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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT colliergriffes>
<IDENT_AUTEURS crosc>
<IDENT_COPISTES vautiere>
<ARCHIVE http://abu.cnam.fr/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Collier de griffes>
<GENRE vers>
<AUTEUR Charles Cros>
<COPISTE Eric Vautier>
<NOTESPROD>
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER colliergriffes1 --------------------------------
Visions
Inscription
Mon âme est comme un ciel sans bornes
;
Elle a des immensités mornes
Et d'innombrables soleils clairs ;
Aussi, malgré le mal, ma vie
De tant de diamants ravie
Se mire au
ruisseau de mes vers.
Je dirai donc en ces paroles
Mes visions qu'on
croyait folles,
Ma réponse aux mondes lointains
Qui nous adressaient
leurs messages,
Éclairs incompris de nos sages
Et qui, lassés, se sont
éteints.
Dans ma recherche coutumière
Tous les secrets de la
lumière,
Tous les mystères du cerveau,
J'ai tout fouillé, j'ai su tout
dire,
Faire pleurer et faire rire
Et montrer le monde nouveau.
J'ai voulu que les tons, la grâce,
Tout ce que reflète une glace,
L'ivresse d'un bal d'opéra,
Les soirs de rubis, l'ombre verte
Se
fixent sur la plaque inerte.
Je l'ai voulu, cela sera.
Comme les
traits dans les camées
J'ai voulu que les voix aimées
Soient un bien,
qu'on garde à jamais,
Et puissent répéter le rêve
Musical de l'heure
trop brève ;
Le temps veut fuir, je le soumets.
Et les hommes, sans
ironie,
Diront que j'avais du génie
Et, dans les siècles apaisés,
Les femmes diront que mes lèvres,
Malgré les luttes et les fièvres,
Savaient les suprêmes baisers.
Déserteuses
Un temple ambré,
le ciel bleu, des cariatides.
Des bois mystérieux ; un peu plus loin, la
mer...
Une cariatide eut un regard amer
Et dit : C'est ennuyeux de vivre
en ces temps vides.
La seconde tourna ses grands yeux froids, avides,
Vers Lui, le bien-aimé, l'homme vivant et fier
Qui, venu de Paris,
peignait d'un pinceau clair
Ces pierres, et ce ciel, et ces lointains
limpides.
Puis la troisième et la quatrième : « Comment
Retirer nos
cheveux de cet entablement ?
Allons ! nous avons trop longtemps gardé nos
poses ! »
Et toutes, par les prés et les sentiers fleuris,
Elles
coururent vers des amants, vers Paris ;
Et le temple croula parmi les
lauriers roses.
Conquérant
J'ai balayé tout le pays
En une fière
cavalcade ;
Partout les gens se sont soumis,
Ils viennent me chanter
l'aubade.
Ce cérémonial est fade ;
Aux murs mes ordres sont écrits.
Amenez-moi (mais pas de cris)
Des filles pour la rigolade.
L'une
sanglote, l'autre a peur,
La troisième a le sein trompeur
Et l'autre
s'habille en insecte.
Mais la plus belle ne dit rien ;
Elle a le
rire aérien
Et ne craint pas qu'on la respecte.
Phantasma
J'ai rêvé l'archipel parfumé, montagneux,
Perdu dans une mer
inconnue et profonde
Où le naufrage nous a jetés tous les deux
Oubliés
loin des lois qui régissent le monde.
Sur le sable étendue en l'or de
tes cheveux,
Des cheveux qui te font comme une tombe blonde,
Je te
ranime au son nouveau de mes aveux
Que ne répéteront ni la plage ni l'onde.
C'est un rêve. Ton âme est un oiseau qui fuit
Vers les horizons
clairs de rubis, d'émeraudes,
Et mon âme abattue est un oiseau de nuit.
Pour te soumettre, proie exquise, à mon ennui
Et pour te dompter,
blanche, en mes étreintes chaudes,
Tous les pays sont trop habités
aujourd'hui.
Chanson des peintres
Laques aux teintes de
groseilles
Avec vous on fait des merveilles,
On fait des lèvres sans
pareilles.
Ocres jaunes, rouges et bruns
Vous avez comme les parfums
Et les tons des pays défunts.
Toi, blanc de céruse moderne
Sur
la toile tu luis, lanterne
Chassant la nuit et l'ennui terne.
Outremers, Cobalts, Vermillons,
Cadmium qui vaux des millions,
De vous nous nous émerveillons.
Et l'on met tout ça sur des toiles
Et l'on peint des femmes sans voiles
Et le soleil et les étoiles.
Et l'on gagne très peu d'argent,
L'acheteur en ce temps changeant
N'étant pas très intelligent.
Qu'importe ! on vit de la rosée,
En te surprenant irisée,
Belle nature, bien posée.
Pluriel
féminin
Je suis encombré des amours perdues,
Je suis effaré des amours
offertes.
Vous voici pointer, jeunes feuilles vertes.
Il faut vous
payer, noces qui sont dues.
La neige descend, plumes assidues.
Hiver
en retard, tu me déconcertes.
Froideur des amis, tu m'étonnes, certes.
Et mes routes sont désertes, ardues.
Amours neuves, et vous amours
passées,
Vous vous emmêlez trop dans mes pensées
En des discordances
éoliennes.
Printemps, viens donc vite et de tes poussées
D'un balai
d'églantines insensées
Chasse de mon coeur les amours anciennes !
Maussaderie
A Albert Tinchant
A notre époque froide,
on ne fait plus l'amour.
Loin des bois endormeurs et loin des femmes nues
Les pauvres vont, cherchant ces sommes inconnues
Que cachent les
banquiers, inquiets nuit et jour.
C'était bien bon l'odeur des pains
sortant du four,
C'était bien beau, dans l'ouest, l'éclat doré des nues,
Quand les brumes d'automne étaient déjà venues,
Alors qu'on ramenait les
boeufs las du labour !
Les aspirations n'étaient pas étouffées,
Et
dans la ville heureuse on voyait des trophées,
On entendait sonner la
victoire au tambour.
On rêvait d'or, d'azur, de fêtes à la cour,
Et
du prince Charmant, filleul des belles fées.
A notre époque froide, on ne
fait plus l'amour !
Évocation
J'ai longtemps écouté tes doux
chuchotements,
Muse ou démon des jours actuels. Mais tu mens !
Venez
Nymphes, avec vos longues chevelures ;
Chantez, rossignols morts jadis dans
les ramures,
Parfums d'avant, parfums des là-bas : mon ennui
Veut
s'oublier, en vous, des odeurs d'aujourd'hui.
Venez Sylvains, venez
Faunes, venez Dryades !
Nous avons tant souffert de vivre en ces temps
fades.
Venez Dryades et Sylvains ! dansez en ronds
Sur les pelouses !
Viens, Bacchus, et nous rirons
Viens ! Que fais-tu là-bas, dans le fond de
l'Asie ?
Tes femmes soûles, et tes tigres ?… fantaisie
De vétyver, de
musc, de bétel, de santal ;
Ces femmes avec leurs parures de métal,
Ces
rubis, ces saphirs, ces fleurs, poison qui berce,
Ne valent pas l'Europe
impassible et perverse.
Viens ! Voici se dresser le grand chêne, le pin
;
Viens au pays heureux du vin frais, du bon pain.
Voici l'Hellade !
Nous allons avoir des fêtes
Plus claires que les plus beaux rêves des
prophètes.
Viens donc voir ces ruisseaux, ce ciel, ces oliviers,
Ces
monts où l'on a pris les marbres enviés.
Promenons-nous. Vois donc ces
hommes et ces femmes
Dont resteront toujours les formes et les âmes ;
Les femmes, à travers le rideau des roseaux,
Qui nagent, en jasant plus
haut que les oiseaux ;
Les hommes, récitant des vers sous les portiques,
S'interrompent avec des riantes critiques.
Ils suivent le chemin que
bordent les tombeaux,
Car dans ce pays-ci, les morts même sont beaux ;
Et Platon, à travers sa barbe aux ondes blondes,
Mélodieusement, dit
la chanson des mondes.
Praxitèle s'en va, là-bas, avec Vénus
Qu'il a
sculptée et qui lui doit bien ses seins nus...
Au marché, coloré de
citrons, de tomates,
Vois ces marchandes au nez droit, aux pâleurs mates ;
Aristophane rit et se querelle avec
Ces fruitières sans honte au plus
pur accent grec.
Assez de vos sachets, filles de Thessalie !
Allons plus
loin, passons la ruelle salie
Par les trognons de choux et les cosses de
pois.
Allons plus loin encore, allons dans les endroits
Où la flûte
soupire, où la harpe résonne.
Oh ! ce n'est pas Orphée, Homère ni personne
Qu'on va nous faire entendre ici, mais des chansons
Qu'on oublie et
toujours qu'on refera. Passons.
Et ces temples et ces monuments de
victoire
Inespérée, à qui la raison n'eût pu croire !
Sur ces marbres
ambrés, quels mots rouges lit-on ?
Morts à Platée, à Salamine, à Marathon !
Ce sont les souvenirs immortels des batailles
Où dix mille Athéniens
- soit dix mille canailles,
Tuèrent par hasard cent mille bons Persans
Bien armés, bien nourris, bien rangés, bien pesants.
L'Agora ! comme
on s'y dispute, on s'y démène !
Mais je connais trop bien cette marée
humaine ;
Ai-je rêvé, Bacchus ? Ces paroles, ces cris,
Ces gens
d'affaires, ça me rappelle Paris.
Venez Sylvains, venez Faunes, venez
Dryades !
Venez ! Les jours présents ne seront plus si fades.
Cravatez-vous, Sylvains ; Faunes, mettez des gants ;
Dryades,
montrez-nous vos chapeaux arrogants,
Allons souper, Bacchus ! Paris vaut
bien Athènes.
Je quitte sans regrets mes visions lointaines.
Oh !
Berce-moi toujours de tes chuchotements,
Muse ou démon des jours actuels et
charmants.
Valse
I
Loin du bal, dans le parc humide
Déjà fleurissaient les lilas ;
Il m'a pressée entre ses bras.
Qu'on
est folle à l'âge timide !
Par un soir triomphal
Dans le parc, loin
du bal,
Il me dit ce blasphème :
« Je vous aime ! »
Puis j'allai
chaque soir,
Blanche dans le bois noir,
Pour le revoir
Lui mon
espoir, mon espoir
Suprême.
Loin du bal dans le parc humide
Qu'on est folle à l'âge timide !
II
Dans la valse ardente il
t'emporte
Blonde fiancée aux yeux verts ;
Il mourra du regard pervers,
Moi, de son amour je suis morte.
Par un soir triomphal
Dans le
parc, loin du bal
Il me dit ce blasphème :
« Je vous aime ! »
Ne
jamais plus le voir…
A présent tout est noir ;
Mourir ce soir
Est
mon espoir, mon espoir
Suprême.
Dans la valse ardente il l'emporte
Moi, je suis oubliée et morte.
Époque perpétuelle
Inscriptions
cunéiformes,
Vous conteniez la vérité ;
On se promenait sous des ormes,
En riant aux parfums d'été ;
Sardanapale avait d'énormes
Richesses, un peuple dompté,
Des femmes aux plus belles formes,
Et
son empire est emporté !
Emporté par le vent vulgaire
Qu'amenaient
pourvoyeurs, marchands,
Pour trouver de l'or à la guerre.
La gloire
en or ne dure guère ;
Le poète sème des chants
Qui renaîtront toujours
sur terre.
Sonnet
La robe de laine a des tons d'ivoire
Encadrant le buste, et puis, les guipures
Ornent le teint clair et les
lignes pures,
Le rire à qui tout sceptique doit croire.
Oh ! je ne
veux pas fouiller dans l'histoire
Pour trouver les criminelles obscures
Ou les délicieuses créatures
Comme vous, plus tard, couvertes de gloire
Cléopâtre, Hélène et Laure. Ça prouve
Que, perpétuel, un orage couve
Sous votre aspect clair, fatal, plein de charmes.
Vous riez pour
vous moquer de mes rimes ;
Vous croyez que j'ai commis tous les crimes !
Je suis votre esclave et vous rends les armes.
Sonnet
à
Ulysse Rocq, peintre
Vent d'été, tu fais les femmes plus belles
En corsage clair, que les seins rebelles
Gonflent. Vent d'été, vent des
fleurs, doux rêve
Caresse un tissu qu'un beau sein soulève.
Dans les
bois, les champs, corolles, ombelles
Entourent la femme ; en haut, les
querelles
Des oiseaux, dont la romance est trop brève,
Tombent dans
l'air chaud. Un moment de trêve.
Et l'épine rose a des odeurs vagues,
La rose de mai tombe de sa tige,
Tout frémit dans l'air, chant d'un doux
vertige.
Quittez votre robe et mettez des bagues ;
Et montrez vos
seins, éternel prodige.
Baisons-nous, avant que mon sang se fige.
Vision
À Puvis de Chavannes.
I
Au matin,
bien reposée,
Tu fuis, rieuse, et tu cueilles
Les muguets blancs, dont
les feuilles
Ont des perles de rosée.
Les vertes pousses des chênes
Dans ta blonde chevelure
Empêchent ta libre allure
Vers les
clairières prochaines.
Mais tu romps, faisant la moue,
L'audace de
chaque branche
Qu'attiraient ta nuque blanche
Et les roses de ta joue.
Ta robe est prise à cet arbre,
Et les griffes de la haie
Tracent
parfois une raie
Rouge, sur ton cou de marbre.
II
Laisse
déchirer tes voiles.
Qui es-tu, fraîche fillette,
Dont le regard clair
reflète
Le soleil et les étoiles ?
Maintenant te voilà nue.
Et
tu vas, rieuse encore,
Vers l'endroit d'où vient l'aurore ;
Et toi, d'où
es-tu venue ?
Mais tu ralentis ta course
Songeuse et flairant la
brise.
Délicieuse surprise,
Entends le bruit de la source.
Alors
frissonnante, heureuse
En te suspendant aux saules,
Tu glisses jusqu'aux
épaules,
Dans l'eau caressante et creuse.
Là-bas, quelle fleur
superbe !
On dirait comme un lys double ;
Mais l'eau, tout autour est
trouble
Pleine de joncs mous et d'herbe.
III
Je t'ai suivie
en satyre,
Et caché, je te regarde,
Blanche, dans l'eau babillarde ;
Mais ce nénuphar t'attire.
Tu prends ce faux lys, ce traître.
Et
les joncs t'ont enlacée.
Oh ! mon coeur et ma pensée
Avec toi vont
disparaître !
Les roseaux, l'herbe, la boue
M'arrêtent contre la
rive.
Faut-il que je te survive
Sans avoir baisé ta joue ?
Alors, s'il faut que tu meures,
Dis-moi comment tu t'appelles,
Belle, plus que toutes belles !
Ton nom remplira mes heures.
«
Ami, je suis l'Espérance.
Mes bras sur mon sein se glacent. »
Et
les. grenouilles coassent
Dans l'étang d'indifférence.
Hiéroglyphe
J'ai trois fenêtres à ma chambre
L'amour, la mer, la mort,
Sang
vif, vert calme, violet.
Ô femme, doux et lourd trésor !
Froids
vitraux, odeurs d'ambre.
La mer, la mort, l'amour,
Ne sentir que ce qui
me plaît...
Femme, plus claire que le jour !
Par ce soir doré de
septembre,
La mort, l'amour, la mer,
Me noyer dans l'oubli complet.
Femme ! femme ! cercueil de chair !
Novembre
Je te
rencontre un soir d'automne,
Un soir frais, rose et monotone.
Dans le
parc oublié, personne.
Toutes les chansons se sont tues :
J'ai vu
grelotter les statues,
Sous tant de feuilles abattues.
Tu es
perverse. Mais qu'importe
La complainte pauvre qu'apporte
Le vent froid
par-dessous la porte.
Fille d'automne tu t'étonnes
De mes paroles
monotones...
Il nous reste à vider les tonnes.
Quatorze vers à
Victor Hugo
Ayant tout dit ayant donné toutes les preuves,
Ayant
tout remué, mers, monts, plaines et fleuves,
Dans ses rimes d'airain
éternellement neuves
Ayant, toutes, subi les mortelles épreuves,
Le
vieux Poète doit recevoir aujourd'hui,
Sans laisser deviner son olympique
ennui,
Les lauriers, l'olivier qu'on a coupé pour lui
Dans notre douce
France où son génie a lui.
Ne craignons pas, rameaux en mains, musique
en tête,
De troubler son repos par la bruyante fête,
Puisque cet homme
est bon, encor plus que poète.
Et comme, en souriant, toi seul tendais
les bras
Aux vaincus poursuivis, traqués comme des rats,
Je crois,
Victor Hugo, que tu nous souriras.
En cour d'assises
A
Édouard Dubus
Je suis l'expulsé des vieilles pagodes
Ayant un
peu ri pendant le Mystère ;
Les anciens ont dit : Il fallait se taire
Quand nous récitions, solennels, nos odes.
Assis sur mon banc,
j'écoute les codes
Et ce magistrat, sous sa toge, austère,
Qui guigne la
dame aux yeux de panthère,
Au corsage orné comme les géodes.
Il y a
du monde en cette audience,
Il y a des gens remplis de science,
Ça ne
manque pas de l'élément femme.
Flétri, condamné, traité de poète,
Sous le couperet je mettrai ma tête
Que l'opinion publique réclame !
Dans la clairière
À Adolphe Willette.
Pour plus
d'agilité, pour le loyal duel,
Les témoins ont jugé qu'Elles se battraient
nues.
Les causes du combat resteront inconnues ;
Les deux ont dit :
Motif tout individuel.
La blonde a le corps blanc, plantureux, sensuel ;
Le sang rougit ses seins et ses lèvres charnues.
La brune a le corps
d'ambre et des formes ténues ;
Les cheveux noirs-bleus font ombre au regard
cruel.
Cette haie où l'on a jeté chemise et robe,
Ce corps qui tour
à tour s'avance ou se dérobe,
Ces seins dont la fureur fait se dresser les
bouts,
Ces battements de fer, ces sifflantes caresses,
Tout paraît
amuser ce jeune homme à l'oeil doux
Qui fume en regardant se tuer ses
maîtresses.
A la plus belle
Nul ne l'a vue et, dans mon coeur,
Je garde sa beauté suprême ;
(Arrière tout rire moqueur !)
Et morte,
je l'aime, je l'aime.
J'ai consulté tous les devins,
Ils m'ont tous
dit : « C'est la plus belle ! »
Et depuis j'ai bu tous les vins
Contre
la mémoire rebelle.
Oh ! ses cheveux livrés au vent !
Ses yeux,
crépuscule d'automne !
Sa parole qu'encor souvent
J'entends dans la nuit
monotone.
C'était la plus belle, à jamais,
Parmi les filles de la
terre...
Et je l'aimais, oh ! je l'aimais
Tant, que ma bouche doit se
taire.
J'ai honte de ce que je dis ;
Car nul ne saura ni la femme,
Ni l'amour, ni le paradis
Que je garde au fond de mon âme.
Que
ces mots restent enfouis,
Oubliés, (l'oubliance est douce)
Comme un
coffret plein de louis
Au pied du mur couvert de mousse.
A
grand-papa
Il faut écouter, amis,
La parole des ancêtres.
- Ne
soyons jamais soumis ! -
Mais, d'où viennent tous les êtres ?
Donc
pour cela, puis-je oser,
A travers l'imaginaire,
Vous envoyer un baiser
De tout mon coeur, mon grand-père ?
Vous faisiez des vers très doux
D'après le doux Théocrite,
« L'Oaristys ! » C'est de vous
Qu'en
faisant ces vers, j'hérite.
Rêve
Oh ! la fleur de lys !
La noble
fleur blanche,
La fleur qui se penche
Sur nos fronts pâlis !
Son
parfum suave
Plus doux que le miel
Raconte le ciel,
Console
l'esclave.
Son luxe éclatant
Dans la saison douce
Pousse,
pousse, pousse.
Qui nous orne autant ?
La rose est coquette ;
Le
glaïeul sanglant
Mais le lys est blanc
Pour la grande fête.
Oh !
le temps des rois,
Des grands capitaines,
Des phrases hautaines
Aux
étrangers froids !
Le printemps s'apprête ;
Les lys vont fleurir.
Oh ! ne pas mourir
Avant cette fête.
A la mémoire de Gambetta
Le grand Lion est mort. Il reste les renards,
Les fouines, les
chiens, les rats et les lézards.
Ces bêtes ne sont pas absolument impures
Elles savent manger nos plus sales ordures
Et peuvent nettoyer nos plus
puants égouts ;
Mais, Lui le grand Lion, n'avait pas de ces goûts,
Il
allait à travers la Forêt séculaire,
Et sans souci d'ailleurs de plaire ou
de déplaire
Posait sa bonne patte onglée entre les houx
Des clôtures, et
sur les sages rangs de choux,
Que les Tranquilles, que les Lâches (trois ou
quatre
En France) arrosent sans penser qu'on va se battre.
La patte
onglée était belle, écrasant les choux ;
Et vous lézards, vous chiens, rats,
fouines et vous
Renards, qui vous rendra votre folle assurance ?
Le
grand Lion est mort, dans la Forêt de France.
Nocturne
Elle
Le rossignol se plaint dans la ramure noire.
Je
t'ai donné mon corps, et mon âme, et ma gloire.
Les arbres élancés sont
noirs sur le ciel vert.
Vois cette fleur qui meurt dans mon corsage ouvert
Le vent est parfumé ce soir comme de l'ambre.
Tu sais qu'on a trouvé
ton poignard dans ma chambre.
Embrasse-moi. La lune a des teintes de
sang.
Mon père est mort, dit-on, hier en me maudissant.
Là-haut le
rossignol pleure et se désespère.
La cloche qu'on entend, c'est le glas de
mon père.
Les parfums de ce soir font ployer mes genoux,
Je suis
lasse. Un instant, ami, reposons-nous.
Que je t'aime ! Au château
vois-tu cette lumière ?
C'est un cierge allumé près du lit de ma mère.
Ah ! les étoiles !... On dirait un sable d'or.
Ne t'avais-je pas dit
que mon père était mort ?
Levons-nous. Allons près du lac. Je suis plus
forte.
Ne t'avais-je pas dit que ma mère était morte ?
Entends le
bruit de l'eau... C'est comme des chansons,
C'est comme nos baisers, quand
nous nous embrassons.
Je ne veux pas savoir d'où tu nous vins, ni même
Savoir quel est ton nom... Que m'importe ? Je t'aime.
Le rossignol
se tait au bruit de ce beffroi.
Ma mère me disait que ton coeur était froid.
La lune fait pâlir le cierge à la fenêtre.
Mon père me disait que tu
n'était qu'un traître.
Écoute ce grillon. Vois donc ce vers luisant.
Assez de cloche. Assez de cierge - Allons-nous en.
J'ai pris des
diamants autant qu'on voit d'étoiles,
Partons. Sens le bon vent, qui va
gonfler nos voiles.
Viens. Qu'est-ce qui retient ta parole et tes pas ?
Lui
Mademoiselle, mais... Je ne vous aime pas.
Les langues
Le russe est froid, presque cruel,
L'allemand
chuinte ses consonnes ;
Italie, en vain tu résonnes
De ton baiser
perpétuel.
Dans l'anglais il y a du miel,
Des miaulements de
personnes
Qui se disent douces et bonnes ;
Ça sert, pour le temps
actuel.
Les langues d'orient ? regret
Ou gloussement sans intérêt.
Chère, quand tu m'appelles Charles,
Avec cet accent sang pareil
Le langage que tu me parles,
C'est le français, clair de soleil.
Ballade de la ruine
Je viens de revoir le pays,
Le beau
domaine imaginaire
Où des horizons éblouis
Me venaient des parfums
exquis.
Ces parfums et cette lumière
Je ne tes ai pas retrouvés.
Au
château s'émiette la pierre.
L'herbe pousse entre les pavés.
La
galerie où les amis
Venaient faire joyeuse chère
Abrite en ses lambris
moisis
Cloportes et chauves-souris ;
L'ortie a tué jusqu'au lierre.
Les beaux lévriers sont crevés
Qui jappaient d'une voix si claire.
L'herbe pousse entre les pavés.
Tous les serments furent trahis.
Les souvenirs sont en poussière,
Les midis éteints et les nuits
Pleines de terreurs et de bruits.
Qui fut la châtelaine altière ?
Pastels que la pluie a lavés
Restez muets sur ce mystère.
L'herbe
pousse entre les pavés.
ENVOI
Prince, à jamais faites-moi taire
;
Rasez tous ces murs excavés
Et semez du sel dans la terre.
L'herbe
pousse entre les pavés.
Fantaisies tragiques
Scène d'atelier
À Louis Montégut.
Exquis musicien, devant son chevalet,
Le peintre aux cheveux d'or, à la barbe fleurie
Chantonne. Et cependant
il brosse avec furie
La toile, car, vraiment, ce sujet-là lui plaît
Le modèle est un tigre, un vrai tigre, complet,
Vivant et miaulant
comme dans. sa patrie ;
Ce tigre pose mal, son mouvement varie,
Ce n'est
plus le profil que le peintre voulait.
Il faut voir de la griffe, et de
la jalousie...
Et le peintre, chantant des chants de rossignol,
Pousse
la bête, qui rugit. Lui s'extasie.
Et de sa brosse au noir, qui court
d'un léger vol,
Sème parmi le poil rayé « La Fantaisie »,
Double-croche,
et soupir et dièze et bémol.
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Je suis un homme mort depuis
plusieurs années ;
Mes os sont recouverts par les roses fanées.
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Tant pis pour la vertu ! Polichinelle ivrogne,
Et
doublement bossu, se moque des procès,
Du diable, de la mort ; après tant de
forfaits !
Et nous l'adorons tous. Pourquoi ? Parce qu'il cogne !
Galatée et Pygmalion
groupe sculpté par...
Pygmalion, sculpteur, a travaillé la pierre
Si bien que Galatée
idéale apparaît
Il a mis tout son coeur à cet effort secret
Toute son
âme émue et toute sa lumière.
La voilà, blanche dans l'atelier
solitaire,
Finie aux yeux, finie aux reins et l'on croirait
Que le pied
délicat quitte le socle, prêt
À courir dans la vie. Et même la paupière
A remué Ce n'est pas une illusion...
Le marbre devient chair !
Pourquoi, Pygmalion,
As-tu fait si charmeurs ces seins et ces épaules ?
Elle vit. Écrasé sous sa mignonne main
Tu subis nos douleurs d'hier
et de demain :
L'épine de la rose et la neige des pôles.
A tuer
Voici venir le printemps vague
Je veux être belle. Une bague
Attire
à ma main ton baiser.
Aime-moi bien ! Aime-moi toute
Surtout jamais,
jamais de doute.
Ta fureur ? Je vais l'apaiser.
J'ai mal fait. -
Mais ne sois pas triste,
Enterre-moi sous la batiste.
Je meurs ! des
coussins, des coussins !
A présent je serai bien sage
Tes bras
autour de mon corsage
Et tes lèvres entre mes seins.
In morte vita
La maîtresse du soldat
C'est la mort.
Pour qu'il lui soit
infidèle
Venez femmes.
Entourez de vos [bras] blancs
Le drap dur
Qui l'habille en couleurs franches
Pour se battre.
Baisez sa bouche
et ses yeux
Mais en vain ;
Il oubliera vos caresses
Car il pense
Que sa maîtresse à jamais
C'est la mort.
École buissonnière
Ma pensée est une églantine
Éclose trop tôt en avril,
Moqueuse au
moucheron subtil
Ma pensée est une églantine ;
Si parfois tremble son
pistil
Sa corolle s'ouvre mutine.
Ma pensée est une églantine
Éclose
trop tôt en avril.
Ma pensée est comme un chardon
Piquant sous les
fleurs violettes,
Un peu rude au doux abandon
Ma pensée est comme un
chardon ;
Tu viens le visiter, bourdon ?
Ma fleur plaît à beaucoup de
bêtes.
Ma pensée est comme un chardon
Piquant sous les fleurs violettes.
Ma pensée est une insensée
Qui s'égare dans les roseaux
Aux
chants des eaux et des oiseaux,
Ma pensée est une insensée.
Les roseaux
font de verts réseaux,
Lotus sans tige sur les eaux
Ma pensée est une
insensée
Qui s'égare dans les roseaux.
Ma pensée est l'âcre poison
Qu'on boit à la dernière fête
Couleur, parfum et trahison,
Ma pensée
est l'âcre poison,
Fleur frêle, pourprée et coquette
Qu'on trouve à
l'arrière-saison
Ma pensée est l'âcre poison
Qu'on boit à la dernière
fête.
Ma pensée est un perce-neige
Qui pousse et rit malgré le froid
Sans souci d'heure ni d'endroit
Ma pensée est un perce-neige.
Si son
terrain est bien étroit
La feuille morte le protège,
Ma pensée est un
perce-neige
Qui pousse et rit malgré le froid.
Berceuse
Il y a
une heure bête
Où il faut dormir.
Il y a aussi la fête
Où il faut
jouir.
Mais quand tu penches la tête
Avec un soupir
Sur mon
coeur, mon coeur s'arrête
Et je vais mourir...
Non ! ravi de tes
mensonges,
Ô fille des loups,
Je m'endors noyé de songes
Entre
tes genoux.
Après mon coeur que tu ronges
Que mangerons-nous ?
Liberté
Le vent impur des étables
Vient d'Ouest, d'Est, du
Sud, du Nord.
On ne s'assied plus aux tables
Des heureux, puisqu'on est
mort.
Les princesses aux beaux râbles
Offrent leurs plus doux
trésors.
Mais on s'en va dans les sables
Oublié, méprisé, fort.
On peut regarder la lune
Tranquille dans le ciel noir.
Et quelle
morale ?... aucune.
Je me console à vous voir,
À vous étreindre ce
soir
Amie éclatante et brune.
Ballade des mauvaises personnes
Qu'on vive dans les étincelles
Ou qu'on dorme sur le gazon
Au
bruit des râteaux et des pelles,
On entend mâles et femelles
Prêtes à
toute trahison,
Les personnes perpétuelles
Aiguisant leurs griffes
cruelles,
Les personnes qui ont raison.
Elles rêvent (choses
nouvelles !)
Le pistolet et le poison.
Elles ont des chants de crécelles
Elles n'ont rien dans leurs cervelles
Ni dans le coeur aucun tison,
Froissant les fleurs sous leurs semelles
Et courant des routes
(lesquelles ?)
Les personnes qui ont raison.
Malgré tant d'injures
mortelles
Les roses poussent à foison
Et les seins gonflent les
dentelles
Et rose est encore l'horizon ;
Roses sont Marie et Suzon !
Mais, les autres, que veulent-elles ?
Elles ne sont vraiment pas belles,
Les personnes qui ont raison.
ENVOI
Prince, qui, gracieux,
excelles
À nous tirer de la prison,
Chasse au loin par tes ritournelles
Les personnes qui ont raison.
Réconciliation
J'ai fui par un
soir monotone,
Pardonne-moi ! -- Je te pardonne,
Mais ne me parle de
personne.
-- Il m'a trompée avec sa voix,
Il m'a menée au fond des
bois ;
Mais aujourd'hui, je te revois.
-- Ne parle de personne,
chère !
Respirons la brise légère
Et l'oubli de toute chimère.
-- Oui, l'oubli ! tu dis vrai. Le jour
Finit rose pour mon retour ;
Je te dois cette nuit d'amour.
-- La nuit d'amour est toute prête ;
Nous avons du vin pour la fête
Et la folie est dans ma tête.
--
Ta chambre est chaude comme avant
Et l'on entend le bruit du vent
Qui
nous endormait en rêvant.
-- Tu me parais encor plus belle ;
Plus
fièrement ta chair rebelle
Gonfle ton corsage en dentelle.
-- Tu
deviens pâle, mon ami !
Viens dans le lit ; noyons parmi
Nos baisers ton
coeur endormi.
-- Mais j'ai perdu mon coeur en route ;
Mon sang est
tombé goutte à goutte
Et ma chair triste s'est dissoute.
-- Hélas !
à chaque vêtement
Que tu quittes, mon doux amant,
Je vois tes os gris
seulement.
-- Pouvais-je te laisser seulette
Au lit ? Voici la nuit
complète.
-- Oh ! Va-t'en loin de moi, squelette !
-- C'est que,
vois-tu, j'ai bien souffert,
J'étais comme un héros de fer.
Hors de tes
bras c'était l'enfer.
-- Va-t'en ! Oh ! tout mon corps frissonne !
Ne me parle plus de personne.
-- Entends comme mon crâne sonne.
Tu l'as vidé par tes péchés ;
Mes os sont bien mal attachés,
Nous serons mieux étant couchés.
J'égrène toutes mes vertèbres
Et toi, blanche dans les ténèbres,
Tu meurs de mes baisers funèbres.
Tes regards furent imprudents ;
Tu meurs de mes baisers ardents
Sans lèvres autour de mes dents.
Te voilà morte, blanche et rose,
J'ai souffert : ma souffrance est close ;
Tout martyr enfin se repose...
Ballade des souris
Où trouver la côte et la mer
Groënland,
Afrique, Islande, Espagne,
Où je pourrais m'en aller fier,
Moi qui n'ai
pas trouvé mon pair ?
J'ai la misère pour compagne
Et dans l'appartement
désert
On n'entend pas un souffle d'air.
Les souris sont à la campagne.
Mais par ce temps de pain très cher
Où l'on perd le beurre qu'on
gagne,
Malgré qu'il fasse rose et clair,
On me donne un conseil d'hiver
:
« Allez-vous-en sur la montagne
Vous vivrez d'un rien dans l'éther. »
Je pars, quittant le monde amer,
Les souris sont à la campagne.
Et je devrais, chaussé de vair
Comme l'empereur Charlemagne,
Mener le monde avec du fer,
Riant du ciel et de l'enfer
Et de la
prison, et du bagne
Et du cimetière et du ver,
Ayant sous le front un
éclair,
Les souris sont à la campagne.
Malgré les vents Borée,
Auster,
Chaste Muse, ôte un peu ton pagne,
Livre-moi librement ta chair.
Les souris sont à la campagne.
Douleurs et colères
Vers trouvés
sur la berge
Banalité
L'océan d'argent couvre tout
Avec sa marée
incrustante.
Nous avons rêvé jusqu'au bout
Le legs d'un oncle ou d'une
tante.
Rien ne vient. Notre cerveau bout
Dans l'Idéal, feu qui nous
tente,
Et nous mourons. Restent debout
Ceux qui font le cours de la
rente.
Etouffé sous les lourds métaux
Qui brûlèrent toute espérance,
Mon coeur fait un bruit de marteaux.
L'or, l'argent, rois
d'indifférence
Fondus, puis froids, ont recouvert
Les muguets et le
gazon vert.
Malgré tout
Je sens la bonne odeur des vaches dans le
pré ;
Bétail, moissons, vraiment la richesse étincelle
Dans la plaine
sans fin, sans fin, où de son aile
La pie a des tracés noirs sur le ciel
doré.
Et puis, voici venir, belle toute à mon gré,
La fille qui ne
sait rien de ce qu'on veut d'elle
Mais qui est la plus belle en la saison
nouvelle
Et dont le regard clair est le plus adoré.
Malgré tous les
travaux, odeurs vagues, serviles,
Loin de la mer, et loin des champs, et
loin des villes
Je veux l'avoir, je veux, parmi ses cheveux lourds,
Oublier le regard absurde, absurde, infâme,
Enfin, enfin je veux me
noyer dans toi, femme,
Et mourir criminel pour toujours, pour toujours !
Caresse
Tu m'as pris jeune, simple et beau,
Joyeux de l'aurore
nouvelle ;
Mais tu m'as montré le tombeau
Et tu m'as mangé la cervelle.
Tu fleurais les meilleurs jasmins,
Les roses jalousaient ta joue ;
Avec tes deux petites mains
Tu m'as tout inondé de boue.
Le
soleil éclairait mon front,
La lune révélait ta forme ;
Et loin des
gloires qui seront
Je tombe dans l'abîme énorme.
Enlace-moi bien de
tes bras !
Que nul ne fasse ta statue
Plus près, charmante ! Tu mourras
Car je te tue - et je me tue.
Jeune homme
Oh ! me coucher
tranquillement
Pendant des heures infinies !
Et j'étais pourtant ton
amant
Lors des abandons que tu nies.
Tu mens trop ! Toute femme
ment.
Jouer avec les ironies,
Avec l'oubli froid, c'est charmant.
Moi, je baise tes mains bénies.
Je me tais. Je vais dans la nuit
Du cimetière calme où luit
La lune sur la terre brune.
Six
balles de mon revolver
M'enverront sous le gazon vert
Oublier tes yeux
et la lune.
Indignation
J'aurais bien voulu vivre en doux
ermite,
Vivre d'un radis et de l'eau qui court.
Mais l'art est si long
et le temps si court !
Je rêve, poignards, poisons, dynamite.
Avoir
un chalet en bois de sapin !
J'ai de beaux enfants (l'avenir), leur mère
M'aime bien, malgré cette idée amère
Que je ne sais pas gagner notre
pain.
Le monde nouveau me voit à sa tête.
Si j'étais anglais,
chinois, allemand,
Ou russe, oh ! alors on verrait comment
La France
ferait pour moi la coquette.
J'ai tout rêvé, tout dit, dans mon pays
J'ai joué du feu, de l'air, de la lyre.
On a pu m'entendre, on a pu me
lire
Et les gens s'en vont dormir, ébahis...
J'ai dix mille amis.
Ils ont tous des rentes.
Combien d'ennemis ?... Je ne compte pas.
On
voudrait m'avoir aux fins des repas,
Aux cigares, aux liqueurs enivrantes.
Puis je m'en irais foulant le tapis
Dans l'escalier chaud, devant
l'écaillère ;
Marchant dans la boue, ou dans la poussière,
Je
retournerais à pied au logis.
Las d'être traité comme les Ilotes,
Je
vais m'en aller loin de vous, songeant
Que je ne peux pas, sans beaucoup
d'argent,
Contre tant de culs user tant de bottes.
-----
Un
immense désespoir
Noir
M'atteint
Désormais, je ne pourrais
M'égayer au rose et frais
Matin.
Et je tombe dans un trou
Fou,
Pourquoi
Tout ce que j'ai fait d'efforts
Dans l'Idéal m'a
mis hors
La Loi ?
Satan, lorsque tu tombas
Bas,
Au moins
Tu payais tes voeux cruels,
Ton crime avait d'immortels
Témoins.
Moi, je n'ai jamais troublé,
Blé,
L'espoir
Que tu donnes aux
semeurs
Cependant, puni, je meurs
Ce soir.
J'ai fait à quelque
animal
Mal
Avec
Une badine en chemin,
Il se vengera demain
Du bec.
Il me crèvera les yeux
Mieux
Que vous
Avec
l'épingle à chapeau
Femmes, au contact de peau
Si doux.
Aux
imbéciles
Quant nous irisons
Tous nos horizons
D'émeraudes et de
cuivre,
Les gens bien assis
Exempts de soucis
Ne doivent pas nous
poursuivre.
On devient très fin,
Mais on meurt de faim,
A jouer
de la guitare,
On n'est emporté,
L'hiver ni l'été,
Dans le train
d'aucune gare.
Le chemin de fer
Est vraiment trop cher.
Le
steamer fendeur de l'onde
Est plus cher encor ;
Il faut beaucoup d'or
Pour aller au bout du monde.
Donc, gens bien assis,
Exempts de
soucis,
Méfiez-vous du poète,
Qui peut, ayant faim,
Vous mettre, à
la fin,
Quelques balles dans la tête.
Saint Sébastien
Je
suis inutile et je suis nuisible ;
Ma peau a les tons qu'il faut pour la
cible.
Valets au pouvoir public attachés,
Tirez, tirez donc, honnêtes
archers !
La première flèche a blessé mon ventre,
La seconde avec
férocité m'entre
Dans la gorge, aussi mon sang précieux
Jaillit, rouge
clair, au regard des cieux.
Je meurs et là-haut sont dans les platanes
Des oiseaux charmeurs. En bas de bons ânes
Mêlés à des ours, brutes
qu'il ne faut
Jamais occuper des choses d'en haut
Sonnet
Je
sais faire des vers perpétuels. Les hommes
Sont ravis à ma voix qui dit la
vérité.
La suprême raison dont j'ai fier, hérité
Ne se payerait pas avec
toutes les sommes.
J'ai tout touché : le feu, les femmes et les pommes ;
J'ai tout senti : l'hiver, le printemps et l'été ;
J'ai tout trouvé, nul
mur ne m'ayant arrêté.
Mais Chance, dis-moi donc de quel nom tu te nommes ?
Je me distrais à voir à travers les carreaux
Des boutiques, les
gants, les truffes et les chèques
Où le bonheur est un suivi de six zéros.
Je m'étonne, valant bien les rois, les évêques,
Les colonels et les
receveurs généraux
De n'avoir pas de l'eau, du soleil, des pastèques.
Sonnet
J'ai peur de la femme qui dort
Sur le canapé, sous la
lampe.
On dirait un serpent qui mord,
Un serpent bien luisant qui rampe.
Je ne suis pas un homme fort,
Mais ce soir le sang bat ma tempe.
L'amour va bien avec la mort ;
Mon poignard, essayons ta trempe.
Arrêtons son rêve menteur.
Nulle langueur, nulle senteur,
Acier,
n'empêchera ton oeuvre.
Ô lâcheté ! le lendemain
J'aspirais l'odeur
de jasmin
De ma triomphante couleuvre !
Le propriétaire
Né
dans quelque trou malsain
D'Auvergne ou du Limousin,
Il bêche d'abord la
terre.
Humble, sans désir, sans but ;
C'est le modeste début
Du
propriétaire.
Dès que les temps sont plus beaux
Il achète des sabots
À quarante sous la paire
Et part, le coeur plein d'espoir
Il n'a pas
l'air, à le voir,
D'un propriétaire.
D'abord pour gagner son pain
Il vend des peaux de lapin.
Quoique ce commerce altère,
Il ne boit
pas son argent
Car il est intelligent,
Le propriétaire.
Si
quelque minois moqueur
Lorgnant sa bourse et son coeur
Forçait la
consigne altière !....
Sans escompter le futur
Il résiste et reste pur,
Le propriétaire.
Son magot d'abord petit
Tout doucement
s'arrondit
Dans le calme et je mystère,
Puis, d'accord avec la loi,
Son or le fait presque roi,
Le propriétaire.
Insoumission
A
Lionel Nunès
Vivre tranquille en sa maison,
Vertueux ayant bien
raison,
Vaut autant boire du poison.
Je ne veux pas de maladie,
Ma fierté n'est pas refroidie,
J'entends la jeune mélodie.
J'entends le bruit de l'eau qui court,
J'entends gronder l'orage
lourd,
L'art est long et le temps est court.
Tant mieux, puisqu'il y
a des pêches,
Du vin frais et des filles fraîches,
Et l'incendie et ses
flammèches.
On naît filles, on naît garçons.
On vit en chantant des
chansons,
On meurt en buvant des boissons.
Au café
Le rêve
est de ne pas dîner,
Mais boire, causer, badiner
Quand la nuit tombe ;
Épuisant les apéritifs,
On rit des cyprès et des ifs
Ombrant la
tombe.
Et chacun a toujours raison
De tout, tandis qu'à la maison
La soupe fume,
On oublie, en mots triomphants,
Le rire nouveau des
enfants
Qui nous parfume.
On traverse, vague semis,
Les amis et
les ennemis
Que l'on évite.
Il vaudrait mieux jouer aux dés,
Car les
mots sont des procédés
Dont on meurt vite.
Ces gens du café, qui
sont-ils ?
J'ai dans les quarts d'heure subtils
Trouvé des choses
Que jamais ils ne comprendront.
Et, dédaigneux, j'orne mon front
Avec des roses.
Tendresse
Sonnet
Il y a des moments
où les femmes sont fleurs ;
On n'a pas de respect pour ces fraîches
corolles...
Je suis un papillon qui fuit des choses folles,
Et c'est
dans un baiser suprême que je meurs.
Mais il y a parfois de mauvaises
rumeurs ;
Je t'ai baisé le bec, oiseau bleu qui t'envoles,
J'ai bouché
mon oreille aux funèbres paroles ;
Mais, Muse, j'ai fléchi sous tes regards
charmeurs.
Je paie avec mon sang véritable, je paie
Et ne recevrai
pas, je le sais, de monnaie,
Et l'on me laissera mourir au pied du mur.
Ayant traversé tout, inondation, flamme,
Je ne me plaindrai pas,
délicieuse femme,
Ni du passé, ni du présent, ni du futur !
Sonnet
Je ne vous ferai pas de vers,
Madame, blonde entre les blondes,
Vous réduiriez trop l'univers,
Vous seriez reine sur les mondes.
Vos yeux de saphir, grands ouverts,
Inquiètent comme les ondes
Des fleuves, des lacs et des mers
Et j'en ai des rages profondes.
Mais je suis pourtant désarmé
Par la bouche, rose de mai,
Qui
parle si bien sans parole,
Et qui dit le mot sans pareil,
Fleur
délicieusement folle
Éclose à Paris, au soleil.
Cueillette
C'était un vrai petit voyou,
Elle venait on ne sait d'où,
Moi,
je l'aimais comme une bête.
Oh ! la jeunesse, quelle fête.
Un baiser
derrière son cou
La fit rire et me rendit fou.
Sainfoin, bouton d'or,
pâquerette,
Surveillaient notre tête à tête.
La clairière est comme
un salon
Tout doré ; les jaunes abeilles
Vont aux fleurs qui leur sont
pareilles ;
Moi seul, féroce et noir frelon,
Qui baise ses lèvres
vermeilles,
Je fais tache en ce fouillis blond.
Aux femmes
Noyez dans un regard limpide, aérien,
Les douleurs.
Ne dites
rien de mal, ne dites rien de bien,
Soyez fleurs.
Soyez fleurs : par ces
temps enragés, enfumés
De charbon,
Soyez roses et lys. Et puis, aimez,
aimez !
C'est si bon !...
-----
Il y a la fleur, il y a la
femme,
Il y a le bois où l'on peut courir
Il y a l'étang où l'on peut
mourir.
Alors, que nous fait l'éloge ou le blâme ?
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L'aurore naît et la mort vient.
Qu'ai-je fait de mal ou de bien ?
Je suis emporté par l'orage,
Riant, pleurant, mais jamais sage.
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Ceux qui dédaignent les amours
Ont tort, ont toit,
Car le soleil brille toujours ;
La Mort, la Mort
Vient vite et les
sentiers sont courts.
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Comme tu souffres, mon pays,
Ô lumineuse, ô douce France,
Et tous les peuples ébahis
Ne
comprennent pas ta souffrance.
Tableau de sainteté
La mère et
l'enfant, éternel objet
De tout philosophe et de tout artiste !
Chasser
ta pensée ou féroce ou triste,
Sans la mère et sans l'enfant, qui le fait ?
Un chapeau trop grand, un verre de lait,
C'est l'enfant content. Et
la mère insiste
Pour le faire boire. Oh ! la grâce existe
Au milieu du
crime, au milieu du laid.
Le ton rouge et frais des mignonnes lèvres
Nous font oublier nos malsaines fièvres.
Oh ! les petits mots qu'on ne
comprend pas.
La mère, charmante, hésite à sourire,
Elle sait
l'amour qu'on ne peut pas dire
Tenant doucement son fils dans ses bras.
Paroles d'un miroir à une belle dame
Belle, belle, belle, belle
!
Que voulez-vous que je dise
À votre frimousse exquise ?
Riez,
rose, sans cervelle.
Je suis un petit miroir,
Je suis de glace et
d'étain'
Mais vos yeux et votre teint
S'illuminent à vous voir.
Les douleurs, les ennuis pires,
Je chasse tout penser triste ;
Je ne veux (un tic d'artiste)
Refléter que vos sourires.
Lilas
Ma maîtresse me fait des scènes.
Paradis fleuri de lilas
Se
viens humer tes odeurs saines.
Les moribonds disent : Hélas !
Les
vieux disent des mots obscènes
Pour couvrir le bruit de leurs glas.
Dans le bois de pins et de chênes
Les obus jettent leurs éclats.
Victoire ? Défaite ? Phalènes.
Pluie améthyste les lilas,
Sans souci
d'ambitions vaines,
Offrent aux plus gueux leurs galas.
La mer, les
montagnes, les plaines,
Tout est oublié. Je suis las,
Las de la bêtise
et des haines.
Mais mon coeur renaît aux lilas.
Testament
Si
mon âme claire s'éteint
Comme une lampe sans pétrole,
Si mon esprit, en
haut, déteint
Comme une guenille folle,
Si je moisis, diamantin,
Entier, sans tache, sans vérole,
Si le bégaiement bête atteint
Ma
persuasive parole,
Et si je meurs, soûl, dans un coin
C'est que ma
patrie est bien loin
Loin de la France et de la terre.
Ne craignez
rien, je ne maudis
Personne. Car un paradis
Matinal, s'ouvre et me fait
taire.
A ma femme endormie
Tu dors en croyant que mes vers
Vont encombrer tout l'univers
De désastres et d'incendies ;
Elles
sont si rares pourtant
Mes chansons au soleil couchant
Et mes lointaines
mélodies.
Mais si je dérange parfois
La sérénité des cieux froids,
Si des sons d'acier et de cuivre
Ou d'or, vibrent dans mes chansons,
Pardonne ces hautes façons,
C'est que je me hâte de vivre.
Et puis
tu m'aimeras toujours.
Éternelles sont les amours
Dont ma mémoire est le
repaire
Nos enfants seront de fiers gas
Qui répareront les dégâts,
Que dans ta vie a fait leur père.
Ils dorment sans rêver à rien,
Dans le nuage aérien
Des cheveux sur leurs fines têtes ;
Et toi,
près d'eux, tu dors aussi,
Ayant oublié le souci
De tout travail, de
toutes dettes.
Moi je veille et je fais ces vers
Qui laisseront tout
l'univers
Sans désastre et sans incendie ;
Et demain, au soleil montant
Tu souriras en écoutant
Cette tranquille mélodie.
Almanach
Les fillettes sont bien grandies
Qu'on faisait sauter dans ses mains
!
Que de cendres sont refroidies !
Voici refleuris les jasmins.
Il est un charme aux lendemains,
Un bercement aux maladies.
Les
roses perdent leurs carmins
Mais restent de nobles ladies.
Sans être
ni riche ni fort
On attend doucement la mort
En contemplant le ciel
plein d'astres.
Mais il vient des mots étouffants ;
On laissera les
chers enfants
Livrés à de vagues désastres.
Sonnet
Moi, je
vis la vie à côté,
Pleurant alors que c'est la fête.
Les gens disent : «
Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal coté.
J'allume du feu
dans l'été,
Dans l'usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la
quête.
Qu'importe ! J'aime la beauté.
Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.
J'ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d'un pas normal :
Des roses, des roses, des roses !
La vision du grand canal royal des
Deux Mers
Envole-toi chanson, va dire au Roi de France
Mon rêve
lumineux, ma suprême espérance !
Je chante, ô ma Patrie, en des vers
doux et lents
La ceinture d'azur attachée à tes flancs,
Le liquide
chemin de Bordeaux à Narbonne
Qu'abreuvent tour à tour et l'Aude et la
Garonne.
-----
L'aurore étend ses bras roses autour du ciel.
On sent la rose, on sent le thym, on sent le miel.
La brise chaude,
humide avec des odeurs vagues,
Souffle de la mer bleue où moutonnent les
vagues.
Et la mer bleue arrive au milieu des coteaux ;
Son flot
soumis amène ici mille bateaux :
Vaisseaux de l'Orient, surchargés
d'aromates,
Chalands pleins de maïs, de citrons, de tomates,
Felouques apportant les ballots de Cachmir,
Tartanes où l'on voit
des Levantins dormir.
Les trésors scintillants de l'Inde et de la Chine
Passent, voilés par la vapeur de la machine :
C'est le nacre,
l'ivoire, et la soie et le thé,
Le thé nectar suave et chaste volupté ;
Nacre, ivoire fouillés en forêts de la lune,
Saules, pêchers en
fleur sur faille bleue et brune.
Le tabac, le hachisch, l'opium, poisons
charmants,
Trompent tous les douaniers et tous les règlements.
Dans
le canal profond, exempt des vents du large,
Ce bâtiment s'avance, allègre
de sa charge.
C'est un Russe, qui vient du grand pays des blés,
C'est l'Ami ! Nous aurons du pain aux temps troublés.
Sous ce beau
ciel, sous des lueurs à l'or pareilles,
Ces navires pressés vont, riche
essaim d'abeilles.
-----
Je chante, ô ma Patrie, en des vers
doux et lents,
La ceinture d'azur attachée à tes flancs,
Le liquide
chemin de Bordeaux à Narbonne,
Qu'abreuvent tour à tour et l'Aude et la
Garonne.
-----
Voici, blanches, aux bords s'aligner les maisons,
Heureuses, sans souci des mauvaises saisons.
Car les apports du
monde et la science insigne
Ont fait revivre ici l'olivier et la vigne.
L'olivier, c'est la paix ; le bonheur, c'est le vin.
Tout est joie à
présent, dans ce pays divin.
Les filles ont dans leurs cheveux, aux
promenades,
Les bleuets, les jasmins et la fleur des grenades.
Elles
passent, tandis que là-bas, les garçons
Rythment la langue d'oc en de
claires chansons.
Toulouse ! ville antique où fleurissent encore
Pour les poètes, vos fleurs d'or, Clémence Isaure,
Toulouse
triomphale héberge l'univers
Sous ses palais de brique et ses peupliers
verts.
Et la flûte soupire et la harpe résonne
Sur les bords du
canal de Bordeaux à Narbonne.
-----
Je chante, ô ma Patrie, en
des vers doux et lents,
La ceinture d'azur attachée à tes flancs.
-----
De l'Océan, voici venir en sens inverse
Ces vaisseaux
noirs, ces blés que sur les quais on verse,
Et l'or, l'argent, le
cuivre, objets d'un troc pervers
Dont se repaît le crime, et dont pleurent
mes vers,
Les boeufs aux grands yeux doux que la mer effarouche
Cotés en mots cruels, « provisions de bouche ».
C'est l'Amérique,
c'est de la viande et du pain.
Laissons passer. À l'Est, tant de pauvres ont
faim !
La consigne est avec les gens de l'Angleterre :
Du charbon,
du coton, payer, passer, se taire.
C'est fini de l'Anglais, ancien
épouvantail,
Mer bleue, où luit la nacre, où rougit le corail !
Sous
les yeux de la nuit, dors Méditerranée,
Et souris au matin, mer où Vénus est
née,
Et souris à l'Afrique où l'orgueil indompté
De nos rois fit
fleurir la sainte liberté !
Flot d'azur et d'hermine, aux rochers que tu
laves
La France a défendu d'enchaîner des esclaves !
-----
Je chante, ô ma Patrie, en des vers doux et lents,
La ceinture
d'azur attachée à tes flancs.
-----
Normands, Bretons, Gascons,
Languedoc et Provence
Buvons ensemble à la santé du Roi de France.
Passez ici, chantons, et serrons-nous les mains,
Loin des tempêtes,
loin des désastreux chemins,
Le golfe de Gascogne et la mer des
Sargasses,
Gibraltar sans profit pour les Anglais rapaces.
Scandinave à ton gré, marin universel,
Apporte-nous ta pêche,
emporte notre sel,
Et qu'avec notre vin ton audace s'abreuve
En
Islande et dans les brouillards de Terre-Neuve.
-----
Je chante,
ô ma Patrie, en des vers doux et lents,
La ceinture d'azur attachée à tes
flancs,
Le chemin qu'a rêvé la science idéale,
Le canal creusé par
la Puissance royale.
-----
Ici, calmes, au coeur du pays, des
bassins
Bercent les nefs d'acier, ces guêpes en essaims.
Elles
donnent, pouvant prendre toutes les routes.
Des Français sont à bord, la
Mort est dans les soutes.
Et l'Orient malsain, et l'Occident vénal
Ne savent pas d'où nous sortirons du canal.
-----
Envole-toi, chanson, va dire au Roi de France
Mon rêve lumineux, ma
suprême espérance.
-----
Maintenant les canaux forment comme un
lacis,
Comme un tapis brodé recouvrant le pays.
Et le Pays du vin
vermeil, des moissons blondes,
La France a dans son coeur le chemin des deux
mondes,
Le liquide chemin, bleu, bordé d'arbres verts,
Que Riquet
dut rêver et que chantent mes vers.
-----
Les bons monstres de
fer, excavateurs et dragues,
Firent ce fleuve où les deux mers joignent
leurs vagues.
Et la terre livra du fond de ses replis
Des sous
gaulois frappés d'un coq, frappés d'un lys.
Les sous gaulois qu'on
trouve en Alsace, en Lorraine,
Remparts que montre à l'Est la France
souveraine,
La France que le Rhin et ses grands peupliers
Limitent,
fiers témoins des temps inoubliés.
Car le Rhin est gaulois, comme est
gaulois le Rhône,
Comme est la Seine qui baigne les pieds du trône,
Comme est la Loire où Jeanne et ses guerriers géants
Chassèrent les
Anglais au siège d'Orléans,
Comme est le bleu chemin dont l'univers
s'étonne
LE GRAND CANAL ROYAL DE BORDEAUX A NARBONNE.
-----
Le Roi de France est à Paris dans son palais,
Il reçoit tout le
monde, et même les Anglais.
Il n'est rien d'aussi beau que Paris sur la
terre
Et toute haine et toute envie ont dû se taire.
Partout règne
l'honneur, partout règne la loi,
On voit combien sont forts, et la France et
le Roi.
Le Roi fier au dehors, le Roi pour nous si tendre !
On sait
tous les pardons que sa main dut répandre.
Et les mauvais combats et les
mauvais procès
N'ont plus troublé les coeurs du grand peuple français.
La nation, jadis saccagée et meurtrie,
Offre à son Roi la paix, son
sang à la Patrie.
-----
Mais la gloire du Roi de France va plus
haut
Que la terre. À présent c'est le ciel qu'il lui faut.
Car le
ciel est peuplé de sphères amoureuses,
Comme nous, de lumière et de forêts
ombreuses ;
Car les savants ont vu depuis plus de cent ans
Des
signaux faits en vain. On n'avait pas le temps !
Mars, la planète
austère où règne la science,
Nous salue. Ils ont vu le trait bleu sur la
France.
Un point brillant, rythmé, par un vouloir secret
Dans ce
monde lointain, apparaît, disparaît.
Devine, géomètre, et réponds,
astronome !
Qu'ils sachent que chez nous le Verbe s'est fait homme.
Leur génie en canaux si nombreux est inscrit !
Ils se sont dit : «
Sur terre aussi règne l'esprit. »
Ils en ont vu le signe au puissant
télescope,
Leurs éclairs sont l'appel à la terre, à l'Europe,
Et la
France, où le mal ancien dut s'apaiser,
Reçoit le planétaire et fraternel
baiser.
Aussi la France fut, sur terre, la première
Qui répondit par
la lumière à la lumière.
-----
J'ai chanté, ma Patrie, en des
vers doux et lents,
La ceinture d'azur attachée à tes flancs.
-----
Envole-toi, chanson, va dire au Roi de France
Mon rêve lumineux, ma
suprême espérance.
Prose
LA SCIENCE DE L'AMOUR
Très
jeune, j'eus une belle fortune et le goût de la science. Non de cette science en
l'air qui, prétentieuse, croit pouvoir
créer le monde de toutes pièces et
voltige dans l'atmosphère bleue de l'imagination. J'ai pensé toujours, d'accord
avec
la cohorte serrée des savants modernes, que l'homme n'est qu'un
sténographe des faits brutaux, qu'un secrétaire de la
nature palpable ; que
la vérité conçue non dans quelques vaines universalités, mais dans un volume
immense et
confus, n'est abordable partiellement qu'aux gratteurs, rogneurs,
fureteurs, commissionnaires et emmagasineurs de
faits réels, constatables,
indéniables ; en un mot qu'il faut être fourmi, qu'il faut être ciron, rotifère,
vibrion, qu'il faut
n'être rien t pour apporter son atome dans l'infinité
des atomes qui composent la majestueuse pyramide des vérités
scientifiques.
Observer, observer, surtout ne jamais penser, rêver, imaginer ; voilà les
splendeurs de la méthode
actuelle.
C'est avec ces saines doctrines
que je suis entré dans la vie ; et, dès mes premiers pas, un projet merveilleux,
une
vraie aubaine scientifique m'est venue à l'esprit.
Quand
j'apprenais la physique, je me suis dit :
On a étudié la pesanteur, la
chaleur, l'électricité, le magnétisme, la lumière. L'équivalent mécanique de ces
forces est
ou sera sans conteste déterminé d'une façon rigoureuse. Mais tous
ceux qui travaillent à l'expression de ces éléments
du savoir futur n'ont
dans le monde qu'un piètre rôle.
Il est d'autres forces que
l'observation sagace et patiente doit soumettre à l'esprit du savant Je ne ferai
pas de
classifications générales, parce que je les considère comme funestes
à l'étude et que je n'y entends rien. Bref, j'ai été
amené (comment et
pourquoi, je ne sais pas) à entreprendre l'étude scientifique de l'amour.
Je n'ai pas un physique absolument désagréable, je ne suis ni trop grand
ni trop petit. et personne n'a jamais affirmé
que je fusse brun ou blond.
J'ai seulement les yeux un peu petits, pas assez brillants, ce qui me donne un
aspect
d'hébétude utile dans les sociétés savantes, mais nuisible dans le
monde.
De ce monde, d'ailleurs, malgré tant d'efforts méthodiques, je
n'ai pas une connaissance bien nette, et c'est un vrai
chef-d'oeuvre de
sang-froid que d'y avoir pu, sans attirer l'attention, poursuivre mon but
austère.
Je m'étais dit : Je veux étudier l'amour, non comme les Don
Juan, qui s'amusent sans écrire, non comme les
littérateurs qui
sentimentalisent nuageusement, mais comme les savants sérieux. Pour constater
l'effet de la chaleur
sur le zinc, on prend une barre de zinc, on la chauffe
dans l'eau à une température rigoureusement déterminée au
moyen du meilleur
thermomètre possible ; on mesure avec précision la longueur de la barre, sa
ténacité, sa sonorité,
sa capacité calorique, et on en fait autant à une
autre température non moins rigoureusement déterminée.
C'est par des
procédés aussi exacts que je me proposai (projet remarquable à un âge si tendre
- vingt-cinq ans à peine)
d'étudier l'amour. Difficile entreprise.
Généralement, je ne sais par quelle répugnance gênante et même coupable
les gens amoureux se soustraient
obstinément à tout examen scientifique ; et
cela particulièrement dans les instants où l'examen serait fructueux. Ceci
acquis, mon plan fut bien vite arrêté.
Pour étudier l'amour, me
dis-je, il faut prendre le meilleur poste d'observation. Le confident le plus
intime est
congédié lors des minutes caractéristiques. Il n'y a que les
meubles, quelquefois un chien, un chat qui assistent à ces
mystères qu'une
inexplicable fatalité a dérobés jusqu'ici à l'analyse. Je n'ai donc qu'une
ressource, c'est de jouer
personnellement le rôle d'amoureux.
N'ayant guère de charmes, vu que le peu qui m'en avait été accordé par
la nature s'était étiolé à l'ombre des
bibliothèques et aux odeurs des
laboratoires, j'eus recours à mon profond savoir pour me rendre digne des rêves
féminins.
Oh ! les merveilleux cosmétiques, rouge puéril insoluble,
noir bleuâtre des yeux sans sommeil, huiles pour rendre la
peau diaphane,
galvanisations pour me donner du galbe aux jambes, que j'ai inventés, à cette
époque ! Mais je n'étais
pas assez naît pour compter seulement sur l'aspect
de ma physionomie, sur l'allure de ma personne. Il me fallait
apprendre à
fond ces riens charmants qui séduisent les jeunes filles, ces futilités
ridicules qui nous soumettent le beau
sexe.
J'allai trouver Chopin
et lui demandai :
« Vous avez beaucoup joué du piano dans le monde.
Quelle est la musique qui plaît le plus aux femmes ? »
Il me répondit
sans hésiter. : « La Rêverie de Rosellen. »
-- Quarante mille francs, Si
vous voulez m'enseigner à jouer parfaitement cette rêverie.
Chopin,
ridiculement impratique, se récusa et me recommanda M. K***, un de ses élèves,
comme plus fort que lui-
même (ce qui était reste vrai). M. K*** accepta les
quarante mille francs, et, probe, m'apprit uniquement à jouer la
Rêverie de
Rosellen.
J'étais armé de ce côté.
J'allai trouver Musset et lui
demandai : « Quelle est la poésie plaît le plus aux femmes ? »
Musset
posa l'index sur le sourcil et me dit : « L'Acrostiche. »
-- Voici
cinquante mille francs, apprenez-moi l'Acrostiche.
Musset, bohème
indécrottable, ne comprit pas que j'étais sa providence et me renvoya à M. W***
(je ne veux pas
révéler son nom), élève que je trouve bien plus fort que son
maître.
W*** prit les cinquante mille francs et me fit une exquise
collection d'acrostiches, sur tous les noms du martyrologe
féminin. Chaque
nom avait trois versions, blonde, brune et châtaine. Il y eut en outre promesse
écrite de livraison
pour les cas imprévus. Ainsi muni, j'entrai résolument
dans le monde.
Après de nombreux insuccès (tant il est vrai qu'on
n'apprend rien que par expérience), insuccès inutiles à raconter, je
trouvai
enfin mon affaire. Ce fut dans une famille habitant le Marais, dans un de ces
vieux hôtels de président du
Parlement.
Tout le premier étage
servait de magasin de papier, et par le grand escalier de pierre à rampe
patiemment forgée on
montait d'interminables marches jusqu'à l'étage
supérieur, où habitait M. D*** et sa famille. L'aspect honnête, oublié,
de
cette maison me plut tout d'abord la première fois que j'y vins.
M. D***
avait cédé au mari de sa fille aînée le magasin de papier d'au-dessous.
Autrefois, la plume à l'oreille et l'oeil
aux ballots, il y avait acquis une
fortune assez ronde pour assurer une dot raisonnable à sa fille cadette, tout en
se
gardant de quoi irriter les espérances de ses gendres.
On
recevait tous les samedis. De toutes petites réceptions, thé, petits gâteaux,
etc. C'était pour marier la fille qu'on se
livrait à ces joies simples, et
qu'en outre, les autres soirs de la semaine, on promenait ladite fille dans
toutes les
maisons du même monde. J'avais parcouru un nombre immense de ces
intérieurs, sautant consciencieusement au bruit
des polkas et des quadrilles
que les mamans complaisantes font suinter de leurs doigts mous. Comme on me
rencontrait partout, je sus me faire inviter chez M. D***. J'avais
déterminé, par une suite d'examens comparatifs, que
la complexion de Melle
D*** était, plus que celle de toute autre jeune fille proposée, convenable à mes
projets.
La position était excellente. On me recevait en vue d'un
mariage possible ; on faisait donc attention à moi, on me
mettait en relief,
adroitement, de manière à ne pas rebuter le caractère peut-être fantasque de la
jeune personne.
Mais j'avais mon plan arrêté. Comme il est de notoriété
ancienne que le mariage n'a aucun rapport avec l'amour, il
fallait
manoeuvrer pour éviter cette conclusion désastreuse qui m'avait déjà été offerte
souvent et que j'avais fuie, non
sans me compromettre un peu.
Je
commençai donc par donner quelques conseils à la mère au sujet de son embonpoint
exagéré, cela dans les limites
de la politesse la plus exquise et même de la
plus candide bienveillance, bien entendu.
Ces conseils lui firent
prendre une voix aigre-douce et provoquèrent une profession de foi politique
pour laquelle je
pris quelques réserves. Je m'en tins là cependant, ne
voulant pas hâter les choses, et je me mis à causer, l'air un peu
triste et
préoccupé, avec la demoiselle. Je m'arrêtais au milieu de phrases dont le
diable, pas plus que moi, n'eût
trouvé la suite :
« Il y a des cas
où l'âme doit planer au-dessus des complexités... »
Ou bien :
«
Le coeur est un esclave dont la chaîne... Le coeur est un esclave qui ne saurait
obéir..., etc. »
Puis, après un soupir, j'allais m'asseoir au piano et
l'irrésistible Rêverie de Rosellen me valait de délicieux regards de
soumission par-dessus l'épaule de la jeune personne versant le thé.
Elle s'appelait Virginie et était châtaine. Ma collection d'acrostiches
contenait ce cas particulier sous la forme qu'on
va lire :
Vous
ne connaissez pas tous nos rêves de fièvre
Indomptable où le feu qui brûle
notre lèvre
Rend la vie impossible en ces salons railleurs.
Grâce
pourtant à vos regards (j'en suis comme ivre,
Ivre d'azur profond), je me
reprends à vivre,
Naïf, aimant les bois. Si nous étions ailleurs,
Il
faudrait oublier famille, honneur, patrie,
Et penser que je suis tout cela,
ma chérie.
Ces vers, corrigés par mon ami le poète W*** d'après la
situation, se prêtaient merveilleusement à mes projets de
détournement. Dès
que je les eus adroitement glisses dans la main droite de Virginie, la pauvrette
fut désormais
soumise à ma puissance.
Un soir, en prenant ma tasse
de thé, je pressai ses petits doigts par-dessous la soucoupe. Émotion, ou
peut-être
intention de ma part, la tasse tomba, se cassa sur le coin du
piano, et le thé bouillant, sucré, avec son nuage de lait,
inonda mon
superbe pantalon gris perle.
« Maladroit que je suis ! dis-je en
palissant sous la brûlure, insignifiante du reste. Je vous ai perdu votre robe,
mademoiselle.
-- Tu n'en fais jamais d'autres, Virginie, dit la
mère.
-- Madame, je vous assure que c'est moi, en posant la tasse sur le
bord du piano...
- D'ailleurs, la bonne peut offrir le thé et les
sirops. »
La jeune fille disparut. Oh ! si j'avais pu assister à la nuit
qu'elle dut passer !
Bref, je pondérai si bien mes faits et gestes que
la froideur des parents crût exactement comme l'amour de la fille.
Subséquemment j'eus des mots à voix basse avec celle-ci : elle était
malheureuse, ses parents me détestaient... il
fallait les ménager, etc.
J'ai l'air de faire du roman, mais on se tromperait en me croyant une
pareille légèreté d'esprit. Ce que j'ai dit, aussi
brièvement que possible,
était nécessaire. Maintenant la science proprement dite commence.
Nous
échangeâmes nos portraits. Le mien était photographié sur émail, encadré d'or,
avec une chaînette minuscule,
pour être porté sous les vêtements.
Ce
portrait contenait, cachés entre une plaque d'ivoire et l'émail deux
thermomètres à maxima et à minima, deux
chefs-d'oeuvre de
précision sous des dimensions si petites.
Ainsi je pouvais vérifier les
modifications à la température normale d'un organisme affecté d'amour.
Sous des prétextes souvent difficiles à inventer, je me faisais rendre
pour quelques heures le portrait, je prenais note
des nombres à leur date et
j'amorçais de nouveau les thermomètres.
Un soir que j'avais dansé deux
fois avec une petite dame brune, je me rappelle avoir constaté un abaissement de
température de quatre dixièmes, suivi ou précédé (rien ne m'a fait connaître
l'ordre des phénomènes) d'une élévation
de sept dixièmes. Voilà des faits.
Quoi qu'il en soit, tout étant préparé, je pris les mesures suivantes.
Je dis à M. D*** : « La propriété, c'est le vol » (ce
n'est pas de moi, ce
n'est pas neuf, mais ça porte toujours) à Mme D*** qui avait fait une fausse
couche dont elle
parlait trop souvent : « La femme, au point de vue
économique et social, peut et doit être considérée comme une usine
à foetus
» et je fredonnai, sur l'air Près d'un berceau, quelques vers d'une
chanson de W*** intitulée : Près d'un
bocal :
... Je le
voyais en blanc faux col
Frais substitut aux dignes poses...
S'il
n'était pas dans l'alcool,
Comme il eût fait de grandes choses !
Puis j'insinuai dans la main de Virginie ce billet :
« Je vous
expliquerai tout, après. Brouille absolue entre vos parents et moi. L'idéal, le
rêve, le prisme de l'impossible,
voilà ce qui nous attend. Pour vivre il
faut aimer... Il y a une berline en bas : viens, ou je me tue et tu es damnée. »
C'est ainsi que je l'enlevai.
Les facilités que j'avais trouvées
dans cette entreprise me stupéfiaient, lorsqu'en chemin de fer je regardais
cette jeune
fille, élevée tranquillement, destinée peut-être à quelque
employé médiocre, et qui me suivait à la faveur d'une série
de formules
sentimentales, que je n'avais pas inventées, du reste, et que vraiment
j'expliquerais insuffisamment.
Nous allions quelque part, on le suppose.
J'avais en effet depuis longtemps préparé, avec ma sagacité personnelle,
une délicieuse et méthodique installation
dont le but apparaîtra ci-dessous.
Il y avait trois heures de chemin de fer, beaucoup de temps pour
l'effarement, les sanglots, les palpitations.
Heureusement que nous n'étions
pas seuls dans le compartiment.
J'avais préalablement étudié, autant
qu'il se peut, la situation dans les romans :
« Tu... Vous me sacrifiez
tout.. Comment reconnaître... » Puis après un silence : « Je t'aime, je vous
aime... Oh ! les
voyages avec la bien-aimée ! L'horizon rougit le soir, ou
le matin s'emperle à l'aurore, et l'on est tous deux face à face,
après la
distraction ou le sommeil, dans des pays à parfums nouveaux. »
Je
m'étais fait faire la phrase par mon ami le poète W***.
Nous arrivons,
elle comme un oiseau mouillé, moi ravi du succès initial de mes recherches. Car,
sans me laisser
entraîner à la vanité romanesque de cet enlèvement,
j'avais durant tout le voyage, en rassurant la pauvre jeune fille
effarouchée, adroitement appliqué entre sa dixième et sa onzième côte un
cardiographe à fonctionnement prolongé si
exact que M. le Docteur Maret, à
qui j'en dois la description idéale se l'était refusé par économie.
Puis, une voiture nous prit à la gare. Terreur, embarras, ivresse
inquiète de la demoiselle. Faiblement repoussés, mes
embrassements
permettaient au cardiographe d'enregistrer les expressions viscérales de la
situation.
Et dans le délicieux boudoir où, mettant ses mains sur ses
yeux, elle se reprochait sa rupture définitive avec les
exigences de la
morale et de l'opinion, je pus heureusement procéder à la détermination exacte
(le moment était
d'absolue importance) du poids de son corps. Voici comment
:
Elle s'était laissée aller sur un sofa, perdue en ses pensées.
M'arrêtant, ému, ravi de la contempler, je pressai du talon
un bouton de
sonnerie électrique ménagé sous le tapis, et, à côté, dans un cabinet secret, au
bout du levier de bascule
dont le sofa occupait l'autre bout, Jean
(domestique dévoué et prévenu) put constater le poids de la demoiselle
habillée.
Je me jetai à côté d'elle et je lui prodiguai toutes les
consolations possibles, caresses, baisers, massage, hypnotisme,
etc.,
consolations pourtant non définitives, vu mon plan de recherches.
Je
passe sur les transitions qui m'amenèrent à faire tomber ses derniers vêtements,
toujours sur le sofa, et à l'emporter
dans l'alcôve où elle oublia famille,
opinion, société.
Pendant. ce temps-là, Jean pesait les habits laissés,
bas et bottines compris, sur ledit sofa, de manière à obtenir par
soustraction le poids net du corps de la femme.
D'ailleurs, dans la
chambre où, ivre d'amour, elle s'abandonnait à mes transports fictifs (car je
n'avais pas à perdre
mon temps), nous étions comme dans une cornue. Les murs
doublés de cuivre empêchaient tout rapport avec
l'atmosphère ; et l'air, à
son entrée d'abord, à sa sortie ensuite, était analysé d'une manière rigoureuse.
Les solutions de
potasse des appareils à boule révélaient, heure par heure,
à d'habiles chimistes la présence quantitative de l'acide
carbonique. Je me
souviens de nombres curieux à ce sujet, mais ils manquent de la précision
justement exigée dans
les tables, puisque ma respiration à moi, non
amoureux, était mêlée à la respiration de Virginie, vraie amoureuse.
Qu'il
me suffise de mentionner en gros l'excès d'acide carbonique lors des nuits
tumultueuses où la passion atteignait
ses maxima d'intensité et
d'expression numérique.
Des bandes de papier de tournesol habilement
distribuées dans les doublures de ses vêtements m'ont révélé la
réaction
constamment très acide de la sueur. Puis les jours suivants, puis les nuits
suivantes, que de nombres à
enregistrer sur l'équivalent mécanique des
contractions nerveuses, sur la quantité de larmes sécrétées, sur la
composition de la salive, sur l'hygroscopie variable des cheveux, sur la
tension des sanglots inquiets et des soupirs de
volupté !
Les
résultats du compteur pour baisers sont particulièrement curieux.
L'instrument, qui est de mon invention, n'est
pas plus gros que ces
appareils que les bateleurs se mettent dans la bouche pour faire parler
Polichinelle, et qu'on
désigne sous le nom de pratique. Dès que le
dialogue devenait tendre et que la situation s'annonçait comme
opportune, je
mettais, en cachette, bien entendu, l'appareil monté entre mes dents.
J'avais eu jusque-là assez de dédain pour ces expressions de « mille
baisers » qu'on met à la fin des billets amoureux.
Ce sont, me disais-je,
des hyperboles passées dans la langue vulgaire, d'après certains poètes de
mauvais goût,
comme Jean Second, par exemple. Eh bien, je suis heureux
d'apporter une vérification expérimentale à ces formules
instinctives que
bien des savants avaient, avant moi, considérées comme absolument chimériques.
Dans l'espace d'une
heure et demie à peu près, mon compteur avait enregistré
neuf cent quarante-quatre baisers.
L'instrument placé dans ma
bouche me gênait ; j'étais préoccupé de mes recherches, et d'ailleurs les
activités feintes
n'égalent jamais les réelles. Si l'on tient compte de tout
cela, on verra que ce nombre de neuf cent quarante-quatre
peut être souvent
dépassé par les gens violemment amoureux.
Cette exquise période de
bonheur pour elle et de fructueuses études pour moi dura quatre-vingt-sept
jours. J'avais
établi la série de faits décisifs sur lesquels la science
de l'amour doit nécessairement se fonder, sauf la neuvième et
dernière
partie dans ma subdivision. Cette neuvième partie a pour titre : Les effets
de l'absence et du regret.
L'étude devenait délicate ; heureusement
que je pouvais compter sur Jean (domestique dévoué) et sur mes fidèles
préparateurs, physiciens, chimistes, naturalistes.
« Virginie,
dis-je donc un matin, rêve bleu de ma vie, étoile de mon avenir blafard, j'ai
oublié dans tes bras quelques
billets à ordre qu'on a protestés. Je dois
donc momentanément me soustraire aux lueurs de tes yeux, au magnétisme de
tes baisers, à l'éblouissement de tes étreintes, et aller laver cette tache
de ma vie commerciale. »
La scène qu'elle me fit compléta ce que j'avais
déterminé dans quelques scènes précédentes relativement au
Mécanisme du
dépit.
Et je partis, inflexible, non sans laisser des instructions
précises à tous mes préparateurs pour qu'ils prissent les
dernières notes
nécessaires à mon mémoire, dont l'effet académique s'annonçait désormais comme
devant être
foudroyant.
À dire vrai pourtant, j'étais fatigué de ces
recherches si patientes. Quand un chimiste étudie avec la plus grande
ferveur un genre de réactions, une théorie générale, il peut du moins, aux
heures de repas ainsi que pendant la nuit,
quitter son laboratoire et
abandonner son esprit aux faits ordinaires de la vie. Le problème que je
poursuivais ne
m'avait pas donné de ces congés. Il fallait être toujours
prêt aux expériences ; il fallait, fuyant toute distraction, se
tenir
constamment à l'affût des phénomènes innombrables et compliqués qui surgissent
dans ce qu'on appelle une
intrigue amoureuse.
Aussi je profitai de
ce répit au travail ardu. Sûr de mes subordonnés, j'oubliai un instant, dans les
bals de barrières,
dans les maisons de plaisir recommandées, cette tension
intellectuelle ininterrompue que j'avais religieusement subie
pour la plus
grande gloire de science.
En revenant, dans le wagon, je me félicitais
intérieurement de mon oeuvre colossale accomplie. Je me disais,
justement,
que mon mémoire serait un colossal coup de tam-tam dans le monde savant, quelque
chose comme les
Principes de Newton ou toute autre révélation
analogue.
Une si louable opiniâtreté, pensai-je, en me reposant sur les
coussins de la voiture qui de la gare me conduisait à la
villa, et le
désintéressement de frais si considérables va enfin trouver sa récompense !
« Madame est sortie depuis trois jours, me dit-on, quand je fus chez
moi.
-- Sortie depuis trois jours ! Ce n'est pas possible...
--
Elle a laissé une lettre pour monsieur. »
Voici la lettre :
Vous seriez un misérable, monsieur, si vous n 'étiez pas si bête.
Oh ! comme je m 'ennuyais chez mes parents depuis mes études au
Conservatoire ! Vous n'avez pas compris que j'ai
été bien heureuse de vous
trouver pour sortir de la baraque paternelle. Merci tout de même, cher ami.
Jules W***, votre ami, m'avait expliqué vos projets.
Il faut que
vous soyez bien jeune, sans en avoir l'air, pour croire que c'est là ce qu'on
apprend avec les femmes.
À propos, j'ai trouvé tous vos instruments,
tous vos registres. J'étais nerveuse (pourtant vous m'êtes bien indifférent !)
et j ai tout cassé, tout brûlé.
J'ai même découvert le mystère du
scapulaire que vous m'aviez laissé. Vos thermomètres, vos hygromètres (c'est le
mot, je crois), autant de mouchards, sont en miettes.
Et puis, quels
renseignements auriez-vous eus d'après moi sur l'amour ? Vous m'avez toujours
ennuyée au possible...
Votre ami Jules m'avait amusée et peut-être émue,
avec ses audaces bohémiennes. Vous, jamais...
Il faisait trop triste
dans vos boudoirs à trucs.
Adieu, mon petit savant. Je vais me dégourdir
sur les planches, à l'étranger. Un grand seigneur russe, moins sérieux et
plus sensible que vous, m 'emporte dans sa malle.
VIRGINIE.
Tous mes espoirs de gloire anéantis, six cent mille francs (les trois
quarts de ma fortune) dépensés en pure perte, la
science retardée, en cette
question, de plusieurs siècles : tel est le tableau qui me passa devant l'esprit
à la lecture de
cette lettre. N'en voulant rien croire, je parcourus la
villa de la cave au grenier.
Désastre effroyable ! tout, en effet, était
brisé, pilé sous les talons de ses bottines ; les documents brûlés voltigeaient
çà et là comme un essaim de papillons noirs.
Et, dernière raillerie
de la fatalité, je sentis en marchant dans ces chambres vides, parmi les ruines
de mon avenir, je
sentis le regret de la fuite de Virginie ! Oui, je
regrettais cette femme plus que mes meilleurs travaux perdus ! Et
j'allai
m'évanouir, ô honte, en m'enfouissant dans l'oreiller pour y retrouver l'odeur
des cheveux que je ne devais plus
toucher.
Pour comble, perdant
l'occasion d'enregistrer les éléments analytiques d'un si profond déchirement,
d'un ensemble si
particulier de sensations violentes, je ne pensai pas à
m'appliquer le cardiographe !
LE JOURNAL DE L'AVENIR
Je suis
arrivé aux bureaux du Chat Noir et j'ai été si écrasé parle le luxe
asiatique des salons, que, roulant mon
chapeau entre mes doigts, je me suis
tenu deux heures dans un couloir sillonné par mille
employés affairés, vêtus
des uniformes les plus polymorphes et polychromes.
On m'a poussé dans
une salle d'attente. Les draperies, les divans, les parfums qui brûlaient dans
les coins,
redoublaient ma timidité.
Pourtant, vaincu par la fatigue
et l'émotion, n'osant me laisser choir dans les moelleuses ottomanes qui
encombrent les
salons de la rédaction, j'avisai un petit tabouret canné à
trois pieds et je m'y assis, m'en jugeant à peine digne.
Immédiatement un vertige inconnu m'a saisi : M. Grévy m'est apparu sous
les traits de Jupiter, coureur de nymphes ;
Salis tenait la lyre en Apollon
et, souriant d'un air mystérieux, m'a chanté :
Sur ce trépied, le
moins habile
Acquiert le flair d'une sibylle.
En effet, les murs
semblaient s'éloigner, les plafonds devenaient des dômes de verdure tropicale,
les mouches
attardées de l'hiver se multipliaient sous forme de colibris
gazouilleurs.
L'almanach-bloc (dont on décolle une feuille par jour)
s'illuminait d'un éclat électrique et la date s'y lisait, fatale :1er
mars
1986.
-- Pourquoi ce 9 à la place du 8 ?
-- C'est bien simple,
susurra Rodolphe, nous sommes plus vieux de cent ans.
-- Mais alors,
nous allons mourir ?
-- Ne fais pas le malin. Tu sais bien que depuis
l'invention du célèbre Américain Tadblagson, nos cervelles ont été
exécutées
en platine par la galvanoplastie ; que, quand elles seront usées, on nous en
reposera un autre exemplaire
pareil, puisque les moules en sont conservés et
catalogués à l'Hôtel de Ville.
-- Et où sommes-nous ?
- Aux
bureaux du Chat Noir.
En effet, autour d'une immense table
d'émeraude, sont assis les rédacteurs. Ils ne sont pas beaux, les rédacteurs ;
ils
ont des figures de déménageurs ; ils sont tous vêtus de toile grise,
avec un numéro d'ordre au collet. Tous ont une
sorte de chapeau en forme de
citrouille qui s'applique sur leur front par une série de touches, comme dans
l'appareil à
prendre mesure chez les chapeliers.
Cinq heures
sonnent.
Les dix rédacteurs du bout se collent un téléphone à l'oreille
gauche et écrivent de leur main droite sur du papier en
bandes continues,
qu'une machine déroule devant eux. À mesure que la surface se couvre d'écriture,
elle est entraînée,
à travers une rainure, dans le sous-sol où est
l'imprimerie.
Alphonse Allais, en obligeant cicérone, m'expliquait les
choses :
-- Ce sont les rédacteurs de l'actualité, les téléphones
leur révèlent ce qui se passe partout, et ils l'écrivent avec le
talent
qu'ils puisent dans ces singuliers chapeaux.
« J'allais oublier de vous
dire que ces chapeaux contiennent des cervelles métalliques des meilleurs
modèles, avec
pile et accessoires. Les pointes qui touchent le front servent
à envoyer les courants électriques, qui produisent le
talent dans la tête la
plus obtuse.
« Cette invention, due au célèbre Tadblagson, a transformé
l'ordre social en rendant le talent proportionnel à la
fortune. C'est ainsi
que le plus grand génie de notre époque est le banquier Philipfill, qui a pu se
donner le luxe de
collectionner les cervelles les plus chères. Entre autres,
on raconte qu'il a payé un million et demi la cervelle de Sarah
Bernhardt,
garantie conforme.
« Il résulte de là qu'on en a fini avec les
revendications socialistes du siècle dernier. Maintenant l'axiome est : Pas
d'argent, pas de talent. Il y a de très rares exceptions de gens sans le sou
qui naissent avec de l'esprit : mais nos
tribunaux en font prompte justice
en les expropriant de leur cerveau, dont tout modèle revient à l'État.
«
Le Chat Noir de 1986, qui veut à tout prix intéresser ses lecteurs, a
fait les plus grands sacrifices pour enrichir sa
collection cérébrale. Ainsi
les dix rédacteurs de fond, dont deux écrivent en vers, ont une valeur de plus
de cinq
millions sur la tête. Celui-là, à gauche, a un cerveau Victor Hugo ;
voyez-le du reste. Cinq heures dix... il a écrit déjà
deux cents vers, vingt
par minute. »
Je me penche avidement pour lire quelques vers ; le papier
courait si vite que je n'ai pu lire que ceci :
-----
La roue
en grès rugueux entraîne l'eau de l'auge,
Et la lame d'acier chuinte, siffle
et se tord
Il faut que l'acier cède au silex qui le mord,
Il faut que
l'éclair brille en ce contact suprême
Comme l'éclair des yeux de l'amante à
qui l'aime.
-----
« Oh ! ceci sera probablement coupé à la
correction. La cervelle du porteur influe, et quelquefois un peu trop, sur le
travail. Celui-ci est émouleur et il a mis des choses de son métier.
« Nous prenons, comme vous voyez, nos rédacteurs dans les classes les
plus modestes ; ils sont plus réguliers, moins
chers, et mettent moins de
leur propre fond dans le travail.
« Nous groupons parfois, pour avoir
des effets inattendus, deux ou trois cerveaux différents. Voyez par exemple ce
rédacteur qui ploie sous ses deux chapeaux superposés. Il porte outre son
cerveau à lui (qui n'a que peu d'effet) celui
de Th. de Banville le poète,
combiné avec celui d un avocat connu de quelques érudits.
« Je vais,
avec mes ciseaux, couper ce qu'il vient d écrire, - il ne s'en apercevra pas -
et vous jugerez de l'effet. »
Voici ce qu'il y avait sur la bande coupée
:
-----
Je l'eus par un beau soir (toutes choses égales
D'ailleurs).
Or, ses parents étaient de vulgaires et pâles
Tailleurs.
J'avais le coeur, bien qu'elle eût horreur de l'étude
Féru...
Mais nul, alléguant, dit Cujas, sa turpitude,
N'est cru.
Qui lui fit ce regard, sous ces éclairs de poudre,
Profond ?
Poser la question, mon coeur, c 'est la résoudre
Au fond.
Je lui
dis : -- Tu n 'auras de moi pas une pierre,
Pas un
Diamant, ni louis, ni
franc, ni bock de bière,
Corps brun !
Payer ? Jamais ! Si son corps
amoureux qui vibre
Changeait ?...
J'aime mieux sagement garder ton
équilibre,
Budget !
-----
« Ce soir, ça n'a pas de sens ;
mais quelquefois ça étonne le lecteur.
« Cinq heures et quart... Stop !
La copie est finie. Tous les rédacteurs posent plumes et téléphones. Tous
remettent
leurs chapeaux dans des cases numérotées et s'en vont, idiots
comme avant de s'être coiffés, toucher chacun 3 fr. 50 à
la caisse.
La rédaction n'est rien, comme frais, comparativement aux dépenses de
personnel administratif et de matériel.
« Le matériel ? ça ne m'étonne
pas qu'il soit cher. Figurez-vous des serres immenses, remplies de palmiers,
d'orchidées, sillonnées d'oiseaux-mouches et de colibris ! - ces colibris
sont même gênants.
« L'Américain Humbugson vient heureusement d'inventer
une poudre colibricide.
« Et les murs qu'on voit si loin, là-bas, et ces
rochers abrupts, sont en béton aggloméré lumineux pendant la nuit.
« Je
ne vous parle pas du sous-sol pour l'imprimerie, où l'on n'imprime pas ; Car ce
sont des personnes d'une voix
exquise qui dictent la copie à des
phonographes dont les traces reproduites à des millions d'exemplaires vont
porter le
journal parlé aux abonnés.
« Personne ne sait plus
lire ni écrire - c'est le progrès ! - à cause dudit phonographe. On ne trouve
que quelques gens
arriérés dans ce sens parmi la lie du peuple ; - ce sont
ces gens qu'on emploie à la rédaction... »
Crac ! mon tabouret canné à
trois pieds s'est cassé sous mes contorsions.
Et je retombe dans
notre triste époque, dans les bureaux d'un journal en 1886.
Quelle
piètre installation que la tienne, mon pauvre CHAT NOIR !
LE CAILLOU
MORT D'AMOUR
Histoire tombée de la lune
Le 24 tchoum-tchoum
(comput de Wéga, 7e série), un épouvantable tremblement de lune désola la
Mer-de-la-
Tranquillité. Des fissures horribles ou charmantes se
produisirent sur ce sol vierge mais infécond.
Un silex (rien d'abord de
l'époque de la pierre éclatée, et à plus forte raison de la pierre polie) se
hasarda à rouler d'un
pic perdu, et, fier de sa rondeur, alla se loger à
quelque phthwfg de la fissure A. B. 33, nommée vulgairement
Moule-à-Singe.
L'aspect rosé de ce paysage, tout nouveau pour lui,
silex à peine débarqué de son pic, la mousse noire du manganèse
qui
surplombait le frais abîme, affola le caillou téméraire, qui s'arrêta dur,
droit, bête.
La fissure éclata du rire silencieux, mais silencieux,
particulier aux Êtres de la Planète sans atmosphère. Sa
physionomie, en ce
rire, loin de perdre de sa grâce, y gagne un je-ne-sais-quoi d'exquise
modernité. Agrandie, mais
plus coquette, elle semblait dire au caillou : «
Viens-y donc, Si tu l'oses !... »
Celui-ci (de son vrai nom
Skkjro) jugea bon de faire précéder son amoureux assaut par une aubade
chantée dans le
vide embaumé d'oxyde magnétique.
Il employa les
coefficients imaginaires d'une équation du quatrième degré. On sait que dans
l'espace éthéré on obtient
sur ce mode des fugues sans pareilles. (Platon,
liv. XV, § 13).
La fissure (son nom sélénieux veut dire «
Augustine ») parut d'abord sensible à cet hommage. Elle faiblissait
même, accueillante.
Le Caillou, enhardi, allait abuser de la
situation, rouler encore, pénétrer peut-être...
Ici le drame commence,
drame bref. brutal, vrai.
Un second tremblement de lune, jaloux de cette
idylle, secoua le sol sec.
La fissure (Augustine) effarée se referma
pour jamais, et le caillou (Alfred) éclata de rage.
C'est de là que date
l'âge de la Pierre Éclatée.
DIAMANT ENFUMÉ
Folle d'abord.
Et j'ai employé toute ma puissance à la rendre à la vie réelle. Je ne voulais
pas l'aimer, je ne l'aimais
pas ; mais je me suis ensuite attaché à elle
comme à une oeuvre personnelle.
Sa folie était tourbillonnante, loquace,
inquiète. Il m'a fallu dépenser une activité, une force immense à suivre et à
dompter cette folie. Vitesse exagérée, effrayante, du mouvement de la pensée
; et puis, un bagage d'impressions
fictives de vie parisienne, de
journalisme, de cancans de coulisses. Avec cela un sentiment inhérent à l'être,
- toutes
les femmes l'ont plus ou moins, - le désir prépondérant de
paraître, sans presque de souci d'être en réalité. Être
connue, en bien ou
en mal, qu'importe ! La réclame, la réclame. Là est même l'origine de tout le
mal qu'elle m'a fait
Donc, séduit par les pittoresques mais malsaines
profondeurs de son âme désordonnée, j'ai conquis sa foi et celle de
son
entourage. Je me suis chargé d'elle. Je l'ai sauvée de mesures extrêmes, de la
séquestration qui l'aurait tuée, en
promettant, contre l'avis des autorités,
qu'elle guérirait C'est arrivé. Mais ma tenue énergique, ma froideur voulue,
obligée, avaient irrité son amour-propre de femme. Et elle s'est servie des
forces qui lui étaient revenues pour me
soumettre, pour se faire aimer.
Plusieurs fois, j'étais assis à côté d'elle, et, comme cédant à la
fatigue, elle appuyait sa tête contre mon épaule. Je ne
voulais pas. Mais je
me sentais prendre ; je la sentais s'obstiner ; je savais où nous menait
l'inexorable amour.
Une fois, en voiture, après je ne sais quelles
paroles prononcées par moi - y avait-il quelque aveu involontaire dans
ces
paroles ? - elle me dit : « Alors, vous m'aimez ? » Et violemment, poussé par un
irrésistible ouragan intérieur, je
lui répondis en collant mes lèvres sur
les siennes.
C'est le type qui ne m'attire pas d'abord, mais que la
fatalité rapproche de moi et dont je souffre.
Ensuite, domination,
tyrannie. Elle me commandait de rêver à ceci ou cela, de faire tels vers. D'où
ma stérilisation
J'échappais en cédant tout ce qui n'importe pas - et la
femme ne voit que cela.
Et puis, m'obsédant de citations à propos de
chaque parole, de chaque caresse. Je l'aimais, pourtant ; car j'avais réussi
à réveiller chez elle un ravissant fond de nature, masqué par tout ce
plâtrage de fiction. J'y avais réussi en me faisant
naïf et primitif, - il
paraît que je le suis réellement, - en m'obstinant à ne voir en elle que la
vierge éternelle, la fleur
intacte.
J'ai mal fait, peut-être ; j'en
savais assez pour ne pas croire à cette pureté. Mais je n'ai pas de regrets. Mon
rêve l'avait
transformée et embellie en fait. Ma naïveté la charmait, et ne
voulant pas la troubler, elle se mettait à l'unisson.
Puis, parfois elle
croyait, plus naïve que moi encore, me déguster en connaisseuse. Je feignais de
ne pas le voir.
Elle se plaignit d'abord du peu d'influence qu'elle
avait sur moi, reprochant les amours antérieures et les rêves
possibles. Je
lui faisais tout faire, affirmait-elle sans jamais dire « je veux ». Elle
sentait quelque chose d'immodifié en
moi, sous l'obéissance extérieure
absolue, exagérée. Cela a grandi et elle est devenue mon ennemie intellectuelle.
Mais l'âme et le corps - sinon l'esprit - étaient à moi. Pénible période,
cependant. Je rêvais par instant l'éloignement et
la liberté.
Mais
nos âmes étaient et seront toujours d'accord ; ma lassitude était toute
physique. J'ai pensé qu'elle en sentait peut-
être autant, et j'ai exigé
qu'elle fît son voyage d'été habituel. J'étais tenu à Paris ; le sachant elle
consentit à partir sans
moi.
Alors ont eu lieu un ou deux faits de
fatalité qu'on ne met pas dans les romans, mais qui sont de toutes les histoires
réelles.
Je ne me justifie pas ; j'ai eu tort, puisque notre
histoire était un roman naïf et pur. Mais l'irritation antérieure, la
fatigue qu'elle et son entourage m'avaient donnée ! Elle aurait dû ne pas me
demander ce serment que j'ai refusé de
donner par horreur du faux et par
espoir d'expier en froideurs momentanées et en persécutions - dures souffrances
pour moi ! - ce qu'il y avait eu de fautes de ma part.
Elle l'a
fait, cherchant des raisons de m'éloigner nonobstant une réconciliation
ultérieure, pour mal faire plus
librement. Car j'ai trouvé qu'à son
ressentiment s'ajoutait un intérêt de paraître. S'alléguant le talion,
elle a vendu
ses sourires, pour la gloriole mensongère de signer l'oeuvre
d'autrui. Et elle tenait encore à moi puisqu'elle ne m'avait
pas dit : «
C'est fini. »
Eût-elle aimé l'acheteur, j'aurais subi le sort changeant,
j'aurais courbé la tête en lui disant adieu. Mais, elle m'aimait ;
elle
m'aime encore à présent, comme moi je l'aime ; elle m'aimait encore puisqu'elle
se cachait de moi pour se vendre.
La folie était horrible ; je me suis enfui
en la maudissant.
Puis, j'ai voulu écraser le salisseur de rêve,
espérant me briser moi-même à la vengeance. Sa vanité, à elle, eût été
satisfaite d'un semblant de drame, même d'un drame vrai. Aussi de feintes
préférences pour accroître ma colère. J'ai
agi, mais je voyais tout. Je
voyais qu'elle m'aimait toujours, et je n'étais que plus désolé, plus épouvanté
de sa folie.
J'ai agi, parce qu'il méritait tout. Il s'est dérobé, il s'est
effondré sans la résistance que demandait ma rage.
Oh ! l'horreur de mon
âme en ce temps ! Voici un projet de lettre pour elle (je ne lui ai jamais
écrit) :
« Vous avez préféré une gloire de mensonge (et quelle gloire !)
à la pureté, à la justice, à l'amour. Vous êtes maudite.
Vous êtes damnée.
Restez le coeur vide. Pour moi, je ne reviendrai plus. Votre acte est si
trivial, si laid, qu'il m'a ôté
même ces défaillances de raison, ces vagues
désirs qu'on a toujours de revenir vers l'aimée d'hier. Je reverrais en vous
celle qui n'a jamais été ce que j'avais cru.
« Préférer la joie
inepte d'arriver à passer pour ce que vous n'êtes pas aux ivresses sacrées de
l'amour, c'est de la
démence vulgaire, c'est de l'immoralité de carrefour.
« Je ne vous regrette pas ; car vous n'avez jamais été une vraie
amoureuse. Je m'étais trompé. Je ne vous hais pas, je
vous plains. »
Ainsi mon épouvantable douleur devenait de la rage et des injures.
Pourtant, elle m'aurait rappelé, tendu les bras... à
certaines heures
grises, oui, j'aurais obéi, comme un fou, comme un homme ivre ; mais à d'autres
moments, non ! non
! Elle avait trop mal fait.
Puis des mois, des
mois. Tout était noir ; toute espérance fermée, toute expansion étouffée en ma
poitrine. Me
réveillant pour imaginer de vils retours, j'étais aussi lâche
en moi-même que fier au dehors. Désir immense de la
revoir, immobilisé dans
un orgueil de granit.
Un soir, j'étais double. Aller en avant ou en
arrière, chez elle ou à l'opposé. Deux volontés effrayantes et égales_.
Longtemps je suis resté immobile, tiraillé par ces deux monstres. Souffrance
horrible qui a laissé des traces dans l'état
physique de mon coeur. Enfin il
m'est venu un but intermédiaire, où j'ai couru. La nuit s'est passée en actes de
démence qui ont bien charmé deux femmes quelconques.
Et plus
longtemps après, j'ai écrit ceci que j'ai gardé en un carnet et que je retrouve
(j'écrivais pour me soigner).
Mon moi le plus lucide était ailleurs,
pendant ce dénouement. J'ai été conduit par un vague instinct d'imiter ce qu'on
fait ordinairement, et non par ma pensée la plus juste. Je n'ai voulu
tromper personne, puisque j'ai cru agir suivant ma
loi vraie. Cette sorte de
défaillance est venue de faits extérieurs, bien prévus, mais contre lesquels mon
coeur s'est
révolté.
Non, les actes d'un être ne changent pas mon
sentiment sur lui. Je le vois et l'admets tel qu'il est et ses actes sont
conséquences de ce qu'il est.
Elle a été perfide, menteuse et
méchante ; elle a puérilement compromis la bonne entente de nos âmes pour des
intérêts temporels et bas. Je l'ai aimée pour ce qu'elle a de mieux, en
sachant tout cela possible, puisque je savais
qu'elle avait déjà profané
l'amour en le stimulant, pour tirer profit (elle le croyait) du rayonnement de
ceux dont elle
se rapprochait. Voilà qui est mal, diraient ceux qui jugent
les actes, isolés des êtres.
Elle a simulé l'amour, mais c'est à
elle-même qu'elle a d'abord fait illusion ; d'où plus de folie, mais moins de
laideur.
Je savais cela, et je l'ai aimée quand même. Elle a recommencé à
mes dépens ; elle m'a effarouché je me suis enfui,
mais je l'aime toujours.
Car, c'est elle tout entière, avec ses ombres et ses clartés, que j'aime.
Ma fuite n'a donc qu'une signification : elle m'avait donné tout ce
qu'elle pouvait d'amour fidèle et vrai, puis j'ai vu
que c'était fini. Il y
avait là rien que je ne me fusse prédit. Mais le bonheur brisé m'a fait perdre
le sens du vrai,
puisqu'il y a eu du reproche et de la colère dans ma fuite.
Heureusement qu'il n'y a eu que cela ; j'aurais peur de me
retrouver en des
jours pare ils.
Pourquoi est-ce que je l'aime tant ? Ce n'est pas une
brillante maîtresse, puisque les nuits folles, les voluptueux
abandons lui
font peur, puisqu'elle n'est pas complètement femme. Est-ce l'état de vierge
éternelle, de statue attirante
que les souillures des satyriaques ne
pénètrent pas ?
Elle disait, pourtant, détester mes rêves, mes oeuvres,
mes amis. À moi, tout ce qu'elle poursuivait paraissait puéril,
vide ou
malsain. Son type n'est pas de ceux dont je subis le charme immédiat. On m'a dit
qu'elle n'était pas belle. Son
visage est défraîchi par les soucis mondains,
les fatigues de solliciteuse, les cosmétiques malhabilement employés ;
ses
lèvres sont fanées et gercées par les fièvres folles. Et la plupart des choses
qu'elle fait et dit, m'ont toujours irrité à
n'y pas tenir, puisque ce sont
autant de représentations, de redites, de ce qu'elle a lu dans les volumes
loués, vu au
théâtre ou chez les gens connus où sa vanité la fait courir
sans choix.
Donc, peu de voluptés entre nous ; souvent des querelles.
Mais, à de délicieux instants, nous nous regardions dans les
yeux,
contemplant nos âmes.
Au commencement, elle a eu tort de me faire
quitter ma maîtresse ; à la fin, j'ai eu tort en me montrant jaloux de sa
chair. Mais l'indépendance en cela n'est qu'un rêve.
Maintenant la
situation est triste, très triste. Sans compter les souffrances effroyables que
j'ai subies depuis le dernier
jour jusqu'à un temps qui n'est pas loin,
chaque fois que nous nous voyons nous sommes dans un douloureux
mensonge.
Elle vit avec les indifférents, parle gaiement de toutes choses à celui-ci, à
celui-là. Moi, je fais de même,
je tache de secouer ma stupeur on prenant,
pour objectif d'agitation et de gaieté, telle femme que je ne devrais même
pas voir devant elle.
Mais comme nous avons été l'un à l'autre,
c'est très rarement et d'une manière gênée que nous nous parlons. Notre
voix
prend de fausses âcretés car le ton naturel en laisserait sentir le tremblement.
Tout cela est bien pénible et je n'en
vois pas la fin.
J'aime son
âme et je suis sûr qu'elle aime la mienne. J'ai rêvé des transactions folles à
lui proposer. Je voudrais qu'elle
fût ma soeur ; car je n'aurais d'autres
désirs que de la voir souvent, de regarder dans le fond de ses yeux, sans qu'il
pût
y avoir aucune raison de trouble entre nous.
J'ai pensé :
Pourquoi nos attitudes menteuses ? Nous nous sommes trouvés seuls et nous
n'avons plus parlé le langage
de la veille. Quand je la reverrai, je lui
dirai : « Avez-vous de la mémoire ? » Elle me répondra que oui, et je
reprendrai : « Alors - pour commencer, moi, je pourrais craindre les refus
froids et hautains - jette donc tes bras
autour de mon cou et colle tes
lèvres aux miennes. Faire autre chose serait faux. Nous avons été plus que frère
et
soeur. Et on ne cesse jamais d'être frère et soeur. »
C'était là
un projet que je n'ai pas accompli.
Je l'ai revue, pourtant, et souvent.
Elle a lu de mes vers qui parlaient d'elle je lui ai lu moi-même de ces vers où
je la
fustigeais, d'autres où je me souvenais mélancoliquement, d'autres où
je disais ma rancoeur lasse. Je n'étais franc que
dans mes vers, et après
les avoir lus, je devenais, malgré moi, faussement folâtre et distrait ou bien
triste pour des
motifs extérieurs.
Un soir, elle me fit signe des
yeux (comme autrefois !) de venir m asseoir là. C'était la première fois, depuis
deux ans,
que quelque chose du passé était réellement répété entre nous.
J'obéis, et lui demandai : « Est-ce un pari ? » Elle me
dit, avec reproche,
que non puis me parla de mes vers. Ensuite notre causerie, presque à haute voix
devant des
bavards qui soupaient, tomba sur le passé, sur la catastrophe
finale. Accusant la destinée et un peu moi, elle voulut se
justifier. «
Pourquoi vous défendre ? Puisque je reviens ici, je n'ai pas de mépris que vous
ayez à effacer. » Elle
continuait ; mais moi : « Non, vous avez mal fait. Si
je méritais cela, il fallait me notifier l'arrêt, avant de l'exécuter. »
Elle continuait encore et moi, toujours : « Je ne vous reproche rien ; je
vous ai aimée avec votre perversité ; je ne
voudrais pas vous changer ; mais
vous avez mal fait. »
Depuis, elle n'a plus ni paroles, ni regards
méchants contre moi. Je crois que nous rêvons tous deux de recommencer
autrefois, mais sans de décision pour que cela ait jamais lieu.
La
chanson de la plus belle femme
Je suis la plus belle des femmes qui ont
existé avant moi, de celles qui vivent maintenant et de celles qui naîtront
après.
Je joue merveilleusement des instruments de musique. Ma voix
a des profondeurs marines et des élévations célestes.
Les paroles que je
prononce n'ont jamais été encore entendues.
Les accords parce que les
cordes sont frôlées par mes doigts blancs, les chansons parce qu'elles sortent
de ma bouche
éblouissante, les paroles parce que mes regards tout-puissants
planent sur elles, sont des paroles, des chansons et des
accords éternels.
Je suis la plus belle des femmes, et ma plus grande joie est d'être vue,
d'être aimée, surtout de celui qui m'a prise,
mais aussi de ceux qui sont
au-dessous de lui.
Toutes les fourrures prises aux bêtes sauvages les
plus rares, tout ce que les hommes fabriquent d'étoffes de lin fin, de
soie,
tout cela m'est apporté, je m'étends dessus et mon beau corps blanc frissonne en
ces moelleuses richesses aux
fines odeurs.
Aux hommes forts, à celui
qui a vaincu tant d'autres hommes pour me posséder, les dures fatigues de la
chasse et de
la guerre ;
Moi, je me plais dans les jardins soignés,
dans les petites salles parfumées, tendues d'étoffes belles et douces, semées
de coussins.
Je suis belle et forte, mais je suis femme, et je me plais
dans les soins qu'aiment aussi les hommes faibles et malades.
Les tièdes
intérieurs, remplis de fleurs étincelantes.
Les palanquins pour voyager,
ou bien encore les épaules des servantes pour m'appuyer lorsque je vais
nonchalamment traîner les plis de ma robe dans les jardins soignés.
Je suis belle et forte, j'enfante sans souffrir et ma forme reste pure
et lisse. C'est pour moi une calme et lente volupté
de tenir mon enfant rose
dans mes bras et de sentir sa petite bouche téter le bout de mon sein solide,
pendant que ses
yeux rient et semblent répondre à mon sourire. C'est une
volupté calme et lente qui vaut la volupté tumultueuse
ressentie sous les
caresses de l'amant.
Je sens mon sang monter à ma poitrine et devenir le
lait tiède dont se nourrit et grandit mon enfant rose.
Deux de mes
doigts blancs pressent le bout de mon sein solide afin qu'il ressorte et que mon
enfant puisse, tout en me
tétant, me regarder de ses yeux riants et répondre
ainsi à mon sourire de ravissement.
Je suis ravie en sentant ma propre
substance passer en lui ; je sens mon sang monter à ma poitrine et devenir le
lait
tiède qui servira à former le corps rose et excellent à baiser de mon
enfant.
Je suis belle et forte ; j'ai enfanté sans douleur et ma forme
est restée pure et lisse.
Mon amant trouve plus attirants mes seins
solides depuis qu'ils ont nourri mon enfant rose ; je ne suis plus, dit-il, la
fleur en bouton aux odeurs de verdure, mais désormais la fleur épanouie aux
odeurs ambrées et capiteuses.
Mon enfant est assez grand pour jouer
parmi les servantes et leur causer de naïves terreurs par ses audaces
prophétiques.
Je suis belle et forte, j'ai enfanté sans douleur un
fils audacieux et je suis devenue plus attirante pour mon amant, à
cause de
ma forme opulente et lisse.
Je suis la plus belle des femmes et quand
j'ai paru aux yeux des hommes, tous ont voulu m'avoir.
Ainsi de grandes
discordes et de grands désastres. J'ai parfois pleuré au nom de ceux qui étaient
tombés pour moi, car
il y avait parmi eux de fiers regards et de hautes âmes
que j'aurais bien aimés.
Et pourtant j'ai été heureuse quand le plus
beau de tous, celui qui avait le regard le plus puissant, puisqu'il était le
dernier vainqueur, est venu me demander mon âme et mon corps.
Je lui
ai donné mon âme et mon corps, heureuse que le sort me l'ait choisi en ces
combats où tant d'autres sont
tombés, entre lesquels j'aurais peut-être
hésité.
Quand je m'abandonne sur les coussins, courbant mes bras
au-dessus de ma tête, l'attirance de mes clairs regards, de
mes seins
solides, de mes flancs neigeux, de mes lourdes hanches est toute-puissante.
C'est pour cela que tant d'hommes ont été ravis, que tant d'hommes se
sont tués.
Et celui qui m'a prise est tout entier possédé par
l'attirance de mes yeux clairs qui reluiront en des poèmes éternels, est
subjugué par l'abandon de mes seins solides, de mes flancs neigeux et de mes
lourdes hanches. Il sent, en ces formes
que je lui livre, le charme du beau
absolu et la volonté créatrice qui fait de mon corps la source des plus nobles
races
futures.
LES GENS DE LETTRES
I
Il était une
fois un roi et une reine, qui étaient bien fâchés de ne pas avoir d'enfants.
Le roi, qui s'appelait Sa Majesté O, disait à la reine, qui s'appelait
Sa Majesté É :
-- Le ciel n'a pas béni notre union, il faut consulter
votre marraine, la fée Araignée.
Le roi O avait un gros ventre. Quand il
tapait dessus, ça faisait toc, toc. La reine E n'avait pas du tout de ventre,
elle
était sèche, comme un hareng saur. Et les enfants ne venaient pas.
On télégraphia à la fée Araignée, qui arriva par la cheminée avec trois
gros choux qu'elle mit tout de suite dans une
marmite et du bon lard, et du
sel, et du poivre... Et puis elle trempa une grande soupe (il y en avait bien
pour cent
personnes) et la donna à manger à la reine É. La soupe aux choux
faite par une fée, est fée aussi. Voilà pourquoi le
reine É, si sèche
d'abord, enfla, enfla, enfla. Et le lendemain matin on trouva, dans trois
berceaux, le premier garni de
satin groseille, le second garni de satin
bouton d'or et le troisième garni de satin couleur du ciel sans nuages, trois
petites princesses, qui étaient plus belles que les étoiles, que le soleil
et que la lune.
La fée Araignée, qui était de la célèbre famille Aiou,
si connue dans l'industrie des tissus, coupa son nom en trois et
appela sa
première filleule A, sa seconde I et sa troisième OU.
II
Les
trois princesses devenaient plus belles encore en grandissant.
C'était
charmant de les voir courir sous la feuillée, sifflant aux merles, volant aux
papillons, cueillant la noisette
nouvelle.
Un soir le roi O dit à la
reine É :
Il faut marier nos filles, les belles princesses A, I, OU.
Pour la princesse A nous aurons de la peine, car elle est
comme une oie,
elle crie contre tous les gentilshommes et contre toutes les darnes de la cour.
La princesse I, ce sera
plus facile, elle rit toujours : nous la donnerons à
un prince écervelé. Quant à la troisième, la petite OU, ça se fera
sans nous
; elle a toujours peur, elle veut se sauver dans les bois, mais elle est à
croquer.
La reine dit au roi :
-- Que Votre Majesté n'oublie pas
que nos trois princesses n'ont à elles trois qu'une seule chemise (bien légère),
cadeau de leur marraine, la fée Araignée. Le peuple est écrasé d'impôts, et
les tabacs ne nous fourniront jamais de
quoi leur acheter d'autres chemises.
Le roi O dit :
-- Oh !
Boum, boum, boum ! Qu'est-ce que
c'est ? le canon ! Ah ! c'est une visite d'à côté. Est-ce le roi de
Derrière-les-fagots,
le voisin ? Non, ce sont ses trois fils, le prince P,
le prince T et le prince K.
-- Dis donc, bobonne, il y aurait peut-être
moyen de placer nos trois princesses... Eh ! c'est à toi que je parle, dis
donc, la reine, É, É, É. Tu dors ?
-- Sire, mariez-les comme il vous
plaira.
(Boum, boum !) Levons-nous, sire, et allons nous asseoir sur nos
trônes, pour recevoir les princes.
Il faut dire que le roi X de
Derrière-les-fagots n'était pas plus riche que le roi O. Il avait prié
l'enchanteur Merlin
d'être le parrain d'un fils, qui lui était promis par la
reine Z. Mais quand Merlin vint au baptême, il vit qu'au lieu d'un
fils, la
reine Z en avait donné trois, qui furent appelés le prince P, le prince T et le
prince K, comme on sait.
Mais Merlin l'enchanteur, ne comptant que sur
un seul filleul, n'avait préparé qu'un seul cadeau. C'était un sabre
magique
à la poignée de saphir. Les plus grands enchanteurs ne peuvent pas changer leurs
volontés. Aussi Merlin dit
au roi X :
-- Tant pis ! mes filleuls
n'auront qu'un sabre pour eux trois.
Ce n'était pas l'avarice qui
poussait Merlin, puisqu'il fit tomber, par sa magie, des étoiles filantes, qui
devenaient des
pralines, des dragées et des pièces de vingt francs. Il est
vrai qu'avec la magie ça ne lui coûta pas quatre sous.
Le prince P
devint un mangeur, le prince T devint un danseur, le prince K devint un
chasseur.
III
Boum ! Boum ! Le roi O et la reine É sont assis
sur leurs trônes.
Le prince P s'avance et dit :
-- Oh ! roi O,
voulez-vous me donner votre fille, la princesse A, en mariage ?
La reine
É dit au roi O :
-- Il est gourmand, il mange beaucoup, il mange trop,
mais ça ira bien avec notre fille A. Accordez-la lui.
Le roi O dit :
-- Prince P, je vous accorde ma fille A.
Alors le prince T s'avance
et demande en mariage la princesse I qui se tordait de rire, et le prince K
demande la main
de la princesse OU, qui s'était sauvée derrière le buffet,
mais qui était contente tout de même.
Les trois noces se firent le
lendemain, au son du fifre et du tambour. Il y avait même des cloches qui
sonnaient : do,
si, la, do, si, la. On distribua des pommes de terre frites,
des radis et du cidre, au peuple immense, qui bénissait le roi,
la reine et
les trois jeunes ménages.
Le roi, la larme à l'oeil, donna un royaume
(tout en se réservant ses droits de murs mitoyens) à chacun de ses gendres.
Dans son enthousiasme paternel, il alla même jusqu'à redoubler leur
noblesse.
Ainsi le prince P et la princesse A, ça faisait PA, ils
devinrent la famille PAPA, des gens sérieux, qui mangent
beaucoup ; de même
le prince T et la princesse I formèrent la famille TITI, des gens qui dansent et
rient toujours ; et
le prince K, avec la princesse OU, ça fait KOUKOU, c'est
l'amour, c'est mystérieux, c'est sous les bois. Coucou !
Coucou !
IV
Mais, dans le mariage, il faut du linge ! et la marraine n'avait donné
qu'une seule chemise (et si légère) à ses trois
filleules, en cadeau de
noces. Oh ! elles avaient bien chacune leur manteau de princesse, brodé de
perles d'Orient,
mais en dessous il fallait mettre la seule chemise de
marraine, et S. M. le roi O était pauvre, quoique descendant d'une
race
illustre.
Alors on s'arrangea tout de même. Le roi donna un grand bal
pour les noces.
La princesse A avait la chemise.
Après la
première danse, à neuf heures, elle alla se coucher.
Le prince P avait
le sabre. Il le posa sur la table de nuit, de crainte des voleurs et pour
montrer, selon la loi, que le
mari doit aide et protection à sa femme.
À minuit la princesse dit :
- J'ai assez dormi, allons souper.
Et ils revinrent dans le bal. La princesse A dit à sa soeur la princesse
I :
-- La chemise est roulée dans ce bouquet de roses thé !
La
princesse I s'en alla dormir dans sa chambre, ayant mis la chemise (si légère)
qui sentait les roses thé.
Alors le prince P dit au prince T :
-
Tu trouveras le sabre dans l'antichambre, au coin à droite. N'oublie pas la loi.
Le prince T trouva le sabre et courut aller voir si sa femme dormait
Elle dormait. Il mit le sabre à côté du lit, et
s'endormit.
À trois
heures du matin, la princesse I se réveilla en souriant à la vue du sabre, et le
prince T vit qu'elle avait une
chemise (bien légère). Elle dit :
--
J'ai assez dormi, allons danser ! Laissez-moi me lever, attendez-moi en bas.
Et vite, elle roula la chemise et la mit dans un bouquet de marjolaine
qui était là tout exprès. Elle passa son manteau
perlé, et descendit.
En entrant dans le bal, elle donna à la princesse OU, qui dansait sa
centième valse, le bouquet de marjolaine, en
disant :
-- Va vite te
coucher, il est tard ; n'aie pas peur, ton prince te suit
Oh ! elle
avait bien peur, la princesse OU ; elle aurait voulu se sauver. Mais le bois est
là-bas, bien noir, et si mouillé
!
Le prince T dit au prince K :
-- Le sabre est dans l'antichambre, au coin à droite. N'oublie pas la
loi.
La princesse OU dormait dans sa chemise (si légère) quand le prince
K vint dans la chambre. Il tira le. sabre du
fourreau, et s'endormit.
À six heures du matin, la princesse OU se réveille et dit :
--
J'ai assez dormi, allons au bois !
V
Boum ! Boum ! Boum ! Ce
n'est plus la fête, ni des visites, c'est la guerre.
L'ennemi attaque le
royaume de trois côtés à la fois.
Le prince K saute sur le sabre, la
princesse OU saute du lit, met son manteau et court à la guerre avec son prince.
Elle
n'a plus peur du tout.
Quand ils sont dans les bois, elle
cueille des églantines et des lauriers.
Le prince K court à droite,
court à gauche, court en face, et coupe la tête à tous les ennemis.
Le
prince P et le prince T auraient bien voulu gagner la bataille, eux aussi. Mais
sans le sabre - que faire ?
Les cloches se mirent à sonner pour la
victoire. Les gens du peuple coururent tous au devant du vainqueur et de sa
princesse. Puis on revint en bon ordre, chargés des riches dépouilles de
l'ennemi.
Il y avait de l'or, il y avait de l'argent, pour des millions.
Il y avait des robes de soie, des armures d'acier. Il y avait
cent mille
canons, autant de tonneaux de poudre, et cent fois autant d'obus. Il y avait
aussi des tonneaux de vin, de
cidre et de bière ; on n'a pas compté les
jambons. Il y avait encore soixante mille caisses de fruits confits, et bien
autre chose qu'on ne sait plus. Mais... pas de linge ; pas de sabres !
VI
Mais voici le char des vainqueurs, orné d'églantines et de
lauriers. Le prince K tenait dans sa main trois sabres
presque pareils, et
tous trois signés : Merlin. Le sabre à la poignée de saphir était celui qui
avait servi à gagner la
bataille. Les deux autres, trouvés dans la vieille
malle d'un colonel (comme par hasard, mais c'était Merlin qui avait
préparé
cette surprise), les deux sabres avaient, l'un une poignée de rubis, l'autre une
poignée de topaze orientale.
La princesse OU avait sur ses genoux une
cassette en lapis-lazuli treillagé d'or, qui contenait deux chemises (très
légères), signées de la fée Araignée.
Le prince K descendit du char
à droite, planta les trois sabres en terre entre lui et ses deux frères. Il fit
signe aux
canons : Boum ! boum ! boum ! Et les trois princes, levant chacun
un sabre, saluèrent cet heureux jour.
En même temps, à gauche du char, la
princesse OU donnait à ses deux soeurs la cassette en leur disant tout bas :
-- Il y en a une pour chacune de vous.
Les princesses A et I
comprirent que c'étaient des chemises, et elles embrassèrent tendrement leur
soeur OU.
VII
Après des tètes qui durèrent trois mois, on fit le
partage de toutes les richesses conquises, et tes trois familles PAPA,
TITI,
KOUKOU prirent congé du roi O et de la reine É pour aller gouverner chacune leur
royaume. Tous furent très
heureux et eurent beaucoup d'enfants.
------------------------- FIN DU FICHIER colliergriffes1 --------------------------------