--- ATTENTION : CONSERVEZ CETTE LICENCE SI VOUS REDISTRIBUEZ CE FICHIER ---
License ABU
-=-=-=-=-=-
Version 1.1, Aout 1999
Copyright (C) 1999 Association de Bibliophiles Universels
http://abu.cnam.fr/
abu@cnam.fr
La base de textes de l'Association des Bibliophiles Universels (ABU)
est une oeuvre de compilation, elle peut être copiée, diffusée et
modifiée dans les conditions suivantes :
1. Toute copie à des fins privées, à des fins d'illustration de l'enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée.
2. Toute diffusion ou inclusion dans une autre oeuvre doit
a) soit inclure la presente licence s'appliquant a l'ensemble de la
diffusion ou de l'oeuvre dérivee.
b) soit permettre aux bénéficiaires de cette diffusion ou de cette
oeuvre dérivée d'en extraire facilement et gratuitement une version
numérisée de chaque texte inclu, muni de la présente licence. Cette
possibilité doit être mentionnée explicitement et de façon claire,
ainsi que le fait que la présente notice s'applique aux documents
extraits.
c) permettre aux bénéficiaires de cette diffusion ou de cette
oeuvre dérivée d'en extraire facilement et gratuitement la version
numérisée originale, munie le cas échéant des améliorations visées au
paragraphe 6, si elles sont présentent dans la diffusion ou la nouvelle
oeuvre. Cette possibilité doit être mentionnée explicitement et de
façon claire, ainsi que le fait que la présente notice s'applique aux
documents extraits.
Dans tous les autres cas, la présente licence sera réputée s'appliquer
à l'ensemble de la diffusion ou de l'oeuvre dérivée.
3. L'en-tête qui accompagne chaque fichier doit être intégralement
conservée au sein de la copie.
4. La mention du producteur original doit être conservée, ainsi
que celle des contributeurs ultérieurs.
5. Toute modification ultérieure, par correction d'erreurs,
additions de variantes, mise en forme dans un autre format, ou autre,
doit être indiquée. L'indication des diverses contributions devra être
aussi précise que possible, et datée.
6. Ce copyright s'applique obligatoirement à toute amélioration
par simple correction d'erreurs ou d'oublis mineurs (orthographe,
phrase manquante, ...), c'est-à-dire ne correspondant pas à
l'adjonction d'une autre variante connue du texte, qui devra donc
comporter la présente notice.
----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
--- ATTENTION : CONSERVEZ CET EN-TETE SI VOUS REDISTRIBUEZ CE FICHIER ---
<IDENT ane>
<IDENT_AUTEURS hugov>
<IDENT_COPISTES vautiere>
<ARCHIVE http://abu.cnam.fr/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE L'Ane (1881)>
<GENRE vers>
<AUTEUR Hugo, Victor>
<COPISTE Eric Vautier>
<NOTESPROD>
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER ane1 --------------------------------
L'âne
de Victor Hugo
Initialement paru en 1880, ceci est l'édition
Hetzel-Quantin de 1881.
-- Mais tu brûles ! Prends garde, esprit ! Parmi
les hommes,
Pour nous guider, ingrats ténébreux que nous sommes,
Ta
flamme te dévore, et l'on peut mesurer
Combien de temps tu vas sur la terre
durer.
La vie en notre nuit n'est pas inépuisable.
Quand nos mains
plusieurs fois ont retourné le sable
Et remonté l'horloge, et que devant nos
yeux
L'ombre et l'aurore ont pris possession des cieux
Tour à tour, et
pendant un certain nombre d'heures,
Il faut finir. Prends garde, il faudra
que tu meures.
Tu vas t'user trop vite et brûler nuit et jour !
Tu nous
verses la paix, la clémence, l'amour,
La justice, le droit, la vérité
sacrée,
Mais ta substance meurt pendant que ton feu crée.
Ne te consume
pas ! Ami, songe au tombeau ! -
Calme, il répond : - Je fais mon devoir de
flambeau.
COLÈRE DE LA BÊTE
I
Un âne descendait au galop
la science.
-- Quel est ton nom ? dit Kant. - Mon nom est Patience,
Dit
l'âne. Oui, c'est mon nom, et je l'ai mérité,
Car je viens de ce faîte où
l'homme est seul monté
Et qu'il nomme savoir calcul, raison, doctrine.
Kant, porter le licou sanglé sur la poitrine ;
Avoir dès son bas âge,
âpre et morne combat,
L'os de l'échine usé par la boucle du bât ;
Subir,
de l'aube au soir, la secousse électrique
Du nerf de boeuf parfois relayé
par la trique ;
Être, tremblant de froid ou de chaud étouffant,
Happé
par la mâtin, lapidé par l'enfant,
Tomber de l'un à l'autre, et traverser
l'églogue
De la pierre alternant avec le bouledogue ;
Vivre, d'un
chargement effroyable bossu,
Les os trouant la peau, maigre, ayant tant
reçu,
Le long de chaque côté et de chaque vertèbre,
De coups de fouet
que d'âne on est devenu zèbre,
Tout cela, qui te semble assez rude, n'est
rien,
Et le fouet est à peine un souffle éolien,
Et les cailloux sont
doux, et la raclée est bonne
À côté de ceci : suivre un cours en Sorbonne ;
Vivre courbé six mois, peut-être un temps plus long,
Sous une chaire en
bois qu'habite un cuistre en plomb ;
Dresser son appareil d'oreilles au
passage
Des clartés du savant et des vertus du sage ;
Épeler Vossius,
Scaliger, Salian ;
Écouter la façon dont l'homme fait hi-han !
À
quoi sert Cracovie ? à qui sert Salamanque ?
Et Sorèze, lanterne où
l'étincelle manque,
Et Cambridge, et Cologne, et Pavie ? À quoi sert
De
changer l'ignorance en bégaiement disert ?
Pourquoi dans des taudis
perpétuer des races
De bélîtres rongeant d'informes paperasses ?
Que
sert de dédier des classes, des cachots,
Et quatre grands murs nus qu'on
blanchit à la chaux,
Et des rangs de gradins, de bancs et de pupitres,
À
d'affreux charlatans flanqués d'horribles pitres ?
Frivoles, quoique lourds,
pesants, quoique subtils,
Quel sol labourent-ils ? quel blé moissonnent-ils
?
À quoi rêvait Sorbon quand il fonda ce cloître
Où l'on voit mourir
l'aube et les ténèbres croître ?
À quoi songeait Gerson en voulant qu'on
dorât
D'un galon le bonnet carré du doctorat ?
À quoi bon, jeunes gens
qu'à ce bagne on condamne,
Devenir bachelier puisqu'on peut rester âne ?
Moi l'ignorant pensif, vaguement traversé
De lueurs en tondant les
herbes du fossé,
Qui serais Dieu, si j'eusse été connu d'Ovide,
Moi qui
sais au besoin prendre en pitié le vide
Du philosophe altier pleurant ce
qu'il détruit,
À travers le fatras, le tourbillon, le bruit,
J'ai sondé
du savoir la vacuité morne ;
J'ai vu le bout, j'ai vu le fond, j'ai vu la
borne ;
J'ai vu du genre humain l'effort vain et béant ;
Je n'ai pas,
dans cette ombre et le cas échéant,
Refusé les conseils de l'ineptie honnête
Au docte, moi le simple, à l'homme, moi la bête ;
Kant, j'ai vu,
mendiant des clartés à la nuit,
Devant l'énormité de l'énigme où tout luit,
Devant l'oeil invisible et la main impalpable,
La science marcher en
zigzag, incapable
De porter l'infini, ce vin mystérieux,
Soûle et comme
abrutie en présence des cieux ;
L'âne survient, s'émeut, plaint cet état
d'ivresse,
Jette un liard et dit : tiens ! à cette pauvresse.
Kant,
ne t'étonne point de ces échanges-là.
L'âne un jour rencontrant Ésope, lui
parla ;
La conversation fut au profit d'Ésope.
Quant à moi qu'à présent
tant de brume enveloppe,
Je déclare que j'ai beaucoup baissé depuis
Qu'imprudent j'ai risqué ma tête en votre puits,
Et que je me suis fait
condisciple de l'homme.
Tout en suivant ces cours dont la lourdeur assomme,
J'ai fait souvent à l'homme en son obscurité
L'aumône d'un éclair de ma
stupidité ;
Tandis que l'homme, ayant pour dogme et pour pratique
Qu'il
faut qu'un âne libre, incorrect et rustique,
Monte à la dignité de classique
baudet,
De son rayonnement ténébreux m'inondait.
Je sors exténué de
cette rude école ;
J'ai vu de près Boileau, j'aime mieux la bricole.
Mon nom est Patience, oui, Kant ! ils ont voulu
Me faire à moi
bétail innocent et goulu,
Tantôt avec Philon dans le grand songe antique,
Tantôt avec Bezout dans la mathématique,
Tantôt chez Caliban, tantôt
chez Ariel,
Manger de l'idéal et brouter du réel ;
Je n'ai pas résisté ;
j'ai, pauvre âne à la gêne,
Mangé de l'Euctémon, brouté du Diogène,
Après Flaccus, Pibrac, Vertot après Niebuhr,
Et j'ai revu Gonesse en
sortant de Tibur.
Hier dans la phtisie et demain dans l'oedème,
J'ai
tout accepté, Lulle, Érasme, Oenésidème,
Les pesants, les légers, les
simples, les abstrus,
Les Pelletiers pas plus bêtes que les Patrus,
Fleury dans le sacré, Chompré dans le profane,
L'affreux père Goar juché
sur Théophane,
Tout poète embelli de son commentateur,
Sanchez dans son
égout, et toi sur ta hauteur.
Dur labeur ! Veut-on pas que je me passionne
Pour les textes d'Élée ou ceux de Sicyone,
Que j'attache un grand prix à
savoir s'il est bon
D'avoir lu Xenarchus pour comprendre Strabon,
Que je
me mette en feu le cerveau pour les notes
Des Suards sur les Grimms, des
Grimms sur les Nonottes,
Et qu'un âne de sens se laisse incendier
Par ce
qu'à Lycosthène ajoute Duverdier ?
Voilà longtemps que j'erre et que je
me promène
Dans la chose appelée intelligence humaine ;
J'allais je ne
sais où suivant je ne sais qui ;
J'ai pratiqué Glycas, Suidas, Tiraboschi,
Sosiclès, Torniel, Hodierna, Zonare ;
J'ai fréquenté le docte en
coudoyant l'ignare ;
En présence du sort, du futur, du passé,
De
l'énigme, du ciel, du gouffre, j'ai causé
Avec l'esprit humain flânant à sa
fenêtre ;
J'ai fouillé pas à pas ce dédale : connaître ;
J'ai dans cette
cité, plus noire que les fours
Hanté les culs-de-sac comme les carrefours ;
Lu tous les écriteaux, flairé toutes les cibles ;
J'ai pris tous les
sentiers possibles, impossibles,
Le plat, le raboteux, le connu, l'inconnu ;
Je suis allé cent fois et cent fois revenu
De la science exacte,
entrepôt sombre où l'homme
Compte le monde ainsi qu'un avare une somme,
À la philosophie, église dont Platon
Est le clocher avec Maugras pour
clocheton ;
J'ai vu l'antre où l'on prie et l'antre où l'on dissèque ;
Et vos collèges froids dont la bibliothèque,
Ainsi qu'une vapeur qui
prend forme le soir,
À l'étage d'en haut se condense en dortoir.
J'ai
tout appris : Coger, Psellus, les Théophiles,
Pouranas composant la terre de
neuf îles,
Socion et Photin ; que Sénèque était là
Quand saint Paul vint
trouver Néron et lui parla ;
Qu'Alirune enseigna Marcomir ; que Marcobe
Sous Théodose était maître de garde-robe ;
Que les Populicains à Sens
furent vaincus ;
Comment Manès d'abord s'appela Curbicus ;
Que sur la
langue Apis avait un scarabée ;
Que Paschasin était évêque à Lilybée,
Et
que Paschase, abbé de Corvey, fut traduit
Par le père Sirmond en seize cent
dix-huit ;
Qu'Ambroise est un coursier dont le dogme est la bride ;
Que
la clef de Cordus ouvre Dioscoride ;
Que l'esprit saint planait sur les
fameux combats
De saint Jérôme avec le rabbin Akibas ;
Que l'absurde se
croit ; que l'horrible s'adore ;
Qu'Ésoptius n'est pas moindre que
Nimphidore ;
Et comment Mahomet dans tous ses embarras
Consultait
Sergius aidé de Batiras ;
Qu'il n'existe qu'un siècle et qu'il n'est qu'une
école ;
Que Bzovius fut docte, et que le grand Nicole
Est si grand qu'il
pourrait loger sous son manteau
Godeau, Chiffletius, Possevin et Petau.
J'ai tout ruminé, glose, analyse, critique.
J'ai vu Laïs au pnyx,
Aspasie au portique,
Et jusqu'à Scarron dans son trou de Saint-Cyr ;
J'ai fait ce stage affreux, n'ayant d'autre plaisir,
Au pied du mur
humain pauvre bête acculée,
Que de manger parfois dans la main d'Apulée
Ou de parler avec Balaam dans un coin.
Pas un texte, ici, là, haut ou
bas, près ou loin,
Pas de volume jaune et mangé par les mites,
Pas de
lourd catalogue informe et sans limites,
Que mon esprit, voulant tout voir,
ne feuilletât.
J'ai donc étudié beaucoup ; le résultat ?
Un peu
d'allongement à mes oreilles tristes.
Et je me suis dit : -- Âne, il
faut que tu persistes.
J'ai pris, pour faire enfin le tour des cécités,
D'autres inscriptions à d'autres facultés,
Hébreu, sanscrit, pâkrit,
grammaire générale,
Jurisprudence, droit, esthétique, morale,
Chimie...
- Oh ! comprends-tu, Kant, ce qu'il m'a fallu
De longanimité pour dire : --
J'ai tout lu,
Tout appris, et je suis plus que jamais pécore ;
Eh bien !
je vais apprendre et je vais lire encore !
L'âne poursuivit : -- Kant,
j'ai donc recommencé,
Doublé ma rhétorique, élargi mon fossé ;
J'ai
remis mon oreille énorme en discipline ;
J'ai recreusé Straton, Sosibe,
Éraste, Pline,
Et Gérard de Crémone, et Trublet, ab ovo,
Et le
grammairien Sostrate, et de nouveau,
La science m'a fait manger de la
poussière.
Du noir chaudron qui bout devant cette sorcière
Je me suis
fait le morne et lugubre écumeur.
Oh ! cliquetis de mots, tohubohu,
rumeur,
Champ de foire, Babel, chaos ! auquel entendre ?
Bossuet est
féroce et Fénelon est tendre ;
La concordantia du cardinal d'Ailly
Montre un dogme dans l'astre au fond des cieux cueilli ;
Photius
m'expliquait son fatras somnifère,
Catanes ses trois dés, Sacrobosco sa
sphère ;
Solon m'offrait ses lois, Bollandus ses romans ;
Irénée
insultait les quartodecimans ;
Je voyais se poursuivre à coups de
syllogismes,
Paz, armé pour la foi, Krantz, souteneur des schismes,
Et
Melchior Adam et Barleycourt Hugo,
Vieux coqs de l'argument debout sur leur
ergo.
Fouillons les chartriers, refouillons les glossaires ;
Caracoran,
cherchez Issedon ; dans ses serres
Jove a cet écriteau : Vel hodie vel cras
;
Et Tertullien sombre étrangle Carpocras.
Carpocras d'Irénée enviait la
boutique ;
Ce Carpocras était un si fier hérétique
Que toi-même, bon
Kant, qui jamais n'exécras
Personne, tu devrais exécrer Carpocras.
Comment mettre d'accord Jousse, Antoine Studite,
L'homme de cour Sénèque
et Jean le troglodyte,
Young, le pleureur des nuits, Wordsworth, l'esprit
des lacs,
Thalès, Hevelius, Levera, Granallachs ;
Les gais soupeurs,
d'Holbach, Parny, Dorat-Cubière,
D'argens, avec Rancé qui prend pour lit sa
bière ;
Le dessus de velours, le dessous de sapin ;
Ancelin et Cluvier,
Polyte et Plancarpin ;
Larcher contre Arouet et Cicchi contre Dante ;
Et
l'engeance grimaude et la race pédante ;
Juste Lipse et Luther, Naigeon et
Davila ?
Knox me tirait par ici, Scot me tirait par là ;
Luc prenait une
oreille, Euler empoignait l'autre ;
Hu ! braillait le chiffreur. Dia !
beuglait l'apôtre.
Oh ! ma jeunesse en fleur qui courait dans les prés
Et les bois par l'aurore et la joie empourprés !
L'herbe verte !
l'étable où l'on fait un doux somme !
Oh ! les coups de bâton de mon ânier
bonhomme !
Je ne pourrai jamais dire, ô splendeur des cieux,
Avec des
mots assez crachés et furieux,
Comment ils ont changé la pensée en lanière
Et l'idée en férule, et de quelle manière
Ces malheureux m'ont fait,
sous un monstrueux tas
D'Eusèbes, de Sophrons, de Blastus, d'Architas,
D'Ossa plus Pélion, d'Anthume plus Orose,
De petit ânon leste immense
âne morose !
Livres ! qui, compulsés, adorés, vermoulus,
Sans cesse
envahissant l'homme de plus en plus,
De la table des temps épuisez les
rallonges,
D'où sortent des lueurs, des visions, des songes,
Et des
mains que les morts mettent sur les vivants,
Codes des sanhédrins, oracles
des divans,
Textes graves, ardus, austères, difficiles,
Appendices
fameux des siècles, codicilles
Du testament de l'homme à chaque âge récrit,
Dont le vélin fait peur quand le temps le flétrit,
Comme si l'on voyait
vieillissante et ridée
La face vénérable et chaste de l'idée ;
Vous qui
faites, sous l'oeil du chercheur feuilletant,
Un bruit si solennel qu'il
semble qu'on entend
Le grand chuchotement de l'Inconnu dans l'ombre,
Volumes sacrosaints que l'institut dénombre,
Qui jusqu'en Chine allez
emplir de vos rayons
Ce collège appelé Forêt-de-Crayons,
Résidus de
l'effort terrestre, où s'accumule
Le chiffre dont le sphinx compose la
formule,
Des hommes lumineux prodigieux produit,
Oh ! comme vous m'avez
obscurci, moi la nuit !
Oh ! comme vous m'avez embêté, moi la bête !
Quel délire m'a pris d'aller sur votre faîte
Brouter l'ortie
humaine, hélas, et de tenter
Votre viol funèbre, et de vous convoiter,
Livres qui pour consigne avez cette sentence :
- Garder Isis ; tenir les
brutes à distance, -
Qui défendez, afin que tout reste normal,
Le
passage sacré de l'homme à l'animal,
Ô phédons, ô talmuds, ô korans, dont
les piles
Du sombre esprit humain gardent les Thermopyles !
Ô
volumes, j'ai fait le grand noviciat ;
Je suis plus lourd qu'Accurse et plus
sain qu'Alciat ;
Triste, j'ai digéré la docte baliverne ;
J'ai, du matin
au soir, en classe, dans l'Averne,
Fait des auteurs latins le patient blocus
;
J'ai remué, suivant le conseil de Flaccus,
Les exemplaires grecs d'une
patte nocturne ;
Livres, vous semblez tous des fleuves penchant l'urne,
Mais ce qui sort de vous, c'est le dégorgement
De l'éternel brouillard
sur les glaciers fumant ;
L'esprit se perd en vous comme aux gouffres la
sonde ;
Vous êtes imposants ! vous divisez le monde
En deux opinions
principales : savoir
Si vos graves feuillets, votre blanc, votre noir,
Vos textes plus profonds que les flots sur les plages,
Vos luxes de
science, et vos fiers étalages
De travail et d'étude, et vos grands
apparats,
Sont créés pour les vers ou sont faits pour les rats.
II
COUP D'OEIL GÉNÉRAL
L'orateur, fût-il âne, essoufflé se repose ;
Patience reprit, ayant fait une pause :
Rhéteurs, quel mot divin
faites-vous épeler ?
Dites, qu'enseignez-vous ? que venez-vous parler
D'idéal, de réel, et nous rompre la tête ?
Votre réel à vous, c'est la
chimère bête,
Ou c'est la loi féroce et dure ; ici Baal,
Là Dracon ; et
l'erreur partout. Votre idéal
C'est quelque faux chef-d'oeuvre ou quelque
vertu fausse,
C'est un roi qu'en rampant la flatterie exhausse,
Ou c'est
un livre pâle ayant pour qualité
De s'ouvrir sans blesser les yeux de sa
clarté ;
Honneur au grand Louis ! Gloire au tendre Racine !
Ah ! l'idéal
m'endort, le réel m'assassine,
Grâce ! au diable ! assez bu ! Je prends
congé. Bonsoir.
Quelle solution donne votre savoir
Sur ce qui nous
étonne ou ce qui nous effraie ?
Avez-vous seulement un peu de lueur vraie ?
Non. Rien. Sur l'inconnu, l'absolu, le divin,
Sur l'incompréhensible et
l'insondable, en vain
L'illuminé contemple et le myope scrute,
Qu'est-ce
que vous savez de plus que moi la brute ?
Hélas ! je sens moi-même, étant
votre écolier,
Hommes, ma tête au poids des questions plier ;
J'ai sur
mon cristallin naïf la taie humaine.
Le prêtre en sait-il plus que le
catéchumène ?
Le cardinal voit-il mieux que l'enfant de choeur ?
L'ombre
a la face grave et le profil moqueur ;
Et l'ombre, tu le sais, ô Kant, c'est
la science.
Sur le premier venu fais-en l'expérience.
Vois, cet homme a
blêmi sur sa bible ; voici
Qu'il est vieux ; l'homme est chauve et le livre
est moisi ;
Les cheveux ont passé de l'homme sur le livre ;
L'homme a
voulu tout voir, tout savoir, tout poursuivre,
Tout avoir ; secouer le
linceul pli par pli ;
Il s'est rassasié, repu, gavé, rempli ;
Il sait
toute la langue et toute la pensée,
Et la géométrie et la théodicée,
La
légende crédule et le chiffre sournois ;
Il sait l'assyrien, le persan, le
chinois,
L'arabe, le gallois, le copte, le gépide,
Le tartare, le basque
; eh bien, il est stupide.
Au fond de cette tête où s'accouple et se fond
Tout l'idéal avec tout le réel, au fond
De ce polytechnique et de ce
polyglotte,
L'immensité du vide et du tombeau sanglote.
Oh ! ces
sophistes lourds, ces casuistes froids,
De la tourbe ahurie exploitant les
effrois,
Tous ces fakirs, latins, grecs, sanscrits, hébraïques,
Tous ces
gérontes noirs, tonsurés ou laïques,
Tous ces pharisiens de l'explication,
Ceux-ci venant de Rome et ceux-là de Sion ;
Tous ayant leur koran, leur
joug, leur évangile,
Leur bible de papier ou leur autel d'argile,
Jurant
par Aristote ou par Thomas d'Aquin,
Pour trouver l'éternel furetant un
bouquin ;
Bègues, sourds ; demandant à leur dictionnaire
Le mot, que
l'aigle entend murmurer au tonnerre ;
Pas un ne comprenant ce splendide
credo
Qui s'étoile le soir aux plis du noir rideau,
Pas un ne se
laissant aller, l'âme penchante,
À l'attendrissement du point du jour qui
chante,
Comme je les ai vus disputer, s'acharner,
Affirmer, contester,
et bruire, et vanner,
Les grecs chassant les juifs, les juifs damnant les
guèbres,
De la semence d'ombre en un van de ténèbres !
Comme je les
ai vus, dressés sur leur séant,
Hagards, les uns, docteurs de leur propre
néant,
Ayant l'aveuglement funèbre pour disciple,
Rêvant dans l'empyrée
un monstre double ou triple,
Regardant fuir, tandis qu'effarés nous
songions,
L'ouragan des erreurs et des religions ,
Épier s'ils verraient
passer dans la rafale
Ou le Janus bi-front ou l'Hermès tricéphale !
D'autres, logiciens, métaphysiciens,
Pédagogues, groupés sous les
porches anciens,
Discuter l'évidence, et fouiller, rêveurs blêmes,
L'énigme à la lueur livide des systèmes,
Et, combinant les faits, les
doutes, les raisons,
Rapprocher, pour souffler dessus, ces noirs tisons !
D'autres, théologaux, notaires de consultes,
Évêques secouant leur
foudre au seuil des cultes,
Clercs, chanoines, bedeaux, prédicateurs, abbés,
Dans l'ornière d'un texte ou d'un rite embourbés,
De quelque oiseau
mystique adorant l'envergure.
Étouffant par moment le rire de l'augure,
Agiter leurs longs bras et leur surplis jauni
Dans des chaires faisant
ventre sur l'infini ;
Et, clignant leurs yeux morts sous leurs crânes
fossiles,
Assembler le nuage informe des conciles,
Dans Éphèse, dans
Reims, dans Arles, dans Embrun,
Sur Dieu, l'être éclatant, l'être effrayant,
l'être un !
Et courber leur front chauve, et se pencher encore,
Et
chercher à tâtons l'éblouissante aurore,
Et crier : -- Voyez-vous quelque
chose ? Est-ce là ?
Qu'en pense Onufrius ? qu'en dit Zabarella ?
Où donc
est l'être ? Où donc est la cause première ?
Cherchons bien ! - Et pendant
que l'énorme lumière,
Formidable emplissait le firmament vermeil,
Leur
chandelle tâchait d'éclairer le soleil !
Homme, à d'autres instant,
enivré de toi-même,
L'aveuglement croissant dans ta prunelle blême,
Tu
dis : -- C'est moi qui suis. Dieu n'est pas ; l'homme est seul.
Est-ce au
Gange, à la Mecque, à Thèbe, à Saint-Acheul,
Dans les cornes d'Ammon ou dans
la Vénus d'Arle,
Qu'il faut aller chercher ce Dieu dont on nous parle ?
Est-ce lui que l'enfant a dans son petit doigt ?
Personne ne l'a vu,
personne ne le voit,
Cet être où la ferveur des idiots s'attache.
Il est
donc bien difforme et bien noir qu'il se cache ?
L'homme est visible, lui !
c'est lui le conquérant ;
C'est lui le créateur ! l'homme est beau, l'homme
est grand ;
L'argile vit sitôt que sa main l'a pétrie ;
L'homme est
puissant ; qui donc créa l'imprimerie,
Et l'aiguille aimantée, et la poudre
à canon,
Et la locomotive ? Est-ce Jéhovah ? non ;
C'est l'homme. Qui
dressa les splendides culées
Du pont du Gard, au vol des nuages mêlées ?
Qui fit le Colisée, et qui le Parthénon ?
Qui construisit Paris et Rome
? Est-ce Dieu ? non ;
C'est l'homme. Pas de cime où l'homme roi ne monte.
Il sculpte le rocher, sucre le fruit, et dompte,
Malgré ses désespoirs,
sa haine et ses abois,
La bête aux bonds hideux, larve horrible des bois ;
Tout ce que l'homme touche, il l'anime ou le pare. -
Bien, crache sur le
mur, et maintenant compare.
Le grand ciel étoilé, c'est le crachat de Dieu.
Nier est votre roue et croire est votre essieu.
Hommes, et vous
tournez effroyablement vite.
Après l'enfant de choeur, le diacre et le
lévite
Chantant alleluia, passe une légion
D'hérétiques criant l'hymne
trisagion ;
L'homme blanc devient noir de nuance en nuance ;
Entre une
conscience et une autre conscience
Le fil est court ; Rancé coudoie Arnauld
; Arnauld
Janséniste confine à Luther huguenot ;
Et Luther huguenot
touche à Rousseau déiste ;
Et Rousseau n'est pas loin de Spinosa ; c'est
triste,
Ou c'est réjouissant, à ton choix ; mais c'est vrai ;
L'Horeb,
ou Sans-Souci ; le Thabor, ou Cirey,
Entre Orphée et Pyrrhon l'humanité
trébuche ;
Ô Kant, nous tomberions dans quelque obscure embûche,
Nous
bêtes, s'il fallait que nous vous suivissions.
L'homme va du blasphème aux
superstitions ;
Il brave le réel, puis il adore l'ombre ;
Il passe son
poing vil à travers l'azur sombre,
Jette sa pierre infâme aux saintes
régions,
Et croit réparer tout par ses religions,
Par un faux idéal
taillé dans la matière,
Par on ne sait quel spectre imitant la lumière,
Par quelque idole vaine et folle qu'il met là,
Et qu'il nomme Zeus ou
qu'il appelle Allah.
Il insulte le Dieu, le créateur, l'arbitre ;
Puis,
inepte et tremblant, raccommode la vitre
Des infinis avec une étoile en
papier.
J'ai lu, cherché, creusé, jusqu'à m'estropier.
Ma pauvre
intelligence est à peu près dissoute.
Ô qui que vous soyez qui passez sur la
route,
Fouaillez-moi, rossez-moi ; mais ne m'enseignez pas.
Gardez votre
savoir sans but, dont je suis las,
Et ne m'en faites point tourner la
manivelle.
Montez-moi sur le dos, mais non sur la cervelle.
Mon
frère l'homme, il faut se faire une raison,
Nous sommes vous et nous dans la
même prison ;
La porte en est massive et la voûte en est dure ;
Tu
regardes parfois au trou de la serrure,
Et tu nommes cela Science ; mais tu
n'as
Pas de clef pour ouvrir le fatal cadenas.
J'ai fort compassion de
toi, te l'avouerai-je ?
Toi qu'une heure vieillit, et qu'une fièvre
abrège,
Comment t'y prendrais-tu, dans ton abjection,
Pour feuilleter la
vie et la création ?
La pagination de l'infini t'échappe.
À chaque
instant, lacune, embûche, chausse-trape,
Ratures, sens perdu, doute,
feuillet manquant ;
Partout la question triple : Comment ? Où ? Quand ?
Qu'est-ce que le serpent ? Que veut dire la pomme ?
Deux natures parfois
se compliquent, et font
Comme un chiffre où la brute avec Adam se fond ;
Le singe reparaît sous l'homme palimpseste ;
Viens-tu du fratricide et
sors-tu de l'inceste,
Comme le dit Moïse ? Ou n'es-tu que le fait
Résultant d'un chaos qu'un soleil échauffait,
Être double, être mixte en
qui s'est condensée
La matière en instinct, la lumière en pensée,
Le
seul marcheur debout, créature sommet
Que l'arbre accepte, auquel la pierre
se soumet,
Et que la bête obscure, ayant pour verbe un râle,
Subit en
protestant dans sa nuit sépulcrale ?
Es-tu le patient dont nous sommes les
clous ?
As-tu derrière toi le Mal, le grand jaloux ?
Contiens-tu quelque
flamme auguste qui doit vivre ?
Ou n'es-tu qu'une chair qu'un souffle épars
enivre,
Qui fera quelques pas et sera de la nuit ?
Es-tu le vain
brouillard, d'un peu d'aurore enduit,
Qui, prêt à s'effacer, se déforme et
chancelle ?
As-tu dans toi l'étoile à l'état d'étincelle,
Et seras-tu
demain aux séraphins pareil ?
Réponds à tout cela, si tu peux. Ton sommeil,
En sais-tu le secret ? Connais-tu la frontière
Où l'esprit ailé vient
relayer la matière ?
Comment le ver s'envole ? et par quelle loi, dis,
Les enfers lentement sont promus paradis ?
Que sais-tu du parfum ? que
sais-tu du tonnerre ?
Peux-tu guérir l'abcès du volcan poitrinaire ?
Qu'est-ce que tes savants t'apprennent ? Turrien,
Qui te dira le nom du
vent en syrien,
Sait-il son envergure et son itinéraire ?
La mamelle de
l'ombre est là ; peux-tu la traire ?
Abundius qui fut diacre d'Anicetus
Sait-il quel ouvrier peint en bleu le lotus ?
Baloeus, Surius, Pitsoeus
et Cédrène
Savent-ils pourquoi l'aube en larmes est sereine ?
L'abbé
Poulle ose-t-il en face regarder
L'énigme qu'on entend gémir, chanter,
gronder ?
As-tu lu dans Lactance ou bien dans Éleuthère
Quelle est la
fonction du diamant sous terre ?
Sais-tu par dom Poirier ou par monsieur
Lejay
De quelle flamme l'oeil des condors est forgé,
Et maître Calepin
dit-il dans son glossaire
Où se trempe l'acier dont est faite leur serre ?
Saint Thomas connaît-il tous ces noirs Ixions
Qu'on nomme affinités,
forces, attractions ?
Nicole, qui sait tout, sait-il par quel organe
L'été tire à jamais à lui la salangane,
Et, vainqueur, fait passer la
mer au passereau ?
Homme, sais-tu comment l'eau nourrit le sureau ?
Connais-tu l'hydre orage et le monstre tempête
Qui naît dans le jardin
des cieux, dresse la tête,
Glisse et rampe à travers les nuages mouvants,
Et qui flaire la rose effrayante des vents ?
Qu'as-tu trouvé ? Devant
l'évolution sainte
De la vie, admirable et divin labyrinthe,
Ta vue est
myopie et ton âme est stupeur.
Vois, ce monde est d'abord un noyau de vapeur
Qui tourne comme un globe énorme de fumée ;
Vaste, il bout au soleil qui
luit, braise enflammée ;
Il bout, puis s'attiédit et se condense, et l'eau
Tombe au centre du large et ténébreux halo ;
Puis la terre, encor fange,
au fond de l'eau s'amasse ;
Sur cette vase on voit ramper une limace,
C'est l'hydre, c'est la vie ; et la mer s'arrondit
Autour d'un point qui
sort des eaux et qui verdit ;
C'est l'île surgissant des profondeurs béantes
;
Des vers titans parmi des fougères géantes
Fourmillent ; et du bord
des boueux archipels
Des colosses se font de monstrueux appels ;
L'hippopotame sort de l'immense onde obscure,
Le serpent cherche un
flanc où plonger sa piqûre,
De vaste millepieds se traînent, le kraken
Semble un rocher vivant sous l'algue et le lichen,
Et le poulpe, agitant
sa touffe contractile,
Tâche d'étreindre au vol l'affreux ptérodactyle ;
Puis des millions d'ans se passent ; du roseau
Sort l'arbre, et l'air
devient respirable à l'oiseau,
Et la chauve-souris décroît, et voici
l'aigle,
Le vent fraîchit, le flot baisse, la mer se règle,
L'île soudée
à l'île ébauche un continent,
Et l'homme apparaît nu, pensif et rayonnant ;
C'est fini ; l'aube émerge, et le recul immense
Des monstres, du chaos,
des ténèbres, commence ;
La tempête de l'être a cessé de souffle ;
Et
l'on entend des voix sur la terre parler ;
Le typhon s'amoindrit et devient
l'infusoire ;
Et l'antique bataille, inextinguible et noire,
Du dragon
et de l'hydre, avec son fauve bruit,
Fuit dans le microscope et se perd dans
la nuit ;
L'effrayant désormais plonge dans l'invisible ;
L'infiniment
petit s'ouvre, gouffre terrible ;
L'épouvante s'éclipse après avoir régné ;
L'horreur, devant Adam qui doit être épargné,
Pas à pas rétrograde et
rentre inassouvie
Dans cet enfoncement sinistre de la vie ;
L'azur
prodigieux s'épanouit au ciel.
Et maintenant, savant, penseur officiel,
Rat du budget, souris d'une bibliothèque,
Académicien bon voisin de
l'évêque,
Quel compte te rends-tu de tout cela, réponds ?
Comment
rattaches-tu les arches de ces ponts
Au grand centre de l'ombre ? avec
quelles besicles,
Docteur, regardes-tu les formidables cycles ?
Tu
t'enfermes, craintif, dans le roman sacré ;
Mieux vaut mutiler Dieu que
fâcher son curé ;
Et Cuvier, traître au vrai, pour être pair de France,
Trouble des temps profonds la sombre transparence.
Pour augmenter la
brume, hélas ! les professeurs
Ajoutent doctement de l'encre aux épaisseurs,
Et l'institut nous montre avec un air de gloire
L'énigme plus opaque et
la source plus noire.
Ô le bon vieux palais gardé par deux lions !
La
science met là tous ses tabellions,
Et l'on se complimente et l'on se
félicite ;
Et moi l'âne, qui suis parmi vous en visite,
Je n'aurais
jamais cru que l'homme triomphât
À ce point de son vide, et, si nul, fût si
fat !
Avec Diafoirus Bridoison fraternise ;
Le dindon introduit l'oie et
la divinise ;
Vrai ! quand la comète entre au sanhédrin des cieux
Et des
astres fixant sur sa splendeur leurs yeux,
Le grand soleil, auquel tout
l'empyrée adhère,
Ne fait pas plus de fête à ce récipiendaire.
Pleure, homme ! - Et que sais-tu de ton propre destin ?
Dis ? quoi
de ton cerveau ? quoi de ton intestin ?
Quoi d'en haut ? quoi d'en bas ?
depuis ton vieux déluge,
Dis, ce que c'est qu'un prêtre et ce que c'est
qu'un juge,
Le sais-tu ? te vois-tu serpenter, dévier,
Crouler ? as-tu
sondé la mort, trou de l'évier ?
Même en considérant Dieu comme hors de
cause,
Comme clair dans l'esprit et prouvé dans la chose,
Même en nous
laissant, nous les brutes, de côté,
Comprendre ces mots, Sort, Sépulcre,
Humanité ;
Savoir la profondeur de ce puits où tu tombes,
Quelle espèce
de jour passe aux fentes des tombes,
À quel commencement cette fin aboutit ;
Savoir si l'homme, en qui l'éternel retentit,
Est ou n'est pas trompé
par ses sombres envies
D'autres ascensions, d'autres sorts, d'autres vies ;
Savoir s'il est épi dans le céleste blé ;
Savoir si l'alchimiste
inconnu, le Voilé,
Soude en ce creuset morne appelé sépulture
Le monde
antérieur à sa sphère future ;
Si vous fûtes jadis, si vous fûtes ailleurs
Plus beaux ou plus hideux, plus méchants ou meilleurs ;
Si l'épreuve
refait à l'âme une innocence ;
Si l'homme sur la terre est en convalescence
;
Si vous redeviendrez divins au jour marqué ;
Si cette chair, limon sur
votre être appliqué,
Argile à qui le temps avare se mesure,
N'est que le
pansement d'une ancienne blessure ;
Si quelqu'un finira par lever l'appareil
;
Savoir si chaque étoile et si chaque soleil
Est une roue en flamme aux
lumières changeantes
Dont les créations diverses sont les jantes
Et dont
la vie immense et sainte est le moyeu ;
Voir le fond du ciel noir et le fond
du ciel bleu,
Homme, cela n'est pas possible, et j'en défie,
Christ, ta
religion ! Kant, ta philosophie !
Le gouffre répond-il à qui vient
l'appeler ?
Non. L'effort est perdu. Déchiffrer, épeler,
Apprendre,
étudier, n'est qu'un pas en arrière.
L'esprit revient meurtri du choc de la
barrière ;
L'homme est après la marche un peu moins avancé ;
Hélas ! X Y
Z en sait moins qu'A B C ;
L'espérance a les yeux plus ouverts que l'algèbre
;
J'ai toujours entendu, devant le seuil funèbre
Des problèmes obscurs
qui mettent sur les dents
Les chercheurs, et qui font griffonner aux pédants
Tant d'affreux in-quarto, ruine du libraire,
L'ignorance hennir et la
science braire.
Je viens de voir le blême édifice construit
Par
l'homme et la chimère, avec l'ombre et le bruit,
La rumeur, la clameur, la
surdité, la haine.
De quoi je sors ? Je sors de la besogne vaine ;
Je
viens de travailler, Kant, à la vision.
J'ai vu faire à Zéro son évolution.
Sur la montagne informe où la brume séjourne,
Dans l'obscur aquilon la
Tour des langues tourne
Sur quatre ailes : calcul, dogme, histoire, raison ;
Les savants, gerbe à gerbe, y portent leur moisson ;
Et, tombant,
surgissant, passantes éternelles,
S'évitant, se cherchant, les quatre
sombres ailes
Se poursuivent toujours sans s'atteindre jamais ;
Elles
portent en bas la lueur des sommets,
Et rapportent en haut le gouffre, et la
folie
Des souffles les tourmente et les hâte et les plie.
L'intérieur
est plein d'on ne sait quel brouillard ;
Le râle du savoir s'y mêle au cri
de l'art ;
Ô machine farouche ! on dirait que les meules
Sont vivantes,
et vont et roulent toutes seules ;
Et l'on entend gémir l'esprit humain
broyé ;
Tout l'édifice a l'air d'un monstre foudroyé ;
On voit là
s'agiter, geindre, monter, descendre,
Ces pâles nourrisseurs qui font du
pain de cendre,
Arius, Condillac, Locke, Érasme, Augustin ;
L'un verse
là son Dieu, l'autre offre son destin ;
On s'appelle, on s'entr'aide, on
s'insulte, on se hèle ;
On gravit, charge aux reins, la frémissante échelle
;
Sous les pas des douteurs on voit trembler des ponts
Où le prêtre
jadis cloua ses vains crampons ;
L'erreur rôde, la foi chante, l'orgueil
s'exalte,
Et l'on se presse, et point de trêve, et pas de halte ;
Le
crépuscule filtre aux poutres du plafond
Par les toiles qu'Ignace et
Machiavel font ;
Tous vont ; celui-ci grimpe et celui-là se vautre ;
Tous se parlent ; pas un n'entend ce que dit l'autre ;
L'aile adresse en
fuyant à l'aile qu'elle suit
Un discours qui se perd dans un chaos de bruit
;
Les meules, ébranlant la tour de leur tangage,
Échangent sous la roue
on ne sait quel langage ;
Les portes pleines d'ombre en tournant sur leurs
gonds
Ont l'air de grommeler de monstrueux jargons ;
L'oeuvre est
étrange ; on voit les engrenages moudre
Le bien, le mal, le faux, le vrai,
l'aube, la foudre,
Le jour, la nuit, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,
Et
les réalités, et les illusions ;
On vide sur l'amas des rouages horribles
D'effrayants sacs de mots qu'on appelle les bibles,
Les livres, les
écrits, les textes, les védas ;
Le diable est au grenier qui voit par un
judas ;
À mesure qu'aux trous des cribles, noire ou blanche,
La mouture
en poussière aveuglante s'épanche,
La mort la jette aux vents, ironique
meunier ;
On entend cette poudre affirmer et nier,
Disputer, applaudir,
et pousser des huées,
Et rire, en s'envolant dans les fauves nuées ;
Et
des bouches au loin s'ouvrant avidement
À ces atomes fous que la nuit va
semant ;
Et cette nourriture a l'odeur de la tombe ;
Le faîte de la tour
se lézarde et surplombe ;
Et d'autres travailleurs montent d'autres
fardeaux,
Chacun ayant son sac de songes sur le dos ;
Et les quatre
ailes vont dans l'ouragan qui passe,
Si vaste qu'en faisant un cercle dans
l'espace,
La basse est dans l'enfer et la haute est au ciel.
Je viens de
ce moulin formidable, Babel.
III
L'ÂNE PATIENCE ENTRE DANS LE
DÉTAIL
L'âne à ce qu'il disait rêva dans le silence,
Comme on suit
du regard une pierre qu'on lance,
Puis ajouta :
-- Serrons de près les
questions.
Veux-tu que nous causions et que nous discutions ?
Soit.
Quoique le lecteur, à Sainte-Geneviève,
Trouve peu d'os à moelle et peu
d'auteurs à sève ;
Quoique, à l'Escurial, où Philippe pria,
Le plafond
sépulcral de la Libraria,
Couvrant dossiers, cahiers, brochures, fascicules,
Ressemble à de la nuit noyant des crépuscules ;
Quoique Oxford la
savante ait, sous ses hauts châssis,
Moins de textes vivants que de centons
moisis ;
Quoique le maréchal vicomte de Turenne,
Caboche de soldat
brutalement sereine,
Ait jugé, pataugeant dans les in-octavos,
La
Rupertine bonne à loger ses chevaux ;
Quoique l'Arsenal fasse, alors qu'on
le secoue,
Tourner tant de néant sur son pupitre à roue ;
Quoique,
poussant des cris de triomphe, un essaim
De corbeaux, contemplant
l'institut, son voisin,
Perche à la Mazarine, et que la Vaticane
Ait des
angles si noirs que le diable y ricane,
Hommes, vous êtes fiers quand vous
considérez
Vos bouquins reliés, catalogués, vitrés,
Avec vos rhéteurs
dieux et vos pédants principes
Taillés en marbre jaune et juchés sur des
cippes,
Et, j'en conviens, on a le vertige en voyant
Ce sombre
alignement de livres, effrayant,
Inouï, se perdant sous les bahuts qui
tremblent,
Ces vastes rendez-vous de volumes, qui semblent
Les légions
du faux et du vrai s'avançant
En bon ordre, sous l'oeil trouble du temps
présent,
Pour se livrer combat au fond des hypogées,
Et de l'esprit
humain les batailles rangées ;
Certes, j'admets que vous, les hommes, soyez
vains
De cet entassement épique d'écrivains,
De tous ces papyrus et de
toutes ces bibles ;
C'est beau de voir Saumaise, agitant ses vieux cribles,
Tamiser ces monceaux d'esprit sur les pavés ;
C'est beau d'avoir l'Exode
avec des bois gravés
Par Alde de Venise ou Windelin de Spire ;
Je
conviens qu'on retient son souffle et qu'on respire
À peine quand on voit,
dans vos doctes hangars,
Les tombes frissonner sous les piocheurs hagards ;
C'est beau de pouvoir dire : Admirez les estampes ;
Ici Virgile avec un
laurier sur les tempes,
Là Chapelain avec plus de laurier encor ;
Voici
des manuscrits étalant sur fond d'or
Mainte arabesque pure, inextricable et
nette
À rendre Goujon pâle et jaloux Biscornette ;
Çà, c'est Newton ;
voyez quel beau Félibien !
Voici le grand, voici le vrai, voici le bien ;
Barmne est là pour ses Lois, saint Thomas pour sa Somme,
Platon pour son
Timée ; et l'on comprend que l'homme
Fasse la roue avec tous ses livres au
dos ;
Mais, ô dignes humains pris sous tant de bandeaux,
Ce profond
répertoire où la doctrine abonde,
Ce sombre cabinet de lecture du monde,
Tous ces textes, qui font le silence autour d'eux,
Depuis l'infortiat
jusqu'à l'in-trente-deux,
Et d'où l'odeur des ans et des peuples s'exhale,
Cette bibliopole auguste et colossale
Qu'on voit, jetant au loin sa
lueur aux cerveaux,
Flamboyer au-dessus de tous vos noirs travaux,
Comme
la cheminée énorme de l'usine ;
Toute cette raison que l'homme emmagasine,
Étageant grecs sur juifs, juifs sur égyptiens ;
Que le temps sur le tas
vient vider par hottées,
Ces Pascals, ces Longins, ces Jobs, ces Timothées,
Doux, sévères, touchants, mystérieux, railleurs,
Qu'est-ce si tout cela
ne vous rend pas meilleurs ?
Par mon échine illustre et semblable aux
coulées
De laves du Gibel âpres et dentelées,
Par les traductions du
vieux père Brumoy,
Par l'honneur que m'a fait Christ en montant sur moi
Comme si l'âne était un degré de Calvaire,
Je le jure devant l'aube et
la primevère,
Devant la fleur, devant la source et le ravin,
Digne Kant,
je suis prêt à proclamer divin,
Vénérable, excellent, et j'admire et
j'accepte
L'enseignement duquel on sortirait inepte,
Ignare, aveugle,
sourd, buse, idiot ; mais bon.
Mais apprends par coeur Jove, Ughel et
Casaubon,
Baronius, Ibas d'Edesse, Théétète ;
Médie Boctoner à fond ;
romps-toi la tête
Au sens qu'Eunapius donne à tel ou tel mot ;
Va de
l'abbé Tudesche au cardinal Cramaud ;
Nourris-toi de Bohier, vieille prose
bourrue ;
Dévore Ammirato, Walinge, Pellagrue ;
Vide résolument jusqu'à
la lie et bois
André Schott, Sylvius autrement dit Dubois,
Massillon qui
pérore et Fléchier qui harangue,
Docte Kant, je consens à fourbir de ma
langue
Tous ces volumes, ceux qui sont noirs d'encre, et ceux
Qui sont
tachés de sang, et ceux qui sont crasseux,
Y compris les fermoirs, la basane
et les cuivres,
Si tu te sens, après avoir lu tous ces livres,
D'humeur
à me donner un coup de pied de moins.
Si l'on veut faire grâce, en leurs
lugubres coins,
À tous ces vieux vélins jargonnant tous les styles,
Ce
qu'on peut dire, ô Kant, c'est qu'ils sont inutiles.
Et, philosophe ! au
fait, comment tous ces monceaux
De tomes, gravement contemplés par les sots,
Pourraient-ils enfanter un résultat quelconque ?
Un rien les dépareille
ou les brouille ou les tronque.
Puis ils se font la guerre entre eux, je te
l'ai dit.
Le volume savant hait le tome érudit ;
Le littéraire
gourme avec le politique ;
On joute à qui sera le plus paralytique,
Le
plus obscur, le plus diffus, le plus pesant,
Et du juste, du vrai, du beau,
le plus absent ;
C'est à qui se fera lourd, majestueux, vaste,
À qui
sera poudreux avec le plus de faste ;
Car tous ces livres sont des vivants
ténébreux ;
L'oeil qui les voit croit voir des grands-prêtres hébreux,
Et quand de leurs casiers le jour perce les fentes,
Ils ont sur leurs
rayons des airs d'hiérophantes ;
Ils sont l'autorité régnant dans son
caveau,
L'esprit de l'homme avec reliure de veau ;
Avoir force
feuillets, notes, renvois, chapitres,
Faire pousser des cris terribles aux
pupitres,
Être un livre de poids par-dessus tout, voilà
L'ambition, le
but, la gloire ; et pour cela
Le bénédictin creuse, édifie et laboure ;
Le volume veut être imposant, il se bourre
De blanc, de noir, de faits,
de vent, de vieux, de neuf,
Et la grenouille idée enfle le livre boeuf.
Dans l'olympe farouche et sinistre des livres,
Lieu polaire où l'on
prend les vitres pour des givres ;
Dans l'immense grenier du bouquiniste
humain
Où l'étude et la nuit scellent leur triste hymen,
Depuis que
l'homme écrit, que l'esprit se fourvoie,
Que la première plume a fui la
première oie ;
Dans ce dock du grimoire universel, tunnel
Et puits du
griffonnage antique et solennel,
Où l'erreur sur l'erreur s'amoncelle, où
s'entasse
La savantasserie avec le savantasse,
Gouffre où sans voir
l'ennui, ce miasme, on le sent,
Où s'est faite, de siècle en siècle
grossissant,
Comme un ulcère croît, comme grandit un chancre,
L'horrible
alluvion du déluge de l'encre,
Dans ce dépôt qu'emplit le froid morne des
ifs,
Il faut les voir rangés, ces testaments massifs,
Ces volumes titans
dont un fort de la halle
Aurait peine à porter la lourdeur idéale,
Ces
tomes à stature écrasante, ulémas
Des lutrins monstrueux et des puissants
formats ;
Ceux-ci bardés de cuir, ceux-là vêtus de moire,
Ils encombrent
des temps la ténébreuse armoire ;
D'autres ouvrages sont éphémères,
charnels,
Réels, mortels, humains ; eux sont les éternels ;
La cendre,
qui du livre est l'austère rosée,
Leur arrive à travers les astres tamisée ;
Chacun d'eux est un fort, chacun d'eux est un mont,
Chacun d'eux est un
culte ; eux des livres, fi donc !
Ils sont des avestas, ils sont des
lévitiques,
Chacun d'eux est le Livre ; ils sont les hauts portiques
Et
les larges piliers de la maison d'Isis ;
Ils sont les chênes noirs,
vénérables, moisis,
De la Dodone obscure et lugubre des âmes ;
On en
entend sortir des voix de vieilles femmes ;
Et l'ombre qui descend de leurs
rameaux touffus
Va du Philothéos jusqu'au Polymorphus ;
Ils sont les
dolmens lourds et branlants ; les registres
Pétrifiés du monde aveugle et
fou des cuistres ;
Des espèces de blocs funèbres et bavards ;
Eux des
livres, fi donc ! ils sont des boulevards ;
Ils sont les élégants sacrés de
la doctrine,
Les sphinx géants ayant l'oracle en leur narine,
Les
colosses pensifs de la religion,
Ils sont des dieux. - Mais gare au diable
Légion !
Gare à ce gamin sombre appelé petit livre !
Le format portatif
est un monstre ; il délivre,
Il proteste, il combat ; c'est hideux, c'est
criant ;
Comme avec son épingle il crochète en riant
La serrure de fer
d'une bible bastille !
Il a la clef des champs, ce brigand ; il pétille,
Il éclate ; il est clair, rapide, âpre, éloquent ;
Il court, et met le
feu partout. Oui, mon vieux Kant,
Poussière fulminante éparse sur les
tables,
Les livres légers sont aux pesants redoutables ;
Un frêle
Capulet tue un gros Montaigu ;
Un Diderot de poche, imprenable, exigu,
Invisible, détruit la montagne de tomes
Que font les Augustins mêlés aux
Chrysostomes ;
Que Laplace ait un jour sur sa calme hauteur
(Mais il ne
l'aura point, car on est sénateur)
Le caprice de faire un almanach sauvage
Et sincère, à deux sous, et voyez le ravage !
L'almanach grimpe droit à
l'azur, court, descend,
Monte, ôte à saint Michel son nimbe, va chassant
Saint Médard de son ciel, saint Pierre de sa loge,
Extermine Turnèbe,
Arnobius, Euloge,
Moïse, Bossuet et l'abbé de Corbeil,
Et casse Josué,
gendarme du soleil ;
Et c'est fini, voilà la Légende dorée
Croulant sous
l'ironique et splendide empyrée ;
Un tout petit Montaigne, adroit, glissant,
rongeur,
Malgré leur profondeur et malgré leur largeur,
Va démolir
Gennade et Thégan par la base ;
Un leste Beaumarchais en quelques instants
rase,
Avec leur clientèle honorable d'abus,
Les de Maistre les plus
caducs, les plus barbus ;
Saint-Évremond accourt, moqueur, alerte, ingambe,
Et maintenant cherchez Symmachus, Alegambe,
Et le père Gretser et le
père Poussin !
Paul-Louis colletant saint Luc, quel assassin !
Un essaim
de pamphlets qui s'échappe dégrade,
Sur leur lit de justice ou leur lit de
parade,
Sigonius, Prudence, Alde et le sieur Pithou ;
D'où viennent-ils
? j'ignore ; - où vont-ils ? Dieu sait où !
Mais ils mangent les saints
jusqu'aux dernières plumes ;
Sur les tomes debout ainsi que les enclumes
De la forge du deuil, de l'erreur et du vent,
Ils se répandent gais,
cassant, rageant, bravant,
Des révolutions anarchique avant-garde ;
Et
l'on entend courir dans la brume hagarde
Le pas tumultueux de ces
trotte-menu ;
Et ce désordre est fait par ce peuple inconnu
Au nez du
marguillier et sous l'oeil de l'édile ;
Ainsi que l'ichneumon détruit le
crocodile
Le doute in-dix-huit bat le dogme in-folio ;
Malheur à
l'alcoran qu'attaque un fabliau !
Un missel sur qui plane un couplet est
malade ;
Je plains l'infortiat qu'une puce escalade,
L'infortiat fût-il
plein de rois et de dieux,
Si la puce, agitant son stylet radieux,
Saute, atome effrayant, la largeur de la terre
Et la hauteur d'un
siècle, et se nomme Voltaire.
-- Mais, dis-tu, ce baudet n'a pas le sens
commun.
Il veut un résultat ; n'en est-ce dont pas un ?
Ce combat
des penseurs est sublime. - À merveille.
Qu'en sort-il ? Baal meurt, l'ours
fuit devant l'abeille,
Soit. On lutte, on s'acharne, assaut, mêlée à mort !
Et la science pique et la sagesse mord ;
Que reste-t-il au coeur, la
bataille finie ?
Hélas ! la nudité d'une immense ironie ;
Tous les
profonds instincts glacés et grelottants ;
Kant, ce n'est pas cela que de
l'homme j'attends.
L'esprit triomphe. À bas le vieux dogme ! on l'écrase,
Il tombe ; le passé s'effondre ; table rase ;
Bien. Plus je suis
vainqueur, plus je suis assombri .
Une négation est un sinistre abri ;
Où mettrai-je mon âme ? est-ce dans un décombre ?
Je conviens que je
dois à cette troupe sombre,
À ces démolisseurs de l'antique fatras,
Tout
le logis qu'on peut avoir dans un plâtras.
La pioche, et pas de toit ; la
faux, et pas de gerbe.
Est-ce donc là le but de ton effort superbe,
Homme, architecte auguste, être prédestiné ?
Satan fait avorter Adam,
son puîné ;
J'en gémis ; l'homme manque à sa tâche divine.
Je cherche un
édifice et je trouve une ruine.
IV
LA NUIT AUTOUR DE L'HOMME
J'ai des objections à l'homme, tu le vois.
Qu'il existe une loi,
mêlée aux vagues lois
Que nous entrevoyons par nos pâles fenêtres,
Qui,
dans l'échelle obscure et tremblante des êtres,
Place au-dessus de nous ce
pleureur, ce rieur,
Qui fasse l'âne aux fils d'Adam inférieur,
Qui mette
moins de verbe en plus de bouche, et rende
L'endettement plus court dans
l'oreille plus grande,
C'est possible ; après tout, ça regarde l'auteur ;
Que l'homme ait ou n'ait pas le droit sur sa hauteur
D'être traité par
nous d'une façon civile,
Et d'être salué roi par la longue file
D'animaux que Noé dans son arche classait,
Par le lion ayant dans sa
griffe un placet,
Par le corbeau tenant dans son bec un hommage ;
Qu'il
dise : -- Dieu n'a fait qu'Adam à son image ; -
Peu m'importe ; je parle à
cette majesté
Crûment, je ne suis pas de bassesse frotté,
Je suis franc
; ma parole est âpre, mais certaine,
Car je préfère, étant frère de La
Fontaine,
Et quelque peu cousin d'Agrippa d'Aubigné,
Le réel, même rude,
au faux, même peigné,
Les toisons de la brute aux perruques de l'homme ;
Je ne fais pas ma cour, Kant, je suis économe
D'admirer sottement et
lâchement le roi,
Et je trouve en Dangeau plus d'âne que dans moi.
Si
l'homme est majesté, cette majesté boite.
Quand la mort a serré ce pantin
dans sa boîte,
En sort-il un esprit qui s'envole ? Psyché
Jaillit-elle à
travers l'arlequin démanché ?
Je n'en sais rien. Cherchez. Il fait nuit.
Ce qui reste
Évident dans la brume adorable ou funeste,
C'est
que c'est un vivant médiocre et mauvais.
Je deviendrais méchant, si je ne me
sauvais,
Rien que pour avoir vu de près ce pauvre hère.
Je n'estime
pas plus son grelot que sa haire,
Et son austérité que son relâchement ;
Quand sa bouche dit vrai par hasard, son oeil ment ;
Fumée, il s'évapore
en toutes les emphases ;
Son ventre et son cerveau n'ont point les mêmes
phases.
La terre a son instinct, la lune a sa raison ;
Entre l'air et
son souffle il met une cloison ;
Au lieu d'être le vaste esprit cosmopolite,
Il est toujours d'un lieu quelconque satellite,
Juif, grec, anglais dans
l'Inde, au Brésil portugais ;
Il rêve des édens et fait des paraguays ,
Il se tient hors du code ou hors de la nature ;
Las, refroidi, blasé,
s'il veut par aventure
Devenir vertueux, quels lugubres essais !
Il ne
sait que passer de l'excès à l'excès,
De l'abus au défaut, de l'alcôve à la
haine,
D'Ève au cloître, et que fuir don Juan dans Origène.
Voletant
vaguement de la Trappe à Paphos,
Mouche heurtant de l'aile au soupirail du
faux,
Bourdon de tous les dieux et de toutes les vitres,
Donnant pour
moule aux fronts les casques et les mitres,
Forgeron d'imposture, ouvrier de
fureurs,
Fabriquant au mensonge une armure d'erreurs,
Il n'est pas
d'épithète outrageuse, honnie,
Vile, dont on ne puisse orner sa litanie.
Certe, on se tromperait de croire que l'azur,
Les sphères, les
levers d'étoiles, l'éther pur,
Et le nimbe solaire et l'auréole astrale
Filtrent dans l'âme humaine en lumière morale.
Kant, c'est un malheur
d'être une voûte à cachot,
Une cave fermée au ciel splendide et chaud,
Une maison de nuit. Hélas ! l'homme en est une.
Il a cette mauvaise et
fatale fortune
Que son obscurité résiste obstinément
Au lys, à la
colombe, à l'aube, au firmament.
Rien, ni l'Etna qui semble en braise se
dissoudre,
Ni le passage vaste et fuyant de la foudre,
Ni la lune,
ébauchant quelque sacré contour,
Pas même l'évidence éclatante du jour,
Pas même le feu noir qui dévore Sodome,
Rien ne peut éclairer
l'intérieur de l'homme.
Ô Kant, l'homme est drapé de rêves mal tissus.
Vêtu d'un haillon sombre, il porte par-dessus
Une pourpre d'orgueil
prise aux fausses sagesses.
Il est fils des géants mariés aux singesses ;
Il a plus de grimace encor que de grandeur ;
Son profil de beauté d'un
profil de laideur
Se double, et son sublime adhère au ridicule
De si
près qu'on le croit fait pour le crépuscule.
Aussi quelle ombre en lui !
quelle ombre autour de lui !
Il sent sous tous ses pas trembler le point
d'appui,
Ce qu'il espère étant presque ce qu'il redoute ;
Un flot de
trouble passe après un flot de doute ;
Tout se résout en gouffre, en chute,
en tremblement
Sur on ne sait quel vague et blême escarpement,
En
ouverture sombre, en cécité muette,
Tâtonnement au docte et vertige au poète
;
Et toujours, au-dessus du lugubre horizon,
Et de votre savoir et de
votre raison,
L'idole, le cromlech, l'autel, dressent leur cime
Que
blanchit un rayon monstrueux de l'abîme.
Mais du moins faites-vous ce qu'il
faudrait pour voir
Un peu plus de clarté dans votre cerveau noir ?
Point. La routine au fond du néant vous isole.
Vous avez tout, parole,
écriture, boussole,
Vapeur, imprimerie, et scalpel et compas ;
Faites-vous donc du jour avec cela ? Non pas.
Avez-vous des esprits, des
plongeurs, des génies,
De grands cerveaux ouvrant des portes infinies,
Des puisatiers géants creusant au ciel des trous,
Des penseurs, des
trouveurs ? - Pardieu ! - Qu'en faites-vous ?
V
CONDUITE DE
L'HOMME VIS-À-VIS DES ENFANTS
Et l'âne s'écria : -- Pauvres fous ! Dieu
vous livre
L'enfant, du paradis des anges encore ivre ;
Vite, vous
m'empoignez ce marmot radieux,
Ayant trop de clarté, trop d'oreilles, trop
d'yeux,
Et vous me le fourrez dans un ténébreux cloître ;
On lui colle
un gros livre au menton comme un goître ;
Et vingt noirs grimauds font
dégringoler des cieux,
Ô douleur ! ce charmant petit esprit joyeux ;
On
le tire, on le tord, on l'allonge, on le tanne,
Tantôt en uniforme, et
tantôt en soutane ;
Un beau jour Trissotin l'examine, un préfet
Le
couronne ; et c'est dit : un imbécile est fait.
Glycère et Jeanneton, ces
deux filles célestes,
Qui courent dans Virgile et Ronsard, sont moins
lestes,
Quand Sylvain les poursuit, le fauve jouvenceau,
À trousser leur
jupon pour passer un ruisseau,
Un singe est moins agile à gober une pêche,
Les baleiniers, armant leurs pirogues de pêche,
Sont moins prompts à
lancer leur barque au flot mouvant
Dès que d'un squale en marche ils
entendent l'évent,
En frappant dans ses mains Bonaparte a moins vite
Chassé l'aigle tudesque et l'aigle moscovite
Qu'un pédant n'est rapide à
défaire un esprit.
Oh ! que de fois, depuis qu'hélas ! on m'entreprit,
J'ai vu l'abrutisseur en chef, le grand pontife
Qui, lugubre, a le plus
de crasse dans sa griffe,
Dans l'antre où se tenaient nos régents, nos
dragons
Les plus chauves, les plus goutteux, les plus bougons,
Entrer,
tenant par l'aile ou la patte sanglante
Une pauvre petite âme toute
tremblante,
Et dire, en la jetant aux vieux : Plumez-moi ça !
Je me
souviens des cris que plus d'une poussa
Pendant que son plumage auroral, son
enfance,
Sa blancheur, sa candeur, sa gaîté sans défense,
Sous les vils
ongles noirs d'un rustre aux yeux éteints,
Tombaient, duvet charmant, et que
les sacristains
Heureux de voir l'oiseau tout nu dans leurs mains dures
Balayaient ces splendeurs des cieux au tas d'ordures !
L'aile pourtant
n'est point arrachée au moignon ;
Elle repousse grise et faite au cabanon ;
L'enfant vit ; nul ne peut dire : Cette âme est morte ;
L'âme prend la
couleur du verrou de la porte,
Voilà tout, et son œil clignote ; et
maintenant,
Avec un encrier au croupion, traînant
Bréviaires, gradus,
glossaires, cent volumes,
Toute la cuistrerie engluée à tes plumes,
Vole
donc, alouette, au fond du libre azur !
La sacristie, hélas ! fait un
deleatur
Du mystérieux D qui sert de majuscule
Au mot DIEU flamboyant
dans notre crépuscule ;
Elle éteint dans les fronts les rayons libéraux.
Vous mutilez des coeurs, ah, niais ! ah, bourreaux !
Et vous
raccourcissez des âmes ! et vous êtes
Dans l'auguste forêt d'horribles
ciseaux bêtes !
Vous tondez les instincts, vous rognez les cerveaux ;
Sur le patron des vieux vous taillez les nouveaux ;
De la création vous
troublez l'équilibre ;
Ignorant que tout être est fait pour croître libre,
Pour donner telle fleur et vivre en tel milieu,
Que toute âme a sa forme
intime devant Dieu,
Et que toute nature a droit à sa broussaille,
Vous
tronquez des talents, de même qu'à Versaille,
Ô brutes, vous changez en
pains de sucre verts
Le cèdre et le cyprès, géants d'ombre couverts,
Sans même voir, parmi vos bronzes et vos marbres,
L'humiliation de tous
ces pauvres arbres,
L'ennui de l'oranger fait pomme, et le chagrin
Des
ifs taillés en cône autour du boulingrin.
Pédagogues ! toujours c'est
ainsi que vous faites.
Tout l'esprit humain doit se mouler sur vos têtes ;
Pégase doit brouter dans votre basse-cour,
L'aile morte, et manger de
votre foin. Le jour
Où, de votre perruque arrangeant les volutes,
Fiers,
perchés sur Zoïle et Batteux, vous voulûtes
Définir le génie, expliquer la
beauté,
Les mauvais estomacs ont dit : Sobriété ;
Les myopes ont dit :
Soyons ternes ; la clique
Des précepteurs, geignant d'un air mélancolique,
A décrété : Le beau, c'est un mur droit et nu.
Donc Rubens est trop
rouge et Puget trop charnu ;
L'art est maigre ; Vénus serait plus belle,
étique.
Shakspeare, ce satan de votre art poétique,
Prodigue image, idée
et vie à chaque pas ;
La nature, imitant Shakspeare, ne voit pas
Sur une
vieille pierre une place vacante
Sans la donner à l'herbe ou l'offrir à
l'acanthe ;
Le lierre énorme où l'art mystérieux se plaît
Emplit
Heidelberg comme il emplit Hamlet ;
Vous coupez cette ronce auguste qui
soupire ;
Vous tombez à grands coups de serpe sur Shakspeare,
Marauds,
et vous frappez, jusqu'à n'en laisser rien,
Sur le grand chêne où flotte un
hymne aérien.
À qui donc croyez-vous persuader, ô cuistres,
Que le
beau, que le vrai vous ont pris pour ministres,
Et qu'Horace va dire : Hic
lucidus ordo,
Parce que vous tirez des crétins au cordeau !
N'est-il
pas odieux, ô Jean-Jacque, ô Molière,
Ô d'Aubigné, du droit puissant
auxiliaire,
Qui disais en voyant un roi : Qu'est-ce que c'est ?
Montaigne, mon bon Michel que son père faisait
Éveiller le matin au son
de la musique,
Diderot qui raillais tout le vieil art phtisique,
Ô libre
Hoffmann, planant dans les rêves fougueux,
N'est-il pas désolant, dites, de
voir ces gueux,
Tatoués de latin, de grec, d'hébreu, ces cancres
Dont
l'âme prend un bain dans la noirceur des encres,
Exécuter l'enfance en leurs
blêmes couvents !
Ne sont-ils pas hideux, ces faux docteurs, savants
À
donner au progrès une incurable entorse,
Commençant par l'ennui pour finir
par la force,
Du bâillement allant volontiers au bâillon,
Logiques, de
Boileau concluant Trestaillon,
Vantant Bonald, couvrant de béates exergues
Piet, Cornet d'Incourt et Clausel de Coussergues,
Tâchant d'éteindre au
fond des bleus éthers !
N'est-il pas monstrueux de voir ces magisters,
Casernés dans l'horreur de leur Isis occulte,
Poser sur l'avenir qui
s'envole en tumulte
Avec l'emportement d'Achille et de Roland,
Ayant
dans l'oeil l'éclair de Vasco s'en allant
Ou de Jason partant pour la plage
colchique,
Leur bâton de sergent instructeur monarchique,
Et crier aux
esprits : À droite ! alignement !
Écolâtres, au fond de votre
enseignement
Est Rome, enfermant l'âme en sa funèbre enceinte ;
Vous
êtes les prévôts de la science sainte
D'où jaillissant Newton et Watt, les
caporaux
De l'art divin qui vit vibrer Sienne et Paros ;
Le vil marais
vous charme et votre oeil le préfère ;
Vous feriez un étang, si l'on vous
laissait faire,
De l'océan tordant ses flots sur les galets ;
En
forgeant des pédants, vous créez des valets ;
En faisant le front bas vous
faites l'âme basse ;
Qu'un de vos patients chuchote dans la classe,
Qu'il ose relever son museau d'écolier,
Et se gratter un peu le cou sous
son collier,
Ô révolution ! anarchie ! il vous semble
Que l'alphabet
lui-même entre vos pattes tremble,
Que l'F et que le B vont se prendre le
bec,
Que l'O tourne sa roue aux cornes de l'Y,
Horreur ! et qu'on va
voir le point, bille fatale,
Tomber enfin sur l'I, ce bilboquet tantale !
Votre système est vain, votre empirisme est faux.
Ayez donc la
charrue avant d'avoir la faux.
Çà, vous figurez-vous, parlons net,
camarades,
Qu'on est un vrai docteur pour avoir pris ses grades,
Et
qu'on sait quelque chose en sortant de chez vous ?
Que la grande nature, aux
bruits vastes et doux,
Belle, n'enseigne rien à l'esprit qu'elle élève ;
Et qu'Adam, ébloui de l'éden, épris d'Ève,
Attendait, pour que Dieu tout
à fait le créât,
Qu'Iblis lui fît passer le baccalauréat ?
Non, la
nature au fond pourrait suffire seule ;
Elle sait tout, elle est nourrice,
étant aïeule !
VI
CONDUITE DE L'HOMME VIS-À-VIS DES GÉNIES
C'est en dehors des lois que vous faites, pédants,
Que plane
l'harmonie aux grands hymnes grondants,
Et le papier réglé par une main
classique
Est du papier réglé, mais n'est pas la musique.
Qu'on doit
fourrer, vivants, les aigles, les griffons,
En cage dans les trous de vos
dogmes profonds,
Que l'essor du penseur se mesure à vos mètres,
Qu'il
doit vous consulter, vous les bedeaux des lettres,
Vous les abbés du goût,
hurlant à l'unisson :
Nous sommes le savoir, nous sommes la raison !
Que vous avez, vous seuls, ces dons sacrés sur terre,
Et que chacun
de vous en est propriétaire ;
Que l'académie est, que la sorbonne vit ;
Que l'antique sentier qu'à la file on suivit
Est la route sacrée, et
qu'il faut faire en sorte
Qu'on n'y coure jamais, que jamais on n'en sorte ;
Qu'on forge et qu'on bat le fer d'autant mieux qu'il est froid ;
Que
votre cloître est saint ; que vous avez le droit
De mettre le génie et l'âme
en retenue,
Que le cygne, nageant candide sous la nue,
Doit se faire
montrer le blanc par un corbeau ;
Que j'en saurai plus long, que je serai
plus beau,
Moi l'âne, quand un gueux, flanqué d'une ou deux vieilles,
M'aura coupé la queue et rogné les oreilles,
Ah ! pardieu, vous allez me
faire accroire ça !
L'âne a du sens, ayant porté Sancho Pança.
Il
reprit : -- Parmi vous qu'un novateur s'obstine,
Qu'il baise mal le bas du
dos de la routine,
Qu'il ne veuille pas boire où de tout temps ont bu
La
coutume ridée et l'usage barbu,
Que son âme ose, horreur ! n'être pas
prisonnière,
Que, se sentant une aile, il méprise l'ornière,
Vous le
damnez.
Jadis, un songeur l'entendait,
Les bêtes ont crié : Haro sur
le baudet !
J'entends l'homme crier : Haro sur le génie !
Malheur à qui
s'en va dans la sombre Uranie !
Dans la matière, encor, passe ; on peut
innover ;
Il est permis d'aller, de chercher, de trouver
Quelque crapaud
géant, quelque gros perce-oreille,
Quelque étrange fourmi, pas tout à fait
pareille
À celles dont Linné a contemplé les oeufs,
Ou des squelettes
frais et des fossiles neufs,
Des mammouths troublant l'ordre, et dans les
grès, les schistes
Et les gneiss, des fémurs d'éléphants anarchistes ;
La routine consent à ce qu'un cachalot,
Inédit, lève un peu trop son
grouin hors du flot ;
On peut faire, sans trop indigner les bélîtres,
Des révolutions dans les écailles d'huîtres ;
L'immortelle ânerie, et
j'en suis à regret,
Admet qu'on peut trouver un gui dans la forêt
Ou
pêcher un mollusque avec un coup de sonde ;
Quand on voit revenir après leur
tour du monde
Le capitaine Cook, Magellan ou lord Ross
Rapportant des
tapirs ou des rhinocéros,
Si bien que la science à leur aide complète
La
confrontation de l'homme avec la bête,
Quelque raie éclairant l'énigme du
dauphin,
Des os de mastodonte illuminant enfin
La grande question de
l'ours, ou des carcasses
D'épiornis faisant progresser les bécasses,
Longs bravos ; les savants formant leurs bataillons
Contemplent les
herbiers et les échantillons,
Le mandarin admire, et le bourgeois dit :
Qu'est-ce ?
On fait queue au musée à voir ouvrir la caisse,
Les deux
chambres, que chauffe un rapport érudit,
Accordent au jardin des plantes un
crédit
Pour élargir l'endroit où l'on met la genèse ;
Et l'institut -
pendant que, tout frémissant d'aise,
Paris en foule court voir le tapir
manger, -
Harangue au pont des Arts le fossile étranger.
Mais quand le
penseur, vaste et noir missionnaire,
Arrive du pays du rêve et du tonnerre,
Et revient du mystère où planent les esprit,
Rapportant, aussi lui, ce
qu'à l'ombre il a pris,
Farouche, et dans sa main, de rayons inondée,
Tenant le fait chimère ou bien le monstre idée,
Déployant la splendeur
d'un progrès factieux,
Quelque nouveauté sainte ayant l'odeur des cieux
Qui va faire, profonde et pure découverte,
L'homme heureux, et l'envie,
hélas, encor plus verte ;
Offrant la douleur morte ou l'espace annulé ;
Montrant des visions la formidable clé ;
Malheur à ce trouveur et
malheur à ce mage !
Que Gall ait du cerveau vu sur le front l'image,
Que
dans quelque insondable abîme le même air
Qui soulevait Élie ait emporté
Mesmer,
Malheur ! Papin en France ou Galilée à Rome,
Quel que soit le
prodige, hélas, quel que soit l'homme,
Quel que soit le bienfait, quel que
soit l'ouvrier,
Qu'il se nomme Jackson, qu'il se nomme Fourier,
Malheur
! huée, affronts, et clameurs triomphantes ;
Tous se jettent sur lui ; les
uns, les sycophantes,
Au nom des livres saints, védas ou rituels ;
Les
autres, les douteurs, bourreaux spirituels,
Parfois railleurs profonds,
comme Swift et Voltaire,
Au nom du vieux bon sens, bouche pleine de terre.
On vous l'assomme avec maint argument plombé,
Là, par Christ plus Moïse,
ici, par A plus B.
Que veut ce songe creux ? et de quelles cavernes
Sort-il pour nous conter de telles balivernes ?
Avoir du temps passé
jeté le vieux bâton,
Quel crime ! S'appeler Gutenberg ou Fulton,
Quel
cynisme ! Aller seul ! l'audace est fabuleuse !
Si c'est Flamel, Cardan,
Saint-Simon ou Deleuze,
Pour en avoir raison l'éclat de rire est là ;
Si
c'est Jordan Bruno, si c'est Campanella
Qui le premier a dit : -- Les
soleils sont sans nombre, -
Qu'il se sauve ; sinon, demain, le bûcher sombre
Lui mettra la fumée et la nuit dans les yeux,
Et l'affreux tourbillon
des braises, envieux,
Châtiera ce rêveur du tourbillon des astres ;
Harvey mourra moqué de tous les médicastres ;
Kind raillera Képler, et
tous les culs-de-plomb
Ferreront cet oiseau de l'océan, Colomb.
Vois,
Socrate, par qui le genre humain se hausse,
Blêmit sinistrement dans une
basse fosse ;
Deux siècles avant l'heure où Vasco les verra,
Dante, oeil
mystérieux que Dieu même éclaira,
Voit à travers la terre, énorme et sombre
geôle,
Les quatre étoiles d'or qui sont à l'autre pôle ;
Il le dit ; on
le chasse ; et c'est ainsi toujours.
Dès qu'un flambeau paraît, l'homme crie
: Au secours !
Qui l'éclaire ou le sert l'irrite ; le génie
Est une
infraction sévèrement punie ;
Toujours vous proscrivez le grand homme fatal,
Sauf à lui dédier plus tard un piédestal ;
Vos bienfaiteurs, penseurs et
sages, ont beau dire :
-- Cherchons et triomphons ! l'infini nous attire ;
Dans l'océan Progrès il n'est point de cap Non ! -
L'homme réplique :
exil, ciguë et cabanon ;
Et l'histoire en est pleine, et tous ces Hérodotes
Content sous divers noms ces douces anecdotes.
J'ajoute :
quelquefois le front des hauts songeurs
Se fend, l'idée ayant de trop
grandes largeurs,
Et comme il est certain que la nature mêle
Toujours un
peu d'ivresse au lait de sa mamelle,
Comme ils sont à la fois brumeux et
radieux,
Ces hommes-là sont fous, dit la tourbe. Ils sont dieux !
L'excès de vérité n'éblouit-il pas l'âme,
Et n'a-t-on pas de grands
aveuglements de flamme ?
Hélas : en peut-il être autrement ? Le réel,
L'idéal, le progrès, même venu du ciel,
Même apporté par Christ, même
quand Dieu l'amène,
Passant par l'homme aura toujours la marque humaine.
Toujours l'idée aura pour nombril le défaut ;
Toute innovation, même
prise là-haut,
Par mille côtés vraie, est par un côté fausse ;
Quel
bonheur ! la routine à ce détail s'adosse.
Après avoir plongé dans la
sublimité,
Après avoir volé le gouffre illimité,
Dans l'humaine cohue
obstinée à ses voiles
Malheur à qui revient ! L'infini plein d'étoiles,
Sur la terre où le cuistre admire l'avorton,
N'a qu'un débarcadère
appelé Charenton.
Oui, le crachat jaillit de cent bouches ouvertes
Sur tous les pâles Christs des saintes découvertes !
Oui, malheur au
héros qui, la lunette en main,
Se dresse au lointain bord de l'horizon
humain,
Guetteur mystérieux et vedette avancée !
Il est toujours tué ;
par qui ? par la pensée.
Car dès que les docteurs ont vu, troupeau jaloux,
Poindre une idée, ils ont la tristesse des loups,
La foule n'aime point
qu'un astre la dérange
Avec un flamboiement de clarté trop étrange,
Et
la pensée humaine a peur des vastes cris
Du génie, et du vol des immenses
esprits.
L'âne reprit : -- Hélas, hommes ! race chétive
Ayant plus
de torpeur que d'initiative !
Hélas, génie humain ! hélas, esprit humain !
Qui, s'il fonde aujourd'hui, démolira demain,
Double, ayant Oui pour
aile et Non pour carapace ;
Qui, sans savoir pourquoi, d'un pôle à l'autre
passe,
Du plus noir du cloaque au plus bleu de l'éther,
De Dante à
Loriquet, de la bouche au sphincter ;
Qui semble jeune et fort, et tout à
coup se ride ;
Qui vole, plane, et boite, et, pour s'en faire un guide,
Va du condor à l'oie, et sur le faîte met
Tantôt Herder ou Dante, et
tantôt dom Calmet ;
Qui ferme l'oeil sitôt qu'un peu d'aube y pénètre ;
Qui, dans le même temps, trouve le moyen d'être
Virgile et Moevius, ou
Voltaire et Restif ;
Qui, pour être céleste en restant positif,
Se bâcle
on ne sait quel accoutrement lyrique
Fait de plume d'archange et de poil de
bourrique !
Plein d'hésitation, d'anxiété, d'effroi,
Bégayant juste
assez pour dire : Je suis roi,
Kant, pour se déjuger il est toujours en
verve ;
La contradiction est son fonds de réserve ;
Ne sondez pas,
devant ce frivole parleur,
Ces questions : tombeau, sort, mystère, douleur ;
Il fuit de l'Inconnu la sinistre falaise,
Sur ces pentes à pic il se
sent mal à l'aise,
Il hait ces mots profonds qui semblent infinis,
Il
ferme sa croisée au brouillard où Leibniz,
Dante, Eschyle, Reuchlin,
Pythagore, Épicure,
Voyaient du noir destin pendre la corde obscure ;
Il
tâche de sortir de dessous les grands cieux ;
Mais il n'est hors de là qu'un
badaud vicieux,
Mais il ne sait pas même être un Chrysale honnête.
Il
rit du fil de l'ombre, étant marionnette.
Le lendemain, voilà la peur qui le
reprend.
Fou, tour à tour d'orgie ou d'aube s'empourprant,
L'homme
mériterait, soit dit en style honnête,
D'avoir, ainsi que moi, sur le haut
de la tête
Deux conduits auditifs taillés en falbala !
L'homme consent
au beau, - s'il est utile. Il a
Le goût du médiocre et s'arrête à mi-côte ;
Il laisse en route ceux dont l'idée est trop haute ;
Il ferait plus de
cas de l'Hékla que revêt
La neige et d'où le feu jaillit, s'il y pouvait
Poser quelque marmite énorme d'invalides ;
Au ver sacré qui file au fond
des chrysalides
Il demande un bonnet bien tiède, bien soyeux
Bien épais,
qu'il se puisse abattre sur les yeux ;
Il préfère Montmartre au mont Blanc,
Athalie
À Macbeth, et son fiacre au char tonnant d'Élie ;
Entre Horace et Vadé, Vadé serait son choix.
Il se croit roi du globe,
il en est le bourgeois.
VII
CONDUITE DE L'HOMME VIS-À-VIS DE LA
CRÉATION
L'homme, orgueil titanique et raison puérile !
Montre-moi
ce que fait ce travailleur stérile,
Et montre-moi surtout ce qui reste de
lui.
Depuis Ève, il s'est moins aidé qu'il ne s'est nui.
Dis, que
vois-tu de beau, de grand, de bon, de tendre,
De sublime, aussi loin que ton
oeil peut s'étendre
Dans la direction où marche ce boiteux ?
N'est-il
pas lamentable et n'est-il pas honteux
Que cet être, niant ce que font ses
génies,
Accablant les Fulton et les Watt d'ironies,
Ayant un globe à
lui, n'en sache pas l'emploi,
Qu'il en ignore encor le but, le fond, la loi,
Et qu'après six mille ans, infirme héréditaire,
L'homme ne sache pas se
servir de la terre ?
Explique-moi le chant que chante ce ténor.
Le temps
qu'il perd, ainsi qu'un prodigue son or,
Échappe heure par heure à sa main
engourdie ;
Dans la création il met la parodie ;
Il n'entend pas les
cieux dire : Éclairons ! aimons !
Lorsqu'il tente, il échoue ; en présence
des monts
Il fait la pyramide, il dresse l'obélisque ;
Il est le blême
époux de la vie, odalisque
Au sein gonflé de lait, aux lèvres de corail ;
Sultan triste, il ne sait que faire du sérail ;
Il voit auprès de lui
passer, aidant ses vices,
Offrant à son néant d'inutiles services,
Le
jour, eunuque blanc, la nuit, eunuque noir.
Il met Dieu dans un temple
en forme d'éteignoir,
Ou croit lui faire honneur en brûlant une cire.
Il
dit à Dieu : Seigneur ; mais dit au diable : Sire.
Je te répète, ô Kant, que
j'ai honte et mépris
Des superstitions où le pauvre homme est pris ;
Car, même quand il croit, quand il accepte un culte,
Son culte calomnie
et sa croyance insulte ;
Il rêve un éternel méchant, pareil à lui.
Quand au monde créé, son incurable ennui,
Comprenant peu l'auteur,
comprend encor moins l'oeuvre.
Dieu brille, l'homme siffle, écho de la
couleuvre ;
La nature n'est pas à son gré, tant s'en faut ;
Le
spectateur n'est point enchanté du spectacle ;
Et tandis qu'au-dessus de son
frêle habitacle,
L'épanouissement du gouffre resplendit,
Tandis que
l'humble oiseau gazouille, ou que bondit
L'âpre ouragan ouvrant ses gueules
de gorgone,
Tandis que le jour chante et rit, l'homme bougonne ;
Dédaignant le réel d'après ses visions,
Cracheur de l'océan des
constellations,
Faisant des ronds dans l'ombre accoudé sur la berge,
Voyageur murmurant de sa chambre d'auberge,
Il déclare ceci mauvais,
cela manqué ;
Bâille ; à la loterie, il emploie anankè ;
Se taille dans
l'azur son ciel bête ; chicane,
En présence des nuits sans fond, le grand
arcane ;
Proteste, et par moments s'irrite, et lestement
Blâme l'abîme
et son fait au firmament.
Que vous soyez croyant, soumis à l'amulette,
Mouton que mène un prêtre avec une houlette,
Ou douteur, et de ceux sur
qui d'Holbach prévaut,
Qu'importe ! toi l'impie et ton voisin dévot,
Vous êtes faits au fond de la même faiblesse ;
Le fait vous déconcerte
et le réel vous blesse ;
Ce qui vous excédait dans l'art vous choque aussi
Dans la nature, gouffre étrange, âpre, obscurci ;
L'art était profond,
noir, touffu ; le monde est pire ;
Vous ne traitez pas mieux Sabaoth que
Shakspeare ;
Et votre pauvre esprit, essayant Jéhovah,
Gronde et ne
trouve point que cet être lui va.
Pan vous déborde ; il est trop tendre, il
est trop rude.
Votre philosophie est une vieille prude,
Votre bigoterie
a ses pâles couleurs.
Vos encensoirs poussifs sont envieux des fleurs ;
À votre sens, ce monde, auguste apothéose,
Ce faste du prodige épars sur
toute chose,
Ces dépenses d'un Dieu créant, semant, aimant,
Qui fait un
moucheron avec un diamant,
Et qui n'attache une aile au ver qu'avec des
boucles
De perles, de saphirs, d'onyx et d'escarboucles,
Ces fulgores
ayant de la splendeur en eux,
Ces prodigalités de regards lumineux
Qui
font du ciel lui-même une effrayante queue
De paon ouvrant ses yeux dans
l'énormité bleue,
Au fond c'est de l'emphase, et rien n'est importun
Comme l'immensité de l'aube et du parfum
Et le couchant de pourpre et
l'étoile et la rose
Pour vos religions atteintes de chlorose ;
Le grand
hymen panique est fort dévergondé ;
Des sueurs du plaisir mai ruisselle
inondé ;
Toute fleur en avril devient une cellule
Où la vie épousée et
féconde pullule,
Et que protège à tort le ciel mystérieux ;
À vous en
croire, vous les jugeurs sérieux,
Quand ils vont secouant de leurs crinières
folles
Tant de rosée à tant d'amoureuses corolles,
Les chevaux du matin
ont pris le mors aux dents ;
Et quand midi, le plus effréné des Jordaens,
Sur les mers, sur les monts, jusque dans votre oeil triste,
Jette son
flamboiement d'astre et de coloriste,
Rit, ouvre la lumière énorme à deux
battants,
Et met l'olympe en feu, vous n'êtes pas contents ;
Cela n'est
pas correct et cela n'est pas sobre ;
Vous regardez juillet avec des yeux
d'octobre ;
Toute cette dorure, auréoles partout,
Clartés, braises,
rayons, rubis, blesse le goût,
Et cette foudroyante et splendide largesse
Est la divinité, mais n'est pas la sagesse.
Bonshommes, vous jetez de
l'encre à l'idéal ;
Vous blâmez germinal, prairial, floréal ;
Ces mois
joyeux vous font l'effet de jeunes drôles ;
Quand sur l'herbe, à travers le
tremblement des saules,
Sur les eaux, les pistils, les fleurs et les
sillons,
Volent tous ces baisers qu'on nomme papillons,
L'éternel vous
paraît un peu vif pour son âge ;
Le printemps n'est pas loin d'être un
libertinage ;
Le serpent sort lascif de l'étui de vieux cuir,
La
violette s'offre en ayant l'air de fuir,
L'aube éclaire le monde avec trop
d'énergie ;
Chastes, vous détournez la tête de l'orgie ;
Vous damnez la
matière, indignés, affirmant
Que toute cette sève et que tout cet aimant,
Finiront par s'user à force de débauche ;
Et Calvin crie : Ordure ! et
Pyrrhon crie : Ébauche !
Et Loyola tendant aux roses son mouchoir
Leur
dit : Cachez ce sein que je ne saurais voir.
Ô Memphis ! Delphe ! Ombos !
Mecque ! Genève ! Rome !
Hypothèses, erreurs, religions de l'homme,
Ignorance, folie et superstition
Dressant procès-verbal à la création !
Ô théologiens toisant Dieu ! théosophes
De l'hymne sidéral châtrant les
sombres strophes,
Reprochant ses excès au gouffre, gourmandant
Le trop
obscur, le trop profond, le trop ardent,
Sondant, Orphée, Amos, la nue où
vous plongeâtes !
Tribunal de boiteux, sénat de culs-de-jattes
Critiquant l'aigle altier dans l'étendue épars !
Tas d'aveugles criant à
l'éclair : Rentre ou pars !
Conseil de jardiniers jugeant la forêt vierge !
Ô stupeur ! Sirius contrôlé par le cierge !
Naigeon qui dit : Raca !
Calmet qui crie : Amen !
Faisant à l'infini passer son examen !
Oui,
te voilà, toi l'homme, et c'est là ta manière ;
Le char d'Adonaï doit suivre
ton ornière ;
Et tu ne consens pas à l'univers, s'il est
Comme l'a fait
la Cause et non comme il te plaît ;
Il te froisse, il te gêne ; et, prêtre
ou philosophe,
Tu réprouves la forme et tu blâmes l'étoffe ;
Tu ne
l'acceptes pas s'il n'est contresigné
Par quelque apôtre d'ombre et de brume
baigné ;
Le firmament sera tel que tu le préfères,
Ou tu ratureras les
globes et les sphères ;
Tu les coupes selon ton patron de néant.
Citant
à ton parquet l'inconnu, maugréant
Ici de ses laideurs, là de ses élégances,
Malmenant l'absolu pour ses extravagances,
Tu lui lis son arrêt d'un ton
bref et succinct.
Si le pôle n'est point d'accord avec un saint,
Si
quelque astre tient tête à la bible et se mêle
De démentir un texte où la
lettre est formelle,
Le pôle est démagogue et l'astre est jacobin.
Quand
un pape - je crois que ce fut un Urbain
Quelconque - condamnait, au nom de
son messie,
Le soleil à tourner sous forme d'hérésie,
Qui dont eût
contredit le prêtre épouvantail ?
La cathédrale d'ombre ouvrait son grand
portail,
Les deux battants grinçaient des gonds avec colère,
Rome
mettait la main sur le spectre solaire,
L'église requérait le secours de
l'état,
Afin que le soleil confus se retractât ;
Devant la nuit stupide,
infirme et misérable,
Le jour, pâle, venait faire amende honorable ;
La
vérité criait : Je mens ! et Patouillet
Semonçait Galilée, et Dieu
s'agenouillait.
L'immensité, sur toi sinistrement penchée,
Luit ; la
suprématie en fait une bouchée.
Ah ! tu n'es vraiment pas embarrassé de
Dieu.
Que tu jures par Locke ou bien par saint Matthieu,
Homme, athée en
ta foi comme en ton ironie,
Tu crois qu'un ciel s'éteint dès qu'un prêtre le
nie,
Imbécile ! ou qu'après ton choc voltairien
Le monde est en
poussière et qu'il n'en reste rien.
Quoi ! tu veux dépecer le monde, toi
l'atome !
Cette création vaste, étrange, ignivome,
Monstre du beau,
torpille au contact foudroyant,
Dressant dans l'inconnu ses cent têtes,
ayant
Pour écailles des mers, des soleils pour prunelles,
Ce polype
inouï des vagues éternelles,
Cet immense dragon constellé, l'univers,
Tu
le critiques, toi, le petit, le pervers,
Qui vis rongé de lèpre et meurs
couvert de cendre,
Toi que le vice mord, toi dont la race engendre
Ce
César qui broyait vingt peuples douloureux
Pour être appelé grand, et ce
Poulmann affreux
Qui tuait un vieillard pour un verre de cidre !
Mangé
par l'acarus, tu veux dévorer l'hydre !
VIII
CONDUITE DE L'HOMME
VIS-À-VIS DE LA SOCIÉTÉ
L'âne un moment se tut, puis, sévère, dressa
Ses deux oreilles l'une après l'autre :
-- Homme ! - or çà
Reprit-il, si, penché sur l'obscure ouverture,
Tu n'as pas compris Dieu
ni compris la nature,
Si tu n'as pas compris ce poème des jours,
Des
nuits, des cieux, des voix profondes, des bruits sourds,
Drame dont tu te
crois pourtant le personnage,
Te tires-tu du moins de ton propre ménage
Avec les faits posés directement sur toi,
Qui sont les uns ton joug et
les autres ta loi ;
Joug qu'il faut rejeter, loi qu'il faut reconnaître ?
Ces problèmes : avoir ou n'avoir pas un maître,
Être de brume abjecte ou
de clarté vêtu,
Vivre libre ou forçat, comment les résous-tu ?
Quel est
le droit du fils ? quel est le droit du père ?
De quelle quantité de passé
doit-on faire
Le lest du temps présent ? dans le vote des lois
Convient-il de donner à la tombe une voix ?
L'homme doit-il avoir deux
existences, l'une
Offerte à la famille et l'autre à la commune ?
Qu'est-ce qu'une cité ? qu'est-ce qu'un citoyen ?
L'État est-il but, ou
n'est-il qu'un moyen ?
Grâce à ton effort gauche et bête pour extraire
Et tirer la clarté de l'erreur, son contraire,
Toutes ces questions
fument sans éclairer ;
Une épaisse vapeur en sort qui fait pleurer ;
D'un brouillard qui grandit toujours environnées,
Obscures, elles sont
comme des cheminées
De ténèbres d'où monte et se répand la nuit.
Pas un
système vrai ne s'est encor produit ;
C'est en vain qu'on s'ébat, c'est en
vain qu'on arguë ;
Et vingt siècles après le verre de ciguë,
Dix-huit
cents ans après le cri du Golgotha,
L'homme est encore au point où Platon
s'arrêta.
Ce que nous appelons : dérober son échine
Aux bons coups
que l'ânier prémédite et machine,
Éviter le fossé, prendre le droit chemin,
Lisser son poil, garder du chardon pour demain,
Vous hommes, vous nommez
cela la politique.
Mais là quelle ombre ! erreur moderne, erreur antique !
Quel épaississement et quel redoublement
De tout ce qui se trompe et de
tout ce qui ment !
Querelle sur l'idée et sur le fait ; querelle
Sur la
loi convenue et la loi naturelle ;
Querelle sur le blanc, querelle sur le
noir,
Et sur l'envers du droit qu'on nomme le devoir ;
Systèmes sociaux
qui se gourment, s'escriment,
Et ferraillent, les yeux bandés.
Les uns
suppriment
Les siècles, jetés bas de leur trône lointain ;
Ils
construisent, mettant en ordre le destin
Comme un vaisseau réglé de la hune
à la cale,
Une fraternité blafarde et monacale
Entre les froids vivants
que rien ne lie entre eux ;
Ce rêve fut déjà rêvé par les chartreux ;
L'homme est ronce et végète ; il est ver et fourmille ;
Plus de nom
paternel, plus de nom de famille ;
Pas de tradition, pas de transmission ;
L'être est isolement et disparition ;
Ils réduisent, voyant l'idéal dans
la chute,
L'homme à l'individu, le temps à la minute ;
L'homme est un
numéro dans l'infini, flottant
Hors de ce qui l'engendre et de ce qui
l'attend,
Vain, fuyant, coudoyé par d'autres chiffres vagues ;
L'humanité n'est plus qu'un tremblement de vagues ;
Ayant vu les abus,
ils disent : -- Supprimons ;
Puisque l'air est malsain, retranchons les
poumons ;
L'opprobre du passé doit emporter sa gloire ; -
Ils rêvent une
perte infâme de mémoire,
Un monde social sans pères, établi
Sur
l'immensité morne et blême de l'oubli ;
Ils combinent Lycurgue et le pacha
du Caire ;
L'homme enregistré naît et meurt sous une équerre ;
Le pied
doit s'emboîter dans le niveau, le pas
Doit avant de s'ouvrir consulter le
compas ;
De cette égalité dure et qui vit à peine,
La liberté s'en va,
vieille républicaine,
Car elle est la rebelle et ne sait pas plier ;
Chacun doit à son heure entrer à l'atelier,
Chacun a son cadran, chacun
a sa banquette ;
L'homme dans un casier avec son étiquette,
Délié de son
père, ignorant son aïeul,
C'est là le dernier mot du progrès, - l'homme
seul.
Ces fous mettraient un chiffre au blanc poitrail du cygne ;
Géomètres, ils font un songe rectiligne ;
Esprits qui n'ont jamais
contre terre écouté
Le silence du gouffre et de l'éternité,
Jamais collé
l'oreille au mur des catacombes,
Coeurs sourds au battement mystérieux des
tombes,
Chassant les disparus, parquant les arrivants,
Ils abolissent,
plaie effroyable aux vivants,
La solidarité sépulcrale des hommes.
-
Mais l'homme est un total, les êtres sont des sommes ;
Tout homme est
composé de tout le genre humain ;
Aujourd'hui meurt, tronqué d'hier et de
demain ; -
Ces vérités sont là ; qu'importe ! ils font le vide ;
Ils
coupent, dans l'espace insondable et livide ;
Le fil sacré qui lie aux
cercueils les berceaux ;
Ils écrasent l'obscur tressaillement des os ;
Ils ne comprennent point que dans la sépulture
La terre garde encore une
pâle ouverture,
Que le trépassé voit, et que l'enseveli
Parfois à son
linceul fait faire un vague pli
Afin d'apercevoir les hommes, et s'adosse
Pour écouter au mur ténébreux de la fosse ;
Du fond d'on ne sait quelle
existence on entend ;
À ce que fait la vie on reste palpitant ;
Ils ne
comprennent pas que la sainte série
Des aïeux, à travers le sépulcre
attendrie,
Suit tout des yeux, s'émeut à voir hors du tombeau
Courir de
main en main le frissonnant flambeau,
Et que dans les enfants le père
continue.
Chose sombre ! fermer la paupière inconnue,
Éteindre ce regard
d'en haut, et, sans remords,
Étouffer ce grand souffle obscur ; tuer les
morts !
Tournant le dos au coin du ciel que l'aube dore,
Ayant pour
lampe un crâne où tremble le phosphore,
Objectant à tout fait nouveau leur
surdité,
Engloutis dans la caste et dans l'hérédité,
Ceux-ci, pires
encor, sont l'extrême contraire.
À force d'être fils on cesse d'être frère ;
Le père par l'aïeul est lui-même éclipsé ;
L'ancêtre seul existe ; il se
nomme Passé ;
Il est l'immense chef vénérable et stupide ;
Sa barbe est
la sagesse et le beau c'est sa ride ;
Il est mort ; c'est pourquoi lui seul
est proclamé
Vivant, et d'autant plus patent qu'il est fermé ;
Il s'est
pétrifié dans sa morne attitude,
Et son autorité c'est sa décrépitude ;
Partout où l'on se hait il a son point d'appui ;
Tout rentre en lui ;
tout est hiérarchie, ennui,
Fauteuil patriarcal, ordre antique, loi, gêne ;
La famille alourdie a le poids d'une chaîne ;
Le vieillard Autrefois
gouverne, et Maintenant
Pourrit dans le marais du genre humain stagnant ;
Les prêtres ténébreux de ce fatal système
Murmurent sur l'oiseau qui
s'éveille : Anathème !
Malheur sur le matin ! scandale sur l'amour !
Babel a vu nicher ces hiboux dans sa tour ;
Ils sortent du talmud
apportant dans leur griffe
Le dogme, le bandeau, le joug, l'hiéroglyphe ;
Ils sont le fanatisme, ils sont le préjugé ;
Durs, ils tiennent l'enfant
dans les aïeux plongé ;
Hélas, ils font lever la nuit sur tous les faîtes ;
Jamais de novateurs, d'inventeurs, de prophètes ;
Jamais de conquérants,
toujours des héritiers ;
Toujours les mêmes pas dans les mêmes sentiers ;
Le squelette lui-même entre leurs mains s'encroûte ;
Ils n'ont qu'un cri
de marche : En arrière ! une route,
La routine ; un regard l'aveuglement ;
un Dieu,
Le grand fantôme d'ombre au fond du cachot bleu ;
C'est peu de
la statue, il leur faut la momie ;
Ils reboivent l'horrible antiquité vomie
;
Ces froids songeurs, penchés sur les âges défunts,
Ont les miasmes
lourds des fosses pour parfums ;
Ce qui fut les enivre et qui vit les navre
;
Leur idéal a l'oeil sinistre du cadavre ;
La nuit les aime ; ils sont
ses blêmes envoyés.
Tous les rayonnements de l'avenir noyés
Dans le
grandissement de l'ombre des ancêtres ;
Les fils des serfs rivés aux pieds
des fils des maîtres ;
L'éternel échafaud sur l'enfer éternel ;
Autour
d'Adam, chargé du crime originel,
Les vieux siècles hagards poussant des
cris sauvages ;
La perpétuité de tous les esclavages ;
Pierre et César
joignant leurs glaives effrayants ;
L'autodafé chauffant la tiédeur des
croyants ;
Le moins d'enfants possible au seuil de la chaumière ;
Torquemada pour flamme et Malthus pour lumière ;
Il n'existe qu'un droit
pour être, avoir été ;
Le cimetière luit, c'est la seule clarté,
Et la
tradition est l'unique atmosphère ;
Ce que l'aïeul a fait, l'enfant doit le
refaire ;
Voilà leur songe : hiver, glace, plomb, marbre, orgueil,
Exagération lugubre du cercueil.
Derrière ces docteurs funèbres rien ne
reste
Que le passé jetant sa figure funeste
Sur le réel, le jour, le
travail, la moisson ;
Tombe démesurée emplissant l'horizon.
Rien de
sain, rien de fort ; des larves dans la brume ;
L'enfant pâle en naissant ;
pour verbe un testament ;
Les coeurs morts ; le nocturne et morne
étouffement
Des jeunes nations par les anciens empires ;
Les fils
spectres râlant sous les pères vampires.
Ces deux systèmes vains sont
hors de la raison
Et de la vérité, chacun à sa façon ;
L'un a le froc,
et l'autre a la manche mahoître ;
L'un refait le donjon, l'autre refait le
cloître ;
Étranges en ceci que d'un point opposé
Ils viennent l'un et
l'autre aboutir au Passé ;
Et leur choc apparent est au fond la rencontre
Du rêve avec le dogme et Pour avec Contre.
L'homme flotte de l'un à
l'autre, de cela
À ceci, de Babeuf il tombe en Loyola,
De Penn en
Hildebrand et de Knox en de Maistre ;
Sous ses deux poings fermés le Passé
le séquestre,
Et la Théocratie, au regard de bûcher,
L'ayant pris une
fois, ne veut plus le lâcher ;
L'ombre empêche le jour et l'oeil de se
rejoindre
Et jette la nuée au rayon qui veut poindre ;
Quand viendra
l'aube ? Hélas ! la mauvaise saison
Est longue pour le vrai, le droit et la
raison ;
Le soleil est si lent qu'on peut douter qu'il vienne ;
L'horrible idolâtrie antédiluvienne,
Sombre, est le seul abri que
l'homme ait sur le front ;
L'esprit humain, captif sous ce hideux plafond,
Agonise depuis tout le temps qu'il hiverne
Dans cette épouvantable et
béate caverne.
Pauvres hommes, par l'homme, hélas, suppliciés,
Vous vous
y prenez mal, mais, quoi que vous fassiez,
Vous êtes à l'attache, et la
courroie est forte ;
Votre maigre science économique avorte ;
Elle se
nomme Faim, Désespoir, Buzançais ;
L'effort est vain ; après toutes sortes
d'essais,
Le joug tient, la douleur persiste, le mal dure,
Vous ne
détruisez pas la fatalité dure,
La loi de nuit, la loi de mort, la loi de
sang.
Ah ! le malheur appelle et l'homme dit : Présent.
IX
CONDUITE DE L'HOMME VIS-À-VIS DE LUI-MÊME
Dieu, nature, cité ;
la loi, l'esprit, la lettre ;
Mais à quel point de vue enfin faut-il se
mettre
Pour trouver le bon sens de votre enseignement ?
Je feuillette et
relis tout l'homme vainement,
Je ne vois point par où son coeur s'améliore,
Je vois la nuit grandir si je vois l'astre éclore.
Voyons, regarde
un peu, bonhomme impartial.
Nous avons contre nous notre angle facial,
Nous autres animaux ; on est, de par son crâne,
Contraint d'être un
chacal ou forcé d'être un âne ;
L'instinct bas nous conduit par le bout du
museau ;
À quatre pattes, monstre ! et nous portons le sceau
Du malheur,
et l'infâme artère carotide
Est mère de l'ours fauve et du pourceau fétide ;
La matière est fatale, au moins l'homme le dit ;
La roche est antre afin
que le loup soit bandit,
Le renard, c'est le vol ; l'autour, c'est la rapine
;
L'hyène a l'ongle ainsi que la ronce à l'épine ;
Mais l'homme
conscient et libre en son penchant,
L'homme, qui peut choisir, d'où vient
qu'il est méchant ?
De quel droit êtes-vous des tigres, vous les hommes ?
Que nous nous comportions en brutes que nous sommes,
Soit ; mais vous,
les esprits créés pour la clarté ?
Comment l'homme peut-il par une extrémité
Être Homère, et par l'autre être Héliogabale ?
Et je ne parle pas ici du
cannibale,
Du cafre, du huron sinistre et paresseux,
Je parle des
penseurs, des artistes, de ceux
Qui savent ce que c'est qu'une bibliothèque,
De l'ami de Ronsard, de l'ami de Sénèque,
De Rome, de Paris, faîte
auguste, sommet,
Trône, où Néron chantait, où Charles neuf rimait !
Vous
êtes donc mauvais pour le plaisir de l'être !
C'est votre vanité qui
partout vous pénètre,
Et qui vous fait, tirant l'homme vers l'animal,
Entrer facilement dans les pores du mal.
Vanité ! tout chez vous est
faux. L'or est du cuivre.
Chacun marche à côté du chemin qu'il croit suivre
;
Le soldat se croit maître, il est esclave, hélas,
Et ce qu'il nomme
épée est souvent coutelas,
Et ce qu'il nomme gloire est toujours servitude ;
Le savant, qui d'Atlas imite l'attitude,
Ne sait pas ; l'ignorant
n'ignore pas ; mettez
Deux autels côte à côte en vos noires cités,
Puis
demandez à l'un des deux prêtres qui passe
Son avis sur le prêtre et le
temple d'en face !
Le philosophe est grave, austère, froid, prudent,
Sublime, et de raison sévère débordant ;
Il ne veut pas qu'on aille et
qu'on vive à sa guise,
Mais dans la sainteté du devoir il aiguise
Et
fourbit les mortels à toutes les vertus ;
Ferme, il va redressant tous les
instincts tortus ;
Ce qu'il dit est superbe, il excelle au dressage
De
l'homme sans défaut ; mais lui-même est-il sage ?
Non ; et, législateur, il
vit hors de la loi.
-- Ô caillou, dit le fer, je coupe, grâce à toi,
Mais coupe donc toi-même un peu, je t'en défie. -
Qui vous met à nu
trouve une maigreur bouffie,
Une difformité qui se masque et qui ment ;
La vertu, si jamais vous l'épousiez vraiment,
Vous quitterait bientôt
pour cause de sévices ;
La fausse gloire germe et s'enfle sur vos vices,
Et cette fluxion n'est rien qu'un mal de plus.
L'homme dans son
miroir se fait de grands saluts ;
Le miroir les lui rend, mais dans son âme
obscure
Il rit, et sait le fond de l'homme, étant mercure ;
Pas
d'orgueilleux qui n'ait honte secrètement ;
Pas de prude qui n'ait en rêve
quelque amant ;
Ah ! si l'on s'en allait, pour voir plus que son buste,
Par quelque soupirail regarder dans un juste,
Comme il vous fermerait
son volet brusquement !
Votre âme aime la nuit comme son élément ;
En
public vous cherchez la louange et l'estime,
Mais vous n'hésitez pas dans
votre for intime
À bâillonner et même à tuer le témoin,
Le scrupule
caché qui tremble dans un coin ;
Votre probité plie et promptement expire ;
Le meilleur parmi vous est si proche du pire
Qu'entre eux, l'un étant
saint et l'autre étant damné,
Ils n'ont pas l'épaisseur d'un cheveu de
Phryné ;
Évêque, on veut sa dîme, et, bailli, ses épices ;
L'argent, le
lit, la table, autant de précipices ;
Le vin est un écueil, la femme est un
récif ;
La conscience, bas, à Salomon pensif
Disait plus de dix fois par
jour : Vieille canaille !
L'expérience austère, ô Kant, est la trouvaille
Qu'on ramasse en sortant du vice ; on se flétrit,
On se forme ; chacun
des sept péchés écrit
Une lettre du mot composite : Sagesse.
Votre
philosophie admirable, au fond, qu'est-ce ?
Rébellion, alors qu'il faudrait
méditer ;
Ou résignation, quand il faudrait lutter.
Et sur tous les
sommets, trône, pavois, quadrige,
Oh ! comme vous avez aisément le vertige !
Quoique dauphin ou roi, ce jeune homme est charmant.
Il est né généreux,
secourable, clément ;
Qu'un valet l'endoctrine, et c'est un mauvais prince.
Contre les courtisans votre rempart est mince !
Hélas, les hommes sont à
ce point insensés
Que pour changer un d'eux en tyran, c'est assez
D'une
bouche bavant une bave imbécile !
Ce chef-d'oeuvre hideux, un despote, est
facile ;
Quand Narcisse voulut un Néron, il le fit ;
Pour faire un Louis
treize un Luynes suffit ;
Il ne faut pour cela qu'un peu de flatterie
Même par un crétin grossièrement pétrie ;
Pour tenter l'âme humaine et
la précipiter,
Dom Escobar n'a pas besoin d'argumenter,
Ni Satan
d'allonger sa caressante serre ;
Un corrupteur d'esprit n'est jamais
nécessaire,
Et Jocrisse flatteur perdrait Socrate roi.
Et l'on me
dit : Tu vas vénérer l'homme ! - En quoi ?
Mon vieux hi-han vaut bien ses
quatre ou cinq diphtongues,
Et plus que ses vertus mes oreilles sont
longues.
L'homme fait reculer l'heure sur le cadran,
Quitte la
liberté pour reprendre un tyran,
Flatte un dieu, tue un loup, rampe et se
met à rire.
Ô triste genre humain ! Veut-on pas que j'admire
Tout ce que
dans toi-même, homme, tu dénigrais,
Ton faux goût, ton faux jour, tes faux
pas, ton progrès
Pourvu d'un appareil à reculer, tes songes,
Tes sens
ayant leur borne ainsi que des éponges,
Et tes opinions, tombant, se
relevant,
Murmurant, parodie imbécile du vent !
Je vois l'homme à
peu près tel qu'il est, presque bête,
Presque génie, ayant son gouffre dans
sa tête.
Tu te peuples d'erreurs et tu reste désert.
Ta science te
fait tes jougs. À quoi te sert
Ce don libérateur et divin, la pensée ?
Spartacus t'apparaît dans un thème au lycée,
Mais tu n'en conclus
rien ; je l'ai dit, et c'est vrai,
Fouillez Mariana, Tacite, Mézeray,
L'homme est servile au point que l'histoire en est lasse ;
Depuis quatre
mille ans et plus qu'il est en classe,
Et qu'on lui montre à lire avec un
air profond,
Et que ses magisters, rentrés, repus, se font
Servir des
bouillons chauds le soir par leurs phlipotes,
Il ne s'est pas encor délivré
des despotes.
Ses docteurs vont disant pendant qu'il se débat ;
Peuple !
aime ton césar. Âne ! adore ton bât.
Ces docteurs ! quels marchands !
leur morale sévère,
Cela va se fêler, prends garde, c'est du verre.
La
rencontre d'un roi coudoyant leur destin
Fait à leur probité rendre un son
argentin.
Ah ! ces savants sans fond, ces hommes de logique,
Roidissant
en plis secs leur simarre énergique,
Ces forts calculateurs, ces raisonneurs
abstraits
De quelque idéal trouble adorant les attraits,
Chastes,
prudes, glacés, rigides, implacables,
Ayant la majesté des cuistres
impeccables,
Bonzes de la basoche ou du pays latin,
Qui marchent
rengorgés dans leur menton hautain,
Et chez qui l'attitude escarpée est de
mode,
Sois un tyran quelconque, un Phocas, un Commode,
Un Christiern, le
premier Domitien venu,
Sois le diable d'enfer, fourchu, barbu, cornu,
C'est à vendre ; et tu peux acheter, si tu verses
Rondement un total
suffisant de sesterces,
Piastres, louis, dollars, rixdallers, species,
La raison de Cuvier et l'âme de Sieyès !
Et quelle flatterie effroyable
que celle
Qui sort de ce monceau de honte universelle !
Traverse-moi
d'un bout à l'autre ce récit
Du passé que le deuil du présent obscurcit,
Va de l'A jusqu'au Z, va dans l'affreuse crypte
Du czar de Moscovie au
pharaon d'Égypte ;
Pierre tue Alexis et Philippe Carlos ;
Sésostris fait
du monde un funèbre champ clos ;
Timour court sur l'Asie ainsi qu'une
avalanche ;
Soliman, vieux et chauve, aïeul à la barbe blanche,
Appelle
ses enfants et joue au milieu d'eux,
Et le soir il les fait étrangler ;
Sélim deux
Fait tirer le canon chaque fois qu'il est ivre ;
Osman, s'il
voit un tigre en cage, le délivre ;
Irène, l'Isabeau du chaos byzantin,
Fait arracher les yeux à son fils Constantin
Dans la chambre où ce fils
sortit de ses entrailles ;
Charles sept dort pendant que La Hire et
Saintrailles
Tiennent Talbot, Chandos et Bedfort en arrêt,
Et que Jeanne
à travers la fournaise apparaît,
Toute nue, au poteau tordant ses bras
sublimes ;
Justinien, faiseur de codes et de crimes,
Amoncelle encor
plus de forfaits que de lois ;
Tudor fait un pendant monstrueux à Valois ;
Louis quatorze, au nom du Christ qu'il dénature,
Couche la France aux
fers sur le lit de torture ;
Léon dix se parjure, Albrecht fait un serment
Faux, et François premier triche, et Charles Quint ment ;
Eh bien ! tous
sont cléments, grands, glorieux, illustres !
Le moindre a son autel entouré
de balustres ;
Il n'est pas un d'entre eux qui ne soit le meilleur ;
Quand ils meurent la terre est folle de douleur ;
Celui-ci fut un dieu
sur la machine ronde,
Cet autre fit pâlir la lumière du monde
Le jour où
du milieu des vivants il sortit ;
Ô honte ! on trouvera toujours, grand ou
petit,
Un homme pour verser ces pleurs de crocodile ;
Ce sera Cantemir,
si ce n'est Chalcondyle,
Si ce n'est Karamsin, ce sera Bossuet.
Je
voudrais l'âne sourd ou bien l'homme muet.
Ô mon vieux Kant, la phrase
est une grande fourbe,
On croit qu'elle se dresse alors qu'elle se courbe
Tant la coquine met de pompe à s'aplatir.
Certes, le menu peuple est un
saignant martyr ;
Certe, un champ de carnage est affreux ; Tyr en cendre
Pour le plaisir d'un fou qui s'appelle Alexandre,
C'est dur ; Rosbach,
Fornoue et Pultawa fumants,
Et ces égorgements et ces éventrements,
C'est hideux ; ces canons dont les fauves gueulées
Font accourir le soir
les vautours par volées,
C'est noir ; triste est la lutte et triste est le
butin ;
La bataille, ce jeu de bagues du destin,
Dont la roue oscillante
a des hasards sans nombre,
Où le vainqueur, tournant sur son destrier
sombre,
Rit et remporte au bout de sa lance un zéro,
C'est atroce et
niais ; Mars est un vieux bourreau ;
Si devant tous les morts qui, sur toute
la terre,
Dans la plaine difforme et pâle de la guerre
Sont tombés,
glaive au poing, depuis quatre mille ans,
Si devant ces monceaux de
squelettes sanglants
Le sépulcre fait défiler un cortège,
Où le brigand
serait à côté du stratège,
Ô Kant, les os blanchis dans ces champs de
malheur
Trouveraient le héros ressemblant au voleur,
Et les fémurs
brisés, les tibias, les crânes,
Ne distingueraient point César de
Schinderhannes ;
Certes, les bons humains, quoique chargés de fers,
S'ils consultaient leurs coeurs ou simplement leurs nerfs,
Jetteraient
les sabreurs bien vite à bas du trône,
Bellone recevrait une cartouche
jaune,
Et l'on vivrait en paix dans les pauvres hameaux ;
Mais les
laquais lettrés, les rhéteurs, les grands mots,
Se mettent à genoux devant
ces saturnales ;
Suprême opprobre ! avec ces maximes banales :
- Que la
guerre est un fait divin ; - qu'elle a ses lois ;
- Qu'il faut juger à part
les actions des rois ; -
La phrase, cette altière et vile courtisane,
Dore le meurtre en grand, fourbit la pertuisane,
Protège les soudards
contre le sens commun,
Persuade aux niais que tous sont faits pour un,
Prouve que la tuerie est glorieuse et bonne,
Déroute la logique et
l'évidence, et donne
Un sauf-conduit au crime à travers la raison.
Toi l'homme, tu te mets vite au diapason ;
C'est toi qu'on trahit,
toi qu'on fraude, toi qu'on livre ;
C'est ta chair qu'à César Shylock vend à
la livre,
C'est ton sang dont Judas trafique, et c'est ta peau
Que
Ganelon brocante, ô genre humain, troupeau !
Homme, la corde au cou le matin
tu t'éveilles ;
Mais quoi ! par tes deux yeux et par mes deux oreilles,
C'est bien fait ! et, j'en prends à témoin le ciel bleu,
Les traîtres
ont raison, car tu leur fais beau jeu.
Tes vices, tout d'abord, voilà les
premiers traîtres ;
Ils te remettent pieds et poings liés aux maîtres ;
Au devant du joug vil, brutal, dur, inhumain,
Ta corruption fait les
trois quarts du chemin ;
Doux au sergent de ville, aimable au garnisaire,
Lâche, entendant malice à ta propre misère,
Plat, tu clignes de l'oeil
même avec tes bourreaux.
Tu vas léchant la patte énorme des héros ;
Charles douze et Cortez t'enivrent ; tu te pâmes
Devant Cambyse errant
dans les villes en flammes ;
Tu compares Cyrus et Clovis, mesurant
Ton
admiration au sabre le plus grand ;
C'était aux bords du Var, ils étaient
cinq cent mille,
Marius les tua ; que c'est beau ! Paul-Émile,
Pompée,
Othon, Sylla, quels fiers centurions !
Quels soldats ! quels géants ! et sur
tes horions
Ta main inepte écrit : Victoires et Conquêtes.
Nous n'en
sommes pas là, nous autres ; pas si bêtes !
Et quant à moi, morbleu !
j'aurais bien du chagrin,
Étant Aliboron, d'admirer Isengrin.
Les
hommes, - c'est ainsi, Dieu, que vous les créâtes, -
Sont les seules souris
devant le chat béates,
Heureuses de servir au matou de hochet ;
L'homme
est le seul mulot content de l'émouchet,
Le seul mouton bêlant des hymnes
aux colères
Du tigre, et du lion contemplant les molaires,
Le seul
poisson qui danse et sonne du grelot
Devant les triples rangs de dents du
cachalot,
Le seul moineau, la seule alouette espiègle
Qui chante Te Deum
dans la griffe de l'aigle.
Oui, c'est toujours, hélas, du côté des
tueurs
Que ton enthousiasme a le plus de lueurs,
Et, stupide, tu dis :
La bataille est gagnée !
Quand un boucher t'a fait une large saignée.
Mais voulusses-tu même, homme, te révolter,
Quelle conviction as-tu pour
résister ?
Une religion, voilà le grand remède ;
L'âme est le point
d'appui solide d'Archimède ;
La barricade est haute et fière, et le beffroi
Est fort, quand les pavés et les cloches ont foi ;
Pour vaincre, il fait
avoir aux reins une croyance ;
Le glaive flamboyant sort de la conscience ;
Toi, jamais ton regard convaincu ne brilla ;
C'est vrai, quand ta
servante et tes enfants sont là,
Ou ta femme en un coin raccommodant tes
nippes,
Tu parles d'or, on voit tes vertus, tes principes,
Et tes
perfections que rien ne fait broncher,
Dans tes graves discours à la file
marcher
Comme aux processions on voit passer des châsses ;
Mais, dès que
tu le peux, tu jettes tes échasses,
Tu descends plus gaîment que tu n'étais
monté,
Et tu dis en soupant entre garçons : -- Bonté,
C'est duperie ;
amour, combien dure l'ivresse ?
Chasteté, j'aime mieux Margoton que Lucrèce
;
Dévouement, c'est niais, synonyme de grand ;
Vérité, c'est le pied
trop court de Talleyrand ;
Justice, instinct sacré vers qui l'âme s'élance,
C'est une grande femme avec une balance
Sculptée en marbre blanc par
monsieur Cartellier ;
Guerre, c'est la charrue avec un timbalier ;
Rien
n'est bon pour le blé comme un grand capitaine ;
Un Wagram, un Rocroy,
tombant sur une plaine,
Vaut le meilleur fumier ; la gloire est un engrais.
-
Tu railles ce vaincu qu'on nomme le Progrès
Quand tu le vois lié
par les hommes de proie ;
Et ce serait ta fête, et ce serait ta joie
Si
tu pouvais, du fond de tes bouges obscurs,
Noircissant le ciel même et tous
les rayons purs,
Toutes les vérités, toutes les certitudes,
Barbouiller
la lumière avec tes turpitudes,
Et charbonner la face auguste du soleil.
Le flot tumultueux et souple est ton pareil ;
Il te prend par
moments, comme un vent court sur l'herbe,
Des frissons, des élans de colère
superbe,
De liberté, d'essor vers le jour, vers le bleu,
Vers le vrai,
vers le beau, vers l'avenir, vers Dieu ;
Et tu passes ta vie ensuite à t'en
dédire.
Rien est ton point d'appui, nihil ton point de mire ;
Ta science
est un bloc informe de gravats ;
Conclusion : tu n'es qu'un drôle ; et je
m'en vas.
Hommes, vous rendriez sceptique même un âne !
Vous
descendez sur nous en neige, et non en manne ;
Vous refroidissez l'âme en
ses tristes exils.
Dieu nous fit humbles, soit ; vous, vous nous faites vils
;
Poussière qu'on était, hélas : on devient boue.
L'homme par calcul
chante ou pleure, blâme, loue,
Divinise, diffame, exagère, amoindrit.
Oui, la chauve-souris du doute en mon esprit
Ouvre hideusement sa livide
membrane ;
Je sens en flots de nuit bouillonner sous mon crâne
L'encre
qui dans les yeux goutte à goutte tomba.
Ce monde est un brelan. Le droit,
le devoir, bah !
Laissez-moi donc tranquille avec tous ces mots vides !
Les hommes ont leur carte à jouer. Fous, avides,
Plutôt mauvais que
bons, orageux, ténébreux,
Ils ont la haine au coeur et se mangent entre eux,
Tout en braillant : Honneur, fraternité, patrie !
Les principes sont là
pour faire galerie ;
Et l'équité, le droit, la vertu, le devoir,
- S'ils
existent pourtant, ce qu'il faudrait savoir, -
La probité, l'honneur, - ou
ce qu'ainsi l'on nomme, -
Disent là-haut, raillant le pauvre effort de
l'homme :
-- Bien joué. Mal joué. Bravo, Machiavel !
Ah ! crétin de
Bayard ! Malpole, very well ! -
Ô genre humain, un rien t'enfle, et te
rapetisse.
Ah ! oui, pardieu ! vertu, morale, honneur, justice !
Qu'un
grand forfait triomphe, on lui baise l'orteil.
Ta conscience bâille et tombe
de sommeil,
La lueur du vrai tremble en sa terne prunelle,
Je te plains
si tu n'as que cette sentinelle.
L'homme est guidé du faux au vrai, du blanc
au noir,
Par le mot intérêt qu'il prononce devoir.
Toute action humaine
est signée : Égoïste.
Je me résume, ô Kant, l'homme est triste. Il
n'existe
Qu'un mérite ici-bas, c'est d'être riche ; il n'est
Qu'un
esprit, et qui rend charmant le plus benêt,
C'est d'être riche ; il n'est,
et ce siècle l'affiche,
Qu'une beauté, toujours, partout, c'est d'être riche
;
L'or ne connaît que l'or, et devant les lingots
Le vice et la vertu
sont deux sombres égaux.
Voilà tout ce que sait la science.
La vie
Fait quelques pas tremblants vers le bien, puis dévie.
L'homme est
un psaume, soit ; il est blasphème aussi ;
Son âme est une lyre au son peu
réussi
Où l'honnête a sa corde, où l'injuste a sa fibre ;
Dans son
pauvre esprit louche il tient en équilibre
Cauchon et Jeanne d'Arc, Socrate
et Mélitus ;
Il complète le bien d'où sortent ses vertus,
Hélas, avec le
mal d'où sortent ses fétiches ;
Ce vers faux a Satan et Dieu pour
hémistiches.
Homme, entre nous et toi bien mince est la cloison,
Et
l'aigle par devant et par derrière est oison.
Ta cervelle est de boue et ton
coeur est de pierre.
Tes docteurs chats-huants détournent leur paupière
Au resplendissement du divin Hélios ;
Ils éclipsent avec un mur
d'in-folios
Le ciel mystérieux d'où viennent les grands souffles ;
Qu'est-ce qu'ils font de toi, ces bonzes, ces maroufles,
Ces talapoins
lettrés aux discours pluvieux ?
Un vieux toujours enfant, un enfant toujours
vieux.
Ton groupe sépulcral d'écolâtres ineptes
Prêche, érige les morts
en dogmes, en préceptes,
T'assourdit d'un éloge infâme de la nuit,
Allume un suif et dit : C'est un astre qui luit !
Applaudit l'écrevisse
et le crabe, et célèbre
Les reflux du présent dans le passé funèbre,
Si
bien que tu ne sais, dans ton hébétement,
Si tu vois Demain poindre au bas
du firmament
Ou d'Hier qui revient la noire silhouette,
Si c'est
l'affreux hibou qui chante, ou l'alouette,
Et si le mouvement que tu fais en
rêvant
Te ramène en arrière ou te pousse en avant.
Ta science te rend
stupide, non sans peine.
Ô leurre ! la clef fausse ouvre la porte vaine ;
Ta pensée est une ombre où tu restes béant.
Oui, chez toi tout,
hélas, arrive à du néant,
La chimère au calcul, le fait à l'hypothèse,
Ce qu'il faut qu'on proclame à ce qu'il faut qu'on taise,
Le silence à
l'ennui, la parole au bâillon,
La pourpre d'Aspasie ou d'Auguste au haillon,
La vie au noir cercueil, la plume à l'écritoire,
Les chiffres au zéro,
les lettres à la gloire,
Et le savant au prêtre et le prêtre au savant.
Qu'est-ce donc que tu mouds, réponds, moulin à vent ?
Ta sagesse te fait
castrat et te mutile.
L'homme, c'est l'impuissant fécondant l'inutile.
X
RÉACTION DE LA CRÉATION SUR L'HOMME
L'âne fit un
silence, et, murmurant : -- Voilà !
C'est ainsi. Je n'y puis que faire ! -
il grommela :
Se contredire un peu, Kant, c'est le droit des gloses ;
Quand on veut tout peser, on rencontre des choses
Qui semblent l'opposé
de ce qu'on avait dit ;
Non aux basques de Oui toujours se suspendit,
Riant de la logique et narguant les méthodes ;
Qui tourne autour d'un
monde arrive aux antipodes ;
Kant, je n'userai point de ce droit ; seulement
Après t'avoir montré les hommes blasphémant,
Niant, méconnaissant et
méprisant la Chose,
Cet océan où l'Être insondable repose,
Il faut bien
te montrer la Chose enveloppant
Les hommes submergés dans Dieu qui se répand
Et qui sur eux se verse et qui se verse encore,
Tantôt en flots de nuit,
tantôt en flots d'aurore ;
Après t'avoir montré l'atome outrageant Tout,
Il faut bien te montrer la grande ombre debout.
Homme, ce monde est
vaste, obscur, crépusculaire ;
L'immuable l'habite et l'imprévu l'éclaire ;
Ce monde est éclatant, clair, ténébreux, mêlé
De miracle orageux, de
miracle étoilé ;
Il est souffle, âme, esprit, lit, chaos, cimetière ;
Dès qu'on veut essayer d'en trouver la frontière
Et de voir par-dessus
la terrestre cloison,
À chaque pas que fait le marcheur, l'horizon
Se
prolonge, toujours plus noir, toujours plus large ;
Or, et je dis ceci,
passant, à ta décharge,
Qu'es-tu dans cet ensemble avec ton code, avec
Ton koran turc, ton tsin chinois, ton phédron grec,
Avec tes lumignons
que tu nommes lumières,
Avec tes passions basses et coutumières
De tous
les faits malsains, équivoques, pervers ?
Les blés sont d'or, les flots sont
bleus, les bois sont verts,
L'être fourmille et luit dans les métempsycoses,
Juin sourit, couronné du prodige des roses,
L'univers resplendit, ivre
et comme écumant
D'un vertige de vie et de rayonnement,
L'aurore chaque
jour bâtit la galerie
Des heures dont le luxe à chaque pas varie,
Et le
couchant construit au bout du corridor
Des montagnes de pourpre et des
portiques d'or ;
Tout déborde ; une sève ardente et décuplante
Du rocher
au rocher, de la plante à la plante,
Court, traverse la brute, et, sous le
firmament,
Le grand amour s'accouple avec le grand aimant ;
Toi l'homme,
en tout cela tu sens ton indigence ;
Tes besoins sont posés sur ton
intelligence,
Et comme tu ne vois Dieu, soleil de l'esprit,
Qu'à travers
cette chair qui sur toi se flétrit,
L'ombre de tes haillons se découpe en
ton âme ;
Ta difformité raille, attaque, hait, diffame ;
L'homme au
besoin, funèbre et lamentable jeu,
Fait de son ineptie une ironie à Dieu ;
Il rit : -- Hein, créateur, dit-il, sommes-nous bêtes ! -
Tu te tiens à
l'écart des cieux et de leurs fêtes ;
Ton exiguïté te rend hargneux,
boudeur,
Mauvais ; car, la bonté n'étant rien que grandeur,
Toute
méchanceté s'explique en petitesse.
Donc je te plains, sentant ta
profonde tristesse.
Les faits autour de toi, graves et recueillis,
Vivent, et le mystère épaissit son taillis,
Et laisse à ton regard juste
assez d'ouverture
Pour entrevoir leur vague et sévère stature.
Averti
dans ton flegme et dans ta passion,
Sans cesse tu subis l'austère obsession
Des êtres te montrant Dieu sous leur transparence
Et l'espèce d'auguste
et calme remontrance
Que te fait, selon l'heure et selon la saison,
Rien
qu'en se déployant sur le vaste horizon,
La majesté profonde éparse en la
nature ;
Tu dis : La loi passée et présente et future,
C'est moi ; je
viens punir, damner, supplicier !
Tu te déclares juste et juge et justicier
;
Tu mets ta toge et prends la plus fière attitude,
Tu fais de
l'évidence et de la certitude,
Résolvant tout, flétrissant ; au bagne
celui-ci,
Au gibet celui-là ; c'est bien, voici les astres !
Autour de
tes bonheurs, autour de tes désastres,
Autour de tes serments à bras tendus
prêtés,
Et de tes jugements et de tes vérités,
Les constellations
colossales se lèvent ;
Les dragons sidéraux s'accroupissent et rêvent
Sur toi, muets, fatals, sourds, et tu te sens nu
Sous la prunelle
d'ombre et sous l'oeil inconnu ;
Toutes ces hydres ont des soleils sur leurs
croupes,
Et chacune est un monde, et chacun de ces groupes
S'offre à
toi, triste Oedipe, et ces sphinx du cosmos
Ont leurs énigmes tous dont ils
savent les mots ;
La création vit, stable, auguste, sacrée,
Et fait en
même temps dans le vague empyrée
Un bruit d'inquiétude et de fragilité ;
Un long tressaillement glisse dans la clarté,
Un frisson dans la nuit
court sous la voûte ignée ;
Homme, au-dessus de toi, quoique la destinée
Semble avoir l'épaisseur du bronze par instant,
Ton oreille, écoutant
les ténèbres, entend
Tous les frémissements d'une maison de verre.
Homme, pour t'empêcher d'oublier Dieu, pour faire
Par moments se dresser
en sursaut ton sommeil,
L'univers met sur toi, dans l'espace vermeil,
La
nuit, ce va-et-vient mystérieux et sombre
De flambeaux descendant, montant,
marchant dans l'ombre ;
Ce voyage des feux dans l'océan d'en haut
S'accomplit sur ton front, et, toi, dans ton cachot,
L'araignée homme,
ayant ton égoïsme au centre
De ton oeuvre, et caché dans l'intérêt ton
antre,
Inquiet malgré toi de la splendeur des cieux,
Tu regardes,
pendant ton guet silencieux,
À travers les fils noirs de tes hideuses
toiles,
Ces navigations sublimes des étoiles.
Tout en te disant chef de
la création,
Tu la vois, elle est là, la grande vision,
Elle monte, elle
passe, elle emplit l'étendue ;
La chose incontestable, inexplicable, ardue,
T'environne, entr'ouvrant ses flamboyants secrets,
Pendant que des
arrêts, des dogmes, des décrets
Sortent d'entre tes dents qui claquent
d'épouvante ;
Tu coupes, souverain, dans de la chair vivante,
Tu vas
criant : Je suis très haut, je suis le roi !
Tu proclames qu'au gré de ton
caprice à toi
Telle action sera mérite ou forfaiture,
Tu prends la plume
et fais au droit une rature ;
Voilà qu'une blancheur pénètre la forêt
Et
que la lune pâle et sinistre apparaît ;
Le spectre du réel traverse ta
pensée ;
La loi vraie, immuable et jamais effacée,
Passe appuyant sur
toi son oeil fixe et pensif.
Sur tes deuils, sur ton rire obscur et
convulsif,
Sur ta raison souvent folle, toujours hautaine,
Sur ton
temple, qu'il soit de Solime ou d'Athène,
Sur tes religions, dieux, enfers,
paradis,
Sur ce que tu bénis, sur ce que tu maudis,
Tu sens la pression
du monde formidable ;
Ton âme, atome d'ombre, et ta chair, grain de sable,
Ont sur elles les blocs, les abîmes, les noeuds,
Les énigmes du Tout
lugubre et lumineux,
Et sentent, feuilletant vainement quelque bible,
Rouler sur leur néant l'immensité terrible.
Le zodiaque énorme,
effrayant de clarté,
Éternel, tourne autour de ta brièveté.
Tu le vois,
et tu dis, l'épiant de la terre :
-- Qu'est-ce donc qu'il me veut, ce fauve
sagittaire ?
Qu'ai-je fait au loin qu'il me regarde ainsi ? -
Et tu
frémis. -
Hélas ! rien n'est par toi saisi ;
Tu ne tiens pas le temps,
tu ne tiens pas l'espace ;
Tous les faux biens, rêvés par ton instinct
rapace,
S'en vont ; derrière tous la tombe, âpre fossé,
Se creuse ; et
chacun d'eux, après t'avoir blessé,
Passe à travers les doigts de ton
poignet tenace ;
La minute elle-même en fuyant te menace
Et, mouche au
dard vibrant, se débat dans ta main.
L'aile d'un scarabée et l'odeur
d'un jasmin,
Si tu veux en sonder le fond, sont des abîmes.
Derrière
toute cime on trouve d'autres cimes.
La présence invisible et sensible
de Dieu,
L'influence de l'ombre, à toute heure, en tout lieu,
Certaine,
incorruptible, inexprimable, occulte,
Dérange ton calcul, ton optique, ton
culte,
Ta morale, tes lois, ton doute, et par instant
Te pousse dans le
rêve autour de toi flottant,
Et te fait osciller et perdre l'équilibre ;
Tu te sens garrotté tout aussi bien que libre ;
Comment dire : La vie
est cela ; la vertu
Est cela ; le malheur est ceci ; - qu'en sais-tu ?
Où sont tes poids ? Comment peser des phénomènes
Dont les deux bouts
s'en vont bien loin des mains humaines,
Perdus, l'un dans la nuit et l'autre
dans le jour ?
Avec quel diagraphe en prendre le contour
Et la
dimension, n'ayant, dans ta masure,
Ni le mètre réel, ni l'exacte mesure ?
Qu'est le bien ? qu'est le mal ? Tel fait est constaté ;
Soit ; il faut
maintenant voir l'autre extrémité ;
Où donc est-elle ? Allez la chercher
dans les sphères.
Toutes les questions sont d'obscures affaires
Que tu
te fais avec les cieux illuminés ;
Le grand Tout intervient, toujours,
partout ; prenez
L'existence la plus misérable, n'importe !
L'énigme de
moi l'âne ou de toi le cloporte ;
Qu'on la presse, on la voit subitement
grandir
Et pendre du zénith ou monter du nadir.
Rien n'est indifférent
au gouffre ; le blasphème
Qu'on jette au firmament tombe dans le problème ;
Qui sait si l'on n'a pas blessé quelque rayon ?
Mettre un pied sur un
ver est une question ;
Ce ver ne tient-il pas à Dieu ? La sauterelle
Qu'il écrase en marchant fait songer Marc-Aurèle ;
Sur un moucheron mort
Pascal est accoudé.
Quel est le point connu, clair, épuisé, vidé ?
Que
sais-tu ? Que veux-tu décidément conclure ?
L'ombre fouette ta face avec sa
chevelure,
Et, t'effarant avec le ciel prodigieux,
T'aveugle en te
jetant les soleils dans les yeux ;
Il te suffit un soir, fusses-tu
Prométhée,
Ou Timon l'androphobe ou Constantin l'athée,
De voir les
globes d'or au fond des noirs azurs
Flamboyer, affirmant le fait dont ils
sont sûrs,
Pour que, devant l'horreur constellée et sereine,
Un
éblouissement pontifical te prenne ;
Alors tu sens en toi l'homme en prêtre
finir ;
Tu ne peux plus lever les mains que pour bénir ;
Sous tes pieds
chancelants tu sens vibrer la base,
Et tu t'évanouis dans la sinistre extase
;
Tu t'engloutis dans l'être ineffable, insondé ;
Tu regardes rouler le
monde comme un dé,
Et ta propre figure, ombre et nuit, t'importune,
Mêlée à cette vaste et fatale fortune ;
Tu perds le sentiment et la
proportion
De ton idée ainsi que de ton action,
Voyant de toutes parts,
dans l'azur, dans les nues,
Monter autour de toi des lueurs inconnues ;
Tu te penches, ému d'un frisson sépulcral,
Sur l'étrange et tragique
horizon sidéral ;
Tu tombes éperdu dans les mélancolies
Des éclipses,
des nuits sans fond, des parhélies,
Des astres, des éthers et des espaces
bleus ;
Qu'es-tu, toi le terrestre, en ce tout merveilleux
Où gravitent
les Mars, les Vénus, les Mercures ?
Tu tressailles d'un flot d'impulsions
obscures ;
Tout se creuse sitôt que tu tâches de voir ;
Le ciel est le
puits clair, la tombe est le puits noir,
Mais la clarté de l'un, même aux
yeux de l'apôtre,
N'a pas moins de terreur que la noirceur de l'autre ;
Tu dis à ton évêque : Homme, où donc est Sion ?
Tu fais sa crosse en
point d'interrogation ;
Tu charges la science infirme qui laboure,
D'instruire ton procès avec ce qui t'entoure ;
Mais qui donc osera
balbutier l'arrêt ?
Informer, à quoi bon ? juger, qui l'essaierait ?
Tu
ne connais de rien le dernier mot ; tu poses
Des arguments aux faits, des
dilemmes aux choses ;
Mais comment décider ? Tout est mêlé de tout ;
La
neige froide touche à la lave qui bout ;
La composition du destin, quelle
est-elle ?
L'être est-il un hasard ? l'homme est-il en tutelle ?
Quel
est le bon ? quel est le mauvais ? que doit-on
Ajouter à Dracon pour en
faire Caton ?
D'où vient qu'on se dévore et d'où vient qu'on se tue ?
Est-ce qu'au papillon la fleur se prostitue ?
Le fumier est-il saint et
frère du parfum ?
Tout vit-il ? quelque chose, ô nuit, est-ce quelqu'un ?
D'où vient qu'on naît ? d'où vient qu'on meurt ? d'où vient qu'on souffre ?
Par l'haleine qui sort de la bouche du gouffre
Ton miroir de l'injuste
et du juste est terni,
Et ta balance tremble au vent de l'infini.
Pour te tirer d'affaire étant si misérable,
Devant l'inaccessible et
dans l'impénétrable,
Devant l'éblouissant et splendide secret,
Pour être
quelque chose et compter, il faudrait
Être saint, être pur, intègre avec
l'abîme,
Offrir à l'absolu l'attention sublime,
Et savoir distinguer la
véritable voix ;
Il faudrait s'écrier : J'aime, je veux, je crois !
Sur
l'énigme en travers de ton destin posée
Ce ne serait pas trop de faire une
pesée
Avec toute ta force et toute ta vertu ;
Il ne faudrait pas être
inepte, ingrat, têtu ;
Recevoir du bedeau qui sur vos berceaux veille
Une éducation annulante et pareille
À celle qu'aux matous font les
tondeurs du quai,
Être un esprit métis, être un lion manqué
Qu'un
cuistre abâtardit, qu'un marguillier mâtine ;
Hélas ! il ne faudrait pas
être la routine,
Sourde, engrenant, toujours avec le même ennui,
Aujourd'hui dans hier, demain dans aujourd'hui ;
Il ne faudrait pas
croire aux empiriques, vivre
Comme le chien, ayant pour grand talent de
suivre ;
Te repaître d'exploits, de combats, d'échafauds,
D'esclavages,
de verbe obscur, de savoir faux ;
T'en aller digérer bêtement dans ton gîte
Tout ce qu'un sacristain de force t'ingurgite ;
Te plaire dans l'absurde
et t'y dénaturer ;
Opprimer l'homme utile, - éclatant, l'abhorrer ;
Et
le servir méchant, et l'admirer vulgaire ;
Il ne faudrait pas faire à tes
flambeaux la guerre,
Adorer tes bandeaux, tes jougs ; haïr tes yeux ;
Être l'adulateur en étant l'envieux ;
Et, lâche, appartenir aux deux
puissances viles,
Par un point aux Nérons et par l'autre aux Zoïles.
Ce monde est un brouillard, presque un rêve ; et comment
Trouver la
certitude en ce gouffre où tout ment ?
Oui, Kant, après un long acharnement
d'étude,
Quand vous avez enfin un peu de plénitude,
Un résultat
quelconque à grands frais obtenu,
Vous vous sentez vider par quelqu'un
d'inconnu.
Le mystère, l'énigme, aucune chose sûre,
Voilà ce qui vous
boit la pensée, à mesure
Que la science y verse un élément nouveau ;
Et
vous vous retrouvez avec votre cerveau
Toujours à sec au fond des problèmes
funèbres,
Comme si quelque ivrogne effrayant des ténèbres
Vidait ce
verre sombre aussitôt qu'il s'emplit.
Ô vain travail ! science,
ignorance, conflit !
Noir spectacle ! un chaos auquel l'aurore assiste !
L'effort toujours sans but, et l'homme toujours triste
De ce qu'est le
sommet auquel il est monté,
Comparant sa chimère à la réalité,
Fou de ce
qu'il rêvait, pâle de ce qu'il trouvait !
XI
TRISTESSE FINALE
L'âne continua, car la nature approuve
Ce couple, âne parlant,
philosophe écoutant :
Tu vois un être grave, imposant, important,
Un
âne sérieux, complet, bon pour tout lire,
Un docteur, Kant, c'est vrai, je
sais tout, c'est-à-dire
Je suis à la fois juif, parsi, turc, arien.
J'entends dans mon cerveau bourdonner en tumulte
Le blanc, le noir,
amen, raca, la foi, l'insulte,
Genève, Rome, Alcuin d'où sort Calvin, oui,
non,
Cujas en droit civil, Flandrin en droit canon,
L'histoire aux pieds
des rois, cette prostituée,
L'abac et l'alphabet, et toute la nuée
Des
érudits poussifs et des rhéteurs fourbus
Depuis Sabbathius jusqu'à Molaribus
!
Le fait d'hier s'y heurte à la chronique ancienne,
Henri de Gand s'y
croise avec Sixte de Sienne ;
Et je ne comprends rien à tout ce morne bruit
Sinon qu'ayant cherché le jour, je vois la nuit.
Du reste il est certain
que, dans cette ombre noire
Qui sort de l'encre horrible et qu'on nomme
grimoire,
À travers ces bouquins où l'homme est si petit,
C'est à moi
qu'au total la science aboutit,
Car, à ce blême jour dont la lueur avare
Joint le docteur d'Oxford au docteur de Navarre,
J'ai vu de toutes
parts, sur les vieux parchemins,
L'ombre de mon profil tomber des fronts
humains.
Adieu, sorbonnes, bancs, temples, autels, boutiques !
Adieu le
grand dortoir des préjugés antiques
Côte à côte assoupis sur leurs brumeux
chevets !
Scholastiques du vide, adieu ! - Kant, si j'avais
Le loisir
d'aspirer à quelque académie,
Je ferais, de toute ombre et de toute momie,
De tous les vils setiers suivis par les moutons,
De tous les oeufs
cassés, de tous les vieux bâtons
D'aveugles, grands, petits, inconnus et
célèbres,
De tous les brouillards pris à toutes les ténèbres,
Et de tous
les fumiers pris à tous les marais,
Une collection que j'intitulerais :
Exposé général de la science humaine.
L'âne, ayant un peu brait,
termina :
-- Je m'emmène !
Ô Kant ! je redescends, avide d'ignorer !
J'étouffe ! oh ! respirer ! respirer ! respirer !
Mon oeil est
devenu trouble, nocturne et triste
Dans ces caves qu'emplit le jour
séminariste.
J'ai des tiraillements d'estomac. Mais ce n'est
Ni des
textes que prend Trigaud sous son bonnet,
Ni de tout ce chaos qu'un cuistre
en sa mémoire
Fourre comme on emplit de loques une armoire,
Ce n'est
point du fouillis, ce n'est point du fatras
Qui fit Siffret jadis si grand
pour Carpentras,
Ce n'est point d'antiquaille et de pédagogie,
Ce n'est
pas du savoir que dans sa docte orgie
Mange le jésuite ou le génovéfain,
C'est de vie et d'azur et d'aube que j'ai faim !
Je me sens sur la peau,
de là ma pauvre mine,
Une démangeaison de savante vermine,
Grassi, de
Galilée odieux puceron,
Garasse, ce moustique immonde de Charron,
Et
Dasipodius, cet acarus d'Euclide.
Es-tu pour le fluide ? es-tu pour le
solide ?
Tiens-tu pour l'idéal ? tiens-tu pour le réel ?
Acceptes-tu
Moïse, Hermès ou Gabriel ?
À quel Dieu remets-tu ton âme ou ta machine ?
Est-ce au Brahma de l'Inde ? est-ce au Tien de la Chine ?
Es-tu pour
Jupiter, pour Odin, pour Vichnou,
Pour Allah ? Laissez-moi tranquille. Je
suis fou.
Je m'évade à jamais de la science ingrate.
Il est temps que,
rentrant dans le vrai, je me gratte
L'échine aux bons cailloux du vieux
globe éternel.
Je vois le bout vivant du funèbre tunnel,
Et j'y cours.
J'aperçois, à travers les fumées,
Là-bas, ô Kant, un pré plein d'herbes
embaumées,
Tout brillant de l'écrin de l'aube répandu,
De la sauge, du
thym par l'abeille mordu,
Des pois, tous les parfums que le printemps
préfère,
Où ce que la sagesse aurait de mieux à faire
Serait de se
vautrer les quatre fers en l'air.
Or, étant libre enfin, et ne voyant, mon
cher,
Ici, pas d'autre ânier que toi le philosophe,
Pouvant finir mon
chant de bête brute en strophe,
Je m'en vais, comme Jean au désert s'en
alla,
Et je retourne heureux, rapide, et plantant là
L'hypothèse béate
et le calcul morose,
Et les bibles en vers et les traités en prose,
Locke et Job, les missels ainsi que les phédons,
De l'idéal aux fleurs,
du réel aux chardons.
**
TRISTESSE DU PHILOSOPHE
Et
l'âne disparut, et Kant resta lugubre.
-- Oui ! dit-il, la science est
encore insalubre ;
L'esprit marche, baissant la tête et parlant bas ;
Et
cette surdité de la bête n'est pas
Si stupide en effet que d'abord elle
semble.
Puisqu'aux mains du savoir le flambeau sacré tremble,
La
protestation est juste.
Jusqu'au jour
Où la science aura pour but
l'immense amour,
Où partout l'homme, aidant la nature asservie,
Fera de
la lumière et fera de la vie,
Où les peuples verront les puissants
écrivains,
Les songeurs, les penseurs, les poètes divins,
Tous les
saints instructeurs, toutes les fières âmes,
Passer devant leurs yeux comme
des vols de flammes ;
Où l'on verra, devant le grand, le pur, le beau,
Fuir le dernier despote et le dernier fléau ;
Jusqu'au jour de vertu, de
candeur, d'espérance,
Où l'étude pourra s'appeler délivrance,
Où les
livres plus clairs refléteront les cieux,
Où tout convergera vers ce point
radieux :
- L'esprit humain meilleur, l'âme humaine plus haute,
La
terre, éden sacré, digne d'Adam son hôte,
L'homme marchant vers Dieu sans
trouble et sans effroi,
La douce liberté cherchant la douce loi,
La fin
des attentats, la fin des catastrophes. -
Oui, jusqu'à ce jour-là, tant que
les philosophes,
Prêtres du beau, d'autant plus vils qu'ils sont plus
grands,
Seront les courtisans possibles des tyrans ;
Tant qu'ils
conseilleront César qui délibère ;
Tant qu'Uranie ira s'attabler chez Tibère
;
Tant que l'astronomie au vol sublime et prompt,
Et la métaphysique, et
l'algèbre seront
Des servantes du crime et des filles publiques ;
Tant
que Dieu louchera dans leurs regards obliques ;
Tant que la vérité, mère des
droits humains,
Ô douleur ! sortira difforme de leurs mains ;
Tant
qu'insultant le juste, abjects, creusant sa fosse,
Les scribes salueront la
religion fausse,
Le faux pouvoir, Caïphe à qui Néron se joint ;
Tant que
l'intelligence, hélas, ne sera point
La grande propagande et la grande
bravoure ;
Tant qu'épris des faux biens que le méchant savoure,
Les
froids penseurs prendront l'erreur pour minerai ;
Tant qu'ils ne seront pas
les Hercules du vrai,
Acceptant du progrès les gigantesques tâches ;
Tant que les lumineux pourront être les lâches ;
Tant que la science,
ange à qui l'Être a parlé,
Infâme, baissera sur son front constellé
Ce
capuchon sinistre et noir, l'hypocrisie ;
Tant que de l'air des cours elle
sera noircie ;
Tant qu'on admirera ce Bacon effrayant,
Ce monstre fait
d'azur et d'infamie, ayant
Le cloaque dans l'âme et dans les yeux l'étoile ;
Tant qu'arrêtant l'esprit qui veut mettre à la voile,
D'abjects vendeurs
pourront, sans être foudroyés,
Dire au seuil rayonnant des écoles : Payez !
Tant que le fisc tendra devant l'aube sa toile ;
Tant qu'Isis lèvera
pour de l'argent son voile,
Et pour qui n'a pas d'or, pour le pauvre fatal,
Le fermera, Phryné sombre de l'idéal,
Oui, quand même, ô ciel noir,
seraient là réunies
Les pléiades des fronts radieux, des génies,
Des
Homères aïeux et des Dantes leurs fils,
Oui, contre Athènes, Rome, et
Genève, et Memphis,
Et Londre, et toi, Paris, et l'Inde et la Chaldée,
Contre tout le rayon, contre toute l'idée,
Contre les livres pleins de
vérités dormant,
Contre l'enseignement, contre le firmament,
Et les
esprit sans fin, et les astres sans nombre,
Les oreilles de l'âne auront
raison dans l'ombre !
***
SÉCURITÉ DU PENSEUR
Ô Kant,
l'âne est un âne et Kant n'est qu'un esprit.
Nul n'a jusqu'à présent,
hors Socrate et le Christ,
Dans l'abîme où le fait infini se consomme,
Compris l'ascension ténébreuse de l'homme.
À force de songer son oeil
s'est éclairci ;
Plane plus haut encore, et tu sauras ceci :
Tout
marche au but ; tout sert ; il ne faut pas maudire.
Le bleu sort de la brume
et le mieux sort du pire ;
Pas un nuage n'est au hasard répandu ;
Pas un
pli du rideau du temple n'est perdu ;
L'éternelle splendeur lentement se
dévoile.
Laisse passer l'éclipse et tu verras l'étoile !
Le tas des
cécités, morne, informe, fatal,
A l'éblouissement pour faîte et pour total ;
Le Verbe a pour racine obscure les algèbres ;
Les pas mystérieux qu'on
fait les ténèbres
Sont les frères des pas qu'on fera dans le jour ;
L'essor peut commencer par l'aile du vautour
Et se continuer avec l'aile
du cygne ;
Du fond de l'idéal Dieu serein nous fait signe ;
Et, même par
le mal, par les fausses leçons,
Par l'horreur, par le deuil, ô Kant, nous
avançons.
Querelle, petitesse, ignorance savante,
Tous ces degrés
abjects dont ton oeil s'épouvante,
Sont les passages vils par où l'on va
plus haut ;
La lettre sombre, ô Kant, forme un splendide mot ;
Sans
l'étage d'en bas que serait l'édifice ?
L'homme fait son progrès de ce qui
fut son vice ;
Le mal transfiguré par degrés fait le bien.
Ne désespère
pas et ne condamne rien.
Pour gravir le sublime et l'incommensurable,
Il
faut mettre ton pied dans ce trou misérable ;
Un chaos est l'oeuf noir d'un
ciel ; toute beauté
Pour première enveloppe a la difformité ;
L'ange a
pour chrysalide une hydre ; sache attendre ;
Penche sur ces laideurs ton
côté le plus tendre ;
C'est par ces noirceurs-là que toi-même es monté.
Dieu ne veut pas que rien, même l'obscurité,
Même l'erreur qui semble ou
funeste ou futile,
Que rien puisse, en criant : Quoi, j'étais inutile !
Dans le gouffre à jamais retomber éperdu ;
Et le lien sacré du service
rendu,
À travers l'ombre affreuse et la céleste sphère,
Joint l'échelon
de nuit aux marches de lumière.
------------------------- FIN DU FICHIER ane1 --------------------------------