vous admirant la foule
ose vous plaindre
Je vous suis de mes pleurs jaloux.
Infortuné ! jamais,
victime volontaire,
Je n'irai, pour. sauver la terre,
Braver un fléau
dévorant,
Ni, calmant par mes soins ses douleurs meurtrières,
Mêler ma
plainte amie et mes saintes prières
Aux soupirs impurs d'un mourant !
Hélas ! ne puis-je aussi m'immoler pour mes frères ?
N'est-il plus
d'opprimés ? n'est-il plus de bourreaux ?
Sur quel noble échafaud, dans
quels murs funéraires
Chercher le trépas des héros ?
Oui, que brisant
mon corps, la torture sanglante,
Sur la croix, à ma soif brûlante
Offre
le breuvage de fiel ;
Fier et content, Seigneur, je dirai vos louanges ;
Car l'ange du martyre est le plus beau des anges
Qui portent les âmes au
ciel !
ODE CINQUIÈME
À L'ACADÉMIE DES JEUX FLORAUX
At mihi jam puero coelestia sacra placebant,
Inque suum furtim
musa trahebat opus. OVIDE.
Vous dont le poétique empire
S'étend
des bords du Rhône aux rives de l'Adour,
Vous dont l'art tout-puissant n'est
qu'un joyeux délire,
Rois des combats du chant, rois des jeux de la lyre,
Ô maîtres du savoir d'amour !
Aussi belle qu'à sa naissance,
Votre muse se rit des ans et des douleurs ;
Le temps semble en passant
respecter son enfance ;
Et la gloire, à ses yeux se voilant d'innocence,
Cache ses lauriers sous des fleurs.
Salut ! - Enfant, j'ai pour ma
mère
Cueilli quelques rameaux dans vos sacrés bosquets,
Votre main s'est
offerte à ma main téméraire ;
Étranger, vous m'avez accueilli comme un
frère,
Et fait asseoir dans vos banquets.
Parmi les juges de l'arène
L'athlète fut admis, vainqueur bien faible encor.
Jamais pourtant,
errant sur les monts de Pyrène,
Il n'avait réveillé de belle suzeraine
Aux sons hospitaliers du cor.
D'une fée, aux lointaines sphères,
Jamais il n'avait dit les magiques jardins ;
Ni, le soir, pour charmer
des dames peu sévères,
Conté, près du foyer, les exploits des trouvères,
Et les amours des paladins.
D'autres, d'une voix immortelle,
Vous peindront d'heureux jours en de joyeux accords.
Moi, la douleur
m'éprouve, et mes chants viennent d'elle.
Je souffre et je console, et ma
muse fidèle
Se souvient de ceux qui sont morts !
ODE SIXIÈME
LE GÉNIE
à M. Le Vicomte de Chateaubriand
Les
circonstances ne forment pas les hommes ; elles les montrent : elles dévoilent,
pour ainsi dire, la royauté du Génie, dernière ressource des peuples éteints.
Ces rois qui n'en ont pas le nom, mais qui règnent véritablement par la force du
caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils
doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur
mission remplie ils disparaissent en laissant à l'avenir des ordres qu'il
exécutera fidèlement. F. DE LA MENNAIS.
I
Malheur à l'enfant de
la terre,
Qui, dans ce monde injuste et vain,
Porte en son âme solitaire
Un rayon de l'esprit divin !
Malheur à lui ! l'impure envie
S'acharne sur sa noble vie,
Semblable au Vautour éternel,
Et, de son
triomphe irritée,
Punit ce nouveau Prométhée
D'avoir ravi le feu du ciel
!
La Gloire, fantôme céleste,
Apparaît de loin à ses yeux ;
Il
subit le pouvoir funeste
De son sourire impérieux !
Ainsi l'oiseau,
faible et timide,
Veut en vain fuir l'hydre perfide
Dont l'oeil le
charme et le poursuit,
Il voltige de cime en cime,
Puis il accourt, et
meurt victime
Du doux regard qui l'a séduit.
Ou, s'il voit luire
enfin l'aurore
Du jour, promis à ses efforts ;
Vivant, si son front se
décore
Du laurier, qui croît pour les morts ;
L'erreur, l'ignorance
hautaine,
L'injure impunie et la haine
Usent les jours de l'immortel.
Du malheur imposant exemple,
La Gloire l'admet dans son temple,
Pour
l'immoler sur son autel !
II
Pourtant, fallût-il être en proie
À l'injustice, à la douleur,
Qui n'accepterait avec joie
Le génie,
au prix du malheur ?
Quel mortel, sentant dans son âme
S'éveiller la
céleste flamme
Que le temps ne saurait ternir,
Voudrait, redoutant sa
victoire,
Au sein d'un bonheur sans mémoire,
Fuir son triste et noble
avenir ?
Chateaubriand, je t'en atteste,
Toi qui, déplacé parmi
nous,
Reçus du ciel le don funeste
Qui blesse notre orgueil jaloux :
Quand ton nom doit survivre aux âges,
Que t'importe, avec ses outrages,
À toi, géant, un peuple nain ?
Tout doit un tribut au génie.
Eux,
ils n'ont que la calomnie :
Le serpent n'a que son venin.
Brave la
haine empoisonnée ;
Le nocher rit des flots mouvants,
Lorsque sa poupe
couronnée
Entre au port, à l'abri des vents.
Longtemps ignoré dans le
monde,
Ta nef a lutté contre l'onde
Souvent prête à l'ensevelir ;
Ainsi jadis le vieil Homère
Errait inconnu sur la terre,
Qu'un jour
son nom devait remplir.
III
Jeune encor, quand des mains du
crime
La France en deuil reçut des fers,
Tu fuis : le souffle qui
t'anime
S'éveilla dans l'autre univers.
Contemplant ces vastes rivages,
Ces grands fleuves, ces bois sauvages,
Aux humains tu disais adieu ;
Car dans ces lieux que l'homme ignore
Du moins ses pas n'ont point
encore
Effacé les traces de Dieu.
Tu vins, dans un temps plus
tranquille,
Fouler cette terre des arts
Où croît le laurier de Virgile,
Où tombent les murs des Césars.
Tu vis la Grèce humble et domptée :
Hélas ! il n'est plus de Tyrtée
Chez ces peuples, jadis si grands ;
Les grecs courbent leurs fronts serviles,
Et le rocher des Thermopyles
Porte les tours de leurs tyrans !
Ces cités, que vante l'histoire,
Pleurent leurs enfants aguerris ;
Le vieux souvenir de leur gloire
N'habite plus que leurs débris.
Les dieux ont fui : dans les prairies,
Adieu les blanches théories !
Plus de jeux, plus de saints concerts !
Adieu les fêtes fraternelles !
L'airain, qui gronde aux Dardanelles,
Trouble seul les temples déserts.
Mais si la Grèce est sans
prestiges,
Tu savais des lieux solennels
Où sont de plus sacrés
vestiges,
Des monuments plus éternels,
Une tombe pleine de vie,
Et
Jérusalem asservie
Qu'un pacha foule sans remord,
Et le bédouin, fils du
Numide,
Et Carthage, et la Pyramide,
Tente immobile de la mort !
Enfin, au foyer de tes pères,
Tu vins, rapportant pour trésor
Tes maux aux rives étrangères,
Et les hautes leçons du sort.
Tu
déposas ta douce lyre :
Dès lors, la raison qui t'inspire
Au sénat parla
par ta voix ;
Et la Liberté rassurée
Confia sa cause sacrée
À ton
bras, défenseur des Rois.
Dans cette arène où l'on t'admire,
Sois
fier d'avoir tant combattu,
Honoré du double martyre
Du génie et de la
vertu.
Poursuis, remplis notre espérance ;
Sers ton prince, éclaire la
France,
Dont les destins vont s'accomplir.
L'Anarchie, altière et
servile,
Pâlit devant ton front tranquille
Qu'un tyran n'a point fait
pâlir.
Que l'envie, aux pervers unie,
Te poursuive de ses clameurs,
Ton noble essor, fils du Génie,
T'enlève à ces vaines rumeurs ;
Tel
l'oiseau du Cap des Tempêtes
Voit les nuages sur nos têtes
Rouler leurs
flots séditieux ;
Pour lui, loin des bruits de la terre,
Bercé par son
vol solitaire,
Il va s'endormir dans les cieux !
ODE SEPTIÈME
LA FILLE D'O-TAÏTI
Que fait-il donc, celui que sa douleur attend
?
Sans doute il n'arrive pas, celui qu'elle aime tant.
ALFRED DE VIGNY,
Dolorida.
" Oh ! dis-moi, tu veux fuir ? et la voile inconstante
Va bientôt de ces bords t'enlever à mes yeux ?
Cette nuit j'entendais,
trompant ma douce attente,
Chanter les matelots qui repliaient leur tente.
Je pleurais à leurs cris joyeux.
" Pourquoi quitter notre île ? En
ton île étrangère,
Les cieux sont-ils plus beaux ? a-t-on moins de douleurs
?
Les tiens, quand tu mourras, pleureront-ils leur frère ?
Couvriront-ils tes os du plane funéraire
Dont on ne cueille pas les
fleurs ?
" Te souvient-il du jour où les vents salutaires
T'amenèrent vers nous pour la première fois ?
Tu m'appelas de loin sous
nos bois solitaires,
Je ne t'avais point vu jusqu'alors sur nos terres,
Et pourtant je vins à ta voix.
" Oh ! j'étais belle alors ; mais les
pleurs m'ont flétrie.
Reste, ô jeune étranger ! ne me dis pas adieu.
Ici, nous parlerons de ta mère chérie ;
Tu sais que je me plais aux
chants de ta patrie,
Comme aux louanges de ton Dieu.
" Tu rempliras
mes jours ; à toi je m'abandonne.
Que t'ai-je fait pour fuir ? Demeure sous
nos cieux.
Je guérirai tes maux, je serai douce et bonne,
Et je
t'appellerai du nom que l'on te donne
Dans le pays de tes aïeux !
"
Je serai, si tu veux, ton esclave fidèle,
Pourvu que ton regard brille à mes
yeux ravis.
Reste, ô jeune étranger ! reste, et je serai belle.
Mais tu
n'aimes qu'un temps, comme notre hirondelle ;
Moi, je t'aime comme je vis.
" Hélas ! tu veux partir. - Aux monts qui t'ont vu naître,
Sans
doute quelque vierge espère ton retour.
Eh bien ! daigne avec toi m'emmener,
ô mon maître !
Je lui serai soumise, et l'aimerai peut-être,
Si ta joie
est dans son amour !
" Loin de mes vieux parents, qu'un tendre orgueil
enivre,
Du bois où dans tes bras j'accourus sans effroi,
Loin des
fleurs, des palmiers, je ne pourrai plus vivre.
Je mourrais seule ici. Va,
laisse-moi te suivre,
Je mourrai du moins près de toi.
" Si l'humble
bananier accueillit ta venue,
Si tu m'aimas jamais, ne me repousse pas.
Ne t'en va pas sans moi dans ton île inconnue,
De peur que ma jeune âme,
errante dans la nue,
N'aille seule suivre tes pas ! "
Quand le matin
dora les voiles fugitives,
En vain on la chercha sous son dôme léger ;
On ne la revit plus dans les bois, sur les rives.
Pourtant la douce
vierge, aux paroles plaintives,
N'était pas avec l'étranger.
ODE
HUITIÈME
L'HOMME HEUREUX
à M. Ulric Guttinguer
Beatus qui non prosper !
" Je vous abhorre, ô dieux !
Hélas ! Si jeune encore,
Je puis déjà ce que je veux !
Accablé de vos
dons, ô dieux, je vous abhorre.
Que vous ai-je donc fait pour combler tous
mes voeux ?
" Du détroit de Léandre aux colonnes d'Alcide,
Mes
vaisseaux parcourent les mers ;
Mon palais engloutit, ainsi qu'un gouffre
avide,
Les trésors des cités et les fruits des déserts.
" Je dors au
bruit des eaux, au son lointain des lyres,
Sur un lit aux pieds de vermeil ;
Et sur mon front brûlant appelant les zéphires,
Dix vierges de l'Indus
veillent pour mon sommeil.
" Je laisse, en mes banquets, à l'ingrat
parasite
Des mets que repousse ma main ;
Et, dans les plats dorés, ma
faim que rien n'excite
Dédaigne des poissons nourris de sang humain.
" Aux bords du Tibre, aux monts qui vomissent les laves,
J'ai des
jardins délicieux ;
Mes domaines, partout couverts de mes esclaves,
Fatiguent mes coursiers, importunent mes yeux !
" Je vois les grands
me craindre et César me sourire ;
Je protège les suppliants ;
J'ai des
pavés de marbre et des bains de porphyre ;
Mon char est salué d'un peuple de
clients.
" Je m'ennuie au forum, je m'ennuie aux arènes ;
Je demande
à tous : Que fait-on ?
Je fais jeter par jour un esclave aux murènes,
Et
je m'amuse à peine à ce jeu de Caton.
" Les femmes de l'Europe et celles
de l'Asie
Touchent peu mon coeur déjà mort ;
Dans une coupe d'or l'ennui
me rassasie,
Et le pauvre qui pleure est jaloux de mon sort !
"
D'implacables faveurs me poursuivant sans cesse,
Vous m'avez flétri dans ma
fleur,
Dieux ! donnez l'espérance à ma froide jeunesse ;
Je vous rends
tous ces biens pour un peu de bonheur. "
Dans le temple, traînant sa
langueur opulente,
Ainsi parlait Celsus de sa couche indolente.
Il
blasphémait ses dieux ; et, bénissant le ciel,
Un martyr expirait devant
l'impur autel !
ODE NEUVIÈME
L'ÂME
Je ne sais quel
destin trouble l'esprit des mortels ; semblables à des cylindres, ils roulent çà
et là, accablés d'une infinité de maux... Mais prends courage, la race des
hommes est divine ; lorsque, dépouillé de ton corps, tu t'élèveras dans les
régions éthérées, la mort n'aura plus sur toi de pouvoir, tu seras un dieu
immortel et incorruptible. Vers dorés de Pythagore.
I
Fils du ciel, je fuirai les honneurs de la terre ;
Dans mon
abaissement je mettrai mon orgueil ;
Je suis le roi banni, superbe et
solitaire,
Qui veut le trône ou le cercueil.
Je hais le bruit du monde,
et je crains sa poussière.
La retraite, paisible et fière,
Réclame un
coeur indépendant ;
Je ne veux point d'esclave, et ne veux point de maître ;
Laissez-moi rêver seul au désert de mon être : -
J'y cherche le buisson
ardent.
Toi, qu'aux douleurs de l'homme un Dieu caché convie,
Compagne sous les cieux de l'humble humanité,
Passagère immortelle,
esclave de la vie,
Et reine de l'éternité,
Âme ! aux instants heureux
comme aux heures funèbres,
Rayonne au fond de mes ténèbres,
Règne sur
mes sens combattus ;
Oh ! de ton sceptre d'or romps leur chaîne fatale,
Et nuit et jour, pareille à l'antique vestale,
Veille au feu sacré des
vertus.
Est-ce toi dont le souffle a visité ma lyre,
Ma lyre, chaste
soeur des harpes de Sion ;
Et qui viens dans ma nuit, avec un doux sourire,
Comme une belle vision ?
Sur mes terrestres fers, ô vierge glorieuse,
Pose l'aile mystérieuse
Qui t'emporte au ciel dévoilé.
Viens-tu
m'apprendre, écho de la voix infinie,
Quelque secret d'amour, de joie ou
d'harmonie,
Que les anges t'ont révélé ?
II
Vis-tu ces temps
d'innocence,
Où, quand rien n'était maudit,
Dieu, content de sa
puissance,
Fit le monde et s'applaudit ?
Vis-tu, dans ces jours
prospères,
Du jeune aïeul de nos pères
Ève enchanter le réveil,
Et,
dans la sainte phalange,
Au front du premier archange
Luire le premier
soleil ?
Vis-tu, des torrents de l'être,
Parmi de brûlants sillons,
Les astres, joyeux de naître,
S'échapper en tourbillons ;
Quand
Dieu, dans sa paix féconde,
Penché de loin sur le monde,
Contemplait ces
grands tableaux,
Lui, centre commun des âmes,
Foyer de toutes les
flammes,
Océan de tous les flots ?
III
Suivais-tu du
Seigneur la marche solennelle,
Lorsque l'Esprit porta la parole éternelle
De l'abîme des eaux aux régions du feu ;
Au jour où, menaçant la terre
virginale,
Comme, d'un char léger pressant l'ardent essieu,
Un roi
vaincu refuse une lutte inégale,
Le Chaos éperdu s'enfuyait devant Dieu ?
As-tu vu, loin des cieux, châtiant ses complices,
Le Roi du mal,
armé du sceptre des supplices,
Dans le gouffre où jamais la terreur ne
s'endort ?
Lieu funèbre, où, pleurant les songes de la terre,
Le crime
se réveille, enfantant le remord,
Et qu'un Dieu visita, revêtu de mystère,
Quand d'enfer en enfer il poursuivit la Mort ?
IV
Montre-moi
l'Éternel, donnant, comme un royaume,
Le temps à l'éphémère et l'espace à
l'atome ;
Le vide obscur, des nuits tombeau silencieux ;
Les foudres se
croisant dans leur sphère tonnante,
Et la comète rayonnante,
Tramant sa
chevelure éparse dans les cieux.
Mon esprit sur ton aile, ô puissante
compagne,
Vole de fleur en fleur, de montagne en montagne,
Remonte aux
champs d'azur d'où l'homme fut banni,
Du secret éternel lève le voile
austère ;
Car il voit plus loin que la terre ;
Ma pensée est un monde
errant dans l'infini.
V
Mais la vie, ô mon âme ! a des pièges
dans l'ombre.
Sois le guerrier captif qui garde sa prison,
Des feux de
l'ennemi compte avec soin le nombre,
Et, sous le jour brûlant ainsi qu'en la
nuit sombre,
Surveille au loin tout l'horizon.
Je ne suis point
celui qu'une ardeur vaine enflamme,
Qui refuse à son coeur un amour chaste
et saint,
Porte à Dagon l'encens que Jéhovah réclame,
Et, voyageur sans
guide, erre autour de son âme,
Comme autour d'un cratère éteint.
Il
n'ose, offrant à Dieu sa nudité parée,
Flétrir les fleurs d'Eden d'un
souffle criminel ;
Fils banni, qui, tramant sa misère ignorée,
Mendie et
pleure, assis sur la borne sacrée
De l'héritage paternel.
Et les
anges entre eux disent : " Voilà l'impie !
Il a bu des faux biens le philtre
empoisonneur ;
Devant le juste heureux que son crime s'expie ;
Dieu
rejette son âme ! elle s'est assoupie
Durant la veille du Seigneur. "
Toi, - puisses-tu bientôt, secouant ma poussière,
Retourner radieuse
au radieux séjour !
Tu remonteras pure à la source première,
Et, comme
le soleil emporte sa lumière,
Tu n'emporteras que l'amour !
VI
Malheureux l'insensé dont la vue asservie
Ne sent point qu'un esprit
s'agite dans la vie !
Mortel, il reste sourd à la voix du tombeau ;
Sa
pensée est sans aile et son coeur est sans flamme ;
Car il marche, ignorant
son âme,
Tel qu'un aveugle errant qui porte un vain flambeau.
ODE
DIXIÈME
LE CHANT DE L'ARÈNE
Généreux Grecs, voilà les prix que
remporteront les vainqueurs. HOMÈRE.
L'athlète, vainqueur dans l'arène,
Est en honneur dans la cité ;
Son nom, sans que le temps l'entraîne,
Par les peuples est répété,
Depuis cette plage inféconde
Où dort sur
la borne du monde
L'Hiver, vieillard au dur sommeil,
Jusqu'aux lieux où,
quand naît l'aurore,
On entend, sous l'onde sonore,
Hennir les coursiers
du Soleil.
Voici la fête d'Olympie !
Tressez l'acanthe et le laurier
!
Que les dieux confondent l'impie !
Que l'antique audace assoupie
Se réveille au coeur du guerrier !
Venez, vous que la gloire
enchaîne !
Voyez les prêtres d'Apollon,
Pour votre victoire prochaine,
Ravir des couronnes au chêne
Qui jadis a vaincu Milon !
Venez de
Corinthe et de Crète,
De Tyr aux tissus précieux,
De Scylla, que bat la
tempête,
Et d'Athos, où l'aigle s'arrête
Pour voir de plus haut dans les
cieux !
Venez de l'île des Colombes,
Venez des mers de l'Archipel,
De Rhode, aux riches hécatombes,
Dont les guerriers jusqu'en leurs
tombes
De Bellone entendent l'appel !
Venez du palais centenaire
Dont Cécrops a fondé la tour ;
D'Argos, de Sparte qu'on vénère ;
De
Lemnos où naît le tonnerre,
D'Amathonte où naquit l'amour !
Les
temples saints, les gynécées,
Chargés de verdoyant festons,
Tels que de
jeunes fiancées,
Sous des guirlandes enlacées,
Ont caché leurs chastes
frontons.
Les Archontes et les Éphores
Dans le stade se sont assis ;
Les vierges et les canéphores
Ont purifié les amphores
Suivant les
rites d'Éleusis.
On a consulté la Pythie,
Et ceux qui parlent en
rêvant.
À l'heure où s'éveille Clytie,
D'un vautour fauve de Scythie
On a jeté la plume au vent.
Le vainqueur de la course agile
Recevra deux trépieds divins,
Et la coupe, agreste et fragile,
Dont
Bacchus a touché l'argile,
Lorsqu'il goûta les premiers vins.
Celui
dont le disque mobile
Renversera les trois faisceaux,
Aura cette urne
indélébile,
Que sculpta d'une main habile
Phlégon, du pays de Naxos.
Juges de la gloire innocente,
Nous offrons au lutteur ardent
Une
chlamyde éblouissante
De Sydon, qui, riche et puissante,
Joint le
caducée au trident.
Lutteurs, discoboles, athlètes,
Réparez vos
forces au bain ;
Puis venez vaincre dans nos fêtes,
Afin d'obtenir des
poètes
Un chant sur le mode thébain !
L'athlète, vainqueur dans
l'arène,
Est en honneur dans la cité ;
Son nom, sans que le temps
l'entraîne,
Par les peuples est répété,
Depuis cette plage inféconde
Où dort sur la borne du monde
L'Hiver, vieillard au dur sommeil,
Jusqu'aux lieux où, quand naît l'aurore,
On entend sous l'onde sonore
Hennir les coursiers du Soleil.
ODE ONZIÈME
LE CHANT DU
CIRQUE
Panem et circenses ! JUVÉNAL.
César, empereur
magnanime,
Le monde, à te plaire unanime,
À tes fêtes doit concourir !
Éternel héritier d'Auguste,
Salut ! prince immortel et juste,
César
! sois salué par ceux qui vont mourir !
Seul entre tous les rois, César
aux dieux de Rome
Peut en libations offrir le sang de l'homme.
À nos
solennités nous invitons la Mort.
De monstres pour nos jeux nous dépeuplons
le monde ;
Nous mêlons dans le cirque, où fume un sang immonde,
Les
tigres d'Hyrcanie aux barbares du Nord.
Des colosses d'airain, des vases
de porphyre,
Des ancres, des drapeaux que gonfle le zéphyre,
Parent du
champ fatal les murs éblouissants ;
Les parfums chargent l'air d'un odorant
nuage,
Car le peuple romain aime que le carnage
Exhale ses vapeurs parmi
des flots d'encens.
Des portes tout à coup les gonds d'acier g émissent.
La foule entre en froissant les grilles qui frémissent ;
Les panthères
dans l'ombre ont tressailli d'effroi,
Et, poussant mille cris qu'un long
bruit accompagne,
Comme un fleuve épandu de montagne en montagne,
De
degrés en degrés roule le peuple-roi.
Les deux chaises d'ivoire ont reçu
les édiles.
L'hippopotame informe et les noirs crocodiles
Nagent autour
du cirque en un large canal ;
Dans leurs cages de fer les cinq cents lions
grondent ;
Les vestales en choeur, dont les chants se répondent,
Apportent l'autel chaste et le feu virginal.
L'oeil ardent, le sein
nu, l'impure courtisane
Près du foyer sacré pose un trépied profane.
On
voile de cyprès l'autel des suppliants.
À travers leur cortège et de rois et
d'esclaves,
Les sénateurs, vêtus d'augustes laticlaves,
Dans la foule,
de loin, comptent tous leurs clients.
Chaque vierge est assise auprès
d'une matrone.
À la voix des tribuns, on voit autour du trône
Les
soldats du prétoire en cercle se ranger ;
Les prêtres de Cybèle entonnent la
louange ;
Et, sur de vils tréteaux, les histrions du Gange
Chantent, en
attendant ceux qui vont s'égorger.
Les voilà !... - Tout le peuple
applaudit et menace
Ces captifs, que César d'un bras puissant ramasse
Des temples de Manès aux antres d' Irmensul.
Ils entrent tour à tour, et
le licteur les nomme ;
Vil troupeau, que la mort garde aux plaisirs de Rome,
Et que d'un fer brûlant a marqué le consul !
On découvre en leurs
rangs, à leur tête penchée,
Des Juifs, traînant partout une honte cachée ;
Plus loin, d'altiers Gaulois que nul péril n'abat ;
Et d'infâmes
Chrétiens, qui, dépouillés d'armures,
Refusant aux bourreaux leurs chants ou
leurs murmures,
Vont souffrir sans orgueil et mourir sans combat.
Bientôt, quand rugiront les bêtes échappées,
Les murs, tout hérissés
de piques et d'épées,
Livreront cette proie entière à leur fureur.
Du
trône de César la pourpre orne le faîte,
Afin qu'un jour plus doux, durant
l'ardente fête,
Flatte les yeux divins du clément empereur.
César,
empereur magnanime,
Le monde, à te plaire unanime,
À tes fêtes doit
concourir !
Éternel héritier d'Auguste,
Salut ! prince immortel et
juste,
César ! sois salué par ceux qui vont mourir !
ODE DOUZIÈME
LE CHANT DU TOURNOI
Servants d'amour, regardez doucement
Aux
échafauds anges de paradis ;
Lors jouterez fort et joyeusement,
Et vous
serez honorés et chéris.
Ancienne ballade.
Largesse, ô
chevaliers ! largesse aux suivants d'armes !
Venez tous ! soit qu'au sein
des jeux ou des alarmes,
Votre écu de Milan porte le vert dragon,
Le
manteau noir d'Agra, semé de blanches larmes,
La fleur de lys de France, ou
la croix d'Aragon.
Déjà la lice est ouverte ;
Les clercs en ont fait
le tour ;
La bannière blanche et verte
Flotte au front de chaque tour ;
La foule éclate en paroles :
Les légères banderoles
Se mêlent en
voltigeant ;
Et le héros du portique
Sur l'or de sa dalmatique
Suspend le griffon d'argent.
Les maisons peuplent leur faîte ;
Au loin gronde le beffroi ;
Tout nous promet une fête
Digne des
regards du roi.
La reine, à ce jour suprême,
A de son épargne même
Consacré douze deniers,
Et pour l'embellir encore,
Racheté des fers
du Maure
Douze chrétiens prisonniers.
Or, comme la loi l'ordonne,
Chevaliers au coeur loyal,
Avant que le clairon sonne,
Écoutez
l'édit royal !
Car, sans l'entendre en silence,
Celui qui saisit la
lance
N'a plus qu'un glaive maudit.
Croyez ces conseils prospères !
C'est ce qu'ont dit à nos pères
Ceux à qui Dieu l'avait dit !
D'abord, des saintes louanges
Chantez les versets bénis,
Chantez
Jésus, les Archanges,
Et monseigneur saint Denis !
Jurez sur les
Évangiles
Que, si vos bras sont fragiles,
Rien ne ternit votre honneur ;
Que vous pourrez, s'il se lève,
Montrer au roi votre glaive,
Comme
votre âme au Seigneur !
D'un saint touchez la dépouille !
Jurez,
comtes et barons,
Que nulle fange ne souille
L'or pur de vos éperons !
Que de ses vassaux fidèles,
Dans ses noires citadelles,
Nul de vous
n'est le bourreau !
Que, du sort bravant l'épreuve,
Pour l'orphelin et
la veuve
Votre épée est sans fourreau !
Preux que l'honneur
accompagne,
N'oubliez pas les vertus
Des vieux pairs de Charlemagne,
Des vieux champions d'Artus !
Malheur au vainqueur sans gloire,
Qui
doit sa lâche victoire
À de hideux nécromants !
Honte au guerrier sans
vaillance
Qui combat la noble lance
Avec d'impurs talismans !
Un
jour, sur les murs funestes
De son infâme château,
On voit pendre ses
vils restes
Aux bras d'un sanglant poteau ;
Éternisant ses supplices,
Les enchanteurs, ses complices,
Dans les ombres déchaînés,
Parmi
d'affreux sortilèges
À leurs festins sacrilèges
Mêlent ses os décharnés
!
Mais gloire au guerrier austère !
Gloire au pieux châtelain !
Chaque belle sans mystère
Brode son nom sur le lin.
Le mélodieux
trouvère
À son glaive, qu'on révère,
Consacre un chant immortel ;
Dans sa tombe est une fée ;
Et l'on donne à son trophée
Pour
piédestal un autel.
Donc, en vos âmes courtoises,
Gravez, pairs et
damoisels,
La loi des joutes gauloises
Et des galants carrousels !
Par les juges de l'épée,
Par leur belle détrompée,
Les félons seront
honnis.
Leur opprobre est sans refuges ;
Ceux qui condamnent les juges
Par les dames sont punis !
Largesse, ô chevaliers ! largesse aux
suivants d'armes !
Venez tous ! soit qu'au sein des jeux ou des alarmes,
Votre écu de Milan porte le vert dragon,
Le manteau noir d'Agra, semé de
blanches larmes,
La fleur de lys de France, ou la croix d'Aragon.
ODE TREIZIÈME
L'ANTÉCHRIST
Après que les mille ans
seront accomplis, Satan sera délié ; il sortira de sa prison, et il séduira les
nations qui sont aux quatre coins du monde, Gog et Magog. SAINT JEAN,
Apocalypse.
I
Il viendra, - quand viendront les dernières
ténèbres ;
Que la source des jours tarira ses torrents ;
Qu'on verra les
soleils, au front des nuits funèbres,
Pâlir comme des yeux mourants ;
Quand l'abîme inquiet rendra des bruits dans l'ombre ;
Que l'enfer
comptera le nombre
De ses soldats audacieux ;
Et qu'enfin le fardeau de
la suprême voûte
Fera, comme un vieux char tout poudreux de sa route,
Crier l'axe affaibli des cieux.
Il viendra, - quand la mère, au fond
de ses entrailles,
Sentira tressaillir son fruit épouvanté ;
Quand nul
ne suivra plus les saintes funérailles
Du juste, en sa tombe attristé ;
Lorsqu'approchant des mers sans lit et sans rivages,
L'homme entendra
gronder, sous le vaisseau des âges,
La vague de l'éternité.
Il
viendra, - quand l'orgueil, et le crime, et la haine,
De l'antique Alliance
enfreint le voeu ;
Quand les peuples verront, craignant leur fin prochaine,
Du monde décrépit se détacher la chaîne ;
Les astres se heurter dans
leurs chemins de feu ;
Et dans le ciel, - ainsi qu'en ses salles oisives
Un hôte se promène, attendant ses convives, -
Passer et repasser l'ombre
immense de Dieu.
II
Parmi les nations il luira comme un signe.
Il viendra des captifs dissiper la rançon ;
Le Seigneur l'enverra pour
dévaster la vigne,
Et pour disperser la moisson.
Les peuples ne sauront,
dans leur stupeur profonde,
Si ses mains dans quelque autre monde
Ont
porté le sceptre ou les fers ;
Et dans leurs chants de deuil et leurs hymnes
de fête,
Ils se demanderont si les feux de sa tête
Sont des rayons ou
des éclairs.
Tantôt ses traits au ciel emprunteront leurs charmes ;
Tel qu'un ange, vêtu de radieuses armes,
Tout son corps brillera de
reflets éclatants,
Et ses yeux souriront, baignés de douces larmes,
Comme la jeune aurore au front du beau printemps.
Tantôt, hideux
amant de la nuit solitaire,
Noir dragon, déployant l'aile aux ongles de fer,
Pâle, et s'épouvantant de son propre mystère,
Du sein profané de la
terre
Ses pas feront monter les vapeurs de l'enfer.
La nature
entendra sa voix miraculeuse.
Son souffle emportera les cités aux déserts ;
Il guidera des vents la course nébuleuse ;
Il aura des chars dans les
airs ;
Il domptera la flamme, il marchera sur l'onde ;
On verra l'arène
inféconde
Sous ses pieds de fleurs s'émailler ;
Et les astres sur lui
descendre en auréole ;
Et les morts tressaillir au bruit de sa parole,
Comme s'ils allaient s'éveiller !
Fleuve aux flots débordés, volcan
aux noires laves,
Il n'aura point d'amis pour avoir plus d'esclaves ;
Il
pèsera sur tous de toute sa hauteur ;
Le monde, où passera le funeste
fantôme,
Paraîtra sa conquête et non pas son royaume ;
Il ne sera qu'un
maître où Dieu fut un pasteur.
Il semblera, courbé sur la terre
asservie,
Porter un autre poids, vivre d'une autre vie.
Il ne pourra
vieillir, il ne pourra changer.
Les fleurs que nous cueillons pour lui
seront flétries ;
Sans tendresse et sans foi, dans toutes nos patries
Il
sera comme un étranger.
Son attente jamais ne sera l'espérance ;
Battu de ses désirs comme d'un flot des mers,
Sa science en secret
envîra l'ignorance,
Et n'aura que des fruits amers.
Il bravera l'arrêt
suspendu sur sa tête
Calme, comme avant la tempête,
Et muet, comme après
la mort ;
Et son coeur ne sera qu'une arène insensible
Où, dans le noir
combat d'un hymen impossible,
Le Crime étreindra le Remord !
Du
temps prêt à finir il saisira le reste.
Son bras du dernier port éteindra le
fanal !
Dieu, qui combla de maux son envoyé céleste,
Accablera de biens
le Messie infernal.
Couché sur ses plaisirs ainsi que sur des proies,
Ses yeux n'exprimeront, durant son vain pouvoir,
Que la honte cachée au
sein des fausses joies,
Et l'orgueil qui se lève au fond du désespoir.
De l'enfer aux mortels apportant les messages,
Sa main, semant
l'erreur au champ de la raison,
Mêlera dans sa coupe, où boiront les faux
sages,
Les venins aux parfums et le miel au poison.
Comme un funèbre
mur, entre le ciel et l'homme
Il osera placer un effroyable adieu ;
Ses
forfaits n'auront pas de langue qui les nomme ;
Et l'athée effrayé dira :
Voilà mon Dieu !
III
Enfin, quand ce héraut du suprême mystère
Aura de crime en crime usé ses noirs destins,
Que la sainte vertu, que
la foi salutaire
Trouveront tous les coeurs éteints ;
Quand du signe du
meurtre et du sceau des supplices
Il aura marqué ses complices ;
Que son
troupeau sera compté ;
Il quittera la vie ainsi qu'une demeure,
Et son
règne ici-bas n'aura pour dernière heure
Que l'heure de l'éternité.
ODE QUATORZIÈME
ÉPITAPHE
Hic praeteritos commemora
dies, aeternos meditare.
Jeune ou vieux, imprudent ou sage,
Toi
qui, de cieux en cieux errant comme un nuage,
Suis l'instinct d'un plaisir
ou l'appel d'un besoin,
Voyageur, où vas-tu si loin ? -
N'est-ce donc
pas ici le but de ton voyage ?
La Mort, qui partout pose un pied
victorieux,
A couvert mes splendeurs d'ombres expiatoires.
Mon nom même
a subi son voile injurieux ;
Et le morne oubli cache à ton oeil curieux
S'il est dans mon néant quelqu'une de tes gloires.
Passant, comme
toi j'ai passé.
Le fleuve est revenu se perdre dans sa source.
Fais
silence ; assieds-toi sur ce marbre brisé.
Pose un instant le poids qui
fatigue ta course :
J'eus de même un fardeau qu'ici j'ai déposé.
Si
tu veux du repos, si tu cherches de l'ombre,
Ta couche est prête, accours !
loin du bruit on y dort.
Si ton fragile esquif lutte sur la mer sombre,
Viens, c'est ici l'écueil ; viens, c'est ici le port !
Ne sens-tu
rien ici dont tressaille ton âme ?
Rien, qui borne tes pas d'un cercle
impérieux ?
Sur l'asile qui te réclame,
Ne lis-tu pas ton nom en mots
mystérieux ?
Éphémère histrion qui sait son rôle à peine,
Chaque
homme, ivre d'audace ou palpitant d'effroi,
Sous le sayon du pâtre ou la
robe du roi,
Vient passer à son tour son heure sur la scène.
Ne
foule pas les morts d'un pied indifférent :
Comme moi, dans leur ville il te
faudra descendre ;
L'homme de jour en jour s'en va pâle et mourant,
Et
tu ne sais quel vent doit emporter ta cendre.
Mais devant moi ton coeur
à peine est agité !
Quoi donc ! pas un soupir ! pas même une prière !
Tout ton néant te parle, et n'est point écouté !
Tu passes ! - en
effet, qu'importe cette pierre ?
Que peut cacher la tombe à ton oeil
attristé ?
Quelques os desséchés, un reste de poussière,
Rien peut-être,
- et l'éternité !
ODE QUINZIÈME
UN CHANT DE FÊTE DE NÉRON
À M. le comte Alfred de V.
Nescio quid molle atque
facetum. HORACE.
Amis ! l'ennui nous tue, et le sage l'évite !
Venez tous admirer la fête où vous invite
Néron, César, Consul pour la
troisième fois ;
Néron, maître du monde et dieu de l'harmonie,
Qui, sur
le mode d'Ionie,
Chante, en s'accompagnant de la lyre à dix voix !
Que mon joyeux appel sur l'heure vous rassemble !
Jamais vous
n'aurez eu tant de plaisirs ensemble,
Chez Pallas l'affranchi, chez le grec
Agénor ;
Ni dans ces gais festins, d'où s'exilait la gêne,
Où l'austère
Sénèque, en louant Diogène,
Buvait le falerne dans l'or ;
Ni lorsque
sur le Tibre, Aglaé, de Phalère,
Demi-nue, avec nous voguait dans sa galère,
Sous des tentes d'Asie aux brillantes couleurs ;
Ni quand, au son des
luths, le préfet des Bataves
Jetait aux lions vingt esclaves,
Dont on
avait caché les chaînes sous des fleurs !
Venez, Rome à vos yeux va
brûler, - Rome entière !
J'ai fait sur cette tour apporter ma litière
Pour contempler la flamme en bravant ses torrents.
Que sont les vains
combats des tigres et de l'homme ?
Les sept monts aujourd'hui sont un grand
cirque, où Rome
Lutte avec les feux dévorants.
C'est ainsi qu'il
convient au maître de la terre
De charmer son ennui profond et solitaire !
Il doit lancer parfois la foudre, comme un dieu !
Mais, venez, la nuit
tombe et la fête commence.
Déjà l'Incendie, hydre immense,
Lève son aile
sombre et ses langues de feu !
Voyez-vous ? voyez-vous ? sur sa proie
enflammée,
Il déroule en courant ses replis de fumée ;
Il semble
caresser ces murs qui vont périr ;
Dans ses embrassements les palais
s'évaporent...
- Oh ! que n'ai-je aussi, moi, des baisers qui dévorent,
Des caresses qui font mourir !
Écoutez ces rumeurs, voyez ces
vapeurs sombres,
Ces hommes dans les feux errant comme des ombres,
Ce
silence de mort par degrés renaissant !
Les colonnes d'airain, les portes
d'or s'écroulent !
Des fleuves de bronze qui roulent
Portent des flots
de flamme au Tibre frémissant !
Tout périt ! jaspe, marbre, et porphyre,
et statues,
Malgré leurs noms divins dans la cendre abattues.
Le fléau
triomphant vole au gré de mes voeux,
Il va tout envahir dans sa course
agrandie,
Et l'Aquilon joyeux tourmente l'incendie,
Comme une tempête de
feux.
Fier Capitole, adieu ! - Dans les feux qu'on excite,
L'aqueduc
de Sylla semble un pont du Cocyte.
Néron le veut : ces tours, ces dômes
tomberont.
Bien : sur Rome, à la fois, partout, la flamme gronde !
-
Rends-lui grâces, Reine du monde :
Vois quel beau diadème il attache à ton
front !
Enfant, on me disait que les voix sibyllines
Promettaient
l'avenir aux murs des sept collines,
Qu'aux pieds de Rome, enfin, mourrait
le temps dompté,
Que son astre immortel n'était qu'à son aurore... -
Mes
amis ! dites-moi combien d'heures encore
Peut durer son éternité ?
Qu'un incendie est beau lorsque la nuit est noire !
Érostrate
lui-même eût envié ma gloire.
D'un peuple à mes plaisirs qu'importent les
douleurs ?
Il fuit : de toutes parts le brasier l'environne... -
Otez de
mon front ma couronne,
Le feu qui brûle Rome en flétrirait les fleurs.
Quand le sang rejaillit sur vos robes de fête,
Amis, lavez la tache
avec du vin de Crète ;
L'aspect du sang n'est doux qu'au regard des
méchants.
Couvrons un jeu cruel de voluptés sublimes.
Malheur à qui se
plaît au cri de ses victimes ! -
Il faut l'étouffer dans des chants.
Je punis cette Rome et je me venge d'elle !
Ne poursuit-elle pas
d'un encens infidèle
Tour à tour Jupiter et ce Christ odieux ?
Qu'enfin
à leur niveau sa terreur me contemple !
Je veux avoir aussi mon temple,
Puisque ces vils Romains n'ont point assez de dieux.
J'ai détruit
Rome, afin de la fonder plus belle.
Mais que sa chute au moins brise la
croix rebelle !
Plus de chrétiens ! allez, exterminez-les tous !
Que
Rome de ses maux punisse en eux les causes ;
Exterminez !... - Esclave !
apporte-moi des roses,
Le parfum des roses est doux !
ODE SEIZIÈME
LA DEMOISELLE
Un rien sait l'animer ; curieuse et volage,
Elle va parcourant tous les objets flatteurs,
Sans se fixer jamais, non
plus que sur les fleurs
Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles,
Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles.
ANDRÉ CHÉNIER.
Quand la demoiselle dorée
S'envole au départ des hivers,
Souvent
sa robe diaprée,
Souvent son aile est déchirée
Aux mille dards des
buissons verts.
Ainsi, jeunesse vive et frêle,
Qui, t'égarant de
tous côtés,
Voles où ton instinct t'appelle,
Souvent tu déchires ton
aile
Aux épines des voluptés.
ODE DIX-SEPTIÈME
À MON AMI
S.-B.
Perseverando. DEVISE DES DUCIE.
L'aigle, c'est le
génie ! oiseau de la tempête,
Qui des monts les plus hauts cherche le plus
haut faîte ;
Dont le cri fier, du jour chante l'ardent réveil ;
Qui ne
souille jamais sa serre dans la fange,
Et dont l'oeil flamboyant
incessamment échange
Des éclairs avec le soleil.
Son nid n'est pas
un nid de mousse ; c'est une aire,
Quelque rocher, creusé par un coup de
tonnerre,
Quelque brèche d'un pic, épouvantable aux yeux,
Quelque
croulant asile, aux flancs des monts sublimes,
Qu'on voit, battu des vents,
pendre entre deux abîmes,
Le noir précipice et les cieux !
Ce n'est
pas l'humble ver, les abeilles dorées,
La verte demoiselle aux ailes
bigarrées
Qu'attendent ses petits, béants, de faim pressés ;
Non ! c'est
l'oiseau douteux, qui dans la nuit végète ;
C'est l'immonde lézard, c'est le
serpent qu'il jette,
Hideux, aux aiglons hérissés.
Nid Royal !
palais sombre, et que d'un flot de neige
La roulante avalanche en bondissant
assiège !
Le génie y nourrit ses fils avec amour,
Et, tournant au soleil
leurs yeux remplis de flammes,
Sous son aile de feu couve de jeunes âmes,
Qui prendront des ailes un jour !
Pourquoi donc t'étonner, Ami, si
sur ta tête,
Lourd de foudres, déjà le nuage s'arrête ?
Si quelque impur
reptile en ton nid se débat ?
Ce sont tes premiers j eux, c'est ta première
fête :
Pour vous autres aiglons, chaque heure a sa tempête,
Chaque
festin est un combat.
Rayonne, il en est temps ! et, s'il vient un
orage,
En prisme éblouissant change le noir nuage.
Que ta haute pensée
accomplisse sa loi.
Viens, joins ta main de frère à ma main fraternelle.
Poète, prends ta lyre ; aigle, ouvre ta jeune aile ;
Étoile, étoile,
lève-toi !
La brume de ton aube, Ami, va se dissoudre.
Fais-toi
connaître, aiglon, du soleil, de la foudre.
Viens arracher un nom par tes
chants inspirés ;
Viens ; cette gloire, en butte à tant de traits vulgaires,
Ressemble aux fiers drapeaux qu'on rapporte des guerres,
Plus beaux
quand ils sont déchirés !
Vois l'astre chevelu qui, royal météore,
Roule, en se grossissant des mondes qu'il dévore ;
Tel, ô jeune géant,
qui t'accrois tous les jours,
Tel ton génie ardent, loin des routes tracées,
Entraînant dans son cours des mondes de pensées,
Toujours marche et
grandit toujours !
ODE DIX-HUITIÈME
JÉHOVAH
Domini
enim sunt cardines terræ, et posuit super eos orbem. CANT. ANNAE, I.
Jéhovah est le maître des deux pôles, et sur eux il faut tourner le
monde. JOSEPH DE MAISTRE, Soirées de Saint-Pétersbourg.
Gloire à
Dieu seul ! son nom rayonne en ses ouvrages !
Il porte dans sa main
l'univers réuni ;
Il mit l'éternité par delà tous les âges,
Par delà
tous les cieux il jeta l'infini.
Il a dit au chaos sa parole féconde,
Et d'un mot de sa voix laissé tomber le monde !
L'archange auprès de lui
compte les nations ;
Quand, des jours et des lieux franchissant les espaces,
Il dispense aux siècles leurs races,
Et mesure leur temps aux
générations !
Rien n'arrête en son cours sa puissance prudente.
Soit
que son souffle immense, aux ouragans pareil,
Pousse de sphère en sphère une
comète ardente,
Ou dans un coin du monde éteigne un vieux soleil !
Soit qu'il sème un volcan sous l'océan qui gronde,
Courbe ainsi que
des flots le front altier des monts,
Ou de l'enfer troublé touchant la voûte
immonde,
Au fond des mers de feu chasse les noirs démons !
Oh ! la
création se meut dans ta pensée,
Seigneur ! tout suit la voie en tes
desseins tracée ;
Ton bras jette un rayon au milieu des hivers,
Défend
la veuve en pleurs du publicain avide,
Ou dans un ciel lointain, séjour
désert du vide,
Crée en passant un univers !
L'homme n'est rien sans
lui, l'homme, débile proie,
Que le malheur dispute un moment au trépas.
Dieu lui donne le deuil ou lui reprend la joie.
Du berceau vers la tombe
il a compté ses pas.
Son nom, que des élus la harpe d'or célèbre,
Est redit par les voix de l'univers sauvé ;
Et lorsqu'il retentit dans
son écho funèbre,
L'enfer maudit son roi par les cieux réprouvé !
Oui, les anges, les saints, les sphères étoilées,
Et les âmes des
morts devant toi rassemblées,
Ô Dieu ! font de ta gloire un concert solennel
;
Et tu veux bien que l'homme, être humble et périssable,
Marchant dans
la nuit sur le sable,
Mêle un chant éphémère à cet hymne éternel !
Gloire à Dieu seul ! son nom rayonne en ses ouvrages,
Il porte dans
sa main l'univers réuni ;
Il mit l'éternité par delà tous les âges,
Par
delà tous les cieux il jeta l'infini !
LIVRE CINQUIÈME
Prend-moy
tel que je suy. Devise des Ély.
ODE PREMIÈRE
PREMIER
SOUPIR
C'est que j'ai rencontré des regards dont la flamme
Semble
avec mes regards ou briller ou mourir,
Et cette âme, soeur de mon âme,
Hélas ! que j'attendais pour aimer et souffrir.
ÉMILE DESCHAMPS.
Sois heureuse, ô ma douce amie,
Salue en paix la vie et jouis des
beaux jours ;
Sur le fleuve du temps mollement endormie,
Laisse les
flots suivre leur cours !
Va, le sort te sourit encore,
Le ciel ne
peut vouloir, dissipe tout effroi,
Qu'un jour triste succède à ta joyeuse
aurore.
Le ciel doit m'écouter quand pour toi je l'implore.
Notre avenir
commun ne pèse que sur moi !
Bientôt tu peux m'être ravie :
Peut-être,
loin de toi, demain j'irai languir.
Quoi, déjà tout est sombre, et fatal
dans ma vie !
J'ai dû t'aimer, je dois te fuir !
Puis, - hélas ! sur
mon front que le malheur retombe !
Il faudra qu'à l'absence, à de nouveaux
désirs,
Un sentiment bien doux succombe :
Tu m'oublîras dans les
plaisirs,
Je me souviendrai dans la tombe.
Oui, je mourrai ; déjà ma
lyre est en deuil.
Jeune, je m'éteindrai, laissant peu de mémoire,
Sans
peur ; puisque de front j'ai contemplé la gloire,
Je puis voir de près le
cercueil.
L'Élysée immortel est près des noirs royaumes,
Et la gloire et
la mort ne sont que deux fantômes,
En habits de fête ou de deuil !
Sois heureuse, ô ma douce amie,
Jouis en paix de tes beaux jours ;
Sur le fleuve du temps mollement endormie,
Laisse les flots suivre leur
cours !
ODE DEUXIÈME
REGRET
Il s'est trouvé parfois,
comme pour faire voir
Que du bonheur en nous est encor le pouvoir,
Deux
âmes s'élevant sur les plaines du monde,
Toujours l'une pour l'autre
existence féconde,
Puissantes à sentir avec un feu pareil,
Double et
brûlant rayon né d'un même soleil,
Vivant comme un seul être, intime et pur
mélange,
Semblables dans leur vol aux deux ailes d'un ange,
Ou telles
que des nuits les jumeaux radieux
D'un fraternel éclat illuminent les cieux.
Si l'homme a séparé leur ardeur mutuelle,
C'est alors que l'on voit, et
rapide et fidèle,
Chacune, de la foule écartant l'épaisseur,
Traverser
l'univers et voler à sa soeur.
ALFRED DE VIGNY, Héléna.
Oui,
le bonheur bien vite a passé dans ma vie !
On le suit ; dans ses bras on se
livre au sommeil ;
Puis, comme cette vierge aux champs crétois ravie,
On
se voit seul à son réveil.
On le cherche de loin dans l'avenir immense ;
On lui crie : " Oh ! reviens, compagnon de mes jours. "
Et le plaisir
accourt ; mais sans remplir l'absence
De celui qu'on pleure toujours.
Moi, si l'impur plaisir m'offre sa vaine flamme,
Je lui dirai : "
Va, fuis, et respecte mon sort :
Le bonheur a laissé le regret dans mon âme
;
Mais toi, tu laisses le remord ! "
Pourtant je ne dois point
troubler votre délire,
Amis ; je veux paraître ignorer les douleurs ;
Je
souris avec vous, je vous cache ma lyre
Lorsqu'elle est humide de pleurs !
Chacun de vous peut-être, en son coeur solitaire,
Sous des ris
passagers étouffe un long regret ;
Hélas ! nous souffrons tous ensemble sur
la terre,
Et nous souffrons tous en secret !
Tu n'as qu'une colombe,
à tes lois asservie ;
Tu mets tous tes amours, vierge, dans une fleur.
Mais à quoi bon ? La fleur passe comme la vie,
L'oiseau fuit comme le
bonheur !
On est honteux des pleurs ; on rougit de ses peines,
Des
innocents chagrins, des souvenirs touchants ;
Comme si nous n'étions sous
les terrestres chaînes
Que pour la joie et pour les chants !
Hélas !
il m'a donc fui sans me laisser de trace,
Mais pour le retenir j'ai fait ce
que j'ai pu,
Ce temps où le bonheur brille, et soudain s'efface,
Comme
un sourire interrompu !
ODE TROISIÈME
AU VALLON DE CHERIZY
Factus sum peregrinus... et quaesivi qui simul contristaretur, et
non fuit. PS. LXVIII.
Perfide gressus meos semitis tuis. PS. XVI.
Je suis devenu voyageur... et j'ai cherché qui s'affligerait avec moi, et
nul n'est venu.
Permets à mes pas de suivre ta trace.
Le voyageur
s'assied sous votre ombre immobile,
Beau vallon ; triste et seul, il
contemple en rêvant
L'oiseau qui fuit l'oiseau, l'eau que souille un
reptile,
Et le jonc qu'agite le vent !
Hélas ! l'homme fuit l'homme
; et souvent avant l'âge
Dans un coeur noble et pur se glisse le malheur ;
Heureux l'humble roseau qu'alors un prompt orage
En passant brise dans
sa fleur !
Cet orage, ô vallon, le voyageur l'implore.
Déjà las de
sa course, il est bien loin encore
Du terme où ses maux vont finir ;
Il
voit devant ses pas, seul pour se soutenir,
Aux rayons nébuleux de sa
funèbre aurore,
Le grand désert de l'avenir !
De dégoûts en dégoûts
il va traîner sa vie.
Que lui font ces faux biens qu'un faux orgueil envie ?
Il cherche un coeur fidèle, ami de ses douleurs ;
Mais en vain : nuls
secours n'aplaniront sa voie,
Nul parmi les mortels ne rira de sa joie,
Nul ne pleurera de ses pleurs !
Son sort est l'abandon ; et sa vie
isolée
Ressemble au noir cyprès qui croît dans la vallée.
Loin de lui,
le lys vierge ouvre au jour son bouton ;
Et jamais, égayant son ombre
malheureuse,
Une jeune vigne amoureuse
À ses sombres rameaux n'enlace un
vert feston.
Avant de gravir la montagne,
Un moment au vallon le
voyageur a fui.
Le silence du moins répond à son ennui.
Il est seul dans
la foule : ici, douce compagne,
La solitude est avec lui !
Isolés
comme lui, mais plus que lui tranquilles,
Arbres, gazons, riants asiles,
Sauvez ce malheureux du regard des humains !
Ruisseaux, livrez vos
bords, ouvrez vos flots dociles
À ses pieds qu'a souillés la fange de leurs
villes,
Et la poudre de leurs chemins !
Ah ! laissez-lui chanter,
consolé sous vos ombres,
Ce long songe idéal de nos jours les plus sombres,
La vierge au front si pur, au sourire si beau !
Si pour l'hymen d'un
jour c'est en vain qu'il l'appelle,
Laissez du moins rêver à son âme
immortelle
L'éternel hymen du tombeau !
La terre ne tient point sa
pensée asservie ;
Le bel espoir l'enlève au triste souvenir ;
Deux
ombres désormais dominent sur sa vie :
L'une est dans le passé, l'autre dans
l'avenir !
Oh ! dis, quand viendras-tu ? quel Dieu va te conduire,
Être charmant et doux, vers celui que tu plains ?
Astre ami, quand
viendras-tu luire,
Comme un soleil nouveau, sur ses jours orphelins ?
Il ne t'obtiendra point, chère et noble conquête,
Au prix de ces
vertus qu'il ne peut oublier ;
Il laisse au gré du vent le jonc courber sa
tête ;
Il sera le grand chêne, et devant la tempête
Il saura rompre et
non plier.
Elle approche, il la voit ; mais il la voit sans crainte.
Adieu, flots purs, berceaux épais,
Beau vallon où l'on trouve un écho
pour sa plainte,
Bois heureux où l'on souffre en paix !
Heureux qui
peut au sein du vallon solitaire,
Naître, vivre et mourir dans le champ
paternel !
Il ne connaît rien de la terre,
Et ne voit jamais que le ciel
!
ODE QUATRIÈME
À TOI
Sub umbra alarum tuarum
protege me. PS. XVI.
Couvre-moi de l'ombre de tes ailes.
Lyre
longtemps oisive, éveillez-vous encore.
Il se lève, et nos chants le
salueront toujours,
Ce jour que son doux nom décore,
Ce jour sacré parmi
les jours !
Ô Vierge ! à mon enfance un Dieu t'a révélée,
Belle et
pure ; et rêvant mon sort mystérieux,
Comme une blanche étoile aux nuages
mêlée,
Dès mes plus jeunes ans je te vis dans mes cieux !
Je te
disais alors : " Ô toi, mon espérance,
Viens, partage un bonheur qui ne doit
pas finir. "
Car de ma vie encor, dans ces jours d'ignorance,
Le passé
n'avait point obscurci l'avenir.
Ce doux penchant devint une indomptable
flamme ;
Et je pleurai ce temps, écoulé sans retour,
Où la vie était
pour mon âme
Le songe d'un enfant que berce un vague amour.
Aujourd'hui, réveillant sa victime endormie,
Sombre, au lieu du
bonheur que j'avais tant rêvé,
Devant mes yeux, troublés par l'espérance
amie,
Avec un rire affreux le malheur s'est levé !
Quand seul dans
cette vie, hélas ! d'écueils semée,
Il faut boire le fiel dont le calice est
plein,
Sans les pleurs de sa bien-aimée
Que reste-t-il à l'orphelin ?
Si les heureux d'un jour parent de fleurs leurs têtes,
Il fuit,
souillé de cendre et vêtu de lambeaux ;
Et pour lui la coupe des fêtes
Ressemble à l'urne des tombeaux !
Il est chez les vivants comme une
lampe éteinte.
Le monde en ses douleurs se plaît à l'exiler,
Seulement
vers le ciel il élève sans crainte
Ses yeux, chargés de pleurs qui ne
peuvent couler.
Mais toi, console-moi, viens, consens à me suivre,
Arrache de mon sein le trait envenimé,
Daigne vivre pour moi, pour toi
laisse-moi vivre,
J'ai bien assez souffert, Vierge, pour être aimé !
Oh ! de ton doux sourire embellis-moi la vie !
Le plus grand des
bonheurs est encor dans l'amour.
La lumière à jamais ne me fut point ravie,
Viens, je suis dans la nuit, mais je puis voir le jour !
Mes chants
ne cherchent pas une illustre mémoire ;
Et s'il faut me courber sous ce
fatal honneur,
Ne crains rien, ton époux ne veut pas que sa gloire
Retentisse dans son bonheur.
Goûtons du chaste hymen le charme
solitaire.
Que la félicité nous cache à tous les yeux.
Le serpent couché
sur la terre
N'entend pas deux oiseaux qui volent dans les cieux !
Mais si ma jeune vie, à tant de flots livrée,
Si mon destin douteux
t'inspire un juste effroi,
Alors fuis, toi qui fus mon épouse adorée ; -
Toi qui fus ma mère, attends-moi.
Bientôt j'irai dormir d'un sommeil
sans alarmes,
Heureux si, dans la nuit dont je serai couvert,
Un oeil
indifférent donne en passant des larmes
À mon luth oublié, sur mon tombeau
désert !
Toi, que d'aucun revers les coups n'osent t'atteindre,
Et
puisses-tu jamais, gémissant à ton tour,
Ne regretter celui qui mourut sans
se plaindre,
Et qui t'aimait de tant d'amour !
ODE CINQUIÈME
LA CHAUVE-SOURIS
Que me veux-tu ? Un ange planait sur mon coeur,
et tu l'as effrayé... Viens donc, je te chanterai des chansons que les esprits
des cimetières m'ont apprises. MATURIN, Bertram.
Oui, je te
reconnais, je t'ai vu dans mes songes,
Triste oiseau ! mais sur moi
vainement tu prolonges
Les cercles inégaux de ton vol ténébreux ;
Des
spectres réveillés porte ailleurs les messages ;
Va, pour craindre tes noirs
présages ;
Je ne suis point coupable et ne suis point heureux !
Attends qu'enfin la vierge, à mon sort asservie,
Que le ciel comme
un ange envoya dans ma vie,
De ma longue espérance ait couronné l'orgueil ;
Alors tu reviendras, troublant la douce fête,
Joyeuse, déployer tes
ailes sur ma tête,
Ainsi que deux voiles de deuil !
Soeur du hibou
funèbre et de l'orfraie avide,
Mêlant le houx lugubre au nénuphar livide,
Les filles de Satan t'invoquent sans remords ;
Fuis l'abri qui me cache
et l'air que je respire ;
De ton ongle hideux ne touche pas ma lyre,
De
peur de réveiller des morts !
La nuit, quand les démons dansent sous le
ciel sombre,
Tu suis le choeur magique en tournoyant dans l'ombre.
L'hymne infernal t'invite au conseil malfaisant.
Fuis ! car un doux
parfum sort de ces fleurs nouvelles ;
Fuis, il faut à tes mornes ailes
L'air du tombeau natal et la vapeur du sang.
Qui t'amène vers moi ?
Viens-tu de ces collines
Où la lune s'enfuit sur de blanches ruines ?
Son front est, comme toi, sombre dans sa pâleur.
Tes yeux dans leur
route incertaine
Ont donc suivi les feux de ma lampe lointaine ?
Attiré
par la gloire, ainsi vient le malheur !
Sors-tu de quelque tour
qu'habite le Vertige,
Nain bizarre et cruel, qui sur les monts voltige,
Prête aux feux du marais leur errante rougeur,
Rit dans l'air, des
grands pins courbe en criant les cimes,
Et chaque soir, rôdant sur le bord
des abîmes,
Jette aux vautours du gouffre un pâle voyageur ?
En vain
autour de moi ton vol qui se promène
Sème une odeur de tombe et de poussière
humaine ;
Ton aspect m'importune et ne peut m'effrayer.
Fuis donc, fuis,
ou demain je livre aux yeux profanes
Ton corps sombre et velu, tes ailes
diaphanes,
Dont le pâtre conteur orne son noir foyer.
Des enfants se
joueront de ta dent furieuse ;
Une vierge viendra, tremblante et curieuse,
De son rire craintif t'effrayer à grand bruit ;
Et le jour te verra,
dans le ciel exilée,
À mille oiseaux joyeux mêlée,
D'un vol aveugle et
lourd chercher en vain la nuit !
ODE SIXIÈME
LE NUAGE
J'erre au hasard, en tous lieux, d'un mouvement plus doux que la sphère
de la lune. SHAKESPEARE.
Ce beau nuage, ô Vierge, aux hommes est pareil.
Bientôt tu le verras, grondant sur notre tête,
Aux champs de la lumière
amasser la tempête,
Et leur rendre en éclairs les rayons du soleil.
Oh ! qu'un ange longtemps d'un souffle salutaire
Le soutienne en son
vol, tel que l'ont vu tes yeux !
Car s'il descend vers nous, le nuage des
cieux
N'est plus qu'un brouillard sur la terre.
Vois, pour orner le
soir, ce matin il est né.
L'astre géant, fécond en splendeurs inconnues,
Change en cortège ardent l'amas jaloux des nues :
Le génie est plus
grand d'envieux couronné !
La tempête qui fuit d'un orage est suivie :
L'âme a peu de beaux jours ; mais, dans son ciel obscur,
L'amour, soleil
divin, peut dorer d'un feu pur
Le nuage errant de la vie.
Hélas !
ton beau nuage aux hommes est pareil.
Bientôt tu le verras, grondant sur
notre tête,
Aux champs de la lumière amasser la tempête,
Et leur rendre
en éclairs les rayons du soleil !
ODE SEPTIÈME
LE CAUCHEMAR
Oh ! j'ai fait un songe !... Il est au-dessus des facultés de l'homme de
dire ce qu'était mon songe... L'oeil de l'homme n'a jamais vu, l'oreille de
l'homme n'a jamais ouï, la main de l'homme ne peut jamais tâter, ni ses sens
concevoir,
ni sa langue exprimer en paroles ce qu'était mon rêve.
SHAKESPEARE.
Sur mon sein haletant, sur ma tête inclinée,
Écoute,
cette nuit il est venu s'asseoir ;
Posant sa main de plomb sur mon âme
enchaînée,
Dans l'ombre il la montrait, comme une fleur fanée,
Aux
spectres qui naissent le soir.
Ce monstre aux éléments prend vingt
formes nouvelles,
Tantôt d'une eau dormante il lève son front bleu ;
Tantôt son rire éclate en rouges étincelles ;
Deux éclairs sont ses
yeux, deux flammes sont ses ailes ;
Il vole sur un lac de feu !
Comme d'impurs miroirs, des ténèbres mouvantes
Répètent son image en
cercle autour de lui ;
Son front confus se perd dans des vapeurs vivantes ;
Il remplit le sommeil de vagues épouvantes,
Et laisse à l'âme un long
ennui.
Vierge ! ton doux repos n'a point de noir mensonge.
La nuit
d'un pas léger court sur ton front vermeil.
Jamais jusqu'à ton coeur un rêve
affreux ne plonge ;
Et quand ton âme au ciel s'envole comme un songe,
Un
ange garde ton sommeil !
ODE HUITIÈME
LE MATIN
Moriturus moriturae.
Le voile du matin sur les monts se
déploie.
Vois, un rayon naissant blanchit la vieille tour ;
Et déjà dans
les cieux s'unit avec amour,
Ainsi que la gloire à la joie,
Le premier
chant des bois aux premiers feux du jour.
Oui, souris à l'éclat dont le
ciel se décore ! -
Tu verras, si demain le cercueil me dévore,
Luire à
tes yeux en pleurs un soleil aussi beau,
Et les mêmes oiseaux chanter la
même aurore,
Sur mon noir et muet tombeau !
Mais dans l'autre
horizon l'âme alors est ravie.
L'avenir sans fin s'ouvre à l'être illimité.
Au matin de l'éternité,
On se réveille de la vie,
Comme d'une nuit
sombre ou d'un rêve agité !
ODE NEUVIÈME
MON ENFANCE
Voilà que tout cela est passé... Mon enfance n'est plus ; elle est morte
pour ainsi dire, quoique je vive encore. SAINT AUGUSTIN, Confessions.
I
J'ai des rêves de guerre en mon âme inquiète ;
J'aurais
été soldat, si je n'étais poète.
Ne vous étonnez point que j'aime les
guerriers !
Souvent, pleurant sur eux, dans ma douleur muette,
J'ai
trouvé leur cyprès plus beau que nos lauriers.
Enfant, sur un tambour ma
crèche fut posée.
Dans un casque pour moi l'eau sainte fut puisée.
Un
soldat, m'ombrageant d'un belliqueux faisceau,
De quelque vieux lambeau
d'une bannière usée
Fit les langes de mon berceau.
Parmi les chars
poudreux, les armes éclatantes,
Une muse des camps m'emporta sous les tentes
;
Je dormis sur l'affût des canons meurtriers ;
J'aimai les fiers
coursiers, aux crinières flottantes,
Et l'éperon froissant les rauques
étriers.
J'aimai les forts tonnants, aux abords difficiles ;
Le
glaive nu des chefs guidant les rangs dociles ;
La vedette, perdue en un
bois isolé ;
Et les vieux bataillons qui passaient dans les villes,
Avec
un drapeau mutilé.
Mon envie admirait, et le hussard rapide,
Parant
de gerbes d'or sa poitrine intrépide,
Et le panache blanc des agiles
lanciers,
Et les dragons, mêlant sur leur casque gépide
Le poil taché du
tigre aux crins noirs des coursiers.
Et j'accusais mon âge : - " Ah !
dans une ombre obscure,
Grandir, vivre ! laisser refroidir sans murmure
Tout ce sang jeune et pur, bouillant chez mes pareils,
Qui dans un noir
combat, sur l'acier d'une armure,
Coulerait à flots si vermeils ! "
Et j'invoquais la guerre, aux scènes effrayantes ;
Je voyais en
espoir, dans les plaines bruyantes,
Avec mille rumeurs d'hommes et de
chevaux,
Secouant à la fois leurs ailes foudroyantes,
L'un sur l'autre à
grands cris fondre deux camps rivaux.
J'entendais le son clair des
tremblantes cymbales,
Le roulement des chars, le sifflement des balles,
Et de monceaux de morts semant leurs pas sanglants,
Je voyais se
heurter, au loin, par intervalles
Les escadrons étincelants !
II
Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie
J'errai, je
parcourus la terre avant la vie ;
Et, tout enfant encor, les vieillards
recueillis
M'écoutaient racontant, d'une bouche ravie,
Mes jours si peu
nombreux et déjà si remplis !
Chez dix peuples vaincus je passai sans
défense,
Et leur respect craintif étonnait mon enfance ;
Dans l'âge où
l'on est plaint, je semblais protéger
Quand je balbutiais le nom chéri de
France,
Je faisais pâlir l'étranger.
Je visitai cette île, en noirs
débris féconde,
Plus tard, premier degré d'une chute profonde.
Le haut
Cenis, dont l'aigle aime les rocs lointains,
Entendit, de son antre où
l'avalanche gronde,
Ses vieux glaçons crier sous mes pas enfantins.
Vers l'Adige et l'Arno je vins des bords du Rhône.
Je vis de
l'Occident l'auguste Babylone,
Rome, toujours vivante au fond de ses
tombeaux,
Reine du monde encor sur un débris de trône,
Avec une pourpre
en lambeaux.
Puis Turin, puis Florence aux plaisirs toujours prête,
Naple, aux bords embaumés, où le printemps s'arrête
Et que Vésuve en feu
couvre d'un dais brûlant,
Comme un guerrier jaloux qui, témoin d'une fête,
Jette au milieu des fleurs son panache sanglant.
L'Espagne
m'accueillit, livrée à la conquête.
Je franchis le Bergare, où mugit la
tempête ;
De loin, pour un tombeau, je pris l'Escurial ;
Et le triple
aqueduc vit s'incliner ma tête
Devant son front impérial.
Là, je
voyais les feux des haltes militaires
Noircir les murs croulants des villes
solitaires ;
La tente, de l'église envahissait le seuil ;
Les rires des
soldats, dans les saints monastères,
Par l'écho répétés, semblaient des cris
de deuil.
III
Je revins, rapportant de mes courses lointaines
Comme un vague faisceau de lueurs incertaines.
Je rêvais, comme si
j'avais, durant mes jours,
Rencontré sur mes pas les magiques fontaines
Dont l'onde enivre pour toujours.
L'Espagne me montrait ses
couvents, ses bastilles ;
Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles ;
Irun, ses toits de bois ; Vittoria, ses tours ;
Et toi, Valladolid, tes
palais de familles,
Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.
Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ;
J'allais chantant
des vers d'une voix étouffée ;
Et ma mère, en secret observant tous mes pas,
Pleurait et souriait, disant : " C'est une fée
Qui lui parle, et qu'on
ne voit pas ! "
ODE DIXIÈME
À G......Y
O rus !
Virgile.
Il est pour tout mortel, soit que, loin de l'envie,
Un
astre aux rayons purs illumine sa vie ;
Soit qu'il suive à pas lents un
cercle de douleurs,
Et, regrettant quelque ombre à son amour ravie,
Veille auprès de sa lampe, et répande des pleurs ;
Il est des jours
de paix, d'ivresse et de mystère,
Où notre coeur savoure un charme
involontaire,
Où l'air vibre, animé d'ineffables accords,
Comme si l'âme
heureuse entendait de la terre
Le bruit vague et lointain de la cité des
morts.
Souvent ici, domptant mes douleurs étouffées,
Mon bonheur
s'éleva comme un château de fées,
Avec ses murs de nacre, aux mobiles
couleurs,
Ses tours, ses portes d'or, ses pièges, ses trophées,
Et ses
fruits merveilleux, et ses magiques fleurs.
Puis soudain tout fuyait :
sur d'informes décombres
Tour à tour à mes yeux passaient de pâles ombres ;
D'un crêpe nébuleux le ciel était voilé ;
Et de spectres en deuil
peuplant ces déserts sombres,
Un tombeau dominait le palais écroulé.
Vallon ! j'ai bien souvent laissé dans ta prairie,
Comme une eau
murmurante, errer ma rêverie ;
Je n'oublierai jamais ces fugitifs instants ;
Ton souvenir sera, dans mon âme attendrie,
Comme un son triste et doux
qu'on écoute longtemps !
ODE ONZIÈME
Hoc erat in votis !
Horace.
Lorsque j'étais enfant : - " Viens, me disait la Muse,
Viens
voir le beau génie assis sur mon autel !
Il n'est dans mes trésors rien que
je te refuse,
Soit que l'altier clairon ou l'humble cornemuse
Attendent
ton souffle immortel.
" Mais fuis d'un monde étroit l'impure turbulence
;
Là, rampent les ingrats, là, règnent les méchants.
Sur un luth inspiré
lorsqu'une âme s'élance,
Il faut que, l'écoutant dans un chaste silence,
L'écho lui rende tous ses chants !
" Choisis quelque désert pour y
cacher ta vie,
Dans une ombre sacrée emporte ton flambeau.
Heureux qui,
loin des pas d'une foule asservie,
Dérobant ses concerts aux clameurs de
l'envie,
Lègue sa gloire à son tombeau !
" L'horizon de ton âme est
plus haut que la terre.
Mais cherche à ta pensée un monde harmonieux,
Où
tout, en l'exaltant, charme ton coeur austère,
Où des saintes clartés, que
nulle ombre n'altère,
Le doux reflet suive tes yeux.
" Qu'il soit un
frais vallon, ton paisible royaume,
Où parmi l'églantier, le saule et le
glaïeul,
Tu penses voir parfois, errant comme un fantôme,
Ces magiques
palais qui naissent sous le chaume,
Dans les beaux contes de l'aïeul.
" Qu'une tour en ruine, au flanc de la montagne,
Pende, et jette son
ombre aux flots d'un lac d'azur.
Le soir qu'un feu de pâtre, au fond de la
campagne,
Comme un ami dont l'oeil de loin nous accompagne,
Perce le
crépuscule obscur.
" Quand, guidant sur le lac deux rames vagabondes,
Le ciel, dans ce miroir, t'offrira ses tableaux,
Qu'une molle nuée, en
déroulant ses ondes,
Montre à tes yeux, baissés sur les vagues profondes,
Des flots se jouant dans les flots.
" Que, visitant parfois une île
solitaire
Et des bords ombragés de feuillages mouvants,
Tu puisses,
savourant ton exil volontaire,
En silence épier s'il est quelque mystère
Dans le bruit des eaux et des vents.
" Qu'à ton réveil joyeux, les
chants des jeunes mères
T'annoncent et l'enfance, et la vie et le jour.
Qu'un ruisseau passe auprès de tes fleurs éphémères,
Comme entre les
doux soins et les tendres chimères
Passent l'espérance et l'amour.
"
Qu'il soit dans la contrée un souvenir fidèle
De quelque bon seigneur, de
hauteur dépourvu,
Ami de l'indigence et toujours aimé d'elle ;
Et que
chaque vieillard, le citant pour modèle,
Dise : Vous ne l'avez pas vu !
" Loin du monde surtout mon culte te réclame.
Sois le Prophète
ardent, qui vit le ciel ouvert,
Dont l'oeil, au sein des nuits, brillait
comme une flamme,
Et qui, de l'Esprit Saint ayant rempli son âme,
Allait, parlant dans le désert ! "
Tu le disais, ô Muse ! Et la cité
bruyante
Autour de moi pourtant mêle ses mille voix !
Muse ! et je ne
fuis pas la sphère tournoyante
Où le sort, agitant la foule imprévoyante,
Meut tant de destins à la fois !
C'est que, pour m'amener au terme
où tout aspire,
Il m'est venu du ciel un guide au front joyeux ;
Pour
moi, l'air le plus pur est l'air qu'elle respire ;
Je vois tous mes
bonheurs, Muse, dans son sourire,
Et tous mes rêves dans ses yeux !
ODE DOUZIÈME
ENCORE À TOI
Ahora y siempre. Devise
des Pomfret.
À toi ! toujours à toi ! Que chanterait ma lyre ?
À toi
l'hymne d'amour ! à toi l'hymne d'hymen !
Quel autre nom pourrait éveiller
mon délire ?
Ai-je appris d'autres chants ? sais-je un autre chemin ?
C'est toi, dont le regard éclaire ma nuit sombre ;
Toi, dont l'image
luit sur mon sommeil joyeux ;
C'est toi qui tiens ma main quand je marche
dans l'ombre,
Et les rayons du ciel me viennent de tes yeux !
Mon
destin est gardé par ta douce prière :
Elle veille sur moi, quand mon ange
s'endort ;
Lorsque mon coeur entend ta voix modeste et fière,
Au combat
de la vie il provoque le sort.
N'est-il pas dans le ciel de voix qui te
réclame ?
N'es-tu pas une fleur étrangère à nos champs ?
Soeur des
vierges du ciel, ton âme est pour mon âme
Le reflet de leurs feux et l'écho
de leurs chants !
Quand ton oeil noir et doux me parle et me contemple,
Quand ta robe m'effleure avec un léger bruit,
Je crois avoir touché
quelque voile du temple,
Je dis comme Tobie : Un ange est dans ma nuit !
Lorsque de mes douleurs tu chassas le nuage,
Je compris qu'à ton
sort mon sort devait s'unir,
Pareil au saint pasteur, lassé d'un long
voyage,
Qui vit vers la fontaine une vierge venir !
Je t'aime comme
un être au-dessus de ma vie,
Comme une antique aïeule aux prévoyants
discours,
Comme une soeur craintive, à mes maux asservie,
Comme un
dernier enfant, qu'on a dans ses vieux jours.
Hélas ! je t'aime tant
qu'à ton nom seul je pleure,
Je pleure, car la vie est si pleine de maux !
Dans ce morne désert tu n'as point de demeure,
Et l'arbre où l'on
s'assied lève ailleurs ses rameaux.
Mon Dieu ! mettez la paix et la joie
auprès d'elle.
Ne troublez pas ses jours, ils sont à vous, Seigneur !
Vous devez la bénir, car son âme fidèle
Demande à la vertu le secret du
bonheur.
ODE TREIZIÈME
SON NOM
Nomen aut numen.
Le parfum d'un lis pur, l'éclat d'une auréole,
La dernière rumeur du
jour,
La plainte d'un ami qui s'afflige et console,
L'adieu mystérieux
de l'heure qui s'envole,
Le doux bruit d'un baiser d'amour,
L'écharpe aux sept couleurs que l'orage en la nue
Laisse, comme un
trophée, au soleil triomphant,
L'accent inespéré d'une voix reconnue,
Le
voeu le plus secret d'une vierge ingénue,
Le premier rêve d'un enfant,
Le chant d'un choeur lointain, le soupir qu'à l'aurore
Rendait le
fabuleux Memnon,
Le murmure d'un son qui tremble et s'évapore...
Tout ce
que la pensée a de plus doux encore,
Ô lyre, est moins doux que son nom !
Prononce-le tout bas, ainsi qu'une prière,
Mais que dans tous nos
chants il résonne à la fois !
Qu'il soit du temple obscur la secrète lumière
!
Qu'il soit le mot sacré qu'au fond du sanctuaire
Redit toujours la
même voix !
Ô mes amis ! avant qu'en paroles de flamme,
Ma muse,
égarant son essor,
Ose aux noms profanés qu'un vain orgueil proclame,
Mêler ce chaste nom, que l'amour dans mon âme
A caché, comme un saint
trésor,
Il faudra que le chant de mes hymnes fidèles
Soit comme un
de ces chants qu'on écoute à genoux ;
Et que l'air soit ému de leurs voix
solennelles,
Comme si, secouant ses invisibles ailes,
Un ange passait
près de nous !
ODE QUATORZIÈME
ACTIONS DE GRÂCES
Ceux
qui auront semé dans les larmes moissonneront dans l'allégresse. SALOMON, Ps,
CXXV, 5.
Vous avez dans le port poussé ma voile errante ;
Ma tige a
refleuri de sève et de verdeur ;
Seigneur, je vous bénis ! de ma lampe
mourante
Votre souffle vivant rallume la splendeur.
Surpris par
l'ouragan comme un aiglon sans ailes,
Qui tombe du grand chêne au pied de
l'arbrisseau,
Faible enfant, du malheur j'ai su les lois cruelles.
L'orage m'assaillit voguant dans mon berceau.
Oui, la vie a pour moi
commencé dès l'enfance,
Quoique le ciel jamais n'ait foudroyé de fleurs,
Et qu'il ne veuille pas qu'un être sans défense
Mêle à ses premiers
jours l'amertume des pleurs.
La jeunesse en riant m'apporta ses
mensonges,
Son avenir de gloire, et d'amour, et d'orgueil ;
Mais quand
mon coeur brûlant poursuivait ces beaux songes,
Hélas !je m'éveillai dans la
nuit d'un cercueil.
Alors je m'exilai du milieu de mes frères.
Calme, car ma douleur n'était pas le remords,
J'accompagnai de loin les
pompes funéraires :
L'hymne de l'orphelin est écouté des morts.
L'oeil tourné vers le ciel, je marchais dans l'abîme ;
Bien souvent,
de mon sort bravant l'injuste affront,
Les flammes ont jailli de ma pensée
intime,
Et la langue de feu descendit sur mon front.
Mon esprit de
Pathmos connut le saint délire,
L'effroi qui le précède et l'effroi qui le
suit ;
Et mon âme était triste, et les chants de ma lyre
Étaient comme
ces voix qui pleurent dans la nuit.
J'ai vu sans murmurer la fuite de ma
joie,
Seigneur ; à l'abandon vous m'aviez condamné.
J'ai, sans plainte,
au désert tenté la triple voie ;
Et je n'ai pas maudit le jour où je suis
né.
Voici la vérité qu'au monde je révèle :
Du ciel dans mon néant
je me suis souvenu.
Louez Dieu ! la brebis vient quand l'agneau l'appelle ;
J'appelais le Seigneur, le Seigneur est venu.
Il m'a dit : " Va, mon
fils, ma loi n'est pas pesante !
Toi qui, dans la nuit même, as suivi mes
chemins,
Tu ceindras des heureux la robe éblouissante ;
Parmi les
innocents tu laveras tes mains. "
Je ne veux plus de loin t'offrir ma
vie obscure,
Gloire, immortel reflet de l'éternel flambeau,
Du génie en
son cours trace éclatante et pure,
Ou rayon merveilleux, émané d'un tombeau
!
Un ange sur mon coeur ploie aujourd'hui ses ailes.
Pour Elle un
orphelin n'est pas un étranger ;
Les heures de mes jours à ses côtés sont
belles :
Car son joug est aimable et son fardeau léger.
Vous avez
dans le port poussé ma voile errante ;
Ma tige a refleuri de sève et de
verdeur ;
Seigneur, je vous bénis ! de ma lampe mourante
Votre souffle
vivant rallume la splendeur.
ODE QUINZIÈME
À MES AMIS
Ô
combien est heureux celui qui, solitaire,
Ne va point mendiant de ce sot
populaire
L'appui ni la faveur ; qui, paisible, s'étant
Retiré de la
cour et du monde inconstant,
Ne s'entremêlant point des affaires publiques,
Ne s'assujettissant aux plaisirs tyranniques
D'un seigneur inconstant,
et ne vivant qu'à soi,
Est lui-même sa cour, son seigneur et son roi !
JEAN DE LA TAILLE.
Sans monter au char de victoire,
Meurt le
poète créateur ;
Son siècle est trop près de sa gloire
Pour en mesurer
la hauteur.
C'est Bélisaire au Capitole :
La foule court à quelque
idole,
Et jette en passant une obole
Au mendiant triomphateur.
Amis, dans ma douce retraite
À tous vos maux je dis adieu.
Là,
ma vie est molle et secrète :
J'ai des autels pour chaque dieu.
Le
myrte, qu'au laurier j'enchaîne,
Y croît sous l'ombrage du chêne ;
J'y
mets Horace avec Mécène,
Et Corneille sans Richelieu.
Là, dans
l'ombre descend ma muse,
À l'oeil fier, aux traits ingénus,
Image
éclatante et confuse
Des anges à l'homme inconnus.
Ses rayons cherchent
le mystère :
Son aile, chaste et solitaire,
Jamais ne permet à la terre
D'effleurer ses pieds blancs et nus.
Là, je cache un hymen prospère
;
Et, sur mon seuil hospitalier,
Parfois tu t'assieds, ô mon père !
Comme un antique chevalier ;
Ma famille est ton humble empire ;
Et
mon fils, avec un sourire,
Dort aux sons de ma jeune lyre,
Bercé dans
ton vieux bouclier.
ODE SEIZIÈME
À L'OMBRE D'UN ENFANT
Qui es in caelis.
Ô ! parmi les soleils, les sphères, les
étoiles,
Les portiques d'azur, les palais de saphir,
Parmi les saints
rayons, parmi les sacrés voiles
Qu'agite un éternel zéphyr !
Dans le
torrent d'amour où toute âme se noie,
Où s'abreuve de feux le séraphin
brûlant ;
Dans l'orbe flamboyant qui sans cesse tournoie
Autour du trône
étincelant !
Parmi les jeux sans fin des âmes enfantines ;
Quand
leurs soins, d'un vieil astre, égaré dans les cieux,
Avec de longs efforts
et des voix argentines,
Guident les chancelants essieux ;
Ou
lorsqu'entre ses bras quelque vierge ravie
Les prend, d'un saint baiser leur
imprime le sceau,
Et rit, leur demandant si l'aspect de la vie
Les
effrayait dans leur berceau ;
Ou qu'enfin, dans son arche éclatante et
profonde,
Rangeant de cieux en cieux son cortège ébloui,
Jésus, pour
accomplir ce qui fut dit au monde,
Les place le plus près de lui ;
Ô
! dans ce monde auguste où rien n'est éphémère,
Dans ces flots de bonheur
que ne trouble aucun fiel,
Enfant ! loin du sourire et des pleurs de ta
mère,
N'es-tu pas orphelin au ciel ?
ODE DIX-SEPTIÈME
À UNE
JEUNE FILLE
Pourquoi te plaindre, tendre fille ? Tes jours
n'appartiennent-ils pas à ta première jeunesse ? Daïno lithuanien.
Vous qui ne savez pas combien l'enfance est belle,
Enfant ! n'enviez
point notre âge de douleurs,
Où le coeur tour à tour est esclave et rebelle,
Où le rire est souvent plus triste que vos pleurs.
Votre âge
insouciant est si doux qu'on l'oublie !
Il passe, comme un souffle au vaste
champ des airs,
Comme une voix joyeuse en fuyant affaiblie,
Comme un
alcyon sur les mers.
Oh ! ne vous hâtez point de mûrir vos pensées !
Jouissez du matin, jouissez du printemps ;
Vos heures sont des fleurs
l'une à l'autre enlacées ;
Ne les effeuillez pas plus vite que le temps.
Laissez venir les ans ! Le destin vous dévoue,
Comme nous, aux
regrets, à la fausse amitié,
À ces maux sans espoir que l'orgueil désavoue,
À ces plaisirs qui font pitié !
Riez pourtant ! du sort ignorez la
puissance ;
Riez ! n'attristez pas votre front gracieux,
Votre oeil
d'azur, miroir de paix et d'innocence,
Qui révèle votre âme et réfléchit les
cieux !
ODE DIX-HUITIÈME
AUX RUINES DE MONTFORT-L'AMAURY
La voyez-vous croître,
La tour du vieux cloître,
Et le grand mur
noir
Du royal manoir ?
ALFRED DE VIGNY.
I
Je vous aime,
ô débris ! et surtout quand l'automne
Prolonge en vos échos sa plainte
monotone.
Sous vos abris croulants je voudrais habiter,
Vieilles tours,
que le temps l'une vers l'autre incline,
Et qui semblez de loin sur la haute
colline,
Deux noirs géants prêts à lutter.
Lorsque d'un pas rêveur
foulant les grandes herbes,
Je monte jusqu'à vous, restes forts et superbes
!
Je contemple longtemps vos créneaux meurtriers,
Et la tour octogone et
ses briques rougies,
Et mon oeil, à travers vos brèches élargies,
Voit
jouer des enfants où mouraient des guerriers.
Écartez de vos murs ceux
que leur chute amuse !
Laissez le seul poète y conduire sa muse,
Lui qui
donne du moins une larme au vieux fort ;
Et, si l'air froid des nuits sous
vos arceaux murmure,
Croit qu'une ombre a froissé la gigantesque armure
D'Amaury, comte de Montfort !
II
Là, souvent je m'assieds,
aux jours passés fidèle
Sur un débris qui fut un mur de citadelle.
Je
médite longtemps, en mon coeur replié ;
Et la ville, à mes pieds, d'arbres
enveloppée,
Étend ses bras en croix et s'allonge en épée,
Comme le fer
d'un preux dans la plaine oublié.
Mes yeux errent, du pied de l'antique
demeure.
Sur les bois éclairés ou sombres, suivant l'heure,
Sur l'église
gothique, hélas ! prête à crouler,
Et je vois, dans le champ où la mort nous
appelle,
Sous l'arcade de pierre et devant la chapelle,
Le sol immobile
onduler.
Foulant créneaux, ogives, écussons, astragales,
M'attachant
comme un lierre aux pierres inégales,
Au faîte des grands murs je m'élève
parfois ;
Là je mêle des chants au sifflement des brises ;
Et, dans les
cieux profonds suivant ses ailes grises,
Jusqu'à l'aigle effrayé j'aime à
lancer ma voix !
Là quelquefois j'entends le luth doux et sévère
D'un ami qui sait rendre aux vieux temps un trouvère.
Nous parlons des
héros, du ciel, des chevaliers,
De ces âmes en deuil dans le monde
orphelines ;
Et le vent qui se brise à l'angle des ruines
Gémit dans les
hauts peupliers !
ODE DIX-NEUVIÈME
LE VOYAGE
... Je veux
que mon retour
Te paraisse bien long. Je veux que nuit et jour
Tu
m'aimes. (Nuit et jour, hélas ! je me tourmente !)
Présente au milieu d'eux,
sois seule, sois absente.
Dors en pensant à moi, rêve-moi près de toi,
Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi !
ANDRÉ CHÉNIER.
I
Le cheval fait sonner son harnois qu'il secoue,
Et
l'éclair du pavé va jaillir sous la roue :
Il faut partir, adieu ! de ton
coeur inquiet
Chasse la crainte amère, adieu ! point de faiblesse !
Mais
quoi ! le char s'ébranle et m'emporte, et te laisse...
Hélas ! j'ai cru
qu'il t'oubliait !
Oh ! suis-le bien longtemps d'une oreille attentive !
Ne t'en va pas avant d'avoir, triste et pensive,
Écouté des coursiers
s'évanouir le bruit !
L'un à l'autre déjà l'espace nous dérobe ;
Je ne
vois plus de loin flotter ta blanche robe,
Et toi, tu n'entends plus rouler
le char qui fuit !...
Quoi ! plus même un vain bruit ! plus même une
vaine ombre !
L'absence a sur mon âme étendu sa nuit sombre ;
C'en est
fait ; chaque pas m'y plonge plus avant,
Et dans cet autre enfer, plein de
douleurs amères,
De tourments insensés, d'angoisses, de chimères,
Me
voilà descendu vivant !
II
Que faire maintenant de toutes mes
pensées,
De mon front, qui dormait dans tes mains enlacées,
De tout ce
que j'entends, de tout ce que je vois ?
Que faire de mes maux, sans toi
pleins d'amertume,
De mes yeux dont la flamme à tes regards s'allume,
De
ma voix qui ne sait parler qu'après ta voix ?
Et mon oeil tour à tour,
distrait, suit dans l'espace
Chaque arbre du chemin qui paraît et qui passe,
Les bois verts, le flot d'or de la jaune moisson,
Et les monts, et du
soir l'étincelante étoile,
Et les clochers aigus, et les villes que voile
Un dais de brume à l'horizon !
Qu'importent les bois verts, la
moisson, la colline,
Et l'astre qui se lève et l'astre qui décline,
Et
la plainte et les monts, si tu ne les vois pas ?
Que me font ces châteaux,
ruines féodales,
Si leur donjon moussu n'entend point sur ses dalles
Tes
pas légers courir à côté de mes pas ?
Ainsi donc aujourd'hui, demain,
après encore,
Il faudra voir sans toi naître et mourir l'aurore,
Sans
toi ! sans ton sourire et ton regard joyeux ;
Sans t'entendre marcher près
de moi quand je rêve ;
Sans que ta douce main, quand mon front se soulève,
Se pose en jouant sur mes yeux !
Pourtant, il faut encore, à tant
d'ennuis en proie,
Dans mes lettres du soir t'envoyer quelque joie,
Dire
: " Console-toi, le calme m'est rendu ! " ;
Quand je crains chaque instant
qui loin de toi s'écoule,
Et qu'inventant des maux qui t'assiègent en foule,
Chaque heure est sur ma tête un glaive suspendu !
III
Que
fais-tu maintenant ? Près du foyer sans doute
La carte est déployée, et ton
oeil suit ma route ;
Tu dis : " Où peut-il être ? - Ah, qu'il trouve en tous
lieux
De tendres soins, un coeur qui l'estime et qui l'aime,
Et quelque
bonne hôtesse, ayant, comme moi-même,
Un être cher sous d'autres cieux !
Comme il s'éloigne vite, hélas ! J'en suis certaine,
Il a déjà
franchi cette ville lointaine,
Ces forêts, ce vieux pont d'un grand exploit
témoin ;
Peut-être en ce moment il roule en ces vallées,
Par une croix
sinistre aux passants signalées,
Où, l'an dernier... Pourvu qu'il soit déjà
plus loin ! "
Et mon père, essuyant une larme qui brille,
T'invite
en souriant à sourire à ta fille :
" Rassurez-vous ! bientôt nous le
reverrons tous.
Il rit, il est tranquille, il visite à cette heure
De
quelque vieux héros la tombe ou la demeure ;
Il prie à quelque autel pour
vous.
Car, vous le savez bien, ma fille, il aime encore
Ces
créneaux, ces portails qu'un art naïf décore ;
Il nous a dit souvent, assis
à vos côtés,
L'ogive chez les Goths de l'Orient venue,
Et la flèche
romane aiguisant dans la nue
Ses huit angles de pierre en écailles sculptés
! "
IV
Et puis le Vétéran, à ta douleur trompée,
Conte sa
vie errante, et nos grands coups d'épée,
Et quelque ancien combat du Tage ou
du Tésin,
Et l'empereur, du siècle imposante merveille, -
Tout en
baissant sa voix de peur qu'elle n'éveille
Ton enfant qui dort sur ton sein
!
ODE VINGTIÈME
PROMENADE
Voici les lieux chers à ma
rêverie,
voici les prés dont j'ai chanté les fleurs...
AMABLE TASTU,
la Lyre égarée
Ceins le voile de gaze aux pudiques couleurs,
Où la féconde aiguille a semé tant de fleurs !
Viens respirer sous les
platanes ;
Couvre-toi du tissu, trésor de Cachemir,
Qui peut-être a
caché le poignard d'un émir,
Ou le sein jaloux des sultanes.
Aux
lueurs du couchant vois fumer les hameaux.
La vapeur monte et passe ; ainsi
s'en vont nos maux,
Gloire, ambition, renommée !
Nous brillons tour à
tour, jouets d'un fol espoir :
Tel ce dernier rayon, ce dernier vent du soir
Dore et berce un peu de fumée.
A l'heure où le jour meurt à
l'horizon lointain,
Qu'il m'est doux, près d'un coeur qui bat pour mon
destin
D'égarer mes pas dans la plaine !
Qu'il m'est doux, près de toi
d'errer libre d'ennuis,
Quand tu mêles, pensive, à la brise des nuits
Le
parfum de ta douce haleine !
C'est pour un tel bonheur, dès l'enfance
rêvé,
Que j 'ai longtemps souffert et que j'ai tout bravé !
Dans nos
temps de fureurs civiles,
Je te dois une paix que rien ne peut troubler.
Plus de vide en mes jours ! Pour moi tu sais peupler
Tous les déserts,
même les villes !
Chaque étoile à son tour vient apparaître au ciel.
Tels, quand un grand festin d'ambroisie et de miel
Embaume une riche
demeure,
Souvent sur le velours et le damas soyeux,
On voit les plus
hâtifs des convives joyeux
S'asseoir au banquet avant l'heure.
Vois,
- c'est un météore ! il éclate et s'éteint.
Plus d'un grand homme aussi,
d'un mal secret atteint,
Rayonne et descend dans la tombe.
Le vulgaire
l'ignore et suit le tourbillon ;
Au laboureur courbé le soir sur le sillon,
Qu'importe l'étoile qui tombe !
Ah ! tu n'es point ainsi, toi dont
les nobles pleurs
De toute âme sublime honorent les malheurs !
Toi qui
gémis sur le poète !
Toi qui plains la victime et surtout les bourreaux !
Qui visites souvent la tombe des héros,
Silencieuse, et non muette !
Si quelque ancien château, devant tes pas distraits,
Lève son donjon
noir sur les noires forêts,
Bien loin de la ville importune, Tu t'arrêtes
soudain ; et ton oeil tour à tour
Cherche et perd à travers les créneaux de
la tour
Le pâle croissant de la lune.
C'est moi qui t'inspirai
d'aimer ces vieux piliers,
Ces temples où jadis les jeunes chevaliers
Priaient, armés par leur marraine ;
Ces palais où parfois le poète
endormi
A senti sur sa bouche entrouverte à demi
Tomber le baiser d'une
reine.
Mais rentrons ; vois le ciel d'ombres s'environner ;
Déjà le
frêle esquif qui nous doit ramener
Sur les eaux du lac étincelle ;
Cette
barque ressemble à nos jours inconstants
Qui flottent dans la nuit sur
l'abîme des temps ;
Le gouffre porte la nacelle !
La vie à chaque
instant fuit vers l'éternité ;
Et le corps, sur la terre où l'âme l'a
quitté,
Reste comme un fardeau frivole.
Ainsi quand meurt la rose, aux
royales couleurs,
Sa feuille, que l'aurore en vain baigne de pleurs,
Tombe, et son doux parfum s'envole !
ODE VINGT ET UNIÈME
À
RAMON, DUC DE BENAV.
Par la bora de su herida. GUILLEN DE CASTRO.
Hélas ! j 'ai compris ton sourire,
Semblable au ris du condamné,
Quand le mot qui doit le proscrire
À son oreille a résonné !
En
pressant ta main convulsive,
J'ai compris ta douleur pensive,
Et ton
regard morne et profond,
Qui, pareil à l'éclair des nues,
Brille sur des
mers inconnues,
Mais ne peut en montrer le fond.
" Pourquoi faut-il
donc qu'on me plaigne,
M'as-tu dit, je n'ai pas gémi ?
Jamais de mes
pleurs je ne baigne
La main d'un frère ou d'un ami !
Je n'en ai pas.
Puisqu'à ma vie
La joie est pour toujours ravie,
Qu'on m'épargne au
moins la pitié !
Je paye assez mon infortune
Pour que nulle voix
importune
N'ose en réclamer la moitié !
" D'ailleurs, vaut-elle tant
de larmes ?
Appelle-t-on cela malheur ? -
Oui ! ce qui pour l'homme a
des charmes
Pour moi n'a qu'ennuis et douleur.
Sur mon passé rien ne
surnage
Des vains rêves de mon jeune âge
Que le sort chaque jour dément
;
L'amour éteint pour moi sa flamme ;
Et jamais la voix d'une femme
Ne dira mon nom doucement !
"Jamais d'enfants ! jamais d'épouse !
Nul coeur près du mien n'a battu ;
Jamais une bouche jalouse
Ne m'a
demandé : D'où viens-tu ?
Point d'espérance qui me reste !
Mon avenir
sombre et funeste
Ne m'offre que des jours mauvais ;
Dans cet horizon de
ténèbres
Ont passé vingt spectres funèbres,
Jamais l'ombre que je rêvais
!
" Ma tête ne s'est point courbée ;
Mais la main du sort ennemi
Est plus lourdement retombée
Sur mon front toujours raffermi.
À la
jeunesse qui s'envole,
À la gloire, au plaisir frivole,
J'ai dit l'adieu
fier de Caton
Toutes fleurs pour moi sont fanées ;
Mais c'est l'ordre
des destinées ;
Et si je souffre, qu'en sait-on ?
" Esclaves d'une
loi fatale,
Sachons taire les maux soufferts.
Pourquoi veux-tu donc que
j 'étale
La meurtrissure de mes fers ?
Aux yeux que la misère effraie,
Qu'importe ma secrète plaie ?
Passez, je dois vivre isolé ;
Vos voix
ne sont qu'un bruit sonore ;
Passez tous ! j 'aime mieux encore
Souffrir
que d'être consolé !
" Je n'appartiens plus à la vie.
Qu'importe si
parfois mes yeux,
Soit qu'on me plaigne ou qu'on m'envie,
Lancent un feu
sombre ou joyeux !
Qu'importe, quand la coupe est vide,
Que ses bords,
sur la lèvre avide,
Laissent encore un goût amer !
A-t-il vaincu le flot
qui gronde,
Le vaisseau qui, perdu sous l'onde,
Lève encor son mât sur
la mer ?
" Qu'importe mon deuil solitaire ?
D'autres coulent des
jours meilleurs.
Qu'est-ce que le bruit de la terre ?
Un concert de ris
et de pleurs.
Je veux, comme tous les fils d'Ève,
Sans qu'une autre main
le soulève,
Porter mon fardeau jusqu'au soir ;
À la foule qui passe et
tombe,
Qu'importe au seuil de quelle tombe
Mon ombre un jour ira
s'asseoir ! "
Ainsi, quand tout bas tu soupires,
De ton coeur
partent des sanglots,
Comme un son s'échappe des lyres,
Comme un murmure
sort des flots !
Va, ton infortune est ta gloire !
Les fronts marqués
par la victoire
Ne se couronnent pas de fleurs.
De ton sein la joie est
bannie ;
Mais tu sais bien que le génie
Prélude à ses chants par des
pleurs.
Comme un soc de fer, dès l'aurore,
Fouille le sol de son
tranchant,
Et l'ouvre, et le sillonne encore,
Aux derniers rayons du
couchant ;
Sur chaque heure qui t'est donnée
Revient l'infortune
acharnée,
Infatigable à t'obséder ;
Mais si de son glaive de flamme
Le malheur déchire ton âme,
Ami, c'est pour la féconder !
ODE
VINGT-DEUXIÈME
LE PORTRAIT D'UNE ENFANT
à Mlle J.-D. de
M.
Quand je voy tant de couleurs
Et de fleurs
Qui esmaillent
un nuage,
Je pense voir le beau teint
Qui est peint
Si vermeil en
son visage.
Quand te sens parmi les prez
Diaprez,
Les fleurs
dont la terre est pleine,
Lors te fais croire à mes sens
Que te sens
La douceur de son haleine.
RONSARD.
Oui, ce front, ce sourire et
cette fraîche joue,
C'est bien l'enfant qui pleure et joue,
Et qu'un
esprit du ciel défend !
De ses doux traits, ravis à la Sainte phalange,
C'est bien le délicat mélange ;
Poète, j 'y crois voir un ange,
Père, j'y trouve mon enfant.
On devine à ses yeux pleins d'une pure
flamme,
Qu'au paradis, d'où vient son âme,
Elle a dit un récent adieu.
Son regard, rayonnant d'une joie éphémère,
Semble en suivre encor la
chimère,
Et revoir dans sa douce mère
L'humble mère de l'Enfant-Dieu !
On dirait qu'elle écoute un choeur de voix célestes,
Que, de loin,
des vierges modestes
Elle entend l'appel gracieux ;
À son joyeux regard,
à son naïf sourire,
On serait tenté de lui dire :
- Jeune ange, quel fut
ton martyre,
Et quel est ton nom dans les cieux ?
II
Ô toi
dont le pinceau me la fit si touchante,
Tu me la peins, je te la chante !
Car tes nobles travaux vivront ;
Une force virile à ta grâce est unie ;
Tes couleurs sont une harmonie ;
Et dans ton enfance, un Génie
Mît
une flamme sur ton front !
Sans doute quelque fée, à ton berceau venue,
Des sept couleurs que dans la nue
Suspend le prisme aérien,
Des
roses de l'aurore humide et matinale,
Des feux de l'aube boréale,
Fit
une palette idéale
Pour ton pinceau magicien !
ODE VINGT-TROISIÈME
À MADAME LA COMTESSE A. H.
Sur ma lyre, l'autre fois
Dans un
bois,
Ma main préludait à peine,
Une colombe descend
En passant,
Blanche sur le luth d'ébène.
Mais au lieu d'accords touchants,
De doux chants,
La colombe gémissante me demande par pitié
Sa
moitié,
Sa moitié loin d'elle absente.
SAINTE.BEUVE.
Oh ! quel
que soit le rêve, ou paisible, ou joyeux,
Qui dans l'ombre à cette heure
illumine tes yeux,
C'est le bonheur qu'il te signale ;
Loin des bras
d'un époux qui n'est encor qu'amant,
Dors tranquille, ma soeur ! passe-la
doucement,
Ta dernière nuit virginale !
Dors : nous prierons pour
toi, jusqu'à ce beau matin !
Tu devais être à nous, et c'était ton destin,
Et rien ne pouvait t'y soustraire.
Oui, la voix de l'autel va te nommer
ma soeur ;
Mais ce n'est que l'écho d'une voix de mon coeur
Qui déjà me
nommait ton frère.
Dors, cette nuit encor, d'un sommeil pur et doux !
Demain, serments, transports, caresses d'un époux,
Festins que la joie
environne,
Et soupirs inquiets dans ton sein renaissant,
Quand une main
fera de ton front rougissant
Tomber la tremblante couronne !
Ah !
puisse dès demain se lever sur tes jours
Un bonheur qui jamais ne s'éclipse,
et toujours
Brille, plus beau qu'un rêve même !
Vers le ciel étoilé
laisse monter nos voeux.
Dors en paix cette nuit où nous veillons tous deux,
Moi qui te chante, et lui qui t'aime !
ODE VINGT-QUATRIÈME
PLUIE D'ÉTÉ
L'aubépine et l'églantin,
Et le thym,
L'oeillet, le lys et les roses,
En cette belle saison,
À foison
Montrent leurs robes écloses.
Le gentil rossignolet,
Doucelet,
Découpe, dessous l'ombrage,
Mille fredons babillards.
Frétillards,
Aux doux sons de son ramage.
RÉMI BELLEAU.
Que la soirée est
fraîche et douce !
Oh ! viens ! il a plu ce matin ;
Les humides tapis de
mousse
Verdissent tes pieds de satin.
L'oiseau vole sous les feuillées,
Secouant ses ailes mouillées ;
Pauvre oiseau que le ciel bénit !
Il
écoute le vent bruire,
Chante, et voit des gouttes d'eau luire,
Comme
des perles, dans son nid.
La pluie a versé ses ondées ;
Le ciel
reprend son bleu changeant ;
Les terres luisent fécondées
Comme sous un
réseau d'argent.
Le petit ruisseau de la plaine,
Pour une heure enflé,
roule et traîne
Brins d'herbe, lézards endormis,
Court, et précipitant
son onde
Du haut d'un caillou qu'il inonde,
Fait des Niagaras aux
fourmis !
Tourbillonnant dans ce déluge,
Des insectes sans avirons,
Voguent pressés, frêle refuge !
Sur des ailes de moucherons ;
D'autres pendent, comme à des îles,
À des feuilles, errants asiles ;
Heureux, dans leur adversité,
Si, perçant les flots de sa cime,
Une
paille au bord de l'abîme
Retient leur flottante cité !
Les courants
ont lavé le sable ;
Au soleil montent les vapeurs,
Et l'horizon
insaisissable
Tremble et fuit sous leurs plis trompeurs.
On voit
seulement sous leurs voiles,
Comme d'incertaines étoiles,
Des points
lumineux scintiller,
Et les monts, de la brume enfuie,
Sortir, et,
ruisselants de pluie,
Les toits d'ardoise étinceler.
Viens errer
dans la plaine humide.
À cette heure nous serons seuls.
Mets sur mon
bras ton bras timide ;
Viens, nous prendrons par les tilleuls.
Le soleil
rougissant décline
Avant de quitter la colline,
Tourne un moment tes
yeux pour voir,
Avec ses palais, ses chaumières,
Rayonnants des mêmes
lumières,
La ville d'or sur le ciel noir.
Oh ! vois voltiger les
fumées
Sur les toits de brouillards baignés !
Là, sont des épouses
aimées,
Là, des coeurs doux et résignés.
La vie, hélas ! dont on
s'ennuie,
C'est le soleil après la pluie. -
Le voilà qui baisse toujours
!
De la ville, que ses feux noient,
Toutes les fenêtres flamboient
Comme des yeux au front des tours.
L'arc-en-ciel ! l'arc-en-ciel !
Regarde. -
Comme il s'arrondit pur dans l'air !
Quel trésor le Dieu bon
nous garde
Après le tonnerre et l'éclair !
Que de fois, sphères
éternelles,
Mon âme a demandé ses ailes,
Implorant quelque Ithuriel,
Hélas ! pour savoir à quel monde
Mène cette courbe profonde,
Arche
immense d'un pont du ciel !
ODE VINGT-CINQUIÈME
RÊVES
En la amena soledad
de aquesta apacible estancia,
bellisimo
laberinto
de árboles, flores, y plantas,
Podeis dexarme, dexando
conmigo, que ellos me bastan
por campania, los libros
que os mande
sacar de casa ;
que yo, en tanto que Antioquia
celebra con fiestas
tantas
la fabrica de esse templo,
que oy à Jupiter consagra,
...
huyendo del gran bullicio,
que hay en sus calles, y plazas,
passar
estudiando quiero
la edad que al dia le falta.
CALDERON, El
Mágico prodigioso.
I
Amis, loin de la ville,
Loin des
palais de roi,
Loin de la cour servile,
Loin de la foule vile,
Trouvez-moi, trouvez-moi,
Aux champs où l'âme oisive
Se
recueille en rêvant,
Sur une obscure rive
Où du monde n'arrive
Ni le
flot, ni le vent,
Quelque asile sauvage,
Quelque abri d'autrefois,
Un port sur le rivage,
Un nid sous le feuillage,
Un manoir dans les
bois !
Trouvez-le-moi bien sombre,
Bien calme, bien dormant,
Couvert d'arbres sans nombre,
Dans le silence et l'ombre,
Caché
profondément !
Que là, sur toute chose,
Fidèle à ceux qui m'ont,
Mon vers plane, et se pose
Tantôt sur une rose,
Tantôt sur un grand
mont.
Qu'il puisse avec audace,
De tout noeud détaché,
D'un vol
que rien ne lasse,
S'égarer dans l'espace
Comme un oiseau lâché.
II
Qu'un songe au ciel m'enlève,
Que plein d'ombre et
d'amour,
Jamais il ne s'achève,
Et que la nuit je rêve
À mon rêve du
jour !
Aussi blanc que la voile
Qu'à l'horizon je voi,
Qu'il
recèle une étoile,
Et qu'il soit comme un voile
Entre la vie et moi !
Que la muse qui plonge
En ma nuit pour briller,
Le dore et le
prolonge,
Et de l'éternel songe
Craigne de m'éveiller !
Que
toutes mes pensées
Viennent s'y déployer,
Et s'asseoir, empressées,
Se tenant embrassées,
En cercle à mon foyer.
Qu'à mon rêve
enchaînées,
Toutes, l'oeil triomphant,
Le bercent inclinées,
Comme
des soeurs aînées
Bercent leur frère enfant !
III
On croit
sur la falaise,
On croit dans les forêts,
Tant on respire à l'aise,
Et tant rien ne nous pèse,
Voir le ciel de plus près !
Là, tout
est comme un rêve ;
Chaque voix a des mots,
Tout parle, un chant s'élève
De l'onde sur la grève,
De l'air dans les rameaux.
C'est une
voix profonde,
Un choeur universel,
C'est le globe qui gronde,
C'est
le roulis du monde
Sur l'océan du ciel.
C'est l'écho magnifique
Des voix de Jéhova,
C'est l'hymne séraphique
Du monde pacifique
Où va ce qui s'en va ;
Où, sourde aux cris de femmes,
Aux
plaintes, aux sanglots,
L'âme se mêle aux âmes,
Comme la flamme aux
flammes,
Comme le flot aux flots !
IV
Ce bruit vaste, à
toute heure,
On l'entend au désert.
Paris, folle demeure,
Pour cette
voix qui pleure
Nous donne un vain concert.
Oh ! la Bretagne antique
!
Quelque roc écumant !
Dans la forêt celtique
Quelque donjon
gothique !
Pourvu que seulement
La tour hospitalière
Où je
pendrai mon nid,
Ait, vieille chevalière,
Un panache de lierre
Sur
son front de granit !
Pourvu que, blasonnée
D'un écusson altier,
La haute cheminée,
Béante, illuminée,
Dévore un chêne entier !
Que, l'été, la charmille
Me dérobe un ciel bleu ;
Que l'hiver ma
famille,
Dans l'âtre assise, brille
Toute rouge au grand feu !
Dans les bois, mes royaumes,
Si le soir l'air bruit,
Qu'il
semble, à voir leurs dômes,
Des têtes de fantôme
Se heurtant dans la
nuit !
Que des vierges, abeilles
Dont les cieux sont remplis,
Viennent sur moi, vermeilles,
Secouer dans mes veilles
Leur robe à
mille plis !
Qu'avec des voix plaintives,
Les ombres des héros
Repassent fugitives,
Blanches sous mes ogives,
Sombres sur mes
vitraux !
V
Si ma muse envolée
Porte son nid si cher
Et
sa famille ailée
Dans la salle écroulée
D'un vieux baron de fer ;
C'est que j'aime ces âges
Plus beaux, sinon meilleurs,
Que nos
siècles plus sages ;
À leurs débris sauvages
Je m'attache, et d'ailleurs
L'hirondelle enlevée
Par son vol sur la tour,
Parfois, des vents
sauvée,
Choisit pour sa couvée
Un vieux nid de vautour.
Sa
famille humble et douce,
Souvent, en se jouant,
Du bec remue et pousse,
Tout brisé sur la mousse,
L'oeuf de l'oiseau géant.
Dans les
armes antiques
Mes vers ainsi joûront,
Et remuant des piques,
Riront, nains fantastiques,
De grands casques au front !
VI
Ainsi, noués en gerbe,
Reverdiront mes jours
Dans le donjon
superbe,
Comme une touffe d'herbe
Dans les brèches des tours.
Mais, donjon ou chaumière,
Du monde délié,
Je vivrai de lumière,
D'extase et de prière,
Oubliant, oublié !
BALLADES
Renouvelle aussi
Toute vieille pensée.
JOACHIM DU BELLAY
ODE PREMIÈRE
UNE FÉE
...La reine Mab m'a visité. C'est
elle
Qui fait dans le sommeil veiller l'âme immortelle.
ÉMILE DESCHAMPS,
Roméo et Juliette.
Que ce soit Urgèle ou Morgane,
J'aime, en
un rêve sans effroi,
Qu'une fée, au corps diaphane,
Ainsi qu'une fleur
qui se fane, Vienne pencher son front sur moi.
C'est elle dont le luth
d'ivoire
Me redit, sur un mâle accord,
Vos contes, qu'on n'oserait
croire,
Bons paladins, si votre histoire
N'était plus merveilleuse
encor.
C'est elle, aux choses qu'on révère
Qui m'ordonne de
m'allier,
Et qui veut que ma main sévère
Joigne la harpe du trouvère
Au gantelet du chevalier.
Dans le désert qui me réclame,
Cachée
en tout ce que je vois,
C'est elle qui fait, pour mon âme,
De chaque
rayon une flamme,
Et de chaque bruit une voix ;
Elle, - qui dans
l'onde agitée
Murmure en sortant du rocher ;
Et, de me plaire
tourmentée,
Suspend la cigogne argentée
Au faîte aigu du noir clocher ;
Quand, l'hiver, mon foyer pétille,
C'est elle qui vient s'y tapir,
Et me montre, au ciel qui scintille,
L'étoile qui s'éteint et brille,
Comme un oeil prêt à s'assoupir ;
Qui, lorsqu'en des manoirs
sauvages
J'erre, cherchant nos vieux berceaux,
M'environnant de mille
images,
Comme un bruit du torrent des âges,
Fait mugir l'air sous les
arceaux ;
Elle, - qui, la nuit, quand je veille,
M'apporte de confus
abois,
Et pour endormir mon oreille,
Dans le calme du soir, éveille
Un cor lointain au fond des bois !
Que ce soit Urgèle ou Morgane,
J'aime, en un rêve sans effroi,
Qu'une fée, au corps diaphane,
Ainsi
qu'une fleur qui se fane,
Vienne pencher son front sur moi !
BALLADE
DEUXIÈME
LE SYLPHE
Le vent, le froid et l'orage
Contre
l'enfant faisaient rage.
-- Ouvrez, dit-il, je suis nu !
LA FONTAINE,
Imitation d'Anacréon.
" Toi, qu'en ces murs, pareille aux
rêveuses Sylphides,
Ce vitrage éclairé montre à mes yeux avides,
Jeune
fille, ouvre-moi ! Voici la nuit, j 'ai peur,
La nuit, qui, peuplant l'air
de figures livides,
Donne aux âmes des morts des robes de vapeur !
"
Vierge, je ne suis point de ces pèlerins sages
Qui font de longs récits
après de longs voyages ;
Ni de ces paladins, qu'aime et craint la beauté,
Dont le cor, éveillant les varlets et les pages,
Porte un appel de
guerre à l'hospitalité.
" Je n'ai ni lourd bâton, ni lance redoutée,
Point de longs cheveux noirs, point de barbe argentée,
Ni d'humble
chapelet, ni de glaive vainqueur.
Mon souffle, dont une herbe est à peine
agitée,
N'arrache au cor des preux qu'un murmure moqueur.
" Je suis
l'enfant de l'air, un sylphe, moins qu'un rêve,
Fils du printemps qui naît,
du matin qui se lève,
L'hôte du clair foyer, durant les nuits d'hiver,
L'esprit que la lumière à la rosée enlève,
Diaphane habitant de
l'invisible éther.
" Ce soir un couple heureux, d'une voix solennelle,
Parlait tout bas d'amour et de flamme éternelle.
J'entendais tout ; près
d'eux je m'étais arrêté
Ils ont dans un baiser pris le bout de mon aile,
Et la nuit est venue avant ma liberté.
" Hélas ! il est trop tard
pour rentrer dans ma rose !
Châtelaine, ouvre-moi, car ma demeure est close.
Recueille un fils du jour, égaré dans la nuit ;
Permets, jusqu'à demain,
qu'en ton lit je repose ;
Je tiendrai peu de place et ferai peu de bruit.
" Mes frères ont suivi la lumière éclipsée,
Ou les larmes du soir
dont l'herbe est arrosée ;
Les lys leur ont ouvert leurs calices de miel ;
Où fuir ?... Je ne vois plus de gouttes de rosée,
Plus de fleurs dans
les champs ! plus de rayons au ciel !
" Damoiselle, entends-moi, de peur
que la Nuit sombre,
Comme en un grand filet, ne me prenne en son ombre,
Parmi les spectres blancs et les fantômes noirs,
Les démons, dont
l'enfer même ignore le nombre,
Les hiboux du sépulcre et l'autour des
manoirs !
" Voici l'heure où les morts dansent d'un pied débile.
La
lune au pâle front les regarde, immobile ;
Et le hideux vampire, ô comble de
frayeur !
Soulevant d'un bras fort une pierre inutile,
Traîne en sa
tombe ouverte un tremblant fossoyeur.
" Bientôt, nains monstrueux, noirs
de poudre et de cendre,
Dans leur gouffre sans fond les Gnomes vont
descendre.
Le follet fantastique erre sur les roseaux.
Au frais Ondin
s'unit l'ardente Salamandre,
Et de bleuâtres feux se croisent sur les eaux.
" Oh !... Si pour amuser son ennui taciturne,
Un mort, parmi ses os,
m'enfermait dans son urne !
Si quelque nécromant, riant de mon effroi,
Dans la tour, d'où minuit lève sa voix nocturne,
Liait mon vol paisible
au sinistre beffroi !
" Que ta fenêtre s'ouvre !... Ah ! si tu me
repousses,
Il me faudra chercher quelques vieux nids de mousses,
À des
lézards troublés livrer de grands combats...
Ouvre !... mes yeux sont purs,
mes paroles sont douces
Comme ce qu'à sa belle un amant dit tout bas.
" Et je suis si joli ! Si tu voyais mes ailes
Trembler aux feux du
jour, transparentes et frêles !...
J'ai la blancheur des lys où, le soir,
nous fuyons ;
Et les roses, nos soeurs, se disputent entr'elles
Mon
souffle de parfums et mon corps de rayons.
" Je veux qu'un rêve heureux
te révèle ma gloire.
Près de moi (ma Sylphide en garde la mémoire),
Les
papillons sont lourds, les colibris sont laids,
Quand, roi vêtu d'azur, et
de nacre et de moire,
Je vais de fleurs en fleurs visiter mes palais.
" J'ai froid : l'ombre me glace, et vainement je pleure.
Si je
pouvais t'offrir, pour m'ouvrir ta demeure,
Ma goutte de rosée ou mes
corolles d'or !
Mais non : je n'ai plus rien, il faudra que je meure.
Chaque soleil me donne et me prend mon trésor.
" Que veux-tu qu'en
dormant je t'apporte en échange ?
L'écharpe d'une fée, ou le voile d'un ange
?...
J'embellirai ta nuit des prestiges du jour !
Ton sommeil passera,
sans que ton bonheur change,
Des beaux songes du ciel aux doux rêves
d'amour.
" Mais mon haleine en vain ternit la vitre humide !
Ô
Vierge, crois-tu donc que, dans la nuit perfide,
La voix du Sylphe errant
cache un amant trompeur ?
Ne me crains pas, c'est moi qui suis faible et
timide,
Et Si j 'avais une ombre, hélas ! j'en aurais peur. "
Il
pleurait. - Tout à coup devant la tour antique,
S'éleva, murmurant comme un
appel mystique,
Une voix... ce n'était sans doute qu'un esprit !
Bientôt
parut la dame à son balcon gothique : -
On ne sait si ce fut au Sylphe
qu'elle ouvrit.
BALLADE TROISIÈME
LA GRAND-MÈRE
To
die - to sleep.
SHAKESPEARE
" Dors-tu ?... réveille-toi, mère de
notre mère !
D'ordinaire en dormant ta bouche remuait ;
Car ton sommeil
souvent ressemble à ta prière.
Mais, ce soir, on dirait la madone de pierre
;
Ta lèvre est immobile et ton souffle est muet.
" Pourquoi courber
ton front plus bas que de coutume.
Quel mal avons-nous fait, pour ne plus
nous chérir ?
Vois, la lampe pâlit, l'âtre scintille et fume ;
Si tu ne
parles pas, le feu qui se consume,
Et la lampe, et nous deux, nous allons
tous mourir !
" Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte.
Alors, que diras-tu quand tu t'éveilleras ?
Tes enfants à leur tour
seront sourds à ta plainte.
Pour nous rendre la vie, en invoquant ta sainte,
Il fraudra bien longtemps nous serrer dans tes bras !
" Donne-nous
donc tes mains dans nos mains réchauffées.
Chante-nous quelque chant de
pauvre troubadour.
Dis-nous ces chevaliers qui, servis par les fées,
Pour bouquets à leur dame apportaient des trophées,
Et dont le cri de
guerre était un nom d'amour.
" Disnous quel divin signe est funeste aux
fantômes ;
Quel ermite dans l'air vit Lucifer volant ;
Quel rubis
étincelle au front du roi des Gnomes ;
Et si le noir démon craint plus, dans
ses royaumes,
Les psaumes de Turpin que le fer de Roland.
" Ou,
montre-nous ta Bible et les belles images,
Le ciel d'or, les saints bleus,
les saintes à genoux,
L'enfant-Jésus, la crèche, et le boeuf, et les mages ;
Fais-nous lire du doigt, dans le milieu des pages,
Un peu de ce latin,
qui parle à Dieu de nous.
" Mère !... - Hélas ! par degrés s'affaisse la
lumière,
L'ombre joyeuse danse autour du noir foyer,
Les esprits vont
peut-être entrer dans la chaumière...
Oh ! sors de ton sommeil, interromps
ta prière ;
Toi qui nous rassurais, veux-tu nous effrayer ?
" Dieu !
que tes bras sont froids ! rouvre les yeux... Naguère
Tu nous parlais d'un
monde, où nous mènent nos pas,
Et de ciel, et de tombe, et de vie éphémère,
Tu parlais de la mort... dis-nous, ô notre mère !
Qu'est-ce donc que la
mort ? - Tu ne nous réponds pas ! "
Leur gémissante voix longtemps se
plaignit seule.
La jeune aube parut sans réveiller l'aïeule.
La cloche
frappa l'air de ses funèbres coups ;
Et, le soir, un passant, par la porte
entrouverte
Vit, devant le saint livre et la couche déserte,
Les deux
petits enfants qui priaient à genoux.
BALLADE QUATRIÈME
À
TRILBY, LE LUTIN D'ARGAIL
À vous, ombre légère,
Qui d'aile passagère
Par le monde volez,
Et d'un sifflant murmure
L'ombrageuse verdure
Doucement esbranlez ;
J'offre ces violettes,
Ces lys et ces
fleurettes.
Et ces roses ici,
Ces vermeillettes roses,
Tout
fraischement escloses
Et ces oeillets aussi.
Vieille chanson.
C'est toi, Lutin ! - Qui t'amène ?
Sur ce rayon du couchant
Es-tu venu ? Ton haleine
Me caresse en me touchant !
À mes yeux tu
te révèles.
Tu m'inondes d'étincelles !
Et tes frémissantes ailes
Ont un bruit doux comme un chant.
Ta voix, de soupirs mêlée,
M'apporte un accent connu.
Dans ma cellule isolée,
Beau Trilby, sois
bienvenu !
Ma demeure hospitalière
N'a point d'humble batelière
Dont
ta bouche familière
Baise le sein demi-nu !
Viens-tu, dans l'âtre
perfide,
Chercher mon Follet qui fuit,
Et ma Fée et ma Sylphide,
Qui
me visitent sans bruit,
Et m'apportent, empressées,
Sur leurs ailes
nuancées,
Le jour de douces pensées,
Et de doux rêves la nuit !
Viens-tu pas voir mes Ondines
Ceintes d'algue et de glaïeul ?
Mes Nains, dont les voix badines
N'osent parler qu'à moi seul ?
Viens-tu réveiller mes Gnomes ?
Poursuivre en l'air les atomes,
Et
lutiner mes Fantômes
En jouant dans leur linceul ?
Hélas ! fuis ! -
Ces lieux que j'aime
N'ont plus ces hôtes chéris !
Des cruels à
l'anathème
Ont livré tous mes Esprits !
Mon Ondine est étouffée ;
Et
comme un double trophée,
Leurs mains ont cloué ma Fée
Près de ma
Chauve-Souris !
Mes Spectres, mes Nains si frêles,
Quand leur
courroux gronde encor,
N'osent plus sur les tourelles
S'appeler au son
du cor ;
Ma cour magique, en alarmes,
A fui leurs pesantes armes ;
Ils ont de mon Sylphe en larmes
Arraché les ailes d'or !
Toi-même, crains leur tonnerre,
Crains un combat inégal,
Plus
que la voix centenaire
Qui jadis vengea Dougal,
Dont la cabane fumeuse
Voit, durant la nuit brumeuse,
Sur une roche écumeuse,
S'asseoir
l'ombre de Fingal !
Celui qui de ta montagne
T'a rapporté dans nos
champs,
Eut comme toi pour compagne
L'Espérance aux voeux touchants.
Longtemps la France, sa mère,
Vit fuir sa jeunesse amère
Dans
l'exil, où comme Homère,
Il n'emportait que ses chants !
À la fois
triste et sublime,
Grave en son vol gracieux,
Le Poète aime l'abîme
Où fuit l'aigle audacieux,
Le parfum des fleurs mourantes,
L'or des
comètes errantes,
Et les cloches murmurantes
Qui se plaignent dans les
cieux !
Il aime un désert sauvage
Où rien ne borne ses pas ;
Son
coeur, pour fuir l'esclavage,
Vit plus loin que le trépas.
Quand
l'opprimé le réclame,
Des peuples il devient l'âme ;
Il est pour eux une
flamme
Que le tyran n'éteint pas.
Tel est Nodier, le poète ! -
Va, dis à ce noble ami
Que ma tendresse inquiète
De tes périls a
frémi ;
Dis-lui bien qu'il te surveille ;
De tes jeux charme sa veille,
Enfant ! Et lorsqu'il sommeille,
Dors sur son front endormi !
N'erre pas à l'aventure !
Car on en veut aux Trilbys.
Crains les
maux et la torture
Que mon doux Sylphe a subis.
S'ils te prenaient,
quelle gloire !
Ils souilleraient d'encre noire,
Hélas ! ton manteau de
moire,
Ton aigrette de rubis !
Ou, pour danser avec Faune,
Contraignant tes pas tremblants,
Leurs Satyres au pied jaune,
Leurs
vieux Sylvains pétulants
Joindraient tes mains enchaînées
Aux vieilles
mains décharnées
De leurs Naïades fanées,
Mortes depuis deux mille ans !
BALLADE CINQUIÈME
LE GÉANT
Les nuées du ciel elles-mêmes
craignent que je ce vienne chercher mes ennemis dans leur sein...
MOTTENABBI.
Ô guerriers ! je suis né dans le pays des Gaules.
Mes aïeux franchissaient le Rhin comme un ruisseau,
Ma mère me baigna
dans la neige des pôles
Tout enfant, et mon père, aux robustes épaules,
De trois grandes peaux d'ours décora mon berceau.
Car mon père était
fort ! L'âge à présent l'enchaîne.
De son front tout ridé tombent ses
cheveux blancs.
Il est faible ; il est vieux. Sa fin est si prochaine,
Qu'à peine il peut encor déraciner un chêne
Pour soutenir ses pas
tremblants !
C'est moi qui le remplace ! et j'ai sa javeline,
Ses
boeufs, son arc de fer, ses haches, ses colliers ;
Moi ! qui peux, succédant
au vieillard qui décline,
Les pieds dans le vallon, m'asseoir sur la
colline,
Et de mon souffle au loin courber les peupliers !
À peine
adolescent, sur les Alpes sauvages,
De rochers en rochers je m'ouvrais des
chemins ;
Ma tête ainsi qu'un mont arrêtait les nuages ;
Et souvent,
dans les cieux épiant leurs passages,
J'ai pris des aigles dans mes mains !
Je combattais l'orage, et ma bruyante haleine
Dans leur vol anguleux
éteignait les éclairs ;
Ou, joyeux, devant moi chassant quelque baleine,
L'océan à mes pas ouvrait sa vaste plaine,
Et mieux que l'ouragan mes
jeux troublaient les mers !
J'errais, je poursuivais d'une atteinte trop
sûre
Le requin dans les flots, dans les airs l'épervier ;
L'ours,
étreint dans mes bras, expirait sans blessure,
Et j'ai souvent, l'hiver,
brisé dans leur morsure
Les dents blanches du loup-cervier !
Ces
plaisirs enfantins pour moi n'ont plus de charmes.
J'aime aujourd'hui la
guerre et son mâle appareil,
Les malédictions des familles en larmes,
Les camps, et le soldat, bondissant dans ses armes,
Qui vient du cri
d'alarme égayer mon réveil !
Dans la poudre et le sang, quand l'ardente
Mêlée
Broie et roule une armée en bruyants tourbillons,
Je me lève, je
suis sa course échevelée,
Et, comme un cormoran fond sur l'onde troublée,
Je plonge dans les bataillons !
Ainsi qu'un moissonneur parmi des
gerbes mûres,
Dans les rangs écrasés, seul debout, j'apparais.
Leurs
clameurs dans ma voix se perdent en murmures ;
Et mon poing désarmé martèle
les armures
Mieux qu'un chêne noueux choisi dans les forêts.
Je
marche toujours nu. Ma valeur souveraine
Rit des soldats de fer dont vos
camps sont peuplés.
Je n'emporte au combat que ma pique de frêne,
Et ce
casque léger que traîneraient sans peine
Dix taureaux au joug accouplés.
Sans assiéger les forts d'échelles inutiles,
Des chaînes de leurs
ponts je brise les anneaux.
Mieux qu'un bélier d'airain je bats leurs murs
fragiles.
Je lutte corps à corps avec les tours des villes.
Pour combler
les fossés j'arrache les créneaux.
Ô ! quand mon tour viendra de suivre
mes victimes,
Guerriers ! ne laissez pas ma dépouille au corbeau ;
Ensevélissez-moi parmi des monts sublimes,
Afin que l'étranger cherche
en voyant leurs cimes
Quelle montagne est mon tombeau !
BALLADE
SIXIÈME
LA FIANCÉE DU TIMBALIER
à M. J. F.
Douce
est la mort qui vient en bien aimant !
DESPORTES, Sonnet.
"
Monseigneur le duc de Bretagne
A, pour les combats meurtriers,
Convoqué
de Nantes à Mortagne,
Dans la plaine et sur la montagne,
L'arrière-ban
de ses guerriers.
" Ce sont des barons dont les armes
Ornent des
forts ceints d'un fossé ;
Des preux vieillis dans les alarmes,
Des
écuyers, des hommes d'armes ;
L'un d'entre eux est mon fiancé.
" Il
est parti pour l'Aquitaine
Comme timbalier, et pourtant
On le prend pour
un capitaine,
Rien qu'à voir sa mine hautaine,
Et son pourpoint, d'or
éclatant !
" Depuis ce jour, l'effroi m'agite.
J'ai dit, joignant
son sort au mien :
Ma patronne, sainte Brigitte,
Pour que jamais il ne
le quitte,
Surveillez son ange gardien !
" J'ai dit à notre abbé :
Messire,
Priez bien pour tous nos soldats ! -
Et, comme on sait qu'il le
désire,
J'ai brûlé trois cierges de cire
Sur la châsse de saint Gildas.
" À Notre-Dame de Lorette
J'ai promis, dans mon noir chagrin,
D'attacher sur ma gorgerette,
Fermée à la vue indiscrète,
Les
coquilles du pèlerin.
" Il n'a pu, par d'amoureux gages,
Absent,
consoler mes foyers ;
Pour porter les tendres messages,
La vassale n'a
point de pages,
Le vassal n'a pas d'écuyers.
" Il doit aujourd'hui
de la guerre
Revenir avec monseigneur ;
Ce n'est plus un amant vulgaire
;
Je lève un front baissé naguère,
Et mon orgueil est du bonheur !
" Le duc triomphant nous rapporte
Son drapeau dans les camps froissé
;
Venez tous sous la vieille porte
Voir passer la brillante escorte,
Et le prince, et mon fiancé,
" Venez voir pour ce jour de fête
Son cheval caparaçonné,
Qui sous son poids henrtit, s'arrête,
Et
marche en secouant la tête,
De plumes rouges couronné !
" Mes
soeurs, à vous parer si lentes,
Venez voir près de mon vainqueur
Ces
timbales étincelantes
Qui sous sa main toujours tremblantes
Sonnent et
font bondir le coeur !
" Venez surtout le voir lui-même
Sous le
manteau que j'ai brodé.
Qu'il sera beau ! c'est lui que j'aime !
Il
porte comme un diadème
Son casque de crins inondé !
" L'Égyptienne
sacrilège,
M'attirant derrière un pilier,
M'a dit hier (Dieu nous
protège !)
Qu'à la fanfare du cortège
Il manquerait un timbalier.
" Mais j'ai tant prié, que j'espère !
Quoique, me montrant de la
main
Un sépulcre, son noir repaire,
La vieille aux regards de vipère,
M'ait dit : Je t'attends là demain !
" Volons ! plus de noires
pensées !
Ce sont les tambours que j 'entends.
Voici les dames
entassées,
Les tentes de pourpre dressées,
Les fleurs et les drapeaux
flottants !
" Sur deux rangs le cortège ondoie
D'abord, les piquiers
aux pas lourds ;
Puis, sous l'étendard qu'on déploie,
Les barons, en
robe de soie,
Avec leurs toques de velours.
" Voici les chasubles
des prêtres ;
Les hérauts sur un blanc coursier.
Tous, en souvenir des
ancêtres,
Portent l'écusson de leurs maîtres,
Peint sur leur corselet
d'acier.
" Admirez l'armure persane
Des Templiers, craints de
l'enfer ;
Et, sous la longue pertuisane,
Les archers venus de Lausanne,
Vêtus de buffle, armés de fer.
" Le duc n'est pas loin ses bannières
Flottent parmi les chevaliers ;
Quelques enseignes prisonnières,
Honteuses, passent les dernières... -
-Mes soeurs ! voici les timbaliers
!... "
Elle dit, et sa vue errante
Plonge, hélas ! dans les rangs
pressés ;
Puis, dans la foule indifférente,
Elle tomba, froide et
mourante...
- Les timbaliers étaient passés.
BALLADE SEPTIÈME
LA MÊLÉE
Les armées s'ébranlent, le choc est terrible, les
combattants sont terribles, les blessures sont terribles, la mêlée est terrible.
GONZALO BERCEO, la Bataille de Simancas.
Pâtre ! change de route.
- Au pied de ces collines
Vois onduler deux rangs d'épaisses javelines ;
Vois ces deux bataillons l'un vers l'autre marchant ;
Au signal de leurs
chefs que divise la haine,
Ils se sont pour combattre arrêtés dans la
plaine.
Écoute ces clameurs... tu frémis c'est leur chant !
"
Accourez tous, oiseaux de proie,
Aigles, hiboux, Vautours, corbeaux !
Volez ! Volez tous pleins de joie
À ces champs comme à des tombeaux !
Que l'ennemi sous notre glaive
Tombe avec le jour qui s'achève !
Les
psaumes du soir sont finis.
Le prêtre, qui suit leurs bannières,
Leur a
dit leurs vêpres dernières,
Et le nôtre nous a bénis ! "
Halbert,
baron normand, Ronan, prince de Galles,
Vont mesurer ici leurs forces presqu
'égales ;
Les Normands sont adroits ; les Gallois sont ardents.
Ceux-là
viennent chargés d'une armure sonore ;
Ceux-ci font, pour couvrir leur front
sauvage encore,
De la gueule des loups un casque armé de dents !
"
Que nous fait la plainte des veuves,
Et de l'orphelin gémissant ?
Demain
nous laverons aux fleuves
Nos bras teints de fange et de sang.
Serrons
nos rangs, brûlons nos tentes !
Que nos trompettes éclatantes
Glacent
l'ennemi méprisé !
En vain leurs essaims se déroulent ;
Dans chacun des
sillons qu'ils foulent
Leur sépulcre est déjà creusé ! "
Le signal
est donné. - Parmi des flots de poudre,
Leurs pas courts et pressés roulent
comme la foudre... -
Comme deux chevaux noirs qui dévorent le frein,
Comme deux grands taureaux luttant dans les vallées,
Les deux masses de
fer, à grand bruit ébranlées,
Brisent d'un même choc leur double front
d'airain.
" Allons, guerriers ! la charge sonne !
Courrez, frappez,
c'est le moment !
Aux sons de la trompe saxonne,
Aux accords du clairon
normand !
Dagues, hallebardes, épées,
Pertuisanes de sang trempées,
Haches, poignards à deux tranchants,
Parmi les cuirasses froissées,
Mêlez vos pointes hérissées,
Comme la ronce dans les champs ! "
Où est donc le soleil ? - Il luit dans la fumée
Comme un bouclier
rouge en la forge enflammée.
Dans les vapeurs de sang on voit briller le fer
;
La vallée au loin semble une fournaise ardente ;
On dirait qu'au
milieu de la plaine grondante
S'est ouverte soudain la bouche de l'enfer.
" Le jeu des héros se prolonge,
Les rangs s'enfoncent dans les
rangs,
Le pied des combattants se plonge
Dans la blessure des mourants.
Avançons ! avançons ! courage !
Le fantassin mord avec rage
Le
poitrail de fer du coursier ;
Les chevaux blanchissants frissonnent,
Et
les masses d'armes résonnent
Sur leurs caparaçons d'acier !
Noir
chaos de coursiers, d'hommes, d'armes heurtées !
Les Gallois, tout couverts
de peaux ensanglantées,
Se roulent sur le dard des écus meurtriers ;
À
mourir sur leurs morts obstinés et fidèles,
Ils semblent assiéger comme des
citadelles
Les cavaliers normands sur leurs grands destriers.
" Que
ceux qui brisent leur épée
Luttent des ongles et des dents,
S'ils
veulent fuir la faim trompée
Des loups autour de nous rôdants !
Point de
prisonniers ! point d'esclaves !
S'il faut mourir, mourrons en braves
Sur nos compagnons immolés.
Que demain le jour, s'il se lève,
Voie
encor des tronçons de glaive
Étreints par nos bras mutilés !... "
Viens, berger: la nuit tombe, et plus de sang ruisselle ;
De coups
plus furieux chaque armure étincelle ;
Les chevaux éperdus se dérobent aux
mors.
Viens, laissons achever cette lutte brûlante.
Ces hommes acharnés
à leur tache sanglante
Se reposeront tous demain, vainqueurs ou morts !
BALLADE HUITIÈME
LES DEUX ARCHERS
à M. Louis
Boulanger
Dames, oyez un conte lamentable.
BAÏF.
C'était
l'instant funèbre où la nuit est si sombre,
Qu'on tremble à chaque pas de
réveiller dans l'ombre
Un démon, ivre encor du banquet des sabbats ;
Le
moment où, liant à peine sa prière,
Le voyageur se hâte à travers la
clairière ;
C'était l'heure où l'on parle bas !
Deux francs archers
passaient au fond de la vallée,
Là-bas ! où vous voyez une tour isolée,
Qui, lorsqu'en Palestine allaient mourir nos rois,
Fut bâtie en trois
nuits, au dire de nos pères,
Par un ermite saint qui remuait les pierres
Avec le signe de la croix.
Tous deux, sans craindre l'heure, en ce
lieu taciturne
Allumèrent un feu pour leur repas nocturne ;
Puis ils
vinrent s'asseoir en déposant leur cor,
Sur un saint de granit, dont l'image
grossière,
Les mains jointes, le front couché dans la poussière,
Avait
l'air de prier encor.
Cependant sur la tour, les monts, les bois
antiques,
L'ardent foyer jetait des clartés fantastiques ;
Les hiboux
s'effrayaient au fond des vieux manoirs ;
Et les chauves-souris que tout
sabbat réclame,
Volaient, et par moments épouvantaient la flamme
De leur
grande aile aux ongles noirs !
Le plus vieux des archers alors dit au
plus jeune :
" Portes-tu le cilice ? - Observes-tu le jeûne ? "
Reprit
l'autre, et leur rire accompagna leur voix.
D'autres rires de loin tout à
coup s'entendirent.
Le val était désert, l'ombre épaisse ; ils se dirent :
" C'est l'écho qui rit dans les bois. "
Soudain à leurs regards une
lueur rampante
En bleuâtres sillons sur la hauteur serpente ;
Les deux
blasphémateurs, hélas ! sans s'effrayer,
Jetèrent au brasier d'autres
branches de chênes,
Disant : " C'est, au miroir des cascades prochaines
Le reflet de notre foyer. "
Or cet écho (d'effroi qu'ici chacun
s'incline !)
C'était Satan, riant tout haut sur la colline !
Ce reflet,
émané du corps de Lucifer,
C'était le pâle jour qu'il traîne en nos
ténèbres,
Le rayon sulfureux qu'en des songes funèbres
Il nous apporte
de l'enfer !
Aux profanes éclats de leur coupable joie,
Il était
accouru comme un loup vers sa proie.
Sur les archers dans l'ombre erraient
ses yeux ardents.
-- " Riez et blasphémez dans vos heures oisives.
Moi,
je ferai passer vos bouches convulsives
Du rire au grincement de dents ! "
À l'aube du matin, un peu de cendre éteinte
D'un pied large et
fourchu portait l'étrange empreinte.
Le val fut tout le jour désert,
silencieux.
Mais, au lieu du foyer, à minuit même, un pâtre
Vit soudain
apparaître une flamme bleuâtre
Qui ne montait pas vers les cieux !
Dès qu'au sol attachée elle rampa livide,
De longs rires soudain
éclatant dans le vide,
Glacèrent le berger d'un grand effroi saisi ;
Il
ne vit point Satan et ceux de l'autre monde,
Et ne put concevoir, dans sa
terreur profonde,
Ce qu'ils souffraient pour rire ainsi !
Dès lors,
toutes les nuits, aux monts, aux bois antiques,
L'ardent foyer jeta ses
clartés fantastiques ;
Des rires effrayaient les hiboux des manoirs ;
Et
les chauves-souris que tout sabbat réclame,
Volaient, et par moments
épouvantaient la flamme
De leur grande aile aux ongles noirs.
Rien,
avant le rayon de l'aube matinale,
Enfants, rien n'éteignait cette flamme
infernale.
Si l'orage, à grands flots tombant, grondait dans l'air,
Les
rires éclataient aussi haut que la foudre,
La flamme en tournoyant
s'élançait de la poudre,
Comme pour s'unir à l'éclair !
Mais enfin
une nuit, Vêtu de scapulaire,
Se leva du Vieux saint le marbre séculaire ;
Il fit trois pas, armé de son rameau bénit ;
De l'effrayant prodige
effrayant exorciste,
De ses lèvres de pierre il dit : " Que Dieu m'assiste !
"
En ouvrant ses bras de granit !
Alors tout s'éteignit, flammes,
rires, phosphore,
Tout ! et le lendemain, on trouva dès l'aurore
Les
deux gens d'armes morts sur la statue assis ;
On les ensevelit ; et, suivant
sa promesse,
Le seigneur du hameau, pour fonder une messe,
Légua trois
deniers parisis.
Si quelque enseignement se cache en cette histoire,
Qu'importe ! il ne faut pas la juger, mais la croire.
La croire !
Qu'ai-je dit ? ces temps sont loin de nous !
Ce n'est plus qu'à demi qu'on
se livre aux croyances.
Nul, dans notre âge aveugle et vain de ses sciences,
Ne sait plier les deux genoux !
BALLADE NEUVIÈME
L'AVEU DU
CHATELAIN
Pource aimez-moy, cependant qu'estes belle.
RONSARD.
Écoute-moi, Madeleine !
L'hiver a quitté la plaine
Qu'hier il
glaçait encor.
Viens dans ces bois d'où ma suite
Se retire, au loin
conduite
Par les sons errants du cor !
Viens ! on dirait, Madeleine,
Que le Printemps, dont l'haleine
Donne aux roses leurs couleurs,
A
cette nuit, pour te plaire,
Secoué sur la bruyère
Sa robe pleine de
fleurs !
Si j 'étais, ô Madeleine,
L'agneau dont la blanche laine
Se démêle sous tes doigts !...
Si j'étais l'oiseau qui passe,
Et que
poursuit dans l'espace
Un doux appel de ta voix !...
Si j'étais, ô
Madeleine,
L'ermite de Tombelaine
Dans son pieux tribunal,
Quand ta
bouche à son oreille
De tes péchés de la veille
Livre l'aveu virginal
!...
Si j'avais, ô Madeleine,
L'oeil du nocturne phalène,
Lorsqu'au sommeil tu te rends,
Et que son aile indiscrète
De ta
cellule secrète
Bat les vitraux transparents ;
Quand ton sein, ô
Madeleine,
Sort du corset de baleine,
Libre enfin du velours noir ;
Quand, de peur de te voir nue.
Tu jettes, fille ingénue,
Ta robe sur
ton miroir !
Si tu voulais, Madeleine,
Ta demeure serait pleine
De pages et de vassaux ;
Et ton splendide oratoire
Déroberait sous
la moire
La pierre de ses arceaux !...
Si tu voulais, Madeleine,
Au lieu de la marjolaine
Qui pare ton chaperon,
Tu porterais la
couronne
De comtesse ou de baronne,
Dont la perle est le fleuron !
Si tu voulais, Madeleine,
Je te ferais châtelaine ;
Je suis le
comte Roger ;
Quitte pour moi ces chaumières,
À moins que tu ne préfères
Que je me fasse berger !
BALLADE DIXIÈME
À UN PASSANT
LA CHASSE DU BURGRAVE *
Au soleil couchant
Toi qui vas
cherchant
Fortune,
Prends garde de choir :
La terre, le soir,
Est brune.
L'océan trompeur
Couvre de vapeur
La dune.
Vois : à l'horizon,
Aucune maison !
Aucune !
Maint voleur te
suit ;
La chose est, la nuit,
Commune.
Les dames des bois
Nous
gardent parfois
Rancune.
Elles vont errer ;
Crains d'en
rencontrer
Quelqu'une.
Les lutins de l'air
Vont danser au clair
De lune.
La Chanson du fou.
Voyageur qui, la nuit, sur le
pavé sonore
De ton chien inquiet passes accompagné,
Après le jour
brûlant, pourquoi marcher encore ?
Où mènes-tu si tard ton cheval résigné ?
La nuit ! - Ne crains-tu pas d'entrevoir la stature
Du brigand dont
un sabre a chargé la ceinture ?
Ou qu'un de ces vieux loups près des routes
rôdants,
Qui du fer des coursiers méprisent l'étincelle,
D'un bond
brusque et soudain s'attachant à ta selle,
Ne mêle à ton sang noir l'écume
de ses dents ?
Ne crains-tu pas surtout qu'un follet à cette heure
N'allonge sous tes pas le chemin qui te leurre,
Et ne te fasse, hélas !
ainsi qu'aux anciens jours,
Rêvant quelque logis dont la vitre scintille
Et le faisan doré par l'âtre qui pétille,
Marcher vers des clartés qui
reculent toujours ?
Crains d'aborder la plaine où le sabbat s'assemble,
Où les démons hurlants viennent danser ensemble ;
Ces murs maudits par
Dieu, par Satan profanés,
Ce magique château dont l'enfer sait l'histoire,
Et qui, désert le jour, quand tombe la nuit noire
Enflamme ses vitraux
dans l'ombre illuminés !
Voyageur isolé, qui t'éloignes si vite,
De
ton chien inquiet la nuit accompagné,
Après le jour brûlant, quand le repos
t'invite,
Où mènes-tu si tard ton cheval résigné ?
BALLADE ONZIÈME
LA CHASSE DU BURGRAVE
à Paul
Un vieux faune en
riait dans sa grotte sauvage.
SEGRAIS.
" Daigne protéger notre
chasse,
Châsse
De monseigneur saint-Godefroi,
Roi !
" Si tu
fais ce que je désire,
Sire,
Nous t'édifîrons un tombeau,
Beau ;
" Puis je te donne un cor d'ivoire,
Voire
Un dais neuf à pans de
velours,
Lourds,
" Avec dix chandelles de cire,
Sire !
Donc,
te prions à deux genoux,
Nous,
" Nous qui, né de bons gentilshommes,
Sommes
Le Seigneur burgrave Alexis
Six ! " -
Voilà ce que
dit le burgrave,
Grave,
Au tombeau de saint-Godefroi
Froid.
- " Mon page, emplis mon escarcelle,
Selle
Mon cheval de
Calatrava ;
Va !
" Piqueur, va convier le comte,
Conte
Que
ma meute aboie en mes cours.
Cours !
"Archers, mes compagnons de
fêtes,
Faites
Votre épieu lisse et vos cornets
Nets.
"Nous
ferons ce soir une chère
Chère ;
Vous n'y recevrez, maître-queux,
Qu'eux.
" En chasse, amis ! je vous invite.
Vite !
En chasse
! allons courre les cerfs,
Serfs ! "
Il part, et madame Isabelle,
Belle,
Dit gaiement du haut des remparts
- Pars !
Tous les
chasseurs sont dans la plaine,
Pleine
D'ardents seigneurs, de sénéchaux
Chauds.
Ce ne sont que baillis et prêtres,
Reitres
Qui
savent traquer à pas lourds
L'ours,
Dames en brillants équipages,
Pages,
Fauconniers, clercs, et peu bénins
Nains.
En chasse !
- Le maître en personne
Sonne.
Fuyez ! voici les paladins,
Daims.
Il n'est pour vous comte d'empire
Pire
Que le vieux burgrave
Alexis
Six !
Fuyez ! - Mais un cerf dans l'espace
Passe,
Et
disparaît comme l'éclair,
Clair !
" Taïaut les chiens, taïaut les
hommes !
Sommes
D'argent et d'or paieront sa chair
Cher !
"
Mon château pour ce cerf ! - Marraine,
Reine
Des beaux sylphes et des
follets
Laids !
" Donne-moi son bois pour trophée,
Fée !
Mère du brave, et du chasseur
Soeur !
" Tout ce qu'un prêtre à
sa madone
Donne,
Moi, je te le promets ici,
Si
" Notre main,
ta serve et sujette,
Jette
Ce beau cerf qui s'enfuit là-bas
Bas ! "
Du Chasseur Noir craignant l'injure,
Jure
Le vieux burgrave
haletant,
Tant
Que déjà sa meute qui jappe
Happe,
Et fête le
pauvre animal
Mal.
Il fuit. La bande malévole
Vole
Sur sa
trace, et par le plus court
Court.
Adieu clos, plaines diaprées,
Prées,
Vergers fleuris, jardins sablés,
Blés !
Le cerf,
s'échappant de plus belle,
Bêle ;
Un bois à sa course est ouvert,
Vert.
Il entend venir sur ses traces
Races
De chiens dont
vous seriez jaloux,
Loups ;
Piqueurs, ardentes haquenées,
Nées
De ces étalons aux longs crins
Craints,
Leurs flancs, que de
blancs harnois ceignent,
Saignent
Des coups fréquents des éperons
Prompts.
Le cerf, que le son de la trompe
Trompe,
Se jette
dans les bois épais... -
Paix !
Hélas, en vain !... la meute
cherche,
Cherche,
Et là tu retentis encor,
Cor !
Où fuir ?
dans le lac ! Il s'y plonge,
Longe
Le bord où maint buisson rampant
Pend.
Ah ! dans les eaux du lac agreste
Reste !
Hélas !
pauvre cerf aux abois,
Bois !
Contre toi la fanfare ameute
Meute,
Et veneurs sonnant du hautbois...
Bois !
Les archers
sournois qui t'attendent
Tendent
Leurs arcs dans l'épaisseur du bois
!...
Bois !
Ils sont avides de carnage ;
Nage !
C'est ton
seul espoir désormais ;
Mais
L'essaim, que sa chair palpitante
Tente,
Après lui dans le lac profond
Fond.
Il sort. - Plus
d'espoir qui te leurre !
L'heure
Vient où pour toi tout est fini.
Ni
Tes pieds vifs, ni saint Marc de Leyde,
L'aide
Du cerf qu'un
chien, à demi-mort,
Mord,
Ne te sauveront des morsures
Sûres
Des limiers ardents de courroux,
Roux.
Vois ces chiens qu'un
serf bas et lâche
Lâche,
Vois les épieux à férir prêts,
Près !
Meurs donc ! la fanfare méchante
Chante
Ta chute au milieu des
clameurs.
Meurs !
Et ce soir, sur les délectables
Tables,
Tu
feras un excellent mets ;
Mais
On t'a vengé. - Fille d'Autriche
Triche
Quand l'hymen lui donne un barbon
Bon.
Or, sans son
hôte le bon comte
Compte ;
Il revient, quoique fatigué,
Gai.
Et tandis que ton sang ruisselle,
Celle
Qu'épousa le comte
Alexis
Six,
Sur le front ridé du burgrave,
Grave,
Pauvre
cerf, des rameaux aussi ;
Si
Qu'au burg vous rentrez à la brune,
Brune,
Après un jour si hasardeux,
Deux !
BALLADE DOUZIÈME
LE PAS D'ARMES DU ROI JEAN
Plus de six cents lances y furent
brisées ; on se battit à pied et à cheval, à la barrière, à coups d'épée et de
pique, où partout les tenants et les assaillants ne firent rien qui ne répondît
à la haute estime qu'ils s'étaient déjà acquise ; ce qui fit éclater ces
tournois doublement. Enfin, au dernier, un gentilhomme nommé de Fontaines,
beau-frère de Chandiou, grand prévôt des maréchaux, fut blessé à mort ; et au
second encore, Saint-Aubin, autre gentilhomme, fut tué d'un coup de lance.
Ancienne chronique.
Çà, qu'on selle,
Écuyer,
Mon fidèle
Destrier.
Mon coeur ploie
Sous la joie,
Quand je broie,
L'étrier.
Par saint Gille,
Viens-nous-en,
Mon agile
Alezan ;
Viens, écoute,
Par la route,
Voir la joute
Du Roi
Jean.
Qu'un gros carme
Chartrier
Ait pour arme
L'encrier ;
Qu'une fille,
Sous la grille,
S'égosille
À prier ;
Nous
qui sommes,
De par Dieu,
Gentilshommes
De haut lieu,
Il faut
faire
Bruit sur terre,
Et la guerre
N'est qu'un jeu.
Ma
vieille âme
Enrageait ;
Car ma lame,
Que rongeait
Cette rouille
Qui la souille,
En quenouille
Se changeait.
Cette ville,
Aux longs cris,
Qui profile
Son front gris,
Des toits frêles,
Cent tourelles,
Clochers grêles,
C'est Paris !
Quelle foule,
Par mon sceau !
Qui s'écoule
En ruisseau,
Et se rue,
Incongrue,
Par la rue,
Saint-Marceau.
Notre-Dame !
Que
c'est beau !
Sur mon âme
De corbeau,
Voudrais être
Clerc ou
prêtre
Pour y mettre
Mon tombeau !
Les quadrilles,
Les
chansons
Mêlent filles
Et garçons.
Quelles fêtes !
Que de têtes
Sur les faîtes
Des maisons !
Un maroufle,
Mis à neuf,
Joue et souffle
Comme un boeuf,
Une marche
De Luzarche
Sur
chaque arche
Du Pont-Neuf.
Le vieux Louvre ! -
Large et lourd,
Il ne s'ouvre
Qu'au grand jour,
Emprisonne
La couronne,
Et
bourdonne
Dans sa tour.
Los aux dames !
Au roi los !
Vois
les flammes
Du champ clos,
Où la foule,
Qui s'écroule,
Hurle et
roule
À grands flots !
Sans attendre,
Çà, piquons !
L'oeil
bien tendre,
Attaquons
De nos selles
Les donzelles,
Roses,
belles,
Aux balcons.
Saulx-Tavane
Le ribaud
Se pavane,
Et Chabot
Qui ferraille,
Bossu, raille
Mons Fontraille
Le
pied-bot.
Là-bas, Serge
Qui fit voeu
D'aller vierge
Au saint
lieu ;
Là, Lothaire,
Duc sans terre
Sauveterre,
Diable et dieu.
Le vidame
De Conflans
Suit sa dame
À pas lents,
Et plus
d'une
S'importune
De la brune
Aux bras blancs.
Là-haut
brille,
Sur ce mur,
Yseult, fille
Au front pur ;
Là-bas, seules,
Force aïeules
Portant gueules
Sur azur.
Dans la lice,
Vois encor
Berthe, Alice,
Léonor,
Dame Irène,
Ta marraine,
Et la reine
Toute en or.
Dame Irène
Parle ainsi ;
--
Quoi ! la reine
Triste ici !
Son altesse
Dit : -- Comtesse,
J'ai
tristesse et souci.
On commence !
Le beffroi !
Coups de lance,
Cris d'effroi !
On se forge,
On s'égorge,
Par saint George !
Par le roi !
La cohue,
Flot de fer,
Frappe, hue,
Remplit
l'air,
Et, profonde,
Tourne et gronde,
Comme une onde
Sur la mer
!
Dans la plaine
Un éclair
Se promène
Vaste et clair ;
Quels mélanges !
Sang et franges !
Plaisirs d'anges !
Bruit
d'enfer !
Sus, ma bête,
De façon
Que je fête
Ce grison !
Je te baille
Pour ripaille
Plus de paille,
Plus de son
Qu'un gros frère,
Gai, friand,
Ne peut faire,
Mendiant,
Par les places
Où tu passes,
De grimaces
En priant !
Dans l'orage,
Lys courbé,
Un beau page
Est tombé.
Il se
pâme,
Il rend l'âme ;
Il réclame
Un abbé.
La fanfare
Aux
sons d'or,
Qui t'effare,
Sonne encor
Pour sa chute ;
Triste
lutte
De la flûte
Et du cor !
Moines, vierges,
Porteront
De grands cierges
Sur son front ;
Et dans l'ombre
Du lieu
sombre,
Deux yeux d'ombre
Pleureront
Car madame
Isabeau
Suit son âme
Au tombeau.
Que d'alarmes !
Que de larmes !... -
Un pas d'armes,
C'est très beau !
Çà, mon frère,
Viens,
rentrons
Dans notre aire
De barons.
Va plus vite,
Car au gîte
Qui t'invite,
Trouverons,
Toi, l'avoine
Du matin,
Moi,
le moine
Augustin,
Ce saint homme,
Suivant Rome,
Qui m'assomme
De latin,
Et rédige
En romain
Tout prodige
De ma main,
Qu'à ma charge
Il émarge
Sur un large
Parchemin.
Un vrai
sire
Châtelain
Laisse écrire
Le vilain ;
Sa main digne,
Quand il signe,
Égratigne
Le vélin.
BALLADE TREIZIÈME
LA LÉGENDE DE LA NONNE
à M. Louis Boulanger
Acabòse vuestrÔ bien
Y vuestros males nÔ acaban.
Reproches al Rey Rodrigo.
Venez, vous dont l'oeil étincelle
Pour
entendre une histoire encor,
Approchez : je vous dirai celle
De doña
Padilla del Flor.
Elle était d'Alanje, où s'entassent
Les collines et
les halliers. -
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges
tabliers !
Il est des filles à Grenade,
Il en est à Séville aussi,
Qui, pour la moindre sérénade,
À l'amour demandent merci ;
Il en est
que d'abord embrassent,
Le soir, de hardis cavaliers. -
Enfants, voici
des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Ce n'est pas
sur ce ton frivole
Qu'il faut parler de Padilla,
Car jamais prunelle
espagnole
D'un feu plus chaste ne brilla ;
Elle fuyait ceux qui
pourchassent
Les filles sous les peupliers. -
Enfants, voici des boeufs
qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Rien ne touchait ce coeur
farouche,
Ni doux soins, ni propos joyeux ;
Pour un mot d'une belle
bouche,
Pour un signe de deux beaux yeux,
On sait qu'il n'est rien que
ne fassent
Les seigneurs et les bacheliers. -
Enfants, voici des boeufs
qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Elle prit le voile à
Tolède
Au grand soupir des gens du lieu,
Comme si, quand on n'est pas
laide,
On avait droit d'épouser Dieu.
Peu s'en fallut que ne pleurassent
Les soudards et les écoliers. -
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Mais elle disait : " Loin du monde,
Vivre et prier pour les méchants !
Quel bonheur ! quelle paix profonde
Dans la prière et dans les chants !
Là, si les démons nous menacent,
Les anges sont nos boucliers ! " -
Enfants, voici des boeufs qui
passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Or, la belle à peine cloîtrée
Amour en son coeur s'installa
Un fier brigand de la contrée
Vint
alors et dit : Me voilà !
Quelquefois les brigands surpassent
En audace
les chevaliers. -
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos
rouges tabliers !
Il était laid : des traits austères,
La main plus
rude que le gant ;
Mais l'amour a bien des mystères,
Et la nonne aima le
brigand.
On voit des biches qui remplacent
Leurs beaux cerfs par des
sangliers. -
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges
tabliers !
Pour franchir la sainte limite,
Pour approcher du saint
couvent,
Souvent le brigand d'un ermite
Prenait le cilice, et souvent
La cotte de maille où s'enchâssent
Les croix noires des Templiers. -
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
La nonne osa, dit la chronique,
Au brigand par l'enfer conduit,
Aux pieds de Sainte Véronique
Donner un rendez-vous la nuit,
À
l'heure où les corbeaux croassent,
Volant dans l'ombre par milliers. -
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Padilla voulait, anathème !
Oubliant sa vie en un jour,
Se
livrer, dans l'église même,
Sainte à l'enfer, vierge à l'amour,
Jusqu'à
l'heure pâle où s'effacent
Les cierges sur les chandeliers. -
Enfants,
voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Or quand,
dans la nef descendue
La nonne appela le bandit,
Au lieu de la voix
attendue,
C'est la foudre qui répondit.
Dieu voulu que ses coups
frappassent
Les amants par Satan liés. -
Enfants, voici des boeufs qui
passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Aujourd'hui, des fureurs
divines
Le pâtre enflammant ses récits,
Vous montre au penchant des
ravines
Quelques tronçons de murs noircis,
Deux clochers que les ans
crevassent,
Dont l'abri tuerait ses béliers. -
Enfants, voici des boeufs
qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Quand la nuit, du cloître
gothique
Brunissant les portails béants,
Change à l'horizon fantastique
Les deux clochers en deux géants ;
À l'heure où les corbeaux croassent,
Volant dans l'ombre par milliers... -
Enfants, voici des boeufs qui
passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Une nonne, avec une lampe,
Sort d'une cellule à minuit ;
Le long des murs le spectre rampe,
Un
autre fantôme le suit ;
Des chaînes sur leurs pieds s'amassent,
De
lourds carcans sont leurs colliers. -
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
La lampe vient, s'éclipse, brille,
Sous les arceaux court se cacher,
Puis tremble derrière une grille,
Puis scintille au bout d'un clocher ;
Et ses rayons dans l'ombre tracent
Des fantômes multipliés. -
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Les deux spectres qu'un feu dévore,
Traînant leur suaire en lambeaux,
Se cherchent pour s'unir encore,
En trébuchant sur des tombeaux ;
Leurs pas aveugles s'embarrassent
Dans les marches des escaliers. -
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Mais ce sont des escaliers fées,
Qui sous eux s'embrouillent toujours ;
L'un est aux caves étouffées,
Quand l'autre marche au front des tours ;
Sous leurs pieds, sans fin se
déplacent
Les étages et les paliers. -
Enfants, voici des boeufs qui
passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Élevant leurs voix
sépulcrales,
Se cherchant les bras étendus,
Ils vont... Les magiques
spirales
Mêlent leurs pas toujours perdus ;
Ils s'épuisent et se
harassent
En détours, sans cesse oubliés. -
Enfants, voici des boeufs
qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
La pluie alors, à larges
gouttes,
Bat les vitraux frêles et froids ;
Le vent siffle aux brèches
des voûtes ;
Une plainte sort des beffrois ;
On entend des soupirs qui
glacent,
Des rires d'esprits familiers. -
Enfants, voici des boeufs qui
passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Une voix faible, une voix
haute,
Disent : " Quand finiront les jours ?
Ah ! nous souffrons par
notre faute ;
Mais l'éternité, c'est toujours !
Là, les mains des heures
se lassent
À retourner les sabliers... " -
Enfants, voici des boeufs qui
passent,
Cachez vos rouges tabliers !
L'enfer, hélas ! ne peut
s'éteindre.
Toutes les nuits, dans ce manoir,
Se cherchent sans jamais
s'atteindre
Une ombre blanche, un spectre noir,
Jusqu'à l'heure pâle où
s'effacent
Les cierges sur les chandeliers. -
Enfants, voici des boeufs
qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Si, tremblant à ces bruits
étranges,
Quelque nocturne voyageur,
En se signant demande aux anges
Sur qui sévit le Dieu vengeur,
Des serpents de feu qui s'enlacent
Tracent deux noms sur les piliers. -
Enfants, voici des boeufs qui
passent,
Cachez vos rouges tabliers !
Cette histoire de la novice
Saint Ildefonse, abbé, voulut
Qu'afin de préserver du vice
Les
vierges qui font leur salut
Les prieures la racontassent
Dans tous les
couvents réguliers. -
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos
rouges tabliers !
BALLADE QUATORZIÈME
LA RONDE DU SABBAT
à M. Charles N._
Hic chorus ingens
... Colit orgia.
AVIENUS.
Voyez devant les murs de ce noir monastère
La lune se
voiler, comme pour un mystère !
L'esprit de minuit passe, et, répandant
l'effroi,
Douze fois se balance au battant du beffroi.
Le bruit ébranle
l'air, roule, et longtemps encore
Gronde, comme enfermé sous la cloche
sonore,
Le silence retombe avec l'ombre... Écoutez !
Qui pousse ces
clameurs ? qui jette ces clartés ?
Dieu ! les voûtes, les tours, les portes
découpées,
D'un long réseau de feu semblent enveloppées,
Et l'on entend
l'eau sainte, où trempe un buis bénit,
Bouillonner à grands flots dans
l'urne de granit !...
À nos patrons du ciel recommandons nos âmes !
Parmi les rayons bleus, parmi les rouges flammes,
Avec des cris, des
chants, des soupirs, des abois,
Voilà que de partout, des eaux, des monts,
des bois,
Les larves, les dragons, les vampires, les gnomes,
Des
monstres dont l'enfer rêve seul les fantômes,
La sorcière, échappée aux
sépulcres déserts,
Volant sur le bouleau qui siffle dans les airs,
Les
nécromants, parés de tiares mystiques
Où brillent flamboyants les mots
cabalistiques,
Et les graves démons, et les lutins rusés,
Tous, par les
toits rompus, par les portails brisés,
Par les vitraux détruits que mille
éclairs sillonnent,
Entrent dans le vieux cloître où leurs flots
tourbillonnent !
Debout au milieu d'eux, leur prince Lucifer
Cache un
front de taureau sous la mitre de fer ;
La chasuble a voilé son aile
diaphane,
Et sur l'autel croulant il pose ûn pied profane.
Ô terreur !
Les voilà qui chantent dans ce lieu
Où veille incessamment l'oeil éternel de
Dieu.
Les mains cherchent les mains... Soudain la ronde immense,
Comme
un ouragan sombre, en tournoyant commence.
À l'oeil qui n'en pourrait
embrasser le contour,
Chaque hideux convive apparaît à son tour ;
On
croirait voir l'enfer tourner dans les ténèbres
Son zodiaque affreux, plein
de signes funèbres.
Tous volent, dans le cercle emportés à la fois.
Satan règle du pied les éclats de leur voix ;
Et leurs pas, ébranlant
les arches colossales,
Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
" Mêlons-nous sans choix !
Tandis que la foule
Autour de lui
roule,
Satan joyeux foule
L'autel et la croix.
L'heure est
solennelle.
La flamme éternelle
Semble, sur son aile,
La pourpre des
rois ! "
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent
les morts couchés sous le pavé des salles.
" Oui, nous triomphons !
Venez, soeurs et frères,
De cent points contraires ;
Des lieux
funéraires,
Des antres profonds.
L'enfer vous escorte ;
Venez en
cohorte
Sur des chars qu'emporte
Le vol des griffons ! "
Et
leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couchés sous
le pavé des salles.
" Venez sans remords,
Nains aux pieds de chèvre,
Goules, dont la lèvre
Jamais ne se sèvre
Du sang noir des morts !
Femmes infernales,
Accourez rivales !
Pressez vos cavales
Qui
n'ont point de mors ! "
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
" Juifs, par
Dieu frappés,
Zingaris, Bohèmes,
Chargés d'anathèmes,
Follets,
spectres blêmes
La nuit échappés,
Glissez sur la brise,
Montez sur
la frise
Du mur qui se brise,
Volez, ou rampez ! "
Et leurs pas,
ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couchés sous le pavé
des salles.
" Venez, boucs méchants,
Psylles aux corps grêles,
Aspioles frêles,
Comme un flot de grêles,
Fondre dans ces champs !
Plus de discordance !
Venez en cadence
Élargir la danse,
Répéter
les chants ! "
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
" Qu'en ce beau
moment
Les clercs en magie
Brûlent dans l'orgie
Leur barbe rougie
D'un sang tout fumant ;
Que chacun envoie
Au feu quelque proie,
Et sous ses dents broie
Un pâle ossement ! "
Et leurs pas,
ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couchés sous le pavé
des salles.
" Riant au saint lieu,
D'une voix hardie,
Satan
parodie
Quelque psalmodie
Selon saint Matthieu,
Et dans la chapelle
Où son roi l'appelle,
Un démon épelle
Le livre de Dieu !
Et
leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couchés sous
le pavé des salles.
" Sorti des tombeaux,
Que dans chaque stalle
Un faux moine étale
La robe fatale
Qui brûle ses os,
Et qu'un
noir lévite
Attache bien vite
La flamme maudite
Aux sacrés flambeaux
! "
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les
morts couchés sous le pavé des salles. ~
" Satan vous verra !
De vos
mains grossières
Parmi des poussières,
Écrivez, sorcières
ABRACADABRA !
Volez, oiseaux fauves,
Dont les ailes chauves
Aux
ciels des alcôves
Suspendent Smarra ! "
Et leurs pas, ébranlant les
arches colossales,
Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
" Voici le signal ! -L'enfer nous réclame
Puisse un jour toute âme
N'avoir d'autre flamme
Que son noir fanal !
Puisse notre ronde,
Dans l'ombre profonde,
Enfermer le monde
D'un cercle infernal ! "
L'aube pâle a blanchi les arches colossales.
Il fuit, l'essaim
confus des démons dispersés !
Et les morts rendôrmis sous le pavé des
salles,
Sur leurs chevets poudreux posent leurs fronts glacés.
BALLADE QUINZIÈME
LA FÉE ET LA PÉRI
Leur ombre
vagabonde, a travers le feuillage,
Frémira ; sur les vents ou sur quelque
nuage,
Tu les verras descendre ; ou, du sein de la mer
S'élevant comme
un songe, étinceler dans l'air ;
Et leur voix, toujours tendre et doucement
plaintive,
Caresser en fuyant ton oreille attentive.
ANDRÉ CHÉNIER.
I
Enfants ! Si vous mouriez, gardez bien qu'un esprit
De la
route des cieux ne détourne votre âme !
Voici ce qu'autrefois un vieux sage
m'apprit : -
Quelques démons, sauvés de l'éternelle flamme,
Rebelles
moins pervers que l'Archange proscrit,
Sur la terre, où le feu, l'onde ou
l'air les réclame,
Attendent, exilés, le jour de Jésus-Christ.
Il en est
qui, bannis des célestes phalanges,
Ont de si douces voix qu'on les prend
pour des anges.
Craignez-les : pour mille ans exclus du paradis,
Ils
vous entraîneraient, enfants, au purgatoire ! -
Ne me demandez pas d'où me
vient cette histoire ;
Nos pères l'ont contée ; et moi, je la redis.
II
LA PÉRI
Où vas-tu donc jeune âme ?... Écoute !
Mon palais pour toi veut s'ouvrir.
Suis-moi, des cieux quitte la route ;
Hélas ! tu t'y perdrais sans doute,
Nouveau-né, qui viens de mourir !
Tu pourras jouer à toute heure
Dans mes beaux jardins aux fruits
d'or ;
Et de ma riante demeure
Tu verras ta mère qui pleure
Près de
ton berceau, tiède encor.
Des Péris je suis la plus belle :
Mes
soeurs règnent où naît le jour ;
Je brille en leur troupe immortelle,
Comme, entre les fleurs, brille celle
Que l'on cueille en rêvant
d'amour,
Mon front porte un ruban de soie ;
Mes bras de rubis sont
couverts ;
Quand mon vol ardent se déploie,
L'aile de pourpre qui
tournoie
Roule trois yeux de flamme ouverts.
Plus blanc qu'une
lointaine voile,
Mon corps n'en a point la pâleur ;
En quelque lieu
qu'il se dévoile,
Il l'éclaire comme une étoile,
Il l'embaume comme une
fleur !
LA FÉE
Viens, bel enfant ! je suis la Fée.
Je règne
aux bords où le soleil
Au sein de l'onde réchauffée,
Se plonge éclatant
et vermeil.
Les peuples d'Occident m'adorent
Les vapeurs de leur ciel se
dorent,
Lorsque je passe en les touchant ;
Reine des ombres
léthargiques,
Je bâtis mes palais magiques
Dans les nuages du couchant.
Mon aile bleue est diaphane :
L'essaim des Sylphes enchantés
Croit voir sur mon dos, quand je plane,
Frémir deux rayons argentés.
Ma main luit, rose et transparente ;
Mon souffle est la brise odorante
Qui, le soir, erre dans les champs ;
Ma chevelure est radieuse,
Et
ma bouche mélodieuse
Mêle un sourire à tous ses chants !
J'ai des
grottes de coquillages ;
J'ai des tentes de rameaux verts ;
C'est moi
que bercent les feuillages,
Moi que berce le flot des mers.
Si tu me
suis, ombre ingénue,
Je puis t'apprendre où va la nue,
Te montrer d'où
viennent les eaux ;
Viens, sois ma compagne nouvelle,
Si tu veux que je
te révèle
Ce que dit la voix des oiseaux.
III
LA PÉRI
Ma sphère est l'Orient, région éclatante,
Où le soleil est beau
comme un roi dans sa tente !
Son disque s'y promène en un ciel toujours pur.
Ainsi, portant l'émir d'une riche contrée,
Aux sons de la flûte sacrée,
Vogue un navire d'or sur une mer d'azur.
Tous les dons ont comblé la
zone orientale.
Dans tout autre climat, par une loi fatale,
Près des
fruits savoureux croissent les fruits amers ;
Mais Dieu, qui pour l'Asie a
des yeux moins austères,
Y donne plus de fleurs aux terres,
Plus
d'étoiles aux cieux, plus de perles aux mers !
Mon royaume s'étend
depuis ces catacombes
Qui paraissent des monts et ne sont que des tombes,
Jusqu'à ce mur qu'un peuple ose en vain assiéger,
Qui, tel qu'une
ceinture où le Cathay respire,
Environnant tout un empire,
Garde dans
l'univers comme un monde étranger !
J'ai de vastes cités qu'en tous
lieux on admire,
Lahore aux champs fleuris ; Golconde ; Cachemire ;
La
guerrière Damas ; la royale Ispahan ;
Bagdad, que ses remparts couvrent
comme une armure ;
Alep dont l'immense murmure
Semble au pâtre lointain
le bruit d'un Océan.
Mysore est sur son trône une reine placée ;
Médine aux mille tours, d'aiguilles hérissée,
Avec ses fléches d'or, ses
kiosques brillants,
Est comme un bataillon, arrêté dans les plaines,
Qui, parmi ses tentes hautaines,
Élève une forêt de dards étincelants.
On dirait qu'au désert, Thèbes, debout encore,
Attend son peuple
entier, absent depuis l'aurore.
Madras a deux cités dans ses larges
contours.
Plus loin brille Delhy, la ville sans rivales,
Et sous ses
portes triomphales
Douze éléphants de front passent avec leurs tours.
Bel enfant ! viens errer, parmi tant de merveilles
Sur ces toits
pleins de fleurs ainsi que des corbeilles,
Dans le camp vagabond des Arabes
ligués.
Viens ; nous verrons danser les jeunes bayadères,
Le soir,
lorsque les dromadaires
Près du puits du désert s'arrêtent fatigués.
Là, sous de verts figuiers, sous d'épais sycomores,
Luit le dôme
d'étain du minaret des Maures ;
La pagode de nacre au toit rose et changeant
;
La tour de porcelaine aux clochettes dorées,
Et, dans les jonques
azurées,
Le palanquin de pourpre aux longs rideaux d'argent.
J'écarterai pour toi les rameaux du platane
Qui voile dans son bain
la rêveuse sultane ;
Viens, nous rassurerons contre un ingrat oubli
La
vierge, qui, tirnide, ouvrant la nuit sa porte,
Écoute si le vent lui porte
La voix qu'elle préfère au chant du bengali.
L'Orient fut jadis le
paradis du monde. -
Un printemps éternel de ses roses l'inonde,
Et ce
vaste hémisphère est un riant jardin.
Toujours autour de nous sourit la
douce joie ;
Toi qui gémis, suis notre voie :
Que t'importe le Ciel,
quand je t'ouvre l'Eden ?
LA FÉE
L'Occident nébuleux est ma
patrie heureuse.
Là, variant dans l'air sa forme vaporeuse,
Fuit la
blanche nuée, ... et de loin bien souvent
Le mortel isolé qui, radieux ou
sombre,
Poursuit un songe ou pleure une ombre,
Assis, la contemple en
rêvant !
Car il est des douceurs pour les âmes blessées
Dans les
brumes du lac sur nos bois balancées,
Dans nos monts où l'hiver semble à
jamais s'asseoir ;
Dans l'étoile, pareille à l'espoir solitaire,
Qui
vient, quand le jour fuit la terre,
Mêler son orient au soir.
Nos
cieux voilés plairont à ta douleur amère,
Enfant, que Dieu retire et qui
pleures ta mère !
Viens, l'écho des vallons, les soupirs du ruisseau,
Et
la voix des forêts au bruit des vents unie,
Te rendront la vague harmonie
Qui t'endormait dans ton berceau !
Crains des bleus horizons le
cercle monotone.
Les brouillards, les vapeurs, le nuage qui tonne,
Tempèrent le soleil dans nos cieux parvenu ;
Et l'oeil voit au loin fuir
leurs lignes nébuleuses,
Comme des flottes merveilleuses
Qui viennent
d'un monde inconnu !
C'est pour moi que les vents font, sur nos mers
bruyantes
Tournoyer l'air et l'onde en trombes foudroyantes ;
La tempète
à mes chants suspend son vol fatal ;
L'arc-en-ciel pour mes pieds, qu'un or
fluide arrose,
Comme un pont de nacre, se pose sur les cascades de cristal.
Du moresque Aihambra j 'ai les frêles portiques ;
J'ai la grotte
enchantée aux piliers basaltiques,
Où la mer de Staffa brise un flot inégal
;
Et j'aide le pêcheur, roi des vagues brumeuses,
À bâtir ses huttes
fumeuses
Sur les vieux palais de Fingal.
Épouvantant les nuits d'une
trompeuse aurore,
Là, souvent à ma voix un rouge météore
Croise en voûte
de feu ses gerbes dans les airs ;
Et le chasseur, debout sur la roche
pendante,
Croit voir une comète ardente
Baignant ses flammes dans les
mers !
Viens, jeune âme, avec moi, de mes soeurs obéie,
Peupler de
gais follets la morose abbaye ;
Mes nains et mes géants te suivront à ma
voix ;
Viens, troublant de ton cor les monts inaccessibles,
Guider ces
meutes invisibles
Qui la nuit chassent dans nos bois.
Tu verras les
barons, sous leurs tours féodales,
De l'humble pèlerin détachant les
sandales ;
Et les sombres créneaux d'écussons décorés ;
Et la dame tout
bas priant, pour un beau page,
Quelque mystérieuse image
Peinte sur des
vitraux dorés.
C'est nous qui, visitant les gothiques églises,
Ouvrons leur nef sonore au murmure des brises ;
Quand la lune du tremble
argente les rameaux,
Le pâtre voit dans l'air, avec des chants mystiques,
Folâtrer nos choeurs fantastiques
Autour du clocher des hameaux.
De quels enchantements l'Occident se décore !
Viens, le ciel est
bien loin, ton aile est faible encore !
Oublie en notre empire un voyage
fatal.
Un charme s'y révèle aux lieux les plus sauvages ;
Et l'étranger
dit nos rivages
Plus doux que le pays natal !
IV
Et l'enfant
hésitait, et déjà moins rebelle
Écoutait des esprits l'appel fallacieux ;
La terre qu'il fuyait semblait pourtant si belle ! -
Soudain il disparut
à leur vue infidèle...
Il avait entrevu les cieux !
------------------------- FIN DU FICHIER ballades1 --------------------------------