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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT marie>
<IDENT_AUTEURS beaumontg>
<IDENT_COPISTES swaelensg>
<ARCHIVE http://abu.cnam.fr>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Marie, ou l'esclavage aux Etats-Unis. (1840)>
<GENRE prose>
<AUTEUR Gustave de Beaumont>
<NOTESPROD>
Gustave de Beaumont et Alexis de Tocqueville, tous deux magistrats, visitèrent les Etats-Unis en 1831-32 en mission d'étude pour le gouvernement français. Si dans «La démocratie en Amérique», de Tocqueville s'est attaché à une lecture politique des institutions de ce pays, Gustave de Beaumont a voulu faire une étude des moeurs américaines de l'époque, sous le couvert d'un récit romantique enrichi de nombreuses notes documentaires. Ces notes, très complètes, couvrent notamment les émeutes raciales de New York en juillet 1834, la condition sociale et économique des noirs, la création du Libéria, les nombreux mouvements religieux, la vie sociale des Américains et la situation tragique des Indiens.
Gustave de Beaumont and Alexis de Tocqueville, both magistrates, travelled to the United States in 1831-32 on an exploratory mission on behalf of the French government. Whereas de Tocqueville analysed American politics in "Democracy in America», Gustave de Beaumont studied American mores in the form of a romantic novel interspersed with a wealth of documentary notes. These notes cover the July 1834 racial incidents in New York, the social and economic status of the black community, the founding of Liberia, the numerous religious movements, the social life of Americans and the tragic situation of the Indians.
[Note du copiste: Les notes documentaires de Gustave de Beaumont, signalées dans le texte romancé par un ou plusieurs astérisques, figurent en un seul bloc en fin d'ouvrage. La mention de la pagination (<PAGE xxx>) de ces «Note de l'Auteur» permettent de les retrouver aisément par une simple recherche dans le texte.]
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER marie1 --------------------------------
MARIE OU L'ESCLAVAGE AUX ETATS-UNIS, TABLEAU DE MOEURS AMERICAINES,
PAR GUSTAVE DE BEAUMONT.
QUATRIEME EDITION.
PARIS.
LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN.
9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRES
MDCCCXL.
***
Ouvrages du même auteur.
L'IRLANDE SOCIALE, POLITIQUE ET RELIGIEUSE.
2 vol. in-8º, 4e édition.
PRIX: 15 FRANCS
***
(En société avec M. Alexis de Tocqueville)
SYSTEME PENITENTIAIRE AUX ETATS-UNIS ET DE SON APPLICATION EN FRANCE; SUIVI
D'UN APPENDICE SUR LES COLONIES PENALES, ET DE NOTES STATISTIQUES.
2 vol.
in-8º, 2e édition.
PRIX: 15 FRANCS.
Paris. Imprimé par Béthune et Plon.
***
TABLE DES MATIERES.
AVANT-PROPOS.
CHAP. I. -- Prologue.
II. -- Les Femmes.
III. --
Ludovic ou le Départ d'Europe.
IV. -- Intérieur d'une famille américaine.
V. -- Marie.
VI. -- L'Alms-House de Baltimore.
VII. -- Le Mystère.
VIII. -- La Révélation.
IX. -- L'Epreuve. 1.
X. -- Suite de
l'Epreuve. 2.
XI. -- Suite de l'Epreuve. 3. -- Episode d'Onéda.
XII. --
Suite de l'Epreuve. 4. -- Littérature et beaux-arts.
XIII. -- L'Emeute.
XIV. -- Le départ de l'Amérique civilisée.
XV. -- La Forêt vierge et le
Désert.
XVI. -- Le Drame.
XVII. -- Epilogue.
APPENDICE.
PREMIERE PARTIE. -- Note sur la condition sociale et politique des nègres
esclaves et des gens de couleur affranchis.
Tableaux comparatifs de la population libre et de la population esclave aux
Etats-Unis, depuis 1790 jusqu'en 1830.
DEUXIÈME PARTIE. -- Note sur le mouvement religieux aux Etats-Unis.
TROISIÈME PARTIE. -- Note sur l'état ancien et la condition présente des
tribus indiennes de l'Amérique du Nord.
NOTES:
-- sur les Femmes américaines.
-- sur les sentiments mutuels
des Anglais et des Américains.
-- sur les Banqueroutes.
-- sur le Duel
en Amérique.
-- sur la Sociabilité des Américains.
-- sur l'Egalité.
-- sur les événements arrivés à New-York les 9, 10 et 11 juillet 1834.
FIN DE LA TABLE
***
AVANT-PROPOS.
Je dois au lecteur quelques explications sur la forme et sur le fond de ce
livre.
Je le préviens d'abord que tout en est grave, excepté la forme. Mon but
principal n'a point été de faire un roman. La fable qui sert de cadre à
l'ouvrage est d'une extrême simplicité. Je ne doute pas que, sous une plume
habile et exercée, elle n'eût prêté aux développements les plus intéressants et
même les plus dramatiques; mais je ne sais point l'art du romancier. On ne doit
donc chercher dans ce livre ni intrigues calculées avec prévoyance, ni
situations ménagées avec art, ni complications d'événements, en un mot, rien de
ce qui communément est mis en usage pour exciter, soutenir et suspendre
l'intérêt.
Pendant mon séjour aux Etats-Unis, j'ai vu une société qui présente avec la
nôtre des harmonies et des contrastes; et il m'a semblé que si je parvenais à
rendre les impressions que j'ai reçues en Amérique, mon récit ne manquerait pas
entièrement d'utilité. Ce sont ces impressions toutes réelles que j'ai
rattachées à un sujet imaginaire.
Je sens bien qu'en offrant la vérité sous le voile d'une fiction, je cours le
risque de ne plaire à personne. Le public sérieux ne repoussera-t-il pas mon
livre à l'aspect de son titre seul ? et le lecteur frivole, attiré par une
apparence légère, ne s'arrêtera-t-il pas devant le sérieux du fond? Je ne sais.
Tout ce que je puis dire, c'est que mon premier but a été de présenter une suite
d'observations graves; que, dans l'ouvrage le fond des choses est vrai, et qu'il
n'y a de fictif que les personnages; qu'enfin j'ai tenté de recouvrir mon oeuvre
d'une surface moins sévère, afin d'attirer à moi cette portion du public qui
cherche tout à la fois dans un livre des idées pour l'esprit et des émotions
pour le coeur.
J'ai dit tout à l'heure que j'allais peindre la société américaine; je dois
maintenant indiquer les dimensions de mon tableau.
Deux choses sont principalement à observer chez un peuple: ses institutions
et ses moeurs.
Je me tairai sur les premières. A l'instant même où mon livre sera publié, un
autre paraîtra qui doit répandre la plus vive lumière sur les institutions
démocratiques des Etats-Unis. Je veux parler de l'ouvrage de M. Alexis de
Tocqueville, intitulé: De la démocratie en Amérique.
Je regrette de ne pouvoir exprimer ici tout à mon aise l'admiration profonde
que m'inspire le travail de M. de Tocqueville; car il me serait doux d'être le
premier à proclamer une supériorité de mérite qui bientôt ne sera contestée de
personne. Mais je me sens gêné par l'amitié. J'ai du reste la plus ferme
conviction qu'après avoir lu cet ouvrage si beau, si complet, plein d'une si
haute raison, et dans lequel la profondeur des pensées ne peut se comparer qu'à
l'élévation des sentiments, chacun m'approuvera de n'avoir pas traité le même
sujet.
Ce sont donc seulement les moeurs des Etats-Unis que je me propose de
décrire. Ici je dois encore faire observer au lecteur qu'il ne trouvera point
dans mon ouvrage une peinture complète des moeurs de ce pays. J'ai tâché
d'indiquer les principaux traits, mais non toute la physionomie de la société
américaine. Si ce livre était accueilli avec quelque indulgence, plus tard je
compléterais la tâche que j'ai commencée. A vrai dire, une seule idée domine
tout l'ouvrage, et forme comme le point central autour duquel viennent se ranger
tous les développements.
Le lecteur n'ignore pas qu'il y a encore des esclaves aux Etats-Unis; leur
nombre s'élève à plus de deux millions. C'est assurément un fait étrange que
tant de servitude au milieu de tant de liberté: mais ce qui est peut-être plus
extraordinaire encore, c'est la violence du préjugé qui sépare la race des
esclaves de celle des hommes libres, c'est-à-dire les nègres des blancs. La
société des Etats-Unis fournit, pour l'étude de ce préjugé, un double élément
qu'on trouverait difficilement ailleurs. La servitude règne au sud de ce pays,
dont le nord n'a plus d'esclaves. On voit dans les Etats méridionaux les plaies
que fait l'esclavage pendant qu'il est en vigueur, et, dans le Nord, les
conséquences de la servitude après qu'elle a cessé d'exister. Esclaves ou
libres, les nègres forment partout un autre peuple que les blancs. Pour donner
au lecteur une idée de la barrière placée entre les deux races, je crois devoir
citer un fait dont j'ai été témoin. (1).
[(1) Quelques personnes m'ont paru regretter que j'aie exposé, dans
l'avant-propos, un fait dont la révélation affaiblit, disent-elles, l'intérêt du
roman. Voici le motif qui m'a fait agir:
L'odieux préjugé que j'ai pris pour sujet principal de mon livre est si
extraordinaire et tellement étranger à nos moeurs, qu'il m'a semblé qu'on
croirait difficilement en France à sa réalité, si je me bornais à l'exposer dans
le texte d'un ouvrage auquel l'imagination a eu quelque part. Ne serait-on pas
enclin à regarder les développements que je présente comme les accessoires d'une
fiction arrangée selon mon bon plaisir? -- Bien résolu d'offrir à mes lecteurs
un tableau fidèle et sincère, j'ai dû les prévenir de la vérité de mes
peintures, et leur montrer d'abord, dans toute sa nudité le préjugé que j'allais
décrire, et dont je ferais ressortir les tristes conséquences sans les exagérer.
Malgré cette précaution, plus d'une personne m'a demandé si l'antipathie des
Américains contre les gens de couleur était vraiment portée au degré de violence
que j'indique dans mon livre; ceux qui m'ont adressé cette question m'ont prouvé
combien est utile la notion que je donne dans l'avant-propos.
(Note de la
seconde édition.)]
La première fois que j'entrai dans un théâtre, aux Etats-Unis, je fus surpris
du soin avec lequel les spectateurs de couleur blanche étaient distingués du
public à figure noire. A la première galerie étaient les blancs; à la seconde,
les mulâtres; à la troisième, les nègres. Un Américain près duquel j'étais placé
me fit observer que la dignité du sang blanc exigeait ces classifications.
Cependant mes yeux s'étant portés sur la galerie des mulâtres, j'y aperçus une
jeune femme d'une éclatante beauté, et dont le teint, d'une parfaite blancheur,
annonçait le plus pur sang d'Europe. Entrant dans tous les préjugés de mon
voisin, je lui demandai comment une femme d'origine anglaise était assez dénuée
de pudeur pour se mêler à des Africaines.
-- Cette femme, me répondit-il, est de couleur.
-- Comment ? de couleur! elle est plus blanche qu'un lis.
-- Elle est de couleur, reprit-il froidement; la tradition du pays
établit son origine, et tout le monde sait qu'elle compte un mulâtre parmi ses
aïeux.
Il prononça ces paroles sans plus d'explications, comme on dit une vérité
qui, pour être comprise, n'a besoin que d'être énoncée.
Au même instant je distinguai dans la galerie des blancs un visage à moitié
noir. Je demandai l'explication de ce nouveau phénomène; l'Américain me
répondit: La personne qui attire en ce moment votre attention est de couleur
blanche.
-- Comment? blanche! son teint est celui des mulâtres.
-- Elle est blanche, répliqua-t-il; la tradition du pays constate que le sang
qui coule dans ses veines est espagnol. (1)
[(1) Au mois de janvier 1832, un Français, créole de Saint-Domingue, dont le
teint est un peu rembruni, se trouvant à New-York, alla au théâtre où il se
plaça parmi les blancs. Le public américain, l'ayant pris pour un homme de
couleur, lui intima l'ordre de se retirer, et, sur son refus, l'expulsa de la
salle avec violence. Je tiens ce fait de celui même auquel la mésaventure est
arrivée.]
Si l'opinion flétrissante qui s'attache à la race noire et aux générations
même dont la couleur s'est effacée ne donnait naissance qu'à quelques
distinctions frivoles, l'examen auquel je me suis livré ne présenterait qu'un
intérêt de curiosité; mais ce préjugé a une portée plus grave; il rend chaque
jour plus profond l'abîme qui sépare les deux races et les suit dans toutes les
phases de la vie sociale et politique; il gouverne les relations mutuelles des
blancs et des hommes de couleur, corrompt les moeurs des premiers, qu'il
accoutume à la domination et à la tyrannie, règle le sort des nègres, qu'il
dévoue à la persécution des blancs, et fait naître entre les uns et les autres
des haines si vives, des ressentiments si durables, des collisions si
dangereuses, qu'on peut dire avec raison que son influence s'étend jusque sur
l'avenir de la société américaine. (1)
[(1) Les luttes sanglantes survenues récemment aux Etats-Unis entre les amis
et les adversaires de l'esclavage donnent à certains passages de ce livre un
caractère presque prophétiques. (Note de la troisième édition.)]
C'est ce préjugé, né tout à la fois de la servitude et de la race des
esclaves, qui forme le principal sujet de mon livre. J'aurais voulu montrer
combien sont grands les malheurs de l'esclavage, et quelles traces profondes il
laisse dans les moeurs, après qu'il a cessé d'exister dans les lois. Ce sont
surtout ces conséquences éloignées d'un mal dont la cause première a disparu,
que je me suis efforcé de développer.
Au sujet principal de mon livre j'ai rattaché un grand nombre d'observations
diverses sur les moeurs américaines; mais la condition de la race noire en
Amérique, son influence sur l'avenir des Etats-Unis, sont le véritable objet de
cet ouvrage. C'est ici le lieu d'avertir la partie grave du public auquel
je m'adresse qu'à la fin de chaque volume il se trouve, sous le titre
d'appendices ou de notes, une quantité considérable de matières traitées
gravement, non-seulement au fond, mais même dans la forme. Tels sont
l'appendice relatif à la condition sociale et politique des esclaves et des
nègres affranchis, les notes qui concernent l'égalité sociale, le duel, les
sectes religieuses, les Indiens, etc.; ces notes remplissent la moitié de
l'ouvrage.
Je ne terminerai pas cet avant-propos sans prier les lecteurs, et notamment
les lecteurs américains (si toutefois ce livre parvient jusqu'en Amérique), de
bien prendre garde que les opinions qui sont exprimées par les personnages mis
en scène ne sont pas toujours celles de l'auteur. Quelquefois j'ai pris soin de
les modifier, et même de les combattre dans les notes auxquelles je renvoie par
un astérique. Du reste, à part un très-petit nombre d'exceptions qui sont
ordinairement indiquées, les faits énoncés dans le récit sont vrais, et les
impressions rendues sont celles que j'ai éprouvées moi-même. On ne doit pas
oublier qu'en peignant la société américaine, l'auteur ne présente que des
traits généraux, et que l'exception, quoique non exprimée, se trouve souvent à
côté du principe. Ainsi, dans une partie de ce livre, je dis qu'il n'existe aux
Etats-Unis ni littérature, ni beaux-arts; cependant j'ai rencontré en Amérique
des hommes de lettres distingués, des artistes habiles, des orateurs brillants.
J'ai vu dans le même pays des salons élégants, des cercles polis, des sociétés
tout intellectuelles; je dis pourtant ailleurs qu'il n'y a en Amérique ni
sociétés intellectuelles, ni salons élégants, ni cercles polis. Dans ces cas
comme dans beaucoup d'autres, mes observations ne s'appliquent qu'au plus grand
nombre.
Je termine par une réflexion à laquelle j'attache quelque importance.
M. de Tocqueville et moi publions en même temps chacun un livre sur des
sujets aussi distincts l'un de l'autre que le gouvernement d'un peuple peut être
séparé de ses moeurs.
Celui qui lira ces deux ouvrages recevra peut-être sur l'Amérique des
impressions différentes, et pourra penser que nous n'avons pas jugé de même le
pays que nous avons parcouru ensemble. Telle n'est point cependant la cause de
la dissidence apparente qui serait remarquée. La raison véritable est celle-ci:
M. de Tocqueville a décrit les institutions; j'ai tâché, moi, d'esquisser les
moeurs. Or, aux Etats-Unis, la vie politique est plus belle et mieux partagée
que la vie civile. Tandis que l'homme y trouve peu de jouissances dans la
famille, peu de plaisirs dans la société, le citoyen y jouit dans le monde
politique d'une multitude de droits. Envisageant la société américaine sous des
points de vue si divers, nous n'avons pas dû, pour la peindre, nous servir des
mêmes couleurs.
***
MARIE, OU L'ESCLAVAGE AUX ETATS-UNIS.
CHAPITRE PREMIER.
PROLOGUE.
Les querelles religieuses qui, durant le seizième siècle, troublèrent
l'Europe et firent naître les persécutions du siècle suivant, ont peuplé
l'Amérique du Nord de ses premiers habitants civilisés.
La paix continue aujourd'hui l'oeuvre de la guerre: quand de longues années
de repos se succèdent chez les nations, les populations s'accumulent outre
mesure; les rangs se serrent; la société s'encombre de capacités oisives,
d'ambitions déçues, d'existences précaires. Alors l'indigence et l'orgueil, le
besoin de pain et d'activité morale, le malaise du corps et le trouble de l'âme,
chassent les plus misérables du lieu où ils souffrent, et les poussent à
l'aventure par-delà les mers dans des régions moins pleines d'hommes où il se
rencontre encore des terres inoccupées et des postes vacants *.
[Note de l'auteur. * Réf. Les premières migrations furent des exils de conscience les secondes sont des
exils de raison. Et pourtant tous ceux qui, de nos jours, vont aux Etats-Unis
chercher une condition meilleure ne la trouvent pas. Vers l'année 1851, un Français résolut de passer en Amérique dans l'intention
de s'y fixer. Ce projet lui fut inspiré par des causes diverses. Plein de convictions généreuses, il avait salué la révolution nouvelle comme
le symbole d'une grande réforme sociale. Alors il s'était mis à l'oeuvre... Mais
bientôt il avait été seul au travail. Les plus hardis novateurs étaient devenus
subitement des hommes prudents et circonspects. Les apôtres de liberté
prêchaient la servitude: il s'en trouvait d'assez cyniques pour se vanter de
l'apostasie comme d'une vertu. Dégoûté du monde politique, il essaya de se créer une existence industrielle;
mais la fortune ne lui fut point propice... A l'âge de vingt-cinq ans il se
trouva sans carrière, n'ayant dans l'avenir d'autre chance que le partage d'un
modique patrimoine. Un jour donc, repoussant du pied sa terre natale, il monta
sur un vaisseau qui du Hâvre le conduisit à New-York. Il ne fit point un long séjour dans cette ville; il n'y passa que le temps
nécessaire pour s'enquérir de la route à suivre afin de pénétrer dans l'ouest.
Les uns lui conseillaient de se rendre dans l'Ohio, où, disaient-ils, l'on
vit mieux à bon marché que dans aucun autre Etat; ceux-là lui recommandaient
Illinois et Indiana où il achèterait à vil prix les terres les plus fertiles de
la vallée du Mississipi. Un autre lui dit: « Vous êtes Français et catholique;
pourquoi ne pas aller dans le Michigan dont les habitants, Canadiens d'origine,
parlent votre langue et pratiquent votre religion? » Le voyageur préféra ce dernier conseil, dont l'exécution était d'autant plus
facile que, pour se rendre dans le Michigan, il n'avait qu'à suivre le courant
de l'émigration européenne, alors dirigée de ce côté. Il remonta la rivière du Nord qui coule majestueuse entre deux chaînes de
montagnes, passa par une infinité de petites villes qui portent de grands noms,
telles que Rome, Utique, Syracuse, Waterloo. Après avoir traversé le lac Erié,
long de cent lieues, et franchi le détroit *, il vit s'étendre devant lui
l'immense plaine du lac Huron, fameux par la pureté de ses ondes et par ses îles
consacrées au grand Manitou; et côtoyant la rive gauche de ce lac, il pénétra
dans l'intérieur du Michigan par la grande baie de Saginaw, en remontant la
rivière dont cette baie tire son nom. [Note de l'auteur.* Réf. Les bords de la Saginaw sont plats comme toutes les terres qui avoisinent les
grands lacs de l'Amérique du Nord; ses eaux, dans un cours lent et paisible,
s'avancent parmi des prairies qu'elles fertiliseraient de leur fraîcheur si, par
de trop longs séjours, elles ne les changeaient en marécages. L'aspect de ces
lieux est froid et sévère; à travers une atmosphère chargée de vapeurs, le
soleil ne projette qu'une débile clarté; ses rayons sont pâles comme des
reflets. Des joncs tremblants à la surface de l'onde; d'innombrables roseaux
rangés en haie sur chaque rive, et au-delà, de longues herbes que la faux n'a
jamais tranchées, telle est la scène monotone qui, de toutes parts, s'offre aux
yeux. L'oscillation de ces joncs, le murmure de ces roseaux, le bruissement des
herbes et le cri rare de quelques oiseaux plongeurs, cachés parmi les plantes
flottantes, forment tout le mouvement et toute la vie de ces sauvages solitudes.
En regardant au plus haut des cieux, Quelquefois les bords du fleuve se resserrent; alors, sur des rives plus
élevées, se montre une végétation pauvre et rachitique; une faible couche de
terre recouvre d'immenses rochers de marbre et de granit, où vivent
misérablement des érables jaunes, des pins grisâtres, des hêtres chargés de
mousse; leur verdure terne ne réjouit point la vue; leur front chauve attriste
les regards; ils sont petits comme de jeunes arbres et sont à moitié morts de
vieillesse. Cependant à soixante milles au-dessus de son embouchure, le fleuve et ses
entours prennent un autre aspect. L'atmosphère devient pure, le ciel bleu, le
sol fertile; l'influence des grands lacs a cessé; le soleil a repris son empire.
A la droite du fleuve se déroulent au loin. de vastes prairies dont les
inondations se retirent après les avoir fécondées; sur la rive gauche s'élèvent
des arbres gigantesques, au tronc antique et à la cime jeune et hardie;
magnifique futaie primitive, dont les nombreuses clairières attestent la
présence de l'homme civilisé. Là s'arrêta le voyageur, qui ne cherchait point une solitude profonde, mais
seulement le voisinage du désert. A peine avait-il fait quelques pas à travers les ombres d'une végétation
séculaire, qu'il aperçut les traces d'un établissement; ici se voyait un champ
de maïs entouré de barrières formées à l'aide d'arbres renversés; là des débris
de pins incendiés; plus loin des troncs de chênes coupés à hauteur d'homme.
En marchant, il découvrit le toit d'une chaumière; on y arrivait par un
étroit sentier sur lequel il distingua l'empreinte récente de pas humains.
Bientôt un plus riant paysage s'offrit à sa vue: au pied de l'habitation
s'étendait un lac charmant, bordé de tous côtés par la forêt; c'était comme un
vaste miroir encadré dans la verdure; sa surface, parfaitement calme, étincelait
aux feux d'un soleil ardent; et sa riche ceinture, embellie par toutes les
nuances du feuillage, trouvait un éclatant reflet dans le cristal des eaux.
Un petit canot fait d'écorce, à la manière des Indiens, était couché sur le
rivage et paraissait abandonné. La chaumière présentait un singulier mélange d'élégance dans sa forme et de
grossièreté dans ses matériaux. Quelques bûches couchées les unes sur les autres faisaient toute sa
construction; cependant il y avait dans leur arrangement quelque chose qui
révélait le goût de l'architecte. Elles étaient rangées avec symétrie, et
disposées de façon à figurer un certain nombre d'arceaux gothiques: à
l'extérieur, ou remarquait le même mélange de nature sauvage et d'industrie
humaine. Ici, un banc de verdure; là, un siège formé de branches d'érable
élégamment entrelacées; plus loin, un parterre de fleurs adossé à la forêt
vierge. A mesure qu'il approchait de la demeure solitaire, le voyageur comprenait
moins quel pouvait en être l'habitant; il se perdait en vaines conjectures,
lorsqu'il vit paraître un homme... Son costume était celui d'un Européen, sa
mise, simple sans être commune; ses traits contenaient beaucoup de noblesse,
quoique leur altération fût sensible; et son front, jeune encore, portait
l'empreinte de ces mélancolies froides et résignées qui sont l'oeuvre des
longues infortunes et des vieilles douleurs. Le voyageur s'approchait timidement. -- Dieu me garde 1 dit-il au solitaire,
de troubler votre retraite! -- Soyez le bienvenu, répondit avec politesse
l'habitant du désert. Ce peu de mots avaient prouvé à l'un et à l'autre qu'ils étaient Français, et
une douce émotion était descendue dans leurs âmes; car c'est une grande joie
pour l'exilé de retrouver la voix de la patrie sur la terre étrangère. Le solitaire prend le voyageur par la main, le conduit dans une petite cabane
voisine de la chaumière et construite plus simplement que celle-ci; là, il le
fait asseoir, l'engage à se reposer quelque temps, lui sert un frugal repas et
lui donne tous les soins d'une hospitalité bienveillante. L'habitant de la forêt ressentait une joie réelle de la présence du voyageur;
cependant il redevenait de temps en temps sombre et pensif... Tout annonçait
qu'il avait dans l'âme de tristes souvenirs qui Les deux Français parlèrent d'abord de la France, et bientôt ils conversèrent
ensemble comme deux amis. -- Qui peut vous amener dans ce désert? dit le solitaire au voyageur.
LE VOYAGEUR. Je cherche une contrée qui me plaise... Je viens de parcourir un pays qui me
semble charmant... Oh! j'ai vu de beaux lacs, de belles forêts, de belles
prairies!... LE SOLITAIRE. Mais où allez-vous ? LE VOYAGEUR. Je ne sais pas encore. Cette solitude me remplit d'émotions... je n'en ai
point encore vu qui me séduise autant; la vie doit s'écouler douce et paisible
dans ce lieu. Je serais tenté de m'y arrêter. LE SOLITAIRE. Dans quel but? LE VOYAGEUR. Mais pour y demeurer... LE SOLITAIRE. Quoi vous renonceriez à la France? pour toujours! pour vivre en Amérique! Y
avez-vous bien songé? LE VOYAGEUR. Oui... C'est un sujet auquel j'ai beaucoup réfléchi... j'aime les
institutions de ce pays; elles sont libérales et généreuses... chacun y trouve
la protection de ses droits... LE SOLITAIRE. Savez-vous si, dans ce pays de liberté, il n'y a point de tyrannie... et si
les droits les plus sacrés n'y sont pas méconnus ? ... LE VOYAGEUR. Il y a d'ailleurs dans les moeurs des Américains une simplicité qui me
plaît... Voici quel est mon projet: je me placerai sur la limite qui sépare le
monde sauvage de la société civilisée; j'aurai d'un côté le village, de l'autre
la forêt; je serai assez près du désert pour jouir en paix des charmes d'une
solitude profonde, et assez voisin des cités pour prendre part aux intérêts de
la vie politique... LE SOLITAIRE. Il est des illusions qui nous coûtent quelquefois bien des larmes! LE VOYAGEUR. Pourquoi ne serais-je pas heureux?... Vous-même... LE SOLITAIRE. N'invoquez point mon exemple..., et prenez garde de m'imiter... J'ai déjà
passé cinq années dans ce désert, et le sentiment que je viens d'éprouver en
revoyant un Français est le seul plaisir qui, durant ce temps, soit entré dans
le coeur de l'infortune Ludovic. En prononçant ces mots, le solitaire se leva... sa physionomie attestait un
trouble intérieur. Alors le voyageur, cherchant des paroles qui pussent sourire
à son hôte: -- Je serais charmé, lui dit-il, de connaître tout votre établissement, les
terres qui l'avoisinent et les forêts qui l'entourent. Cette demande fut agréable à Ludovic, qui s'empressa d'y satisfaire et parut
heureux de montrer au voyageur toute l'étendue de ses possessions. Celui-ci
avait remarqué dès l'abord que le solitaire évitait avec soin de s'approcher de
la jolie cabane dont, en arrivant, il avait admiré l'élégante construction; sa
curiosité s'en était accrue. -- Cette cabane fait partie de votre domaine ?
dit-il à Ludovic. -- Oui, répondit celui-ci. -- J'en admire le bon goût, reprit
le voyageur, et je serais charmé de la voir... -- Non! non! répliqua vivement le
solitaire... jamais! jamais! -- Est-ce que quelqu'un l'habite ? Ludovic resta
d'abord silencieux... -- Oui, répondit-il enfin d'une voix triste et
mystérieuse... Et il entraîna le voyageur du côté opposé. Chemin faisant, les deux Français étaient revenus au sujet principal de leur
entretien, l'Amérique. Le voyageur avait repris le cours de ses admirations, que
le solitaire combattait par des réflexions sages, quelquefois même par de
piquantes railleries... Ils passèrent ainsi en revue tous les objets qui, dans
la société américaine, attirent les regards de l'étranger. -- Oh! arrêtons-nous ici quelques instants, s'écria le voyageur quand ils se
trouvèrent sur le bord du lac. Quel air embaumé! quelle douce fraîcheur! quelles
impressions pures! comme le ciel est beau sur nos têtes! et comme, en face de
nous, la forêt forme à l'horizon un charmant rideau de verdure! Combien ce
paysage est encore embelli par le toit de votre chaumière, qui retrace aux yeux
l'image du modeste asile d'une tranquille félicité! Qui demeurerait insensible à
ce tableau ? Eh bien! dites; parlez sans prévention... que manquerait-il au
bonheur dans cette retraite solitaire, si l'amour d'une jeune Américaine y
venait répandre ses charmes et ses enchantements? Tout en parlant ainsi, le voyageur s'était assis sur un banc de verdure;
Ludovic, plein d'émotions bien différentes, avait pris place auprès de lui...
S'abandonnant à cette impression poétique: -- En Europe, dit le voyageur,
tout est souillure et corruption!... Les femmes y sont assez viles pour se
vendre, et les hommes assez stupides pour les acheter. Quand une jeune fille
prend un mari, ce n'est pas une âme tendre qu'elle cherche pour unir à la
sienne, ce n'est pas un appui qu'elle invoque pour soutenir sa faiblesse; elle
épouse des diamants, un rang, la liberté: non qu'elle soit sans coeur; une fois
elle aima, mais celui qu'elle préférait n'était pas assez riche. On l'a
marchandée; on ne tenait plus qu'à une voiture, et le marché a manqué. Alors on
a dit à la jeune fille que l'amour était folie; elle l'a cru, et s'est corrigée;
elle épouse un riche idiot... Quand elle a quelque peu d'âme, elle se consume et
meurt. Communément elle vit heureuse. Telle n'est point la vie d'une femme en
Amérique. Ici le mariage n'est point un trafic, ni l'amour une marchandise; deux
êtres ne sont point condamnés à s'aimer ou à se haïr parce qu'ils sont unis, ils
s'unissent parce qu'ils s'aiment. Oh! qu'elles sont belles et attirantes ces
jeunes filles aux yeux d'azur, aux sourcils d'ébène, à l'âme candide et pure!...
quel doux parfum sort de leur chevelure que l'art n'a point flétrie! ... que
d'harmonie dans leur faible voix qui ne fut jamais l'écho des passions cupides!
Ici du moins, quand vous allez vers une jeune fille, et lorsqu'elle vient à
vous, ce sont de tendres sympathies qui se rencontrent, et non des calculs
intéressés. Ne serait-ce point mépriser la chance d'une félicité tranquille,
mais délicieuse, que de ne pas rechercher l'amour d'une jeune Américaine?
Ludovic écoutait avec calme; quand le voyageur eut fini de parler: -- Je plains vos erreurs, lui dit le solitaire. Je n'entreprendrai point de
les combattre; car je sais combien est vaine pour les hommes l'expérience
d'autrui...; je suis cependant affligé de voir votre ardeur à poursuivre des
chimères... Je pourrais, par un seul exemple, vous prouver combien vous êtes
égaré. Vous venez d'exalter devant moi le mérite des femmes américaines. Le
tableau que vous avez esquissé n'est pas tout-à-fait dépourvu de vérité; mais il
manque des riantes couleurs que lui prête votre imagination... Le voyageur fit un signe d'incrédulité; cependant, par une sorte de
courtoisie due à l'hospitalité, il témoigna le désir de connaître le sentiment
du solitaire qui, après un instant de réflexion, s'exprima en ces termes.
CHAPITRE II. LES FEMMES. « Les femmes américaines ont en général un esprit orné, mais peu
d'imagination, et plus de raison que de sensibilité. * [Note de l'auteur.* Réf. Elles sont jolies; celles de Baltimore sont renommées pour leur beauté parmi
toutes les autres. Leurs yeux bleus attestent une origine anglaise, et leur chevelure noire
l'influence des étés brûlants. Leur constitution frêle et délicate soutient une
lutte inégale contre les rigueurs d'un climat sévère, et les variations subites
de la température. On ne peut se défendre d'une impression douloureuse en
pensant que cette beauté, cette fraîcheur, et toutes ces grâces de la jeunesse
se flétriront avant l'âge, et seront frappées d'une destruction cruelle et
prématurée. ** [Note de l'auteur.** Réf. L'éducation des femmes aux Etats-Unis diffère entièrement de celle qui leur
est donnée chez nous. En France, une jeune fille demeure, jusqu'à ce qu'elle se marie, à l'ombre de
ses parents: elle repose paisible et sans défiance, parce qu'elle a près d'elle
une tendre sollicitude qui veille et ne s'endort jamais; dispensée de réfléchir,
tandis que quelqu'un pense pour elle; faisant ce que fait sa mère; joyeuse ou
triste comme celle-ci, elle n'est jamais en avant de la vie, elle en suit le
courant: telle la faible liane, attachée au rameau qui la protège, en reçoit les
violentes secousses ou les doux balancements. En Amérique, elle est libre avant d'être adolescente; n'ayant d'autre guide
qu'elle-même, elle marche comme à l'aventure dans des voies inconnues. Ses
premiers pas sont les moins dangereux; l'enfance traverse la vie comme une
barque fragile se joue sans périls sur une mer sans écueils. Mais quand arrive la vague orageuse des passions du jeune âge, que va devenir
ce frêle esquif avec ses voiles qui se gonflent, et son pilote sans expérience?
L'éducation américaine pare à ce danger: la jeune fille reçoit de bonne heure
la révélation des embûches qu'elle trouvera sur ses pas. Ses instincts la
défendraient mal: on la place sous la sauvegarde de sa raison; ainsi éclairée
sur les piéges qui l'environnent, elle n'a qu'elle seule pour les éviter. La
prudence ne lui manque jamais. Ces lumières données à l'adolescente sont une conséquence obligée de la
liberté dont elle jouit; mais elles lui font perdre deux qualités charmantes
dans le jeune âge, la candeur et la naïveté. L'Américaine a besoin de science
pour être sage: elle sait trop pour être innocente. * [Note de l'auteur. * Réf. Cette liberté précoce donne à ses réflexions un tour sérieux, et imprime
quelque chose de mâle à son caractère. Je me rappelle avoir entendu une jeune
fille de douze ans traiter dans une conversation et résoudre cette grande
question: « Quel est de tous les gouvernements celui qui de sa nature est le
meilleur ? » -- Elle plaçait la république au-dessus de tous les autres.
Celte froideur des sens, cet empire de la tête, ces habitudes mâles chez les
femmes, peuvent trouver grâce devant la raison; mais elles ne contentent point
le coeur. Tel fut le premier jugement que je portai sur les femmes d'Amérique;
cependant je rencontrai dans le monde une jeune personne dont le caractère, tout
à la fois impétueux et tendre, vint ébranler cette impression. Arabella me parut douée d'une brillante vivacité d'esprit, d'une touchante
sensibilité de coeur, et de ce noble enthousiasme de l'âme qui entraîne et
subjugue; à l'entendre, elle aimait avec excès les belles-lettres et les
beaux-arts; ses yeux se mouillaient de pleurs quand elle traitait, même
théoriquement, une question de sentiment; son goût pour la musique était un
fanatisme; sa passion pour la poésie un délire; elle ne parlait de l'une et de
l'autre que dans les termes de l'admiration la plus exaltée: c'étaient Corinne
et Sapho réunies dans une seule âme. -- Séduit par tant de charmes, j'accusais
la témérité de mon premier jugement, lorsqu'une circonstance toute naturelle
vint dissiper le prestige qui environnait ma nouvelle idole. Nous assistions
ensemble à un concert; un instant auparavant, elle m'avait dit sur la musique en
général des choses qui m'avaient transporté; mais, quand elle en vint à juger
successivement les différentes parties du concert, je fus saisi d'un étonnement
que je ne saurais vous dépeindre. C'était de sa part une abondance d'éloges qui
ne tarissait point; elle louait si souvent et avec tant de bruit qu'elle ne
pouvait rien entendre: toutes ses admirations tombaient à faux. Du reste, elle
ne paraissait pas tenir à faire preuve de discernement; elle avait à son usage
une somme déterminée d'enthousiasme, qu'elle dépensait à tout hasard, bien ou
mal à propos, ne s'arrêtant qu'après en avoir achevé la distribution. Ce caractère, que je retrouvai plus tard dans un grand nombre de jeunes
Américaines, n'a rien qui plaise. Les femmes à exaltation factice sont aussi
froides que les autres, et, comme elles promettent davantage, elles donnent une
déception de plus. Je revins à ma première opinion; mais ce fut pour y être
encore une fois troublé. A l'âge de dix-huit ans, Alice n'était pas jolie, mais
elle attirait vers elle par son esprit; elle négligeait l'art et les soins de la
toilette; sa mise était dépourvue de grâce et d'élégance, et on eût jugé qu'elle
n'avait aucune prétention, car elle portait publiquement des besicles. Cependant
elle plaisait et avait le désir de plaire: sa coquetterie était tout
intellectuelle; elle charmait à force de saillies, de naturel et de vivacité. Je
la voyais environnée d'adorateurs, et je me prenais quelquefois à penser qu'elle
était vraiment digne des hommages qu'on lui adressait, lorsque je découvris que
depuis long-temps elle était secrètement engagée. Aux Etats-Unis, quand deux personnes ont reconnu qu'elles se conviennent,
elles promettent de s'unir l'une à l'autre, et sont ce qu'on appelle
engagées; c'est une espèce de fiançailles qui se font sans solennité, et
n'ont d'autre sanction que le lien de la foi jurée. La jeune fiancée, si peu soucieuse des moyens de plaire aux yeux, était plus
coquette qu'aucune autre, puisqu'elle l'était sans intérêt: ce fut le terme de
mes admirations. Du reste, une excessive coquetterie est le trait commun à toutes les jeunes
Américaines, et une conséquence de leur éducation. Pour toute fille qui a plus de seize ans, un mariage est le grand intérêt de
la vie. En France, elle le désire; en Amérique, elle le cherche. Comme elle est
de bonne heure maîtresse d'elle-même et de sa conduite, c'est elle qui fixe son
choix. * [Note de l'auteur.* Réf. On sent combien est délicate et périlleuse la tâche de la jeune fille,
dépositaire de sa destinée; il faut qu'elle ait pour elle-même la prévoyance que
chez nous un père et une mère ont pour leur fille: en général, on doit le dire,
elle remplit sa mission, avec beaucoup de sagesse, Au sein de cette société
toute positive, où chacun exerce une industrie, les Américaines ont aussi la
leur: c'est de trouver un mari. Aux Etats-Unis, les hommes sont froids et
enchaînés à leurs affaires; il faut qu'on aille à eux, ou qu'un charme puissant
les attire. Ne soyons donc pas surpris si la jeune fille qui vit au milieu d'eux
est prodigue de sourires étudiés et de tendres regards; sa coquetterie est
d'ailleurs éclairée et prudente; elle a mesuré l'espace dans lequel elle peut se
jouer; elle sait la limite qu'elle ne doit point franchir. Si ses artifices
méritent qu'on les censure, le but qu'elle poursuit est du moins irréprochable;
car elle ne veut que se marier. Les occasions ne manquent point aux jeunes gens et aux jeunes filles qui ont
à se révéler un sentiment tendre et un mutuel penchant. Celles-ci ont coutume de
sortir seules, et les premiers, en les accompagnant, ne blessent aucune
convenance: la seule forme qu'ils doivent observer, c'est de marcher séparément;
car, pour donner le bras à une jeune personne, il faut lui être fiancé. On voit
régner dans les salons la même liberté. 11 est rare que la mère se mêle à la
conversation qu'entretient sa fille; celle-ci reçoit chez elle qui lui plaît,
donne seule ses audiences, et y admet quelquefois des jeunes gens qu'elle a
rencontrés dans le monde, et que ne connaissent pas ses parents. En agissant
ainsi, elle ne fait point mal; car ce sont les moeurs du pays. La coquetterie américaine est d'une nature toute spéciale; en France, une
fille coquette est moins désireuse de se marier que de plaire; en Amérique, elle
n'est impatiente de plaire que pour se marier. Chez nous, la coquetterie est une
passion; en Amérique, un calcul. Si la jeune personne engagée continue à
se montrer coquette, c'est moins par goût que par prudence; car il n'est pas
sans exemple que le fiancé viole sa foi; quelquefois elle prévoit cette
chance funeste, et tâche de gagner des coeurs, non pour en posséder plusieurs à
la fois, mais pour remplacer celui qu'elle court le risque de perdre. Dans cette circonstance comme dans toutes les autres, elle provoque,
encourage, ou repousse les soupirants avec une entière liberté. En Amérique, cette liberté, sitôt donnée à la femme, lui est tout-à-coup
ravie. Chez nous, la jeune fille passe des langes de l'enfance dans les liens du
mariage; mais ces nouvelles chaînes lui sont légères. En prenant un mari, elle
gagne le droit de se donner au monde; elle devient libre en s'engageant. Alors
commencent pour elle les fêtes, les plaisirs, les succès. En Amérique, au
contraire, la vie brillante est à la jeune fille; en se mariant, elle meurt aux
joies mondaines pour vivre dans les devoirs austères du foyer domestique. On lui
adressait des hommages, non parce qu'elle était femme, mais parce qu'elle
pouvait devenir épouse. Sa coquetterie, après avoir trouvé un mari, n'a plus
rien à faire, et, depuis qu'elle a donné sa main, on n'a plus rien à lui
demander. Aux Etats-Unis, la femme cesse d'être libre le jour où, en France, elle le
devient. Ces priviléges de la jeune fille et ce néant précoce de la femme mariée
accroissent beaucoup le nombre des personnes qui s'engagent avant de se marier.
En général, le contrat purement moral, qui naît de ces sortes de fiançailles, se
ratifie peu de temps après par le mariage; mais il n'est pas rare de voir les
jeunes filles s'efforcer d'en ajourner l'accomplissement. En agissant ainsi,
elles atteignent un double but: engagées, elles sont sûres de se marier,
et ne sont pas encore épouses; elles gagnent la certitude d'un avenir de femme,
en conservant leur liberté de fille. Rien, dans les femmes américaines, ne parle à l'imagination... cependant il
est un côté de leur caractère qui produit sur tout esprit grave une profonde
impression. On sait la moralité d'une population. quand on connaît celle des femmes, et
l'on ne contemple point la société des Etats-Unis sans admirer quel respect y
entoure le lien du mariage. Le même sentiment n'exista jamais à un aussi haut
degré chez aucun peuple ancien, et les sociétés d'Europe, dans leur corruption,
n'ont point l'idée d'une pareille pureté de moeurs. En Amérique on n'est pas plus sévère qu'ailleurs envers les désordres et même
les débauches du célibat: beaucoup de jeunes gens s'y rencontrent, dont on sait
les moeurs dissolues, et dont la réputation n'en reçoit aucune atteinte; mais
leurs excès, pour être pardonnés, doivent se commettre en dehors des familles.
Indulgente pour les plaisirs qu'on demande à des prostituées, la société
condamne sans pitié ceux qui s'obtiendraient aux dépens de la foi conjugale;
elle est également inflexible pour l'homme qui provoque la faute, et pour la
femme qui la commet. Tous deux sont bannis de son sein; et, pour encourir ce
châtiment, il n'est pas nécessaire d'avoir été coupable, il suffit d'avoir fait
naître le soupçon. Le foyer domestique est un sanctuaire inviolable que nul
souffle impur ne doit souiller. La moralité des femmes américaines, fruit d'une éducation grave et
religieuse, est encore protégée par d'autres causes. Envahi par les intérêts positifs, l'Américain n'a ni temps ni âme à donner
aux sentiments tendres et aux galanteries; il est galant une seule fois dans sa
vie, lorsqu'il veut se marier. C'est qu'alors il ne s'agit pas d'une intrigue,
mais d'une affaire. Il n'a point le loisir d'aimer, encore moins celui d'être aimable. Le goût
des beaux-arts, qui s'allie si bien aux jouissances du coeur, lui est interdit.
Si, sortant de sa sphère industrielle, un jeune homme se prend de passion pour
Mozart ou pour Michel-Ange, il se perd dans l'opinion publique. On ne fait point
fortune à écouter des sons ou à regarder des couleurs. Et comment fixer au
comptoir celui qui connut une fois les charmes d'une vie poétique ? Ainsi condamnés par les moeurs du pays à se renfermer dans l'utile, les
jeunes Américains ne sont ni préoccupés de plaire aux femmes, ni habiles à les
séduire. Il est d'ailleurs un élément de corruption, puissant dans les sociétés
d'Europe, et qui ne se rencontre point aux Etats-Unis: ce sont les oisifs nés
avec une grande fortune, et les militaires en garnison. Ces riches sans
profession et ces soldats sans gloire n'ont rien à faire: leur seul passe-temps
est de corrompre les femmes; jeunesse bouillante et généreuse, à laquelle il ne
manque que de l'espace et de l'action; pareille aux grandes eaux du Mississipi:
bienfaisantes quand elles roulent impétueuses, mortelles dès qu'elles sont
stagnantes. En Amérique, tout le monde travaille, parce que nul n'apporte en naissant de
grandes richesses *, et l'on n'y connaît point la funeste oisiveté des
garnisons, parce que ce pays n'a point d'armée. [Note de l'auteur. * Réf. Les femmes échappent ainsi aux périls de la séduction: si elles sont pures,
on ne saurait dire qu'elles sont vertueuses; car elles ne sont point attaquées.
L'extrême facilité de s'enrichir vient encore au secours des bonnes moeurs;
la fortune n'est jamais une considération essentielle dans les mariages; le
commerce, l'industrie, l'exercice d'une profession, assurant aux jeunes gens une
existence et un avenir. Ils s'unissent à la première femme qu'ils aiment, et
rien n'est plus rare aux Etats-Unis qu'un vieux garçon de vingt-cinq ans. La
société y gagne des existences morales d'hommes mariés à la place des vies
licencieuses du célibat. Enfin l'égalité des conditions protège les mariages
auxquels la différence des rangs est chez nous un obstacle. Aux Etats-Unis il
n'y a qu'une classe, et aucune barrière de convenance sociale ne sépare le jeune
homme et la jeune fille qui sont d'accord pour s'unir. Cette égalité, propice
aux unions légitimes, gêne beaucoup celles qui ne le sont pas. Le séducteur
d'une jeune fille devient nécessairement son époux, quelle que soit la
différence des positions, parce que, s'il existe des supériorités de fortune, il
n'y a point de différence de rang. ** [Note de l'auteur. ** Réf. Cette régularité de moeurs, qui tient moins aux individus qu'à l'état social
lui-même, répand une teinte grave sur toute la société américaine. Il existe dans tout pays une opinion publique dominante, à l'empire de
laquelle nulle femme ne peut se soustraire. Impitoyable en Italie pour la coquetterie qui ment, elle y pardonne la
faiblesse qui succombe; elle exige en Angleterre des délicatesses de pudeur
qu'elle bannit en Espagne, et n'est pas plus sévère à Madrid pour les écarts des
sens, qu'elle ne l'est à Londres pour les mouvements du coeur. En Amérique,
cette opinion condamne sans pitié toutes les passions, et n'autorise que les
calculs; indifférente sur les sentiments, elle n'est exigeante que pour les
devoirs. L'amour, dont le charme fait seul toute la vie de quelques peuples d'Europe,
n'est point compris aux Etats-Unis. Si quelque âme ardente y ressent le besoin d'aimer et s'y abandonne avec
passion, c'est un accident aussi rare que l'apparition d'un roc élevé sur la
plage américaine. Malheur à cet être isolé au milieu de tous! Pas une sympathie
qui vienne le trouver! pas un écho qui lui réponde! pas une force sur laquelle
il puisse se reposer! En ce pays, on n'estime les choses que suivant leur valeur
arithmétique. Comment réduire en dollars les élans de l'âme et les battements du
coeur ? Peut-être aime-t-on en Amérique, mais on n'y fait point l'amour. Les femmes, de nature si tendre, prennent l'empreinte de ce monde positif et
raisonneur ...... ... Vous le voyez, les femmes américaines méritent l'estime, et non
l'enthousiasme; elles peuvent convenir à une société froide; mais leur coeur
n'est point fait pour les brûlantes passions du désert. » CHAPITRE III. LUDOVIC, OU LE DEPART D'EUROPE. Ce langage de Ludovic produisit quelque impression sur l'esprit du voyageur.
Le séjour de cet homme des villes au sein d'une profonde solitude; le contraste
de ses manières polies avec sa vie sauvage; son jeune front chargé d'ennuis; ses
discours mêlés de larmes et de sourire, de mystère et de franchise, de sentences
graves et d'observations frivoles, de réticences et de longues réflexions;
toutes ces circonstances, après avoir déconcerté les conjectures du voyageur et
piqué sa curiosité, commençaient à faire naître son intérêt. Cependant il ne
songea, dans le premier moment, qu'à démontrer la sagesse de ses projets.
-- Vous venez, dit-il à Ludovic, de me présenter un coin du tableau. J'admets
avec vous qu'il s'y peut rencontrer des taches;... mais l'Amérique n'en renferme
pas moins les éléments essentiels du bonheur. Il y a, aux Etats-Unis, deux
choses d'un prix inestimable, et qui ne se trouvent point ailleurs: c'est une
société neuve, quoique civilisée, et une nature vierge. De ces deux sources
fécondes découlent une foule d'avantages matériels et de jouissances morales. Je
vous avouerai d'ailleurs que le portrait que vous venez d'offrir à mes yeux,
quelque vrai qu'il puisse être en général, ne me paraît pas ressembler à toutes
les femmes d'Amérique. J'en ai vu dont les passions ardentes se peignaient dans
un regard brûlant. Ce pays contient des peuples de races diverses... S'il en est
que refroidissent les glaces du pôle, il en est d'autres qu'échauffe le soleil
des tropiques... A ces mots, les traits de Ludovic se contractèrent; il éprouvait une émotion
que le voyageur ne pouvait comprendre. Celui-ci continuant: -- Je crois, dit-il,
que nous apportons dans notre opinion sur les Etats-Unis une disposition
d'esprit différente; je juge ce pays gravement; vous, avec légèreté... Vous êtes
frappé des ridicules et du peu d'élégance de cette société, et vous en riez; et
moi... -- Arrêtez, s'écria Ludovic d'une voix sévère; vous méconnaissez mon
caractère, et votre erreur est plus cruelle que vous ne pouvez le croire. Non!
il n'y a rien de gai, rien de frivole dans ma pensée... ma bouche peut sourire
encore ... mais depuis long-temps mon coeur ne connaît plus de joie ... Vous
croyez que je me suis éloigné des hommes parce que ma raison ne les comprend
pas, ou que mon coeur les déteste; vous me prenez pour un méchant ou pour un
insensé!... détrompez-vous... Mon intelligence n'est point égarée, et je ne hais
point mes semblables, loin desquels je traîne ma vie malheureuse!... Pour en
venir au point où je suis arrivé, j'ai traversé bien des abîmes... Ah! il serait
à souhaiter pour vous que vous comprissiez mieux ma destinée; les écueils de ma
vie sont les mêmes où je vous vois prêt à vous briser... Vos illusions furent
les miennes; ce sont elle, qui m'ont perdu et qui causeront votre ruine... C'est
une étrange erreur de croire que le bonheur se trouve en dehors des voies
communes... Ce trouble de l'âme qui s'ennuie partout où elle est, cette
inquiétude de l'esprit qui vous exile de la patrie, ce besoin de sensations
neuves et vives, tous ces maux sont en vous, et ne tiennent pas à un pays plutôt
qu'à un autre... Les lieux ne changent point les passions des hommes... J'ai
entendu vos admirations pour l'Amérique, pour ses institutions, ses moeurs, pour
ses forêts et ses déserts... J'en sais beaucoup plus que vous ne pensez sur les
sujets de votre enthousiasme. Si je vous disais l'histoire de mon passé, ce
serait celle de votre avenir!... En prononçant ces mots, Ludovic s'était animé d'un feu extraordinaire... et
l'énergie de ses paroles ne rendait qu'imparfaitement la profondeur de ses
convictions. Une réaction se fit alors dans l'âme du voyageur, qui, comprenant tout ce
qu'il y avait de grave, de mystérieux et de touchant dans la position du
solitaire: -- Pardonnez, lui dit-il avec intérêt, si j'ai pris votre malheur pour une
infortune ordinaire... Mais quel est donc le secret de cette misère qui se
présente à mes yeux sous les apparences du bonheur que j'envie ? quelle est
l'étrange fatalité qui vous éloigne des hommes que vous aimez, et vous retient
dans une solitude que vous n'aimez pas ?... Hélas faut-il que je vienne de
France pour voir un compatriote si malheureux! De grâce, épanchez vos chagrins
dans mon coeur, et puisse l'intérêt que vous inspirez au voyageur verser dans
votre âme un peu de consolation!... Le solitaire réfléchit quelques instants... -- Eh bien, oui! dit-il en
relevant sa tête qu'il avait inclinée, je vous raconterai l'histoire de ma
vie... Je sais combien les hommes sont indifférents aux souffrances d'autrui, et
je suis accoutumé à me passer de leur pitié. Ce n'est donc point votre
compassion que je veux gagner par le récit de mes maux; c'est un devoir que je
vais accomplir... Le devoir seul est assez puissant sur mon âme pour me
contraindre à réveiller des souvenirs douloureux, que j'avais résolu d'ensevelir
dans un oubli profond. Je suis comme le voyageur téméraire tombé du faîte de la
montagne jusqu'au fond du précipice; il a perdu tout espoir de salut...
cependant, portant un dernier regard vers les sommets dont il est descendu, il
crie le péril aux imprudents qu'il voit s'avancer sur le bord des abîmes.
Le reste du jour, Ludovic parut absorbé dans une profonde méditation; il
était facile de juger, par les nuages sombres qui, de temps en temps, venaient
obscurcir son front, qu'en repassant par toutes les phases de sa vie, il avait
de grandes infortunes à traverser. Le lendemain, à l'instant où l'aurore reflétait ses teintes roses sur les
plus hauts feuillages de la forêt, Ludovic et son hôte sortaient de la
chaumière; ils se dirigèrent vers une roche élevée qui dominait l'extrémité du
lac. De cette hauteur s'élançait mie source jaillissante qui semait dans sa
chute mille grains d'une poussière humide et argentée. Ce lac tranquille, ces
bois muets, cette onde légère tombant sans bruit comme pour ne point troubler le
silence de la solitude, tout dans ce lieu préparait l'âme à de profondes
impressions. Le solitaire et le voyageur s'étant assis au pied d'un cèdre antique, Ludovic
raconta en ces termes l'histoire de sa vie. « Les grandes révolutions qui tourmentent les peuples jettent souvent au fond
de certaines âmes un trouble profond, qui subsiste long-temps encore après que
la surface de la société est devenue tranquille et que le calme est rentré dans
le sein des masses. Comme je naissais, un ordre social, qui comptait quinze siècles d'existence,
achevait de s'écrouler... Jamais si grande ruine ne s'était offerte aux regards
des peuples;... jamais reconstruction si grande n'avait provoqué le génie des
hommes. Un monde nouveau s'élevait sur les débris de l'ancien; les esprits
étaient inquiets, les passions ardentes, les intelligences en travail; l'Europe
entière changeait de face;... les opinions, les moeurs, les lois étaient
entraînées dans un tourbillon si rapide, qu'on pouvait à peine distinguer les
institutions nouvelles de celles qui n'étaient plus ... L'origine de la
souveraineté avait été déplacée; les principes du gouvernement étaient changés;
on avait inventé un nouvel art de la guerre, créé de nouvelles sciences; les
hommes n'étaient pas moins extraordinaires que les événements; les plus grandes
nations du monde prenaient pour chefs des enfants, tandis que les vieillards
étaient rejetés des affaires... des soldats sans expérience triomphaient des
bandes les plus aguerries; des généraux, qui sortaient de l'école, renversaient
de puissants empires;... le règne des peuples était solennellement annoncé; et
jamais on n'avait vu les individualités si fortes et si glorieuses... chacun se
précipitait dans une arène que la fortune paraissait ouvrir à tous... J'étais enfant lorsque ces événements se passaient. Un spectacle de misère et
de grandeur, de ruine et de création, frappa d'abord mes jeunes regards; des
exclamations de surprise, des cris d'admiration, les retentissements de l'airain
annonçant des victoires, furent les premiers bruits qui arrivèrent à mon
oreille. J'habitais une demeure écartée des villes; j'y grandissais sous le toit
paternel, au sein des affections les plus tendres. Le tumulte qui régnait en
Europe ne pénétrait que de loin en loin dans cet asile paisible du vrai bonheur
et de toutes les vertus; la vie s'y écoulait douce, mais uniforme; de temps en
temps seulement, un journal, la lettre d'un ami, un soldat rentrant dans ses
foyers, venaient tout-à-coup jeter comme une lumière subite sur notre horizon,
et nous apprendre que des trônes étaient détruits ou élevés. Quand ces bruits rares parvenaient jusqu'à moi, ils me plongeaient dans de
longs étonnements; ils m'apprenaient que la vie, si monotone autour de nous,
avait ailleurs des scènes brillantes; alors je rêvais de gloire, de puissance,
de grandeur! la tranquillité de nos existences me paraissait un accident au
milieu du mouvement universel. Il se créait peu à peu au fond de mon âme un monde idéal, enfant de mes
rêveries, de mes illusions et de mes impatients désirs, monde gigantesque, que
ne pouvait égaler le monde réel, quelque grand, quelque extraordinaire qu'il fût
alors... Si j'eusse été placé près de la scène, peut-être eussé-je aperçu les
ombres aussi bien que les clartés; voyant agir sous mes yeux les hommes qui
gouvernaient les nations, j'eusse été peut-être moins ébloui par une grandeur
qui m'aurait paru mêlée de petitesse; j'aurais vu bien des bassesses autour de
la puissance, et de larges taches dans un soleil de gloire. Mais mon isolement rendait plus séduisants tous les prestiges, Lorsque, tout ému encore par les récits qui avaient fait bondir mon coeur, je
retombais au milieu du calme profond de notre retraite; quand, après avoir roulé
dans mon esprit les plus vastes pensées, je me sentais ramené aux paisibles
intérêts des champs... j'éprouvais un insurmontable ennui, et sentais une
répugnance que, depuis, je n'ai jamais pu vaincre pour le tranquille bonheur
dont j'étais le témoin: non que je fusse insensible à l'ordre et à la moralité
dont l'intérieur de la famille m'offrait le touchant spectacle. J'étais souvent
ému à l'aspect des bonnes oeuvres qui se faisaient sous mes yeux; car jamais un
malheureux n'était repoussé de notre demeure, et je voyais le pauvre s'éloigner
en nous bénissant; mais je sentais chaque jour qu'il me fallait quelque chose de
plus encore. Je prenais à mon père ses vertus; au monde que j'entrevoyais, sa
grandeur; je mêlais ces deux choses, j'en faisais un ensemble délicieux,
enivrant. Bientôt elles s'unirent si intimement dans ma pensée, que je ne
pouvais plus les séparer. Je n'eusse point voulu de gloire sans vertus; mais la
vertu sans gloire me paraissait terne. Enfin les portes du monde s'ouvrirent pour moi..., je me précipitai dans
l'arène. Déjà tout y était changé; la paix régnait en Europe; ce n'était point le
calme du bien-être, mais l'immobilité qui suit une violente convulsion. Les
peuples n'étaient pas heureux; ils étaient las et se reposaient... De vastes
ambitions, d'impétueux désirs, quelques nobles enthousiasmes, s'agitaient encore
à la surface de la société; mais tous ces élans n'avaient plus de but... Tout
d'ailleurs s'était rapetissé dans le monde, les choses comme les hommes. On
voyait des instruments de pouvoir, faits pour des géants, et maniés par des
pygmées, des traditions de force exploitées par des infirmes, et des essais de
gloire tentés par des médiocrités. An siècle des révolutions avait succédé le
temps des troubles; aux passions, les intérêts; aux crimes, les vices; au génie,
l'habileté; les paroles, aux actes. Je trouvai une société où tout semblait
encore transitoire, et où rien cependant ne remuait plus; une sorte de chaos
régulier, époque sans caractère déterminé, placée entre la gloire qui venait de
mourir, et la liberté qui allait naître... On ne s'élançait plus au pouvoir d'un
seul bond, comme au temps de mon enfance; on n'y marchait non plus
progressivement, comme dans les siècles qui avaient précédé; il existait dans le
gouvernement de certaines règles qui, après avoir été opposées aux talents,
cédaient sans effort sous l'intrigue. J'abordai ce nouveau théâtre, plein de vastes pensées et d'immenses désirs:
un coup d'oeil me suffit pour découvrir combien peu j'y convenais. Mes passions étaient profondes et pures: mais, depuis trente années, mille
autres avaient feint d'en sentir de pareilles, ou abusé de celles qu'ils
éprouvaient réellement; on ne croyait plus à la sincérité des grandes ambitions,
et tout le monde les redoutait. Après avoir si long-temps nourri des espérances
sans bornes, et m'en être enivré dans la solitude, je fus presque obligé de les
dérober aux regards des hommes. J'avais conçu des projets de réforme politique... mais alors on avait horreur
des innovations. De même que les esprits inquiets étaient troublés par des souvenirs de
gloire, la société, corps froid et prudent, était glacée par des souvenirs de
sang; elle aimait sa léthargie, voyant dans le réveil un péril, et dans tout
mouvement une crise mortelle. Comment d'ailleurs parvenir à exercer sur elle et sur sa marche quelque
influence? J'essayai d'embrasser un état qui pût me mener au pouvoir... mais je
découvris bientôt encore la vanité de ce projet. Pour suivre avec avantage ce
qu'on appelle une carrière, il faut l'envisager comme l'intérêt unique de son
existence, et non comme le moyen d'atteindre à un but plus élevé. L'exercice
d'une profession impose mille devoirs minutieux auxquels ne saurait se soumettre
celui qui poursuit une grande pensée. L'impatience de réussir suffirait pour
empêcher le succès. Je ne saurais vous dire quels étaient les tourments de mon esprit, lorsque,
plein d'idées vastes, j'étais condamné à me renfermer dans le cercle étroit
d'une spécialité; après avoir long-temps considéré les objets dans leur
ensemble, il me fallait descendre dans mille détails, et traiter des cas
particuliers, à la place des grandes questions que j'avais méditées toute ma
vie. Je faisais des efforts inouis pour tirer une idée générale d'un fait; mais
alors j'oubliais le fait pour l'idée, l'application pour la théorie: je devenais
impropre à mon état... Une autre fois, je parvenais à emprisonner mon esprit
dans les limites d'une question spéciale... mais ici je sentais mon intelligence
se rétrécir, en même temps que je perdais l'habitude de généraliser ma pensée;
et je m'arrêtais devant la crainte de devenir impropre à mon avenir. Plein de dégoût et d'ennui, je me retirai des affaires: j'étais d'ailleurs
enclin à penser que, de notre temps, la droiture du coeur et la fixité des
principes sont des obstacles au succès. Le vide dans lequel je tombai ne saurait se décrire. A l'instant où j'avais
cru atteindre le but, je l'avais vu s'éloigner de moi davantage... Cependant mes
passions me restaient; elles ne me laissaient point de repos. Je jetais autour
de moi des regards inquiets... j'observais la scène, espérant toujours qu'elle
changerait; mais elle ne m'offrait qu'un spectacle monotone de petits
personnages, de petites intrigues, et de petits résultats... Un événement inattendu vint tout-à-coup ranimer mon énergie languissante, et
sourire à mon imagination. C'était en l'année 1825; la Grèce esclave avait
murmuré des paroles de liberté... je vis là le parti de la civilisation contre
la barbarie. Plein d'un saint enthousiasme, je courus vers la patrie d'Homère. Mouvements
poétiques d'une jeune âme, que vous êtes nobles et impétueux! Hélas! pourquoi ne
rencontrez-vous, dans vos élans sublimes, que déceptions et mensonges? J'ai
scellé de mon sang la cause de la liberté... j'ai vu le triomphe des Grecs, et
je ne sais pas à présent quels sont les plus vils des vainqueurs ou des vaincus.
Il n'y a plus de Grecs esclaves des Musulmans; mais toujours voués à la
servitude, ceux-là n'ont gagné que le triste privilége de se fournir de maîtres
et de tyrans. Que me restait-il à faire sur cette terre de souvenirs et de tombeaux? Que
demander aux ruines d'Athènes et de Lacédémone? Des cris de désespoir? -- Byron, génie infernal, les exhala dans un céleste
langage. Des soupirs religieux? -- Un pieux pèlerin les a recueillis, et l'univers
écoute encore dans une sainte émotion la voix du chantre divin d'Eudore et de
Cymodocée. Alors, sans pensée, sans intérêt, sans but, je pris ma course au hasard... La
nature offrit à mes yeux deux grandes choses: l'Océan et les montagnes. L'art
eut aussi sa merveille à me montrer: il me conduisit devant Saint-Pierre de
Rome. En présence de ces magnifiques créations, j'éprouvais de sublimes extases. Je
ne sais pourquoi je n'ai jamais regardé la mer sans fondre en larmes: y a-t-il
dans cette image de l'immensité quelque chose qui confonde la misère de l'homme?
Cette grande scène, où s'agitent les tempêtes, où se consomment les naufrages,
figure-t-elle à nos yeux l'écueil où l'âme se brise, et l'abîme où se perd la
pensée ? Les montagnes causent une impression plus grave; leur front superbe, en
aspirant au ciel, imprime à l'âme une impulsion religieuse; elles sont comme le
marche-pied donné à l'homme pour monter vers Dieu. Oh! que la Divinité aurait un
magnifique autel, si la basilique de Saint-Pierre couronnait la cime du
Mont-Blanc! Mon pèlerinage ne fut pas de longue durée... L'Europe ennuie le voyageur
parce qu'on y voyage depuis deux mille ans. En vain je visitais les sites les plus pittoresques, les retraites les plus
sauvages, les palais les plus merveilleux... je ne faisais que passer là où
mille autres avaient passé avant moi. Pas une terre qui n'ait été foulée aux
pieds; pas une beauté de la nature qui n'ait été analysée; pas un chef-d'¦uvre
de l'art qui n'ait excité des admirations. Le voyageur de nos jours n'a plus
rien à faire, ni rien à penser; ses opinions, comme ses sentiments, lui sont
annoncées d'avance; il faut qu'il pleure ici; que, plus loin, il soit saisi
d'enthousiasme; il passe ainsi par la voie qu'ont suivie ses devanciers, à
travers une multitude de vieilles impressions et d'émotions de commande.
Je ne rencontrai d'ailleurs chez les autres peuples d'Europe rien qui
m'enchaînat au milieu d'eux: ils sont aussi vieux et encore plus corrompus que
nous. De retour en France, j'y retrouvai mes premiers ennuis. Que faire ? où aller
? -- Revenir à la maison paternelle? j'étais moins que jamais propre à en goûter
le bonheur; car les obstacles accumulés sur mes pas, au lieu de me désenchanter,
n'avaient fait qu'irriter mes passions. Me faudrait-il vivre éternellement dans une société où j'étais sûr de ne
point trouver l'existence que j'avais rêvée! Alors s'offrit à mon esprit l'idée de passer en Amérique. Je savais peu de
choses de ce pays; mais chaque jour j'entendais vanter la sagesse de ses
institutions, son amour pour la liberté, les prodiges de son industrie, la
grandeur de son avenir. C'était de l'Occident, disait-on, que désormais
viendrait la lumière, et puis je pensais comme vous: « On trouve en Amérique
deux choses qui ne se rencontrent point ailleurs: une société neuve, quoique
civilisée, et une nature vierge... » Je regardai ce projet nouveau comme une inspiration divine envoyée au secours
de mon infortune. Combien fut douce alors la lumière qui pénétra dans mon âme, et vint me
découvrir un monde égal à mes plus beaux rêves! Avec quel enthousiasme je me précipitai vers cette chance d'avenir! je passai
tout-à-coup de l'abattement à l'énergie, et sentis renaître en moi toutes les
forces morales que donne le retour inattendu d'une espérance abandonnée.
Un mois après j'étais à Baltimore. CHAPITRE IV. INTERIEUR D'UNE FAMILLE AMERICAINE. Je choisis Baltimore de préférence aux autres villes d'Amérique, assuré que
j'étais d'y trouver un ami, Daniel Nelson, auquel ma famille avait, dans une
occasion importante rendu quelques services. Le jour où j'entrai chez Nelson fut celui qui décida de mon sort. Je dois
donc vous faire connaître cet Américain. Son premier abord n'était point agréable: un maintien sévère, un langage
froid, des formes rudes telle était l'apparence extérieure de son caractère;
mais cette grossière écorce cachait des vertus d'un grand prix; il était juste
envers ses semblables, charitable au malheureux, et doué d'une fermeté d'esprit,
que je n'ai jamais rencontrée dans un autre homme; il possédait encore une
qualité que j'admirai d'autant plus en Amérique, que je l'avais moins vue en
France: c'était de ne rien dire sans réflexion, et de ne jamais parier des
choses qu'il ne savait pas. * [Note de l'auteur. * Réf. Habituellement calme dans ses discours, Nelson avait quelques passions sous
l'influence desquelles sa froideur s'animait. La première, c'était un orgueil
national poussé jusqu'au délire; il ne parlait qu'en termes magnifiques de la
sagesse et de la grandeur du peuple américain, Sa seconde passion était une
haine: il détestait les Anglais **; enfin, sectateur ardent de la communion
presbytérienne, Nelson nourrissait dans son âme un sentiment voisin de
l'inimitié contre les catholiques et les unitaires, reprochant aux premiers de
croire tout, et aux autres de ne rien croire. [Note de l'auteur. ** Réf. J'aperçus dans le caractère de Nelson un dernier trait qui me frappa:
quoiqu'il vécut dans une société où tout le monde a des esclaves ***, il ne
voulut jamais en posséder aucun; il avait acheté dans la Virginie deux nègres,
qu'il s'était empressé d'affranchir dès leur arrivée dans le Maryland, et dont
il avait fait ses domestiques. L'un d'eux, nommé Ovasco, avait pour son maître
un attachement qui ressemblait à un culte, et dont plus tard j'admirai les
effets. [Note de l'auteur. *** Réf. Fixé depuis plusieurs années à Baltimore, Nelson occupait dans cette ville
une haute position sociale; il avait d'abord trouvé dans le commerce une source
féconde de fortune et de crédit. Alors il menait un train brillant; sur un riche
équipage, ses armes étaient peintes, avec cette devise: « Ubi libertas, ibi
patria. » La même inscription avait été gravée, sur le cachet dont il
scellait toutes ses lettres, et sur lequel on lisait aussi: « John Nelson, 1631.
» C'était le nom du chef de sa famille, et la date de son émigration en
Amérique. Nelson se plaisait à parler de cette antique origine, et de ceux de
ses aïeux dont le nom avait laissé d'honorables souvenirs parmi les Américains.
Cependant des idées d'ambition lui étant venues, il évita toutes les
apparences du luxe et de la richesse, afin de se rendre populaire, et fut élu
membre de la législature du Maryland; il obtint d'ailleurs successivement tous
les titres honorifiques auxquels peut aspirer un citoyen influent des
Etats-Unis: membre de la société historique, président de la société biblique *,
de la société de tempérance **, de la société de colonisation ***, inspecteur du
pénitencier et de la maison de refuge; il était, de plus, anti-maçon. ****
[Notes de l'auteur. *, **, *** et ****, Réf. Il aspira long-temps à devenir membre du congrès, mais, ayant échoué dans les
dernières élections, il abandonna subitement toutes ses prétentions politiques,
et, se tournant vers un autre objet, il se fit recevoir ministre d'une église
presbytérienne. Lorsque j'arrivai chez Nelson, je le trouvai entouré de ses deux enfants,
Georges et Marie. Le premier, à l'âge de vingt ans, portait sur un front élevé l'empreinte d'un
caractère noble et ferme; son âme droite se peignait dans la franchise de son
regard. Je me sentis d'abord attiré vers lui, et lui vers moi... bientôt une
étroite amitié justifia nos sympathies. Sa soeur, plus jeune que lui, me parut d'une éclatante beauté; mais à
l'époque de mon arrivée à Baltimore, je ne fis que l'apercevoir. Elle ne se
montrait point dans le monde, où j'allais sans cesse; et je la voyais à peine
chez son père, dont j'évitais la société. J'ai su plus tard apprécier Nelson et sa famille; mais j'avoue que la
rigidité de ses principes m'avait d'abord éloigné de lui: il gardait dans toute
leur austérité les moeurs des puritains de la Nouvelle-Angleterre *****. Soir et
matin, ses enfants et ses domestiques étant rassemblés, il leur faisait la
prière en commun; chaque repas était également précédé d'une invocation dans
laquelle il demandait au Ciel de bénir les mets et les fruits servis sur la
table. [Note de l'auteur. ***** Réf. Quand venait le dimanche ******, c'était tout un jour de recueillement et de
piété. [Note de l'auteur. ****** Réf. Le moindre amusement était interdit, et le temps qu'on ne passait point à
l'office religieux s'écoulait silencieusement dans la lecture et la méditation
de la Bible. Cette rigide observance du saint jour était la même par toute la
ville; cependant Nelson ne cessait d'accuser Baltimore d'irréligion et
d'impiété: « Le Maryland, disait-il est bien loin de valoir la
Nouvelle-Angleterre, cette patrie des bonnes moeurs et de la religion. Du reste,
ajoutait-il, les principes de la morale se relâchent tous les jours dans ce
pays, et la Nouvelle-Angleterre elle-même ne se préserve point de la corruption
générale. Croiriez-vous, me disait-il avec l'accent d'une douleur profonde,
qu'on n'arrête plus les personnes qui voyagent le dimanche *, et que la
malle-poste elle-même, qui porte les dépêches du gouvernement central, circule
pendant le jour du Seigneur ** ? Si ce progrès funeste ne s'arrête pas, c'en est
fait, non-seulement de nos moeurs privées, mais encore des moeurs publiques:
point de moralité sans religion! point de liberté sans le christianisme!
[Notes de l'auteur.* et **. Réf. Comme il voyait dans l'expression de ma physionomie bien moins d'indignation
que d'étonnement: Je sais, me dit-il, que la France est une terre d'immoralité;
tout le mal vient du papisme. Les catholiques ont tellement enveloppé le
christianisme de formes matérielles, qu'ils ont perdu de vue le principe moral
qui en est l'âme. Mais l'oeuvre de la réforme s'achèvera, la France sera
religieuse quand elle sera protestante ***. » [Note de l'auteur.*** Réf. Ce zèle ardent pour les choses immatérielles s'alliait, chez Nelson, à des
sentiments d'une tout autre nature: son amour pour l'argent était incontestable;
il était rare qu'après nous avoir entretenus des intérêts de son église et de
ses méditations religieuses, il n'engageât pas quelque discussion sur le
meilleur système de banque à fonder, sur les escomptes, sur le tarif, sur les
canaux et les routes en fer. Son langage, ses souvenirs de commerce et de
fortune, dénotaient une passion pour les richesses qui, poussée à un certain
point, prend le nom de cupidité; singulier mélange de nobles penchants et
d'affections impures! J'ai trouvé partout ce contraste aux Etats-Unis: deux
principes opposés luttent incessamment ensemble dans la société américaine;
l'un, source de droiture; l'autre, de mauvaise foi. Au milieu d'idées et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma première
impression fut une répugnance, et, persuadé que la scène qui s'offrait à mes
yeux, dans un étroit espace, ne me donnait point le type de la société
américaine, je résolus, peu de jours après mon arrivée, de voir Nelson aussi
rarement que je le pourrais sans manquer aux convenances, et de chercher dans le
grand monde, où je tâcherais de me répandre, des relations qui me convinssent
mieux. Le fils de Nelson, Georges, qui seul, dans cette maison, avait dès le
premier jour gagné mon coeur, me présenta chez les personnes les plus
considérables de la cité. Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses
établissements publics et ses monuments; nous assistions aux assemblées
politiques; nous pénétrions dans les clubs; les environs de la ville nous
fournissaient de charmantes promenades; j'aimais surtout la baie de Baltimore,
qui me rappelait celle de Naples; là chaque impression me valait un souvenir.
Souvent, abandonnant ma barque au caprice des vents, et mon âme à ses rêveries,
je croyais, aidé de l'illusion de mes sens et des infidélités de ma mémoire,
respirer encore sous le beau ciel de l'Italie; parfois une colonne de vapeur
noirâtre, sortie des flancs d'un navire, s'élevait dans les airs, et, se
dessinant sur l'horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait
sortir, figurait à mes yeux le cratère fumant du Vésuve. D'où me venait ce
penchant à me ressouvenir d'un pays qui m'avait donné tant d'ennuis, si peu de
joies ? Ne serait-ce pas qu'un charme secret se cache dans les souffrances du
passé? il nous reste d'elles le sentiment de les avoir vaincues; et, quand on
est encore infortuné, c'est un bien que de penser à des malheurs qui ne sont
plus. Au déclin du jour, Georges et moi, nous cherchions, dans les brillantes
réunions du monde, des distractions et des plaisirs. C'était la saison des
fêtes: les bals, les concerts, se succédaient non interrompus. Je portais un regard avide et impatient sur cette société dont on parle tant
en Europe, et que l'on connaît si peu! Je crus voir au premier coup d'oeil que
je n'y trouverais rien de ce que j'y cherchais. Les Etats-Unis sont peut-être, de toutes les nations, celle dont la direction
donne le moins de gloire aux gouvernants. Nul n'est chargé de la conduire; elle
a besoin de marcher seule. Le maniement des affaires n'y dépend point de
quelques hommes, il est l'oeuvre de tous. Là les efforts sont universels, et
toute impulsion particulière nuirait au mouvement général. Dans ce pays
l'habileté politique ne consiste pas à agir, mais à s'abstenir et à laisser
faire. C'est un grand spectacle que celui de tout un peuple qui se meut et se
gouverne lui-même; mais nulle part les individus ne sont aussi petits. Je crois aussi qu'aucun pays n'est plus étranger que les Etats Unis aux
grandes entreprises et aux crises politiques qui mettent en relief le mérite
d'un homme, son génie, sa supériorité sur ses concitoyens. Les Américains n'ont
point de guerre à soutenir, parce qu'ils n'ont point de voisins; et l'intérieur
du pays n'est point sujet aux grandes perturbations, parce qu'il n'y a point de
partis. * Quelles occasions de gloire reste-t-il, quand on n'a pas à sauver son
pays de l'anarchie, ni à protéger son indépendance contre les attaques de
l'étranger. [Note de l'auteur.* Réf. Les Etats-Unis font cependant de grandes choses: leurs habitants défrichent
les forêts de l'Amérique, et répandent ainsi la civilisation européenne jusqu'au
fond des plus sauvages solitudes; ils s'étendent sur la moitié d'un hémisphère;
leurs vaisseaux portent sur tous les rivages leur nom et leurs richesses; mais
ces grands résultats sont dus à mille efforts partiels, qu'aucune puissance
supérieure ne dirige, à mille capacités médiocres qui n'appellent point le
secours d'une plus haute intelligence. Cette uniformité, qui règne dans le monde politique, se retrouve également
dans la société civile. Les relations des hommes entre eux n'ont qu'un seul
objet, la fortune; un seul intérêt, celui de s'enrichir. La passion de l'argent
naît chez les Américains avec l'intelligence, traînant à sa suite les froids
calculs et la sécheresse des chiffres; elle croît, se développe, s'établit dans
leur âme, et la tourmente sans relâche, comme une fièvre ardente agite et dévore
le corps débile dont elle s'est emparée. L'argent est le dieu des Etats-Unis,
comme la gloire est le dieu de la France, et l'amour celui de l'Italie. C'est l'intérêt et non la moralité qui rend les Américains amis de l'ordre;
ils poursuivent gravement la fortune. Ils ne sont pas vertueux, ils ne sont que rangés; la société des Etats-Unis
refroidit l'enthousiasme sans inspirer le respect. Peu séduit de ce premier aperçu, je m'éloignai du monde et de ses fêtes; je
résolus d'approfondir, dans la retraite, les moeurs et les institutions d'un
peuple dont les salons ne me montraient que la superficie; fatigué de mouvement
et du bruit, j'aspirai à l'isolement et me sentis attiré vers Nelson par
l'austérité même de moeurs qui m'avait éloigné de lui. A l'instant où mes réflexions sur l'Amérique me jetaient dans l'abattement,
en me prouvant une déception nouvelle, et comme je voyais fuir encore devant moi
le but auquel j'avais rattaché mes dernières espérances, une passion, dont je ne
soupçonnais point la puissance, vint s'emparer de mon âme. Je n'avais jamais aimé en Europe, et, après avoir vu les femmes d'Amérique,
je ne redoutais plus le joug d'un sentiment que j'avais toujours regardé comme
une faiblesse et comme un obstacle aux grands desseins. Cependant un tendre
penchant était destiné à renouer les liens de mon existence brisée, et allait
devenir l'unique intérêt de ma vie. CHAPITRE V. MARIE. « Depuis mon arrivée à Baltimore, je voyais chaque jour la fille de Nelson;
mais je ne la connaissais pas. Témoin de sa beauté, je ne savais rien de son
coeur; à peine avais-je entendu sa voix. Elle me montrait une froideur qui me
paraissait dépasser la retenue de son sexe; cependant je ne pouvais m'en
offenser, la voyant également indifférente au monde et à ses fêtes. Douée de cet
enchantement des charmes extérieurs qui assure aux femmes tant d'empire, elle
n'en essayait point la puissance. Il y avait dans sa réserve de l'humilité et
presque de l'abaissement; et si l'innocence n'eût été marquée sur son front, on
eût pensé que le travail intérieur d'un remords attaché à sa conscience lui
donnait un sentiment intime de dégradation. Au sortir des salons américains, j'étais si rassasié de coquetterie qu'une
femme simple et sans calcul fut habile à me charmer. A mes yeux son plus grand
art de me plaire était de n'en point montrer le désir; bientôt mon attention
éveillée découvrit en elle des talents et des vertus si rares que je ne pus me
rendre compte de mon premier sentiment d'indifférence, et, en trouvant sous le
toit de mon hôte ce trésor que j'avais failli délaisser, je pris en pitié la
prudence de l'homme qui souvent poursuit au loin le bonheur dont il a près de
lui la source. Nelson et son fils donnaient toutes les heures du jour aux affaires; Marie
les consacrait à des soins secrets dont je fus longtemps à pénétrer le mystère;
le soir, à l'heure du thé, nous étions toujours réunis; alors Nelson nous lisait
avec emphase les articles de journal dans lesquels l'Amérique était louée sans
mesure; je l'entendais répéter chaque jour que le général Jackson était le plus
grand homme du siècle, New-York la plus belle ville du monde, le Capitole (1) le
plus magnifique palais de l'univers, les Américains le premier peuple de la
terre. [(1)Palais où se tiennent les séances du Congrès à Washington.] A force de lire ces exagérations, il avait fini par y croire. * [Note de l'auteur.* Réf. Tout Américain a une infinité de flatteurs qu'il écoute; il est flatté, parce
qu'il est le souverain; il prend toutes les flatteries, parce qu'il est peuple.
Ses courtisans annuels sont ceux qui, à l'époque des élections, l'encensent pour
obtenir ses suffrages et des places; ses courtisans quotidiens sont les journaux
qui, pour gagner des abonnés et de l'argent, lui débitent chaque matin les plus
grossières adulations. J'eus plus d'une fois, dans le cours de nos entretiens,
l'occasion de reconnaître qu'un Américain, si forte que soit la louange donnée à
son pays, n'en est jamais pleinement satisfait; à ses yeux, toute approbation
mesurée est une critique, tout éloge restreint est une injure; pour être juste
envers lui, il faut manquer à la vérité. Ces conversations, dans lesquelles je ne répondais jamais à toutes les
exigences de l'orgueil américain, m'embarrassaient toujours. Il me tardait aussi
d'en voir le terme, parce qu'elles étaient d'ordinaire suivies de plus doux
entretiens; mais leur fin se faisait quelquefois attendre long-temps. On ne
cause point aux Etats-Unis comme en France: l'Américain discute toujours; il
ignore cette façon légère d'effleurer la surface des questions dans un cercle de
plusieurs personnes, où chacune place son mot, brillant ou terne, pesant ou
léger; où celle-ci termine la phrase commencée par une autre, et dans lequel on
aborde tout, excepté la profondeur des sujets. En Amérique, ou ne vise pas à
l'esprit, on raisonne: aussi la conversation n'est-elle jamais générale; elle se
fait toujours à deux. Suivant cette coutume, Marie et Georges restaient
étrangers à mes discussions avec Nelson, de même que celui-ci ne prenait aucune
part aux entretiens que j'avais ensuite avec Georges et Marie. Habituellement,
Nelson commençait la soirée en demandant à sa fille s'il avait paru quelque
ouvrage nouveau; car, aux Etats-Unis, les hommes ne lisent rien; ils n'en ont
pas le temps: ce sont les femmes qui se chargent de ce soin; elles rendent
compte de toutes les publications politiques et littéraires, soit à leur père,
soit à leur époux, et mettent ceux-ci à même d'en parler comme s'ils les
connaissaient. Nelson priait ensuite Marie de faire de la musique. La jeune fille éprouvait quelque gêne de ma présence; cependant, comme son
père avait coutume de ne point l'écouter, elle pouvait croire que je ne serais
pas plus attentif. En général, dans les salons américains, quand la musique
commence, c'est le signal de la conversation. J'avoue que j'étais d'abord peu
curieux d'entendre Marie: la plupart des Américaines sont au piano comme des
automates; elles ont pris trois mois de leçons; elles retiennent par coeur une
valse et une contredanse; quand on les prie de jouer, elles courent à leur
piano, et, sans prélude, répètent en toute hâte le peu qu'elles ont appris,
semblables à ces enfants qui savent une fable, et la débitent à tous venants
sans la comprendre. Toutes les femmes de ce pays apprennent la musique; mais presque aucune ne la
sent; elles en font par mode, et non par goût. « Nous aimons la musique comme
les enfants aiment le bruit, » me disait un Américain. Si, au milieu de ce monde
insensible, quelque harmonie veut éclore, elle est étouffée dans son germe par
l'atmosphère froide et sourde dont elle est environnée, comme un son meurt en
naissant sur une terre plate qui n'a point d'écho. Quelle fut ma surprise lorsque j'entendis la voix de Marie se mêler,
touchante et harmonieuse, tantôt aux accords brillants d'une harpe, tantôt aux
douces modulations d'un piano, lorsque je vis ses doigts se jouer, pleins de
grâce et de légèreté, sur les cordes de l'une et sur l'ivoire de l'autre!
Après avoir traversé des contrées arides, sauvages, monotones, de longs
déserts de sable sous un soleil brûlant, si le voyageur rencontre par accident
un frais vallon, où coule une eau murmurante, où la verdure sourit à ses
regards, enivre ses sens de doux parfums, et lui donne d'épais ombrages, il
s'arrête enchanté dans ce lieu charmant, s'y repose avec délices, et, sentant
revenir la force à ses membres, la joie à son coeur, il croit trouver réunis
dans cet étroit asile tous les trésors et toutes les beautés de la nature.
Telle fut l'impression que j'éprouvai lorsque, dans la société froide
d'Amérique, j'entendis résonner une touchante mélodie. Tout est renfermé dans une belle musique: imagination, poésie, enthousiasme,
sensibilité, puissance de génie, tendresse de coeur, chant de gloire, soupirs
d'amour! L'harmonie fait rêver; mais ce n'est pas une rêverie à vide ... Ces sons qui
retentissent à mon oreille n'ont point de corps; c'est quelque chose. de plus
que la pensée, et qui est différent de la parole: c'est une voix mystérieuse qui
ne s'adresse qu'à l'âme. Que signifie son langage? Je ne puis le dire, mais je
le comprends. Ma passion pour la musique n'est pas seulement un goût frivole: je l'aime
aussi par raison; je lui dois la seule bonne mémoire qui me reste, et l'on a
surtout besoin de mémoire quand on n'est heureux que dans le passé. Chaque jour
efface de mon esprit quelques-uns de mes souvenirs; cependant il est des
événements que je n'oublierai jamais: ce sont ceux qu'une impression de musique
me rappelle. Il existe chez moi un tel rapport entre la note et le fait
contemporain, qu'avec l'accord je retrouve l'idée; quelquefois le refrain d'une
vieille chanson nationale me reporte subitement dans ma patrie... il me semble
que je rentre au foyer paternel... que j'y revois ma bonne mère, que je sens ses
embrassements, ses caresses, et mes yeux se mouillent de pleurs. Souvent, à Baltimore, Marie chantait une romance dont le souvenir seul me
trouble l'âme. Quelquefois elle improvisait; alors je ne sais quelle faculté extraordinaire
se révélait en elle... Cette jeune fille si simple, si modeste, devenait
tout-à-coup grande et impérieuse; elle commandait l'émotion dont elle était
animée; elle et son luth ne faisaient plus qu'un; les notes semblaient des
soupirs de sa voix. Je craignais qu'elle n'exhalât son âme dans un élan
d'enthousiasme. Elle réunissait à la fois le génie qui crée, le talent qui
exécute, la grâce qui embellit. En écoutant Marie, je sentis qu'il existait encore dans mon coeur une source
de douces jouissances et de vives impressions qui jusqu'alors m'étaient
inconnues. Dès que je pouvais échapper à Nelson, je m'approchais de sa fille. Non loin
d'elle se tenait Georges, silencieux, qui la contemplait dans une extase de
tendresse et d'admiration; son amitié pour sa soeur était touchante et
l'emportait sur toutes ses autres affections. Pendant long-temps Marie parut importunée des rapports qui s'établissaient
entre elle et moi; elle était ingénieuse à briser nos entretiens et à les rendre
plus rares; elle s'affligeait surtout des expressions de mon enthousiasme; la
peine qu'elle montrait n'était pas le manége de la fausse modestie qui repousse
un éloge pour s'attirer de nouvelles louanges; sa douleur était trop profonde
pour être feinte. Pendant que je l'applaudissais, son regard semblait me dire: «
Votre admiration cesserait bientôt si vous saviez ce que je suis. » Comment retracerai-je à vos yeux les émotions de ces soirées écoulées sans
bruit et sans éclat dans l'intérieur modeste d'une famille vertueuse, où je
sentis naître en moi le germe de la plus violente comme de la plus douce passion
qui jamais ait régné sur mon âme ? Marie venait d'atteindre sa dix-huitième année; l'ensemble de ses traits
formait une harmonie charmante, mélange de tons énergiques et tendres, dans
lequel les douces notes prévalaient; son regard était mélancolique et touchant
comme une rêverie d'amour; et cependant on voyait briller dans ses grands yeux
noirs une étincelle du soleil ardent qui brûle le climat des Antilles; son front
s'inclinait, courbé par je ne sais quelle douleur; et sa taille pleine de grâce
s'appuyait sur sa dignité naturelle, comme la frégate légère se balance
mollement sur le flot qui la soutient. Elle réunissait en sa personne tout ce qui séduit dans les femmes
américaines, sans aucune des ombres qui ternissent l'éclat de leurs vertus. On
l'eût prise pour une Européenne aux passions ardentes, à l'imagination vive,
Italienne par les sens, Française par le coeur; et cette femme, Américaine par
sa raison, vivait au sein d'une société morale et religieuse! J'avais vu quelquefois ses yeux se mouiller de pleurs au récit d'une action
généreuse, à la voix lamentable d'un malheureux, au charme d'une touchante
harmonie, mais un hasard fortuné vint me révéler toute la bonté de son coeur.
CHAPITRE VI. L'ALMS-HOUSE DE BALTIMORE. J'avais remarqué que souvent, à la même heure du jour, Marie sortait seule.
Ce fait n'avait en lui-même rien qui pût me surprendre, l'usage américain
permettant aux jeunes filles de parcourir la ville sans être accompagnées, soit
pour se promener, soit pour visiter leurs amies; mais ce n'étaient point les
promenades publiques qui attiraient Marie, car je ne l'y voyais jamais; et comme
elle ne recevait aucune visite, il n'était pas vraisemblable qu'elle en eût à
faire. En réfléchissant aux longues heures de son absence, je ne pus me
préserver du soupçon qu'elles étaient consacrées à un tendre intérêt du coeur...
Mon amour pour Marie me fut révélé par un sentiment jaloux. Un jour, l'ayant vue s'éloigner à l'heure accoutumée, j'éprouvai je ne sais
quelle agitation intérieure, que je pris pour la voix d'un sinistre
pressentiment: où est l'homme fort qui, dans ses tourments d'amour, n'a jamais
connu la faiblesse d'un mouvement superstitieux? Je m'imaginai que la douleur
secrète dont mon âme était saisie m'avertissait d'un malheur affreux et présent;
la tête pleine de fantômes et le coeur de passions, je m'élançai sur les traces
de Marie; mais déjà elle avait disparu... Je m'arrêtai pensif et troublé...
j'eus honte alors du vil espionnage auquel je me livrais; au lieu de poursuivre
mes recherches dans la ville, j'entrai dans la première voie qui conduisait hors
de ses murs, et marchai à grands pas, comme un méchant qui fuit le théâtre de
son crime. J'avais fait environ un mille sur une route bordée de chaque côté par une
haute forêt, lorsque j'aperçus à ma droite un vaste édifice sur le fronton
duquel étaient écrits ces mots: Alms-House (1). [(1) Maison de charité.] Souvent, à Baltimore, j'avais entendu vanter cet établissement charitable; je
n'éprouvais en ce moment aucune curiosité de le connaître; cependant je ne sais
quel instinct secret m'attira dans cet asile de souffrances, comme si l'aspect
des douleurs d'autrui était propre à soulager la mienne, J'entre... que vois-je
? ô ciel! la fille de Nelson donnant des soins aux malheureux! Eh quoi! c'est
ici que Marie... -- Cette exclamation m'échappa comme un remords: car la cause
de ces absences mystérieuses se révélait à mes yeux. Cependant la honte de mes
odieux soupçons s'effaça dans le bonheur que me fit éprouver la certitude de
leur injustice. A mon aspect, la vierge se colora d'une charmante rougeur. --
Oui, s'écrièrent plusieurs voix faibles et plaintives, Marie Nelson est notre
bon génie; elle sait des secrets pour guérir toutes les plaies de l'âme; son nom
est béni parmi nous! Chacune de ces paroles allait à mon coeur; je dis à Marie: -- Je désire voir
l'hospice: voudrez-vous me servir de guide à travers les misères de l'humanité ?
-- Elle me fit un signe d'assentiment. Je compris en ce moment combien il est facile d'être bon, quand on est
heureux. Affligé, j'envisageais le mal d'autrui pour me distraire du mien;
délivré de ma peine, j'allais voir des infortunes, mais c'était pour y compatir.
Je connus alors l'emploi de ces longues heures qui avaient tant inquiété mon
coeur. La fille de Nelson parcourait les salles, les corridors, les dortoirs de
la maison, comme si cet asile charitable eût été sa demeure de chaque jour; tous
les détours lui en étaient familiers; tous les gardiens s'inclinaient devant
elle; toutes les douleurs se taisaient à son aspect. Il existe aux Etats-Unis deux systèmes de charité publique. L'un est celui de
l'Angleterre, où tout individu qui n'a pas de travail, ou prétend n'en pas
avoir, a droit à une aumône; principe en vertu duquel tout fainéaut se fait
pauvre et trouve dans l'imprudente prévoyance de la loi un secours matériel
qu'il demanderait vainement an travail le plus opiniâtre; ce secours le fait
vivre et le dégrade en ruinant la société. Tel est le système en vigueur à
New-York, à Boston et dans toute la Nouvelle Angleterre. * [Note de l'auteur. * Réf. L'autre est celui des établissements de bienfaisance, où les indigents n'ont
pas le droit légal d'entrer, mais où ils sont admis, sous le bon plaisir des
préposés de l'autorité publique. Suivant cet ordre d'idées, la société ne
contracte point l'obligation de soutenir tous les faibles; elle en soulage le
plus grand nombre possible. Comme son assistance peut être refusée au pauvre,
nul ne feint la misère, certain qu'il est de la honte, sans être sûr du secours.
Ce système, adopté en France, est également suivi dans le Maryland. L'Alms-House de Baltimore contient trois sortes de malheureux: des pauvres,
des malades, des aliénés. Marie ne rencontrait, au milieu d'eux, que des sentiments d'amour, de respect
et de reconnaissance. -- Voyez, me disait-elle, cette jeune femme au visage
creux et pâle, aux regards éteints; elle était belle jadis, et soutenait de son
travail ses enfants pauvres comme elle; maintenant elle se consume de
langueur... hélas! elle tombera bientôt, abattue par le mal funeste qui, dans ce
pays, moissonne tant de jeunes existences. Cependant elle s'approchait du lit de la phthisique, prenait sa main, y
déposait une ]arme: -- Ne pleurez point, ma bonne demoiselle, disait la pauvre
femme... je vous ai vue ce matin... je serai bien le reste du jour. Ensuite Marie s'arrêta près d'une jeune fille. -- C'est, me dit-elle, une
aveugle-sourde-muette de naissance; quoique dépourvue des sens principaux par
lesquels les idées nous arrivent, elle est douée d'une grande intelligence,
éprouve des impressions très-vives, et parvient à les exprimer. Sans doute, la
privation des sens qui lui manquent rend plus fins et plus énergiques les seuls
qu'elle possède, l'odorat et le toucher. Voyez comme elle me reconnaît à mes
mains, à mes vêtements! comme elle m'embrasse tendrement! combien elle est
heureuse de me presser sur son coeur! Et la pauvre fille tressaillait dans les bras de Marie, lui prodiguait mille
caresses. L'infortunée, qui ne savait point que la société a des joies, se
réjouissait pourtant; le sourire était toute sa physionomie, et l'on voyait sur
ses lèvres une expression de contentement, qu'elle n'imitait point des visages
d'autrui. Que se passait-il dans cette âme tout environnée de ténèbres! d'où lui
venaient ses tendres émotions ? elle ne connaît point le monde où nous vivons...
mais n'a-t-elle pas aussi un monde à elle, animé d'idées, de sentiments, de
passions qui lui sont propres ? et ce monde, le connaissons-nous mieux qu'elle
ne connaît le nôtre ? Tout dans son être intelligent est obscurité pour nous,
comme pour elle tout ce qui l'entoure est une nuit profonde. La fille de Nelson recevait mille bénédictions sur son passage. -- Oh! disait
celui-ci, nous crions à Dieu du fond de notre coeur pour qu'il vous donne
d'heureux jours! -- Le Ciel vous comblera de ses grâces, disait un autre, parce
que vous visitez les affligés. J'admirai, dans cette occasion, combien les femmes nous sont supérieures dans
l'exercice de la charité. Leur bienfait n'est jamais à charge, parce que, avec elles, comme c'est le
coeur qui donne, c'est aussi le coeur qui reçoit. Au contraire, l'humanité des
hommes leur vient presque toujours de la tête. Ce principe de la bienfaisance la
rend pesante aux malheureux; en effet, si la raison veut que le riche soit
secourable au pauvre, elle enseigne aussi que l'obligé est au-dessous du
bienfaiteur, comme le pauvre est au-dessous du riche. Il n'en est point ainsi
selon les lois du coeur et de la religion, d'après lesquelles, le plus pauvre
étant l'égal du plus opulent, la reconnaissance est la même entre celui qui
dispense le bienfait, et l'indigent qui procure au riche le bonheur de le
distribuer. L'homme protége par sa force; la femme, avec sa faiblesse, console.
Cependant des cris lamentables frappent mon oreille. -- C'est, me dit Marie,
la voix des infortunés privés de leur raison. Deux d'entre eux excitèrent d'abord mon attention et ma pitié; ils étaient
arrivés à la folie par des voies tout opposées. Le premier, condamné pour homicide à la réclusion solitaire, était devenu fou
dans sa cellule, et, de la prison pénitentiaire, était passé dans l'hospice. Sa
folie avait quelque chose de cruel comme son crime; il rêvait, durant la nuit,
qu'un aigle planait sur sa tête, épiant l'instant de son sommeil pour lui
dévorer le coeur; le jour même, il était assailli de fantômes sanglants, et,
quand je le vis, il adressait à ses geôliers un étrange reproche: Quelle
barbarie! s'écriait-il en me regardant, comme pour me demander justice; j'avais
pour compagnon dans ma cellule un papillon, et les cruels l'ont tué! -- Marie
m'assura qu'il n'y avait rien de vrai dans ces paroles; ainsi la destruction
imaginaire d'un insecte était devenue le supplice de cet homme, meurtrier de son
semblable! L'autre était une jeune fille, parfaitement belle, dont une ferveur
religieuse, poussée à l'excès, avait égaré la raison, son front était empreint
d'une candeur charmante; dans ses beaux yeux noirs, qu'elle tenait incessamment
levés vers le ciel, se montrait le sentiment d'une béatitude parfaite; rien de
terrestre n'attirait son attention; rien ne troublait les délices de son extase:
c'était vraiment un ange, car elle vivait déjà dans les cieux; elle ne
comprenait rien à ce monde: donc elle était folle. Ainsi, partis de deux points contraires, ces infortunes sont parvenus
ensemble au même but, l'un par le crime, l'autre par l'innocence! Ce sont là les
mystères de l'humanité; le même asile recèle l'âme candide et pure qui rêvait
ici-bas des félicités du ciel, et l'être cruel qui cherchait sa joie dans le
sang des hommes; la société les a bannis tous deux de son sein, comme si elle ne
comportait pas plus l'extrême bien que l'extrême mal! Je me livrais à ces tristes réflexions, lorsque j'entendis des hurlements
affreux. -- Ce sont, me dit un geôlier, les cris d'un nègre atteint de démence
furieuse; voici la cause de sa folie: il existe, dans le Maryland, un Américain
dont la profession est d'acheter et de vendre des esclaves. Il en fait un
immense commerce, et c'est peut-être aux Etats-Unis, le plus grand marchand de
chair humaine: toute la population de couleur le connaît et l'abhorre; il semble
que l'odieux de l'esclavage se personnifie en lui. Le pauvre nègre dont vous
entendez la voix fut amené par cet homme de la Virginie dans le Maryland, pour y
être vendu, et subit, durant la route, de si cruels traitements, que sa raison
s'égara. Depuis ce temps, une idée fixe le poursuit et ne lui laisse pas un seul
instant de repos; il croit voir toujours son ennemi mortel à ses côtés, épiant
le moment favorable pour couper sur son corps quelques lambeaux de chair, dont
il le suppose affamé. Sa fureur est si grande que nul ne peut l'approcher; il
prend pour le marchand de nègres chaque personne qu'il aperçoit; un seul être a
sur lui quelque puissance; ses cris s'apaisent quand il voit Marie Nelson. Je ne
sais par quelle tendre compassion et par quel charme, au pouvoir des femmes
seules, elle a pu trouver accès dans son coeur; il est, à la vérité, de tous les
malheureux renfermés dans cette enceinte, celui pour lequel elle témoigne la
plus vive sympathie; et c'est ce que je ne puis comprendre ... car enfin, ce
n'est qu'un homme de couleur! -- Nous approchions de la cellule d'où partaient des cris de fureur. --
Regardez, me dit le geôlier en m'ouvrant la porte. Et je vis un nègre de haute stature, à figure énergique et mâle; il portait
sur ses traits des signes de noblesse, ses membres annonçaient une grande force
musculaire; sa bouche écumait de rage, et ses yeux roulaient des éclairs
d'indignation. A mon aspect, il se posa dans une attitude défensive, se faisant
une arme des fers dont il était chargé. -- Monstre! s'écria-t-il en me
regardant, tu as soif de mon sang!! mais n'approche pas!!... -- Et, en parlant
ainsi, il me montrait des dents blanches comme l'ivoire, inscrustées dans
l'ébène, faisant signe que, si j'avançais, il allait me dévorer. Alors Marie, prenant ma place: -- Mon ami, lui dit-elle, C'est moi. -- Ce peu
de mots eut la magie d'arrêter ses transports. -- Oh! répliqua-t-il d'une voix
douce, je ne crains rien quand je vous vois; tout le monde veut ma mort, excepté
vous. Marie s'efforça de lui persuader que nul en ce lieu ne pouvait attenter à ses
jours. Dès qu'elle se fut éloignée, je voulus juger de l'ascendant de ses
paroles; je regardai une seconde fois le nègre, dont la fureur avait déjà repris
son cours. Sa folie présentait une image affreuse, et j'en conservai une pénible
impression; cependant ce sentiment était adouci par le souvenir de la compassion
que lui donnait Marie. Depuis que j'étais en Amérique, je n'avais pas encore vu
un blanc prendre en pitié le sort d'un nègre; j'entendais dire sans cesse que
les gens de couleur n'étaient pas dignes de commisération, et ne méritaient que
le mépris; la fille de Nelson, du moins, ne partageait point cet odieux préjugé.
Je revins seul à la ville, Marie n'ayant point voulu que je l'accompagnasse.
-- Peut-être un jour, me dit-elle, vous me saurez gré de mon refus. -- Je ne
compris pas le sens de ces paroles. J'emportai de l'Alms-House des émotions diverses. On ne voit pas sans un
cruel serrement de coeur, assemblées sur un même point, toutes les infirmités de
notre pauvre nature; mais il n'était pas un triste ressouvenir qui ne contint le
germe d'une douce pensée: chacune des souffrances dont je gardais la mémoire me
rappelait l'ange des consolations. Vous l'avouerai-je encore ? -- Je conservais, de cette visite dans l'asile de
toutes les détresses, une impression de bonheur personnel que je me suis souvent
reprochée. Ma pitié pour le malheur était sincère; cependant ce sentiment ne
remplissait pas seul mon âme. Il me restait assez d'égoïsme pour penser que, de
toutes ces afflictions, aucune n'atteignait mon existence. Marie près de moi, la
grâce de sa personne, encore embellie par l'éclat de sa charité; les promesses
de bonheur que je trouvais dans son amour; tout un avenir de délices qui
s'ouvrait devant moi; ces images riantes venaient dans ma pensée contraster avec
les vies misérables et abjectes de ces êtres disgraciés, honte de la nature,
rebut de la société, voués dès leur naissance à tous les opprobres, à toutes les
infirmités, à toutes les douleurs du corps et de l'âme! Et je jouissais
secrètement de cette comparaison, me croyant supérieur parce que j'étais plus
heureux. Hélas! quel eût été mon abaissement, si, foudroyant mes orgueilleuses
passions, une voix du ciel fût descendue dans mon âme, et m'eût annoncé que je
souffrirais un jour des angoisses inconnues à tous ces infortunés! Cependant le souvenir de l'Alms-House et de la vierge charitable que j'y
avais rencontrée ne sortait plus de ma mémoire. Ce que n'avaient pu ni les affections de famille, ni les liens de la patrie,
ni la séduction des grands spectacles de la nature, une femme éteignit mon
ambition, corrigea tout-à-coup mon humeur inquiète et aventureuse, et je ne vis
plus qu'un avenir possible, aimer toujours Marie; je n'aspirai qu'à un seul
bonheur, être aimé d'elle. J'étais venu en Amérique pour chercher le remède à un besoin insatiable
d'émotions violentes et d'élans sublimes; et un sentiment plein de douceur
rendit la paix à mon âme troublée, et régla les mouvements désordonnés de mon
coeur. Je venais pour contempler le développement d'un grand peuple, ses
institutions, ses moeurs, sa merveilleuse prospérité; et une femme me parut le
seul objet digne de mon admiration et de mon enthousiasme. CHAPITRE VII. LE MYSTERE. Je disais à Marie mon amour, mes voeux mes espérances... mais elle recevait
étrangement les révélations de mon coeur. Un rayon de joie brillait dans ses beaux yeux, qu'un nuage de tristesse
voilait presque aussitôt. Elle évitait ma présence, et semblait pourtant heureuse de me voir; son
regard rencontrait encore le mien, mais comme s'il lui eût échappé; sa voix,
naturellement douce, était altérée; sa bouche souriait encore, mais ses
paupières étaient entourées d'un cercle de mélancolie qui, chaque jour, devenait
plus sombre. Je l'interrogeais souvent sur les causes de son chagrin. Une fois elle me
dit: « Toutes vos paroles promettent le bonheur, et ma destinée me condamne à
une vie malheureuse; vous voyez quel abîme nous sépare. » Si je la questionnais davantage, elle ne me répondait que par un silence
morne et un regard déchirant. Depuis ce moment, je ne quittai plus Nelson et ses enfants. Nous ne nous séparions que le dimanche à l'heure des offices religieux: ils
allaient au temple presbytérien, et moi à l'église catholique. Je remarquais chez eux une grande régularité dans l'accomplissement de leurs
devoirs pieux. Un jour Georges étant arrivé au temple quelques instants après le
commencement de l'office, Nelson, au retour, lui adressa une réprimande sévère:
Comprenez-vous, s'écriait-il, quelle serait la joie des unitaires et des
méthodistes s'ils apercevaient le moindre refroidissement dans le zèle de notre
congrégation? Je voyais avec chagrin chez Nelson ces passions ardentes de sectaire; car je
craignais qu'elles n'élevassent une barrière entre sa fille et moi. Souvent il
me parlait de sa religion et de la mienne; une fois il me dit: Vous jugez notre
culte, et vous ne le connaissez pas; venez au temple des presbytériens. Je
consentis à sa proposition, et, le dimanche suivant, j'accompagnai Nelson et ses
enfants à leur église, où je pris place dans leur banc. Je pus suivre l'office
exactement, grâce aux soins de Marie, qui m'avait prêté un livre saint, et ne
manquait pas, quand une prière finissait, de m'indiquer celle qui allait suivre.
L'impression de ce culte, nouveau pour moi, fut profonde. Dans nos églises
catholiques, il semble que nous ayons toujours, pour intermédiaire de la prière
entre Dieu et nous, le prêtre saint, sa parole mystérieuse, la pompe de la
cérémonie, l'encens qui monte de l'autel, les chants sacrés et toute la
solennité du lieu. L'oeil rencontre toujours an fond du sanctuaire une gloire
rayonnante qui éblouit... Dans le simple édifice qui sert de temple aux protestants, l'homme se trouve
immédiatement en rapport avec Dieu; il lui parle à lui-même, sans langage
consacré, sans rit solennel. Le ministre, sa parole, son costume, ne sont rien;
il n'a point de caractère supérieur à ce qui l'entoure. Le temple ne contient que des intelligences égales, s'adressant à
l'intelligence suprême. Le catholique se prosterne et s'humilie: il adore Dieu à travers des mystères
et des nuages... Le protestant prie le front haut, l'oeil levé vers le ciel; il
regarde Dieu en face; c'est un beau culte... mais c'est un culte orgueilleux!
L'homme est-il assez fort pour se mesurer de si près avec la divinité ? Est-il
assez grand pour supporter l'approche de tant de grandeur ? Peut-on adorer ce
qu'on comprend ? En revenant de l'église presbytérienne, je sentais mon âme troublée, et des
passions tumultueuses s'élevaient dans mon sein. Nelson m'interrogea, je lui
dis: Votre religion me semble digne d'un être intelligent et libre: cependant
l'homme est aussi un être sensible, qui a besoin d'aimer, et ce culte n'a point
touché mon coeur. Nelson ne fit aucune réponse. -- Hélas! s'écria Marie, faut-il désirer dans ce monde ce qui prépare l'âme
aux tendres affections! -- Elle n'acheva pas. Les réticences de Marie, le vague de ses paroles, me tourmentaient chaque
jour davantage; sans cesse je demandais au ciel de dissiper ce nuage mystérieux.
Je n'aurais pas tant désiré que l'ombre s'évanouît, si j'eusse prévu qu'une
lumière fatale allait éclairer mes regards. J'avais coutume de me promener dans le voisinage de la colonne élevée en la
mémoire de Washington: ce lieu est solitaire, et on est tout surpris, à côté
d'un monument qui sera un jour le plus bel ornement de la cité, de trouver une
forêt sauvage, et comme le commencement du désert. C'était là que je recueillais
mes pensées et que je passais en revue mes impressions; je trouvais un charme
extrême dans ces méditations silencieuses. Un jour je poursuivais le cours de mes rêveries au travers de la forêt, ne
prenant pour guide que le caprice de ma pensée, ou plutôt marchant au hasard,
devant moi, sans calcul, et sans autre souci que d'éviter la rencontre des
arbres et l'embarras des lianes. Dans ce mouvement aventureux de mon corps, je
sentais ma pensée plus libre, mon âme plus dégagée de ses entraves, mon
imagination plus hardie dans ses élans. Chaque pas que je faisais me découvrait
une scène nouvelle, chaque impression me donnait une idée grande ou un tendre
sentiment. Il y a dans les murmures de la brise parmi les roseaux, dans le
feuillage frémissant des vieux chênes, une voix grave qui parle au génie de
l'homme, et les savanes de la forêt enseignent de touchantes harmonies aux
coeurs qui savent le mieux aimer. Ah! comme, dans un profond isolement, une impression de douleur s'empare
violemment de nos sens! Au souvenir de Marie, si belle et si affligée, je sentis
mon coeur se gonfler de chagrin et d'amour. O vous, qui portez une âme troublée,
ne vous éloignez pas du monde; car, dans le silence de la solitude, on entend
mieux la voix des passions; le calme de la nature fait mieux sentir les
agitations de l'âme, et il semble qu'il y a dans le désert un vide immense, que
le coeur de l'homme ait reçu la mission de combler. Au milieu de ce silence sonore, sous ces voûtes retentissantes de verdure et
de feuillage, je laissai tomber de mes lèvres le nom de Marie. Je m'arrêtai
soudain; il me semblait que ma bouche avait été indiscrète: on craint peu de
jeter des paroles au murmure des vents, au frémissement des feuilles; mais le
silence de la forêt!... comme il est attentif à tout recueillir! c'est comme
l'assemblée qui écoute muette: plus elle se tait, plus elle agite l'orateur.
Si cette sensation de terreur ôte des forces à l'homme qui parle, elle en
donne à celui qui veut prier; car tout est religieux dans le silence de la
nature. « O mon Dieu! m'écriai-je, si votre bras s'appesantit sur moi, qu'il devienne
secourable à l'être faible qui n'a point d'appui! » Et je priai du fond de mon
coeur. Je n'avais point encore aussi bien senti toute la force de mon amour pour
Marie. L'image de sa douleur se présentait à ma pensée comme un remords: si
j'étais innocent de ses peines, n'étais-je pas coupable de ne les point guérir?
L'amour qui s'afflige des plaisirs dont il n'est pas l'auteur, est malheureux
aussi des larmes mêmes qu'il n'a pas fait couler, et dont il ne tarit pas la
source. Un cardinal de Virginie, voltigeant dans les magnolias, éblouit mes regards
de son plumage rouge, et interrompit ma méditation. Je m'aperçus que je m'étais
égaré. J'essayai de retourner sur mes pas; mais, dans ma course rapide, j'avais
laissé si peu de traces que je ne pus les retrouver. Je jugeai à peu près, par la position du soleil, de la place où j'étais, et
de la direction que je devais prendre pour retourner à Baltimore; mais, dans une
forêt, la plus légère déviation de la ligne qu'on doit suivre vous jette hors de
votre route; et, après mille courses en sens opposés, après mille tentatives
vaines pour retrouver mon chemin, je m'arrêtai tout haletant, sentis mes genoux
fléchir et tombai au pied d'un cèdre à demi renversé par l'orage. En ce moment, la forêt devenait de plus en plus silencieuse; les ombres
s'allongeaient autour de moi, et l'oiseau moqueur saluait d'un dernier cri les
derniers rayons du soleil mourant sur la cime des grands pins. Mes forces
étaient épuisées, le sommeil s'empara de mes sens. Ma présence dans la forêt aux approches du soir et l'assoupissement dans
lequel je tombai n'étaient point sans danger. Aux dernières clartés du
crépuscule succède toujours, dans le sud de l'Amérique, une humidité froide et
pénétrante; cette fraîcheur soudaine, exhalée de la terre, est pernicieuse, et
j'allais en recevoir l'impression funeste. Cependant le péril était loin de ma pensée. J'avais le coeur plein des
émotions qui venaient de m'agiter. L'image de Marie était toujours devant moi;
je m'étais endormi dans son souvenir: des songes légers m'entretenaient de son
amour et présentaient à mes yeux mille charmantes apparitions; il me semblait
voir la fille de Nelson assise à mes côtés. Sa beauté, sa grâce, enivraient mes
regards. Mais sa tristesse mystérieuse troublait ma joie; je lui disais: «
Marie! pourquoi pleures-tu ? quel tourment secret peut déchirer ton coeur ? Ange
de douceur et de bonté, serais-tu sur la terre pour souffrir, toi dont le regard
seul enchante et console? Si tu es malheureuse, pourquoi ne déposes-tu pas ton
coeur dans le coeur d'un ami? Hélas! tu ne peux savoir combien tu es aimée de
Ludovic. Toi seule as ranimé du feu de tes regards ma vie pâle et près de
s'éteindre, et mon âme, jadis avide, insatiable, se réjouit maintenant du
sentiment unique dont elle est remplie. » Et j'entendais sa douce voix me
répondre par des accents tendres et mélancoliques; je prenais sa main; je la
pressais sur mon coeur; je la couvrais de baisers, et l'arrosais de mes larmes.
Tout-à-coup je me réveille... je sens l'impression d'une main qui glisse
doucement sur mon front; j'entr'ouvre les yeux... Que vois-je! ô mon Dieu!
Marie! Marie agenouillée près de moi, et levant au ciel ses mains suppliantes.
Oh! jamais tant de sentiments divers ne se pressèrent à la fois dans le fond
de mon coeur! Si rien n'est plus triste que le réveil quand il dissipe le fantôme d'un rêve
charmant, quoi de plus doux qu'un songe d'amour et de volupté, qui par une
touchante erreur, attendrit notre âme, et la prépare aux impressions d'une
délicieuse réalité? Ce bonheur, dont le sommeil ne m'avait offert que la
chimère, j'en jouissais maintenant, et j'y mêlais tous les prestiges de
l'illusion qui n'était plus. D'abord je fus muet en présence de celle qui était toute ma vie, car je ne
savais pas si quelque vision n'abusait pas mes sens. Je croyais m'être réveillé;
mais n'était-ce pas plutôt le commencement d'un songe? -- 0 mon Dieu! me dit-elle, Ludovic! fuyons ces lieux: bientôt la nuit sera
venue, un froid mortel va succéder à la brûlante chaleur du jour. -- Marie! m'écriai-je alors, es-tu l'ange de mes jours, le bon génie de ma
destinée ? ou viens-tu, sylphide décevante, tromper mes sens, et te jouer de mon
infortune ? -- Je n'ai jamais trompé, répondit la vierge avec une émotion pleine de
charme; je suis une fille au coeur simple et droit; je vous ai vu, Ludovic,
partir pour la forêt, et, comme vous n'étiez point revenu au déclin du jour,
j'ai craint pour votre vie... J'ai prévu que vous étiez égaré, et j'ai frémi à
la pensée du péril qui vous menaçait... -- O ma bien-aimée! quel généreux dévouement!... mais ces dangers tu vas les
partager avec moi! -- Ne craignez rien, me répondit-elle; je sais tous les détours de la forêt:
ici, pas une mousse que je n'aie foulée aux pieds, pas un arbre dont je ne
connaisse les ombres du matin et du soir! Les femmes de Baltimore se montrent à
l'envi sur les places publiques; moi, je chéris ces retraites solitaires, ou du
moins... Elle s'arrêta pensive un instant... -- Hâtons-nous, ajouta-t-elle. Et en
prononçant ces mois, elle se mit en marche, et m'entraîna sur ses pas. J'avais
saisi sa main; mes larmes coulaient en abondance; j'éprouvais mille sentiments
que je ne pouvais exprimer. Je lui dis cependant: -- Marie, avant de savoir si j'étais aimé de toi, je sentais au fond de mon
coeur un feu brillant qui le dévorait; le plus tendre des sentiments se mêlait
pour moi de tourments amers, et de cruelles agitations... mais tu viens de me
prouver que tu m'aimes, et je sens pénétrer dans mon âme des émotions d'une
douceur inconnue... mon amour est plus ardent encore; mais il est tranquille...
Oh! je t'en conjure, abandonne-toi, comme moi, au charme enivrant de cette
impression pure et sans mélange. Cependant un chagrin me reste: je vois ta
mélancolie; Marie, tu me caches quelque douleur. Tu ne crois donc pas à mon
amour? Hélas! pourquoi un écho de cette forêt ne te dit-il pas les sentiments
que tout à l'heure je confiais au désert -- Plût au ciel dit Marie, que je n'eusse point entendu ces révélations
solitaires! Ludovic, pendant votre sommeil, votre voix murmurait des paroles
enchantées, qui mettent la comble à mon infortune. Hélas!... Elle n'acheva pas, Je voyais se presser les battements de son coeur; et ses
yeux chargés de larmes s'efforçaient de ne pas pleurer. -- Quel est donc, ce mystère? m'écriai-je avec force; Marie, je t'en supplie,
ouvre-moi ton âme, que je sache ton infortune comme tu sais mon amour! chacune
de tes plaintes viendra s'éteindre dans mon coeur. La douleur n'est point
semblable au bruit qui s'accroît en retentissant; elle cesse quand elle trouve
de l'écho... Ma bien-aimée! laisse ta tète se pencher vers la mienne, appuie sur
moi ta faiblesse; le parfum des plus douces fleurs est moins suave que le
mélange de deux souffles amis, et tu ne sais pas tout ce que donne de force
l'union de deux poitrines qui respirent ensemble... Va, quelle que puisse être
ta destinée, tu ne seras pas aussi heureuse de ma protection que je serai fier
de ton amour... Marie! sois mon amie! sois mon épouse chérie! Si, sur cette
terre dévouée aux orages, tu dois être courbée par l'ouragan, tu trouveras du
moins un abri où reposer ta tête; tes larmes les plus amères s'adouciront en se
mêlant à celles d'un ami; et si, des flancs d'un nuage sombre, la foudre sortait
pour nous frapper tous deux, étroitement enlacés, coeur contre coeur, il nous
serait doux encore de mourir ensemble et de rendre dans les bras l'un de l'autre
un dernier soupir de vie et de volupté. Ainsi je disais; Marie gardait le silence; cependant nous marchions et nous
approchions de Baltimore, hélas! trop rapidement. Oh! comme alors j'aurais béni
le ciel s'il nous eût égarés. dans notre route! quelle ivresse dans tout mon
être! quel délire au fond de mon coeur! Ce long entretien de mes passions avec la solitude; ces secrets d'amour
confiés au désert, et surpris au sommeil; tant de bonheur succédant au péril;
Marie, ma libératrice, mon guide, ma compagne; nos voix unies, nos bras
entrelacés, notre marche dans le silence du soir; et à la fin du jour la douce
clarté de l'astre des nuits venant avec son cortège de tendres rêveries; tout un
monde de sentiments, d'idées, de passions, qui s'agitait dans mon coeur au
milieu d'un monde muet et d'une nature endormie: ces vives impressions, météore
de l'âme, apparaissent à mon souvenir en traits de feu. J'interrogeais encore Marie, et je lui disais: -- Pourquoi repousses-tu ce sourire qui te cherche ? Ecoute, mon coeur ne
bat-il pas d'accord avec ton coeur ? ne sens-tu pas mon âme se mêler à la tienne
? elles s'unissent, se confondent, et nulle puissance ne peut plus les diviser.
Malheur à celui qui romprait cette alliance sacrée! malheur!... -- Arrêtez! s'écria Marie; elle se tut quelques instants: -- Ludovic, reprit-elle ensuite, je n'essaierai point de vous peindre les
sentiments dont mon âme est remplie... Vous venez de me parler une langue dont
je comprends le sens, parce que c'est celle du coeur; mais je n'en sais pas les
mots... Ah! de grâce, cessez des discours qui m'enivrent et me désolent! L'image
du bonheur est trop cruelle pour qui ne saurait être heureux. Vous m'aimez,
Ludovic... Mon Dieu! cet amour, qui fait ma joie, est le gage de mon
infortune... Ah! ma destinée est affreuse! Encore un jour... et vous en saurez
le secret... Cependant nous touchions aux portes de la cité. -- Demeurez, me dit-elle
d'une voix impérieuse; voici la ville... je dois être seule. En prononçant ces mots, elle s'éloigna, me laissant plein d'un trouble
profond. Oh! que les heures d'incertitude sont longues et cruelles, quand on est sûr
d'un malheur, et qu'il n'y a de douteux que sa nature! Le malheur connu donne à l'âme un point d'appui. Elle souffre; mais elle sait
la cause de sa souffrance; elle s'y arrête, s'y attache, et ce profond sentiment
de sa peine est une proie dont elle se saisit. Mais une infortune qu'on sent avant de la connaître, un mal insaisissable qui
se présente à l'imagination sous mille formes diverses, une douleur vague et
poignante dont on ignore la cause le genre et la durée: un pareil supplice,
comment le supporter ? Quelles forces morales faut-il appeler à son secours ?
doit-on se raidir ou plier? l'âme s'armera-t-elle du courage qui se résigne, ou
de l'énergie qui combat ? Les conjectures et les terreurs se succédèrent dans mon esprit avec une
incroyable rapidité... Je supposai tous les malheurs possibles, excepté le
véritable. Les heures s'écoulaient lentement, comme toutes celles qui sont
comptées. Le lendemain, je ne sais quelle puissance irrésistible me ramena vers la
forêt solitaire. Peut-être la fille de Nelson y reviendrait pour nie donner la
révélation promise. Ah! comme, en parcourant ces lieux tout pleins d'une émotion récente, je me
sentis l'âme troublée! Toutes mes impressions, amères ou douces, se réveillaient
plus fortes à l'aspect du lieu qui les avait vues naître; chaque objet inanimé
s'impreignait à mes yeux d'un sentiment qui lui était propre. Ici, le vieux
chêne et son ombre: c'était la longue rêverie, la méditation, l'élan de la
pensée vers le ciel! Là, l'églantier dont j'avais effeuillé les roses: c'était
Marie, sa beauté, sa chevelure embaumée, le parfum de sa voix. Ces lianes
impénétrables, c'était le mystère; ce cèdre renversé, le désespoir. Hélas! le
site le plus heureux contenait une douleur, et chaque douleur une larme.
Je voulus voir tous les lieux parcourus la veille; je repris les moindres
détours que j'avais suivis. Arrivé à la place où j'avais vu Marie priant à
genoux, je me prosternai la face contre terre, et je couvris de mes baisers la
mousse qu'avaient humectée ses pleurs. Un sentiment involontaire me retenait dans cette solitude; Marie ne
paraissait point, et, à chaque instant, je croyais la voir ou l'entendre. Comme
au moindre murmure du vent dans la cime des pins mon coeur battait avec
violence! Tout me troublait: la chute d'une feuille, le vol d'un oiseau, le
mouvement d'un insecte dans l'herbe. Cependant je ne rencontrai dans la forêt que des souvenirs et des agitations
nouvelles... Marie n'y vint pas. De retour chez mon hôte, j'y trouvai une physionomie générale de tristesse et
de deuil. Nelson se promenait gravement dans sa chambre, levant les yeux au ciel
et laissant tomber de temps en temps une parole sentencieuse; les gens de la
maison, voyant leurs maîtres affligés, partageaient leur douleur sans la
comprendre. Marie ne se montra point de tout le jour. Quand l'heure du soir fut venue,
nous étions, Nelson, Georges et moi, assis dans le salon, où nous prenions le
thé, suivant la coutume; chacun de nous était muet; je n'osais enfreindre un
silence d'autant plus difficile à rompre qu'il avait duré plus longtemps; et
cependant comment supporter davantage les tourments de mon incertitude 1
Enfin nous vîmes entrer Marie; son visage était pale, sa démarche tremblante;
elle parut en baissant les yeux, et vint se placer près de son père. Au bout de
quelques minutes, Nelson éleva la voix et me dit: « Mon jeune ami, je sais vos
sentiments, je les crois purs, et je vous estime; mais vous ignorez nos
malheurs: vous allez les connaître et nous plaindre. » CHAPITRE VIII. LA REVELATION. « La Nouvelle-Angleterre, mon pays natal, n'est point la patrie de mes
enfants: Georges et Marie sont nés dans la Louisiane. Hélas! plût au Ciel que je
n'eusse jamais quitté le lieu de ma naissance! Mon père, négociant à Boston, fit
sa fortune; à sa mort, son patrimoine se divisa également entre ses enfants, et
ne suffit plus à leurs besoins. J'avais deux frères: le premier partit pour
l'Inde, d'où il a rapporté de grandes richesses; le second s'est avancé dans
l'Ouest: il possède aujourd'hui deux mille acres de terre et plusieurs
manufactures dans l'Illinois. J'étais incertain sur le parti que je devais
prendre: quelqu'un me dit: « Allez à la Nouvelle-Orléans, si vous n'y êtes pas
victime de la fièvre jaune, vous y ferez une grande fortune. » L'alternative ne
m'effraya pas, je suivis ce conseil... Hélas! j'ai moins souffert d'un climat
insalubre que de la corruption des hommes. « Partout où la société se partage en hommes libres et en esclaves, il faut
bien s'attendre à trouver la tyrannie des uns et la bassesse des autres; le
mépris pour les opprimés, la haine contre les oppresseurs, l'abus de la force,
et la vengeance... « Mais quelle terre de malédiction, ô mon Dieu! quelle dépravation dans les
moeurs! quel cynisme dans l'immoralité! et quel mépris de la parole de Dieu dans
une société de chrétiens! « Cependant, sur cette terre de vices et d'impiété, mes yeux distinguèrent
une jeune orpheline, innocente et belle, simple dans sa pensée, et fervente dans
sa foi religieuse; elle était d'origine créole. J'unis ma destinée à celle de
Thérésa Spencer. D'abord le ciel nous fut propice; la naissance de Georges et de
Marie fut, en quelques années, le double gage de notre amour. J'avais fait de
grandes entreprises commerciales; elles prospéraient toutes selon mes voeux.
Hélas! notre bonheur fut passager comme celui des méchants! Je ne suis point
impie, et la foudre du Dieu vengeur a courbé ma tête. « Avant son mariage, Thérésa Spencer avait attiré les regards d'un jeune
Espagnol, don Fernando d'Almanza, d'une famille très-riche, dont la fortune
remonte au temps où la Louisiane était une colonie espagnole. Rien n'était plus
séduisant que ce jeune homme; son esprit n'était point inférieur à sa naissance,
et la distinction de ses manières égalait la beauté de ses traits. Cependant
Thérésa l'éloigna d'elle. Je ne sais quel sens intime lui fit deviner un ennemi
dans l'homme qui lui déclarait le plus tendre amour. « Nous avons su depuis qu'il aspirait à l'aimer sans devenir son époux.
« La rigueur de Thérésa l'irrita vivement, et plus tard le spectacle de notre
félicité rendit sans doute encore plus cuisantes les douleurs de sa vanité
blessée, car il conçut et exécuta bientôt une détestable vengeance. « Il répandit secrètement le bruit que Thérésa était, par sa bisaïeule,
d'origine mulâtre; appuya cette allégation des preuves qui pouvaient la
justifier; nomma tous les parents de Marie, en remontant jusqu'à celle dont le
sang impur avait, disait-il, flétri toute une race. « Sa dénonciation était odieuse; mais elle était vraie. La tache originelle
de Thérésa Spencer s'était perdue dans la nuit des temps. A la voix de Fernando
les souvenirs endormis se réveillèrent... Il y a tant de mémoire dans le coeur
de l'homme pour les misères d'autrui. L'opinion publique fut tout en émoi; on
fit une sorte d'enquête; les anciens du pays furent consultés, et il fut reconnu
qu'un siècle auparavant, la famille de Thérésa Spencer avait été souillée par
une goutte de sang noir. « La suite des générations avait rendu ce mélange imperceptible. Thérésa
était remarquable par une éclatante blancheur; et rien dans son visage, ni dans
ses traits, ne décélait le vice de son origine; mais la tradition la condamnait.
« Depuis ce jour, notre vie, qui s'écoulait paisible et douce, devint amère
et cruelle. Plus nous étions haut dans l'estime du monde, et plus la honte de
déchoir fut éclatante. Je vis aussitôt chanceler les affections que je croyais
les plus solides. Un seul ami, resté fidèle au malheur, eut à rougir de mon
affection. « Cet ami généreux, auquel vous tenez par les liens du sang, avait, je crois,
comme Français, plus de philanthropie pour la race noire, et moins de préjugés
contre elle, qu'il ne s'en trouve d'ordinaire chez les Américains. Lui seul, aux
jours de l'infortune, me tendit une main secourable, et me préserva de
l'opprobre d'une faillite. Le coup porté à ma position sociale avait en même
temps ébranlé mon crédit. Les hommes de ce pays, si indulgents pour une
banqueroute, furent sans pitié pour une mésalliance! * [Note de l'auteur. * Réf. « Cependant le mal était sans remède; je luttai contre ma fortune, parce
qu'il est dans nos moeurs de ne jamais désespérer; mais l'obstacle était
au-dessus d'une force humaine. « Thérésa se reprocha cruellement des malheurs dont elle était innocente.
Orpheline dès l'âge le plus tendre, elle n'avait point connu les secrets de sa
famille. Sa douleur fut si profonde qu'elle n'y survécut pas; je la vis expirer
dans mes bras, épuisée par ses larmes et par son désespoir. « Quand elle fut enlevée à mon amour, elle si jeune d'années et si vieillie
par le chagrin, elle si pure et si désolée, je doutai pour la première fois de
la Providence et de mon courage. Ce doute était coupable; car j'ai trouvé des
forces pour supporter ma misère, et le Ciel ne m'a point abandonné. « Je quittai la Nouvelle-Orléans, où j'étais en but à trop de mauvaises
passions, et déchiré par trop de cruels souvenirs. Je me suis fixé à Baltimore,
où personne ne connaît la tache de mon alliance, ni le vice dont est souillée la
naissance de mes enfants. « Depuis dix ans que j'habite cette ville, j'y ai formé de nouvelles
relations; je m'y suis fait un nouveau crédit, et j'ai retrouvé la fortune sans
le bonheur, qui ne saurait plus exister pour moi. « Nous vivons ici dans une apparente tranquillité: le trouble n'est que dans
nos âmes. « Tout le inonde ignore la honte de mes enfants, mais chaque jour on peut la
découvrir. On nous aime, on nous honore, parce qu'on ne sait pas qui nous
sommes. Un seul mot d'un ennemi bien informé pourrait nous perdre: nous
ressemblons au coupable que la société croit innocent, et qui n'ose accepter la
considération publique, parce que trop de honte suivra la révélation de son
crime. « Georges, dont le caractère noble et fier s'indigne des injustices du monde,
se croit l'égal des Américains; et, si je ne l'eusse supplié, au nom de sa
soeur, qu'il aime avec passion, de garder le silence, cent fois il aurait, à la
face du public, révélé sa naissance, et bravé l'opinion. « Au contraire, soumise à son destin et résignée, Marie cherche l'ombre et
l'isolement. Tel est le secret de son aversion pour la société. Ah! certes, elle
surpasse toutes les femmes de Baltimore en esprit, en talent,, en bonté; mais
elle n'est point leur égale. « Je vous devais, mon jeune ami, cet aveu de notre infortune... L'hospitalité
m'en faisait une loi. Vous cherchez le bonheur sur la terre; hélas! vous ne le
trouverez pas parmi nous... Ailleurs, les joies du monde! ici, les chagrins et
les sacrifices! » Ainsi parla Nelson. Pendant ce récit, son visage austère parut quelquefois
s'émouvoir. Georges frémissait sur son siège; sa colère muette éclatait dans ses
gestes brusques et dans ses regards irrités. Marie, la tête penchée sur son sein
cachait son visage à tous les yeux. Pour moi, j'écoutais, incertain si je saisissais bien le langage étrange dont
mon oreille était frappée; cependant rien n'était obscur dans les paroles que je
venais d'entendre. Je sentis se révolter mon coeur et ma raison. -- Voilà donc, m'écriai-je, ce peuple libre qui ne saurait se passer
d'esclaves! L'Amérique est le sol classique de l'égalité, et nul pays d'Europe
ne contient autant de servitude! Maintenant je vous comprends, Américains
égoïstes; vous aimez pour vous la liberté; peuple de marchands, vous vendez
celle d'autrui! A peine avais-je prononcé ces mots, que j'eusse voulu les rappeler à moi; car
je craignais d'offenser le père de Marie. L'indignation avait saisi mon âme. La fille de Nelson, me voyant irrité
d'abord, puis rêveur, se méprit sur les sentiments dont j'étais animé. -- Ludovic, me dit-elle d'une voix à demi éteinte, pourquoi ces regrets? ne
vous l'avais-je pas dit? je suis indigne de votre amour! Je lui répondis: -- Marie, vous devinez mal ce qui se passe au fond de mon
coeur. Il est vrai que mes sentiments pour vous ne sont plus les mêmes: je vous
sais malheureuse: mon amour s'accroît de toute votre infortune. -- Ami généreux, s'écria Georges en me tendant la main, vous parlez
noblement. Et un rayon de joie éclaira tout-à-coup ce front sinistre et sombre. Cependant Nelson demeurait impassible. Quand il vit nos émotions un peu
calmées, il me dit: -- L'enthousiasme vous égare, mon ami; prenez garde à
l'entraînement d'une passion généreuse... Hélas! si vous contemplez d'un oeil
moins prévenu la triste réalité, vous n'en pourrez soutenir l'aspect, et vous
reconnaîtrez qu'un blanc ne saurait s'allier à une femme de couleur. Je ne puis vous peindre le trouble que ces paroles jetaient dans mon esprit.
Quelle situation étrange! à l'instant où Nelson me parlait ainsi, je voyais près
de moi Marie, dont le teint surpassait en blancheur les cygnes des grands lacs.
Alors je dis: -- Quelle est donc, chez un peuple exempt de préjugés et de
passions, l'origine de cette fausse opinion qui note d'infamie des êtres
malheureux, et de cette haine impitoyable qui poursuit toute une race d'hommes
de génération en génération ? Nelson réfléchit un instant; ensuite il s'engagea entre nous une
conversation, dont je puis vous rapporter exactement les termes; elle a laissé
dans ma mémoire des traces que le temps ne saurait effacer. NELSON. La race noire est méprisée en Amérique, parce que c'est une race d'esclaves;
elle est haïe, parce qu'elle aspire à la liberté. Dans nos moeurs, comme dans nos lois, le nègre n'est pas un homme: c'est une
chose. C'est une denrée dans le commerce, supérieure aux autres marchandises; un
nègre vaut dix acres de terre en bonne culture. Il n'existe pour l'esclave ni naissance, ni mariage, ni décès. L'enfant du nègre appartient au maître de celui-ci, comme les fruits de la
terre sont au propriétaire du sol. Les amours de l'esclave ne laissent pas plus
de traces dans la société civile que ceux des plantes dans nos jardins; et,
quand il meurt, on songe seulement à le remplacer, comme on renouvelle un arbre
utile, que l'âge ou la tempête ont brisé (1). [(1) Voyez à la fin du volume la note sur la condition sociale et politique
des nègres esclaves et des gens de couleur affranchis.] LUDOVIC. Ainsi, vos lois interdisent aux nègres esclaves la piété filiale, le
sentiment paternel et la tendresse conjugale. Que leur reste-t-il donc de commun
avec l'homme ? NELSON. Le principe une fois admis, toutes ces conséquences en découlent: l'enfant né
dans l'esclavage ne connaît de la famille que ce qu'en savent les animaux; le
sein maternel le nourrit comme la mamelle d'une bête fauve allaite ses petits;
les rapports touchants de la mère à l'enfant, de l'enfant au père, du frère à la
soeur, n'ont pour lui ni sens ni moralité; et il ne se marie point, parce
qu'étant la chose d'autrui, il ne peut se donner à personne. LUDOVIC. Mais comment la nation américaine, éclairée et religieuse, ne repousse-t-elle
pas avec horreur une institution qui blesse les lois de la nature, de la morale
et de l'humanité ? Tous les hommes ne sont-ils pas égaux ? NELSON. Nul peuple n'est plus attaché que nous ne le sommes au principe de l'égalité;
mais nous n'admettons point au partage de nos droits une race inférieure à la
nôtre. A ces mots, je vis la rougeur monter au front de Georges, et ses lèvres
tremblantes prêtes à laisser partir un cri d'indignation; mais il fit un effort
puissant, et contint sa colère. Je répondis à Nelson: -- On croit, aux Etats-Unis, que les noirs sont
inférieurs aux blancs; est-ce parce que les blancs se montrent, en général, plus
intelligents que les nègres ? Mais comment comparer une espèce d'hommes élevés
dans l'esclavage, et qui se transmettent de génération en génération
l'abrutissement et la misère, à des peuples qui comptent quinze siècles de
civilisation non interrompue; chez lesquels l'éducation s'empare de l'enfant au
berceau, et développe en lui toutes les facultés naturelles? Nous n'avons point,
en Europe, les préjugés de l'Amérique, et nous croyons que tous les hommes ne
forment qu'une même famille, dont tous les membres sont égaux. NELSON. Sans doute, l'esclavage offense la morale et la loi de Dieu! cependant, ne
jugez pas trop sévèrement le peuple américain: la Grèce eut ses ilotes; Rome,
ses esclaves; le moyen-âge, les serfs; de nos jours, on a des nègres; et ces
nègres, dont le cerveau est naturellement étroit, attachent peu de prix à la
liberté; pour la plupart, l'affranchissement est un don funeste. Interrogez-les,
tous vous diront qu'esclaves ils étaient plus heureux que libres. Abandonnés à
leurs propres force, ils ne savent pas soutenir leur existence: et il meurt dans
nos villes moitié plus d'affranchis que d'esclaves. * [Note de l'auteur. * Réf. LUDOVIC. Il est naturel que l'esclave qui, tout-à-coup, devient libre, ne sache ni
user ni jouir de l'indépendance. Pareil à l'homme dont on aurait, dès l'âge le
plus tendre, lié tous les membres, et auquel on dit subitement de marcher, il
chancelle à chaque pas... La liberté est entre ses mains une arme funeste, dont
il blesse tout ce qui l'entoure; et, le plus souvent, il est lui-même sa
première victime. Mais faut-il en conclure que l'esclavage, une fois établi
quelque part, doit être respecté? Non, sans doute. Seulement il est juste de
dire que la génération qui reçoit l'affranchissement n'est point celle qui en
jouit: le bienfait de la liberté n'est recueilli que par les générations
suivantes... Je ne reconnaîtrai jamais ces prétendues lois de la nécessité, qui
tendent à justifier l'oppression et la tyrannie. NELSON. Je pense ainsi que vous; cependant, ne croyez pas que les nègres soient
traités avec l'inhumanité dont on fait un reproche banal à tous les possesseurs
d'esclaves; la plupart sont mieux vêtus, mieux nourris et plus heureux que vos
paysans libres d'Europe. -- Arrêtez! s'écria Georges avec violence (car en ce moment sa colère devint
plus forte que son respect filial ); ce langage est inique et cruel! Il est vrai
que vous soignez vos nègres à l'égal de vos bêtes de somme! mieux même, parce
qu'un nègre rapporte plus au maître qu'un cheval ou un mulet... Quand vous
frappez vos nègres, je le sais, vous ne les tuez pas: un nègre vaut trois cents
dollars... Mais ne vantez point l'humanité des maîtres pour leurs esclaves:
mieux vaudrait la cruauté qui donne la mort, que le calcul qui laisse une
odieuse vie!... Il est vrai que, d'après vos lois, un nègre n'est pas un homme:
c'est un meuble, une chose... Oui, mais vous verrez que c'est une chose
pensante... une chose qui agite et qui remue un poignard... Race inférieure!
dites-vous ? Vous avez mesuré le cerveau du nègre, et vous avez et vous avez
dit: « Il n'y a place dans cette tête étroite que pour la douleur »; et vous
l'avez condamné à souffrir toujours. Vous vous êtes trompés; vous n'avez pas
mesuré juste: il existe dans ce cerveau de brute une case qui vous a échappé, et
qui contient une faculté puissante, celle de la vengeance... d'une vengeance
implacable, horrible, mais intelligente... S'il vous hait, c'est qu'il a le
corps tout déchiré de vos coups, et l'âme toute meurtrie de vos injustices...
Est-il si stupide de vous détester? Le plus fin parmi les animaux chérit la main
cruelle qui le frappe, et se réjouit de sa servitude... Le plus stupide parmi
les hommes, ce nègre abruti, quand il est enchaîné comme une bête fauve, est
libre par la pensée, et son âme souffre aussi noblement que celle du Dieu qui
mourut pour la liberté du monde. Il se soumet; mais il a la conscience de
l'oppression; son corps seul obéit; son âme se révolte. Il est rampant! oui...
pendant deux siècles il rampe à vos pieds... un jour il se lève, vous regarde en
face et vous tue. Vous le dites cruel! mais oubliez-vous qu'il a passé sa vie à
souffrir et à détester! Il n'a qu'une pensée: la vengeance, parce qu'il n'a eu
qu'un sentiment: la douleur. Georges, en parlant, s'était animé d'un feu presque surnaturel, et son regard
étincelait de haine et de colère. -- Mon ami, reprit froidement Nelson, croyez-vous qu'il n'en coûte pas à mon
coeur de juger comme je le fais une race à laquelle votre mère ne fut pas
étrangère ? -- Ah! mon père, s'écria Georges, avant d'être époux, vous étiez Américain.
Alors Marie jetant sur son frère un regard suppliant: -- Georges, lui
dit-elle, pourquoi ces emportements ? Puis se tournant vers Nelson: -- Mon père, vous avez raison; les Américaines
sont supérieures aux femmes de couleur; elles aiment avec leur raison: moi, je
ne sais vous aimer qu'avec mon coeur. Et, en prononçant ces mots, elle se jeta dans ses bras, comme pour y cacher
la honte qui couvrait son visage. Georges reprit: -- Ma soeur rougit de son origine africaine... moi, j'en suis
fier. Les hommes du Nord n'ont qu'à s'enorgueillir de leur génie froid comme
leur climat... nous devons, nous, au soleil de nos pères des âmes chaudes et des
coeurs ardents. Il se tut quelques instants; puis il ajouta avec un sourire amer: -- Les Américains sont un peuple libre et commerçant... mais qu'ils y
prennent garde, il leur manquera bientôt une branche d'industrie; bientôt ils
perdront le privilége de vendre et d'acheter des hommes: la terre d'Amérique ne
doit pas long-temps porter des esclaves. NELSON. Oui, je le reconnais avec joie, l'esclavage décroît chaque jour; et sa
disparition entière sera l'oeuvre du temps. GEORGES. Et si les esclaves se fatiguaient d'attendre ? NELSON. Malheur à eux! S'ils ont recours à la violence pour devenir libres, ils ne le
seront jamais; leur révolte amènerait leur destruction. Il est vrai que le
nombre des noirs dans le Sud surpassera bientôt celui des blancs; mais tous les
Etats du Centre et du Nord feraient cause commune avec les Américains du Midi,
pour exterminer des esclaves rebelles... Tout appel à la force les perdrait:
qu'ils aient plus de foi dans les progrès de la raison. Déjà, dans le Nord, l'esclavage est aboli; et les Etats méridionaux entendent
murmurer des mots de liberté. Naguère, un prompt supplice eût étouffé la voix
assez hardie pour réclamer dans le Sud, l'indépendance des nègres; aujourd'hui,
cette question s'agite, en Virginie, au sein même de la législature. Il semble
que, chaque année, les idées de liberté universelle franchissent un degré de
latitude; le vent du nord les pousse impétueusement. En ce moment, elles
traversent le Maryland: c'est la Nouvelle-Angleterre, ma patrie, qui répand dans
toute l'Union ses lumières, ses moeurs et sa civilisation. LUDOVIC. Il y a tant de puissance dans un principe de morale éternelle! GEORGES. Et surtout dans l'intérêt... Savez-vous pourquoi les Américains sont tentés
d'abolir la servitude ? c'est qu'ils commencent à penser que l'esclavage nuit à
l'industrie. Ils voient pauvres les Etats à esclaves, et riches ceux qui n'en ont pas; et
ils condamnent l'esclavage. Ils se disent: L'ouvrier libre, travaillant pour lui, travaille mieux que
l'esclave; et il est plus profitable de payer un ouvrier qui fait bien que de
nourrir un esclave qui fait mal... Et ils condamnent l'esclavage. Ils se disent encore: Le travail est la source de la richesse; mais la
servitude déshonore le travail: les blancs seront oisifs, tant qu'il y aura des
esclaves; et ils condamnent l'esclavage. Leur intérêt est d'accord avec leur orgueil... L'émancipation des noirs ne
fait des hommes libres que de nom: le nègre affranchi ne devient point pour les
Américains un rival dans le commerce ou dans l'industrie. Il peut être l'une de
ces deux choses: mendiant ou domestique; les autres carrières lui sont
interdites par les moeurs. Affranchir les nègres aux Etats-Unis, c'est instituer
une classe inférieure... et quiconque est blanc de pure race appartient à une
classe privilégiée... La couleur blanche est une noblesse. -- Ne croyez point, mon ami, dis-je en m'adressant à Georges, que ces
préjugés soient destinés à vivre éternellement! Selon les lois de la nature, la
liberté d'un homme ne peut appartenir à un autre homme. Liberté! mère du génie
et de la vertu, principe de tout bien, source sacrée de tous les enthousiasmes
et de tous les héroïsmes, une race d'hommes serait-elle condamnée à ne se
réchauffer jamais aux rayons de ta divine lumière! Vouée pour toujours à
l'esclavage, elle ne connaîtrait ni les gloires du commandement ni la moralité
de l'obéissance; incessamment courbée sous les fers pesans de la servitude, elle
n'aurait pas la force d'élever ses bras vers le ciel; travaillant sans relâche
sous l'oeil de ses tyrans, il lui serait interdit de contempler à loisir le
firmament si beau, si resplendissant de clartés, d'y élancer sa pensée, et de se
livrer à ces admirations sublimes d'où naissent l'inspiration pour l'esprit,
l'élévation pour l'âme, et pour le coeur la poésie. Et, me tournant vers Nelson, je repris en ces termes: -- La société américaine, qui porte la plaie de l'esclavage, travaille-t-elle
du moins à la guérir ? et prépare-t-elle, pour deux millions d'hommes, la
transition de l'état de servitude à celui de liberté ? NELSON. Personne, hélas! n'est d'accord sur ce point. Les uns voudraient qu'on
affranchît d'un seul coup tous les nègres; d'autres, qu'on déclarât libres tous
les enfants à naître des esclaves. Ceux-ci disent: Avant d'accorder la liberté
aux noirs, il faut les instruire; ceux-là répondent: Il est dangereux
d'instruire des esclaves. Ne sachant quel remède employer, on laisse le mal se guérir de lui-même. Les
moeurs se modifient chaque jour; mais la législation n'est pas changée: la loi
punit de la même peine le maître qui montre à écrire à son esclave, et celui qui
le tue; et le pauvre nègre coupable d'avoir ouvert un livre encourt le châtiment
du fouet. (1) [(1) Voyez à la fin du volume la note sur la condition sociale et politique
des nègres esclaves et des gens de couleur affranchis.] LUDOVIC. Quelle cruauté! Je conçois que vous n'affranchissiez pas subitement tous les
nègres; mais d'où vient que vous flétrissez de tant de mépris ceux à qui vous
avez donné la liberté? NELSON. Le noir qui n'est plus esclave le fut, et, s'il est libre, on sait que son
père ne l'était pas. LUDOVIC. Je concevrais encore la réprobation qui frappe le nègre et le mulâtre, même
après leur affranchissement, parce que leur couleur rappelle incessamment leur
servitude; mais ce que je ne puis comprendre, c'est que la même flétrissure
s'attache aux gens de couleur devenus blancs, et dont tout le crime est de
compter un noir ou un mulâtre parmi leurs aïeux. NELSON. Cette rigueur de l'opinion publique est injuste sans doute; mais elle tient à
la dignité même du peuple américain... Placé en face de deux races différentes
de la sienne, les Indiens et les nègres, l'Américain ne s'est mêlé ni aux uns ni
aux autres. Il a conservé pur le sang de ses pères. Pour prévenir tout contact
avec ces nations, il fallait les flétrir dans l'opinion. La flétrissure reste à
la race, lorsque la couleur n'existe plus. LUDOVIC. Dans l'état présent de vos moeurs et de vos lois, vous ne connaissez point de
noblesse héréditaire? NELSON. Non sans doute. La raison repousse toute distinction qui serait accordée à la
naissance, et non au mérite personnel. LUDOVIC. Si vos moeurs n'admettent point la transmission des honneurs par le sang,
pourquoi donc consacrent-elles l'hérédité de l'infamie ? On ne naît point noble,
mais on naît infâme! Ce sont, il faut l'avouer, d'odieux préjugés! Mais enfin, un blanc pourrait, si telle était sa volonté, se marier à une
femme de couleur libre ? NELSON. Non, mon ami, vous vous trompez. LUDOVIC. Quelle puissance l'en empêcherait? NELSON. La loi... Elle contient une défense expresse et déclare nul un pareil
mariage. LUDOVIC. Ah! quelle odieuse loi! Cette loi, je la braverai. NELSON. Il est un obstacle plus grave que la loi même: ce sont les moeurs. Vous
ignorez quelle est, dans la société américaine, la condition des femmes de
couleur. Apprenez (je rougis de le dire, parce que c'est une grande honte pour mon
pays) que, dans toute la Louisiane, la plus haute condition des femmes de
couleur libres, c'est d'être prostituées aux blancs. La Nouvelle-Orléans est, en grande partie, peuplée d'Américains venus du Nord
pour s'enrichir, et qui s'en vont dès que leur fortune est faite. Il est rare
que ces habitants de passage se marient; voici l'obstacle qui les en empêche:
Chaque année, pendant l'été, la Nouvelle-Orléans est ravagée par la fièvre
jaune. A cette époque, tous ceux auxquels un déplacement est possible, quittent
la ville, remontent le Mississipi et l'Ohio, et vont chercher, dans les Etats du
centre ou du Nord, à Philadelphie ou à Boston, un climat plus salubre. Quand la
saison des grandes chaleurs est passée, ils reviennent dans le Sud, et
reprennent place à leur comptoir. Ces migrations annuelles n'ont rien qui gêne
un célibataire; mais elles seraient incommodes pour une famille entière.
L'Américain évite tout embarras en se passant d'épouse, et en prenant une
compagne illégitime; il choisit toujours celle-ci parmi les femmes de couleur
libres; il lui donne une espèce de dot; la jeune fille se trouve honorée d'une
union qui la rapproche d'un blanc; elle sait qu'elle ne peut l'épouser; c'est
beaucoup à ses yeux que d'en être aimée... Elle aurait pu, d'après nos lois, se
marier à un mulâtre; mais une telle alliance ne l'eût point sortie de sa classe.
Le mulâtre n'aurait d'ailleurs pour elle aucune puissance de protection; en
épousant l'homme de couleur, elle perpétuerait sa dégradation; elle se relève en
se prostituant au blanc. Toutes les jeunes filles de couleur sont élevées dans
ces préjugés, et dès l'âge le plus tendre, leurs parents les façonnent à la
corruption. Il y a des bals publics où l'on n'admet que des hommes blancs et des
femmes de couleur; les maris et les frères de celles-ci n'y sont pas reçus; les
mères ont coutume d'y venir elles-mêmes; elles sont témoins des hommages
adressés à leurs filles, les encouragent et s'en réjouissent. Quand un Américain
tombe épris d'une fille, c'est à sa mère qu'il la demande; celle-ci marchande de
son mieux, et se montre plus ou moins exigeante pour le prix, selon que sa fille
est plus ou moins novice. Tout cela se passe sans mystère; ces unions
monstrueuses n'ont pas même la pudeur du vice qui se cache par honte, comme la
vertu par modestie; elles se montrent sans déguisement à tous les yeux, sans
qu'aucune infamie ni blâme s'attachent aux hommes qui les ont formées. Quand
l'Américain du Nord a fait sa fortune, il a atteint son but... Un jour il quitte
la Nouvelle-Orléans, et n'y revient jamais... Ses enfants, celle qui, pendant
dix ans, vécut comme sa femme, ne sont plus rien pour lui. Alors la fille de
couleur se vend à un autre. Tel est le sort des femmes de race africaine à la
Louisiane. -- En disant ces mois, Nelson laissa échapper un soupir. On voyait qu'il
s'était imposé une pénible contrainte, et que le sentiment d'un devoir à remplir
avait seul soutenu sa voix. Plongé dans une sombre rêverie, Georges semblait ne prêter à ce récit aucune
attention... Marie donnait, dans sa douleur profonde, un spectacle digne de
pitié. Telle on voit, durant l'orage, une tendre fleur incliner sa tête; faible,
mais pliante, elle marque, en se courbant, les coups de la tempête... et, quand
l'ouragan est loin d'elle, abattue et languissante, elle ne relève point sa tige
flétrie. Ainsi, pendant que parlait Nelson, Marie, faible femme, roseau dévoué aux
orages du coeur, était agitée de mille secousses; chaque révélation lui portait
un coup funeste; un instinct de pudeur lui découvrait le sens des paroles
qu'elle avait entendues; elle sentait son humiliation sans la comprendre; et,
avec l'innocence dans le coeur, elle portait sur son front la rougeur d'une
coupable. Pour moi, ne pouvant résister à l'émotion de cette scène, je m'écriai: -- Vos
moeurs et vos lois nie font horreur; je ne m'y soumettrai jamais... Ah! si Marie
ne craint point de se lier à ma destinée, nous quitterons ensemble ce pays de
préjugés odieux; nous fuirons des contrées de servitude et de ténèbres, et nous
irons vers cette terre de lumières et de liberté, vers cette Nouvelle-Angleterre
qui s'avance d'un pas si ferme et si rapide dans la voie de la civilisation!
-- Hélas! mon ami! répliqua Nelson, les préjugés contre la population de
couleur sont, il est vrai, moins puissants à Boston qu'à la Nouvelle-Orléans;
mais nulle part ils ne sont amortis. -- Eh bien! répondis-je aussitôt, ces préjugés, je les déteste et je saurai
les braver! c'est une lâcheté infâme que de s'éloigner des malheureux dont
l'infortune n'est point méritée!... En ce moment Marie parut sortir de son abattement; sa paupière affaissée se
releva; alors, d'une voix qui trahissait une émotion profonde: -- D'où vient, me
dit-elle, que vous nous plaignez, après ce que vous avez entendu? La pitié des
hommes s'attache aux maux passagers; mais un malheur qui, comme le nôtre, ne
doit point finir, fatigue et décourage les coeurs les plus compatissants...
Mon ami, ajouta-t-elle avec un accent presque solennel, vous ne comprenez
rien à mon sort ici-bas; parce que mon coeur sait aimer, vous croyez que je suis
une fille digne d'amour; parce que vous me voyez un front blanc, vous pensez que
je suis pure... mais non... mon sang renferme une souillure qui me rend indigne
d'estime et d'affection... Oui! ma naissance m'a vouée au mépris des hommes!...
Sans doute cet arrêt de la destinée est mérité,... Les décrets de Dieu
quelquefois cruels, sont toujours justes!... Puis, me trouvant inébranlable dans mes sentiments: -- Vous ne savez pas, me
dit-elle, que vous vous déshonorez en me parlant? Si l'on vous voyait près de
moi dans un lieu public, on dirait: Cet homme perd toute bienséance; il
accompagne une femme de couleur. Hélas! Ludovic, contemplez sans passion la triste réalité: associer votre vie
à une pauvre créature telle que moi, c'est embrasser une condition pire que la
mort. N'en doutez pas, ajouta-t-elle d'une voix inspirée, c'est Dieu lui-même qui a
séparé les nègres des blancs... Cette séparation se retrouve partout: dans les
hôpitaux où l'humanité souffre, dans les églises où elle prie, dans les prisons
où elle se repent, dans le cimetière où elle dort de l'éternel sommeil. -- Eh quoi! m'écriai-je, même au jour de la mort ?... -- Oui, reprit-elle avec un accent grave et mélancolique; quand je mourrai,
les hommes se souviendront que, cent ans auparavant, un mulâtre exista dans ma
famille; et si mon corps est porté dans la terre destinée aux sépultures, on le
repoussera de peur qu'il ne souille de son contact les ossements d'une race
privilégiée... Hélas! mon ami, nos dépouilles mortelles ne se mêleront point sur
la terre; n'est-ce pas le signe que nos âmes ne seront point unies dans le
ciel?... -- Cesse, m'écriai-je, ô ma bien-aimée, cesse, je t'en conjure, un langage
qui déchire mon coeur... Pourquoi ta honte? pourquoi tes larmes ? La honte est aux méchants qui font gémir l'innocence! Et, si tu m'aimes, la
source de tes pleurs sera bientôt tarie, laisse à mon amour le soin de te
protéger... Tu crains pour moi l'infamie!... Marie, tu ne sais pas combien je
m'enorgueillis de toi! Tu ne comprends pas comme je serai fier de me montrer en
tous lieux, paré de ton amour, de ta beauté, de ton infortune! Ah! qu'ils me
jettent an visage une parole de mépris, ces nobles marchands aux armoiries
brillantes, au sang pur et sans mélange! comme je jouirai de leur insolence! En
Europe, que ferais-je pour toi, Marie ? là on tomberait à tes genoux, ange de
grâce et de bonté; chacun s'approcherait pour être béni de ton sourire, fille
chaste et pure; quel homme n'envierait la gloire de protéger ton innocence et ta
faiblesse? Ici l'on te repousse, on te déshonore... Ah! que je vous rends
grâces, Américains insensibles et froids, de vos mépris et de vos injustices!
Par vous, celle que j'aime est abaissée... mais vous la verrez relever sa belle
tête! vous lui rendrez foi et hommage, nobles seigneurs de comptoir... vos
fronts basanés de race blanche s'inclineront devant la blanche fille de
couleur... je vous la ferai respecter! Marie sera la première parmi vos
femmes!... En prononçant ces mots, je me prosternai aux pieds de Marie, comme pour
indiquer le culte dont je jugeais digne mon idole... La fille de Nelson pleurait
de bonheur; elle prit mes mains dans ses deux mains, y laissa tomber quelques
pleurs et posa sur moi sa tête, me montrant par ce signe qu'elle acceptait mon
appui. Ces larmes de la faible femme tombées sur l'homme fort signifiaient sans
doute que toute ma puissance ne nous préserverait pas des orages! Cependant Georges, dont l'émotion était extrême, se jeta dans mes bras; il me
serrait étroitement contre sa poitrine, seul langage que trouvât son coeur.
Nelson, impassible, conservant son attitude calme et froide au milieu des
passions violentes qui nous agitaient, ressemblait à ces vieilles ruines du
rivage de l'Océan qu'on voit immobiles sur la pointe d'un roc, tandis que tout
croule autour d'elles, et qui demeurent debout au mépris de l'ouragan déchaîné
sur leur tête et des flots en fureur mugissant à leurs pieds. Nos passions ne
l'avaient point ému, et aucune de nos paroles ne l'avait irrité. -- Mon ami, me dit-il après un peu de silence, votre coeur généreux vous
égare. Ma raison viendra au secours de la vôtre; vous ne savez pas quelle tâche
on entreprend quand on veut combattre les préjugés de tout un peuple et demeurer
dans une société dont on heurte chaque jour les opinions et les sentiments! Non,
je ne consentirai point à votre union avec ma fille. Cependant je ne repousse
pas à jamais vos voeux. Parcourez l'Amérique; voyez le monde dans lequel vous
prétendez vivre; étudiez ses passions et ses préjugés; mesurez la force de
l'ennemi que vous bravez; et lorsque vous connaîtrez le sort de la population
noire dans les pays d'esclaves et dans les Etats même où l'esclavage est aboli,
alors vous pourrez prendre une résolution éclairée. Je ne crois pas, je vous
l'avoue, qu'il appartienne à une force humaine de résister aux impressions que
vous allez recevoir. Mais si l'aspect d'une misère affreuse n'effraie point
votre courage et ne rebute point votre coeur, croyez-vous que j'hésite à
accepter pour ma chère Marie l'appui généreux que vous viendrez lui présenter?
La réponse ferme de Nelson, dont l'accent annonçait une volonté déterminée,
me consterna... -- J'exige, ajouta-t-il, que vous passiez au moins six mois dans
l'observation des moeurs de ce pays... Ce temps d'épreuve vous suffira sans
doute. Dans l'impatience de mon amour, je dis à Nelson: Nous sommes malheureux aux
Etats-Unis; vos enfants, par leur naissance; vous et moi, par l'infortune de vos
enfants. Quittons ce pays, allons en France. Là, nous ne trouverons point de
préjugés contre les familles de couleur. Je fus surpris de voir qu'à ces mots Georges ne donnait aucune marque
d'assentiment; car l'avis que j'ouvrais me semblait devoir lui sourire;
cependant il resta silencieux et rêveur. -- Vous hésitez? lui dis-je. -- Non, répondit Georges, non... je n'hésite pas... Jamais je ne quitterai
l'Amérique. Nelson donna un signe d'approbation et Marie fit entendre un soupir. -- Je suis opprimé dans ce pays, reprit Georges; mais l'Amérique est ma
patrie! N'est-on bon citoyen qu'à la condition d'être heureux ?... De puissants
liens m'y retiennent; le plus grand nombre y est enchaîné par des intérêts, moi
j'y suis attaché par des devoirs... Il n'est pas généreux de fuir la
persécution!... Ah! si j'étais seul infortuné! peut-être je fuirais... mais mon
sort est celui de toute une race d'hommes... Quelle lâcheté de se retirer de la
misère commune pour aller chercher seul une heureuse vie!... Et puis... le
devoir n'est pas l'unique lien qui m'y enchaîne; j'y puis jouir encore de
quelque bonheur. Notre abaissement ne sera pas éternel. Peut-être serons-nous
forcés de conquérir par la force l'égalité qu'on nous refuse... Quel beau jour
que celui d'une juste vengeance! Non, non... je ne fuirai point l'Amérique.
Mais, Ludovic, ajouta-t-il, si vous devez rendre heureuse en France ma soeur, ma
chère Marie, ah! partez!... malgré... Il n'acheva pas; une larme tomba de ses yeux. -- Ah! jamais, mon frère, je ne me séparerai de toi, s'écria Marie avec
tendresse. Pendant ce temps, Nelson réfléchissait; Dieu nous préserve, me dit-il enfin,
de suivre votre conseil! Je sais quelle est en France la corruption des moeurs;
et si ma fille est docile à ma voix, jamais elle ne respirera l'air infect de
ces sociétés maudites, dans lesquelles la morale est sans cesse outragée, où la
fidélité conjugale est un ridicule, et le vice le plus odieux une faiblesse
excusable. Je fis observer à Nelson que les moeurs des femmes, en France, n'étaient plus
aujourd'hui ce qu'elles avaient été dans le dernier siècle *. Mais, tandis que
je parlais, il murmurait sourdement ces mots: -- La France! terre d'impiété!
terre de malédiction! [Note de l'auteur. * Réf. -- Pour moi, reprit-il gravement, je ne quitterai point mon pays. Les
Américains des Etats-Unis sont un grand peuple... Mes pères ont abandonné
l'Europe qui les persécutait... Je ne remonterai point vers la source de leur
infortune... Alors je suppliai de nouveau Nelson de me faire grâce d'un temps d'épreuve
inutile; mais ma prière fut vaine. CHAPITRE IX. L'EPREUVE. Nelson fut inflexible dans son sentiment, Je ne pouvais approuver ses
craintes; cependant il me fallut obéir à sa volonté. Je me consolais en pensant
que cet obstacle n'était qu'un ajournement de mon bonheur... N'étais-je pas sûr
du coeur de Marie ? et Nelson me promettait qu'à mon retour, si mes intentions
n'étaient pas changées, il cesserait de les combattre. Avant de quitter Marie, je lui donnai mille assurances d'amour. Elle
m'écoutait triste et silencieuse; enfin, d'une voix attendrie: -- Je ne veux
point, me dit-elle, par des serments justifier les vôtres. Pour vous rester
fidèle, il ne me faudra ni sacrifices ni efforts, à moi que personne ne peut
aimer; mais vous, ami généreux, vous ne pouvez engager l'avenir et vous charger,
en entrant dans la vie, d'un fardeau qui vous écraserait au premier pas. Ses
larmes achevèrent de me répondre. Au jour marqué pour mon départ, comme j'allais
prendre dans la baie de Baltimore le bateau à vapeur qui devait me conduire à
New-York, et, au moment où le canot d'embarcation commençait à s'éloigner de
terre, Marie, dont j'avais reçu les adieux, me fit un signe du rivage, et levant
ses mains vers moi: -- Ludovic, s'écria-t-elle, vos serments! vous ne pourrez
les tenir!... je vous en délie... Je fis un mouvement vers elle; mais l'absence
était commencée. Je jetai une parole aux vents; déjà j'étais trop loin pour être
entendu. Avec quelle rapidité cette séparation devint complète! comme
l'intervalle entre nous s'agrandit vite! D'abord la distance que l'oeil mesure
sans peine; puis l'horizon lointain qui se dérobe à la vue; et tout-à-coup le
vide immense, sans bornes, dans lequel on s'agite, entre le ciel et la mer!
Ainsi, un moment insensible sépare l'existence qui touche à la terre de la vie
qui se perd dans l'espace!... Lorsque, de deux amis qui se séparent, l'un s'éloigne sur mer, le moins à
plaindre est celui qui, du rivage, suit des yeux le vaisseau qui part; après
qu'il ne distingue plus personne sur le navire, il regarde long-temps encore; sa
douleur est comme en suspens, et, tant qu'il aperçoit la pointe d'un mât,
l'ombre d'une voile, il tient par quelque chose à l'être chéri qui va
disparaître. Un moment vient où le vaisseau se réduit aux proportions d'un atome
imperceptible, jusqu'à ce qu'enfin il échappe aux regards et se confonde dans
l'horizon avec le ciel et les flots. Alors il se fait dans le coeur un affreux
brisement: c'est la sombre nuit succédant à la dernière lueur d'une clarté
mourante; c'est le signal du désespoir pour l'âme qui sentait venir son
infortune. Cependant, celui que la voile entraîne est encore plus malheureux: la vapeur,
les vents, tout conspire contre lui; à peine quelques instants sont-ils écoulés
que cette terre, sur laquelle il cherche un ami, n'offre plus à ses regards
qu'un point obscur; rien ne s'y distingue, rien ne s'en détache. Une petite
barque ressort à toits les yeux sur l'immense Océan; et tout est confusion sur
une terre lointaine; édifices, forêts, habitants, tout s'y fond dans une seule
teinte qui ne forme qu'une ombre... Ainsi, l'ami que vous laissez sur le rivage
vous échappe subitement; vous cessez tout-à-coup de le toucher, de l'entendre,
de le voir; toutes les douleurs de l'absence vous saisissent à la fois. Mon chagrin fut profond... L'aspect de l'Océan vint ajouter encore à la
tristesse de mon âme. Rien, hélas! ne ressemble plus aux jours de la vie que les
mouvements d'un vaisseau; la plupart sont modérés: c'est l'image de la vie
commune, placée entre le calme et la tempête. Le vaisseau va jusqu'à ce qu'il
s'use ou se brise; un autre prend sa place pour recommencer les mêmes courses à
travers les mêmes périls: ainsi font les hommes sur la terre. Pareil à l'Océan,
le monde seul ne change point et demeure avec ses écueils, ses orages et ses
abîmes. En rappelant le souvenir de mes dernières années, j'y trouvai un tel
enchaînement de malheurs, qu'il me sembla que ma vie était engagée à
l'infortune... j'accusai ma destinée, et, comme l'amour de Marie me restait
assez puissant pour lutter seul contre toutes mes peines, je m'efforçai de me
ravir à moi-même cette dernière consolation, et mon esprit fut ingénieux à
forger des soupçons et des défiances qui n'étaient pas dans mon coeur. Je savais
que la légèreté est le défaut de toutes les femmes; parmi celles qui sont
constantes, la plupart ne le sont que par faiblesse: on peut, en restant près
d'elles, perdre leur amour; mais n'est-ce pas le seul moyen de conserver leur
foi? J'ai toujours cru que les hommes ont des affections plus profondes; les
femmes, des passions plus vives: les premiers aiment mieux de loin; les femmes,
de près: l'homme a plus d'imagination, et l'imagination va toujours au-delà du
réel; la femme, plus de sensibilité, et la sensibilité se nourrit d'excitations
instantanées. J'avais vu Marie tout en larmes à mon départ... mais son amour
serait-il puissant contre l'absence? Moi, j'avais été courageux devant elle, et
loin de sa vue je pleurais. Alors commença pour moi une vie de misère profonde, et presque de honte; car
je sentis défaillir mon courage. La douleur d'être séparé de celle que j'aimais
abattait mon âme; et je me trouvai en face de malheurs qui dépassaient tout ce
que mon imagination avait pu prévoir. Mais à quoi bon vous affliger de
l'histoire de mes maux ? Ici Ludovic s'arrêta; sa physionomie prit un aspect plus sombre, son regard
devint fixe, et ses lèvres immobiles demeuraient en suspens, comme si elles se
refusaient à un douloureux aveu. -- De grâce, s'écria le voyageur, continuez un récit qui m'instruit et me
touche. Je suis avide de connaître votre destinée... Parlez, je vous en supplie.
-- Je ne vous ai pas dit la moitié de mes malheurs; et quel intérêt...
L'intérêt le plus vif, répliqua le voyageur, me rend attentif à vos paroles.
Vous me racontez vos peines; ce sont elles qui me captivent. Je n'ai jamais
recherché ni les joies ni les félicités du monde; mais je me suis toujours senti
attiré par l'infortune. Le bonheur des hommes est si mêlé d'orgueil et
d'égoïsme, qu'il m'ennuie et me dégoûte, mais il me reste dans l'âme une longue
et douce impression quand j'ai pleuré avec des malheureux. -- Hélas! reprit Ludovic après une courte pause, voici l'époque de ma vie
dont le souvenir est le plus-amer; c'est le temps où j'ai senti chanceler dans
mon coeur les serments qui m'unissaient à mon amie... Aujourd'hui, je rougis de
ma faiblesse. Mon Dieu! par quels malheurs il m'a fallu passer pour arriver à
cette criminelle hésitation! J'avais, dans toute la sincérité de mon coeur, juré à Marie que je l'aimerais
toujours. L'obstacle qu'on opposait à mon amour, quelque grave qu'on le
représentât à mes yeux, me semblait puéril et méprisable. Que m'importait un
préjugé social, quand j'avais pour moi le coeur de Marie ? Mais lorsque, rentré
dans le monde, et sujet à ses froissements, je me trouvai en face de ce préjugé
puissant, inflexible, répandu dans toutes les classes, accepté par tout le
monde, dominant la société américaine, sans qu'aucune voix s'élève pour le
combattre; écrasant ses victimes sans réserve, sans pitié, sans remords; lorsque
je vis, dans les Etats libres de l'Union, la population noire couverte d'un
opprobre pire peut-être que l'esclavage; toutes les personnes de couleur
flétries par le mépris publie, abreuvées d'outrages, encore plus dégradées par
la honte que par la misère: alors je sentis s'élever en moi de terribles
combats... Tantôt saisi d'indignation et d'horreur, je me croyais assez fort
pour lutter seul contre tous; mon orgueil se plaisait à rencontrer pour
adversaire tout un peuple, le monde entier!... mais, après ces nobles élans, je
retombais en présence de mille réalités décourageantes, et je me demandais quel
serait mon sort; quel serait celui de Marie elle-même, au sein de tant
d'amertume et d'ignominie! j'hésitai: ce fut là mon crime... Cependant mon coeur
n'était point dupe des sophismes de ma raison. Marie, me disais-je, serait
malheureuse quand nous serions unis; mais ne le serait-elle pas davantage si
notre union ne se formait jamais? Cesserait-elle d'être une pauvre femme de
couleur, parce que je lui aurais manqué de foi! Le monde ne l'accablerait-il
plus de son mépris, parce qu'elle aurait perdu l'appui du seul être capable de
la faire respecter? Je portai mes incertitudes et mes angoisses de ville en ville, à New-Yorck, à
Boston, à Philadelphie... Ici le voyageur interrompit son hôte; car il avait cessé de comprendre le
sens de son langage. -- Tout à l'heure, lui dit-il, vous me racontiez le sort de la race noire
dans les Etats du Sud, et je déplorais avec vous la triste condition des
esclaves; mais, en quittant Baltimore, vous êtes allé dans les autres villes de
l'Union où l'esclavage est aboli. Là un spectacle différent a dû s'offrir à vos
yeux. Je sais bien que, même dans les Etats du Nord, le préjugé qui s'attache à
la couleur des hommes n'est pas entièrement anéanti; mais je le croyais près de
s'éteindre... -- Détrompez-vous, répliqua Ludovic avec vivacité; ce préjugé y a conservé
toute sa puissance. Il faut sur ce point distinguer les moeurs des lois.
D'après la loi le nègre est en tous points l'égal du blanc; il a les mêmes
droits civils et politiques; il peut être président des Etats-Unis; mais, en
fait, l'exercice de tous ces droits lui est refusé, et c'est à peine s'il peut
saisir une position sociale supérieure à la domesticité. Dans ces Etats de prétendue liberté, le nègre n'est plus esclave; mais il n'a
de l'homme libre que le nom. Je ne sais si sa condition nouvelle n'est pas pire que la servitude: esclave,
il n'avait point de rang dans la société humaine; maintenant il compte parmi les
hommes, mais c'est pour en être le dernier. Il n'est pas rare, dans le Sud, de voir les blancs bienveillants envers les
nègres. Comme la distance qui les sépare est immense et non contestée, les
Américains libres ne craignent pas, en s'approchant de l'esclave, de l'élever à
leur niveau ou de descendre au sien. Dans le Nord, au contraire, où l'égalité est proclamée, les blancs se
tiennent éloignés des nègres, pour n'être pas confondus avec ceux-ci; ils les
fuient avec une sorte d'horreur, et les repoussent impitoyablement afin de
protester contre une assimilation qui les humilie, et de maintenir dans les
moeurs la distinction qui n'est plus dans les lois. Peut-être aussi l'oppression qui pèse sur toute une race d'hommes paraît-elle
plus odieuse et plus révoltante, à mesure que le pays où elle se rencontre est
régi par des institutions plus libres. L'Orient nous offre des pays barbares, où le caprice d'un tyran se joue de la
vie des hommes, où la puissance publique s'annonce par des spoliations, et la
soumission des sujets par des bassesses, où la force tient lieu de loi, le bon
plaisir de justice, l'intérêt de morale, et la misère universelle de
consolation. Là, chacun subit la vie comme un destin: oppresseur ou opprimé,
eunuque ou sultan, victime ou bourreau. Nulle part le mal, nulle part le bien;
il n'y a que d'heureuses fortunes et des sorts malheureux: le crime et la vertu
sont des fatalités. M'étonnerai-je de trouver dans ces contrées funestes des millions d'hommes
voués à l'esclavage ? Non; à peine remarquerai-je cet outrage à la morale dans
une société fondée sur le mépris de toutes les lois de la nature et de
l'humanité; là, chaque vice social est un principe, et non un abus; il est
nécessaire à l'harmonie du tout. J'éprouve une autre impression quand, chez un peuple libre, je rencontre des
esclaves; lorsqu'au sein d'une société civilisée et religieuse, je vois une
classe de personnes pour laquelle cette société s'est fait des lois et des
moeurs à part; pour les uns une législation douce, un code sanguinaire pour les
autres; d'un côté, la souveraineté des lois; de l'autre, l'arbitraire; pour les
blancs, la théorie de l'égalité; pour les noirs, le système de la servitude...
deux morales contraires: l'une, au service de la liberté; l'autre, à l'usage de
l'oppression; deux sortes de moeurs publiques: celles-ci douces, humaines,
libérales; celles-là cruelles, barbares, tyranniques. Ici le vice me choque davantage, parce qu'il est en relief sur des vertus...
mais ce fond de lumière, qui rend l'ombre plus saillante, la rend aussi plus
importune à ma vue... Les tyrans sont peut-être de bonne foi quand ils disent qu'on ne saurait
gouverner les hommes sans des lois iniques et cruelles; ils n'en savent pas
d'autres; et ce langage peut être cru des peuples qui n'ont jamais connu que la
tyrannie. Mais une pareille excuse n'appartient point à une nation qui est en
possession d'institutions libres; elle sait que l'esclavage est mauvais parce
qu'elle jouit de la liberté; elle doit détester l'injustice et la persécution,
puisqu'elle pratique chaque jour l'équité, la charité, la tolérance... Dans un pays barbare, en présence des plus grandes misères, on n'a dans le
coeur qu'une haine, c'est contre le despote. A lui seul la puissance; par lui
tous les maux; contre lui toutes les imprécations. Mais, dans un pays d'égalité, tous les citoyens répondent des injustices
sociales, chacun d'eux en est complice. Il n'existe pas en Amérique un blanc qui
ne soit barbare, inique, persécuteur envers la race noire. En Turquie, dans la plus affreuse détresse, il n'y a qu'un despote; aux
Etats-Unis, il y a pour chaque fait de tyrannie dix millions de tyrans. Ces réflexions se présentaient sans cesse à mon esprit, et je sentais se
développer dans mon âme le germe d'une haine profonde contre tous les
Américains; car enfin l'infortune de Marie était l'oeuvre de leurs lois barbares
et de leurs odieux préjugés; chacun d'eux était à mes yeux un ennemi. Je voyais bien des tentatives faites par quelques hommes généreux pour
remédier au mal; mais ce mal est de ceux qui ne se guérissent que par les
siècles. Dans une société où tout le monde souffre une égale misère, il se forme un
sentiment général qui pousse à la révolte, et quelquefois la liberté sort de
l'excès même de l'oppression. Mais dans un pays où une fraction seulement de la société est opprimée,
pendant que tout le reste est à l'aise, on voit la majorité arranger ses
existences heureuses en regard des misères du petit nombre; tout se trouve dans
l'ordre et sagement réglé: bien-être d'un côté, abjection et souffrance de
l'autre. L'infortuné peut se faire entendre, mais non se faire craindre, et le
mal, quelque révoltant qu'il soit, ne se guérit point par son extrémité, parce
qu'il grandit sans s'étendre. Le malheur des noirs opprimés par la société américaine ne peut se comparer à
celui d'aucune des classes souffrantes que présentent les autres peuples. Il y a
partout de l'hostilité entre les riches et les prolétaires; cependant ces deux
classes ne sont séparées par aucune barrière infranchissable: le pauvre devient
riche; le riche, pauvre; c'en est assez pour tempérer l'oppression de l'un par
l'autre. Mais quand l'Américain écrase de son mépris la population noire, il
sait bien qu'il n'aura jamais à redouter le sort réservé au nègre. J'étais sans cesse témoin de quelque triste événement qui me révélait la
haine profonde des Américains contre les noirs. Un jour, à New-York, j'assistais à une séance de la cour des sessions. Sur le
banc des accusés était assis un jeune mulâtre, auquel un Américain reprochait
des actes de violence. « Un blanc frappé par un homme de couleur! quelle
horreur! quelle infamie! » s'écriait-on de toutes parts. Le public, les jurés
eux-mêmes, étaient indignés contre le prévenu, avant de savoir s'il était
coupable. Je ne saurais vous dire l'impression pénible que me fit éprouver le
débat... Chaque fois que le pauvre mulâtre voulait parler, sa voix était
étouffée, soit par l'autorité du juge, soit par les murmures de la foule. Tous
les témoins l'accablèrent; les plus favorables furent ceux qui ne dirent rien
contre lui. Les amis du plaignant avaient bonne mémoire; ceux dont le mulâtre
invoquait les souvenirs ne se rappelaient rien. Il fut condamné sans
délibération... Un frémissement de joie s'éleva de la foule: murmure mille fois
plus cruel au coeur du malheureux que la sentence du magistrat: car le juge est
payé pour faire sa tâche, tandis que la haine du peuple est gratuite. Peut-être
est-il coupable; mais innocent, n'eût-il pas eu le même sort? Cependant la loi de l'Etat de New-York ne reconnaît que des hommes libres,
tous égaux entre eux! Qu'est-ce donc qu'un principe écrit dans les lois quand il
est démenti par les moeurs ? Hélas! la justice que trouve en Amérique l'homme de
couleur est comme celle que rencontre chez nous, après la guerre civile, le
parti vaincu chez le vainqueur. Les nègres égaux des blancs!... quel mensonge! Je voyais dans l'enceinte même
de la cour des sessions les Américains séparés des noirs: pour les premiers, une
place de distinction dans l'audience; au fond de la salle, le public nègre
parqué dans une étroite galerie. Pourquoi donc cette barrière placée entre les
uns et les autres, comme pour s'opposer à leur fusion ? Il existe à Philadelphie une maison de refuge où sont envoyés les jeunes gens
et les jeunes filles qui ont commis quelque délit tenant le milieu entre la
faute et le crime: l'influence de la famille n'est plus assez puissante sur eux:
le châtiment de la prison serait trop rigoureux; la maison de refuge, plus
sévère que l'une, moins cruelle que l'autre, convient à ces délinquants
précoces, mais non endurcis. Un jour, en visitant cet établissement, je fus
surpris de n'y pas voir un seul enfant de race noire. J'en demandai la cause au
directeur, qui me dit: « Ce serait dégrader les enfants blancs que de leur
associer des êtres voués au mépris public.» Une autre fois, je témoignai mon étonnement de ce que les enfants des nègres
étaient exclus des écoles publiques établies pour les blancs; on me fit observer
qu'aucun Américain ne voudrait envoyer son enfant dans une école où il se
trouverait un seul noir. Alors je me rappelai ces paroles prononcées par Marie dans son désespoir;
« La séparation des blancs et des nègres se retrouve partout: dans les
églises, où l'humanité prie; dans les hôpitaux, où elle souffre; dans les
prisons, où elle se repent; dans le cimetière, où elle dort de l'éternel
sommeil. » Tout était vrai dans ce tableau, que j'avais regardé comme une exagération de
la douleur. Les hospices, ainsi que les geôles, renferment des quartiers distincts, où
les malades et les criminels sont classés selon leur couleur; partout les blancs
sont l'objet de soins et d'adoucissements que n'obtiennent point les pauvres
nègres. J'ai vu aussi dans chaque ville deux cimetières séparés l'un pour les blancs,
l'autre pour les gens de couleur. Etrange phénomène de la vanité humaine! Quand
il ne reste plus des hommes que poussière et corruption, leur orgueil ne se
résout point à mourir, et trouve encore sa vie dans le néant des tombeaux!...
Cependant, si l'ambition de l'homme survit, sa puissance expire au sépulcre.
Quelle que soit la distance qui sépare les squelettes privilégiés des ossements
d'une race inférieure, tous ces restes misérables sont bientôt empreints de la
teinte uniforme que donne la terre à ses hôtes; la même surface les recouvre,
pesante ou légère; des vers pareils leur dévorent le coeur; le même oubli ronge
leur mémoire. Mais ce qui me jeta dans un long étonnement, ce fut de trouver cette
séparation des blancs et des nègres dans les édifices religieux. Qui le croirait
? des rangs et des priviléges dans les églises chrétiennes! Tantôt les noirs
sont relégués dans un coin obscur du temple; tantôt ils en sont complétement
exclus. Jugez quel serait le déplaisir d'une société choisie, s'il fallait
qu'elle se mêlât à des êtres grossiers et mal vêtus. La réunion au temple saint
est le seul divertissement qu'autorise le dimanche. Pour la société américaine,
l'église, c'est la promenade, le concert, le bal, le théâtre; les femmes s'y
montrent élégamment parées. Le temple protestant est un salon où l'on prie Dieu.
Les Américains souffriraient d'y rencontrer des êtres de basse condition; ne
serait-il pas fâcheux aussi que l'aspect hideux d'un visage noir vînt ternir
l'éclat d'une brillante assemblée ? Dans une congrégation de bonne compagnie, le
plus grand nombre sera nécessairement d'avis qu'on ferme la porte aux gens de
couleur: la majorité le voulant ainsi, rien ne saurait l'empêcher. Les églises catholiques sont les seules qui n'admettent ni priviléges ni
exclusions ? la population noire y trouve accès comme les blancs. Cette
tolérance du catholicisme et cette police rigoureuse des temples protestants, ne
tiennent pas à une cause accidentelle, mais à la nature même des deux cultes.
Le ministre d'une communion protestante doit son office à l'élection, et,
pour garder sa place, il lui faut conserver la faveur du plus grand nombre de
ses commettants; sa dépendance est donc complète, et il est condamné, sous peine
de disgrâce, à ménager les préjugés et les passions qu'il devrait combattre sans
pitié. Au contraire, le prêtre catholique est maître absolu dans son église; il ne
relève que de son évêque, qui ne reconnaît lui-même d'autre autorité que celle
du pape. * [Note de l'auteur. * Réf. Chef d'une assemblée dont il ne dépend pas, il s'inquiète peu de lui déplaire
en blâmant ses erreurs et ses vices; il dirige sa congrégation selon sa foi,
tandis que le ministre protestant gouverne la sienne selon son intérêt. Celui-ci
est admis dans le temple par une secte; l'autre ouvre son église à tous les
hommes: le premier accepte la loi; le second l'impose. Voyez le ministre protestant, docile, obséquieux envers ceux qui lui ont
donné mandat; et le prêtre catholique, mandataire de Dieu seul, parlant avec
autorité aux hommes dont le devoir est de lui obéir. Les passions orgueilleuses des blancs ordonnent au pasteur protestant de
repousser du temple de misérables créatures, et les nègres en sont exclus.
Mais ces nègres, qui sont des hommes, entrent dans l'église catholique, parce
que là ce n'est plus l'orgueil humain qui commande: c'est le prêtre du Christ
qui domine. Je fus à cette occasion frappé d'une triste vérité: c'est que l'opinion
publique, si bienfaisante quand elle protège, est, lorsqu'elle persécute, le
plus cruel de tous les tyrans. Cette opinion publique, toute puissante aux Etats-Unis veut l'oppression
d'une race détestée, et rien n'entrave sa haine. En général, il appartient à la sagesse des législateurs de corriger les
moeurs par les lois, qui sont elles-mêmes corrigées par les moeurs. Cette
puissance modératrice n'existe point dans le gouvernement américain. Le peuple
qui hait les nègres est celui qui fait les lois; c'est lui qui nomme ses
magistrats, et, pour lui être agréable, tout fonctionnaire doit s'associer à ses
passions. La souveraineté populaire est irrésistible dans ses impulsions; ses
moindres désirs sont des commandements; elle ne redresse pas ses agents
indociles, elle les brise. C'est donc le peuple avec ses passions qui gouverne;
la race noire subit en Amérique la souveraineté de la haine et du mépris.
Je retrouvais partout ces tyrannies de la volonté populaire. Ah! c'est une étrange et cruelle destinée que celle d'une population entière
implantée dans un monde qui la repousse! L'aversion et le mépris dont elle est l'objet se reproduisent sous mille
formes. J'ai vu toute une famille de nègres menacée de mourir de faim pour une
dette d'un dollar. Aux Etats-Unis, la loi donne au créancier le droit
d'emprisonner son débiteur pour la moindre somme d'argent * et le créancier est
toujours cru sur parole. [Note de l'auteur. * Réf. Un jour, je promenais dans New-York mes tristes méditations, lorsque des cris
lamentables, poussés à peu de distance de moi, éveillèrent mon attention.
C'était un pauvre nègre qu'on menait en prison; une femme noire le suivait tout
en pleurs avec ses enfants. Emu de compassion, je m'approchai de la négresse, et
lui demandai la cause de ses larmes. Elle laissa tomber sur moi un regard
douloureux et dur, comme si elle eût jugé que ma question n'était qu'une
moquerie et une lâche dérision de sa misère; un nègre, aux Etats-Unis, ne croit
point à la pitié des blancs; cependant je renouvelai ma question d'un ton de
voix qui trahissait une émotion profonde. Alors la pauvre femme me dit que son
mari était traîné en prison pour n'avoir pas payé le prix de quelques livres de
pain. « Aucun marchand, ajouta-t-elle, n'a voulu nous faire le moindre crédit,
et nous n'avons trouvé personne qui nous prêtât une obole! » L'impitoyable créancier qui, pour un frivole intérêt, faisait tant de
malheureux, avait, il est vrai, pour lui le texte d'une loi, et cette loi est
aussi bien applicable aux Américains qu'aux gens de couleur. Mais, si la règle
est uniforme, son exécution n'est point la même pour tous; et il existe en
faveur des blancs une pitié publique qui tempère la rigueur des lois les plus
cruelles. Jugez enfin, par un seul exemple, du rang qu'occupent les nègres dans
l'opinion publique: les prostituées elles-mêmes les repoussent; elles
croiraient, en acceptant les caresses d'un noir, dégrader la dignité de la race
blanche! Il y a une infamie que ces infâmes ne se permettent pas: c'est celle
d'aimer un homme de couleur. Et ne croyez pas que, dans les Etats libres du Nord, l'origine des gens de
couleur devenus blancs par le mélange des races, soit oubliée et perdue de vue.
La tradition y est aussi sévère que dans le Sud. Vainement, pour déconcerter
ses ennemis, l'homme de couleur, à figure blanche, quittera le pays où le vice
de son sang est connu pour aller dans un autre Etat chercher, au sein d'une
société nouvelle, une nouvelle existence: le mystère de son émigration est
bientôt découvert. L'opinion publique, si indulgente pour les aventuriers qui
cachent leur nom et leurs antécédents, recherche impitoyablement les preuves de
la descendance africaine. Le banqueroutier du Massachusetts trouve honneur et fortune dans la
Louisiane, où nul ne s'enquiert des ruines qu'il a faites ailleurs. L'habitant de New-York, que gênent les liens d'un premier mariage, délaisse
sa femme sur la rive gauche de l'Hudson, et va, sur la rive droite, en prendre
une autre dans le Nouveau-Jersey, où il vit tranquille et bigame. Le voleur et le faussaire qu'ont flétris les lois sévères du Rhode-Island,
trouvent sans peine, dans le Connectitut, du travail et de la considération.
Il n'est qu'un seul crime dont le coupable porte en tous lieux la peine et
l'infamie, c'est celui d'appartenir à une famille réputée de couleur. La
couleur effacée, la tache reste; il semble qu'on la devine quand elle ne se voit
plus; il n'est point d'asile si secret, ni de retraite si obscure, où elle
parvienne à se cacher. Tel était le pays où m'avait jeté ma destinée! c'était le monde où je devais
passer mes jours avec la fille de Nelson! Au milieu de tant de haines, toute
espérance de bonheur n'était-elle pas une chimère ? Oh! combien mon coeur
souffrait de ces iniquités, dont tout le poids retombait sur Marie! de quelle
puissante indignation mon âme était saisie! et que d'amertume je sentais
s'amasser au fond de mon coeur! CHAPITRE X. SUITE DE L'EPREUVE. 2. Depuis ce moment, je l'avoue, la société américaine perdit son prestige à mes
veux; la nature elle-même, qui d'abord m'avait paru si brillante, me sembla
décolorée; les plus beaux jours, comme les plus beaux sites, furent sans charmes
pour moi; toutes les choses extérieures deviennent indifférentes à celui que
tourmente une secrète infortune, jamais je ne sentis mieux cette vérité qu'un
jour où, parcourant les environs de New-York, je me pris à contempler sans
émotion un sublime spectacle. En face de moi se déroulaient au loin les riches campagnes du Nouveau-Jersey,
tout éblouissantes de moissons dorées et fleuries; à mes pieds une baie
majestueuse qui s'emplit à deux sources dignes de sa grandeur, l'Hudson et
l'Océan; mille vaisseaux flottants ou enchaînés dans le port; des pavillons de
toutes couleurs hissés aux sommets des mâts, et formant comme un grand congrès
de toutes les nations du monde; le phénomène des voiles qui se croisent, enflées
par le même vent; le prodige de la vapeur laissant loin d'elle et les vents et
les voiles; le mouvement du commerce, le bruit de l'industrie, l'activité
humaine rivalisant avec la nature d'éclat et de variété; et, pour fond de ce
tableau magnifique, la cime bleue des montagnes qui bordent la rivière du
Nord... Ainsi s'offrait à moi d'un seul coup la triple merveille de la nature
fertile, de la richesse industrielle et de la beauté pittoresque; sur la terre,
le laboureur et sa charrue; le marchand et ses vaisseaux sur l'onde; dans le
ciel, les hauts sommets avec leurs aigles: triple emblème des besoins de
l'homme, des conditions de son bien-être et de l'audace de son génie! En tournant mes yeux à ma gauche, j'aperçus dans le lointain le rocher de
Sandy Hook: c'est de là qu'on voit arriver les navires qui viennent d'Europe et
du Maryland... la France et Baltimore!... mon père et Marie!!... ma patrie! Mon
amour!... et je me perdis dans une de ces rêveries plus douces aux sens qu'à
l'âme, où, en présence des beaux spectacles que donnent une nature brillante et
féconde, une société riche et prospère, une mer calme sous un beau ciel,
l'infortuné ne cesse pas de souffrir dans le fond de son coeur... L'air que je
respirais était bienfaisant et pur; mille objets récréaient ma vue, souriaient à
mon imagination; mille sensations délicieuses s'emparaient de mon corps...
j'étais heureux, mais d'un bonheur qui restait à la surface; les impressions ne
faisaient que m'effleurer: elles s'efforçaient vainement de pénétrer dans mon
sein. Il n'est point, hélas! de joies profondes pour l'homme qui porte en
lui-même le deuil de sa patrie absente, l'inquiétude de son amour et le vague de
son avenir! Je ne sais quel eût été le terme d'une méditation engagée dans la mélancolie:
tout-à-coup je me sentis saisi par la main; je me retourne brusquement et me
trouve serré dans les bras de Georges... de Georges que j'aimais si tendrement!
car j'aimais en lui l'homme généreux et le frère de Marie. Le plus grand nombre
nous fuit par instinct quand nous sommes malheureux; mais pour un ami
l'infortune est aimantée. Georges arrivait de Baltimore; il m'apprit de tristes événements passés
pendant mon absence, et qui me prouvèrent combien le malheur était opiniâtre à
poursuivre sa famille. Il existait encore à cette époque dans la Géorgie quelques restes de tribus
indiennes du nom de Chéroquis; fidèles à leurs forêts natales, ces sauvages
avaient toujours refusé de les quitter, et, dans plusieurs occasions, le
gouvernement des Etats-Unis s'était engagé solennellement à les y maintenir.
Cependant l'Américain de la Géorgie les voyait d'un oeil jaloux en possession
d'un sol fertile qui, pour donner de riches moissons, ne demandait qu'un peu de
culture; il entreprit donc de les expulser de leurs terres, et sa cupidité fut
ingénieuse à leur susciter mille querelles. La cause des Indiens était doublement sacrée, car c'était celle de la justice
et du malheur; ces pauvres sauvages, dans leur grossière simplicité, croyaient
avoir assuré le succès de leur bon droit en disant: « Nous voulons mourir dans
nos savanes parce que nous y sommes nés; toute l'Amérique était à nos pères,
nous n'en avons plus qu'une parcelle: laissez-nous-la. Vous nous reprochez notre
ignorance et le peu de fruits que nous tirons d'une terre féconde; mais que vous
importe? nous ne savons point comme vous bâtir des villes, cultiver les champs;
et nous n'ambitionnons point votre industrie; nous préférons à vos cités, à vos
campagnes, nos forêts incultes qui nous donnent du gibier pour vivre et des
voûtes de verdure pour nous abriter, et puis nous ne pouvons les quitter parce
qu'elles contiennent les ossements de nos pères. » Ainsi parlait Mohawtan, chef indien, fameux par sa sagesse dans les conseils
et sa valeur dans les combats; l'Américain de la Géorgie écoutait ces paroles
sans les comprendre, parce que c'était la voix du coeur; il leur répondait:
-- « Pourquoi demeurer dans ces forêts, si nous vous en donnons d'autres
meilleures? allez plus loin, par-delà le Mississipi, dans le territoire
d'Arkansas, ou dans le Michigan voisin des grands lacs; là vous trouverez de
frais ombrages, de vastes prairies, des forêts pleines de daims et de bisons: le
mot de patrie n'a point de sens quand la terre d'exil vaut mieux que le pays
natal. » Les Indiens ne comprenaient rien à ce langage, parce que c'était la voix de
la corruption. Le gouvernement de la Géorgie, digne expression des passions cupides des
particuliers, employa d'abord tous les moyens de l'astuce et de la mauvaise foi
pour obtenir des Indiens une retraite volontaire. Il leur représentait que la
contrée nouvelle où ils émigreraient leur serait livrée à perpétuité; il offrait
de leur donner de l'or pour les terres qu'ils délaisseraient, et, afin de les
tenter davantage, il promettait de les payer avec de l'eau-de-vie. Cependant le chef indien avait le bon sens de répondre: « Nous imiterons
l'exemple de nos pères qui n'ont point reculé devant les hommes blancs. Lorsque
ceux-ci dressèrent leur hutte auprès de nos forêts, ils s'engagèrent à ne point
nous y troubler; d'où vient donc qu'on nous demande aujourd'hui d'en sortir!
Déjà nous avons vendu beaucoup de terres; on nous avait dit que l'argent
rendrait nos existences plus douces et plus heureuses; mais il a glissé de nos
mains en même temps qu'on nous prenait nos forêts, et notre sort n'a point
changé. Vous nous offrez l'eau de feu que nous aimons; j'ignore comment il
arrive que ce qui est bon fasse du mal: mais depuis que nous buvons cette
liqueur délicieuse, les disputes, les rixes, les meurtres abondent parmi nous.
Hommes blancs! je ne sais point répondre à vos paroles, sinon que nous sommes
toujours plus malheureux en vous écoutant. » Voyant qu'ils n'obtenaient rien par l'adresse et la ruse, les Américains ont
eu recours à la violence. Non à la violence des armes, mais à celle des décrets;
car ce peuple, faiseur de lois, placé en face de sauvages ignorants, leur livre
une guerre de procureur; * et, comme pour couvrir son iniquité d'un simulacre de
justice, les expulse des lieux par acte en bonne forme. [Note de l'auteur. * Réf. Tous ces faits s'étaient passés peu de temps après mon départ de Baltimore;
ils avaient excité une vive indignation dans toutes les âmes généreuses. Nelson,
qui toute sa vie avait éprouvé une profonde sympathie pour le malheur des
Indiens, ne put, à la nouvelle de ces événements, contenir l'ardeur de son zèle.
« Ces malheureux, s'écria-t-il, trouveront quelques sentiments de pitié dans la
Nouvelle-Angleterre; mais aucun habitant du Sud ne les secourra contre
l'oppression: une faible distance me sépare d'eux; je leur dois mon appui;
j'irai soutenir leurs droits, et saurai si la justice et la loi sont devenues de
vains mots dans un pays où jadis elles régnaient en souveraines. » Nelson passa aussitôt dans la Virginie, et de là dans le pays des Chéroquis,
laissant Georges auprès de Marie. Il gagna d'abord la confiance des Indiens en
leur parlant de religion, et tenta de se faire entendre des Géorgiens en tenant
le langage de la raison et de l'équité. Ses paroles eurent de la puissance sur
les uns et sur les autres; elles animèrent les Chéroquis à la défense de leurs
droits, et firent chanceler les convictions de plusieurs Américains, jusque-là
fort ennemis des indiens, et qui soupçonnèrent pour la première fois que leur
haine était aussi injuste que cruelle. Cependant le plus grand nombre des
Géorgiens s'endurcit dans ses instincts cupides; et la conduite de Nelson les
irrita tellement, que la législature, se faisant l'instrument de leurs passions,
ordonna que le ministre presbytérien fût jeté dans une prison, comme fauteur de
guerre civile. Cette violence excita une grande rumeur parmi les Indiens et
leurs partisans. Un régiment de l'armée des Etats-Unis fut envoyé par le
président pour prêter main-forte à l'arrêt de la suprême cour, dont les
Géorgiens méconnaissaient l'autorité. Ceux-ci, de leur côté, bravant le
gouvernement fédéral, convoquèrent leurs milices; et tout annonçait une violente
et prochaine collision, lorsque, cédant, soit à un sentiment de crainte, soit à
l'ennui d'une existence sans cesse troublée par la chicane et la mauvaise foi,
la moitié des Chéroquis se résolut à l'exil, et, sans formalité, livra aux
Américains les terres, objet de leur convoitise. Après une détention de deux
mois, Nelson fut tiré de son cachot: il revint aussitôt à Baltimore, se
ressouvenant peu des traitements barbares qu'il avait subis, mais le coeur
pénétré des infortunes qu'il avait vues, et dont il avait inutilement tenté
d'adoucir la rigueur. Dès le retour de Nelson à Baltimore, Georges en était
parti pour venir à New-York. Après m'avoir raconté ces tristes événements, le
fils de Nelson m'entretint longuement de sa soeur. Je ne me lassais point de
l'entendre et de l'interroger... il me dit de Marie des choses si touchantes,
que j'eus honte de mes incertitudes. J'oubliai les funestes chances de l'avenir,
pour ne penser qu'à mon amour... c'est d'ailleurs un lien puissant que l'estime
d'un ami! Georges, si sincère, si confiant dans mes sentiments pour sa soeur,
m'enchaînait plus par sa droiture qu'il ne l'eût pu faire par la ruse et par
l'habileté. Je ne tardai pas à remarquer dans la physionomie de Georges quelque chose
d'extraordinaire: son langage, ouvert et naturel quand il me parlait de sa
famille, devenait mystérieux et embarrassé dès que notre conversation prenait un
tour plus général. Des réticences, des exclamations brèves, des mouvements
soudains et comprimés, tout annonçait en lui le travail intérieur d'un sentiment
profond qu'il s'efforçait vainement de renfermer en lui même. Je ne fus pas
long-temps sans comprendre que le trouble dont je le voyais agité se rattachait
à sa position d'homme de couleur. Quelques-unes de mes observations sur la
misère des noirs l'avaient fait tressaillir, et, comme je lui peignais avec
émotion les injustices que j'avais remarquées dans la société américaine,
j'aperçus une ombre de sourire errer sur ses lèvres, et, saisissant ma main, il
me dit d'une voix ferme: « Ami, prenons courage, nous verrons des temps
meilleurs... les jours de liberté ne sont pas loin... l'oppression qui pèse sur
nos frères de Virginie est à son comble... la même tyrannie poussera les Indiens
à la révolte... bientôt... » Et, comme s'il eût regretté d'avoir dit ces mots,
il s'arrêta tout-à-coup; son visage devint sombre, son regard terrible. Il avait
cessé de parler, mais sa pensée suivait son cours. Je l'interrogeai: « L'avenir,
me dit-il d'un ton mystérieux, un avenir prochain vous répondra. » Ces paroles,
et l'accent dont il les avait prononcées, étaient propres à m'inquiéter;
cependant Georges écarta ce sujet. Alors nous nous abandonnâmes à ces doux
entretiens que l'amitié seule connaît, et dont l'amour peut seul fournir le
texte. Il est si rare de rencontrer un ami qui comprenne les mystères du coeur!
Georges ne m'offrait pas un confident vulgaire: ce titre de frère de la femme
que, j'aimais donnait à mon amitié pour lui tous les charmes d'un sentiment plus
tendre; il y avait dans son âme un peu de l'âme de Marie... celle que .......
et, dans sa confiance naïve, il aimait d'avance en moi l'époux de sa soeur.
Tout en nous épanchant ainsi l'un dans l'autre, nous allions où le hasard
conduisait nos pas, et nous vînmes à passer près du théâtre de New-York. La
foule s'agitait à l'entour, nous nous approchâmes, et j'y entendis quelques voix
prononcer ces mots: Napoléon à Schoenbrunn et à Sainte-Hélène. C'était
l'annonce de ce spectacle qui peuplait les abords du théâtre, ordinairement
déserts, et arrachait les Américains à leur indifférence accoutumée. Le nom de Napoléon est grand dans tous les mondes! il n'est point de contrée
si lointaine qui n'ait reçu le reflet de sa gloire; point de sol si ferme qui
n'ait tremblé de sa chute. Le Français peut voyager par tout pays sans craindre
le mépris et l'injure; il trouve partout bon visage d'hôte; l'honneur du nom
français est toujours là pour le recevoir. L'Américain de la Louisiane et l'Anglais du Canada n'avouent point la France
malheureuse et abaissée; mais, quand vous leur parlez de Napoléon, ils se
rappellent tout d'un coup que leurs aïeux étaient Français. J'entraînai Georges au théâtre, attiré moi-même bien moins par un intérêt
d'amusement que par un instinct d'orgueil national. Hélas! j'étais loin de
prévoir que cette soirée terminerait amèrement un jour qui n'avait pas été sans
douceur. Je jouissais vivement d'un spectacle qu'un an auparavant j'avais vu en
France. Le costume, le geste, la parole brève, et le silence de l'homme du
siècle, étaient aussi puissants sur l'assemblée américaine que sur une réunion
de Français; le nom de Napoléon était, à vrai dire, toute la pièce; car le plus
grand nombre des spectateurs ne comprenait pas un mot de notre langue. Cependant
l'enthousiasme était général: la liberté applaudissait la gloire. Je sentais enfin arriver jusqu'au fond de mon âme une impression de bonheur,
lorsque mon oreille est subitement frappée du bruit de clameurs violentes qui
s'élèvent de l'assemblée; je regarde au-dessous de moi, et vois mille gestes
injurieux dirigés vers la place que j'occupais auprès de Georges. Bientôt nous
entendons ces cris: « Qu'il sorte! C'est un homme de couleur! » Tous les regards
étaient fixés sur nous. Les exclamations s'apaisaient par intervalles, mais
bientôt elles recommençaient avec une nouvelle force; la foule passait
alternativement du calme à l'agitation et de l'agitation au calme, comme si le
fait qui l'irritait lui eût paru tour-à-tour certain et douteux. Je distinguai,
dans la multitude, un homme qui paraissait diriger le mouvement, et faisait de
grands efforts pour communiquer aux autres son indignation feinte ou réelle: «
Quelle honte, s'écriait-il, un mulâtre parmi nous! » En parlant de la sorte, il
montrait Georges du doigt. Alors un cri général s'élevait dans la salle: « Qu'il
sorte! c'est un homme de couleur! » Je compris, dès l'origine de cette scène, tout ce qu'elle aurait de funeste,
et mon coeur se serra. Georges demeurait immobile et muet; ses yeux lançaient
des éclairs de fureur. Cependant les clameurs allaient toujours croissant: le
trépignement devenait général. Alors un homme se lève dans la foule, et, du
geste, imposant silence, il fait signe qu'il va parler. Chacun se tait aussitôt.
« Pourquoi,» dit cet Américain, dont je n'ai jamais su le nom, et qu'à sa
philantropie j'eusse pris pour un quaker si les quakers ne s'interdisaient le
théâtre; « pourquoi chasser de la salle celui qu'on désigne! rien n'indique
qu'il soit de race noire: on dit que c'est un homme de couleur, mais on ne le
prouve pas. » Ces paroles, prononcées froidement, furent accueillies avec un
léger murmure d'approbation. Aucune voix ne s'éleva pour contredire;
l'instigateur de la querelle n'était plus à la place où je l'avais remarqué. Le
calme, qui, chez les Américains, a quelque chose d'une passion violente, avait
soudain repris sur eux son empire; et un orage terrible était conjuré, lorsque
Georges, dont la colère long-temps étouffée avait besoin d'éclater: « Oui, »
s'écria il d'une voix formidable, en promenant sur l'assemblée un regard qui
semblait la défier; «oui, je suis un homme de couleur. » Un tonnerre de clameurs
accueillit cette déclaration. « Qu'il sorte, le misérable! l'infâme! cria-t-on
de toutes pins. Le fils de Nelson restait impassible. L'irritation de la
multitude était arrivée à son comble; déjà elle éclatait en grossières injures.
Alors se levant de son siège et envoyant aux spectateurs un geste méprisant: «
Lâches! s'écria Georges, qui vous liguez mille contre un seul, je vous défie
tous et vous demande raison de vos outrages! » Cette apostrophe violente et digne excita une huée de rires et de murmures. a
Cet homme trouble le spectacle, dit sans s'émouvoir un Américain qui était près
de moi; il est de couleur, et s'obstine à rester parmi nous. » Il disait ces paroles en montrant Georges à des agents de police survenus
pour exécuter les ordres du public. « Quelle honte! » m'écriai-je; et, me
tournant vers l'Américain, dont la tranquille inimitié m'irritait plus que la
bruyante haine de la foule: -- « Je suis heureux, lui dis-je, dans la confusion générale de pouvoir
distinguer un ennemi; celui que vous insultez m'est aussi cher qu'un frère, et
je vous demande réparation de l'outrage fait à mon ami. -- Votre ami! vous êtes
donc aussi un homme de couleur? » -- Si je l'étais je n'en aurais point de honte; mais détrompez-vous, et si
vous ne donnez point satisfaction aux gens d'origine africaine, vous ne la
refuserez pas sans doute à un Français. » L'Américain me répondit avec un grand sang-froid: -- « Je suis venu ici pour
le spectacle, et non pour avoir un duel... non, je ne me battrai point...
faut-il, parce que ce mulâtre s'entête à rester ici, que je vous tue ou que je
sois tué par vous ? » -- « Quelle lâcheté, m'écriai-je dans un transport de colère et
d'indignation.... » Et j'allais le frapper au visage, lorsque je vois Georges se débattant entre
les mains des hommes de la police, qui l'arrachaient de sa place; l'aspect des
violences auxquelles il se livrait fut peut-être ce qui me rendit calme; je
sentis tout le danger d'une lutte déjà trop grave; je saisis Georges et
l'entraînai hors du théâtre en lui disant ces mots toujours puissants sur lui: «
Pensez à Marie. » Je m'empressai de satisfaire l'autorité; nous nous
transportâmes chez un alderman, auquel je donnai caution pour Georges et pour
moi. La liberté lui fut aussitôt rendue. Aux Etats-Unis comme en Angleterre, l'argent est un passe-port universel, et
il n'y a guère de lois pénales qu'on ne puisse éluder en payant. Ce phénomène se
conçoit encore dans un pays aristocratique comme l'Angleterre; mais il se
comprend à peine au sein d'une démocratie qui ne reconnaît point la supériorité
des richesses. * [Note de l'auteur. * Réf. Le lendemain, Georges avait passé de l'exaspération la plus violente à une
fureur muette et sombre; son silence m'effrayait plus que les éclats de sa
colère: je l'entendis murmurer sourdement ces paroles: « Quelle destinée!
recevoir l'outrage, et ne le point venger!... » -- « Ami, lui dis-je en l'interrompant, n'exhale point cette plainte en ma
présence; car je suis heureux; c'est moi qui vengerai ton injure; l'orgueilleux
Américain sera bien forcé de m'accorder la réparation qu'il refuse à ton
sang...» Tandis que nous parlions ainsi sur la voie publique, notre attention fut
excitée par un entretien assez vif auquel se livraient plusieurs personnes
réunies. La querelle du théâtre était le sujet de leurs débats. -- « C'est, »
disait l'un des interlocuteurs, « une chose étrange que l'audace des gens de
couleur. » -- « Que pensez-vous, » disait un autre, « de ce Français qui propose
un duel à un Bostonien ? -- On dit que le Yankee a reçu un soufflet. -- Eh bien!
celui qui l'a donné aura un procès! ** » [Note de l'auteur. ** Réf. -- « Quels hommes! » s'écria Georges avec mépris, et nous nous éloignâmes.
Telle est en effet l'opinion publique dans le Nord des Etats-Unis. Toutes les
querelles aboutissent aux tribunaux; on suit dans toute sa rigueur le principe
que nul ne doit se faire justice soi-même; et chacun la demande à la loi.
Il n'en est point ainsi dans tous les Etats du Sud et de l'Ouest; là le duel
se retrouve, ou du moins quelque chose qui lui ressemble. Ce n'est plus ce combat élégant, aux armes courtoises et chevaleresques, où
l'on voit, moins avides de sang que d'honneur, deux champions intrépides qui
craignent presque autant d'être vainqueurs que vaincus; et qui, rivaux plutôt
qu'ennemis, plus esclaves d'un préjugé que d'une passion, aspirent moins à
triompher l'un de l'autre parla force et l'adresse, qu'à se vaincre en
générosité. En Amérique, le duel a toujours une cause grave, et le plus souvent une issue
funeste; on envoie ou l'on accepte un cartel, non pour être agréable au monde,
mais afin de complaire à son ressentiment. Le duel n'est pas une mode, un
préjugé, c'est un moyen de prendre la vie de son ennemi. Chez nous, le duel le
plus sérieux s'arrête en général au premier sang; rarement il cesse en Amérique
autrement que par la mort de l'un des combattants. Il y a dans le caractère de l'Américain un mélange de violence et de froideur
qui répand sur ses passions une teinte sombre et cruelle; il ne cède point,
quand il se bat en duel, à l'entraînement d'un premier mouvement; il calcule sa
haine, il délibère ses inimitiés, et réfléchit ses vengeances. On trouve, dans l'Ouest, des Etats demi-sauvages où le duel, par ses formes
barbares, se rapproche de l'assassinat; et même dans les Etats du Sud, où les
moeurs sont plus polies, on se bat bien moins pour l'honneur que pour se tuer.
Du reste, cette barbarie du duel en Amérique est la meilleure garantie de sa
prochaine disparition, il ne peut résister à l'influence d'une civilisation en
progrès; au contraire, on le voit se maintenir, en dépit des lumières, dans les
pays où l'aménité même de ses formes le protége, où il tient par de profondes
racines à l'élégance des moeurs et aux préjugés de l'honneur. La scène du spectacle avait jeté Georges dans une situation morale impossible
à décrire: le trouble de son âme était extrême, et de violentes passions y
fermentaient sans doute; il paraissait maître de ses emportements; on voyait de
la résignation dans sa colère: cette puissance de Georges sur lui-même
m'effraya; il me parut que sa tête roulait quelque dessein important, et qu'il
n'échappait à l'empire d'un sentiment que parce qu'il était sous le joug d'une
idée; il passait ses nuits en méditations: et, je lui voyais pendant le jour des
relations étranges avec des gens de couleur dont il ne m'avait jamais parlé;
redoutant tout de ce caractère impétueux et de ce coeur blessé, je fis entendre
au frère de Marie tous les conseils que peut inspirer l'amitié la plus tendre;
vingt fois je crus que le secret sortirait de sa poitrine gonflée... mais, à
l'instant où sa bouche allait tout révéler, un mouvement, en quelque sorte
convulsif, portait sa main sur ses lèvres et refoulait dans son sein le mystère
prêt à s'échapper. Cependant, pour prévenir de plus fâcheuses conséquences, je m'empressai de
faire quelques démarches auprès des autorités de New-York. Je rendis visite au
gouverneur de l'Etat, au chancelier, au maire et au recorder de la ville; je
trouvai chez ces magistrats une simplicité qui me surprit et une bienveillance
dont je fus touché: point de luxe dans leurs habitations, point d'affectation
dans leurs manières, point de hauteur dans leurs personnes; rien qui annonçât
des hommes de pouvoir. Aux Etats-Unis, comme il n'existe point de rangs, il n'y
a point de parvenus, et, partant, point d'insolence; et puis les fonctionnaires
publics changent si souvent et savent si bien que leur règne est éphémère,
qu'ils ne cessent pas d'être citoyens pour s'épargner la peine de le redevenir.
Chacun d'eux parut fort étonné de l'intérêt que je portais à un homme de
couleur; cependant nul ne m'en blâma; ils approuvaient même ma conduite,
envisagée sous le point de vue philosophique. J'avais été recommandé au gouverneur par un de ses amis; il m'écouta sans
m'interrompre une seule fois (chose étrange de la part d'un fonctionnaire
public). Quand j'eus cessé de parler, il réfléchit et me dit: « J'arrangerai
cette affaire. » Je lui objectai que la justice en était saisie: « Qu'importe ?
» me répondit-il. Le lendemain même il m'annonça qu'aucune poursuite judiciaire
ne serait dirigée ni contre Georges ni contre moi. Dans une république, les fonctionnaires ont moins de pouvoir défini que dans
les gouvernements monarchiques et plus d'autorité discrétionnaire. Le peuple
craint toujours de déléguer trop de sa souveraineté; il concède peu à ses
agents, mais il leur laisse faire beaucoup quand il les voit agir dans le sens
de ses passions. Le public du théâtre avait exprimé la volonté qu'un expulsât
Georges de la salle; mais le gouverneur pensait avec raison que nul ne tenait à
ce qu'on le mît en jugement. Cela étant, la justice n'avait plus rien à faire.
Le ministère public, n'est point aux Etats-Unis comme en France, ardent à
s'établir le redresseur de tous les torts et le vengeur de toutes les injures
privées. Chez nous, on suit la loi; en Amérique, l'opinion. Je regardai comme un bonheur inespéré d'avoir échappé aux embarras que
pouvait nous susciter la violence de Georges. Celui-ci donna peu d'attention à
l'heureuse issue de mes démarches; il ne remarqua les bons procédés des
magistrats que pour s'en affliger, car rien n'est aussi amer que le bienfait au
coeur d'un ennemi. Quelques jours après, il me quitta pour retourner à
Baltimore. Je ne parvins point à pénétrer le motif qui l'avait amené à New-York.
Hélas! j'eusse multiplié mes questions et mes conseils, si j'eusse deviné
l'objet de ce voyage et prévu les malheurs qui devaient suivre. CHAPITRE XI. SUITE DE L'EPREUVE. 3. EPISODE D'ONEDA. Le départ de Georges me fit retomber dans l'abattement et le dégoût de la
vie: un ami qui nous quitte pendant les jours d'infortune, c'est un étai qui
fait défaut à notre faiblesse; c'est le rayon de lumière, seule joie du sombre
cachot, qui se retire et laisse le captif dans l'horreur des ténèbres. Le terme de mon épreuve approchait; encore deux mois et je reverrais la fille
de Nelson. Mais combien l'état de mon âme était changé depuis mon départ de
Baltimore! L'amour de Marie était encore le grand intérêt de ma vie; cependant il ne
remplissait plus seul mon âme. Je croyais encore à l'avenir heureux; mais non
plus à cet avenir immense de bonheur que la soeur de Georges m'avait fait
entrevoir. il y a dans l'amour d'un jeune coeur une bonne foi d'espérance qui se
rit des tempêtes et qu'un souffle d'infortune suffit pour dissiper. Au temps de
mes illusions, j'admettais à peine que, dans la coupe délicieuse de l'existence,
il se rencontrât un peu d'amertume; maintenant j'étais prêt à rendre grâce à
Dieu, si, dans le calice amer de la vie, je trouvais quelques gouttes de
félicité. Mon coeur était plein de Marie, mais mon amour pour elle était inséparable de
la crainte trop légitime des maux qui nous menaçaient. Mes inquiétudes
renaissaient plus vives, mes douleurs plus cruelles et mes hésitations
elles-mêmes osaient se représenter à mon esprit. Il se passait en moi quelque chose d'étrange: l'approche de mon union avec
celle que j'aimais m'épouvantait, et cependant les deux derniers mois d'épreuve
me pesaient d'un poids accablant. Je me sentis alors dévoré par une fièvre ardente de méditations et de
rêveries; mille projets se succédaient dans ma pensée, aussitôt abandonnés que
conçus. J'étais tout à la fois la proie d'une accablante oisiveté et d'une
activité morale qui ne me donnait point de relâche; le vide de mes jours se
remplissait de tourments, de soucis et d'agitations; ce n'était plus ce vague de
l'âme qui se sent mille appétits, sans avoir de quoi se nourrir, et qui, faute
d'aliments, se dévore elle-même; mes passions allaient à leur but; mon destin
était fixé, destin de joie et de souffrances confondues ensemble. Mais je
n'avais pas même la ressource du malheureux que sa propre douleur occupe,
n'étant en possession de rien, sinon de mes ennuis, des longueurs du présent et
des attentes de l'avenir. Les yeux attachés sur cet avenir ténébreux, j'essayais d'en pénétrer les
mystères; mais en vain. Le dernier effort de ma vue était d'apercevoir dans le
lointain un mélange de biens et de maux. Je ne pouvais aimer Marie sans bonheur,
ni vivre dans la société américaine avec une femme de couleur sans d'affreuses
misères: mais quelle serait la somme des peines et celle des plaisirs ? comment
se ferait cette division de bonne chance et de mauvais sort? la part de
l'infortune n'excéderait-elle point nos forces ? le ciel nous enverrait-il, au
moins par intervalles, un jour calme et serein pour sécher les pluies de
l'orage, et nous reposer des secousses de l'ouragan ? Et regardant au plus loin de l'horizon, qu'avait agrandi ma rêverie, j'y
cherchais quelques douces clartés; mais le plus souvent, je n'y voyais qu'un
nuage triste et sombre. Tantôt, dans ma faiblesse, je pliais sous le
découragement; une autre fois, relevant la tête avec orgueil, je me demandais si
ces menaces de l'avenir ne pouvaient pas être conjurées. Au milieu de ces alternatives de force et d'infirmité, de courage et de
désespoir, il me vint une grande pensée, qui se présenta lumineuse à mon esprit,
et me saisit d'enthousiasme en ranimant dans mon sein la flamme à demi éteinte
de mes premières espérances. Je venais de voir la société américaine dominée par un préjugé qui blessait
ma raison, mon intérêt et mon coeur. Ce préjugé devait-il durer éternellement?
Je ne le pouvais croire. J'entendais dire sans cesse que chaque jour l'opinion
publique s'éclairait sur ce point. Serait-il donc impossible de hâter ce progrès
des esprits ? Quelle gloire pour l'homme appelé par son destin ou par son génie
à redresser une si funeste erreur! Si j'étais cet homme! si j'anéantissais chez
les Américains une haine aveugle et cruelle! je n'aurais pas seulement le mérite
et la joie d'une noble action, je recevrais encore le bonheur pour récompense!
L'odieuse prévention qui flétrit la race noire étant corrigée, Marie ne serait
plus réprouvée parmi les femmes! Eh bien! j'entreprendrai de grands travaux! je
veux briller dans les lettres et dans les arts! mon ambition doit être sans
limites, car le but est immense! un succès sera le gage d'un autre succès. Si je
m'élevais jusqu'à la célébrité! Si, dans cette contrée novice, je faisais, poète
inspiré, vibrer des âmes vierges d'enthousiasme! Alors je deviendrais un homme
puissant dans ce pays, où l'opinion publique est souveraine! Alors je dirais à
ce monde accoutumé de m'entendre: « Il est une femme que vous haïssez; moi, je
l'aime; vous lui jetez vos mépris; moi, je l'entoure de mes adorations. Une
femme de couleur, dites-vous. Non, détrompez-vous, ce n'est pas une femme: c'est
un ange. Nulle créature humaine n'est l'égale de Marie. Marie est belle; et tant
de modestie décore sa beauté! elle est brillante; et la nature mêle tant de
grâces à ses talents pour les rendre aimables! elle est infortunée; et un si
doux parfum de mélancolie s'exhale des pleurs qu'elle répand! » S'il se trouvait des âmes insensibles à ma voix, je voudrais, ranimant le
ciseau de Phidias, exposer à tous les yeux les traits charmants de mon amie, et
je dirais: « Regardez cette tête chérie, son front n'est-il pas celui d'une
vierge candide et pure? quelle tache déshonore sa beauté? où trouver la
souillure que vous lui reprochez ? Ce marbre éblouit vos regards; mais le visage
de Marie le surpasse encore en blancheur! » Et le monde, entraîné par mes chants, irait se prosterner au pied de mon
idole! Tel fut mon projet; c'était une pensée hardie, mais elle était généreuse et
belle! quel admirable but à poursuivre! quelle gloire dans le succès! quel prix
dans la récompense! Il me fallait, pour être heureux, devenir un artiste
célèbre, oui un poète illustre! le génie était pour moi la condition du bonheur!
Marie serait honorée parmi les femmes, si je devenais grand parmi les hommes!
mon coeur bondissait à cet appât sublime, impatient qu'il était de porter à mon
esprit les nobles inspirations que la tête seule ne donne pas. Hélas! pourquoi vous entretiendrai-je plus long-temps d'un projet qui fut une
nouvelle illusion de ma vie, et qu'il me fallut abandonner, avant même de
l'avoir entrepris? mon erreur fut peut-être excusable; ne m'était-il pas permis
de croire que je trouverais en Amérique le goût des belles-lettres et des
beaux-arts? Ces grandes forêts à la porte des cités; ces solitudes profondes, éternelles,
où réside encore le génie des premiers âges; ces Indiens simples d'esprit, mais
forts par le coeur; sujets à de grandes misères, mais heureux de leur liberté
sauvage; ce beau ciel, ces fleuves gigantesques, ces torrents, ces cataractes,
cette terre enfermée dans deux océans, ces grands lacs, qui sont encore des
mers: toute cette poésie de la nature m'avait fait penser qu'il y avait aussi de
la poésie dans le coeur des hommes!... Je fus bientôt désenchanté. Ici Ludovic s'arrêta comme s'il eût épuisé son récit, mais ses dernières
paroles avaient vivement excité la curiosité du voyageur qui lui dit ces mots:
-- Je m'indignais avec vous du préjugé fatal dont vous fûtes la victime...
car toutes mes sympathies sont, comme les vôtres, pour une race infortunée, et
lorsque je vous ai vu prêt à tenter la réhabilitation des noirs en Amérique par
l'influence de la raison et du génie, j'applaudissais du fond de mon coeur à
cette noble entreprise... comment donc avez-vous pu déserter si vite un si beau
projet ? -- Vous ne pouvez, lui répondit Ludovic, comprendre l'obstacle qui m'a
brusquement arrêté dans ma course; il me fallait, pour atteindre le but,
m'appuyer sur la poésie, sur les beaux-arts, sur l'imagination et
l'enthousiasme; comme si les beaux-arts, la poésie, les choses morales étaient
puissantes sur un peuple positif, commercial, industriel! -- Mais, ce peuple, répliqua le voyageur, n'est pas seulement le berceau de
Fulton; son génie littéraire ne peut-il pas s'enorgueillir d'avoir enfanté
Franklin, Irving, Cooper ? -- Non, dit vivement Ludovic... Vous ne comprenez rien à ce pays... il faudra
que je dessille vos yeux. Comme le solitaire prononçait ces paroles, son oreille et celle du voyageur
furent frappées d'accents douloureux qui retentissaient au-dessus de leurs
têtes; en portant leurs regards vers le sommet de la roche, au pied de laquelle
ils étaient assis, ils y aperçurent plusieurs femmes indiennes qui, réunies en
cercle, faisaient les préparatifs d'une cérémonie funéraire; l'attention du
voyageur fut vivement excitée; il se leva. Le récit de Ludovic fut interrompu,
et tous les deux se dirigèrent en silence vers le lieu de la scène. Les pleurs, les gémissements de ces femmes, et le devoir pieux qu'elles
remplissaient, avaient pour objet le souvenir d'une triste catastrophe récemment
arrivée dans cette solitude, et dont les circonstances sont propres à faire
naître la pitié. Non loin de la chaumière habitée par Ludovic, vivait Mantéo, chasseur indien,
de la tribu des Ottawas, il s'était marié, dans un âge encore tendre, à une
jeune fille nommée Onéda. Celle-ci, remarquable par la beauté de ses traits,
l'était plus encore par la bonté de son coeur; rien n'égalait sa tendresse pour
son époux, qui lui-même la chérissait, et n'aimait qu'elle seule, malgré l'usage
où sont les Indiens de prendre plusieurs femmes. * [Note de l'auteur. * Réf. Quelques années s'écoulèrent durant lesquelles rien ne troubla le cours de
cette union fortunée; jamais la vie sauvage n'avait rendu deux êtres plus
heureux qu'Onéda et Mantéo. Mantéo était renommé dans sa tribu comme chasseur habile et intrépide
guerrier; il n'était pas une jeune Indienne qui ne vît d'un oeil jaloux le
bonheur d'Onéda, et pas une mère qui n'ambitionnât pour sa fille un protecteur
tel que Mantéo. Celles qui pouvaient prétendre à cette alliance lui
représentèrent qu'un grand avenir lui était destiné; que la tribu des Ottawas
était sur le point de l'élire pour chef; mais que son attachement exclusif pour
Onéda mettait un obstacle à sa fortune; un guerrier aussi puissant que lui,
disaient-elles, avait besoin de plusieurs femmes pour traiter dignement les
hôtes nombreux attirés par sa renommée. Ces discours ayant gonflé son orgueil et enflammé son ambition, il contracta
un nouveau mariage avec la fille d'un chef indien; mais d'abord il n'avoua point
cette union à Onéda, dont il redoutait les justes reproches; seulement, pour
préparer celle-ci à son malheur, il lui annonça un jour son intention de prendre
une seconde femme: il avait, disait-il, conçu ce projet dans l'intérêt seul
d'Onéda, que le fardeau du ménage accablait, et dont la faiblesse avait besoin
de secours. Onéda reçut cette déclaration avec toutes les marques de la plus
vive douleur; elle employa, pour combattre le projet de Mantéo, des termes si
touchans, et en même temps si énergiques, que celui-ci vit bien qu'il
n'obtiendrait jamais d'elle aucune concession. Alors, déchirant le voile qui cachait une partie de la vérité aux yeux
d'Onéda, Mantéo lui déclara que toute résistance de sa part serait vaine; qu'il
avait depuis long-temps fixé son choix, et que, le lendemain même, il amènerait
dans sa demeure sa nouvelle épouse. En entendant ces paroles, Onéda fut frappée
de stupeur... -- Vous allez, dit-elle à Mantéo, me réduire au désespoir... Et
ses larmes coulèrent avec abondance. Méprisant ces menaces de la douleur, l'Indien annonça hautement son nouvel
hymen, et fit préparer un grand festin, auquel il convia toute la tribu.
Le jour suivant, dès que les apprêts de la fête commencèrent, Onéda sortit de
sa hutte, alla s'asseoir à quelque distance; pensive et désolée, elle semblait
étrangère à ce qui se passait autour d'elle, son regard immobile et sombre
annonçait qu'elle roulait dans sa tête quelque dessein funeste. Tous les Indiens étant réunis, ou voit arriver Mantéo, sa fiancée, et les
familles des deux époux, qui s'avancent à travers mille cris d'allégresse. Une
seule douleur parmi ces joies eût été importune; aussi nul ne pensait à Onéda,
si ce n'est peut-être Mantéo, qui étouffait son souvenir comme un remords.
Cependant, au milieu de la fête et de ses bruyants éclats, on vit une jeune
femme gravir lentement le sentier qui conduit à la cime du rocher. Bientôt on
reconnut Onéda qui, parvenue au sommet, appela Mantéo d'une voix forte, en
déplorant son inconstance et sa cruauté; le léger vent qui soufflait en ce
moment apportait ses paroles jusqu'au lieu du festin... Alors on l'entendit
chanter d'une voix lamentable le bonheur dont elle avait joui lorsqu'elle
possédait toute l'affection de son époux... On vit bien que c'était son hymne de
mort... Ces deux souvenirs, apportés par la brise à l'âme de Mantéo, le son de
cette voix encore chère, le contraste de ces accents sinistres avec les chants
joyeux de la fête, saisirent l'Indien d'une émotion profonde et d'un remords
déchirant... Il s'élance vers le rocher, il appelle Onéda, lui jure qu'il
n'aime, qu'il n'aimera jamais qu'elle... Tandis qu'il parle ainsi, ses pieds
touchent à peine la terre, et gravissent la roche escarpée. Tous les convives
s'approchent de la scène; la pitié, la terreur, sont dans toutes les âmes. Des
Indiens, qui ont deviné l'intention fatale de la jeune femme, se hâtent
d'arriver au pied du rocher, afin de la recevoir dans leurs bras. Chacun crie
vers elle, et la conjure, dans les termes les plus tendres, de ne pas exécuter
son projet. Déjà Mantéo a gagné le sommet de la roche: -- Onéda! Onéda! s'écrie-t-il. -- Mantéo est un traître, répond la jeune Indienne. -- Grâce, ma bien-aimée! mon coeur est à toi seule... oh! attends... encore
un instant... Et comme Mantéo, tout haletant, allait saisir son épouse et l'enchaîner dans
ses bras, Onéda, qui venait de prononcer les dernières paroles de son hymne
funèbre, se précipita de la pointe du rocher dans le lac, où elle périt aux yeux
de tous. Ce triste événement avait répandu le deuil parmi les Ottawas, il fut surtout
un sujet de vive douleur pour les femmes, qui creusèrent une tombe sur le rocher
même, théâtre de la catastrophe. Chaque jour, depuis les funérailles, les Indiennes se réunissaient en ce lieu
pour y pleurer la pauvre Onéda. C'était la troisième fois qu'elles venaient
payer ce tribut de larmes au souvenir d'une touchante infortune, lorsqu'elles
furent entendues de Ludovic et du voyageur. Ceux-ci, qui s'étaient approchés
d'elles, les virent allumer un feu sur le tombeau, et préparer le festin des
morts. Chacune d'elles jetait aux flammes quelques graines odorantes, espérant
attirer l'âme de l'épouse malheureuse par le parfum qui s'exhalait dans l'air;
elles chantaient tour à tour les stances d'un hymne funéraire, et répétaient en
choeur: « Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas.
« Onéda servait Mantéo fidèlement; elle était prompte à dresser sa hutte;
triste au départ de son époux; pleine de joie au retour; attentive aux récits du
chasseur; heureuse, la nuit, de son amour. « Quand l'homme dit à la femme: Tu es mon esclave, ton destin est de me
servir, tu vivras avec mes autres femmes comme elles tu me seras fidèle, malgré
mes inconstances, et, sans avoir ma tendresse, tu me donneras ton amour: la
femme, à ce discours, sent sa misère, cache ses larmes, et se résigne. Mais
quand l'homme lui promet de l'aimer seule, alors elle fait un rêve de bonheur,
et est plus malheureuse: car l'homme sera perfide. « Si l'homme connaissait ce qui se passe dans le coeur d'une femme, s'il
savait que cette créature tendre et faible a besoin de force et d'amour, et que
l'inconstance de l'être qu'elle chérit lui inflige d'affreux tourments!... Mais
l'homme ne songe point à cela; d'autres soins l'occupent; il faut qu'il devienne
un chasseur fameux ou un grand guerrier. Tandis qu'il parcourt les savanes, la
pauvre Indienne demeure dans son chagrin et dans son isolement. « Lorsque je quittai la tribu des Miamis pour entrer dans la hutte de mon
époux, c'était au milieu de la lune des fleurs; la forêt était pleine de voix
touchantes et de tendres murmures; je sentais en moi-même une ardeur secrète;
une étincelle eût suffi pour embraser tout mon être... mais j'ai trouvé une âme
froide, et le feu d'amour s'est éteint dans mon coeur. « Pourquoi pleurer Onéda ? Elle n'est plus sur la terre; mais elle vit au
ciel; là, elle est aimée d'un guerrier brave, hospitalier, généreux, qui la
chérit sans partage; elle habite une contrée fertile, délicieuse, où le nombre
des chevreuils égale celui des herbes de la prairie qui borde la Saginaw. Les
lacs n'y sont jamais glacés par les hivers, ni l'eau des fontaines tarie par les
étés brûlants. « Oui, répond une autre voix; mais on dit que la félicité est de retrouver au
ciel les êtres qu'on aima sur la terre; et l'âme du perfide Mantéo n'habitera
point la même contrée que l'âme pure d'Onéda. Et les jeunes femmes indiennes, après avoir renouvelé le festin des morts, se
retirèrent en silence. Ludovic avait déjà vu une de ces scènes de deuil, dont la forme seule
variait; mais tout était nouveau pour le voyageur, qui fut surpris de trouver
parmi les sauvages de tels accents pour de pareilles douleurs. Cet incident avait suspendu le récit de Ludovic, qui ramena le voyageur à la
chaumière. Le lendemain, celui-ci rappela à son hôte sa promesse; et, comme ils se
promenaient sous les voûtes de la forêt, encore tout pleins des impressions de
la veille, le voyageur dit: -- Tout, en Amérique, offense vos regards et blesse
votre coeur! d'où vient que cette terre vierge m'enchante et me remplit de
douces émotions! Les Indiennes m'ont, dans leurs fêtes naïves et dans leur
pieuse douleur, offert l'image de la primitive innocence; ainsi, après avoir vu,
chez les Américains, tout ce que l'art peut inventer de merveilleux, je trouve
sur le même sol les plus touchants spectacles de la nature. Ah! je le vois, vous
fûtes malheureux, car vous êtes injuste. Ludovic écouta d'abord ces paroles sans y répondre; il conduisit le voyageur
au pied de la chute, où tous deux s'étaient assis la veille; il réfléchit
quelques instants, la tête penchée sur ses genoux, puis il dit: -- Vous me croyez injuste envers l'Amérique, et c'est vous, mon ami, qui
l'êtes envers moi... Ah! vous ne savez pas combien furent sincères mes
admirations pour ce pays, et je ne pourrais vous raconter tout ce que le
désenchantement me coûta de larmes et de regrets. Pendant les premiers mois qui
suivirent mon départ de Baltimore, préoccupé comme je l'étais d'une seule
pensée, je n'avais vu, je l'avoue, dans la société américaine, que les rapports
mutuels des blancs et des personnes de couleur; et l'injustice révoltante des
Américains envers une race malheureuse m'avait, j'en conviens, inspiré contre
eux une prévention générale. Mais lorsque mon imagination eut conçu des projets de gloire; lorsque,
voulant rendre à Marie son rang et sa dignité, j'avais compris qu'il fallait
d'abord me mêler aux hommes et aux choses de ce pays, je cessai d'envisager la
société américaine sous un seul point de vue, et bientôt l'illusion d'une
espérance nouvelle faisant changer la face du prisme à mes yeux, j'aperçus
partout chez les Américains des vertus au lieu de vices, et à la place des
ombres d'éclatantes lumières. Quoique cette impression au été passagère, elle ne s'est pas entièrement
effacée... et si le caractère américain n'éblouit plus mes regards, il s'offre
encore à mes yeux environné de quelques douces clartés. Combien j'admirais en Amérique la sociabilité de ses habitants! * L'absence
de classes et de rangs fait qu'il n'existe dans ce pays ni fierté
aristocratique, ni insolence populaire... [Note de l'auteur. * Réf. Là, tous les hommes, égaux entre eux, sont toujours prêts à se rendre
mutuellement service, sans que le bienfaiteur s'enquière à l'avance du rang et
de la fortune de son obligé. Rien n'est plus favorable à la sociabilité que les conditions médiocres. Ni
le pauvre, ni le riche, ne sont sociables: le premier, parce qu'il a besoin de
tout le monde, sans pouvoir rendre aucun service; le second, parce qu'il n'a
besoin de personne: comme il paye tous les services, il n'en rend point.
Dans tous les pays où les rangs sont marqués, l'aristocratie et la dernière
classe du peuple luttent perpétuellement ensemble: l'une, armée de son luxe et
de ses mépris; l'autre, de sa misère et de ses haines; toutes les deux, de leur
orgueil. L'inférieur, qui tente vainement de s'élever, jette l'insulte au but
qu'il ne peut atteindre; il a toute l'injustice de l'opprimé, toute la violence
du faible. L'homme des hautes classes tombe dans le même excès poussé par une
autre cause. Quand il traite ses inférieurs comme des égaux, ceux-ci croient
qu'il a peur d'eux: il est forcé d'être fier, sous peine de passer pour poltron.
Ces luttes sont encore, plus amères dans les contrées à priviléges, que la
démocratie envahit. Le triomphe du peuple y présente tous les caractères d'une
vengeance, et le puissant qui succombe ne tomberait pas dignement, s'il ne
gardait toute sa morgue aristocratique. On ne rencontre aux Etats-Unis ni la hauteur d'une classe, ni la colère de
l'autre. Ce n'est pas que les Américains aient des moeurs polies: le plus grand nombre
ne montrent dans leurs manières ni élégance, ni distinction; mais leur
grossièreté n'est jamais intentionnelle; elle ne tient pas à l'orgueil, mais au
vice de l'éducation. * Aussi nul n'est moins susceptible qu'un Américain; il ne
pense jamais qu'on veuille l'offenser. [Note de l'auteur. * Réf. Quand le Français est grossier, c'est qu'il le veut: l'Américain serait
toujours poli, s'il savait l'être. Je trouvais, je vous l'avoue, un charme extrême dans ces rapports d'égalité
parfaite. Il est si triste, en Europe, de courir incessamment le danger de se
classer trop haut ou trop bas; de se heurter au dédain des uns ou à l'envie des
autres! Ici, chacun est sûr de prendre la place qui lui est propre; l'échelle
sociale n'a qu'un degré, l'égalité universelle. ** Il y a cependant, aux Etats-Unis, des riches et des pauvres, mais en petit
nombre; et par la nature des institutions politiques, les premiers ont tellement
besoin des seconds, que, s'il existe une prééminence, ou ne sait de quel côté
elle se trouve. Le riche fait travailler le pauvre dans ses manufactures; mais
le pauvre donne son suffrage au riche dans les élections... Il est certain que les masses, placées entre ces deux extrêmes (le riche et
le pauvre), se modèlent plutôt sur le second que sur le premier. Je me rappelle d'avoir vu M. Henri Clay, redoutable antagoniste du général
Jackson pour la présidence des Etats-Unis, parcourir le pays avec un vieux
chapeau et un habit troué. Il faisait sa cour au peuple. Chaque régime a ses travers, et tout souverain ses caprices. Pour plaire à
Louis XIV, il fallait être poli jusqu'à l'étiquette; pour plaire au peuple
américain, il faut être simple jusqu'à la grossièreté. En Angleterre, où la naissance et la richesse sont tout, les classes
supérieures, avec leurs manières élégantes, supportent a peine les formes
communes du bourgeois et du prolétaire; ceux-ci ont besoin de se faire pardonner
leur condition. En Amérique, c'est le riche qui doit demander grâce pour son
luxe et sa politesse. En Angleterre, la souveraineté vient d'en haut; aux
Etats-Unis, d'en bas. La cause qui rend les Américains éminemment sociables est peut-être la même
qui les empêche d'être polis: point de privilégiés qui excitent l'envie; mais
aussi point de classe supérieure dont l'élégance serve de modèle aux autres.
Pour moi, j'aime mieux, je vous l'avoue, la rudesse involontaire du plébéien
que la politesse insolente du courtisan des rois. J'admirais encore chez les Américains une qualité précieuse pour un peuple
libre, c'est le bon sens. Je crois que, dans nul pays du monde, il n'existe
autant de raison universellement répandue que dans les Etats-Unis. Il est certaines contrées d'Europe où la même question morale ou politique
reçoit mille solutions différentes et contradictoires. On est certain, au
contraire, de trouver les Américains d'accord sur presque tous les principes qui
intéressent la vie publique et privée. Vous n'en rencontrerez pas un seul qui
nie l'utilité des croyances religieuses et l'obligation de respecter les lois.
Chacun d'eux sait tout ce qui se passe dans son pays, l'apprécie avec
sagesse, n'en parle qu'avec réserve et après réflexion. Les Américains ont l'habitude et le goût des voyages; presque tous ont, au
moins une fois dans leur vie, franchi l'espace qui s'étend entre les frontières
du Canada et le golfe du Mexique. Ainsi l'expérience vient encore ajouter à la
rectitude naturelle de leur bon sens. On ne trouve chez eux ni admirations
exclusives pour les choses anciennes, ni étonnements niais pour les objets
nouveaux, ni préjugés invétérés, ni superstitions ridicules. * [Note de l'auteur. * Réf. L'excellence de leur bon sens vient peut-être du petit nombre de leurs
passions; ce qui me le ferait croire, c'est que, livrés à l'orgueil national, le
plus exalté de tous leurs sentiments, ils perdent entièrement la raison.
Leur peu de goût pour la poésie, pour, les beaux-arts et pour les sciences
spéculatives, les favorise encore sous ce rapport. L'homme s'égare moins dans sa
route, quand il ne suit ni les rapides élans de l'imagination, ni les éclairs
éblouissants du génie. Le philosophe rêveur, le savant dont les yeux sont incessamment tournés vers
le ciel, celui qu'émeut une touchante harmonie de la nature, ne comprennent
guère les choses pratiques de la vie. Cette puissance de raison, cette supériorité du bon sens sur les passions,
servent à expliquer l'admirable sang-froid des Américains. * Inaccessibles aux
grandes joies, l'habitant des Etats-Unis n'est ébranlé par aucune infortune. Le
coup le plus inattendu, le péril le plus imminent, le trouvent impassible.
Etrange contraste! il poursuit la fortune avec une ardeur extrême, et supporte
avec calme toutes les adversités. Rien ne l'arrête dans ses entreprises; rien ne
décourage ses efforts; il ne dira jamais en face d'un obstacle, quelque grand
qu'on le suppose: Je ne puis. Il essaie, hardi, patient, infatigable. Ce peuple
est jusqu'au bout fidèle à son origine; car il est né de l'exil, et les hommes
qui firent deux mille lieues sur mer à la poursuite d'une patrie avaient sans
doute un fond d'énergie dans l'âme... [Note de l'auteur. * Réf. Ah! nul plus que moi, je vous le jure, n'admire sous ce point de vue le
peuple des Etats-Unis; c'est cette raison, c'est ce bon sens pratique et cette
audace d'entreprises qui ont enfanté l'industrie américaine, dont les prodiges
nous étonnent. Voyez-vous, émules des fleuves, ces canaux dont le destin est de
réunir un jour la mer Pacifique à l'Océan; ces chemins de fer, qui se glissent
dans le flanc des montagnes, et sur lesquels la vapeur s'élance plus puissante
et plus rapide que sur la surface unie des eaux; ces manufactures qui surgissent
de toutes parts; ces comptoirs qu'enrichit le commerce de toutes les nations;
ces ports où se croisent mille vaisseaux; partout la richesse et l'abondance: au
lieu de forêts incultes, des champs fertiles; à la place des déserts, de
magnifiques cités et de riants villages, sortis du sol par je ne sais quelle
magie, comme si la vieille terre d'Amérique, si long-temps barbare et sauvage,
était grosse enfin d'un avenir civilisé, et que son sein fécond dût engendrer
des moissons sans culture et des villes sans main-d'oeuvre, comme il avait
enfanté des forêts! Témoin de cette prospérité, qui n'a point de rivales chez les autres peuples,
je l'admirais et je l'admire encore; mais tout en elle est matériel, et c'était
un monde moral qu'il me fallait! Ah! pourquoi les Américains n'ont-ils pas autant de coeur que de tête ?
pourquoi tant d'intelligence sans génie, tant de richesse sans éclat, tant de
force sans grandeur, tant de merveilles sans poésie ? Peut-être le caractère industriel, qui distingue cette société, tient-il à
l'ordre même de la destinée des nations... » Ici Ludovic s'arrêta; mais à l'instant où sa bouche devenait muette, son
regard parut plus expressif. Il était aisé de voir que sa pensée silencieuse
s'engageait dans une méditation profonde. Enfin, d'une voix qui annonçait
quelque chose de poétique et d'inspiré, il laissa tomber ces mots dans le
silence de la solitude: CHAPITRE XII. SUITE DE L'EPREUVE. 4. LITTERATURE ET BEAUX-ARTS. 1. « Quand ou porte ses regards vers le passé, trois grandes époques
apparaissent dans la vie des peuples. * [Note de l'auteur. * Réf. « La première est l'antiquité: l'âge de Sapho et d'Aspasie, d'Horace et de
Lucullus, d'Alcibiade et de César: époque brillante, règne des sens. « La seconde est le christianisme: le temps d'Augustin et d'Athanase, de
saint Louis et de Guesclin, de Pascal et de Bossuet: époque morale, règne de
l'âme. « La troisième commence au siècle de Voltaire et d'Helvétius, de Condillac et
de Smith, de Bentham et de Fulton: époque utile, règne de l'intelligence.
« Au premier âge, les plaisirs; au second, les sentiments au troisième, les
intérêts. II. « La société païenne dut ses joies à l'éclat de ses amphithéâtres, aux chants
divins de ses poètes, aux chefs-d'oeuvre de ses artistes, à ses fêtes
triomphales, à ses débauches brillantes, à son luxe de dieux et d'esclaves.
« Le monde chrétien, grave et solennel comme les édifices religieux du
moyen-âge, trouva ses voluptés dans la méditation, le recueillement, les
sacrifices et les austérités de la vie. « Aujourd'hui, la société n'a ni cirques ni cloîtres, ni gladiateurs ni
anachorètes; elle a des manufactures. Indifférente au charme des sensations et
de l'enthousiasme, elle n'aspire qu'au bien-être matériel. III. « Les divinités païennes s'adressaient aux passions, non pour les combattre,
mais pour les enhardir. Elles offraient à l'esprit de séduisantes images et aux
sens des plaisirs sans remords. « Le Christ est venu, qui a dit à l'homme: « Les grandeurs de la terre sont
misérables; car le pauvre est l'égal du riche. Toutes les passions sont
stériles: la charité seule féconde les âmes. Le bonheur n'est point dans les
richesses, dans la gloire, dans les voluptés: on le mérite ici-bas par la vertu,
et l'on n'en jouit que dans le ciel. » « De nos jours, les théories qui gouvernent l'homme le laissent sur la terre:
tout est mis en oeuvre pour offrir à son corps un séjour doux et commode.
IV. « Quel triomphe pour l'artiste grec ou romain, quand ses lascives peintures
ou ses sculptures impudiques avaient exalté les imaginations! Que la gloire du
pontife chrétien était grande, lorsqu'il avait déposé dans les âmes quelques
germes de croyance et de vertu! « De notre temps, honneur à qui invente des machines! là est le besoin des
peuples! « Caton et Brutus se donnaient la mort pour s'épargner la douleur de voir
mourir la patrie; le moyen-âge nous montre des martyrs de la foi et de
l'honneur: l'industriel des temps modernes se suicide après banqueroute.
V. « La méditation et la foi s'étaient, durant l'âge intermédiaire, créé un
monde tout moral, mélange de religion et de philosophie, d'idées et de
sentiments; il se passait dans les consciences une vie intérieure, secrète, qui
ne se révélait point au dehors: c'était la vie de l'âme avec toutes ses passions
immatérielles, ses joies sublimes, ses douleurs profondes. Alors la main
travaillait peu et le corps était pauvre à voir; mais c'était l'âme qui était
riche! aussi elle ne se reposait point. Cette spiritualité de la vie s'est
retirée du coeur des hommes; à présent leur existence est tout extérieure. Leur
corps s'agite incessamment à la poursuite des choses matérielles; le temps se
dépense en travaux utiles, et, de peur que la pensée ne trouble la main dans ses
oeuvres, l'âme s'est faite inerte et stérile... VI. « L'utilité matérielle: tel est le but vers lequel tendent toutes les
sociétés modernes... Mais cette tendance, en Europe, lutte avec des souvenirs,
des habitudes et des moeurs. Le présent subit encore l'influence du passé.
« Nous ne sommes point religieux, mais nous avons des temples magnifiques;
quoique le positif des choses nous gagne, nous enfermons encore dans de
splendides palais nos bibliothèques, nos musées, nos académies. Les esprits les
plus vulgaires, les âmes les plus indolentes, rendent, chez nous, hommage au
génie et à la vertu. L'homme qui a forfait à l'honneur s'incline encore, dans
nos cités, devant la statue de Bayard. « L'Amérique ne connaît point ces entraves: elle s'avance dans la voie des
intérêts matériels, sans préjugés qui la gênent, sans passions qui la troublent.
VII. « Ne cherchez, dans ce pays, ni poésie, ni littérature, ni beaux-arts.
L'égalité universelle des conditions répand sur toute la société une teinte
monotone. Nul n'est ignorant de toutes choses, et personne ne sait beaucoup;
quoi de plus terne que la médiocrité! Il n'y a de poésie que dans les extrêmes:
les grandes fortunes ou les grandes misères, les clartés célestes ou la nuit
infernale, la vie des rois ou le convoi du pauvre. VIII. « Dans la société américaine, point d'ombre et point d'éclat, ni sommités, ni
profondeurs. C'est la preuve qu'elle est matérielle: partout où l'âme règne, on
la voit s'élever ou descendre. Au-dessus des intelligences voilées s'élancent
les brillants génies; au-dessus des âmes engourdies, les coeurs enthousiastes.
Le niveau ne se fait que sur la matière. IX. « Le monde moral est-il donc soumis aux mêmes lois que la nature physique ?
faut-il, pour que les beaux esprits apparaissent, que l'ignorance des masses
leur serve d'ombre ? Les grandes individualités sociales ne brillent-elles
au-dessus du vulgaire qu'à la manière des hautes montagnes, dont la cime
étincelante de neige et de lumière domine des précipices ténébreux ? X. Il est de poétiques ignorances: au temps où le Dante s'immortalisait par un
livre, apparut Guesclin qui rien savait des lettres. * Quand le
connétable s'obligeait, il ne signait point, faute de le savoir; mais il
engageait son honneur, qui était tenu pour bon. « Cette grossière ignorance ne se rencontre point aux Etats-Unis, dont les
habitants, au nombre de douze millions, savent tous lire, écrire et compter.
[Note de l'auteur. * Réf. XI. « En Amérique, il manque aux caractères, pour être brillants, un théâtre et
des spectateurs. Si les pays d'aristocratie sont féconds en personnages
éclatants et poétiques, c'est que la classe supérieure fournit les acteurs et le
théâtre: la pièce se joue devant le peuple, qui fait le parterre et ne voit la
scène qu'à distance. « L'aristocratie romaine jouait son rôle devant le monde; Louis XIV, devant
l'Europe. Que si les rangs se mêlent, les individus, vus de près, se
rapetissent; il y a encore des acteurs, mais plus de personnages; une arène,
mais plus de théâtre. [Note de l'auteur. ** Réf. XII. « Toutes les sociétés renferment dans leur sein des vanités puériles, des
orgueils énormes, des ambitions, des intrigues, des rivalités... mais ces
passions s'élèvent ou descendent, sont grandes ou misérables, selon la condition
et le génie des peuples. Turenne était presque aussi fier de sa naissance que de
sa gloire; Ninon était galante; le grand Bossuet était jaloux de Fénelon...
« Les Américains convoitent l'argent, sont orgueilleux d'argent, jaloux
d'argent... Et si quelque marchande de New-York se livre à des galanteries,
qu'importe son nom au monde? quel reflet ses amours répondront-ils sur l'avenir?
XIII. « Il existe, à la vérité, en Amérique quelque chose qui ressemble à
l'aristocratie féodale. « La fabrique, c'est le manoir; le manufacturier, le seigneur suzerain; les
ouvriers sont les serfs; mais de quel éclat brille cette féodalité industrielle?
Le château crénelé, ses fossés profonds, la dame châtelaine et le féal chevalier
n'étaient pas sans poésie. « Quelle harmonie le poète moderne puisera-t-il dans les comptoirs, les
alambics, les machines à vapeur et le papier-monnaie? XIV. « Aux Etats-Unis, les masses règnent partout et toujours, jalouses des
supériorités qui se montrent et promptes à briser celles qui se sont élevées;
car les intelligences moyennes repoussent les esprits supérieurs, comme les yeux
faibles, amis de l'ombre, ont horreur du grand jour. Aussi n'y cherchez pas des
monuments élevés à la mémoire des hommes illustres. Je sais que ce peuple eut
des héros; mais nulle part je n'ai vu leurs statues. Washington seul a des
bustes, des inscriptions, une colonne; c'est que Washington, en Amérique, n'est
pas un homme, c'est un dieu. XV. « Le peuple américain semble avoir été condamné, dès sa naissance, à manquer
de poésie... Il y a, dans l'ombre attachée au berceau des nations, quelque chose
de fabuleux qui encourage les hardiesses de l'imagination. Ces temps d'obscurité
sont toujours les temps héroïques: dans l'antiquité, c'est la guerre de Troie;
au moyen-âge, les croisades. Dès que les peuples s'éclairent, il n'y a plus de
demi-dieux... Les Américains des Etats-Unis sont peut-être la seule de toutes
les nations qui n'a point eu d'enfance mystérieuse. Environnés, en naissant, des
lumières de l'âge mûr, ils ont écrit eux-mêmes l'histoire de leurs premiers
jours: et l'imprimerie, qui les avait précédés, s'est chargée d'enregistrer les
moindres cris de l'enfant au maillot. XVI. « La poésie commença en France par les chants des trouvères et les amours des
chevaliers... Telle ne saurait être son origine aux Etats-Unis. Les hommes de ce
pays, dont le respect pour les femmes est profond, méprisent les formes
extérieures de la galanterie. Une femme seule au milieu de plusieurs hommes,
égarée dans sa route ou abandonnée sur un vaisseau, n'a point d'insulte à
redouter; mais elle ne sera l'objet d'aucun hommage. On sait en Amérique le
mérite des femmes; on ne le chante point. XVII. « A peine le peuple américain était-il né, que la vie publique et
industrielle s'est emparée de toute son énergie morale. Ses institutions,
fécondes en libertés, reconnaissent des droits à tous. Les Américains ont trop
d'intérêts politiques pour se préoccuper d'intérêts littéraires. Lorsque, vers
la fin du siècle dernier, vingt-cinq millions de Français étaient gouvernés
selon le bon plaisir d'une femme galante, ils pouvaient, tranquilles sur les
affaires du pays, s'amuser de choses frivoles et se dévouer corps et âme à la
querelle de deux musiciens! * [Note de l'auteur. * Réf. « Peu confiants dans les hommes du pouvoir, les Américains se gouvernent
eux-mêmes: la vie publique n'est point dans les salons et à l'Opéra; elle est à
la tribune et dans les clubs. XVIII. « Quand la vie politique cesse, vient la vie commerciale: aux Etats-Unis tout
le monde fait de l'industrie, parce qu'elle est nécessaire à tous. Dans une
société d'égalité parfaite, le travail est la condition commune; chacun
travaille pour vivre, nul ne vit pour penser. Là point de classes privilégiées
qui, avec le monopole de la richesse, aient aussi le monopole des loisirs.
XIX. « Tout le monde travaille!... Mais la vie du travailleur est essentiellement
matérielle. Son âme sommeille pendant que son corps est à l'oeuvre; et, lorsque
son corps se repose, son esprit ne devient pas actif. Le travail pour lui, c'est
la peine; l'oisiveté, la récompense; il ne connaît point le loisir. C'est tout
une science que d'apprendre à jouir des choses morales. La nature ne nous donne
point cette faculté qui naît de l'éducation seule et des habitudes d'une vie
libérale. Il ne faut pas croire qu'après avoir amassé de l'argent et de l'or, on
puisse se dire tout-à-coup: « Maintenant je vais vivre d'une vie intellectuelle.
» Non, l'homme n'est point ainsi fait. Le reptile tient à la terre et l'aigle
aux cieux. Les hommes d'esprit pensent, les hommes à argent ne pensent pas.
XX. « Ce n'est pas qu'aux Etats-Unis on manque d'auteurs; mais les auteurs n'ont
point de public. « On trouverait encore des écrivains pour faire des livres, parce que c'est
un travail que d'écrire: ce sont les lecteurs qui manquent, parce que lire est
un loisir. « Le public réagit sur l'auteur, et vous ne verrez point celui-ci s'obstiner
à produire des oeuvres littéraires, quand le public n'en veut pas. XXI. «Supposez un poète inspiré, que le hasard fait naître au sein de cette
société d'hommes d'affaires: pensez-vous que son génie fournisse sa carrière ?
Non, le génie lui-même subit l'influence de l'atmosphère qui l'environne. Nul
n'exprime bien l'enthousiasme devant des êtres qui ne le sentent point;on ne
chante pas long-temps pour des sourds... La verve du poète et l'inspiration de
l'écrivain, qu'échauffent les sympathies, se glacent dans l'indifférence et la
froideur. XXII. « Tout le monde étant industriel, la première parmi les professions est celle
qui fait gagner le plus d'argent. Le métier d'auteur, étant le moins lucratif,
est au-dessous de tous les autres. Dites à un Américain que l'illustration des
lettres est plus belle à poursuivre que la fortune, il vous accordera ce sourire
de pitié qu'on donne aux discours d'un insensé... Exaltez en sa présence la
gloire d'Homère, celle du Tasse: il vous répondra qu'Homère et le Tasse
moururent pauvres. Arrière le génie qui ne donne point la richesse! XXIII. « En Amérique, on n'estime des sciences que leur application. On étudie les
arts utiles, mais non les beaux-arts. « L'Allemagne, la France, inventent des théories; aux Etats-Unis on les met
en pratique; ici on ne rêve point, on agit. Tout le monde aspire au même but, le
bien-être matériel; et comme c'est l'argent qui en est la source, c'est l'argent
seul qu'on poursuit. XXIV. « Lorsque dans ce pays on fait de la littérature, c'est encore de
l'industrie. Il n'existe là ni école classique, ni romantique. On ne connaît que
l'école commerciale, celle des écrivains qui rédigent des gazettes, des
pamphlets, des annonces, et qui vendent des idées, comme un autre vend des
étoffes. Leur cabinet est un comptoir, leur esprit une denrée; chaque article a
son tarif; ils vous diront au juste ce que coûte un enthousiasme imprimé.
XXV. « Ces marchands intellectuels vivent entre eux dans de fort bons rapports.
L'un soutient les principes politiques de M. Clay; l'autre, ceux du général
Jackson; le premier est unitaire, le second presbytérien; celui-ci est
démocrate, celui-là fédéraliste; un troisième se montre l'ardent défenseur de la
morale religieuse; un autre protège la morale philosophique de miss Wright.
XXVI. « Tous sont amis entre eux, se querellant quelquefois pour les personnes,
jamais pour les principes. « Chacun ne doit-il pas librement exercer son industrie? la dernière loi du
congrès vous semble sage: rien de mieux; moi, je la trouve insensée; vous
soutenez que notre président est un profond politique, à merveille; je suis en
train de démontrer qu'il ignore l'art de gouverner; vous poussez à la
démocratie, moi je lutte contre elle. La société marche-t-elle à sa perfection?
ou tend-elle à sa décadence ? XXVII. « Allons, que chacun de nous prenne à sa convenance parmi ces textes
différents. Ce sont des branches variées d'industrie; on peut même s'attacher à
plusieurs en même temps: écrire pour dans un journal, et contre dans un autre;
la contradiction n'importe point. Ne faut-il pas des idées qui aillent à toutes
les intelligences? C'est dans l'un et dans l'autre cas un besoin social auquel
on répond. XXVIII. « Il arrive parfois, dans les révolutions politiques, que, la vertu devenant
crime et le crime vertu, on voit tour à tour condamnés au dernier supplice les
hommes de principes les plus opposés. Est-ce que le bourreau et ses aides
s'abstiennent de leur profession parce que les crimes sont douteux? non sans
doute; ils continuent leur métier. Ainsi font les écrivains; ils ne travaillent
pas sur des corps, mais sur des idées, tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre.
Leur demander de se vouer à un système, c'est vouloir qu'ils aient des opinions,
des croyances, des convictions exclusives; c'est restreindre dans de certaines
limites leur industrie qui, de sa nature, est sans borne comme la pensée dont
elle émane. XXIX. « L'industrie des idées étant la dernière de toutes, il s'ensuit que, pour
écrire, il faut n'avoir rien de mieux à faire. Quiconque se sent du génie se
fait marchand; les incapacités se réfugient dans le petit métier des lettres. On
laisse volontiers aux femmes le soin de faire des vers et des livres, c'est une
frivolité qu'on abandonne à leur sexe; on leur permet de perdre le temps en
écrivant. « Vous trouverez dans toutes les villes d'Amérique un assez grand nombre de
femmes savantes. Quelques-unes ont acquis par leurs ouvrages une réputation
méritée *; mais la plupart sont froides et pédantes. Rien n'est moins poétique
que ces muses d'outre-mer; ne les cherchez point dans la profondeur des sauvages
solitudes, parmi les torrents et les cataractes, ou sur le sommet des monts:
non, vous les verrez marchant dans la boue des villes, des socques aux pieds et
des lunettes au visage. [Note de l'auteur. * Réf. XXXI. « Quoiqu'il y ait peu d'auteurs en Amérique, dans aucun pays du monde on
n'imprime autant. Chaque comté a son journal; les journaux sont, à vrai dire,
toute la littérature du pays. ** Il faut à des gens affairés, et dont la fortune
est médiocre, une lecture qui se fasse vite et ne coûte pas cher. Il se fait
d'ailleurs pour l'éducation primaire et pour la religion une énorme consommation
de livres!... C'est plutôt de la librairie que de la littérature. L'instruction
donnée aux enfants est purement utile; elle n'a point en vue le développement
des hautes facultés de l'âme et de l'esprit: elle forme des hommes propres aux
affaires de la vie sociale. [Note de l'auteur. ** Réf. XXXII. « La littérature américaine ignore entièrement ce bon goût, ce tact fin et
subtil, ce sentiment délicat, mélange de passion et de jugement froid,
d'enthousiasme et de raison, de nature et d'étude, qui président, en Europe, aux
compositions littéraires. Pour avoir de l'élégance dans le goût, il en faut
d'abord dans les moeurs. XXXIII. « Ni dans les journaux, ni à la tribune, le style n'est un art. Tout le monde
écrit et parle, non sans prétention, mais sans talent. * Ceci n'est pas la faute
seule des orateurs et des écrivains; ces derniers, quand ils font du style
brillant et classique, mettent en péril leur popularité: le peuple ne demande à
ses mandataires que tout juste ce qu'il faut de littérature pour comprendre ses
affaires; le surplus, c'est de l'aristocratie. [Note de l'auteur. * Réf. XXXIV. « C'est ainsi que les lettres et les arts, au lieu d'être invoqués par les
passions, ne viennent en aide qu'à des besoins; ou si quelque penchant pour les
beaux arts se révèle, on est sûr de le trouver entaché de trivialité: par
exemple, il existe, aux Etats-Unis, un genre de peinture qui prospère: ce sont
les portraits; ce n'est pas l'amour de l'art, c'est de l'amour-propre. XXXV. « Vous rencontrerez parfois, dans ce monde industriel et vulgaire, un cercle
poli, brillant, au sein duquel les travaux de l'art sont appréciés avec goût, et
les oeuvres du génie admirées avec enthousiasme: c'est une oasis dans les sables
brûlants d'Afrique. Vous trouvez çà et là une imagination ardente, un esprit
rêveur; mais un seul poète dans un pays ne fait pas plus une nation poétique que
l'accident d'un beau ciel sur les bords de la Tamise ne fait le climat d'Italie.
XXXVI. « Quoiqu'il n'existe point de littérature proprement dite aux Etats-Unis, ne
croyez pas que les Américains soient sans amour-propre littéraire. Il se passe à
cet égard un phénomène assez étrange; vous n'apercevez point chez leurs auteurs
de ces vanités monstrueuses, qu'on voit chez nous, compagnes de la médiocrité,
quelquefois même du génie. Les écrivains ont la conscience qu'ils exercent une
profession d'un ordre inférieur. « En Amérique, ce ne sont pas les écrivains qui ont l'orgueil littéraire,
c'est le pays. « La littérature est une industrie dans laquelle les Américains prétendent
exceller comme dans toutes les autres. « Et ne croyez pas leur être agréable en leur disant que la conformité du
langage rend communs aux Etats-Unis tous les beaux génies de l'Angleterre; ils
vous répondront que la littérature anglaise ne fait point partie de la
littérature américaine. XXXVII. « Le caractère anti-poétique des Américains tient à leurs moeurs par de
profondes racines. « Lorsque dans ce pays on poursuit l'argent, on ne recherche point le
plaisir. La religion, et plus encore d'austères habitudes, interdisent les jeux,
les amusements, * les spectacles. « Les grandes cités ont chacune un théâtre **; mais les riches, qui sont
toujours en avant de la corruption, s'efforcent vainement de le mettre en vogue.
Le spectacle n'est point, en Amérique, un plaisir populaire; la tragédie, la
comédie, la musique italienne, sont des divertissements aristocratiques de leur
nature; ils demandent aux spectateurs du goût et de l'argent, deux choses qui
manquent au plus grand nombre. Les cirques et les amphithéâtres veulent une
multitude à passions; et c'est ce que l'Amérique du Nord ne saurait leur donner.
[Note de l'auteur. * et ** Réf. XXXVIII. « Si les grands théâtres y sont rares, les petits y sont inconnus. Cette
absence du goût dramatique est sans doute un élément de moralité pour la société
américaine qui, n'ayant pas de théâtres, ne distribue point chaque soir des
moqueries aux maris trompés, des applaudissements aux amants heureux, et de
l'indulgence aux femmes adultères. Les Américains ont plus de moralité parce
qu'ils n'ont pas de spectacles; et ils n'ont pas de spectacles à cause de leur
moralité. Ceci est à la fois cause et effet. XXXIX. « Ce n'est pas seulement par amour pour la morale que les Américains fuient
le théâtre, car beaucoup qui n'y vont pas se livrent chez eux à d'ignobles
plaisirs. Le spectacle est un amusement dont naturellement ils n'ont pas le
goût. Ils tiennent cette antipathie des Anglais, leurs aïeux, et subissent
encore l'influence du puritanisme des premiers colons américains. Le théâtre n'a
jamais été, en Angleterre, qu'une mode des hautes classes, ou une débauche du
bas peuple; et ce sont les classes moyennes de ce pays qui ont peuplé
l'Amérique. Quelle que soit la cause, l'effet est certain; le génie poétique
est, aux Etats-Unis, dépouillé de son plus bel attribut; ôtez à la France son
théâtre, et dites où sont ses poètes. XL. « La religion, si féconde en poétiques harmonies, ne porte au coeur des
Américains ni inspiration, ni enthousiasme. L'habitant des Etats-Unis aime, dans
son culte, non ce qui parle à l'âme, mais seulement ce qui s'adresse à sa
raison; il l'aime comme principe d'ordre, et non comme source de douces
émotions. L'Italien est religieux en artiste; l'Américain l'est en homme rangé.
XLI. « Les cultes chrétiens sont d'ailleurs trop divisés en Amérique, pour fournir
aux beaux-arts des sujets d'un intérêt général: la secte des quakers, simple et
modeste, ne se bâtira point des palais somptueux; qu'importent à l'église
méthodiste les admirables sermons de M. Channings, ministre des unitaires? Si la
communion baptiste élève quelque monument à sa croyance, de quel intérêt sera-ce
pour les presbytériens ? « A la place de l'unité religieuse qui règne en France depuis quinze siècles,
supposez mille sectes dissidentes, vous n'aurez à cette heure ni grandes
églises, ni grands orateurs chrétiens, ni Notre-Dame, ni Bossuet. XLII. « Les congrégations protestantes n'ont point, pour se rassembler, des temples
magnifiques, décorés de statues et de tableaux; elles s'enferment dans de
simples maisons, bâties sans luxe et à peu de frais. Le plus splendide parmi
leurs édifices religieux se montre soutenu par quelques colonnes de bois peint:
c'est là leur Parthénon. Otez a l'Amérique son Capitole, expression poétique de
son orgueil national, et la Banque des Etats-Unis, expression poétique de sa
passion pour l'argent, il ne restera pas dans ce pays un seul édifice qui
présente l'aspect d'un monument. XLIII. « Tout, aux Etats-Unis, procède de l'industrie, et tout y va... mais à la
différence du sang qui s'échauffe en allant au coeur, tous les élans, en
atteignant l'industrie, se refroidissent à ce coeur glacé de la société
américaine. XLIV. « Laissez grandir cette société, disent quelques-uns, et vous en verrez
sortir des hommes illustres dans les lettres et dans les arts. Rome naissante
n'entendit point les chants d'Horace et de Virgile, et il a fallu quatorze
siècles à la France pour enfanter Racine et Corneille. «Ceux qui tiennent ce langage confondent deux choses bien distinctes: la
société politique et la civilisation. La société américaine est jeune, elle n'a
pas deux siècles. Sa civilisation, au contraire, est antique comme celle de
l'Angleterre dont elle descend. La première est en progrès, la seconde, en
déclin. La société anglaise se régénère dans la démocratie américaine: la
civilisation s'y perd. XLV. « L'esprit industriel matérialise la société, en réduisant tous les rapports
des hommes entre eux à l'utilité. « Il est de nobles passions qui fécondent l'âme: l'intérêt la souille et la
flétrit. Il semble que la cupidité souffle sur l'Amérique un vent funeste qui,
s'attachant à ce qu'il y a de moral dans l'homme, abat le génie, éteint
l'enthousiasme, pénètre jusqu'au fond des coeurs pour y dessécher la source des
nobles inspirations et des élans généreux. XLVI. « Voyez le paysan français, d'humeur gaie, le front serein, les lèvres
riantes, chanter sous le chaume qui recèle sa misère, et sans soucis de la
veille, sans prévoyance du lendemain, danser joyeux sur la place du village.
« On ne sait rien, en Amérique, de cette heureuse pauvreté. Absorbé par des
calculs, l'habitant des campagnes, aux Etats-Unis, ne perd point de temps en
plaisirs; les champs ne disent rien à son coeur; le soleil qui féconde ses
coteaux n'échauffe point son âme. Il prend la terre comme une matière
industrielle; il vit dans sa chaumière comme dans une fabrique. XLVII. « Personne ne connaît, en Amérique, cette vie tout intellectuelle qui
s'établit en dehors du monde positif, et se nourrit de rêveries, de
spéculations, d'idéalités; cette existence immatérielle qui a horreur des
affaires, pour laquelle la méditation est un besoin, la science un devoir, la
création littéraire une jouissance délicieuse, et qui, s'emparant à la fois des
richesses antiques et des trésors modernes, prenant une feuille au laurier de
Milton, comme à celui de Virgile, fait servir à sa fortune les gloires et les
génies de tous les âges. XLVIII. « On ignore dans ce pays l'existence du savant modeste qui, étranger aux
mouvements du monde politique et au trouble des passions cupides, se donne tout
entier à l'étude, l'aime pour elle-même, et jouit, dans le mystère, de ses
nobles loisirs. « L'Amérique ne connaît, ni ces brillantes arènes où l'imagination s'élance
sur les ailes du génie et de la gloire; ni ces cours d'amour où les grâces,
l'esprit et la galanterie se jouaient ensemble; ni cette harmonie presque
céleste qui naît de l'accord des lettres avec les beaux-arts; ni ce parfum de
poésie, d'histoire et de souvenirs, qui s'exhale si doux d'une terre classique
pour monter vers un beau ciel. XLIX. « L'Europe qui admire Cooper croit que l'Amérique lui dresse des autels; il
n'en est point ainsi. Le Walter Scott américain ne trouve dans son pays ni
fortune ni renommée. Il gagne moins avec ses livres qu'un marchand d'étoffes;
donc celui-ci est au-dessus du marchand d'idées. Le raisonnement est sans
réplique. L. « D'abord incrédule à ce phénomène, je supposais que Cooper avait peint de
fausses couleurs les moeurs des Indiens, et que les Américains, juges d'un
tableau dont l'original est sous leurs yeux, le condamnaient comme dépourvu de
vérité locale. Plus tard j'ai reconnu mon erreur: j'ai vu les Indiens, et me
suis assuré que les portraits de Cooper sont d'une ressemblance frappante.
LI. « Mais les Américains se demandent à quoi sert de connaître ce qu'ont fait
les Indiens, ce qu'ils font encore; comment ils vivaient dans leurs forêts,
comment ils y meurent. Les sauvages sont de pauvres gens desquels il n'y a rien
à tirer, ni richesses, ni enseignements d'industrie. Il faut prendre leurs
forêts, voilà tout, et s'en emparer, non pour faire de la poésie, mais pour les
abattre et passer la charrue sur le tronc des vieux chênes. LII. « Ces belles forêts, ces magnifiques solitudes, ces splendides palais de la
nature sauvage, il leur fallait pourtant un chantre divin! Elles ne pouvaient
tomber sous le fer de l'industriel sans avoir été célébrées sur la lyre du
poète... le poète n'était pas chez les Américains... mais franchissant
l'Atlantique, l'ange de la poésie a, sur ses ailes de flamme, transporté
l'Homère français sur les rives du Meschacébé. LIII. « Tous les mondes sont le domaine du génie! et il est de larges poitrines qui
pour respirer à l'aise, n'ont pas trop de l'univers. Quelques années plus tard,
l'hôte des sauvages allait, poète inspiré chanter des souvenirs sur les bords de
l'Eurotas, et pèlerin pieux, adorer Dieu sur les rives du Jourdain! Atala, Réné, les Natchez sont nés en Amérique, enfants du désert. Le
Nouveau-Monde les inspira; la vieille Europe les a seule compris. Les Américains, quand ils lisent Châteaubriand, disent, comme en voyant la
merveille de Niagara « Qu'est-ce que cela prouve?» Tel est le peuple sur lequel j'avais conçu l'espoir chimérique d'exercer une
poétique influence!! O cruel désenchantement! Ainsi se brisait dans mes mains le rameau secourable
auquel j'avais, durant le naufrage, rattaché ma dernière chance de salut!!
CHAPITRE XIII. L'EMEUTE. « Ainsi s'évanouissait mon rêve d'illustration littéraire et l'avenir que j'y
rattachais! Tout autre moyen de renommée m'était interdit. Si les Etats-Unis
eussent été engagés dans quelque guerre, j'eusse tenté d'entrer dans les rangs
de l'armée américaine; mais en temps de paix il n'y a point de gloire militaire.
Les soldats de ce pays se réduisent à quelques milliers d'hommes cantonnés sur
les frontières des Etats de l'Ouest, où leur seule mission est de tenir en
respect des hordes d'Indiens sauvages. * [Note de l'auteur. * Réf. Comme j'étais tombé dans l'accablement profond qui succède au dernier rayon
éteint de la dernière espérance, je reçus une lettre de Nelson qui m'annonçait
son départ de Baltimore et sa prochaine arrivée à New-York avec Marie; il
n'entrait dans aucun détail. « Vous saurez, me disait-il, la cause de cette
retraite et le nouveau coup qui vient de nous frapper. » Il ne me disait rien de
Georges. Après un jour d'attente et de tourments, je vis arriver Nelson et Marie. La
douleur se montrait grave et sévère sur le front du père, expansive et tendre
dans les yeux de la jeune fille. Mon inquiétude comprima les premiers élans de mon amour. « Quels sont donc, m'écriai-je, les nouveaux malheurs dont je vous vois
accablés? » Après quelques instants d'un morne silence, Nelson me dit: « Une semaine
s'est écoulée depuis qu'à Baltimore s'est faite l'élection d'un membre du
congrès. Georges et moi, nous nous y sommes rendus selon notre coutume... Je
suis habitué à voir les intrigues s'agiter en pareille occasion, mais je trouvai
les passions politiques dans un état d'exaltation que je n'avais pas vu
jusqu'alors. « La lutte s'engagea entre deux candidats; le premier, remarquable par de
grands talents, mais fédéraliste; le second, moins distingué, mais
jacksoniste (1). [(1) Partisan du général Jackson, président actuel des Etats-Unis.] Après une multitude de discours suivis les uns de huées, les autres
d'acclamations, tous accompagnés de querelles violentes entre les électeurs des
deux partis contraires, on recueillit les votes, et le candidat auquel Georges
et moi avions donné notre suffrage l'emportait d'une voix, lorsque tout à-coup
un grand tumulte éclate dans l'assemblée; d'abord une exclamation, puis deux,
puis mille se font entendre; l'agitation, partie d'un point, gagne subitement
toute la salle, comme le trouble d'une abeille inquiétée dans sa case se
communique en un instant à toute la ruche. Enfin j'entends les électeurs du
parti vaincu s'écrier: Le scrutin est nul! Georges Nelson est un homme de
couleur; hurrah! hurrah! qu'il sorte de la salle... l'élection doit être
recommencée... « De vifs applaudissements suivirent ces paroles. Ceux de notre parti
gardaient un morne silence; enfin l'un d'eux demanda à Georges si l'imputation
était vraie. Oui, répondit celui-ci. Alors nos amis eux-mêmes firent entendre de
violents murmures, et chacun s'éloigna de nous. J'éprouvai dans ce moment moins
de confusion que de crainte; car je pressentais la fureur de Georges et les
éclats terribles auxquels il allait se livrer. Je le vis pâlir de colère, mais,
chose étrange! il reprit tout-à-coup ses sens et demeura tranquille. « L'observation de nos adversaires était fondée, la loi du Maryland excluant
du droit électoral tous les gens de couleur, même ceux qui sont depuis
long-temps en possession de la liberté. Je ne réclamai point, et, entraînant
Georges hors de la salle, je bénis le ciel de trouver calme celui dont je
craignais tant les emportements. A l'instant où nous sortions nous avons
remarqué un individu qui mettait un grand zèle à provoquer l'attention publique
sur l'humiliation de notre retraite. Georges le regarda en face et reconnut en
lui don Fernando d'Almanza, cet Américain qui, par ses perfides révélations, fit
mourir de douleur la mère de mes enfants. Je ne doutai pas que le premier cri
dénonciateur ne fût sorti de sa bouche; et Georges a supposé avec raison que cet
homme était le même qui, au théâtre de New-York, avait excité contre vous et lui
les haines de la multitude. « Le premier mouvement de Georges fut de se porter vers l'auteur de
l'affront, et de venger d'un seul coup l'ancienne et la nouvelle injure; mais je
le vis presque aussitôt comprimer son ressentiment. Il murmurait à voix basse
des phrases entrecoupées dont je ne comprenais pas bien le sens: le grand jour
approche, disait-il; la vengeance sera plus belle! « Persuadé qu'il cachait dans son âme un secret important, je le pressai de
m'en faire l'aveu. -- C'est une lâcheté, me dit-il, de se laisser écraser sans
relever la tête. Je sais qu'une insurrection se prépare dans le Sud; les nègres
de la Virginie et des deux Carolines vont se joindre aux Indiens de la Géorgie
pour secouer le joug américain; j'irai seconder leurs efforts. « Effrayé de ce projet, je tentai, par tous les moyens, d'en démontrer à
Georges la folie et l'impuissance.... Peut-être je le fis dans des termes trop
sévères... mais un pareil dessein me semblait si fécond en périls!... Marie
joignit à mes remontrances ses prières et ses larmes, toujours si puissantes sur
son frère. Georges garda le silence. Alors je pensai que la raison était entrée
dans son coeur. « Nous convînmes de quitter Baltimore, où nous ne pouvions demeurer plus
long-temps; mais où chercher un refuge? Je proposai à mes enfants de porter
notre malheureuse fortune à New-York, où un presbytérien respectable, James
Williams, que j'avais autrefois connu à Boston, nous donnerait provisoirement un
asile. Arrivés là, nous pourrions délibérer sur le choix d'une retraite. Tandis
que je parlais, Georges paraissait livré à une grande préoccupation; cependant
il ne proféra pas un seul mot qui rappelât son funeste projet. Le soir, quand
l'heure de se séparer fut venue, il nous comblait des plus touchantes caresses;
jamais il ne s'était montré si affectueux pour moi, si tendre pour sa soeur. Au
milieu d'une rêverie, il s'interrompait pour nous dire de douces paroles. Hélas!
le lendemain il manquait a nos embrassements; il avait quitté Baltimore laissant
une lettre dans laquelle il nous conjurait de lui pardonner son départ
clandestin. «Jamais, disait-il, je n'aurais pu résister à l'ascendant d'un père, aux
larmes d'une soeur; un seul regard de Marie, m'aurait vaincu. Cependant mon
devoir me commande de secourir des frères malheureux... Mon père, ma chère
soeur, ajoutait-il, nous nous reverrons dans des temps plus fortunés... Si les
hommes ne sont pas égaux sur la terre, ils le sont du moins dans le ciel.
« Je ne vous dirai point quelle fut la douleur de Marie en entendant ces
dernières paroles d'un frère qu'elle chérit. « Georges, dans sa lettre, nous engageait à suivre mon premier projet, celui
de demander l'hospitalité à James Williams, auquel, disait-il, il s'adresserait
plus tard pour retrouver nos traces. » Ainsi parla Nelson; sa voix, en finissant, s'était faiblement émue. Il dit
ensuite avec l'accent d'une résignation pieuse: « Plus le bras qui frappe est
puissant, et plus on doit l'adorer... Mon ami, ajouta-t-il, vous pouvez
maintenant juger si je vous trompais quand je vous peignais l'horrible condition
des gens de couleur aux Etats-Unis. N'ayant pu dissiper vos illusions, j'imposai
à votre amour un temps d'épreuve. Le terme n'en est pas encore expiré, mais sans
doute votre opinion l'a devancé, et ce que vous savez de notre fortune doit
suffire pour vous éclairer. » Comme je gardais le silence sous l'impression d'un chagrin profond et de
l'inquiétude que m'inspirait le sort de Georges, Marie, prenant mon anxiété pour
de l'embarras, me dit d'une voix entrecoupée de pleurs: « Ludovic, mon coeur
vous tient compte des efforts généreux que vous faites pour aimer une
infortunée; mais, de grâce, cessez de lutter contre l'inflexible destin. Vous le
voyez, nos malheurs s'enchaînent comme nos jours. Mon sort est à jamais fixé: je
traînerai de ville en ville ma misérable existence; chassée d'un lieu par le
mépris, de l'autre par la haine, partout réprouvée des hommes, parce que je fus
maudite dans le sein de ma mère!» J'atteste le ciel qu'en présence d'une si touchante infortune, mon coeur ne
chancela pas un seul instant; pour être fidèle au malheur, je n'eus aucun combat
intérieur à soutenir. Je sentis se resserrer plus fortement dans mon âme le lien
qui m'unissait à Marie. Cet accroissement de tendresse et d'amour se mêlait
d'une indignation si profonde contre les auteurs du mal dont la victime était
sous mes yeux, que je ne pus contenir l'expression de ce dernier sentiment.
Voilà donc, m'écriai-je, le peuple objet de mes admirations et de mes
sympathies! fanatique de liberté et prodigue de servitude! discourant sur
l'égalité parmi trois millions d'esclaves; proscrivant les distinctions, et fier
de sa couleur blanche comme d'une noblesse; esprit fort et philosophe pour
condamner les priviléges de la naissance, et stupide observateur des priviléges
de la peau! Dans le Nord, orgueilleux de son travail; dans le Sud, glorieux de
son oisiveté; réunissant en lui, par une monstrueuse alliance, les vertus et les
vices les plus incompatibles, la pureté des moeurs et le vil intérêt, la
religion et la soif de l'or, la morale et la banqueroute! Peuple homme d'affaires qui se croit honnête parce qu'il est légal;
sage, parce qu'il est habile; vertueux, parce qu'il est rangé! Sa probité, c'est
la ruse soutenue du droit, l'usurpation sans violence, l'indélicatesse sans
crime. Vous ne le verrez point armé du poignard qui tue; son arme à lui, c'est
l'astuce, la fraude, la mauvaise foi, avec lesquelles on s'enrichit... Il parle
d'honneur et de loyauté comme font les marchands! mais voyez quelle hypocrisie
jusque dans ses bienfaits! il convie à l'indépendance toute une race
malheureuse; et ces nègres qu'il affranchit, il leur inflige, au sortir des
fers, une persécution plus cruelle que l'esclavage. Ainsi s'emportait ma colère; j'en arrêtai les élans à l'aspect de Marie, dont
l'abattement était extrême. Après avoir exhalé ses ressentiments, mon coeur ne
contenait plus que de l'amour, et je ne crus pouvoir mieux l'exprimer qu'en
adressant ce peu de mots à Nelson: « Le temps d'épreuve n'est pas encore écoulé,
veuillez me faire grâce de ce qui reste et souffrir que je devienne l'époux de
Marie. -- «Dieu puissant! s'écria l'Américain non sans quelque émotion, que ta bonté
est grande puisque tu nous conserves le coeur de ce digne jeune homme! »
Mes paroles jetèrent Marie dans une situation impossible à décrire.
L'expression de mes griefs contre la société américaine lui avait donné le
change sur mes sentiments intérieurs; et, quand mes derniers accents lui eurent
révélé le seul désir de mon coeur, je la vis passer subitement de l'extrême
douleur à cet excès de joie qui s'annonce aussi par des larmes; tombant à
genoux, elle rendit grâces à Dieu dans l'attitude du criminel qui, ayant reçu
des hommes un pardon inespéré, joint ses deux mains en regardant le ciel.
Nelson ajouta: » Généreux ami, c'est le signe d'une âme grande et forte
d'être attiré par le malheur. Je ne combattrai plus vos nobles élans; j'admire
votre vertu, et ne me crois point digne de la diriger.» En disant ainsi, il se
jeta dans mes bras, et me serra étroitement contre son coeur; puis, prenant ma
main et celle de Marie: « Ma fille, lui dit-il en faisant signe de nous unir,
Ludovic sera votre époux. » -- « O mon Dieu! s'écria cette charmante fille, tant
de bonheur n'est-il pas un rêve? » Elle n'ajouta rien à ces paroles, se tint
appuyée au bras de Nelson et parut recueillir ses sentiments dans une extase de
félicité. Cependant, impatient de voir s'accomplir le plus cher de mes voeux, j'obtins
de Nelson qu'il fixât le jour de mon union avec sa fille. -- « Dans quelques
jours, me dit-il, je vous nommerai mon fils. Il fut un temps, peu éloigné de
nous, où, selon les lois de l'Etat de New-York, le mariage d'un blanc avec une
personne de couleur était impossible; mais aujourd'hui la prohibition n'existe
plus: de semblables alliances se font quelquefois... « Un ami de notre hôte, le révérend John Mulon, ministre catholique, que sa
philantropie pour la race noire rend cher aux presbytériens eux-mêmes, vous
mariera d'abord selon les rites de l'Eglise romaine, à laquelle vous appartenez;
ensuite James Williams, ministre presbytérien, donnera à votre union la sanction
du culte que ma fille professe. Naguère encore des mariages de cette sorte
eussent excité dans la population américaine de vives rumeurs... mais l'esprit
public s'éclaire chaque jour, et les haines meurent avec les préjugés.
Peut-être, mes enfants, ferons nous sagement, quand votre union sera consacrée,
de ne point quitter New-York. Il n'existe pas dans cette ville plus de
bienveillance que dans les autres pour les gens de couleur; mais, au moins, dans
une grande cité, il est plus facile qu'ailleurs de vivre obscur et ignoré. »
Je ne songeai point en ce moment à rechercher si Nelson était le jouet de
quelque illusion; le contentement de mon coeur était extrême; toutes mes
inquiétudes s'évanouirent; j'oubliai mes ennuis passés, la cause même qui les
avait fait naître; et, croyant à jamais tarie la source de mes infortunes, je ne
vis plus dans l'avenir que des promesses de bonheur. Cette impression ne fut point dissipée par les chagrins de Marie qui, peu
d'instants après les joies de la première ivresse, était revenue à sa
mélancolie. « Mon ami, me disait-elle, c'est en vain que tu cherches à me
tromper... Ton amour pour moi est devenu un sacrifice... « Quand tu vois couler mes larmes, n'accuse point mon amour; je pleure parce
que je vois quel sera ton sort, si notre union s'accomplit. Le mépris dont je
serai l'objet rejaillira sur toi... Tu n'es point accoutumé à te passer
d'estime; et ce manque te fera souffrir d'affreux tourments... il ne sera pas en
ton pouvoir de me cacher les secrètes plaies de ton coeur. Ludovic, je mourrai
de douleur de te savoir malheureux.» Je méprisai la vanité de ses scrupules et la chimère de ses craintes.
Le jour tant désiré de notre hymen arriva. Je me sentais plein d'amour,
jamais mon coeur ne s'était ouvert à tant d'espérance; j'éprouvais pourtant un
secret déplaisir à voir le front de Marie couvert d'un voile de tristesse, qui
ne tombait point devant ma joie; je ne savais pas alors qu'il est des âmes
tendres et mystérieuses dont la douleur est un présage, et qui souffrent
instinctivement, parce qu'elles ont deviné de grands maux dans l'avenir Cependant, dès le matin, elle parut ornée de la blanche couronne des épouses;
sa grâce et sa beauté naturelle étaient pleines d'un secret enchantement, et, je
ne sais si sa parure n'était pas encore embellie par le deuil de son regard. Une
joie religieuse et paisible se peignait sur la physionomie de Nelson; et, quand
John Mulon et James Williams nous annoncèrent que l'heure était venue d'aller à
l'église pour la cérémonie, je me sentis pénétré d'une sainte et douce émotion.
Cependant, à l'instant où nos âmes tranquilles se remplissaient des
espérances du bonheur, de grands troubles se préparaient dans New-York, et un
orage terrible était près de fondre sur nos têtes. * [Note de l'auteur. * Réf. Il existe à New-York, comme dans toutes les villes du Nord des Etats-Unis,
deux partis bien distincts parmi les amis de la race noire. Les uns, jugeant l'esclavage mauvais pour leur pays, et peut-être aussi le
condamnant comme contraire à la religion chrétienne, demandent
l'affranchissement de la population noire; mais, pleins des préjugés de leur
race, ils ne considèrent point les nègres affranchis comme les égaux des blancs;
ils voudraient donc qu'on déportât les gens de couleur, à mesure qu'on leur
donne la liberté; et ils les tiennent dans un état d'abaissement et
d'infériorité aussi long-temps que ceux-ci demeurent parmi les Américains. Un
grand nombre de ces amis des nègres ne sont contraires à l'esclavage que par
amour-propre national; il leur est pénible de recevoir sur ce point le blâme des
étrangers, et d'entendre dire que l'esclavage est un reste de barbarie.
Quelques-uns attaquent le mal par la seule raison qu'ils souffrent de le voir:
ceux-là, en opérant l'affranchissement, font peu de chose: ils détruisent
l'esclavage, et ne donnent pas la liberté; ils se délivrent d'un chagrin, d'une
gêne, d'une souffrance de vanité, mais ils ne guérissent point la plaie
d'autrui; ils ont travaillé pour eux, et non pour l'esclave. Chargé de ses fers,
celui-ci est repoussé de la société libre. Les autres partisans des nègres sont ceux qui les aiment sincèrement, comme
un chrétien aime ses frères, qui non-seulement désirent l'abolition de
l'esclavage, mais encore reçoivent dans leur sein les affranchis, et les
traitent comme leurs égaux. Ces amis zélés de la population noire sont rares; mais leur ardeur est
infatigable; elle fut long-temps à peu près stérile; cependant quelques préjugés
s'évanouirent à leur voix, et on vit des blancs s'allier par le mariage à des
femmes de couleur. Tant que la philantropie pour les nègres n'avait abouti qu'à d'inutiles
déclamations, les Américains l'avaient tolérée sans peine: peu leur importait
qu'on proclamât théoriquement l'égalité des noirs, pourvu que ceux-ci
demeurassent, par le fait, inférieurs aux blancs. Mais le jour où un Américain
épousa une femme de couleur, la tentative de mêler les deux races prit un
caractère pratique. Ce fut une atteinte portée à la dignité des blancs;
l'orgueil américain se souleva tout entier. Telle était, dans la ville de New-York, la disposition des esprits, à
l'époque de mon hymen avec Marie. Comme nous nous rendions à l'église catholique, j'aperçus dans la ville une
agitation inaccoutumée. Ce n'était plus le mouvement régulier d'une population
industrielle et commerçante: des hommes mal vêtus, de la classe ouvrière,
parcouraient les rues à une heure où d'ordinaire ils remplissent les ateliers.
On les voyait, au mépris de leurs habitudes calmes et froides, marcher vite, se
heurter en se croisant, s'aborder d'un air mystérieux, former des groupes
animés, et se séparer brusquement dans des directions contraires. Plein d'un intérêt immense qui occupait toute ma pensée, je ne prêtai qu'une
faible attention à ce trouble extérieur; cependant, dès ce moment, je fus
surpris de ne voir dans les rues ni nègres ni mulâtres. Nelson demanda à un Américain qui passait près de nous la cause de ce
tumulte. -- « Oh! dit celui-ci, les amalgamistes * font tout le mal; ils veulent
que les nègres soient les égaux des blancs; les blancs sont bien forcés de se
révolter. » [Note de l'auteur. * Réf. Interrogé de même, un autre répondit - « Si on tue les nègres, ce sera leur
faute; pourquoi ces misérables osent-ils s'élever jusqu'au rang des Américains ?
» Un troisième interlocuteur émit une opinion différente: « On va, dit-il,
raser les maisons des noirs, et faire disparaître leurs hideuses figures! Les
blancs sont coupables d'agir ainsi; car ils ont eu le premier tort; pourquoi
ont-ils donné la liberté aux nègres? » A l'instant où ces tristes discours frappaient notre oreille, un affreux
spectacle s'offrit à nos yeux... Nous étions dans Léonard-Street. Quelques pauvres mulâtres venant à passer en
ce moment, nous entendons aussitôt mille voix furieuses crier: « Haine aux
nègres! à mort! à mort! » Au même instant, une grêle de pierres, parties du sein
de la multitude, tombe sur les gens de couleur; des Américains, armés de bâtons,
se précipitent sur ces malheureux, et les frappent sans pitié. Attérés par un
traitement aussi cruel qu'inattendu, les mulâtres ne faisaient aucune
résistance, et paraissaient accablés de stupeur à l'aspect de la foule irritée;
leur regard, élevé vers le ciel, semblait demander à Dieu d'où venait contre eux
le courroux d'une société dont ils respectaient les lois. Bientôt une scène plus désolante encore s'offrit à nos regards. Les
infortunés, que poursuivait une aveugle vengeance, s'étaient réfugiés dans les
maisons amies de quelques gens de couleur. Je les croyais échappés au péril;
mais quand il est soulevé, le flot populaire ne s'arrête pas ainsi. Les fenêtres
volent en éclats, les portes sont brisées, les murs démolis... En ce moment, je
cessai de voir le travail du peuple: Marie était glacée d'effroi. « Mes amis,
nous dit Nelson sans se troubler, retirons-nous; ces violences barbares
confondent ma raison; elles prouvent une haine bien fatale contre les gens de
couleur. De grands dangers nous menaceraient si nous étions découverts.
Hâtons-nous de gagner le temple saint; réfugiés dans l'édifice religieux, nous y
serons à couvert de toute injure: le peuple américain cesserait plutôt d'exister
que de perdre son respect pour les choses saintes... Mes enfants, nous disait
encore Nelson en nous entraînant vers l'église, dès que votre union sera
consommée, nous quitterons cette ville, où règnent de mauvaises passions, que je
croyais assoupies. » En peu d'instants nous arrivâmes à l'église de John Mulon. Beaucoup de gens
de couleur s'y étaient réfugiés. En entrant dans le pieux asile, je sentis renaître ma force et mes
espérances. Le tumulte de la sédition, les cris de la multitude, ses fureurs, et
la voix des victimes, tous ces bruits de la terre cessèrent de frapper mon
oreille, et les ressentiments sortirent de mon coeur. J'aimais la fille de
Nelson, et je priais Dieu. Bientôt la cérémonie fut commencée. J'étais agenouillé près de Marie, dont la
pâleur était extrême. Pendant les scènes d'horreur dont nous avions été les
témoins, elle n'avait pas laissé échapper une seule plainte; seulement son
regard douloureux semblait me dire: « Sont-ce donc là les pompes de notre
hymen?» Depuis que nous étions entrés dans l'enceinte sacrée, je voyais renaître
sur son front le calme et la sérénité: mais sa confiance en Dieu était plutôt de
la résignation que de l'espérance. Pour moi, je m'abandonnais sans réserve à mes impressions de joie. Après bien
des orages, je touchais au port... mes malheurs passés servaient d'ombre à mon
bonheur... et je bénissais presque les persécutions de la fortune, sans
lesquelles je n'eusse point été aussi heureux... Si le sort eût protégé mes
premières ambitions de gloire et de puissance, je n'aurais point quitté
l'Europe, et je ne serais point aujourd'hui l'époux de Marie! Que me feront
désormais les injustices du monde; nous serons deux pour les supporter; et les
larmes d'une femme sont si douces, qu'elles mêlent un charme secret aux douleurs
les plus amères. Ainsi s'offraient à mon esprit mille pensées riantes d'avenir, tandis que,
prosternés devant l'autel, Marie et moi nous recevions les bénédictions de
l'Eglise. Au moment où le ministre saint, après avoir tiré de son coeur des
conseils touchants, prenait nos mains pour les unir, un grand tumulte éclate
tout-à-coup à la porte du temple. « Les insurgés! » crie une voix sinistre. Ce
cri vole de bouche en bouche; puis un silence morne se fait sous la voûte
sacrée... Alors on entend au dehors le bruit d'une multitude en désordre,
semblable aux grondements d'un orage qui s'approche. Poussé par un vent
impétueux, le nuage qui porte le tonnerre s'avance rapidement, et déjà la foudre
est sur nos têtes. « Mort aux gens de couleur! à l'église! à l'église! » Ces
clameurs redoutables retentissent de toutes parts; la terreur saisit les fidèles
assemblés; le prêtre pâlit ses genoux fléchissent, l'anneau qui devait nous unir
tombe de ses mains! Marie, glacée d'effroi, perd ses sens, chancelle, et je
prête à la jeune fille défaillante l'appui du bras qui, un instant plus tard,
eût soutenu mon épouse bien-aimée. Quelques nègres intrépides s'étaient élancés vers les issues de l'église pour
les défendre contre l'invasion; mais bientôt mille projectiles tombent avec
fracas sur l'édifice sacré... on entend les portes gémir sur leurs gonds... les
assaillants s'encouragent mutuellement à la violence; chacun de leurs succès est
salué par des applaudissements tumultueux; les coups redoublent, les murailles
s'ébranlent, le sol a tremblé. Déjà le peuple, ce prodigieux ouvrier de
destruction, a fait irruption dans le parvis; alors l'église présente une scène
affreuse de désordre et de confusion: les enfants jettent des cris perçants; les
femmes poussent des plaintes douloureuses. A l'idée d'un massacre populaire,
l'horreur pénètre dans toutes les âmes; car la populace est la même dans tous
pays, stupide, aveugle et cruelle. Des hommes, ou plutôt des monstres, sans
respect pour la sainteté du lieu, sans pitié pour l'infirmité du sexe et de
l'âge, se précipitent sur la pieuse assemblée, et se livrent aux actes de la
plus brutale violence, sans épargner les femmes, les vieillards et les enfants.
Mon angoisse était extrême. Confondu par ce spectacle de vandalisme et
d'impiété, Nelson était partagé entre sa sollicitude paternelle et son orgueil
national. « O mon Dieu! s'écriait-il; ô profanation! ô honte pour mon pays! »
Le péril était imminent et terrible; je dis à Nelson: «De grâce, laissez à
mon amour le soin de protéger Marie » et en parlant ainsi, je la saisis dans mes
bras. Oh! avec quelle énergie je m'emparai de ma bien-aimée! comme je me sentis
fort en la portant sur mon coeur! mais à peine étais-je chargé d'un si précieux
fardeau, que j'entends plusieurs voix crier: « John Mulon! John Mulon! mort au
catholique qui marie les femmes de couleur avec les blancs! » Et en même temps
je vis tous les regards se porter sur nous; je compris que nous étions trahis,
et que d'affreux dangers nous menaçaient. Comment sauver Marie? comment
traverser les rangs de nos ennemis, au milieu de tant de passions déchaînées?
Une lueur d'espérance vint briller à mes regards. « La milice! la milice! »
crièrent quelques insurgés. -- « Que nous importe! répondirent les autres; la
milice n'oserait pas tirer sur le peuple américain! » Un corps de miliciens arrivait en effet avec la mission de rétablir la paix
publique; mais il était entièrement composé d'hommes blancs qui se souciaient
peu des gens de couleur. Au lieu d'arrêter la fureur populaire, ils se mirent à
contempler ses excès. Leur présence impassible ne fit qu'accroître la fureur des
assaillants qui parcouraient l'intérieur du temple, brisant, saccageant tout,
les meubles, les ornements du culte, la chaire sacrée, l'autel même. Toutes les
issues étaient gardées, pour que nul ne pût se soustraire à leurs violences.
Dans cette extrémité, recommandant au ciel la sainte cause de l'innocence et du
malheur, je me précipite au milieu d'une multitude effrénée, à travers mille
cris de douleur et de vengeance, élevant dans mes bras Marie, pâle et échevelée,
et n'ayant pour me protéger d'autre secours que l'énergie de ma volonté, la
force de mon amour, et ma foi dans la justice de Dieu. Ah! je fus intrépide et
puissant! je ne sais si ce fut un effet de mon audace ou d'une céleste
protection: mais un passage s'ouvrit devant moi. Marie était si belle dans son
effroi, que j'attribuai d'abord à la fascination de ses charmes l'impuissance de
nos ennemis; cependant quel respect la plus noble créature inspirerait-elle à
l'impie qui outrage Dieu dans son temple? Je n'avais plus à franchir que la
dernière issue: c'était le passage le plus dangereux. Agité de mille terreurs,
placé entre l'obstacle que je voyais devant moi et l'impossibilité de demeurer
immobile, ne trouvant que périls autour de moi, je m'élance... En ce moment, je
vois se lever les bras des meurtriers... Marie va tomber sous leurs coups...
Alors il me semble que la voûte du ciel s'affaisse sur moi, en même temps que la
terre entr'ouvre son sein pour m'engloutir. Cependant mon élan suit son cours;
je ne puis plus le retenir, et, dans cet entraînement de mon corps, j'ai la
conscience qu'en voulant sauver une tête chérie, je la livre à ses bourreaux!!
O mon Dieu! qu'en ce jour ta puissance et ta miséricorde furent grandes! A
l'instant même où je précipitais dans l'abîme le trésor confié à mon amour, un
jeune combattant se présente, se jette entre nous et nos ennemis, dont il brave
les fureurs, nous fait un rempart de son corps, s'avance dans le terrible
défilé, attaque les gardiens du passage, désarme, renverse, brise tout ce qui
lui résiste... Précédé de sa puissance tutélaire, je marche sans obstacle, je
soustrais Marie aux outrages, je la protège contre toutes les violences, et
ressens la plus douce joie qu'il soit donné à l'homme d'éprouver en dérobant à
un affreux péril et en voyant renaître dans mes bras le charmant objet de mon
amour. Peu d'instants après nous fûmes rejoints par Nelson, James Williams et John
Mulon, qui, malgré les luttes où ils avaient été contraints de s'engager, ne
nous avaient pas perdus de vue. « Ludovic! ô ciel! où sommes-nous ? » s'écria Marie en rouvrant ses beaux
yeux que la terreur avait fermés, et qui semblaient se réveiller d'un long
sommeil; « Où donc est le temple, le ministre saint, mon père, la foule ? » Et
son regard parut s'égarer autour d'elle. « Mon bien aimé, reprit-elle, je ne sais rien, sinon que je te dois la vie. »
Puis, voyant Nelson: « Mon père! ah! je tremblais pour vos jours... dites...
que s'est-il donc passé depuis que l'anneau de notre hymen est tombé des mains
du prêtre de Dieu... J'ai eu une terrible vision!... des images de sang!... des
cris de mort!... Georges! Georges! où est-il? » -- « Il est là, » répliqua Nelson. -- « O mon Dieu! il a perdu la vie, » s'écria Marie. -- « Non, ma fille, il a sauvé la tienne. » Nelson nous apprit en effet que Georges était ce jeune homme intrépide qui, à
l'instant du plus grand péril, s'était montré soudain, et nous avait délivrés
par des prodiges de valeur et d'audace. « Mes amis, dit Nelson, le ciel nous éprouve par de cruelles infortunes;
cependant la Providence, qui, en permettant un grand mal, nous a soustraits
miraculeusement aux maux plus grands dont nous étions menacés, n'est-elle pas
encore généreuse envers nous?» -- « D'où vient que Georges était ici ? demanda Marie; et pourquoi n'est-il
pas avec nous? -- « Georges, répondit Nelson, nous est apparu comme ces génies bienfaisants
qui ne descendent sur la terre que pour sécher les pleurs des hommes, et qui,
après avoir consolé, retournent dans leur céleste patrie. Je l'ai vu ardent,
impétueux, s'élancer à la défense de sa soeur et terrasser ses ennemis. Bientôt
il s'est approché de moi: -- Suivez Marie, m'a-t-il dit; veillez sur elle...
hâtez-vous, ô mon père, de fuir cette ville impie. Et comme je prenais son bras
pour l'attirer à nous: -- Je ne suis pas libre, m'a-t-il répondu avec énergie;
mon devoir m'appelle ailleurs... J'aime ma soeur plus que la vie, mais non
autant que l'honneur. Je m'éloigne de vous, je fuis ma chère soeur, pour ne pas
être faible. Que Marie s'unisse à Ludovic, il est digne d'elle... elle l'est de
lui... Adieu, James Williams; a-t-il dit en s'éloignant; allez chez votre frère
Lewis; il vous faut à tous un autre asile, car votre maison n'existe plus. »
Nous trouvâmes en effet un monceau de ruines à la place de l'habitation de
notre hôte. Les portes en avaient été brisées, les murs démolis, les meubles
saccagés; les débris de la destruction avaient été rassemblés en tas sur la
place publique; on y avait mis le feu en signe de joie, et nous aperçûmes à
notre retour, les dernières lueurs de la flamme qui les avaient consumés.
Plusieurs maisons de gens de couleur et de blancs amis des nègres avaient
éprouvé le même sort, et quatre églises appartenant à la population noire
étaient tombées, comme celle de John Mulon, sous la violence et la profanation.
Vers le soir, l'insurrection était amortie; la société philantropique,
établie à New-York pour l'affranchissement des nègres, publia une déclaration
dans laquelle elle s'efforça de calmer les passions des Américains contre les
gens de couleur. « Jamais, dit-elle, nous n'avons conçu le projet insensé de
mêler les deux races; nous ne saurions méconnaître à ce point la dignité des
blancs; nous respectons les lois qui établissent l'esclavage dans les Etats du
Sud. » O honte! quel est donc ce peuple libre devant lequel il n'est pas permis de
haïr l'esclavage ? Les nègres de New-York ne demandent pas la liberté pour eux,
tous sont libres; ils invoquent la pitié américaine pour leurs frères
esclaves... et leur prière, celle de leurs amis, sont des crimes pour lesquels
on demande grâce!... Cependant il restait encore dans la ville un peu de cette agitation
superficielle qui a coutume de succéder aux crises de la guerre civile. On
voyait le père chercher les enfants; la soeur, le frère; l'épouse, le mari. On
s'abordait en se questionnant et en se faisant mutuellement des récits exagérés:
à l'aspect des édifices ruinés et des cendres encore fumantes, on s'arrêtait
pour contempler l'oeuvre populaire, comme on regarde, après l'ouragan, les
chênes déracinés et les moissons flétries. Les héros du jour et les braves se
reposaient et rentraient chez eux; les poltrons et les intrigants entraient en
scène. Tout le monde, après l'événement, condamnait les insurgés, et leurs excès. La
plupart, en déplorant la misère des noirs, en éprouvaient une secrète joie. Je
vis pourtant quelques bons citoyens, amis sincères de leur pays, verser des
larmes au souvenir de cette fatale journée; ils voyaient dans cet acte de
tyrannie, exercé par le plus grand nombre sur une minorité faible, l'abus le
plus odieux de la force, et se demandaient si une population, dont les passions
haineuses étaient plus fortes que les lois, pouvait long-temps demeurer libre.
A l'heure même où la sédition était apaisée, ou nous apprit qu'il s'en
préparait pour le lendemain une nouvelle, dont les symptômes étaient terribles.
Un seul moyen pouvait arrêter l'insurrection dès son principe: il eût fallu
ordonner à la milice de faire feu sur le peuple; mais cet ordre ne pouvait
émaner que du maire de la cité. Les plus sages lui conseillaient cette mesure;
mais, magistrat né du peuple, il n'osait frapper son père. Vainement on lui
disait que les insurgés étaient de la populace, et non le peuple. Dans les
discordes civiles, il vient un moment où il est bien malaisé de distinguer l'un
de l'autre. Le maire écouta l'avis des plus modérés, qui voulaient qu'on montrât
seulement les baïonnettes à la multitude. Cet appareil de miliciens sous les
armes ne pouvait être, à la vérité, qu'une démonstration vaine, s'il ne leur
était permis de briser par la force toutes les résistances; mais il y a des cas
où la raison ne fait point entendre, parce qu'elle est combattue par de secrets
sentiments, dont on ne saurait convenir, et qu'on s'avoue à peine à soi-même.
«Après tout, disait aux Américains la voix de cet instinct secret, le malheur
serait-il si grand, quand les gens de couleur et leurs amis périraient dans un
mouvement populaire? » Jugez enfin de la stupeur dans laquelle chacun de nous tomba, en apprenant
que l'annonce de mon union avec Marie avait été, sinon la cause, du moins le
prétexte de l'insurrection. A cette nouvelle, tous les ressentiments qu'avaient
fait naître quelques mariages précédents entre des blancs et des femmes de
couleur s'étaient réveillés. La partie éclairée de la population, sans éprouver
des passions aussi violentes, sympathisait avec elles; elle n'eût point suscité
la révolte, mais elle laissait faire les rebelles, et, je ne sais si elle eût
jamais arrêté leurs excès, n'était la crainte qu'elle sentit pour elle-même
d'une multitude effrénée, qu'elle vit enivrée de désordre et avide de
destruction. CHAPITRE XIV. LE DEPART DE L'AMERIQUE CIVILISEE. Nelson me dit: «Il vous manquait cette dernière épreuve... -- « De grâce, m'écriai-je, ne faites pas à mon coeur l'injure de
l'interroger... Mais dites, quand serai-je uni à celle qui m'est plus chère
mille fois qu'elle ne le fut jamais ?... -- « Hélas! mon ami, répliqua Nelson après un long silence, tout est
obstacle, embarras et malheur autour de nous... Je ne vois de certain que la
nécessité où nous sommes de quitter New-York sans le moindre retard.» Nous pensions tous comme lui. Mais où aller ?... Nelson voulait nous conduire
dans l'Ohio, où la population américaine, composée d'éléments tout nouveaux, ne
tient aucun compte des antécédents de la vie et des traditions de famille. Il se
sentait d'ailleurs attiré vers ce pays par la fécondité de son sol et le génie
industriel de ses habitants. Mais comme nous allions nous arrêter à ce projet,
notre nouvel hôte, Lewis Williams, chez lequel son frère nous avait conduits,
nous apprit que la législature de l'Ohio venait de rendre un décret pour
interdire l'entrée de l'Etat à tous les gens de couleur. Ce nouvel acte de tyrannie, tant de malheurs accumulés sur nos têtes,
réveillèrent dans mon âme les haines qu'une ivresse passagère y avait endormies.
Je dis à Marie: « Ma bien-aimée, fuyons une société qui nous persécute; le
bonheur est trop difficile parmi les méchants; mais tous les hommes sont
méchants pour nous; crois-moi, renonçons à ce monde cruel... voudrais-tu me
suivre au désert? L'Ouest des Etats-Unis contient d'immenses contrées, où les
Européens n'ont jamais pénétré; c'est là qu'est notre asile... » Quel est l'homme qui, sous le charme d'une douce atmosphère, traversant une
belle solitude, au milieu d'une forêt sombre et sauvage, où l'eau vive court
sous la feuillée tremblante; où le soleil se joue sur les cimes que déplace le
vent; où tout est recueillement et mystère; où la nature s'empare de l'âme par
le calme, et des sens par une voluptueuse fraîcheur; quel est celui, dis-je,
qui, sous l'empire de ces impressions, n'a pas rêvé le bonheur dans un
établissement éloigné du monde, et n'a, sur les ailes de son imagination,
transporté tout-à-coup dans ce lieu solitaire une personne chérie, avec laquelle
il oubliera le reste des hommes, au sein de toutes les délices de l'amour, et de
tous les enchantements de la nature ? Ceux auxquels de riantes illusions n'ont pas inspiré ce beau rêve l'ont
peut-être fait dans ces moments de triste réalité où l'ennui, le dégoût et la
misère donnent au malheureux l'espoir de trouver le bonheur partout où le monde
n'est pas. L'idée du désert me vint de la mélancolie; cependant elle offrit à mon âme
l'image d'une douce félicité. Je dis à Marie cette impression avec une abondance de sentiments et un excès
de tendresse que j'essaierais vainement de vous dépeindre: le coeur trouve, dans
ses efforts d'espérance, des expressions qui ne sont point de l'homme; mais le
feu de ce divin langage s'éteint en lui, lorsque, de l'Eden céleste vers lequel
elle s'était élancée, l'âme est retombée dans la vallée de larmes... Pendant que je parlais, Marie semblait m'écouter avec ravissement; nos coeurs
étaient toujours de concert, et son imagination avait compris la mienne. Quand
je lui dis ces mots « Voudrais-tu me suivre au désert ? » -- « Oh! mon ami,
s'écria-t-elle, comme la vie s'écoulerait pour moi douce et tranquille, partout
où je ne verrais que toi!! » -- Et, comme si un remords fût entré dans son âme,
elle reprit bientôt: « La solitude me convient, à moi, pauvre fille maudite des
hommes et de Dieu; mais vous, Ludovic, n'est-ce pas trop sacrifier que de
quitter ce monde ? » Alors j'essayai de convaincre Marie du peu que je perdais en m'éloignant des
hommes. Passer mes jours avec elle seule, loin des sociétés que je haïssais, me
semblait un bonheur au-delà duquel je ne concevais rien qui fût désirable. Pour
apaiser ses scrupules, je ne lui fis aucune peinture exagérée de mon amour: je
lui montrai mon coeur à découvert. «Tu crois, lui dis-je, ô ma bien-aimée! que
je t'offre un sacrifice... détrompe toi. Cette retraite vers la forêt solitaire
où nous jouirons d'une si douce félicité, n'est pas seulement selon mon coeur;
ma raison elle-même l'approuve. Je suis dégoûté des hommes d'Europe et de leur
civilisation. Dans les contrées sauvages où nous irons, nous trouverons d'autres
hommes qui ne sont ni polis ni savants, mais aussi ne connaissent rien aux arts
de l'oppression et de la tyrannie. Nous appelons ces Indiens des sauvages parce
qu'ils n'ont point nos talents; mais quel nom nous donnent-ils, eux qui ne
possèdent point nos vices? C'est au sein de leurs forêts que nous admirerons
l'homme dans sa dignité primitive. « La vie civilisée est une vie de force collective et de faiblesse
individuelle: l'homme isolé marche seul dans sa force et dans sa liberté.
« Dans nos pays de vieille civilisation, l'impotent dont le corps languit, le
lâche qui n'a point d'âme, l'imbécile qui n'en a pas plus qu'un reflet, sont les
forts de la société, pourvu qu'ils soient nés riches: ils brillent, ils
commandent, ils gouvernent. Il n'est pas de poltron qui n'achète du coeur avec
de l'or: les honneurs, les distinctions, la gloire même, se vendent comme une
denrée. « J'ai vu des idiots que servaient cent hommes intelligents appelés valets.
S'ils fussent nés rois, ils eussent été servis par des peuples. « Chez l'Indien, au contraire, l'intelligence est au chef, l'énergie à
l'homme fort, la faiblesse à l'infirme; et l'on n'achète pas plus l'énergie
musculaire que la puissance morale. « Ainsi la raison elle-même nous chasse du pays que nous haïssons, et nous
pousse vers la nouvelle patrie qu'a choisie notre coeur... -- « Oh! oui, s'écria Marie cédant à la conviction dont elle me voyait
pénétré... mais mon père!!... » Je répliquai: « Nelson nous aime tendrement: partout où nous irons, ses
bénédictions et ses voeux suivront nos traces... d'ailleurs, infortuné lui-même,
ne sera-t-il pas jaloux de partager notre retraite? » Nelson entendit sans le plus léger signe d'émotion la communication de mes
projets; il réfléchit profondément, et puis il me dit: «La résolution que vous
proposez est extrême, mais notre position l'est aussi; je ne me séparerai point
de vous, mes enfants. Pendant qu'au désert vous serez occupés de votre bonheur,
j'aurai, moi, d'autres soins à remplir. J'ai toujours compati à la misère des
Indiens, dont l'ignorance fait la faiblesse; un grand nombre parmi nous sont
durs et persécuteurs envers ces infortunés. Le Ciel, qui ne me permet pas de
jouir ici du bien-être et de la sécurité, m'avertit sans doute que ma place est
marquée ailleurs, et je ferai encore une oeuvre utile à mon pays en travaillant
à réparer ses injustices... » Il réfléchit de nouveau, et poursuivit ainsi: « Nous allons marcher vers
l'Ouest et traverser de vastes contrées. Le désert est loin aujourd'hui; la
civilisation américaine grandit si vite et s'étend si rapidement... Si nous ne
cherchions qu'un sol fertile et une admirable nature, nous choisirions notre
asile dans la vallée du Mississipi, sur sa rive droite, qui compte encore peu
d'habitants; mais les eaux du grand fleuve qui, en se débordant, fécondent les
terres environnantes, sont aussi, par leur contact avec les matières végétales,
la source d'exhalaisons funestes à la vie de l'homme. Nous ferons mieux de
porter nos pas du côté des grands lacs, où l'on respire un air toujours pur. Le
Michigan est renommé pour la salubrité de son climat; il ne contient qu'une
seule ville (Détroit), d'immenses forêts, et la nation des Indiens Ottawas. »
Le lendemain, le premier jour du mois de mai de l'année 1827, Nelson, Marie
et moi remontions l'Hudson pour nous rendre à Albany, et de là à Buffaloe,
petite ville située sur le bord du lac Erié. Nelson eût voulu n'emmener aucun
serviteur: je désirais moi même de faire comme lui; mais le fidèle Owasco nous
demanda si instamment de nous suivre, et témoigna tant de chagrin à l'idée
d'être séparé de sa bonne maîtresse, que nous cédâmes à sa prière. Ainsi nous partîmes, chassés par la persécution et réduits à chercher un
asile parmi les sauvages. Oh! je n'accusai point alors la rigueur de mon destin.
Ce départ avec l'objet aimé, les scènes ravissantes que nous offrit le fleuve du
Nord sur ses deux rives, et qu'on admire si bien quand on est deux; ce voyage
aventureux vers des pays inconnus; l'opiniâtreté même du malheur attaché à nos
pas; tout réveillait en moi l'enthousiasme et l'énergie. A peine avions-nous fait dix milles sur l'Hudson que, portant mes regards
vers New-York, cette vaste cité, naguère objet de mes illusions, et maintenant
quittée sans regrets, j'aperçus dans le lointain, sur plusieurs points
différents, des flammes s'élever dans les airs. « Ce sont, dit un Américain, les
églises des noirs et leurs écoles publiques qu'on brûle.» Cette destruction
avait été annoncée la veille. Ainsi nous voyions encore la haine de nos ennemis,
quand nous étions à l'abri de leurs coups. Tel fut l'adieu que nous fit
l'Amérique civilisée. Bientôt nous ne vîmes plus que de vastes nappes d'eau, des montagnes et des
forêts, et cependant nous n'étions pas encore dans l'Amérique sauvage. Ces
contrées intermédiaires qui séparent la civilisation du désert devaient nous
donner de tristes impressions. Je ne saurais vous dire quel serrement de coeur
j'éprouvai lorsqu'au sortir d'Albany, côtoyant les bords de la Mohawks, je
rencontrai quelques indiens vêtus en mendiants. Il y a moins d'un siècle, les
sauvages habitants de ces contrées étaient une nation formidable; leurs tribus
guerrières, leur puissance, leur gloire, remplissaient les forêts du
Nouveau-Monde. Que reste-t-il de leur grandeur?... Leur nom même a disparu de
cette terre. Le peuple qui les remplace ne s'enquiert même pas si d'autres
étaient là avant lui, et l'étranger qui passe en ces lieux les interroge sans
qu'aucun souvenir lui réponde. Peu soucieux d'avenir, l'Américain ne sait rien
du passé. Sans doute les Etats-Unis deviendront un grand peuple; mais ensuite,
qui prendra leur Cependant ces régions qu'envahit la civilisation européenne conserveront
long-temps encore leur aspect sauvage. On y rencontre çà et là des villages et
des villes; mais c'est toujours une forêt. La coignée y retentit incessamment;
l'incendie ne s'y repose point; mais à peine y apparaît-il quelques clairières,
* faible conquête de l'homme sur une végétation puissante qui, en tombant sous
le fer et la flamme, ne s'avoue point vaincue, et se relève avec énergie à la
face de ses destructeurs. [Note de l'auteur. * Réf. C'est encore une étrange chose, au milieu de cet empire à peine ébranlé de la
nature sauvage, de s'entendre étourdir du nom magnifique des villes qui
rappellent la plus antique comme la plus brillante civilisation. Ici, Thèbes;
là, Rome; plus loin, Athènes. Pourquoi ce vol fait à tous les peuples du monde
de leurs gloires et de leurs souvenirs ? Est ce un parallèle ou un contraste ?
La ville aux cent portes est une bourgade; la cité reine du monde, un
défrichement; le berceau de Sophocle et de Périclès, un comptoir. Cependant d'autres émotions agitaient mon coeur. Chaque fois que j'apercevais
une forêt bien sombre, un joli vallon, un lac et ses charmants rivages,
j'éprouvais la tentation de m'y arrêter. « Ici, me disais-je, avec Marie, je
vivrais heureux: pourquoi donc aller plus loin ? » Un jour, passant auprès du lac Onéida, non loin de Syracuse et de Cicero, je
vis une petite île dont l'aspect fit tressaillir mon coeur. Elle occupe le
milieu du lac: assez grande pour servir d'asile à une famille, elle n'en
pourrait recevoir deux: on y trouverait ainsi un isolement assuré. Il me sembla
que la nature ne m'avait jamais offert un spectacle plus ravissant. L'île
enchantait mes regards par la fraîcheur de sa végétation, par la richesse et la
variété de ses feuillages; et les eaux qui l'entouraient reflétaient dans leur
cristal argenté, sur un fond de ciel bleu, ses contours pleins de grâce, ses
touffes d'arbres fleuris et ses massifs de verdure. « C'est, me dit-on, l'île du
Français.» * N'était-ce point la retraite que je cherchais ? Non: les bords du
lac sont envahis par les Européens. Là, plus d'Indiens hospitaliers, mais des
Américains aubergistes. Ces hôteliers ont pour domestiques des nègres; et ces
nègres, qui sont voués au mépris public parce que la domesticité est leur
partage exclusif, se trouvent là comme pour attester, jusque sur les limites du
désert, l'existence du préjugé dont ils sont les victimes, et l'éternelle
barrière qui sépare les deux races. [Note de l'auteur. * Réf. Le voisinage des hommes nous repoussait; il fallait aller plus loin. En arrivant à Buffaloe, nous apprîmes un événement qui remplit de joie l'âme
de Nelson. On nous dit que, sur le port, il y avait, prêts à s'embarquer pour le
Michigan, six cents Indiens nouvellement arrivés de la Géorgie. Ils étaient de
la tribu des Cherokis; un agent du gouvernement central les accompagnait, chargé
de les conduire à leur nouvelle destination. Nelson ne tarda pas à reconnaître
en eux les infortunés pour lesquels il avait, peu de temps auparavant, donné sa
liberté, et que la cupidité américaine condamnait à l'exil, à l'époque même où
de cruels préjugés le contraignaient, lui et sa famille, de quitter Baltimore.
Les principaux parmi les Indiens avaient vu Nelson en Géorgie, et tous se
rappelèrent son généreux dévoûment. Il y eut entre eux et lui une reconnaissance
touchante, et ce fut une occasion de joie pour toute la tribu. Nelson vit dans
cette rencontre une sorte d'arrangement providentiel, et il nous dit: « Le ciel
a entendu mes voeux; il envoie au-devant de moi les infortunés vers lesquels
j'allais... Ne dois-je pas à un témoignage éclatant de sa toute-puissance le
bonheur de retrouver les malheureux dont une odieuse persécution m'avait séparé
? L'infortune nous réunit... maintenant nous ne nous séparerons plus... la
communauté des misères fait naître un lien plus solide que celle des
prospérités... » Cependant notre intérêt pour les pauvres exilés s'accrut, lorsque nous
entendîmes les réflexions que leur départ inspirait aux Américains. « Enfin, disait l'un, ces misérables se retirent! on ne les a que trop
long-temps supportés parmi nous. Quel produit tiraient-ils des fertiles contrées
qu'ils abandonnent ? Le plus habile d'entre eux n'a jamais travaillé dans une
manufacture; et tous aiment mieux une forêt qu'un champ de blé!! -- « Fort heureusement, reprit un autre, le bon sens américain triomphe des
déclamations des philantropes, des quakers et des presbytériens. » Un troisième ajouta: -- «Ces sauvages ne sont-ils pas trop heureux ? ils vont trouver dans le
Michigan une riche contrée, de grandes prairies, d'immenses forêts; et tout cela
leur est concédé à perpétuité! » Pendant que nous entendions ces discours attristants, nous étions témoins
d'un spectacle plus affligeant encore: c'étaient les apprêts du départ. Le bord
du lac Erié était couvert d'Indiens à moitié nus, de petits chevaux à longues
crinières, de chiens chasseurs et demi-sauvages, de longues carabines, de
vieilles hardes; tout cela gisait pêle-mêle sur la plage. Il y a quelque chose de profondément triste dans l'adieu d'un homme à sa
patrie, mais un peuple entier qui part pour l'exil présente une scène tout à la
fois douloureuse et solennelle. La physionomie de ces malheureux était impassible; cependant on y pouvait
deviner le sentiment d'une grande infortune. Comme on donnait le signal du départ, nous remarquâmes un groupe d'Indiens
qui s'avançaient vers le port; ils étaient encore plus graves, plus recueillis
que les autres, et marchaient d'un pas plus lent. L'un d'eux paraissait
s'incliner comme s'il eût plié sous un fardeau. A son approche, tous se
rangeaient pour faciliter son passage. Enfin nous distinguâmes au milieu de la
foule un vieillard décrépit, courbé sous la charge des années; son front chauve,
ses bras desséchés, son corps vacillant, le rendaient plus semblable à un
spectre qu'à un être vivant. D'un côté, deux vieillards le soutenaient, dont les
épaules affaissées et tremblantes semblaient moins destinées à prêter un appui
qu'à le recevoir; de l'autre, il se penchait sur deux femmes: la première, à
cheveux blancs; la seconde, plus jeune, portait un enfant suspendu à son sein.
C'était le patriarche de la tribu; il avait vécu cent vingt années. Etrange et
cruel destin! cet homme, si voisin du sépulcre, ne laisserait pas ses ossements
parmi les ossements de ses pères, et, proscrit séculaire, il allait, dans l'âge
de la mort, à la poursuite d'une patrie et d'un tombeau. Cinq générations
l'entouraient et s'en allaient avec lui. L'infortune de tous n'égalait point la
sienne. Qu'importe l'exil à l'enfant qui naît ? Pour qui a de l'avenir, c'est
une patrie qu'un monde nouveau. Il n'existait alors, entre Buffaloe et le Michigan, aucune communication
régulière. C'était donc une rencontre doublement heureuse pour nous que celle
des Indiens dont Nelson était l'ami, et l'occasion d'un bateau à vapeur prêt à
partir pour le lieu même que nous avions indiqué d'avance comme terme de notre
course. Nous prîmes place sur le bâtiment parmi les Cherokis. Pendant la traversée de
Buffaloe à Détroit, Nelson m'entretint longuement du sort de ces peuplades,
jadis si puissantes, aujourd'hui si abaissées; il en parlait sans l'enthousiasme
des hommes d'Europe et sans préjugés américains. Parmi les paroles qu'il me fit
entendre, je me suis toujours rappelé celles-ci: « On croit, me disait-il, que
nous exterminons par le fer les tribus sauvages de l'Ouest: on se trompe, nous
nous servons d'un moyen de destruction aussi sûr et moins dangereux pour celui
qui l'emploie. En échange de riches fourrures de martres et de castors, nous
leur donnons de l'eau-de-vie de peu de valeur; l'Indien grossier abuse tellement
de cette boisson, qu'il en meurt. Ce commerce enrichit l'Américain et tue son
ennemi. Des voix courageuses se sont élevées parmi nous pour flétrir cet infâme
trafic, mais en vain: l'intérêt sordide fascine les yeux du plus grand nombre.
« Il en est qui, pour se justifier d'un attentat, accusent la victime. Les
Américains reprochent aux Indiens d'être vils et dégradés. Peut-être le
sont-ils; mais l'étaient-ils avant de nous connaître ? Quand nos pères
abordèrent au milieu d'eux, ces sauvages leur firent voir un caractère qui
n'était pas sans grandeur, une dignité naturelle et vraie, autant d'énergie
morale que de force musculaire. Ces vertus leur manquent aujourd'hui: qui les en
a dépouillés? Alors, ils ignoraient l'ivrognerie, la débauche, la misère qui
mendie, les passions cupides qu'engendre le droit de propriété; « Je sais, ajoutait Nelson, combien il est difficile de polir leurs moeurs,
de changer leurs coutumes barbares, de les plier au double joug de la vie
sédentaire et de la vie agricole, premiers éléments de toute civilisation.
L'obstacle vient de leur fol amour pour la liberté sauvage. « Mais cet obstacle, qu'avons-nous fait pour le vaincre ? travaillons-nous à
les policer ou à les avilir ? et si leur dégradation est notre ouvrage,
trouverons-nous dans cet abaissement l'excuse de nos violences? « Les Indiens étaient puissants sur cette terre, quand une poignée de
proscrits vint demander un asile à leurs forêts;, ils furent hospitaliers et
bons. Maintenant on leur dit: « Retirez-vous; vous ne valez pas le sol qui vous
porte et que vous ne savez point féconder; allez vivre ou mourir plus loin. Ce
langage n'est point selon l'esprit de Dieu. Si les Indiens refusent d'apprendre
les arts utiles qui font le bien-être de cette vie, enseignons-leur la religion,
source de bonheur dans l'autre; nous ne serons plus troublés par nos
consciences, si nous en faisons des chrétiens.» Ainsi disait Nelson, et j'écoutais ses paroles avec recueillement, parce que
si voix était celle d'un homme juste. « Vous qui sympathisez avec leur malheur, hâtez-vous, me disait-il encore, de
les voir et de les plaindre; car ils auront bientôt disparu de la terre. Les
forêts du Michigan leur sont livrées à perpétuité... Oui, ce sont les termes
du traité: mais quelle dérision! Les terres qu'ils occupaient jadis, et dont on
vient de les chasser, leur avaient été concédées aussi pour toujours.
Leur nouvel asile sera respecté tant qu'il n'excitera point l'envie de leurs
ennemis; mais le jour où la population américaine se trouvera trop serrée dans
l'Est, elle se rappellera que le Nord du Michigan est une riche et belle
contrée. Alors un nouveau traité sera conclu entre les Etats-Unis et les
Indiens, et il sera démontré à ceux-ci que leur intérêt bien entendu est
d'abandonner leur nouvelle retraite et d'en aller chercher une autre encore plus
loin. Mais à force de s'avancer vers l'Ouest, ils rencontreront l'Océan
Pacifique: ce sera le terme de leur course; là ils s'arrêteront comme on
s'arrête au tombeau. Combien de jours de marche leur faudra-t-il pour atteindre
le but fatal ? je ne sais; mais on les a déjà comptés. Chaque vaisseau
d'émigrants, vomis par l'Europe engorgée de population, grossit la phalange
ennemie qui s'avance, hâte sa course, précipite la fuite des vaincus et accélère
l'heure de la catastrophe. Après avoir stationné dans le Michigan, ces Indiens
seront rejetés par-delà les montagnes rocheuses: ce sera leur seconde étape; et
lorsque, grandissant toujours, le flot européen aura franchi cette dernière
digue, l'Indien, placé entre la société civilisée et l'Océan, aura le choix
entre deux destructions: l'une, de l'homme qui tue; l'autre, de l'abîme qui
engloutit. » Tandis que Nelson et moi parlions théoriquement des Indiens et de leur
misérable sort, Marie ne prenait à nos discours qu'un faible intérêt; mais à
l'aspect de leur infortune elle fut bien plus émue que nous. Nous raisonnions;
elle pleura. L'intérêt de ces entretiens détourna d'abord mon attention de la nature toute
nouvelle qui s'offrait à mes regards. Cependant, lorsqu'après avoir traversé le lac Erié nous entrâmes dans la
rivière de Détroit, ainsi nommée parce que les eaux qui la forment, écoulées des
lacs supérieurs, sont étroitement resserrées entre ses deux rives, alors une
scène imposante s'empara de mes sens et laissa dans mon âme une vive impression.
A mesure que nous remontions le fleuve, paraissait à l'entour de nous un plus
grand nombre d'indigènes qu'attirait le bruit de la vapeur. Pour la première
fois un bateau se montrait à leurs yeux sans voiles ni rames. Rien ne pourrait
peindre l'admiration et la stupeur qu'éprouvait à cet aspect l'habitant du
désert. C'était pour lui et pour nous-mêmes un magnifique spectacle que cette maison
flottante, marchant toute seule et s'avançant impétueusement au-devant d'un
courant rapide, sans le secours d'aucune force apparente, entre deux bords
émaillés de prairies et si rapprochés l'un de l'autre qu'on semblait courir sur
la verdure; ce tonnerre sans cesse grondant de la vapeur qui portait le bruit
des cités dans les profondes solitudes; ce chef-d'oeuvre de l'industrie humaine,
cette merveille de la civilisation moderne, placée en face des beautés
primitives de la nature sauvage. Cependant on nous montra sur la rive gauche du fleuve une longue file de
maisons en bois peint, de construction élégante et neuve et entièrement
semblable aux édifices de toutes les petites villes d'Amérique. C'était la ville
de Détroit: on ignore si elle tient son nom du fleuve, ou si le fleuve lui doit
le sien; elle fut fondée jadis par les Français canadiens, au temps où la France
était puissante dans les Deux-Mondes. On trouve ainsi des noms de France semés
çà et là sur les rives du Saint Laurent, du Mississipi et jusqu'au fond du
désert; Pépin-le-Bref, * Saint Louis, ** Montmorency ***; source féconde de
souvenirs qui n'auraient que de la douceur, si, en retraçant la gloire de la
conquête, ils ne rappelaient aussi le crime de son abandon. **** [Note de l'auteur. *, **, *** et **** Réf. Détroit est la dernière ville du Nord-Ouest; après elle commence le désert.
Elle forme ainsi l'anneau de jonction entre le monde civilisé et la nature
sauvage; c'est le point où finit la société américaine et où commence le monde
indien. Placé sur la limite de ces deux mondes, on les voit face à face; ils se
touchent et n'ont rien de semblable. J'avais toujours pensé qu'en m'éloignant des grandes cités pour me rapprocher
des forêts solitaires, je verrais la civilisation décroître insensiblement, et,
s'affaiblissant peu à peu, se lier par un chaînon presque imperceptible à la vie
sauvage qui serait comme le point de départ d'un état social dont nos lumières
et nos moeurs seraient le progrès ou le terme. Mais entre New-York et les grands
lacs, j'ai vainement cherché dans la société américaine ces degrés
intermédiaires. Partout les mêmes hommes, les mêmes passions, les mêmes moeurs;
partout les mêmes lumières et les mêmes ombres. * Chose étrange! la nation
américaine se recrute chez tous les peuples de la terre, et nul ne présente dans
son ensemble une pareille uniformité de traits et de caractères. ** [Note de l'auteur. * et ** Réf. Jusqu'à ce moment, Marie avait supporté la route sans se plaindre d'aucune
fatigue; mais comme nous arrivions à Détroit, son visage portait l'empreinte
d'une altération qu'il lui était impossible de dissimuler; elle nous fit l'aveu
qu'elle avait besoin de repos: nous descendîmes à terre. Cependant le bateau à vapeur ne s'était approché du port que pour renouveler
sa provision de vivres et de bois, et déjà la cloche du départ se faisait
entendre. Nelson nous dit: « Mes enfants, demeurez ici tout le temps qui sera
nécessaire pour rendre à Marie ses forces; gardez avec vous Ovasco, dont les
services vous seront utiles. Je vous précéderai de quelques jours à Saginaw. Le
pays qui porte ce nom est, dit-on, riant et fertile; mais il est encore sauvage.
J'y préparerai votre asile, et le jour de votre arrivée sera celui de votre
hymen; moi-même je vous unirai, nos lois m'en donnent le pouvoir. *** Là, du
moins, mon cher Ludovic, vous pourrez aimer la pauvre fille de couleur sans
craindre les révélations perfides, sans encourir les mépris et les haines. »
[Note de l'auteur. *** Réf. Ainsi parla Nelson; ces paroles étaient touchantes, et chacun de nous fut
attendri; Nelson me dit encore en se séparant de nous: « Je confie à votre
honneur Marie, ma fille bien-aimée; elle n'osait prétendre à votre amour, elle a
droit à votre respect. Votre union fut bénie par un ministre de votre culte;
mais la religion catholique n'est point celle de Marie; vous savez d'ailleurs
quelle catastrophe affreuse est venu, jusque dans le temple saint, troubler
l'acte solennel près de se consommer. Adieu, mon fils, soyez pour Marie un père
jusqu'au jour où je vous nommerai son époux. » Nelson put juger par mon émotion
profonde que le souvenir de ses conseils ne sortirait point de mon coeur.
Un instant après, nous vîmes s'éloigner le bâtiment qui portait Nelson et les
Indiens... et nous demeurâmes seuls, Marie et moi, au milieu des grands lacs de
l'Amérique, entre un monde quitté sans regrets et un désert plein d'espérance.
CHAPITRE XV. LA FORET VIERGE ET LE DESERT. Chose étrange! le départ de Nelson m'avait affligé vivement. Ses paroles
sages, son adieu touchant, reposaient dans mon coeur. Cependant, l'avouerai-je,
après son départ, demeuré seul avec Marie, je me trouvai plus heureux. J'atteste
le ciel que mon âme était pure de toute coupable espérance. Mais, à partir de ce
moment, Marie n'avait plus d'autre protecteur que moi, je serais auprès d'elle
le seul être qu'elle aimât; mon coeur se réjouissait aussi de n'être plus
distrait par aucune amitié. Tel est l'amour, le plus généreux et le plus égoïste
de tous les sentiments. L'état de Marie n'avait rien d'alarmant; aidé d'Ovasco, je l'entourai de
mille soins qui n'étaient point nécessaires. C'était seulement du calme et du
repos qu'il lui fallait. Une navigation de deux jours sur le lac Erié, dont les
eaux se soulèvent comme les vagues de la mer, le bruit continu de la vapeur, qui
tantôt gronde sourdement, tantôt s'échappe en cris perçans; ce mouvement et ce
tumulte perpétuel de la vie de vaisseau avaient accablé Marie et porté à ses
nerfs un ébranlement général. Quelques nuits de sommeil paisible lui rendirent
toutes les forces perdues. Alors nous songeâmes à partir; mais il se présenta un
obstacle que nous étions bien loin de prévoir. Nous avions pensé qu'en prenant à Détroit une petite barque, il nous serait
facile de gagner par eau Saginaw. Lors de notre arrivée, nous avions vu dans le
port une foule de schooners, de sloops et de canots, qui, nous disait-on,
étaient toujours prêts à remonter le fleuve pour aller à la baie Verte, à
Saginaw, au saut Sainte-Marie. Mais lorsque notre départ étant résolu, je
songeai à faire un choix parmi les embarcations, mon étonnement fut extrême de
n'en pas voir une seule dans le port. Leur absence tenait à un événement qui me
fut raconté de la manière suivante: « Tous les ans, à la même époque, les Indiens arrivent des contrées les plus
lointaines, sur la frontière du Canada, pour y recevoir des armes, des
munitions, des vêtements que leur donnent les Anglais. Cette distribution
gratuite, imaginée par une politique perfide, * se fait à une petite distance de
Détroit; ** les tribus sauvages qui vivent aux environs du lac Supérieur, de la
baie Verte et de Saginaw, étaient accourues cette année, selon leur coutume;
elles venaient de repartir, et un grand nombre, qui avaient descendu le fleuve
dans leurs canots d'écorce, avaient pris, pour en remonter le rapide courant,
toutes les barques à voile qu'ils avaient pu trouver. » [Note de l'auteur. * et ** Réf. Cette circonstance nous jeta dans un grand embarras. Attendre le retour des
bateliers, qui ne pouvaient être revenus qu'après plusieurs jours d'absence,
dépassait notre courage; dans notre impatience d'arriver au but tant désiré,
tout retard nous était odieux. Nous étions plongés dans la perplexité la plus
cruelle, lorsqu'on nous apprit qu'il existait un moyen d'aller par terre à
Saginaw. « En prenant cette voie, nous dit-on, vous aurez une distance deux fois
moins longue à parcourir. La route est, à la vérité, peu fréquentée... Quelques
obstacles pourront s'offrir, mais faciles à surmonter. » Je crus ces paroles;
j'ignorais alors qu'il n'est pas d'entreprises si téméraires dont s'effraie un
Américain; je ne savais pas que son esprit hardi ne s'arrête que devant
l'impossibilité absolue. On nous dit que par terre nous pourrions, en trois journées, arriver sans
fatigue à Saginaw, où les marchands de fourrures, qui commercent avec les
Indiens, allaient quelquefois en un seul jour. Nous gagnerions d'abord Pontiac;
le second jour nous verrions la rivière des Sables, * et le troisième nous
serions à Saginaw. [Note de l'auteur. * Réf. Le quinzième jour du mois de mai, par un de ces temps embaumés comme en donne
la saison des fleurs, Marie et moi, accompagnés d'Ovasco, nous suivions la route
de Détroit à Pontiac dans une petite voiture qui portait beaucoup d'amour et
beaucoup d'espérance. Oh! qu'il est doux, dans l'âge des désirs impétueux, de
s'élancer ainsi comme à l'aventure vers un monde inconnu, quand on presse la
main de celle qu'on aime, et qu'on respire appuyé sur son coeur!! Je ne pouvais concevoir le phénomène d'une route si belle, si large, si bien
tracée au milieu d'une forêt sauvage. ** Cette forêt n'est cependant pas
tout-à-fait solitaire; on y rencontre çà et là quelques cabanes en bois, ***
habitées par les pionniers américains. Peu soucieux de la nature sauvage, ces
défricheurs industriels ne viennent point chercher dans le silence de ces lieux
une vie tranquille et retirée; ils arrivent au désert pour en saisir les
avant-postes, servent d'aubergistes aux nouveaux arrivants, mettent en culture
des terres qu'ils revendent avec profit; ensuite ils vont au-delà, plus avant
encore dans l'Ouest, où ils recommencent le même train d'existence et les mêmes
industries. A Pontiac, la route cesse subitement. Alors de toutes parts s'offrit
à nos yeux une épaisse forêt au travers de laquelle il était impossible de
continuer notre voyage comme nous l'avions commencé. Marie était accoutumée à
l'exercice du cheval; nous pûmes donc, sans imprudence, recourir à ce moyen de
transport. [Note de l'auteur. ** Réf. J'appris à Pontiac que désormais nous aurions à suivre, au travers de la
forêt, les détours d'un étroit sentier, connu d'un petit nombre d'Américains, et
dont les Indiens seuls possédaient bien le secret. Un guide nous devenait
nécessaire: je m'adressai, pour l'obtenir, à un marchand américain, qui était,
me dit-on, en possession de rendre aux voyageurs les services de cette nature.
Cet homme trouva tout aussitôt à sa disposition un Indien de la tribu des
Ottawas... il fut convenu que je donnerais deux dollars, l'un pour le guide,
l'autre pour celui qui me l'avait procuré. Cet arrangement me paraissait
équitable; mais le marchand, auquel je remis l'argent, garda le tout pour lui,
et donna en compensation à l'Indien un lambeau d'étoffe usée, une espèce de
haillon dont le sauvage parut fort satisfait. Après cela, contestez donc aux
blancs leur supériorité sur les hommes rouges. Jusqu'à Pontiac quelques bruits
du monde civilisé viennent encore de loin en loin troubler le silence des
solitudes; mais au-delà commence le pouvoir absolu de la forêt sauvage. On n'entre point dans ce monde nouveau sans éprouver une secrète terreur.
Plus de villages, plus de maisons, plus de cabines, plus de routes, plus de
voies frayées. La hache et la cognée n'ont jamais flétri cette végétation qui
s'étend sur la terre en souveraine, et dérobe le ciel à tous les regards;
l'industrie humaine n'a point souillé cette nature vierge. Vous heurtez à chaque
pas des arbres renversés; mais ces ruines ne sont pas de l'homme; elles sont
l'oeuvre du temps. Dans nos forêts d'Europe les vieux arbres sont encore jeunes;
on ne leur donne point le temps de mourir; on les tue dans l'âge de la vie.
Leurs cadavres utiles à l'homme disparaissent aussitôt, et n'attristent point
les regards. Telle n'est pas la forêt primitive de l'Amérique. On y trouve
confondues les générations vivantes et celles qui ne sont plus; au-dessus de nos
têtes se balançait la verdure emblème de vie; à nos pieds gisaient les rameaux
brisés, les troncs vermoulus, débris de la mort. Ainsi s'avanceraient les hommes
parmi des ossements, sans la pitié des tombeaux, qui rend la vie des enfants
moins misérable, en leur cachant le néant des aïeux. Nous marchions à travers les arbres de la forêt sans distinguer les traces du
sentier que nous suivions sur la foi d'un sauvage. Onitou (c'était le nom de
notre guide) portait sur son visage une expression de dureté et un air farouche
qui sont communs à sa race; il était maître de nos existences. Il pouvait nous
trahir, exécuter quelque dessein funeste; pour nous perdre, c'était assez qu'il
échappât à notre vue, et nous livrât à nous-mêmes. Cependant ces impressions graves et sinistres ne furent point de longue
durée. Après une course de quelques heures durant laquelle nos chevaux égalaient
à peine la vitesse de l'Indien, celui-ci s'arrêta. Je lui offris un peu de cette
liqueur de vie, que les hommes de sa race, dans leur langage figuré, appellent
l'eau de feu. Il en but, et sa physionomie prit tout-à-coup une
expression si bienveillante, son regard naturellement sévère devint si doux, que
je fus rassuré pour toujours. La forêt elle-même perdait de ses terreurs et
s'offrait à nos yeux sous un riant aspect. A quelques milles au-delà de Pontiac,
commence une délicieuse contrée: mille collines s'y succèdent formant autant de
vallons dans lesquels une multitude de lacs répandent une éternelle fraîcheur,
et présentent à l'oeil les plus charmants paysages. En parcourant ces belles forêts, si pleines de vie, si imposantes de
vieillesse et si voisines du monde civilisé, il me semblait entendre des échos
mystérieux raconter leur grandeur passée, et prédire leur prochaine destruction.
Oh! comment vous peindrai-je l'enthousiasme dont mon âme fut saisie? Nous
nous avancions, Marie et moi, dans le silence et le recueillement, attentifs aux
beautés que la nature offrait en foule à nos regards, veillant sur toutes nos
émotions pour jouir de chacune d'elles. J'étais assez près de Marie pour que ma
main pressât la sienne; ainsi nous allions au désert, appuyés l'un à l'autre,
elle sur ma force, moi sur son amour, partagés entre les sensations d'une scène
sublime, et nos tendres sentiments encore accrus par les spectacles de la
nature. Que d'images ravissantes offertes à nos yeux! Quel trouble délicieux
dans nos âmes! Comme la douce impression du présent s'accordait bien avec nos
charmants rêves d'avenir! A peine arrivés à Saginaw, Marie serait mon épouse
chérie! Ainsi ma bien-aimée marchait, sous ma conduite, à l'autel nuptial, au
travers de mille fleurs écloses sous nos pas, de mille feuillages suspendus sur
nos tètes, sous une voûte de soleil, d'ombre et de verdure... Heureux, hélas!
que l'horizon nous fût caché! car sans doute il contenait des orages! Etranges mystères de notre nature! le sommet imposant de la montagne abaisse
l'orgueil de l'homme; le tumulte d'une mer grondante repose l'âme; et, dans le
silence de la forêt solitaire toutes nos passions se déchaînent ardentes et
impétueuses!! Je redoutais pour Marie les fatigues de la route: mais elle combattait mes
inquiétudes avec des paroles pleines d'un charme inexprimable. « -- Mon ami, me disait-elle, je me sens forte, car je marche vers un bonheur
inespéré... » Elle me disait encore: -- « Cette retraite solitaire vers laquelle
nous allons était l'objet de mes plus ardents désirs, et le dernier terme de mon
ambition; mais toi, Ludovic, n'as-tu point de regrets ? » Et moi je lui répondais: -- « Ma bien-aimée, pendant long-temps je n'ai pas
su pourquoi j'existais, et j'ai souvent reproché à Dieu les jours inutiles qu'il
m'imposait; ton amour seul m'a révélé le secret de la vie. « Dans mon plus vif enthousiasme pour la gloire, j'étais incertain si je ne
poursuivais pas une chimère... La gloire!! c'est la grandeur d'un homme avouée
par ses semblables... Mais cet aveu, qui le fait ? -- la postérité seule.
« La gloire, c'est le soleil de l'âme; il ne brille qu'après le néant du
corps... sa divine lumière ne réjouit que des ombres... « Mon amie, l'amour ne nous trompe point ainsi: ta douce voix qui m'enchante
n'est point un mensonge; ton regard qui m'enivre de volupté n'est point une
illusion; ta main enlacée dans la mienne n'est point une chimère. O Marie!
l'amour aussi trompe nos coeurs, mais c'est pour leur donner une félicité si
grande qu'ils ne sauraient la contenir. » Tels étaient nos entretiens sous les sombres portiques de la verdure, lorsque
nos yeux sont frappés subitement d'une vive clarté; à mesure que nous avançons,
le jour augmente, jusqu'à ce qu'enfin l'ombre disparaît avec le dernier arbre de
la forêt... Nous nous trouvons en face d'une vaste prairie où la nature la plus
variée, la plus riche et la plus gracieuse resplendit à nos yeux dans un torrent
de lumière. Ici l'Indien nous avertit par signes que c'était un lieu de halte. Nous
avions devancé son avis. Saisis d'admiration à l'aspect de cette scène nouvelle,
nous nous étions arrêtés, Marie et moi, sans nous prévenir l'un l'autre, et
comme par un mouvement simultané d'enthousiasme sympathique. Tandis qu'Onitou et Ovasco conduisaient nos chevaux à une fontaine voisine,
bien connue de l'Indien, Marie s'assit près de moi sous les rameaux d'un alcée.
Nous étions adossés à la forêt, et la prairie qui s'étendait devant nous
déroulait à nos yeux toute sa magnificence. Qu'une belle femme, vive, ardente, passionnée, vous apparaisse tout-à-coup
pendant une rêverie d'amour; l'accord charmant de ses traits, la douce mélodie
de sa voix, le concert plus doux encore des grâces dont elle est ornée,
l'enchantement qui s'exhalent de son souffle embaumé, de sa chevelure flottante,
de son brûlant regard; tout en elle est harmonie, parfum, volupté. Telle parut à mes yeux la prairie sauvage. Sur un fond de verdure nuancé de mille couleurs, une multitude d'insectes aux
ailes de pourpre et d'or, de papillons diaprés, d'oiseaux-mouches au corsage de
rubis, de topaze et d'émeraude, se croisaient en tous sens, rasaient la prairie,
s'entremêlaient aux fleurs, tantôt posés sur une faible tige, tantôt élancés
d'un calice odorant; les uns, faibles créatures d'un jour; les autres comptant
déjà des années de bonheur, tous pleins de vie et d'amour; ici fuyant pour mieux
s'attirer; là volant entrelacés, et s'aimant encore au plus haut des cieux,
comme pour porter à Dieu le témoignage de leurs joies; une atmosphère énervante
par sa douceur, toute parsemée de corps étincelants qui figuraient aux yeux des
myriades de fleurs et de pierreries voltigeant dans les airs. Telle était la scène qui s'offrait aux regards. De tous côtés arrivaient les
doux gazouillements, les tendres soupirs, les gémissements heureux. Il semblait
que tout, dans ce lieu fortuné, prît une voix pour se réjouir. Le moindre
vermisseau bruissait un plaisir; chaque rameau de la forêt rendait un écho de
bonheur; chaque brise de l'air apportait un accent d'amour. Au milieu de cette magie de la nature sauvage, enivré du souffle de Marie qui
respirait sur mon coeur, et du parfum de sa chevelure sur laquelle j'étais
penché, saisi du charme irrésistible de cette solitude, où tout existait pour
aimer, je m'inclinai vers Marie, et mes lèvres avant rencontré ses douces
lèvres, je demeurai attaché à cette coupe de miel et de délices. Bonheur
silencieux! ravissante extase! volupté du ciel, et pourtant incomplète... car un
vent brûlant passait sur mon âme et y allumait d'impétueux désirs! Confiante
dans mon amour, la vierge pure ne pensait point à me résister... Alors un combat
terrible s'engagea dans le fond de mon coeur. Mille flammes ardentes le
dévoraient, et mon sang se précipitait bouillant dans mes veines...O ma
bien-aimée! la beauté même qui m'inspirait ces transports, et ton innocence qui
rendait ma victoire si facile, me sauvèrent d'une faiblesse et d'un remords.
Dans cet instant d'égarement et de fascination, au milieu de cet éblouissement
qui s'empara de tout mon être, tu m'apparus, vision charmante, dessinée dans mon
imagination sur un ciel bleu parmi des images roses; tu m'apparus, créature
enchantée sous les traits immatériels qu'on prête aux génies célestes, c'était
toujours toi, Marie; mais toi, plus belle encore, plus séduisante de grâce, de
candeur et de pureté. Je te voyais à travers le voile transparent d'un avenir de
quelques jours dans notre asile fortuné de Saginaw, au milieu d'une nature
encore plus riche, dans une solitude encore plus aimante; devenue mon épouse
chérie, tu reposais sur mon coeur, enlacée dans mes bras, me prodiguant sans
trouble mille tendres caresses que je recevais sans remords... et je frémis en
songeant que j'allais tacher cette blanche fleur, lui ravir son parfum
d'innocence, infecter de vices et d'amertume la source pure d'une délicieuse
félicité! Je ne pensais point à Nelson, à ses conseils, à la honte de trahir sa
confiance; ô mon amie! le ciel m'est témoin qu'en m'arrachant de tes bras où je
mourais de bonheur, je ne cédai qu'à notre amour! En ce moment, un bruit confus frappa mon oreille des voix d'hommes, des
hennissements de chevaux, des aboiements de chiens, se faisaient entendre.
Bientôt nous aperçûmes une troupe d'Indiens qui venaient vers nous en suivant le
sentier que nous avions parcouru. Mon premier mouvement fut un sentiment de
crainte: quels étaient ces Indiens ? d'où venaient-ils? comment se
trouvaient-ils entre nous et le village que nous avions quitté le matin même!
Notre guide était-il sincère ? Cette halte qu'il nous avait engagés de faire
n'était-elle point conseillée par la trahison ? Si les Indiens nous attaquaient,
quelle résistance pourrai-je leur opposer? Comment défendrais-je Marie? Placés
entre ces sauvages et des espaces inconnus, toute fuite nous était impossible:
les plus sinistres pensées remplissaient mon âme. Ma frayeur s'augmenta lorsque
je vis Onitou s'entretenir familièrement avec ceux qui marchaient en tête de la
troupe. Bientôt toute une tribu d'Indiens s'offrit à nos regards: hommes,
femmes, enfants, bagage, fortune, foyer domestique, tout était là. Ici s'avançait une jeune femme portant son enfant sur son dos; on en voyait
une autre se séparer de la bande, et assise au pied d'un vieux chêne, présenter
sa mamelle à son nouveau-né; çà et là des Indiens se glissaient, comme des bêtes
fauves, parmi les lianes, à la recherche de quelques fruits sauvages; d'autres
s'arrêtèrent sous nos yeux, et prenant la prairie pour salle de festin, se
rangèrent autour d'un feu allumé à la hâte, au-dessus duquel ils suspendirent
les chairs encore palpitantes d'un chevreuil et d'un élan. A mesure qu'ils
passaient près de Marie, je les regardais avec ce sourire forcé que prend la
crainte, quand elle affecte la confiance. Tous portaient sur leurs figures une
expression farouche et sauvage. Le plus grand nombre feignaient de ne pas nous
voir. Quelques-uns nous jetaient un regard d'orgueil et de mépris. Un seul, en
nous voyant, sourit gracieusement; mais ce fut un éclair passager. Son visage
redevint tout-à-coup dur et sévère. J'ai su depuis que ces Indiens, de la tribu des Ottawas, qui vit au Nord du
Michigan, étaient venus à Détroit pour se rendre au Canada; et que là, ayant
appris l'arrivée des Cherokis, et leur départ pour Saginaw, ils s'étaient remis
subitement en route, afin de précéder ces nouveaux venus au lieu de leur
débarquement, et d'observer leur invasion. Nous continuâmes notre route sans encombre, et j'appris à voyager parmi les
sauvages du Nouveau-Monde avec plus de sécurité que je ne faisais chez quelques
peuples européens d'antique civilisation. Le jour approchait de son déclin; nos
ombres et celles de nos chevaux s'allongeaient à notre droite. A l'extrémité de
la prairie, nous retrouvâmes la forêt. Peu de temps après, nous étions sur le
bord méridional de la rivière des Sables; c'était le bord opposé qui devait nous
fournir un asile pour la nuit; le lendemain nous partirions pour Saginaw.
Conduits par Ovasco et par Onitou, nos chevaux passèrent la rivière à la nage;
je fis monter Marie dans un canot d'écorce que nous trouvâmes sur le rivage; je
me plaçai près d'elle, et je dirigeai de mon mieux la petite barque qui portait
un être adoré, mes espérances et toute ma destinée. Je me rappellerai toujours
avec délices ce court instant de bonheur: c'était l'heure où le jour cesse, et
où la nuit n'est pas encore venue; quand les oiseaux de lumière ont fini leurs
concerts, et que ceux des ténèbres n'ont pas commencé leurs chants lugubres;
alors que, succédant aux ardeurs du soleil qui réveille et vivifie tout, l'astre
des nuits répand ses molles clartés sur la nature qui s'endort. Admirable contraste! à ces voix innombrables, à ces chants, à ces murmures, à
toutes ces harmonies de la journée, avait succédé un silence profond; tout se
taisait autour de nous; pas un bruit lointain ne frappait notre oreille, des
mouches aux ailes de feu * semaient dans l'air, en voltigeant, mille bluettes
enflammées, qu'on eût prises pour les étincelles d'un vaste incendie, sans la
délicieuse fraîcheur qui régnait autour d'elles. [Note du copiste: * Les Notes d'auteur en fin d'ouvrage ne comportent aucune
référence à l'astérique dans le paragraphe ci-dessus. ] Tout pleins du calme que nous respirions, incapables de prononcer une parole,
nous retenions notre souffle de peur de troubler le silence de la nature; nous
demeurions immobiles, et notre canot s'en allait au gré du courant. Déjà,
dépassant la cime des grands pins, la lune projetait sur nous sa clarté
mystérieuse, et reflétait ses rayons tremblants sur la surface de l'onde,
légèrement agitée par notre frêle esquif; la paix de l'atmosphère était entrée
dans nos âmes; nous ne pensions point, nous avions le coeur plein; notre bonheur
s'était modifié comme la nature elle-même, tout-à-l'heure si vive, si ardente,
si animée, maintenant tranquille et muette. C'était le soir, tendre crépuscule
du désert et du coeur, douce rosée qui venait rafraîchir nos âmes brûlées par
les passions du jour. Comme je prenais une rame pour diriger notre canot vers le rivage: -- « Oh!
mon ami, quel malheur! s'écria Marie d'une faible voix; arrivés déjà! que ne
suivons-nous ce courant qui nous entraîne si doucement ? comme on respire bien
ici! comme il est pur l'air que n'a point souillé le souffle des méchants! Oh!
faut-il sitôt quitter ces lieux? où trouver plus de calme, plus d'émotions
douces, plus de bonheur tranquille!... » Et la charmante fille se penchait vers
moi, retenait mon bras et me disait encore: « Qu'il serait doux, nous
abandonnant au cours de cette rêverie presque céleste, et suivant avec foi les
eaux de ce fleuve qui nous bercent si mollement; qu'il serait doux, mon ami, de
mourir ensemble dans une extase du coeur, et de monter au ciel par un élan de
nos joies vers Dieu! Nous ne ferions que changer de patrie... Le bonheur des
anges peut-il surpasser celui que nous éprouvons ? mais jouirons-nous encore ici
bas d'une pareille félicités?» Je la guidais vers le rivage, et je lui disais: « Marie, je ne sais si tu es
une créature de la terre; car ta voix, ton langage, toute ta personne, sont
pleins d'un charme divin... Quand je vois couler tes larmes, je te prends pour
l'ange de la mélancolie aspirant à remonter au ciel où l'innocence ne pleure
plus; mais quand ta voix m'enchante et module des sons de bonheur, je ne sais
plus que penser de l'être surhumain qui a connu les félicités célestes, et ne
méprise pas les joies de la terre... Ma bien-aimée, aie foi dans mon amour; un
air plus doux et plus pur, une contrée plus riante encore, une nature encore
plus belle, nous attendent au-delà; nous serons mieux qu'ici; car nous serons
encore plus loin du monde que nous haïssons... Vois comme le bonheur se révèle à
nous par degrés à mesure que nous fuyons davantage... » Sur quel rivage nous eût trouvés l'aurore du lendemain, si, cédant à la voix
de Marie, et au sommeil qui s'emparait de toute la nature, j'eusse livré notre
barque aux hasards du courant ? Je ne sais. L'asile que choisit notre raison
vaut-il celui que nous désignent les caprices du vent, les détours de l'onde,
les ombres de la nuit ? * [Note de l'auteur. * Réf. Notre abri durant la nuit fut une petite cabane en bois, habitée par un
Américain de la Nouvelle-Angleterre, qui s'est établi près des Indiens pour
faire avec eux le commerce des pelleteries. A notre arrivée, nos chevaux furent abandonnés dans une étroite enceinte
voisine de l'habitation. Notre hôte s'empressa de faucher leur nourriture dans
un champ d'avoine sur pied; puis, prenant une hache, il coupa dans la forêt un
arbre, dont il nous fit du feu pour nous préserver des fraîcheurs de la nuit.
Les pièces de bois, dont la cabane était formée, laissaient l'air extérieur
pénétrer par mille ouvertures, et l'humidité du rivage se faisait déjà sentir.
Bientôt une flamme pétillante, nourrie de pommes de pins, éclaira notre obscure
demeure, et nous fit voir un réduit étroit, mais remarquable par sa propreté.
Une femme, au visage pâle et maigre, parut; c'était celle de notre hôte; autour
d'elle étaient groupés plusieurs enfants en bas âge. Une image grossièrement
peinte, représentant le général Washington, était suspendue au-dessus de la
cheminée. Aux Etats-Unis, Washington est le dieu de la chaumière comme celui du
Capitole!... Sur une table placée au centre du logis, on voyait disséminées
plusieurs feuilles d'un journal de New-York, de date assez récente. Tout, chez
nos hôtes, annonçait plus de bien-être matériel que de bonheur; leurs manières
polies sans élégance, leur langage correct sans ornement, leurs connaissances
exactes, mais bornées, tout prouvait qu'ils n'étaient pas nés au désert, et
qu'ils appartenaient à la classe moyenne d'une société civilisée. Leur seul but,
leur idée fixe était de faire fortune; ils étaient comme tous les Américains.
La femme nous prépara un repas modeste, et le thé nous fut servi sous la
cabane du désert. Cette situation singulière n'eût point été sans charmes pour
moi, si Marie eût pu en jouir elle-même; mais elle était souffrante; une longue
journée de route l'avait affaiblie; elle ne prit aucune part au repas qui devait
réparer ses forces. Je donnai tous mes soins à lui préparer un lieu de repos;
une peau de buffle lui servit de lit; je couvris ses pieds de mon manteau...
alors, accablée de sommeil, Marie prit une de mes mains en gage de sécurité, et,
s'étant penchée sur moi, elle s'endormit. Bientôt tout le monde reposa en
silence autour de moi; seul je veillais attentif au dedans, et épiant les
moindres bruits du dehors; veille imposante au fond de la forêt sauvage, dans la
cabane solitaire, où brillaient quelques flammes vacillantes, seul mouvement qui
se fit autour de moi; veille silencieuse qui fit apparaître à mes yeux, comme
des fantômes, les souvenirs de ma jeunesse, mes ambitions, mes vastes desseins,
les grandeurs et les misères de ma vie, les illusions avec les désenchantements,
les amours avec les espérances; veille presque fébrile, durant laquelle
l'imagination va mille fois du passé à l'avenir, du désespoir au bonheur, de la
sagesse à la folie; et ne s'arrête qu'à l'instant où, dominée par l'ascendant
d'un pouvoir irrésistible, la pensée chancelle, fléchit par degrés, se relève
avec effort, puis retombe et va mourir enfin dans la nuit du sommeil... Avant que mes paupières se fussent affaissées, j'avais remarqué que le repos
de Marie était troublé par des mouvements soudains, des tressaillements, des
paroles entrecoupées. Le matin elle se réveilla en sursaut. Son premier
mouvement fut de ressaisir ma main qu'elle avait abandonnée en dormant. Ce geste
me tira moi-même de mon assoupissement, et, en revoyant Marie, que je n'avais
pas eu la force de veiller une nuit entière, je compris toute l'impuissance de
la volonté. Marie était triste et pensive: «Mon ami, me dit-elle, si je n'étais près de
toi, je craindrais de grands malheurs... car j'ai eu des songes terribles. »
Je remarquai avec chagrin que la nuit ne l'avait point reposée... et
l'agitation extrême de son sang me fit penser que la fièvre l'avait saisie...
Que faire? Demeurer dans cette cabane solitaire! Nous arrêter si près du but! il
ne nous fallait plus qu'un jour de voyage. Le soir nous arriverions à Saginaw
pour y rester toujours. Ne devions-nous pas, à tout prix, gagner ce lieu de
repos, qui rendrait à Marie ses forces, et verrait commencer notre bonheur ? Je
dis mes pensées à Nous partîmes à l'heure où la nature a coutume de retrouver la voix avec la
lumière;... mais une nouvelle scène nous réservait de nouvelles impressions...
Avant d'arriver à la rivière des Sables, nous avions parcouru de sauvages
solitudes; après l'avoir quittée, nous entrâmes véritablement dans le désert...
Nous marchions sans entendre le chant d'un oiseau, le bourdonnement d'un
insecte, le mouvement d'un seul être vivant... Ce n'était plus le silence de la
nature qui se repose après les chants du jour, et qu'on entend encore respirer
pendant qu'elle dort... c'était le silence morne du néant... Le seul bruit qui
frappât notre oreille était causé par les pas de notre guide et par ceux de nos
chevaux; bruit régulier qui ajoutait encore à la monotonie du lieu. Plus de
vallons, plus d'échos, plus de prairies, plus de ciel; partout la forêt, partout
les mêmes arbres, partout un sol uniforme; à chaque pas nouveau, nous retrouvons
le site que nous venons de quitter. Il semble que nous marchions sans avancer,
jouet d'une puissance invisible, qui nous donne l'illusion du mouvement et
paralyse nos efforts. Nous allons toujours... toujours... et la scène ne change
pas!! Où sommes-nous donc? Suivons nous notre route ? Où est le Nord vers lequel
nous devons aller ? le Sud que nous devons fuir? je crois que nous retournons
sur nos pas; que cette forêt est grande!... et si elle ne finissait pas!! elle
devient de plus en plus épaisse; ses ombres plus solennelles... ses voûtes
muettes sont si pleines de silence, de terreurs et de mystères, qu'on se croit
engagé dans des catacombes et perdu dans leurs détours. Ces impressions étaient d'autant plus puissantes sur nous qu'elles
contrastaient avec toutes les émotions de la veille, les unes si brûlantes, les
autres si douces. Je sentais le froid pénétrer dans mon âme et comme une barre
d'airain qui pesait sur mon coeur. « Mon Dieu, me dit Marie en se rapprochant de moi et en saisissant ma main,
que cette solitude est profonde et terrible!... » -- Et comme son esprit était
prompt à saisir les funestes présages: « Mon ami, me dit-elle, sois sûr que ce
jour sera un jour fatal... je ne sais pourquoi le souvenir de Georges ne me
quitte point; sans doute quelque affreux malheur... » Elle n'acheva pas: une larme compléta sa pensée. Je m'efforçai de la rassurer
et de lui donner plus de sécurité que je n'en avais moi-même... Cependant je fus
vivement frappé de l'altération dont tous ses traits portaient l'empreinte. Je
pensai qu'un peu de repos la soulagerait, et j'ordonnai à notre petite caravane
de s'arrêter. Durant cette halte, je demandai par signes à Onitou, si nous approchions de
Saginaw. Il comprit très-bien ma question, et dessinant sur la terre deux points
qui figuraient, l'un Saginaw, l'autre la rivière des Sables, il tira une ligne
de 1'un à l'autre, et marqua sur cette ligne un troisième point indiquant la
place que nous occupions; ce point se trouvait au tiers de la ligne; nous
n'étions donc qu'au tiers de notre route. Un instant après, et tandis que nous
étions assis sous l'ombre d'un catalpa, nous voyons l'Indien se lever, prendre
sa course devant nous, plus léger qu'un chevreuil, en criant: Saginaw!
Saginaw! et en nous montrant le soleil déjà parvenu au milieu de sa course.
Alors Marie fit un effort courageux pour se lever; nous continuâmes notre
route dans le désert... Je m'aperçus bientôt à la voix de Marie que ses forces
allaient toujours en déclinant. Après de longues heures de marche, j'ordonnai de
nouveau à notre guide de s'arrêter... mais, à ma voix, il redoubla de vitesse,
en m'indiquant, par un geste expressif, que le soleil était descendu dans le
sein de la terre et que la forêt allait bientôt se couvrir de ténèbres.
Cependant le désert présentait à nos yeux un aspect de plus en plus effrayant.
Le sentier que nous suivions était si étroit que Marie et moi ne pouvions plus
aller de front; il était à peine marqué; sans cesse on le perdait de vue, et
alors nous avions l'air de marcher à tout hasard au travers de la forêt. La nuit
étant venue, le silence avait cessé, mais la solitude avait pris une voix
terrible et lugubre. On n'entendait que le meuglement des ours et le chant
sinistre des oiseaux nocturnes. La lune, qui mêle un charme aux nuits les plus
funestes, comme l'amour d'une belle femme répand de secrets enchantements sur
une vie malheureuse, ne se montrait point encore... Alors en pensant à Marie, à ses souffrances, que trahissaient quelques cris
échappés à la douleur, je sentis mon sang se glacer dans mes veines et mes
forces prêtes à défaillir... Dans cet état de faiblesse physique, ma raison
elle-même fut troublée, et mon imagination me fit voir autour de Marie une foule
de monstres fantastiques qui menaçaient son existence; je les voyais tantôt sous
les traits d'une hyène dévorante, A ces mots, mon coeur se brisa; je ne sais quelle résolution insensée allait
sortir de mon désespoir, lorsque notre guide s'arrête tout-à-coup et crie trois
fois: Saginaw! Ce cri, jeté dans le désert, y trouve un long
retentissement et nous revient répété par mille échos; le premier tumultueux, le
second moins fort, suivi de plus faibles encore. La forêt cesse tout-à-coup;
nous entrons dans une prairie, nous y marchons quelque temps en descendant une
pente presque insensible. Enfin nous voyons le bord d'une large rivière: celle
rivière était la Saginaw, et le bord opposé, l'asile que nous cherchions.
CHAPITRE XVI. LE DRAME. « O mon Dieu! quel bonheur! s'écria Marie en voyant le rivage. Son énergie
morale eût été incapable d'un plus long effort. Je la saisis dans mes bras et la
déposai dans une pirogue indienne; je me plaçai près d'elle comme j'étais en
passant la rivière des Sables. « Mon ami, me dit alors Marie avec tendresse,
pardonne-moi,... je t'ai affligé... j'ai cru, pendant toute cette journée, qu'un
destin funeste s'opposait à notre arrivée dans ces lieux... j'avais tort; car tu
es mon bon ange, et tu me guidais... Oh! je sentais mon corps défaillir et mon
âme se briser... mais je ne souffre plus et je n'ai que des pensées de
bonheur...» Ces paroles versaient la joie dans mon coeur, et j'aspirais au rivage comme
au terme de toutes nos douleurs. « Vois, me disait Marie, en me montrant notre futur empire, vois comme nous
serons dans cette contrée lointaine... Oui, les eaux de la Saginaw sont encore
plus pures, plus paisibles, que celles de la rivière des Sables; l'air est ici
plus doux; cette terre est plus embaumée; et voilà que l'astre des nuits, notre
bon génie du désert, se lève et brille de tout son éclat... » Et disant ainsi, Marie portait ses regards vers le ciel. «Dieu! »
s'écria-t-elle tout-à-coup d'une voix effrayée, et ses yeux, redescendus à
terre, se cachèrent entre ses deux mains. En ce moment, le disque rouge et enflammé de la lune sortait des ombres de la
forêt et semblait en montant, s'appuyer sur la cime des arbres... On le voyait
s'élever et grandir... il s'avançait sur nous semblable à un spectre de sang...
Cette image terrible avait frappé l'esprit de Marie, et le cri d'effroi
qu'elle s'efforça vainement de contenir fut encore la voix d'un sinistre
pressentiment. En arrivant au but tant désiré, Marie avait senti renaître en elle une
énergie surnaturelle qui ne fut point de longue durée. Je ne sais si sa force
s'affaiblit en même temps que sa foi dans l'avenir; mais je la vis presque
aussitôt tomber dans un grand abattement. Je me trouvai alors livré à des embarras que l'imagination ne saurait
concevoir. Nelson n'était point à Saginaw. Le bateau qui le portait, lui et les
Cherokis, n'avait pas encore paru, et des Indiens Ottawas, naturels du pays,
m'assurèrent qu'aucun étranger n'avait, depuis un temps très-long, abordé dans
cette contrée. Ce contre-temps fut pour Marie et pour moi une source de chagrins et
d'inquiétude; il rendit aussi plus difficile notre situation. Nelson devait nous
préparer un asile qui nous manqua. Je me mis à l'oeuvre aussitôt. Mais je ne
sais quel eût été notre sort si, en attendant que notre cabane fût élevée, nous
n'eussions pas trouvé l'abri d'un toit hospitalier. Saginaw, où vous voyez en ce moment deux habitations édifiées avec quelque
soin, n'en possédait alors qu'une seule de grossière construction, et que nous
trouvâmes occupée par un Américain canadien d'origine. Cet homme parut joyeux de
nous voir, et, me reconnaissant à cet air de famille qu'ont tous les Français: «
Vous venez, me dit-il, de la vieille France? » Il était né parmi les Indiens,
dont il avait pris presque toutes les moeurs. La chasse et la pêche suffisaient
à ses besoins, et il trouvait un charme extrême dans une vie toute de liberté
sauvage. Comme nous arrivions il était sur le point de partir; il se rendait aux
environs du fort Gratiot pour la chasse du ramier; il nous offrit sa cabane et
nous engagea d'y rester jusqu'à ce que j'en eusse construit une autre. Je lui
proposai de l'acheter, laissant à sa bonne foi le soin d'en fixer le prix; mais
il n'écouta point ma demande, et me dit pour toute réponse qu'il aimait ce lieu,
qu'il y était né, et qu'il y passerait le reste de ses jours. Ainsi se retrouve jusqu'au fond du désert le caractère des nations. L'Américain de race anglaise ne subit d'autre penchant que celui de
l'intérêt; rien ne l'enchaîne au lieu qu'il habite, ni liens de famille, ni
tendres affections... Toujours prêt à quitter sa demeure pour une autre, il la
vend à qui lui donne un dollar de profit. Non loin de là vous voyez l'homme de sang, français s'attacher à sa terre
natale, chérir le pays où ses pères ont vécu, aimer pour eux-mêmes les objets
qui l'environnent, et préférer ces choses de valeur tout idéale aux froides
jouissances de la richesse. J'acceptai son offre, et ne pus le déterminer à recevoir le prix du service
qu'il me rendait. Nous avions un asile... mais tout était encore obstacle et misère autour de
nous. Marie fut, dès le premier jour, saisie d'une fièvre particulière à ce pays,
et qui manque rarement d'atteindre les étrangers nouvellement arrivés; il
fallait que je me partageasse entre les soins nécessaires à mon amie et les
travaux qu'exigeait la construction de notre demeure. La cabane du Canadien,
toute précieuse qu'elle était dans notre détresse, ne nous offrait d'ailleurs
qu'un imparfait asile; elle se composait de pièces de bois, mal jointes entre
elles, à travers lesquelles l'humidité des nuits pénétrait comme la chaleur des
jours. Une foule d'insectes s'y introduisaient: les uns, imperceptibles, nous
révélaient leur présence par la douleur de leurs piqûres; les autres, voltigeant
par essaims, montraient à nos yeux leur corps grêle, armé d'un long aiguillon,
et fatiguaient nos oreilles d'un perpétuel bourdonnement; tous nous livraient
sans relâche une guerre impitoyable et troublaient cruellement le repos de
Marie. La nourriture grossière à laquelle nous étions réduits n'avait rien qui pût
altérer une santé robuste; mais la faiblesse de Marie, sa maladie, ses
habitudes, rendaient nécessaires des aliments délicats dont nous étions
tout-à-fait dépourvus. Tout nous manquait dans ce désert: le médecin le plus proche était à Détroit,
et je voyais Marie languissante, sans pouvoir offrir le moindre soulagement à
ses maux. Nous ne pouvions cependant songer à quitter ce lieu; il eût fallu regagner
Détroit pour trouver quelque secours; nous n'avions aucun moyen d'y retourner
par eau, et c'eût été folie que de tenter une seconde fois le long voyage aux
fatigues duquel Marie avait si difficilement résisté. Je comptais les jours par mes tourments; car, au désert, toutes les divisions
établies dans le temps disparaissaient; plus de mois, plus de semaines, plus
d'heures. Au bout d'un temps très-court, l'ordre des jours se perd entièrement;
et alors il s'en fait un autre qui est celui des bons et des mauvais, des ciels
purs et des orages... et puis quand un affreux malheur a empoisonné la vie, ce
n'est plus qu'un long temps de misère et d'ennui, une suite de gémissements,
échos de la première douleur, qui se répètent à l'infini, et ne meurent que sous
la pierre du sépulcre. Quel que fût mon chagrin, mon coeur se refusait à concevoir de grave,
inquiétudes. Nelson arriverait bientôt; bientôt aussi Marie aurait un asile
mieux défendu contre les injures du dehors. Tout son mal provenait sans doute
d'une suite de jours écoulés sans repos ni sommeil, et céderait à quelques nuits
de paix profonde... et alors combien nous serions heureux ? Cependant c'était déjà un grand malheur que ce trouble des premiers jours qui
nous enlevait le charme inestimable des premières impressions. Etrange aveuglement! ma plus grande peine n'était pas de prévoir des
infortunes, mais d'avoir perdu des joies! Je contemplai en face les obstacles que j'avais à vaincre, et m'armai, pour
les combattre, de cette énergie morale que donne seule la foi dans le succès.
Je travaillais à notre cabane pendant tout le temps que je ne passais pas
auprès de Marie. J'étais secondé dans ma tâche par Ovasco, dont le dévouement ne saurait se
décrire. Ce fidèle serviteur semblait se multiplier lui-même pour faire face à
toutes les difficultés. Au milieu de ces rudes travaux et des sueurs qu'ils me coûtaient, je trouvais
un charme secret à penser que tout, dans notre bonheur, serait mon ouvrage.
Cependant, quels que fussent mes efforts, l'oeuvre que j'avais entreprise
demandait plus de temps que je ne pensais. L'état de Marie devenait plus
alarmant; son pouls annonçait une agitation croissante. Elle ne faisait pas
entendre une seule plainte; mais, sous le voile du sourire errant sur ses
lèvres, il était facile d'apercevoir un sentiment de tristesse profonde.
Elle me dit un jour avec tendresse: « Ludovic, tu prends bien de la peine
pour préparer notre demeure? » Une autre fois: « Tu me quittes, me dit-elle, pour travailler à la
chaumière... Ah! je t'en conjure, reste près de moi... qui sait l'avenir? »
Je repoussai loin de moi l'affreuse pensée dont ces paroles contenaient le
germe. Cependant le changement de saison vint aggraver mes inquiétudes et mes
tourments... Dix jours environ s'étaient écoulés depuis notre arrivée à Saginaw,
et les chaleurs du mois de juin commençaient à se faire sentir. Pénétrée par les
rayons d'un soleil brûlant, assaillie par des nuées de moucherons dont une
température embrasée semblait accroître le nombre et la malignité, notre petite
cabane devint le théâtre d'une misère dont je ne pourrais vous tracer le
tableau... Je faisais de vains efforts pour éloigner de Marie les innombrables
ennemis qui bruissaient autour d'elle; ils étaient plus prompts à renaître que
moi à les anéantir; et je voyais le beau front de mon amie tout saignant de la
morsure de ces vils insectes... je passais ainsi les jours et les nuits veillant
auprès de ma bien-aimée, et m'efforçant de soulager par mes soins ses ennuis et
sa douleur. Pendant ce temps, Ovasco travaillait sans relâche à la cabane, qui était près
de s'achever. Pour comble de malheur, il fut lui-même attaqué de la fièvre du
pays, et alors je me trouvai seul, sans appui, entouré de maux qu'il me fallait
contempler sans cesse, et que je ne pouvais adoucir. L'idée d'une affreuse catastrophe avait été long-temps sans pouvoir pénétrer
dans mon âme. Chose étrange! lorsqu'on possède un bien plus cher que la vie, et
qu'on en jouit tranquillement, on est prompt à concevoir des craintes
chimériques, et, si un grand péril de le perdre se présente, on fait autant
d'efforts pour ne pas voir le danger réel, qu'on en faisait auparavant pour
apercevoir des dangers imaginaires. Tel est l'ordre et la justice du ciel.
L'heureux est troublé dans sa joie par la terreur de l'infortune, et le pauvre,
consolé dans sa misère par des illusions de félicité! Cependant les paroles de Marie, dont le souvenir revenait à ma mémoire,
l'aspect des souffrances qu'elle endurait sous mes yeux, et peut-être aussi
l'opiniâtreté du sort à contrarier tous mes desseins, jetèrent le trouble dans
mon âme... Une lueur fatale m'apparut... et tout mon corps se couvrit d'une
sueur glacée... Je fis un effort pour rappeler à moi ma raison, que je sentais
s'égarer, et je dis à Marie: « Ma bien-aimée, dans quelques jours notre nouvelle demeure sera prête a te
recevoir... alors la présence de Nelson manquera seule à notre bonheur... S'il
s'était avancé sans guide dans ces contrées désertes, nous devrions concevoir de
grandes inquiétudes: mais que pouvons-nous craindre, le sachant entouré
d'Indiens qui l'aiment, le révèrent, et pour lesquels le plus beau pays est
aussi le plus sauvage ? Espérons qu'il sera bientôt rendu à nos voeux... Mais,
mon amie, je demande encore au ciel une chose qui m'est plus chère que tous les
biens de ce monde: c'est la fin de tes souffrances... Nous ne savons point le
remède qui peut te guérir; le secours d'un médecin nous est nécessaire; je vais
aller le chercher à Détroit; j'y arriverai dans deux jours, et, deux jours
après, je serai de retour ici, ramenant avec moi l'homme dont la science te
sauvera. Pendant mon absence, notre fidèle Ovasco demeurera près de toi; quoique
souffrant lui-même, il retrouvera des forces pour donner des soins à sa bonne
maîtresse. » Ovasco, qui était là, ne put entendre ces paroles sans attendrissement; Marie
m'écoutait avec tous les signes d'une émotion profonde... elle resta
silencieuse, parut réfléchir beaucoup; enfin d'une voix altérée: « Mon ami, me dit-elle, ne me quitte pas... je t'en conjure... quatre jours
d'absence... c'est bien long!... non... Ludovic... non... il faut rester... »
Et son regard, fixé sur moi, prit une expression indicible de tendresse et de
mélancolie. Je tentai de lui faire comprendre combien il serait insensé de céder à un
mouvement de faiblesse qui ruinerait notre avenir, tandis qu'un sacrifice de
quelques jours assurerait notre bonheur. Mais je trouvai en elle une résistance d'instinct contre laquelle ma raison
était sans puissance. « Mon bien-aimé, me disait-elle, je t'en supplie, ne m'abandonne pas; tu sais
combien est fragile la liane séparée du rameau qui la protège... Ludovic, loin
de toi, je serai plus faible encore... ta présence seule me soutient... si tu
t'éloignes, je me briserai... » L'accent dont elle prononça ces paroles était déchirant. Troublé par ce langage d'autant plus désolant qu'il avait toute l'amertume du
désespoir, sans la violence qui l'exagère, je tombai à genoux au chevet du lit
de Marie... incapable d'articuler un seul mot, je saisis la main de mon amie, et
l'arrosai d'un torrent de larmes; jamais la douleur n'avait ainsi abondé dans
mon âme. Quand cet orage fut passé, je relevai mon front abattu... mais je ne
retrouvai la raison qui m'avait fui que pour comprendre toute l'horreur de la
situation et l'excès de ma misère. Les illusions de l'infortune, qui abusent de l'espérance, m'avaient toujours
voilé la véritable position de Marie. Elle-même s'était plu constamment à me
tromper sur son état. Quand je lui parlais de notre bonheur à venir, elle
versait des pleurs que je croyais sortis d'une source de joie. Si je
l'entretenais de ses souffrances, elle était prompte à changer le sujet de notre
conversation; oublieuse de ses maux, elle usait toutes ses forces à distraire ma
peine, et, tandis qu'elle se consumait dans de cruelles douleurs, c'était elle
encore qui me donnait des consolations. Quelle fut ma stupeur, lorsque, arrêtant mes regards sur cette main chérie
que je pressais dans un transport de désespoir et d'amour, je la vis desséchée
par une affreuse maigreur. La lumière qui m'apparut fut celle de l'éclair qui brille du même feu que la
foudre qui tue. Le corps de mon amie était tout entier dévoré par le mal... sa
figure seule n'avait point subi les mêmes ravages, et conservait, malgré son
altération, tous les signes d'une force à peine ébranlée; soit que l'énergie de
son âme se peignit toute dans son regard, soit que l'irritation de la fièvre fit
refluer vers le visage le peu de sang et de vigueur qui restaient dans ce faible
corps. Ainsi s'offrait sans voile à mes regards la triste réalité. Tel était donc
l'effet de ces longs jours passés sous un soleil brûlant; de ces nuits plus
longues encore, écoulées parmi les douleurs, sans sommeil, sans repos, sans
abri, et dans les angoisses toujours croissantes d'une veille qui ne finissait
point!! Cependant, témoin de cette scène, Ovasco me dit: « Mon bon maître, vous ne
pouvez quitter ce lieu; laissez-moi partir pour Détroit; j'en reviendrai bientôt
avec l'homme dont le secours nous est nécessaire. » Comme il me voyait hésitant à accepter cette offre de son dévouement, que son
état de maladie rendait imprudente: « Oh! ajouta-t-il, je me sens mieux; l'idée
de sauver ma chère maîtresse me rend toutes mes forces. -- Fidèle serviteur, lui
répondis-je, c'est aussi ma vie que tu sauveras. » J'ignore si un effort extraordinaire de l'âme ne peut pas assoupir les plus
cruelles douleurs et ranimer subitement une vigueur éteinte; mais je vis Ovasco,
après avoir reçu mes embrassements, passer le fleuve dans une barque, et tout
aussitôt traverser, avec la vitesse de l'élan, la prairie qui couvre la rive
opposée. Ici Ludovic s'interrompit; sa physionomie mélancolique se couvrit d'un nuage
de tristesse encore plus sombre; et, après un instant de silence, il reprit en
ces termes: « Hélas! jusqu'à ce jour je vous ai dit des malheurs; maintenant j'ai à vous
raconter des infortunes qui ne se décrivent point. Le jour qui suivit le départ d'Ovasco, j'éprouvai toutes les émotions que
donne une fausse joie: je vis arriver à Saginaw une troupe considérable
d'Indiens, dont le costume et l'aspect extérieur étaient en tous points
semblables à ceux des Cherokis. Je ne doutai pas que ce ne fussent les
compagnons de Nelson, et, persuadé que celui-ci était parmi eux, je m'empressai
d'aller à sa rencontre. Cependant je ne reconnaissais aucun des visages que je
voyais de près, et bientôt j'eus la certitude que ces Indiens, quoique
appartenant à la tribu des Cherokis, n'étaient point ceux que nous attendions.
Tandis que je les observais, je fus témoin d'une scène qui devint pour moi
l'occasion d'une révélation terrible... L'arrivée des Cherokis avait mis en émoi toute la tribu des Ottawas qui
occupe Saginaw et les environs... Ceux-ci comprenaient combien leur serait
funeste la présence de ces nouveaux venus sur un territoire qui déjà fournissait
à peine des moyens d'existence à ses anciens habitants... Le plus grand nombre
dissimula son ressentiment... Mais quelques-uns n'eurent point la prudence de le
cacher... -- « Tu prends nos terres, dit un Indien Ottawa à un chef des Cherokis...
-- « Les forêts du Michigan, répond celui-ci, ne sont elles pas assez grandes
pour nous contenir tous? -- » Non, répliqua le premier; nous sommes déjà serrés dans cette rentrée, et
tu n'y dresseras pas ta hutte! » Et, en disant ces mots, il fit un geste menaçant... « Misérable! s'écria son
adversaire, tu ne connais donc pas Mohawtan ?... » Et, au même instant,
saisissant son tomahawk, il étendit à ses pieds l'Indien Ottawa... Cet acte de violence excita une grande rumeur parmi les Ottawas... Je ne le
vis point sans un sentiment d'horreur... Cependant les dernières paroles du
Cherokis réveillèrent des souvenirs dans mon esprit, et je me rappelai que
Georges, en me racontant les persécutions qu'avait souffertes Nelson dans la
Géorgie, m'avait parlé d'un chef indien du nom de Mohawtan, renommé pour
sa valeur, et qui, le premier, avait donné le signal de la résistance à
l'oppression. Je lui adressai une question à ce sujet; j'ajoutai que j'étais un
ami de Nelson, le ministre presbytérien, le défenseur des Indiens... Au nom de
Nelson, la physionomie de l'Indien prit une expression mêlée de bienveillance et
d'admiration... « Vous êtes l'ami de Nelson, s'écria-t-il avec émotion!...
-- « Oui, repris-je, et bientôt vous le verrez lui-même en ces lieux: je ne
sais quel obstacle le retient loin de nous, il devait me précéder ici... Sa
fille Marie, que j'aime, est là... dans cette cabane... Elle est faible,
languissante, et je meurs d'inquiétude. Je suis seul ici, sans amis, abandonné à
mes tourments, au milieu de deux tribus indiennes, que je vois prêtes à engager
une lutte fatale. De grâce, ayez pitié de mon triste sort. Nelson, le père de
Marie, fut votre protecteur... Son fils Georges n'était pas moins dévoué à votre
cause. -- « Georges! répéta l'Indien en me regardant fixement... Georges! le plus
courageux des hommes... et le plus infortuné!!» Ne comprenant point ces paroles mystérieuses, je pressai Mohawtan de m'en
expliquer le sens. Après une pause de quelques instants, celui-ci me dit:
-- « Depuis long-temps une insurrection de la population noire se préparait
dans les Etats du Sud... Lorsque les nègres de la Virginie et des deux Carolines
apprirent que les américains de New-York avaient brûlé les églises des gens de
couleur, cette nouvelle fut pour la révolte une occasion d'éclater... Un vaste
complot se forma, dont le point central fut fixé à Raleigh, dans la Caroline du
Nord. (1) [(1) Ville de la Caroline du Nord, située entre la Géorgie, la Caroline du
Sud et la Virginie.] « Un mois seulement s'était écoulé depuis la persécution cruelle exercée par
les Américains contre les Cherokis, et qui avait porté un grand nombre de
ceux-ci à s'exiler de la Géorgie. Ceux de notre tribu qui n'avaient point émigré
n'hésitèrent pas à seconder le mouvement des nègres... J'étais de ce nombre, et
l'un des chefs de la tribu. Les Indiens se rendirent aux environs de Raleigh,
afin de concerter leurs efforts avec les chefs de l'insurrection. Un conseil fut
tenu, et l'extermination de nos ennemis communs fut résolue. « On convint qu'à un signal donné durant la nuit, les nègres des campagnes
sortiraient de leurs cases et porteraient dans les habitations de leurs maîtres
la terreur et la mort, tandis que les Indiens, rassemblés tous sur un seul
point, se précipiteraient sur Raleigh et se rendraient ainsi maîtres de la ville
et de la milice urbaine. « Le jour fixé approchait, mais les chefs ne s'entendaient pas; chacun
aspirait aux honneurs du commandement et trouvait indigne de lui le rôle obscur
de l'obéissance. Hélas! le respect que montraient nos pères pour la parole des
vieillards et pour la voix des sages est bien loin de nous. Sur ces entrefaites,
Georges se présente: il arrivait de New York, où il avait pris la défense des
gens de couleur. Son nom nous rappelait les bienfaits de son père... Nous le
reçûmes comme un ami: la noblesse de son maintien, l'élévation de ses
sentiments, la supériorité de son esprit, nous frappèrent tous. Il écouta la
communication de nos projets et consentit à se mettre à notre tête. -- « Ma
place naturelle, nous dit-il, serait parmi les hommes de couleur noire;... mais
je suis trop fier de commander des guerriers tels que vous, pour décliner un
pareil honneur: d'ailleurs, nous combattons tous pour la même cause, celle de la
liberté contre la tyrannie... Aussi bien, ajouta-t-il, quoique la vengeance
exercée par mes frères, toute cruelle qu'elle paraît, soit légitime, j'aime
mieux, pour me venger d'un ennemi, l'épée que le poignard. « A l'heure marquée, au milieu de la nuit, les flammes d'un incendie allumé
sur le point le plus élevé du pays donnèrent le signal convenu... Mais, chose
inouïe! les nègres, au profit desquels l'insurrection devait éclater, et qu'on
avait vus la veille pleins d'une ardeur généreuse, demeurèrent inactifs. Soit
stupidité, soit crainte, tous ces misérables, qui gémissent sous le poids de
l'oppression la plus dure, ne firent pas un effort pour devenir libres: ils
n'exécutèrent rien de ce qu'ils avaient promis, et pas un blanc ne fut massacré
dans l'intérieur des terres. « Cependant les Indiens furent fidèles à leurs engagements. A l'heure
marquée, Georges donna à notre troupe l'ordre de marcher sur Raleigh... Mais
sans doute nous avions été trahis; car à peine sortions-nous de la forêt qui
borde la route, que nous rencontrâmes un corps de miliciens vingt fois plus
nombreux que le nôtre... Malgré l'infériorité de nos forces, nous engageâmes la
lutte. Ah! comment vous peindre la valeur de Georges? « Hélas! tant d'héroïsme méritait-il une fin si funeste ? » Ici Mohawtan s'arrêta: son émotion était extrême, et je vis que l'oeil d'un
Indien peut pleurer; je compris le sens de cette larme et du silence qui la
précédait. L'Indien me raconta les exploits de Georges, son intrépidité, son
audace, ses efforts désespérés. « Le fils de Nelson, ajouta Mohawtan, voyant
qu'il allait succomber sous le nombre: Ami, me dit-il d'une voix énergique,
sauve ta vie; tiens, prends cet écrit, c'est pour mon père... Si jamais tu le
revois, tu lui remettras l'adieu de Georges. -- Après avoir prononcé ces
paroles, il s'anima d'une nouvelle ardeur; il avait reconnu dans la mêlée un
ennemi mortel. Je l'entends s'écrier avec force: Fernando, lâche assassin de ma
mère, meurs! je suis vengé!!... Hélas! un coup fatal le frappa bientôt
lui-même... » Ici encore l'Indien s'interrompit; pour moi, je l'écoutais dans cet état
d'accablement où nous jette une nouvelle infortune, quand déjà la mesure de nos
malheurs est comblée. Mohawtan continua ainsi: «J'essayai de venger la mort d'un
ami si cher; mais j'étais seul contre une armée: il fallut fuir... A peine
échappé au péril, je jetai un coup d'oeil en arrière de moi; je regardai le lieu
où j'avais vu Georges la dernière fois... mais je ne distinguai plus rien. En ce
moment, la lune montrait à l'horizon son disque d'un rouge de sang... je compris
alors que c'était une nuit fatale... « Le lendemain, je sus la honteuse inaction des nègres... Le gouverneur de la
Caroline du Nord fit une proclamation pour annoncer le triomphe de la milice
américaine sur les Indiens... il vantait en même temps la sagesse des nègres, et
prescrivait des mesures sévères contre nous... Alors ce qui restait de notre
tribu prit le parti de s'expatrier... Instruit de nos projets, le gouvernement
des Etats-Unis s'empressa de les seconder; car tout ce que ce pays voulait,
c'étaient nos terres. Il chargea même un agent de nous aider dans notre
retraite. Suivant la même route que les premiers émigrants de notre tribu, nous
nous sommes rendus d'abord à Pittsburg, puis à Buffaloe; là, on nous a dit le
séjour qu'avaient fait dans cette ville nos compatriotes, leur rencontre avec
Nelson, l'embarquement de celui-ci avec eux pour le Michigan. « A Détroit, nous avons appris leur départ pour Saginaw, en remontant le
cours du fleuve. Désirant arriver au même but, nous voulions, pour y parvenir,
suivre la même voie; mais on nous a dit que la navigation dans ces parages peu
connus serait lente et difficile. Nous avons gagné Saginaw par terre. «Ami, dit encore Mohawtan en me prenant la main, ne crains rien de ma
tribu... la fille de Nelson est ici... quels secours lui sont nécessaires?
Parle, commande... chacun de nous t'obéira... » Ce récit m'avait jeté dans un trouble que je ne pourrais exprimer. Georges,
le frère de Marie, Georges, mon ami le plus cher, n'était plus! « Tiens, me dit Mohawtan, voici ce que Georges m'a confié à sa dernière
heure. » L'Indien me remit un papier qui portait l'adresse de Nelson. J'étais navré de douleur; cependant, acceptant l'offre généreuse du chef
indien, je le priai de m'aider à finir notre cabane. En un instant, tous les
bras des Cherokis furent mis à ma disposition; j'indiquai ce qu'il y avait à
faire, et revins près de Marie, rapportant dans notre pauvre demeure un chagrin
de plus. Je m'appliquai de tous mes efforts à cacher le trouble de mon âme... Je dis à
Marie le zèle obligeant des Indiens qui travaillaient pour nous... et je ne la
quittai pas un seul instant. Trois jours se passèrent durant lesquels il me
sembla qu'elle reprenait un peu de force... C'était le lendemain qu'Ovasco
devait être de retour... nous allions donc recevoir le secours tant désiré... et
Mohawtan était venu joyeux m'annoncer qu'un jour de plus suffirait pour achever
les travaux de notre habitation. Ainsi, au milieu de ma désolation, je m'acheminais encore vers l'espérance!
Cependant, vers le soir de ce bon jour, le ciel s'était chargé d'épaisses
vapeurs; quoique aucun vent ne soufflât, la cime des pins rendait des
frémissements inaccoutumés; une atmosphère lourde pesait sur la forêt; on
entendait dans les hautes régions de l'air des murmures étranges, tandis qu'un
silence morne s'élevait de la terre: tout annonçait un orage. J'étais assis auprès du chevet de Marie, m'efforçant d'adoucir ses
souffrances par les témoignages de mon amour... je lui parlais de notre bonheur
à venir... Elle demeura longtemps silencieuse... mais tout-à-coup, me faisant
signe de l'écouter, d'une voix calme et résignée elle dit: « Mon ami, cesse de
t'abuser... le mal dont je souffre est mortel... rappelle-toi le jour de notre
arrivée en ce lieu; à l'instant où l'astre des nuits tout en feu m'apparut comme
un sanglant fantôme, je fus saisie d'une douleur qui ne m'a plus quittée...
C'est ce mal qui me consume... aucune puissance ne saurait le combattre... tel
est l'ordre de la destinée à laquelle c'est folie de ne pas croire. Etrange
égarement de ma raison! moi, pauvre fille de couleur, méprisée de tous, avilie,
dégradée, j'ai aspiré au plus grand bonheur qui jamais a été donné à une
mortelle! comme si l'indignité de ma naissance ne devait pas me suivre jusqu'au
tombeau... Hélas, l'expiation est bien rigoureuse! «Mon ami, ajouta-t-elle, j'ai souffert cruellement durant les jours qui
viennent de se passer. Tu me vois faible et languissante!... c'est que je n'ai
point de repos... Ah! quel supplice de ne pouvoir dormir! quelquefois il me
semble qu'enfin le sommeil va s'emparer de moi! alors je m'abandonne à lui,
j'invoque sa puissance, je bénis sa main qui s'étend sur moi... déjà la moitié
de mon être lui appartient et revient à la vie par un néant passager... l'autre
est près de m'échapper aussi; mais, à l'instant où je vais trouver le calme en
perdant la pensée, je ne sais quel aiguillon cruel enfoncé dans mon corps me
réveille subitement par la douleur, et, quand j'atteins le but, me replonge au
fond de l'abîme... -- « Mon Dieu! m'écriai-je en écoutant ce triste récit, je voyais tes
douleurs; mais, ô ma bien-aimée, que j'étais loin de les croire aussi cruelles!
Pourquoi donc m'as-tu si long-temps caché la vérité? -- « Hélas! mon ami, me répondit Marie, fallait-il te jeter dans le désespoir
en te demandant un secours que tu ne pouvais me donner?... Oui, je sens la vie
se retirer de moi... mais je te le jure, Ludovic, tous ces mots ne sont rien,
comparés aux tortures que mon âme éprouve... Mon supplice, c'est d'avoir eu
l'idée du bonheur qui m'échappe et que j'ai vu si près de moi... c'est
d'abandonner à jamais une espérance si folle, mais si chère! et puis le chagrin
qui, dans mon coeur, surpasse tous les autres, c'est de voir à quel degré de
misère ma funeste fortune te réduit!... « Ludovic, pardonne-moi si je te parle ainsi: c'est que bientôt... » Elle s'interrompit: je vis son regard se troubler, ses yeux, errants comme au
hasard à l'entour d'elle, s'arrêtèrent tout à-coup, puis une extrême agitation
ayant succédé à cet instant de repos, sa pensée se réveilla pour s'égarer dans
le délire... Tandis que cette scène déchirante jetait dans mon âme la stupeur et le
désespoir, j'entendais au dehors les premiers bruits de l'orage qui se déclarait
dans les airs; des grondements lointains, d'abord faibles et croissant par
degrés, annonçaient l'approche de la tempête; déjà les vents sifflaient avec
violence, et les chênes de la forêt commençaient à murmurer sur leurs troncs
immobiles. Cependant Marie, ayant repris ses sens, se leva sur son séant: « Ecoute,
Ludovic, me dit-elle d'une voix plus ferme et plus assurée... je viens d'avoir
un songe... et c'est Dieu, sans doute, qui me l'envoie... avant le retour
d'Ovasco, je ne serai plus. « Le Ciel me donne aussi pour un instant quelque force... Laisse-moi, je t'en
conjure, te parler des êtres que j'aime et qui sont loin de moi... Mon père!
Georges! Hélas! je suis bien malheureuse! Je ne recevrai point la bénédiction de
mon père le jour de son arrivée parmi nous devait être celui de notre union...
Et, quand il viendra, sa pauvre fille!... Ah! qu'il sache du moins qu'elle est
demeurée pure et digne de lui jusqu'à son dernier soupir!! « Je voudrais aussi t'entretenir de Georges. D'où vient, Ludovic, que, depuis
deux jours, tu ne me parles plus de lui!... Nous ne savons pas quel est son
sort... Hélas! je ne le crois point heureux!! Son coeur est si bon, son âme si
grande! Il est resté parmi les méchants qui nous haïssent! Mon ami, sois
indulgent pour ma faiblesse; mais quand je songe à lui, j'ai des visions de
sang... Ce bon frère! il m'aimait d'une amitié si tendre!! C'est le seul être
qui m'ait aimée comme toi, Ludovic;... il savait bien la bonté de ton coeur,
mais, mon ami, laisse moi une illusion qui m'est chère; je crois que l'affection
que tu lui inspirais eût été moins vive, s'il n'avait pas su ton amour pour
moi... Hélas! sera-t-il plus heureux que sa pauvre soeur?... Peut être tu le
reverras... Moi, je vais mourir loin de lui... Quand il te parlera de sa chère
Marie, dis-lui que nous avons pleuré ensemble en nous souvenant de lui... »
Et la charmante fille arrosait de larmes son lit de douleurs... Je pleurais
aussi. Elle ajouta: « Tu lui donneras ma Bible; nous avons lu souvent ensemble le
livre de Tobie, où il se trouve des consolations et des espérances pour les
infortunés... Ses feuillets contiennent quelques fleurs que j'ai cueillies dans
la prairie du désert, le jour où je fis un si charmant rêve de bonheur. L'odeur
voluptueuse dont elles étaient empreintes s'est purifiée dans les parfums d'un
livre religieux... En lui remettant ce témoignage de mon souvenir, rappelle-lui
que la religion est le seul bien qu'on n'enlève point aux malheureux... « Et toi, mon bien-aimé, me dit-elle en s'efforçant de se tourner vers moi et
me faisant signe d'approcher ma main de la sienne, que te laisserai-je en
mémoire de moi ? Hélas! rien que des douleurs Pourquoi t'imposerai-je des
souvenirs funestes?... Notre attachement ne te rappelle que des malheurs, hélas!
sans compensation! Pour moi, tu as sacrifié le monde, ses avantages, ses
plaisirs. Si du moins j'avais eu quelques années, quelques jours seulement pour
entourer ta vie de tendres soins, de dévouement, et mériter ta pitié à force
d'amour!! O mon ami!... Mais non... Je ne t'ai donné que des chagrins amers,
depuis le jour où, en te découvrant ma naissance, j'ai fait retomber sur toi le
reflet de ma honte, jusqu'à ce moment suprême où je t'attriste par le spectacle
de mes dernières douleurs... « Faut-il donc que mon infortune te suive après que je ne serai plus!... Ah!
prends garde à l'influence de ma destinée: ma mémoire te serait fatale encore
pour être heureux, il te faut d'abord m'oublier... » Elle fit une pause de quelques instants... puis, fixant sur moi un regard
touchant: « Mon ami, reprit-elle, tu vas me trouver bien faible devant ma
dernière heure mais, je t'en supplie, dis-moi encore une fois que tu m'aimais
tendrement et que tu me pardonnes. Je te demande comme une grâce ces assurances
d'amour qu'autrefois je n'eusse point provoquées... C'est que, vois-tu, je vais
mourir, et dans quelques instants ma vie ne pèsera plus sur la tienne... Mourir
en entendant ta voix me dire ton amour! oh! cette pensée me donne des forces
pour franchir le passage terrible de la vie au tombeau. Tu me vois faible,
consumée, languissante;... mais sais-tu, Ludovic, que mon coeur n'a rien perdu
de sa puissance d'aimer!... Navré de douleur, je pressai sur mon sein le visage de mon amie: « Te
pardonner, m'écriai-je, ange d'innocence et de bonté!... » Et les sanglots
étouffaient ma voix. A l'instant où le mot pardon sortit de ma bouche, la figure de Marie
prit l'expression de la reconnaissance; alors elle se laissa retomber sur sa
couche comme si tous ses voeux eussent été accomplis. Je vis sa raison et ses
forces décliner avec une effrayante rapidité... Il était minuit... la fièvre
redoublait... Marie tomba dans un affreux délire. En ce moment toutes les fureurs de la tempête étaient déchaînées au dehors...
la foudre grondait dans le ciel; un vent impétueux ébranlait la forêt; les eaux
de l'orage tombaient avec une violence contre laquelle notre faible réduit était
impuissant à nous protéger. O mon Dieu! vous savez quelles furent mes angoisses durant cette nuit fatale,
quand, dénué de tout secours, abandonné à ma misère et à mon désespoir, je me
trouvai seul en face d'un être adoré, témoin de maux que je ne pouvais soulager,
d'un délire qui troublait ma propre raison... seul dans une forêt sauvage, au
milieu d'une nuit ténébreuse, pleine de terreurs du ciel et de la terre; placé
entre l'être innocent dont je voyais l'agonie, et le Dieu vengeur dont
j'entendais la colère; l'orage sur la tête et dans le coeur!... brisé jusqu'au
fond de l'âme par les accents douloureux de Marie; anéanti par les grondements
d'un tonnerre qui ne se reposait point; ne sachant si toutes les puissances du
ciel et de l'enfer étaient liguées contre un seul homme, je me jetai à genoux,
les mains jointes, prosterné en face de mon amie; et tour à tour portant mes
yeux sur son visage pâle et livide, puis les élevant vers le ciel, je priai Dieu
avec ferveur... Les éclairs qui sortaient d'une nuit sombre illuminaient cette
scène solennelle... J'étais dans une extase de terreur muette, de désespoir
instinctif et d'espérance religieuse, lorsque les yeux de Marie venant à se
porter sur moi: « Mon ami, me dit-elle dans un moment lucide, dernier rayon d'une
intelligence prête à s'éteindre, tu pries pour moi!... oh! merci!... vois quel
est le courroux du Ciel!... mon Dieu! je suis donc bien coupable!!! » A cet éclair passager de raison succéda une crise plus violente encore que la
première; une extrême agitation s'empara de ses sens; elle prononçait des
paroles incohérentes, des phrases entrecoupées de soupirs... ces mots: Race
maudite, infamie du sang, destin inexorable, sortaient de sa bouche; enfin
elle répéta mon nom deux fois, et quoiqu'en délire, elle pleura. Elle ne dit
plus rien. Je vis bien que les temps étaient accomplis pour la fille de Nelson; la
nature elle-même, dont les grandes crises révèlent quelquefois les mystères de
l'avenir, semblait m'avertir que le sacrifice allait se consommer; l'orage avait
annoncé toutes les phases de l'agonie... En cet instant la forêt fut pleine
d'effroyables retentissements; les éclats du tonnerre ne laissaient point de
relâche aux échos dont les voix innombrables, éveillées au sein des profondes
solitudes, multipliaient à l'infini les terreurs de la céleste vengeance; les
grands pins, les vieux chênes, craquaient, tombaient avec fracas, brisés, brûlés
par la foudre, déracinés par les vents; mille clartés éblouissantes, sorties
d'un ciel ténébreux, répandaient sur toute la terre les lueurs épouvantables
d'un embrasement universel; tandis qu'à travers cette atmosphère de feu, les
torrents tombés des nuages roulaient tumultueusement du haut des collines dans
les vallées, mêlant ainsi les destructions du déluge aux horreurs de l'incendie.
A tous ces bruits de la foudre, des échos, des torrents, le silence succéda,
silence plus affreux mille fois que toutes les voix de l'orage et de la douleur;
car il y a encore de l'espérance au fond de la douleur qui gémit... et de même
qu'au dehors, tout était silence autour de moi... Ici Ludovic manqua de voix. Depuis long-temps il se faisait violence pour
retenir ses larmes qui, en ce moment, coulèrent avec abondance. Avec lui pleura
le voyageur, que ce récit avait touché. Ludovic reprit ainsi: Je n'essaierai point de vous dépeindre l'horreur de ma
situation; il existe des douleurs qui remplissent le coeur de l'homme, et pour
lesquelles le langage n'a point de mots. Aussi long-temps que dure une crise terrible, il semble que l'énergie morale
de celui qui combat se soutienne par la violence même de l'agression. Au milieu
de tous les tumultes d'un ciel menaçant, de tous les déchirements d'une nature
troublée, au sein même de la confusion des éléments, l'homme, tout misérable
qu'il est, ne disparaît point; il demeure debout, grand par sa pensée, et fort
par sa volonté. Une voix intérieure, qui est celle de la vertu, lui apprend que
sa destinée est de lutter contre les orages; mais quand la foudre, après avoir
frappé son coup, se tait... lorsque de deux êtres qui s'étaient réfugiés au
désert pour s'aimer, l'un manque à l'autre; lorsque de ces deux âmes qui ne
faisaient qu'une âme, l'une est remontée au ciel! oh! alors l'infortuné qui
reste seul sur cette terre, mutilé dans son coeur, dépouillé de cette partie de
lui-même qui faisait sa force et sa joie durant les jours heureux et malheureux,
celui-là tombe dans une misère si voisine du néant qu'elle mérite la pitié. Dans
le premier moment, j'éprouvai une sorte de contentement de l'extrémité même de
mon malheur. Cet entier abandon où j'étais plongé, tout en ajoutant à l'horreur
de ma situation, m'épargnait une des charges les plus pesantes de la douleur:
les consolations du monde. Dans les grandes infortunes, il faut pleurer seul;
alors on souffre trop pour l'âme d'autrui. Des paroles d'intérêt, et quelques
larmes, c'est tout ce que peut donner la plus tendre amitié: remède qui convient
à des chagrins vulgaires; mais comment exiger d'un ami les brisements du coeur?
Cependant, à l'instant où je me félicitais d'être isolé pour souffrir sans
trouble, j'ai connu toute la faiblesse de l'homme. Telle est l'infirmité de notre nature, que le malheureux, réfugié dans les
secrètes joies de son infortune, ne peut pas même supporter long-temps l'excès
de la douleur la plus chère. Après avoir joui de mes larmes solitaires, je tombai dans un si grand
anéantissement, que je me pris à regretter mon éloignement du monde. Mais ce monde, que j'ai fui, ne peut m'entendre. Je gémis: aucune voix ne me
répond. Je chancelle: aucune main amie ne s'avance pour soutenir ma faiblesse...
alors, il faut se repaître d'amertume et de désespoir... alors, en présence de
cet être chéri, tout à l'heure palpitant d'amour, et maintenant inanimé, la mort
avec ses terribles mystères se révèle à moi dans toute son horreur. A force de
contempler des traits adorés, où je cherche en vain la vie, mes yeux se
troublent, ma raison s'égare; tous les souvenirs de cette affreuse nuit se
représentent à mon imagination; mille fantômes m'apparaissent... je crois
entendre la voix de Marie qui se plaint... je lui réponds: «Ma bien aimée, c'est
moi! c'est ton ami,...» Mais ses traits sont immobiles... je cherche la vie sur
ses lèvres pâles, naguère si suaves... j'y trouve un froid de mort... Alors il me semble que des accents funèbres, des bruits d'orage et
d'incendie, des sifflements de serpents, retentissent autour de moi. Je sens au
fond de mon coeur un fer ardent qui le brûle et se retourne mille fois dans la
plaie... accablé sous l'épouvante et la douleur, je sens mes genoux fléchir, et
je tombe... Je ne sais combien de temps je demeurai immobile, privé de mes sens. Le jour qui suivit cette nuit funeste, je fus arraché à ma léthargie par une
main secourable... c'était celle de Nelson. En entrant dans la chaumière, il
crut voir deux cadavres: hélas! pourquoi ne fut-ce qu'une illusion de son
regard! Plût au Ciel qu'il n'eût point ranimé chez moi un reste de vie prête à
s'éteindre dans la douleur!! Nelson entra suivi du Canadien dont nous occupions la demeure, et qui, le
jour de notre arrivée, était parti pour le fort Gratiot. Le vaisseau qui portait
Nelson et les Cherokis, n'ayant pu franchir le rapide qui se trouve en face du
fort, avait fait halte, et, comme la violence du courant était accidentellement
accrue par la fonte des neiges, on avait résolu d'attendre pendant quelques
jours un moment plus favorable. Le lieu où débarquèrent les Indiens était
précisément celui où se rendait le Canadien de Saginaw. Celui-ci, ayant
rencontré Nelson, l'informa de mon arrivée à Saginaw avec Marie. Instruit de
l'embarras où nous étions, Nelson supplia le Canadien de le ramener près de
nous; et, soit que la présence des Indiens réunis aux environs du fort Gratiot
eût fait manquer la chasse du ramier, soit que les prières de Nelson eussent
touché l'âme du chasseur, celui-ci consentit au retour; et, après cinq jours et
cinq nuits de marche non interrompue à travers la forêt et les prairies, ils
arrivèrent pour être les témoins de la dernière et déplorable scène d'une
affreuse catastrophe. D'abord je rendis grâce à Dieu qui envoyait un appui à ma défaillance... mais
bientôt je compris que, pour consoler le malheur, ce n'est pas assez d'avoir le
même sujet de peine, mais qu'il faut encore sentir de même la douleur. Nelson fut frappé d'un coup terrible en voyant l'énormité de notre infortune;
mais son stoïcisme l'emporta sur sa misère. Je ne croyais pas que la raison fût
jamais si puissante sur le coeur, et qu'il pût se trouver tant de froideur dans
un chagrin réel... quelques larmes coulèrent de ses yeux... bientôt il me fallut
pleurer seul... Je n'ai point d'expression pour vous dire les scènes de deuil et de
désolation dont ce désert fut le théâtre, lorsque le moment fut venu de rendre à
la terre la dépouille mortelle de mon amie. Vous voyez cette cabane peu éloignée de celle où je vous ai reçu... l'autre
jour vous alliez en franchir le seuil, lorsque j'ai retenu vos pas... vous en
admiriez la construction élégante et les proportions gracieuses, et vous me
disiez que là on pourrait vivre heureux avec un objet aimé; oh! je croyais aussi
à ce bonheur! c'était la demeure préparée avec tant de soin; l'asile de Marie;
le toit qui couvrirait de son ombre nos joies pures et mystérieuses... mais le
Ciel n'ayant point voulu que mes desseins s'accomplissent, et que cette
habitation contînt notre félicité, j'en ai fait un tombeau... Quand nous transportâmes dans ce lieu des restes chéris, il fallut passer par
de nouvelles angoisses et par de nouveaux brisements... j'ai bu tout entier le
cilice d'amertume... j'ai vu la terre s'emparer peu à peu de sa proie, et,
lorsque tout a été enlevé à mes regards, il m'a semblé que mon âme tombait dans
une solitude encore plus profonde. O misère! une vie de passions et d'orages qui
aboutit à un sépulcre! Est-ce donc là toute la destinée de l'homme?... Je me
précipitai la face contre terre, comme si mon coeur devait souffrir moins en se
rapprochant de la tombe!! et je songeai que cette tombe renfermait une créature
céleste qui, la veille, respirait pour moi seul, et aujourd'hui n'était plus
rien sur la terre... Alors, prosterné sur le néant, j'adorai Dieu! Tel fut le commencement d'un culte que j'ai, depuis ce temps, renouvelé
chaque jour dans la cabane consacrée à ma douleur. «O ma bien-aimée,
m'écriai-je, en terminant la prière du tombeau, tu ne me devanceras que de peu
de jours dans le funèbre asile! je le sens au vide de mon coeur, je n'ai plus
les conditions de la vie; je vous rejoindrai bientôt, âmes chéries, dont la
mienne ne peut vivre détachée; Marie, l'ange de mes jours, sans lequel il ne me
reste plus qu'à errer ici-bas de misère en misère; et toi, Georges, mon ami le
plus cher, Georges, le plus noble des hommes, le plus tendre des frères, qui,
fidèle, jusqu'à ta dernière heure, aux devoirs d'une amitié touchante, as
précédé ta soeur dans le séjour des ombres, où maintenant vous êtes réunis....
ah! ne pleurez point mon absence... bientôt je serai près de vous; la mort
cruelle a pu séparer nos corps, mais nos âmes s'uniront d'un lien qui ne se
brisera jamais.» Ainsi je disais: et je vis une nouvelle impression de douleur se peindre sur
la figure de Nelson... «Quel est donc ce langage? s'écria-t-il... Georges!...
mon fils bien-aimé grands dieux! le sacrifice serait-il complet?...» Ma douleur m'avait égaré: je révélai tout à Nelson; et ne regrettai point
l'indiscrétion de mon désespoir; car le moment était opportun pour dire au père
de Georges toute l'énormité de son malheur. La prière et la douleur avaient
élevé son âme vers le ciel; et l'homme religieux est toujours fort. La pensée
qui monte de la terre et arrive jusqu'à Dieu est comme une colonne puissante à
laquelle le plus faible se retient... Pendant un instant, le front du presbytérien sembla plier sous le coup, et,
pour la première fois, je crus que ses forces morales seraient au-dessous de son
infortune... Mais il releva sa tête, et laissa voir deux larmes étonnées d'avoir
coulé de ses yeux; alors je lui remis la lettre de Georges. Nelson en fit la
lecture, et, depuis ce jour, je l'ai relue tant de fois, que je me rappelle
exactement ses termes: «Mon père, écrivait Georges, si cette lettre vous est remise, elle vous
annoncera que je n'existe plus. Ne vous affligez point... J'aurai souffert une
mort digne de vous et de moi-même. Je ne serai point assez lâche pour attenter à
ma vie... Mais il me sera doux de mourir en combattant nos oppresseurs... Je
sais, mon père, quel jugement les hommes porteront sur moi, si toutefois mon nom
me survit dans leur pensée... Je serai appelé par eux factieux et rebelle... Ils
m'ont persécuté durant ma vie, et flétriront ma mémoire... mais leur sentence
n'atteint point mon âme... J'ignore si mon sang contient des souillures... mais
je suis assuré de la pureté de mon coeur... Je paraîtrai confiant devant Dieu...
J'ai pris une résolution fatale qui me réjouit: je vaincrai mes ennemis, ou ne
survivrai point à notre défaite. Hélas! j'espère peu de succès; la population
noire est vouée à l'éternel mépris des blancs; la haine entre nos ennemis et
nous est irréconciliable: une voix intérieure me dit que ces inimitiés ne
finiront que par l'extermination de l'une des deux races; je ne sais quel
pressentiment plus triste encore m'avertit que la lutte nous sera fatale...
L'issue funeste que je prévois ne me trouble point. J'ignore les desseins de
Dieu; mais je sais les devoirs dont la source est en moi-même; ma conscience
m'apprend qu'il est toujours beau de donner sa vie pour le service d'une sainte
cause... Vous le dirai-je, cependant, ô mon père, j'ai une douleur dans l'âme;
ma tristesse ne me vient point de moi; elle ne procède pas non plus de la
crainte de vous affliger... car je sais votre vertu; et vous ne pourrez
regretter long-temps les suites d'un dévoûment qui me rend plus digne de votre
estime. Mais ma soeur! ma chère Marie! qu'il est désolant de ne la plus revoir
et comme elle sera malheureuse en apprenant que son Georges n'est plus!... Ah!
tâchez qu'elle conserve long-temps des doutes sur mon sort! Le Ciel m'est témoin
que, dans l'extrémité où je suis, c'est elle seule dont le souvenir trouble ma
raison... Je ne puis croire qu'elle habite une terre où je ne serai plus... Ah!
qu'il me soit permis d'adresser quelques paroles au généreux Français dont elle
était aimée... Ludovic, ô mon ami, écoutez la voix sacrée de l'homme à sa
dernière heure: Marie est de toutes les créatures la plus sensible, la plus
pure, la plus digne d'amour... Elle vous aime tendrement, Ludovic... Ah! de
grâce, ne brisez pas son coeur! Elle est bien faible!! elle croit aisément au
malheur, et ne résiste qu'à l'espérance; le souvenir du destin de sa mère ne
quitte point sa pensée. Hélas! je n'en doute pas, un chagrin profond abrégerait
sa vie.» Cette lettre ajouta un nouvel aiguillon à ma douleur, et rendit encore plus
abondante la source de mes larmes. Nelson contempla quelque temps la terre avec
un regard immobile; puis, levant les yeux au ciel: «O mon Dieu! dit-il d'une
voix grave et pénétrée, Seigneur, qui, pour m'éprouver, m'envoyez les plus
cruels malheurs qui puissent déchirer le coeur d'un père, je me soumets à vos
décrets tout puissans; je suis bien infortuné, mais je ne murmurerai point
contre votre providence, car vous êtes juste encore, alors que vous êtes sévère.
J'accepte vos rigueurs comme des expiations, et, pour désarmer votre colère, je
m'efforcerai d'avoir de bonnes oeuvres à vous offrir.» En ce moment, quelque bruit se fit entendre hors de la cabane; je sortis:
c'étaient des Indiens Cherokis ayant Mohawtan à leur tête. «Nous venons, me dit
celui ci, pour voir si l'orage d'hier n'a fait aucun dégât dans la cabane, et
nous vous aiderons ensuite à y transporter la fille de Nelson. -- «La fille de Nelson! m'écriai-je avec désespoir!! elle y repose.» Il vit
couler mes larmes. Bientôt Nelson parut. Mohawtan le reconnut sans peine; les
deux amis s'embrassèrent. L'Indien, en pressant sa poitrine sur le coeur de
Nelson, y sentit la douleur paternelle; il jeta un coup-d'oeil dans l'intérieur
de la cabane, et vit la tâche funèbre que nous venions de remplir. Cependant une lutte terrible était prête à s'engager entre les Cherokis et
les Ottawas. Le meurtre commis par Mohawtan criait vengeance, et c'était pour
les Ottawas un bon prétexte de repousser de leur territoire une tribu dont la
présence leur était importune. Mohawtan dit: «Voulez-vous prendre parti pour
nous?» -- Je ne répondis pas, car j'étais indifférent à toutes choses. Mais
Nelson, toujours plein de l'intérêt religieux qui l'avait amené dans ces lieux:
«Non, dit-il, je n'épouserai point une injuste querelle. Mohawtan, je suis votre
ami; mais pourquoi serais-je l'ennemi des Ottawas? Est-ce parce qu'ils défendent
leur patrie, ou parce qu'ils ont horreur du sang répandu?... Ma mission sur la
terre est plus noble et plus pure... Si le ciel exauce ma prière et seconde mes
efforts, ces menaces de guerre et d'extermination ne s'accompliront pas...
«Un grand devoir m'est imposé, ajouta-t-il en se tournant vers moi; je dois
faire violence à ma douleur... Mon ami, l'occasion de faire le bien est rare;
une bonne action est la plus sûre consolation du malheur... Ma tâche sera facile
à remplir, si je puis faire descendre dans l'âme de ces sauvages quelques
paroles d'une religion de paix.» Nelson suivit Mohawtan et les Indiens. Tous se dirigèrent vers un lieu
éloigné d'environ trois milles, dans lequel les Cherokis étaient assemblés pour
délibérer. Je ne voulus point suivre Nelson... Je vis bien qu'il y avait dans son âme un
instinct secret qui le portait à combattre les coups de la fortune, plutôt qu'à
guérir les peines du coeur. Ainsi, malgré l'arrivée du père de Marie, je fus bientôt seul. En ce moment, je l'avoue, quand je réfléchis sur les malheurs accumulés sur
ma tête et à l'entour de moi, je me pris à douter de tout, excepté de la misère
de l'homme... j'accusai la vertu, la religion, Dieu lui-même. Je voyais la plus
charmante des créatures, la fille la plus vertueuse et la plus innocente,
victime d'un odieux préjugé, livrée par le sort de la naissance aux plus
cruelles persécutions; poursuivie de ville en ville; couverte en tous lieux de
honte et de mépris, frappée sans pitié, elle, si bonne et si pure, par une
société dénuée d'âme et de grandeur; et contrainte enfin, pour échapper à ses
barbares ennemis, de chercher un refuge dans un affreux désert, où elle
meurt!!... Et Georges!! mon frère!!! le seul ami que j'aie possédé! Georges, le
plus généreux des hommes! méritait-il le sort fatal qui m'avait privé de lui?
Fallait-il qu'il se soumît lâchement à la dégradation qu'on voulait lui imposer?
qu'il courbât son front sous une honteuse tyrannie? Fallait-il, pour être
heureux, qu'il commençât par être vil?... Ah! son âme était trop élevée pour
descendre aux bassesses de la soumission! il a repoussé l'humiliation et le
mépris, qui pèsent plus sur une grande âme que les chaînes de la servitude! il
s'est révolté contre l'oppression!... Sa cause était celle de la liberté
humaine; c'était la cause de Dieu même, et cependant Dieu n'a point aidé son
bras! Son dévouement est demeuré stérile! Georges, l'homme magnanime, n'est plus... et ses ignobles tyrans trafiquent
tranquillement sur sa tombe. Etrange destinée du frère et de la soeur! Celle-ci, faible femme, s'est
dérobée aux coups de la tempête; elle s'est brisée en pliant; tandis que le
premier, pareil au cèdre qui montre sa tête à l'orage, est tombé sous la
foudre... Qu'est-ce donc que cette providence céleste qui veille sur l'univers, et ne
préside qu'à des iniquités? Le sort même de ces Indiens exilés de leur vieille patrie, et que je voyais
réduits à se déchirer entre eux pour se disputer quelques lambeaux du sol
américain, fournissait à mon désespoir un nouveau sujet d'imprécation. Pourquoi cette destruction impie d'une race infortunée! Les Indiens sont
simples et faibles, les Américains habiles et forts. Mais la science ne fait pas
l'honnêteté, ni la force le bon droit... D'où vient donc ce triomphe de la ruse
sur la franchise, du fort sur le faible? Si le Dieu créateur de ce monde jette
parfois un regard sur son oeuvre, n'est-ce pas pour combattre en faveur du
juste, et rétablir, par sa puissance, l'équilibre que la violence et la
méchanceté rompent sans cesse? Cependant les bons succombent dans la lutte!! Tel
est le sort Je ces malheureux Indiens, que la cupidité américaine refoule dans
ce désert... dans ce désert, asile de tant d'infortunes imméritées, et qui, par
un étrange assemblage, réunit dans son sein l'Européen exilé par ses passions,
l'Africain que les préjugés de la société ont banni, l'Indien qui fuit devant
une civilisation impitoyable!! Et moi-même, qu'ai-je donc fait pour être ainsi frappé par les foudres du
Ciel? J'étais bon! oh! j'étais plein d'amour pour mes semblables... et j'ai
parcouru deux mondes sans pouvoir y trouver un peu de bonheur!! partout j'ai vu
des heureux qui me faisaient pitié, tant ils étaient pauvres de coeur! Et moi je
n'ai trouvé qu'une fatale destinée, toujours prompte à me bercer de mille
illusions, m'offrant tour à tour mille chimères, se riant de ma détresse,
jusqu'au jour, où, par un jeu plus cruel, après avoir guidé mes pas dans cette
solitude, elle a disparu, me laissant seul sur un tombeau!!! Le désespoir ayant ainsi pénétré dans mon âme, l'idée du suicide s'offrit à
moi... et je l'acceptai comme le seul remède à ma misère... Je fis les
préparatifs de ma mort avec une sorte d'exaltation morale, comme autrefois je
faisais des rêves de bonheur. Je laissai pour Nelson une lettre dans laquelle je
le priai de placer mon corps dans le tombeau de Marie, et, la tête pleine d'une
résolution fatale, je sortis de la cabane... «Mon bon maître!» s'écria Ovasco en me sautant au cou. C'était le soir du
quatrième jour écoulé depuis son départ. Le fidèle serviteur arrivait en toute
hâte. Un vieillard, affaissé par l'âge, et qu'à son costume je reconnus pour un
prêtre, l'accompagnait. La présence d'Ovasco et de cet étranger me fut importune; ils gênaient
l'exécution du dessein que je venais de former; et l'âme ne saurait demeurer en
suspens sur un pareil projet. Je dis à Ovasco: «Tout est fini;» et au prêtre:
«Votre présence en ce lieu n'est plus nécessaire!!...» Tous deux me comprirent;
Ovasco se livra aux marques du plus violent chagrin, le vieillard me regarda
d'un air pénétrant; sans doute il aperçut mon trouble, et devina mon désespoir
jusqu'au fond de mon coeur, car il me dit avec bouté,: «Mon ami, je suis bien
loin de la ville; veuillez me donner l'hospitalité pour aujourd'hui.» Il ajouta
d'une voix basse, et comme s'il se fût parlé à lui-même: «Je ne quitterai point
ce lieu, car il y a ici des passions...» En prononçant ces mots, il tomba à
genoux et pria Dieu. Cependant Ovasco, qui ne savait point que le terme de mes maux était fixé, se
mit, pour distraire ma douleur, à me raconter les circonstances de son voyage.
Arrivé à Détroit, il s'était présenté chez le seul médecin de cette ville; mais,
lorsque celui-ci sut dans quelle contrée lointaine ses secours étaient demandés,
il marchanda ses services, et les mit à un prix si élevé, en exigeant une
caution préalable, qu'Ovasco ne put le satisfaire. Il existait alors à Détroit un prêtre catholique du nom de Richard; c'était
un Français banni en 1793, à l'époque où, pour sauver la civilisation, on
proscrivait la religion et la vertu; arrivé jeune aux Etats Unis, il avait
vieilli sur la terre d'exil; tout le monde vantait sa sagesse, sa grande
science, sa charité. Les sentiments d'estime et de vénération qu'il inspirait
étaient universels; et la population du Michigan, dont les trois quarts sont
protestants, l'avait nommé, quelques années auparavant, son représentant au
congrès. * [Note de l'auteur. * Réf. Guidé chez lui par la voix publique, Ovasco se présente, invoque son appui
comme on demande secours à une puissance supérieure... Le bon vieillard secoue
sa tête chargée d'années, et dit: «Les infortunés! ils sont bien loin! allons
vite à leur secours!... Je sais, ajouta-t-il, un peu de médecine... on me
consulte souvent dans ce pays sauvage où les secrets de l'art sont presque
inconnus... et puis, quand je ne sais point guérir le corps, je m'attache aux
plaies de l'âme.» A ce récit d'Ovasco je sentis quelque émotion pénétrer dans mon coeur... et
je ne pus songer sans remords à l'indifférence que j'avais témoignée au bon
vieillard. «Pardonnez-moi, m'écriai-je en m'avançant vers lui, je suis bien
malheureux!...» et je me précipitai dans ses bras; j'éprouvai un frémissement de
respect et d'admiration en touchant ces cheveux blancs que le désert rendait
encore plus imposants. «Eh quoi! m'écriai-je, malgré le poids des années, vous
affrontez cette solitude! -- «Mon ami, me dit le prêtre avec un accent plein de simplicité, n'y
êtes-vous pas venu vous-même avec joie?» Je gardais un silence morne. -- «Une passion généreuse, reprit le vieillard, un amour pur vous ont conduit
dans cet asile solitaire... mon ami, c'est aussi l'amour qui me guide près de
vous, l'amour, source de toute vertu et de tout bien. Oh! ajouta-t-il, je
comprends votre infortune, puisque vous avez perdu ce que vous aimiez... Ces
cheveux blancs vous tromperaient beaucoup, s'ils vous faisaient penser que j'ai
plus de vertu que vous... je serais bien faible aussi devant le malheur. Il me
semble que mon coeur se briserait, s'il m'était interdit d'aimer Dieu et de
faire du bien à mes semblables... Vous le voyez, mon seul avantage sur vous,
c'est d'avoir des affections dont l'objet ne périt point...» Il y avait dans l'accent du vieillard quelque chose de tendre et de
pénétrant... Je crois que le langage du protestant et celui du catholique
diffèrent, comme la raison diffère du coeur. Alors je lui ouvris mon âme; il
m'écouta avec une attention mêlée de pitié. Mais quand il sut le projet que
j'avais formé d'attenter à mes jours, je vis ses yeux se remplir d'une flamme
soudaine. «Pourquoi, lui disais-je, prolonger une vie de misère et d'ennui? A
quoi suis-je bon sur la terre?... -- «Malheureux!! s'écria-t-il dans un moment de vertueuse colère, qui donc
es-tu pour citer la Providence devant ton tribunal?...» Et les regards de
l'octogénaire lançaient les foudres autour de lui. Il reprit avec douceur: «Mon ami, vous êtes mon frère. Je vous vois bien
malheureux et prêt à commettre un grand crime: je ne vous quitterai point...»
Le saint vieillard fut habile à s'emparer de mon coeur. Je lui racontai
l'histoire de mes malheurs. Je lui dis mes rêves d'enfance, mes chimères de
jeunesse, mes illusions de tout âge. Le récit de mes infortunes le toucha
vivement... il m'écouta en silence et parut se livrer à de profondes
méditations; un jour se passa durant lequel il ne cessa de me témoigner le plus
tendre intérêt; il avait peu à peu calmé les orages de mon coeur; et quand il me
vit capable d'écouter la voix de la raison, il m'adressa ces paroles: «Vous avez, mon cher fils, commis de grandes fautes; et votre infortune est
l'expiation de vos erreurs. La société vous a frappé sans pitié, parce que vous
étiez pour elle le plus dangereux de tous les ennemis. «Tous vos malheurs vous sont venus de l'orgueil et de l'ambition. «Vous vous êtes cru appelé à de grandes choses... et, au lieu d'attendre que
la Providence vous choisît pour accomplir ses desseins, vous vous êtes
imprudemment précipité dans un abîme de désirs immodérés... Je veux bien croire
que vous aspiriez à vous élever en servant votre pays... Mais des ambitions
comme la vôtre sont trop difficiles à contenter. Ce n'est pas trop, pour en
satisfaire une seule, de la misère de tout un peuple. Faut-il donc que l'édifice
social croule chaque jour, pour fournir aux mains hardies et puissantes qui
relèveront ses ruines des occasions de gloire et d'éclat?... «Il est bien rare que les maux réels des sociétés fournissent aux passions
ambitieuses de quoi se nourrir... Les grandes gloires se rencontrent encore...
ce sont les gloires pures qui manquent. «L'histoire répète les noms fameux de tous ceux qui, rois ou despotes,
guerriers ou législateurs, ont tour à tour, pendant cinquante siècles, remué le
monde... mais combien de noms transmet-elle, grands et purs comme le saint,
l'immortel nom de Washington? «Défiez-vous, mon cher fils, de ces mouvements inquiets... ils ne sont point
sans élévation, mais contiennent beaucoup d'orgueil... Les hommes les plus
utiles à la société ne sont point ceux qui font de si grandes choses... les
événements graves s'accomplissent selon les vues de Dieu, bien plus que par les
soins des hommes... et les hommes qui s'y mêlent sont quelquefois moins animés
de l'amour de la patrie, qu'ardents à poursuivre un peu de célébrité. «La voie qu'ils suivent est pleine de périls... «Le pauvre laboureur, dont toute l'ambition poursuit une récolte, fait peu de
bien, mais il ne saurait faire de mal; son horizon finit au bout du sillon qu'il
trace. «Quand les vastes passions de Mirabeau s'élancent dans l'arène politique,
quelle barrière les arrêtera? quelle gloire assouvira cette puissance affamée de
bruit et de renommée? «Quant à l'illustration littéraire que vous avez recherchée, combien peu de
génies jouissent, dans les lettres, d'une gloire désirable? Dites-moi lequel
vaut mieux de mourir, ignoré du monde, ou d'avoir écrit ces pages impies où
Byron se raille de Dieu et de l'humanité? «C'est aussi l'orgueil qui nous égare, quand il nous pousse à chercher dans
ce monde un bonheur qui n'existe point; nous prenons en pitié l'homme que nous
voyons se contenter d'un sort modeste; nous pensons que c'est assez pour lui,
mais nous avons pour nous-mêmes de plus vastes désirs... «Cependant, mon fils, il y a bien peu de différence entre le bonheur d'un
homme et celui d'un autre homme! «Quel être si indigent n'a pas trouvé durant sa vie un peu de pain qui le
nourrisse, une femme qui l'aime, un Dieu qui écoute sa prière? C'est pourtant
toute la vie de l'homme. «Le mal ici-bas vient de ce qu'on veut placer beaucoup de bonheur dans un
coeur qui n'en tient que peu... «Et c'est encore une excitation de l'orgueil qui, jetant l'homme dans des
chimères, lui fait mépriser les voies que suit le plus grand nombre pour arriver
au bonheur... «Sans doute le monde contient bien des vices, et il est loin encore de la
perfection où le portera la loi du Christ! «Je sais que, pour une âme ardente, impétueuse, tout, dans la société, est
embarras et obstacle; mais ne vous abusez point, mon ami: ces entraves qui vous
gênent, ces chaînes qui vous pèsent, sont commodes et légères à la multitude...
la plupart des hommes ne sentent point ces nobles élans qui vous animent, ces
transports sublimes de l'enthousiasme; la condition commune est la médiocrité,
et la société fait des lois pour se protéger contre des besoins de gloire qui
menacent son repos et des éclairs de génie qui fatiguent ses regards... «D'ailleurs, ces élans, ces transports, cet enthousiasme, sont-ils durables
chez ceux mêmes qui les éprouvent?... Permettez-moi de vous dire, mon cher
enfant, que le bonheur immense dont vous espériez jouir dans cette solitude avec
le digne objet de votre amour, était encore une chimère de votre imagination, et
peut-être la plus cruelle de toutes... «Dans l'âge des passions brûlantes, la vie de deux êtres qui s'aiment est
toute amitié, tendresse, dévouement, échange de sentiments généreux... alors la
seule richesse qui se dépense entre eux est celle de l'âme... Deux êtres qui se
donnent mutuellement ces trésors du coeur ne manquent d'aucun bien et n'ont
besoin de personne; ils jouissent d'une félicité dont la source est en
eux-mêmes, et ne doivent rien ni au monde ni à la fortune. «Mais le temps de cette fièvre de l'âme, de cette spiritualité de
l'existence, est passager. C'est une heure fugitive d'enchantement dans le long
jour de la vie... Et quand cette heure est écoulée, les passions de l'homme,
pareilles aux eaux de l'Océan après l'orage, reprennent leur niveau... Les
grandes pensées qui exaltaient son esprit, les nobles sentiments qui faisaient
bondir son coeur, ne se présentent plus à lui que comme des images brillantes ou
comme de beaux souvenirs... Il est retourné aux habitudes et aux exigences de la
vie positive. «Hélas! faut-il le dire? on voit les êtres les plus aimants perdre en
vieillissant une partie de leur bonté. Il semble que l'âme se durcisse comme le
corps, et que tout se dessèche avec les années, même la source d'amour qui
jaillit d'un bon coeur! L'union qui s'est formée dans les illusions repose sur
une base bien fragile... «Votre malheur est bien grand, mon cher fils, et vous me voyez tout plein de
son immensité. Mais dites, quel eût été votre destin si, atteignant le but de
vos efforts, vous eussiez vu le bonheur tant désiré s'évanouir comme une
nouvelle chimère! «Une catastrophe terrible a devancé l'épreuve... et vous maudissez la société
américaine, dont les préjugés, en exilant Marie, l'ont conduite, au tombeau...
Votre plainte est légitime... Il est vrai que les Américains persécutent sans
pitié une race malheureuse. Oui, le préjugé qui voue à l'esclavage ou à
l'infamie trois millions d'hommes est indigne d'un peuple libre et éclairé. Mais
faut-il prendre occasion de ces désordres pour envoyer au Ciel des imprécations?
Mon ami, l'iniquité des hommes suffirait seule pour me faire croire à la justice
de Dieu. «Les passions qui vous ont irrité contre l'état social ont en même temps
fasciné vos yeux, en vous montrant dans la vie sauvage un état perfectionné.
«J'ai vécu long-temps parmi les Indiens; j'ignore quels étaient leurs pères;
mais, déchus de leur état primitif qui, peut-être, avait quelque grandeur, les
Indiens de nos jours ne possèdent ni les avantages de la vie sauvage, ni les
bienfaits de la vie civilisée. «Préservez-vous de cette fausse opinion que la valeur individuelle de chaque
homme est mieux appréciée chez les sauvages que dans les pays policés. «Si les peuples avancés dans la civilisation font une trop grande part
d'influence à la richesse, les peuples sauvages accordent trop d'importance à la
force physique. «Sauf quelques exceptions rares dont s'emparent beaucoup d'esprits médiocres,
toutes les sociétés d'Europe et d'Amérique sont gouvernées par les supériorités
intellectuelles. Dans l'opinion des hommes civilisés, un corps robuste est peu
de chose, s'il ne contient un grand coeur; chez l'Indien, au contraire, la force
morale n'est puissante que par son union à celle des muscles, et la plus grande
âme dans un faible corps n'est rien. «La vie sauvage est d'ailleurs une vie d'égoïsme... Dans ces forêts où la
nature est si belle, on étouffe ses cris les plus touchants... Vainement
l'infirme, le mutilé, celui dont la raison s'est égarée, réclament le secours de
leurs semblables. Ceux-ci méprisent la voix d'infortunés qui, n'ayant plus la
force du corps, ne méritent pas d'exister. «Dans les pays civilisés on ne secourt pas toutes les infortunes, mais toutes
espèrent d'être secourues... et combien de plaies sont fermées par la charité
publique! Combien de douleurs se taisent devant la religion et la bienfaisance!
«Enfin, mon ami, cette existence toute matérielle de l'Indien, dont le corps
seul agit, est-elle selon la destinée de l'homme? Ne croyez-vous pas que celui
dont la pensée domine le corps se rapproche davantage de la divine nature dont
il est émané, de l'intelligence suprême dont il est un rayon?... «Mon cher fils, tout a été erreur et exagération dans les jugements que vous
avez portés. «Vos premières impressions sur l'Amérique étaient beaucoup trop favorables;
et vous avez fini par la juger avec une injuste sévérité. «Ce peuple, qui ne séduit point par l'éclat, est cependant un grand peuple;
je ne sais s'il existera jamais une seule nation dans laquelle il se rencontre
un plus grand nombre d'existences heureuses. Rien ne vous y plaît, parce que
rien n'est saillant aux yeux, ni lumières, ni ombres, ni sommets, ni abîmes...
c'est pour cela que le plus grand nombre y est bien. «Peut-être vous m'accuserez à votre tour de me complaire dans une illusion;
mais j'ai fondé sur ce peuple une espérance qui fait le charme de ma
vieillesse... Lorsque je vois la multitude des sectes protestantes aux
Etats-Unis, les divisions qui chaque jour pénètrent dans leur sein;
l'inconséquence, la frivolité des unes, l'absurdité des autres (1); lorsque,
d'un autre côté, je considère le catholicisme, toujours un et immuable au milieu
des sociétés qui changent et des sectes qui se multiplient, attirant à lui par
son prosélytisme, tandis que les autres communions les plus favorisées demeurent
stationnaires; se ranimant enfin d'une vigueur nouvelle sur cette terre de
liberté, comme un vieillard qui, après un long exil, retrouverait sa patrie...
je ne puis m'empêcher de croire que la religion catholique est le culte à venir
de ce pays... et cette pensée répand une douce clarté sur mes vieux jours.»
[(1) Voyez, à la fin du volume, la deuxième partie de l'appendice intitulée:
Note sur le mouvement religieux aux Etats-Unis.] -- «Mon père, m'écriai-je, vous m'avez préservé d'un grand crime... mais ne
me demandez point un sacrifice supérieur à mon courage. Tant que coulera dans
mes veines une goutte de sang, elle alimentera mon chagrin. Et qui donc, si
j'abandonnais le désert, veillerait sur cette cabane, monument sacré de ma
douleur? Ne voyez-vous pas l'Américain avide passant la charrue sur des
ossements pour féconder sa terre?... Ah! je ne laisserai point s'accomplir une
pareille profanation!» Voyant ma résolution inébranlable, le vieillard me quitta en me disant:
«Souvenez-vous, mon enfant, que vous avez, non loin d'ici, un ami bien
tendre; puissiez-vous un jour venir vers moi... mais, mon cher fils, me dit-il
en me montrant sa tête blanchie par les hivers, n'attendez pas trop
long-temps...» En disant ainsi, le vieillard s'éloigna, emportant mes bénédictions et
laissant dans mon âme de profondes impressions. J'étais toujours malheureux, mais je n'étais plus impie, car j'avais vu sur
la terre l'image de la divinité dans un vieillard vénérable. J'étais également
moins seul depuis que la religion était descendue dans mon âme, et l'aspect de
la vertu calme et résignée avait ranimé mon courage. Le jour suivant fut un jour de grandes réjouissances parmi les deux tribus
indiennes qui se trouvaient réunies dans ce lieu. Le bateau qui portait les
Cherokis laissés par Nelson au fort Gratiot venait d'arriver à Saginaw, et,
grâce aux efforts généreux du père de Marie, les Ottawas avaient déposé les
armes. Toute la nation des Cherokis se trouvait réunie; les Ottawas consentirent
à lui donner asile sur leurs terres. Un traité d'alliance fut conclu, et le bon
accord parut établi entre les deux tribus. Nelson se fixa au milieu de ces
sauvages et redoubla de zèle pour maintenir l'union entre eux et leur enseigner
les vérités du christianisme. Il s'efforça de m'attirer près de lui: mais je ne
voulus point quitter ma solitude et la tombe de Marie. EPILOGUE. Ainsi parla Ludovic; plus d'une fois, pendant ce récit, le voyageur avait
senti couler ses larmes. -- Oh! combien votre malheur me touche! dit-il au
solitaire; quoi! depuis tant d'années, vous vivez seul dans ce désert! -- Je n'y
suis pas resté toujours, répliqua Ludovic; j'ai tenté de l'abandonner, mais
vainement!... il m'a fallu bientôt y revenir. D'abord l'abondance de mes larmes et la violence de ma douleur me firent
penser que ma vie serait promptement consumée, mais cette dernière espérance
m'échappa, et je n'avais plus de force pour répandre des pleurs qu'il m'en
restait encore pour exister; je traînai alors dans ces lieux une vie misérable:
j'étais accablé de la durée du temps dont rien pour moi ne hâtait le cours;
j'errais à l'aventure dans les forêts environnantes; je cherchais de nouveaux
lacs, des prairies vierges, des fleuves inconnus; je chassais des animaux
sauvages qui me servaient de pâture; quelquefois, au milieu de mes excursions
aventureuses, je m'arrêtais subitement; appuyé au tronc d'un arbre, je méditais
durant de longues heures; tous les tristes souvenirs arrivaient dans la
solitude. Cette rêverie de l'infortune finissait par troubler ma raison, et je
tombais dans un profond accablement. Quand mon intelligence assoupie se
réveillait, il me semblait, en me rappelant mes malheurs, que ma vie tout
entière était un songe terrible;... mais bientôt je me retrouvais en présence de
l'affreuse réalité. Cent fois, chaque jour, je quittais ma chaumière, cent fois
j'y revenais avec mes chagrins, mes ennuis et le poids accablant de mon
isolement. Alors l'idée du monde se représenta à mon esprit. Depuis qu'un coup fatal
avait brisé ma vie, j'avais beaucoup réfléchi aux erreurs de ma jeunesse, je
sentais combien il y avait eu de chimères dans mes premiers desseins. J'avais
autrefois jugé le monde à travers des prestiges qui s'étaient évanouis... les
rêves de mon jeune âge étaient toujours présents à mon esprit, mais ma raison
les combattait; je comprenais que, pour être propre à la société, il ne fallait
pas envisager les choses du point de vue immense et sans limite où je m'étais
placé d'abord; qu'il valait mieux ne voir qu'un coin étroit du monde que de
jeter sur l'ensemble des regards vagues et confus; qu'enfin l'intelligence et la
puissance humaine ont des bornes qu'elles ne peuvent tenter de franchir, sous
peine de devenir stériles. Délivré des illusions qui m'avaient égaré dans ma route, ne pouvais-je pas
retourner parmi les hommes?... Je ne m'abusais plus sur la somme de bonheur que
le monde peut offrir... d'ailleurs, je repoussais loin de moi la pensée des
félicités que j'avais autrefois rêvées; mais je sentais en moi-même tous les
mouvements d'une âme droite et pure. «Pourquoi, me disais-je, ne trouverais-je
pas, dans mes rapports avec mes semblables, un peu de ce bonheur simple et
tranquille que donne une conscience honnête? Ne dois-je pas rencontrer des
sympathies consolantes partout où il se trouve des hommes vertueux?» Dans cet état de mon âme je serais sans doute revenu en Europe si, à l'époque
même où je fus atteint en Amérique d'une infortune affreuse, un autre malheur
non moins cruel, arrivé dans ma famille, n'eût combattu dans mon esprit l'idée
du retour en France, par la crainte de nouvelles angoisses; j'appris que mon
père n'était plus. Alors je me rappelai Nelson: non loin de ma demeure, ce digne ministre de
l'église presbytérienne travaillait avec ardeur à l'instruction religieuse des
Indiens... Je pensai que je pourrais associer mes efforts aux siens, et, de
concert avec lui, parvenir à la civilisation des Ottawas et des Cherokis.
Ayant rejoint le père de Marie, j'entrepris l'exécution de mon projet, je
tentai d'enseigner aux indiens les principes qui sont la base de toutes les
sociétés civilisées; je leur exposai les avantages de la vie agricole et le
bien-être que donnent les arts industriels; mais tous me répondaient qu'il est
plus noble de vivre de la chasse que du travail; et en admirant les merveilles
de l'art, nul d'entre eux ne voulait être ouvrier. Tandis que mes théories
étaient méprisées, je voyais Nelson obtenir, dans les moeurs des Indiens,
quelques réformes salutaires à l'aide de dogmes religieux, auxquels les Indiens
se soumettaient sans raisonnement. Je reconnus alors que, si la religion est la
meilleure philosophie des peuples éclairés, elle est la seule que comprenne une
population ignorante; et il me parut que Nelson entendait mieux que moi les
faiblesses de l'intelligence humaine. J'aurais essayé de l'imiter si, en
abordant le sujet de la religion, je ne me fusse trouvé en opposition de
principes avec lui: j'étais catholique et lui presbytérien. Partant d'une
doctrine différente, nos efforts se fussent contrariés, et, au lieu de resserrer
l'union des Indiens, nous eussions semé parmi eux des germes de trouble et de
division. Mon peu de succès dans cette première tentative ne me découragea pas:
j'y avais puisé une nouvelle expérience qui venait fortifier toutes mes
réflexions du désert. Forcé de quitter Nelson et les Indiens, je pensai au vieillard qui m'avait
visité dans ma solitude et dont la voix religieuse m'avait arrêté sur le bord de
l'abîme... Je me rendis aussitôt vers lui... Je le trouvai entouré de la
vénération de ceux parmi lesquels il avait passé ses jours. Cet exemple de la
justice des hommes ranima mon courage. Je formai dans le monde quelques relations; je m'associai à plusieurs
entreprises philantropiques, et résolus de me créer une existence politique.
J'entrai complétement dans la vie réelle... mais je m'aperçus bientôt que je n'y
trouverais point le bien-être que j'y cherchais. Lorsque je voyais les oeuvres de l'homme toujours incomplètes, les principes
de justice et de vérité froissés sans cesse par des passions et des intérêts,
les tentatives les plus généreuses entravées par mille obstacles, et les
institutions les plus belles souillées d'imperfections, ma raison m'enseignait
que tel devait être le spectacle offert par une société composée d'hommes.
Cependant cette vue choquait mes regards et blessait tous mes instincts.
Témoin du bonheur calme et paisible dont jouissait le vieillard qui m'avait
épargné un crime, je résolus d'étudier sa vie. La sérénité de son âme, la
tranquillité de son esprit me paraissaient des biens inestimables. Ne pouvais-je
pas, en l'imitant, devenir aussi heureux que lui? Cependant, en voyant de près
cet homme devant la vertu duquel je m'étais incliné comme devant l'image de Dieu
même, je crus apercevoir de la petitesse dans sa grandeur. Ce prêtre sublime
dans sa charité, et qui passait la moitié de ses jours en bienfaisance,
consacrait l'autre à des pratiques de dévotion qui me semblaient étroites,
minutieuses, puériles. Sans doute j'avais tort. Je reconnaissais intérieurement
mon erreur: quand l'oeuvre est si grande, le moyen peut-il être infime?
Cependant mes impressions étaient plus fortes que mes raisonnements. Après avoir vu la vertu rapetissée par les infirmités de l'intelligence, je
la trouvais ailleurs corrompue par des usages et des besoins sociaux. Je vis un homme de mauvaises moeurs honoré du suffrage de ses concitoyens,
parce qu'il possédait des talents politiques; un autre devint un personnage
important dans l'Etat parce qu'il avait des vertus privées. Une jeune fille
faisait la joie de parents dignes et vénérables; elle fut mariée par eux à un
riche vieillard!... Je reconnaissais bien qu'ainsi le veulent les misères de l'humanité. Tantôt
le bien semble dépendre d'une vaine forme; une autre fois le vice se trouve mêlé
à la vertu même; mais le mal ne me semblait pas moins triste, parce que j'en
voyais la cause. Je rencontrais partout les mêmes imperfections. Les sociétés de bienfaisance
dont j'étais membre suivaient les inspirations de la charité la plus pure; mais
pour une plaie que nous pouvions guérir, mille demeuraient sans remède... Est-ce
donc là tout le pouvoir de l'homme? J'approuvais ceux qu'un aussi misérable
résultat ne décourageait pas; mais je me sentais incapable de les imiter.
Vainement je prenais toutes les habitudes de la vie pratique et m'efforçais de
me créer dans la société quelques intérêts: je n'y trouvais qu'ennui et dégoût.
Alors je jetai sur moi-même mi regard ferme et tranquille; je n'accusai point
la société d'injustice, ni ne déclamai contre la misère de l'homme; mais, en
interrogeant le passé, les souvenirs de ma jeunesse, mes longues infortunes et
mes impressions présentes, je reconnus une vérité, triste et dernier fruit des
expériences de ma vie: c'est que, tout en voyant mes erreurs, j'en subissais
encore le joug; que, dès l'âge le plus tendre, j'avais entretenu des illusions
qui n'avaient pas cessé de m'être chères, depuis que je les avais abandonnées.
Les premiers égarements de mon esprit m'avaient entraîné dans un monde
fantastique où j'avais long-temps rêvé mille chimères; et depuis que le voile
qui couvrait mes yeux était tombé, je pouvais bien juger sainement le monde
réel, mais non m'y plaire. Je savais qu'il fallait s'attendre à trouver parmi les hommes beaucoup de
mal, et ne pouvais supporter un monde où tout n'était pas bien. J'apercevais
clairement l'impossibilité d'atteindre le but premier de mes ardents désirs, et
j'avais renoncé à le poursuivre; mais le but raisonnable auquel il est sage de
viser n'avait aucun attrait pour moi; en discernant le bonheur qu'on peut se
procurer ici-bas, je me sentais incapable d'en jouir... Pour avoir trop
long-temps vécu en dehors de la société, j'y étais devenu impropre... et mon
imagination avait si long-temps nourri des rêves de perfection idéale, qu'elle
ne pouvait plus rentrer dans les voies ordinaires de l'humanité... Je subissais
le joug de l'habitude, chose si méprisable et si puissante. Ce dégoût que m'inspira le monde n'excitait en moi aucune haine, et je
reconnaissais que d'autres pouvaient aimer cette société imparfaite dans
laquelle je ne pouvais pas vivre. Je comprenais le bonheur de la bienfaisance se résignant à voir des maux
qu'elle ne peut guérir; le bonheur de la vertu souvent étroite dans ses vues, et
impuissante dans ses actes, mais toujours heureuse de son intention pure; celui
d'une intelligence supérieure gouvernant les hommes, et s'abaissant, quand il le
faut, au niveau des esprits vulgaires et des petitesses de la vie. Mais, en
admettant l'existence de ce bonheur, je n'en voulais pas, parce que j'avais
conçu l'idée d'un bonheur plus grand, plus pur, plus complet: celui-ci me
manquait, parce que je n'avais pu l'atteindre; je repoussais l'autre qui me
paraissait méprisable. Vainement je m'étais répété cent fois qu'ayant renoncé aux chimères, il
fallait les oublier, et ne plus voir que les réalités au sein desquelles je
voulais vivre... Il m'était impossible d'éloigner de ma vue les images
brillantes dont j'avais reconnu le mensonge. Un temps très-court suffit pour me démontrer que le mal que je portais en
moi-même était sans remède; je ne m'obstinai point à le combattre: j'en reconnus
la grandeur et je me soumis. Sans passions, sans désespoir, je revins dans ce
désert, seul lieu qui convînt à l'état de mon âme; je ne pouvais plus demeurer
parmi les hommes; et cette solitude offrait du moins à mon coeur l'intérêt du
souvenir le plus désolant, mais aussi le plus cher de ma vie. Maintenant, je présente l'étrange spectacle d'un homme qui a fui le monde
sans le haïr, et qui, retiré au désert, ne cesse de penser à ses semblables
qu'il aime, et loin desquels il est forcé de vivre. Il est bien triste de sentir
à chaque instant le besoin de la société, et d'avoir acquis l'expérience qu'on
ne peut plus demeurer dans son sein. La source première de toutes mes erreurs a
été de croire l'homme plus grand qu'il n'est. Si l'homme pouvait embrasser la généralité des choses, ramener à un seul
principe tous les faits de l'humanité, et établir sur la terre, par un acte de
sa puissance, l'empire de la justice et de la raison, il serait Dieu; il ne
serait plus l'homme. L'homme n'est pas satisfait de la part d'intelligence qui lui a été dévolue;
il voudrait que ses facultés morales fussent au moins plus hautes de quelques
degrés... Mais à quel point s'arrêterait-il? Si sa plainte était écoutée, à
mesure qu'il s'élèverait, il voudrait monter davantage, jusqu'à ce qu'il arrivât
à la perfection morale qui est Dieu; mais alors il ne serait plus l'homme.
Ma seconde erreur fut de croire indigne de l'homme le rôle secondaire que sa
nature bornée lui assigne... Les plus nobles passions, les sentiments les plus
généreux peuvent se mouvoir dans le cercle étroit où sa puissance est renfermée:
le résultat est petit, Mais l'effort est grand. Sans arriver jamais à la
perfection, l'homme y vise toujours: c'est là sa grandeur. Tel est le but de
l'homme sur la terre. Je vois ce but plus clairement que qui que ce soit;
cependant moins que personne je puis l'atteindre. -- Malheur à celui qui,
s'étant fait une orgueilleuse idée de la puissance de l'homme, s'est accoutumé à
poursuivre des buts immenses, des projets sans limites, des résultats complets;
tous ses efforts viendront se briser devant les facultés bornées de l'homme,
comme devant une invincible fatalité.» Ici Ludovic s'arrêta. «Ainsi, lui dit le voyageur, depuis votre retour au
désert, vous y passez vos jours dans un perpétuel isolement? -- Oui, répondit Ludovic... Dans les premiers temps, le voisinage de Nelson
et des Indiens qu'il instruisait fut pour moi l'occasion de quelques relations
que j'acceptais sans les rechercher; mais bientôt ce dernier lien fut brisé.
La paix qui régnait entre les Ottawas et les Cherokis fut troublée. L'hiver
qui suivit mon retour à Saginaw fut très-rigoureux. Les lacs se couvrirent de
glaces épaisses qui firent mourir les habitants des eaux. Privés de ce moyen
d'existence, les Indiens n'eurent pour vivre d'autre ressource que le gibier des
forêts, qui fut bientôt lui-même presque entièrement détruit. Alors les Ottawas se rappelèrent que leur tribu était jadis seule maîtresse
de ces lieux, et ils virent avec raison, dans l'arrivée des Cherokis parmi eux,
la cause principale de leur détresse... Leur misère exalta sans doute leur
ressentiment... Nelson fit de vains efforts pour conjurer l'orage qu'il voyait
près d'éclater... Un jour, les Ottawas, réunis de toutes les parties du Michigan
sur un seul point, peu distant de l'établissement des Cherokis, donnèrent le
signal d'extermination, et après une lutte terrible, Nelson vit massacrer
jusqu'au dernier des malheureux compagnons de son exil. Rien ne saurait peindre la perfidie et la cruauté, durant la guerre, de ces
hommes si humains et si droits pendant la paix... Cet événement affreux porta le trouble dans l'âme de Nelson; car son voeu le
plus cher était de mourir au milieu des Indiens, après leur avoir enseigné les
vérités de l'Evangile... Mais lorsque les infortunés pour lesquels il avait tout
abandonné lui manquèrent, son stoïcisme fut ébranlé, et un jour il partit du
désert, afin de retourner dans la Nouvelle-Angleterre, son pays natal, où il a
repris, dit-on, les premières habitudes de sa vie. En quittant ces lieux, il fit
de vains efforts pour m'entraîner avec lui. Je ne quitterai jamais Saginaw.
Depuis ce jour, ma vie se passe uniforme et monotone... J'y ai marqué ma tombe
auprès de celle de Marie. -- Oh! combien je vous plains! dit le voyageur; que vous devez être
malheureux! -- Oui, répondit Ludovic, mon infortune est cruelle, mais je la supporte avec
courage... Mon plus grand chagrin est de penser que nul ne peut comprendre mon
malheur, et qu'ainsi je n'excite la pitié de personne... Du reste, cette vie
amère n'est point sans douceur: tous les jours je visite le monument, objet de
mon culte. Chaque fois que je prie, incliné dans une religieuse extase, je crois
entendre, au-dessus de ma tête, un concert joyeux de voix célestes, auxquelles
répondent des accents tristes et mystérieux qui semblent sortir de la tombe: il
y a beaucoup d'harmonie dans ces mélancolies de la terre et dans ces joies du
ciel. Je ne doute pas, en les écoutant, que Marie ne soit déjà parmi les anges,
et que son ombre chérie ne m'envoie ces douces illusions pour me convier au
délicieux festin de l'immortalité. Ces dernières paroles du solitaire jetèrent le voyageur dans une profonde
rêverie... Le lendemain, celui-ci prit congé de son hôte. On assure que, peu de temps
après, il partit de New-York pour le Havre. En apercevant les côtes de France,
qu'il devait ne plus revoir, il pleura de joie. Rendu à sa chère patrie, il ne
la quitta jamais. **** NOTE SUR LA CONDITION SOCIALE ET POLITIQUE DES NEGRES ESCLAVES ET DES GENS DE
COULEUR AFFRANCHIS. L'existence de deux millions d'esclaves au sein d'un peuple chez lequel
l'égalité sociale et politique a atteint son plus haut développement;
l'influence de l'esclavage sur les moeurs des hommes libres; l'oppression qu'il
fait peser sur les malheureux soumis à la servitude; ses dangers pour ceux même
en faveur desquels il est établi; la couleur de la race qui fournit les
esclaves; le phénomène de deux populations qui vivent ensemble, se touchent,
sans jamais se confondre, ni se mêler l'une à l'autre; les collisions graves que
ce contact a déjà fait naître; les crises plus sérieuses qu'il peut enfanter
dans l'avenir; toutes ces causes se réunissent pour faire sentir combien il
importe de connaître le sort des esclaves et des gens de couleur libres des
Etats-Unis. J'ai tâché, dans le cours de cet ouvrage, d'offrir le tableau des
conséquences morales de l'esclavage sur les gens de couleur devenus libres; je
voudrais maintenant présenter un aperçu de la condition sociale de ceux qui sont
encore esclaves. Cet examen me conduira naturellement à rechercher quels sont
les caractères de l'esclavage américain. Après avoir exposé l'organisation de l'esclavage, je rechercherai si cette
plaie sociale peut être guérie: quelle est sur ce point l'opinion publique aux
Etats-Unis; quels moyens on propose pour l'affranchissement des noirs, et
quelles objections s'y opposent; quel est enfin à cet égard l'avenir probable de
la société américaine. § I. Condition du nègre esclave aux Etats-Unis. Il semble que rien ne soit plus facile que de définir la condition de
l'esclave. Au lieu d'énumérer les droits dont il jouit, ne suffit-il pas de dire
qu'il n'en possède aucun? puisqu'il n'est rien dans la société, la loi
n'a-t-elle pas tout fait en le déclarant esclave? Le sujet n'est cependant pas
aussi simple qu'il le paraît au premier abord; de même que, dans toutes les
sociétés, beaucoup de lois sont nécessaires pour assurer aux hommes libres
l'exercice de leur indépendance, de même on voit que le législateur a beaucoup
de dispositions à prendre pour créer des esclaves, c'est-à-dire pour destituer
des hommes de leurs droits naturels et de leurs facultés morales, changer la
condition que Dieu leur avait faite, substituer à leur nature perfectible un
état qui les dégrade et tienne incessamment enchaînés un corps et une âme
destinés à la liberté, Les droits qui peuvent appartenir à l'homme dans toute société régulière sont
de trois sortes, politiques, civils, naturels. Ce sont ces droits dont la
législation s'efforce de garantir la jouissance aux hommes libres, et qu'elle
met tout son art à interdire aux esclaves. Quant aux droits politiques, le plus simple bon sens indique que l'esclave
doit en être entièrement privé. On ne fera pas participer au gouvernement de la
société et à la confection des lois celui que ce gouvernement et ces lois sont
chargés d'opprimer sans relâche. Sur ce point, la tâche du législateur est aussi
facile que sa marche est clairement tracée; les droits politiques, quelle que
puisse être leur extension, constituent en tous pays une sorte de privilége.
Tous les citoyens libres n'en jouissent pas; il est à plus forte raison facile
d'en priver les esclaves: il suffit de ne pas les leur attribuer. Aussi toutes les lois des Etats américains où l'esclavage est en vigueur se
taisent sur ce point: leur silence est une exclusion suffisante. Il n'est pas moins indispensable de dépouiller l'esclave de tous les droits
civils. Ainsi l'esclave appartenant au maître ne pourra se marier; comment la loi
laisserait-elle se former un lien qu'il serait au pouvoir du maître de briser
par un caprice de sa volonté? Les enfants de l'esclave appartiennent au maître,
comme le croît des animaux: l'esclave ne peut donc être investi d'aucune
puissance paternelle sur ses enfants. Il ne peut rien posséder à titre de
propriétaire, puisqu'il est la chose d'autrui; il doit donc être incapable de
vendre et d'acheter, et tous les contrats par lesquels s'acquiert et se conserve
la propriété lui seront également interdits. La loi américaine se borne, en général, à prononcer la nullité des contrats
dans lesquels un esclave est partie; cependant il est des cas où elle donne à
ses prohibitions l'appui d'une pénalité: c'est ainsi qu'en déclarant nuls la
vente ou l'achat fait par un esclave, la loi de la Caroline du Sud prononce la
confiscation des objets qui ont fait la matière du contrat. (1) Le code de la
Louisiane contient une disposition analogue. (2) La loi du Tennessee condamne à
la peine du fouet l'esclave coupable de ce fait, et à une amende l'homme libre
qui a contracté avec lui. (3) [(1) V. Brevard's Digest of South Carolina, vº Slaves, p. 238. Du reste, quelles que soient la rigueur et la généralité des interdictions
qui frappent l'esclave de mort civile, on conçoit cependant que le législateur
les établisse sans beaucoup de peine. Ici encore il s'agit de droits qui tous
sont écrits dans les lois. A la vérité, le principe de ces droits est
préexistant à la législation qui les consacre; mais, sans les créer, la loi les
proclame, et, en même temps qu'elle les reconnaît dans les hommes libres, il lui
est facile de les contester à ceux qu'elle veut en dépouiller. Jusque-là le législateur marche dans une voie où peu d'obstacles l'arrêtent.
Il a sans doute fait beaucoup, puisque déjà il n'existe pour l'esclave ni
patrie, ni société, ni famille; mais son oeuvre n'est pas encore achevée.
Après avoir enlevé au nègre ses droits d'Américain, de citoyen, de père et
d'époux, il faut encore lui arracher les droits qu'il tient de la nature même;
et c'est ici que naissent les difficultés sérieuses. L'esclave est enchaîné; mais comment lui ôter l'amour de la liberté? il
n'emploiera pas son intelligence au service de l'Etat et de la cité; mais
comment anéantir celte intelligence dont il pourrait user pour rompre ses fers?
11 ne se mariera point; mais, quelque nom qu'on donne à ses rapports avec une
femme, ces rapports existent, on ne saurait les briser; ils forment une partie
de la fortune du maître, puisque chaque enfant qui naît est un esclave de plus;
comment faire qu'il y ait une mère et des enfants, un père et des fils, des
frères et des soeurs, sans des affections et des intérêts de famille? en un mot,
comment obtenir que l'esclave ne soit plus homme? Les difficultés du législateur croissent à mesure que, passant de
l'interdiction des droits civils à celle des droits naturels, il quitte le
domaine des fictions pour pénétrer plus avant dans la réalité. Son premier soin,
en déclarant le nègre esclave, est de le classer parmi les choses matérielles:
l'esclave est une propriété mobilière, selon les lois de la Caroline du Sud;
immobilière dans la Louisiane. Cependant la loi a beau déclarer qu'un homme est un meuble, une denrée, une
marchandise, c'est une chose pensante et intelligente; vainement elle le
matérialise, il renferme des éléments moraux que rien ne peut détruire: ce sont
ces facultés dont il est essentiel d'arrêter le développement. Toutes les lois
sur l'esclavage interdisent l'instruction aux esclaves; non-seulement les écoles
publiques leur sont fermées, mais il est défendu à leurs maîtres de leur
procurer les connaissances les plus élémentaires. Une loi de la Caroline du Sud
prononce une amende de cent livres sterling contre le maître qui apprend à
écrire à ses esclaves; la peine n'est pas plus grave quand il les tue. (1) Ainsi
la perfectibilité, la plus noble des facultés humaines, est attaquée dans
l'esclave, qui se trouve ainsi placé dans l'impuissance d'accomplir envers
lui-même le devoir imposé à tout être intelligent de tendre sans cesse vers la
perfection morale. [(1) And wheras the having of slaves taught te write, or suffering them to be
employed in writing, may be attended with great inconveniences; be it
inacted, that all and every person and persons whatsoever, who shall
hereafter teach or cause any slave or slaves to be taught te write, every such
person shall, for every offense, forfeit the sum of one hundred pounds current
money. (V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, § 53.) And if any person shall, on a sudden heat and passion, or by undue correction
kill his own slave or the slave of any other person, he shall forfeit the
sum of three hundred and fifty pounds current money. And in case any person or
persons shall wilfully cut out the tongue, put out the eye, castrate, or cruelly
scald, burn or deprive any slave of any limb or member, or shall inflict any
other cruel punishment, other than by whipping, or beating with a horsewhip,
cowskin, switch, or small stick, or by puting irons on, or confining or
imprisoning such slave; every such person shall for every such offence forfeit
the sum of one hundred pounds current money. (V. ibid., § 45.) La loi s'efforce de dégrader l'esclave; cependant un instinct de dignité lui
fait haïr la servitude; un instinct plus noble encore lui fait aimer la liberté.
On l'a enchaîné; mais il brise ses fers, le voilà libre!... c'est-à-dire en état
de rébellion ouverte contre la société et les lois qui l'ont fait esclave.
Tous les Etats américains du Sud sont d'accord pour mettre hors la loi le
nègre fugitif. La loi de la Caroline du Sud dit que toute personne peut le
saisir, l'appréhender, et le fouetter sur-le-champ. (2) Celle de la Louisiane
porte textuellement qu'il est permis de tirer sur les esclaves marrons qui ne
s'arrêtent pas quand ils sont poursuivis. (3) [(2) V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, § 12, p. 231. Le code du Tennessee déclare que le meurtre de l'esclave sommé légalement de
se représenter est une chose légitime (it is lawful) (4); [(4) V. Lois du Tennessee 1831, t. I, p. 321.] cette loi ajoute que l'esclave, dans une telle position, peut être tué
impunément par toute personne quelconque, et de la manière qu'il plaira à
celle-ci d'employer, sans qu'elle ait à craindre d'être pour ce fait recherchée
en justice. (1) Ces mêmes lois accordent des récompenses aux citoyens qui
arrêtent l'esclave en liberté; (2) elles encouragent les dénonciateurs, et leur
paient le prix de la délation. (3). La loi de la Caroline du Sud va plus loin:
elle porte un châtiment terrible tout à la fois contre l'esclave qui a fui et
contre toute personne qui l'a aidé dans son évasion; en pareil cas, c'est
toujours la peine de mort qu'elle prononce. (4) [(1)For any person whatsoever and by such ways and means as he or she shall
think fit. (V. ibid.) Toutes les forces sociales sont mises en jeu pour ressaisir le nègre échappé.
Lorsque celui-ci, ayant franchi la limite des Etats à esclaves, touche du pied
le sol d'un Etat qui ne contient que des hommes libres, il peut un instant se
croire rentré en possession de ses droits naturels; mais son espérance est
bientôt dissipée. Les Etats de l'Amérique du Nord, qui ont aboli la servitude,
repoussent de leur sein les esclaves fugitifs, et les livrent au maître qui les
réclame. (5) [(5) No person held to service or labour in one state under the laws thereof,
escaping into another, shall in conséquence of any lan or regulation therein, be
discharged from suche service or labour; but shall be delivred up on
claim of the party to whom such service or labour may be due. (V. Constitution
des Etats-Unis, art. 4, sect. 2, § 3. -- V. aussi les statuts révisés de l'Etat
de New-York, t. II, chap. 9, titre 1er, § 6. -- Pensylvania, Purdon's Digest.)]
Ainsi la société s'arme de toutes ses rigueurs et de ses droits les plus
exorbitants pour s'emparer de l'esclave et le punir du sentiment le plus naturel
à l'homme et le plus inviolable, l'amour de la liberté. Maintenant voilà l'esclave rendu à ses chaînes; on l'a châtié d'un mouvement
coupable d'indépendance; désormais il ne tentera plus de briser ses fers; il va
travailler pour son maître, qui est parvenu à le dompter. Mais ici vont abonder
encore les obstacles et les embarras pour le législateur et pour le possesseur
de nègres. On a étouffé dans l'esclave deux nobles facultés, la perfectibilité
morale et l'amour de la liberté; mais on n'a pas détruit tout l'homme. Vainement le maître interdit à son nègre tout contact avec la société civile;
vainement il s'efforce de le dégrader et de l'abrutir; il est un point où toutes
ces interdictions et ces tentatives ont leur terme, c'est celui où commence
l'intérêt du maître. Or, le maître, après avoir lié les membres de son esclave,
est obligé de les délier, pour que celui-ci travaille; tout en l'abrutissant, il
a besoin de conserver un peu de l'intelligence du nègre, car c'est cette
intelligence qui fait son prix; sans elle, l'esclave ne vaudrait pas plus que
tout autre bétail; enfin, quoiqu'il ait déclaré, le nègre une chose matérielle,
il entretient avec lui des rapports personnels qui sont l'objet même de la
servitude, et l'esclave, auquel toute vie sociale est interdite, se trouve
pourtant forcé, afin de servir son maître, d'entrer en relation, avec un monde,
dans lequel, à la liberté, il n'est rien, où il n'apparaît que pour autrui, mais
où on lui fait cependant supporter la responsabilité morale qui appartient aux
êtres intelligents. Ici encore l'homme se retrouve, de l'aveu même de ceux qui ont tenté de
l'anéantir. Ainsi, quelle que soit la dégradation de l'esclave, il lui faut de
la liberté physique pour travailler, et de l'intelligence pour servir son
maître, des rapports sociaux avec celui-ci et avec le monde, pour accomplir les
devoirs de la servitude. Mais s'il ne travaille pas, s'il désobéit à son maître, s'il se révolte, et
si, dans ses rapports avec les hommes libres, il commet des délits, que faire
dans tous ces cas? -- on le punira. -- Comment? suivant quels principes? avec
quels châtiments? C'est surtout ici que les difficultés naissent en foule pour le législateur.
La loi, qui fait l'un maître et l'autre esclave, créant deux êtres de nature
toute différente, on sent qu'il est impossible d'établir les rapports de
l'esclave avec le maître, ou de l'esclave avec les hommes libres, sur la base de
la réciprocité; mais alors, en s'écartant de cette règle, seul fondement
équitable des relations humaines, on tombe dans un arbitraire complet, et l'on
arrive à la violation de tous les principes. Ainsi, le crime du maître, tuant
son esclave ne sera pas l'équivalent du crime de l'esclave tuant son maître; la
même différence existera entre le meurtre de tout homme libre par un esclave, et
celui de l'esclave par un homme libre. Toutes les lois des Etats américains portent la peine de mort contre
l'esclave qui tue son maître; mais plusieurs ne portent qu'une simple amende
contre le maître qui tue son esclave. (1) Les voies de fait, la violence du maître, sur le nègre, sont autorisées par
les lois américaines; (2) mais le nègre qui frappe le maître, est puni de mort.
La loi de la Louisiane prononce la même peine contre l'esclave coupable d'une
simple voie de fait envers l'enfant d'un blanc. (3) [(1) V. Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, § 43 et 45, t. II, vº
Slaves, p. 240. Les mêmes distinctions se retrouvent dans les rapports d'esclaves à personnes
libres. Ainsi, dans la Caroline du Sud, le blanc qui fait une blessure grave à
un nègre encourt une amende de quarante shillings; (4) mais le nègre esclave,
qui blesse un homme libre, est puni de mort; (5) Lorsque le nègre blesse un
blanc en défendant son maître, il n'encourt aucune peine, mais il subit le
châtiment, s'il fait cette blessure en se défendant lui-même (6). [(4) Environ 50 fr. Il n'existe aucune loi pour l'injure commise par un homme libre envers un
esclave. On conçoit qu'un si mince délit ne mérite pas une répression; mais la
loi du Tennessee prononce la peine du fouet contre tout esclave qui se permet la
moindre injure verbale envers une personne de couleur blanche (1). [(1) Vº Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I, p. 315, loi de 1806.]
Ces différences ne sont pas des anomalies; elles sont la conséquence logique
du principe de l'esclavage. Chose étrange! on s'efforce de faire du nègre une
brute, et on lui inflige des châtiments plus sévères qu'à l'être le plus
intelligent. Il est moins coupable puisqu'il est moins éclairé, et on le punit
davantage. Telle est cependant la nécessité: il est manifeste que l'échelle des
délits ne peut être la même pour l'esclave et pour l'homme libre. L'échelle des peines n'est pas moins différente, et, sur ce point, la tâche
du législateur est encore plus difficile à remplir. Non-seulement les gradations pénales établies pour les hommes libres ne
doivent point s'appliquer pour les esclaves, parce que la société a plus à
craindre de ceux qu'elle opprime que de ceux qu'elle protége; mais encore on va
voir qu'il y a nécessité de changer, pour l'esclavage, la nature même des
peines. Les peines appliquées aux hommes libres par les lois américaines se réduisent
à trois: l'amende, l'emprisonnement perpétuel ou temporaire, et la mort: la
première qui atteint l'homme dans sa propriété; la seconde, dans sa liberté; la
troisième, dans sa vie. On voit, tout d'abord, qu'aucune amende ne peut être prononcée contre
l'esclave qui, ne possédant rien, ne peut souffrir aucun dommage dans sa
propriété. L'emprisonnement est aussi, de sa nature, une peine peu appropriée à la
condition de l'esclave. Que signifie la privation de la liberté, pour celui qui
est en servitude? Cependant il faut distinguer ici. S'agit-il d'un
emprisonnement temporaire et d'une courte durée? l'esclave redoutera peu ce
châtiment; il n'y verra qu'un changement matériel de position, toujours saisi
comme une espérance par celui qui est malheureux: il préférera d'ailleurs
l'oisiveté à un travail pénible dont il ne tire aucun profit. A vrai dire, la
peine sera pour le maître seul, privé du travail de son esclave, et dont le
préjudice sera d'autant plus grand que la peine sera plus longue. S'agit-il d'un emprisonnement à vie? on conçoit qu'une réclusion perpétuelle
soit une peine grave; même pour l'esclave qui n'a point de liberté à perdre.
Mais ici se présente un autre obstacle: la détention perpétuelle prive le maître
de son esclave: prononcer ce châtiment contre l'esclave, c'est ruiner le maître.
L'objection est encore plus grave contre la mort. Infliger cette peine à
l'esclave, c'est anéantir la propriété du maître. Ainsi, toutes les peines dont
la loi se sert pour châtier les hommes libres sont inapplicables aux esclaves;
la mort même, cet instrument à l'usage de toutes les tyrannies, fait ici défaut
au possesseur de nègres. Cependant on trouve souvent, dans les lois américaines relatives aux
esclaves, des dispositions portant la mort et l'emprisonnement perpétuel;
quelquefois même ces peines sont appliquées par les cours de justice, mais les
cas en sont très-rares; c'est seulement lorsque l'esclave a commis un grave
attentat contre la paix publique; alors la société blessée exige une réparation;
elle s'empare du nègre, le condamne à mort ou à une réclusion perpétuelle; et,
comme par ce fait elle prive le maître de son esclave, elle lui en paie la
valeur. «Tous esclaves, porte la loi, condamnés à mort ou à un emprisonnement
perpétuel, seront payés par le trésor public. La somme ne peut excéder trois
cents dollars.» (1) [(1) V. Digeste des lois de la Louisiane, vº Code noir, t. I, p. 248, et
aussi lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, t. II, § 23.] Ici des intérêts d'une nature étrange entrent en lutte et exercent sur le
cours de la justice une déplorable influence. Le maître, avant d'abandonner son
nègre aux tribunaux, examine attentivement le délit, et ne le dénonce que s'il
le croit capital; car l'indemnité étant à cette condition, il n'a intérêt à
livrer son esclave que si celui-ci doit être condamné à mort. D'un autre côté,
la société, payant le droit de se faire justice, ne l'exerce qu'avec une extrême
réserve; elle épargne le sang, non par humanité, mais par économie; et, tandis
que l'intérêt du maître est qu'on se montre inflexible en châtiant son nègre,
celui de la société la pousse à l'indulgence. On ne voit le maître prompt à
livrer son esclave que dans un seul cas; c'est lorsque celui-ci est vieux et
infirme; il espère alors que la condamnation à mort du nègre invalide lui vaudra
une indemnité équivalente au prix d'un bon nègre; mais la société se tient en
garde contre la fraude, et, pour ne point payer l'indemnité, elle acquitte le
nègre. L'esclave, dont le malheur ne touche ni la société ni le maître, ne
trouve de protection que dans un calcul de cupidité. Ce qui précède explique cette singulière loi de la Louisiane, qui porte que
la peine d'emprisonnement infligée à un esclave ne peut excéder huit jours, à
moins qu'elle ne soit perpétuelle. «A l'exception, dit-elle, des cas où les
esclaves doivent être condamnés à un emprisonnement perpétuel, les juris
convoqués pour juger les crimes et délits des esclaves ne seront point autorisés
à les emprisonner pour plus de huit jours.» (1) [(1) V. Digeste des lois de la Louisiane, loi du 19 mars 1816, § 6, t. I,
p.246.] L'intérêt de cette disposition est facile à saisir. L'emprisonnement
temporaire, privant le maître du travail de ses nègres, et lui causant un
préjudice sans compensation, est à ses yeux le pire de tous les châtiments.
L'emprisonnement perpétuel enlève, il est vrai, au maître, la personne de son
esclave; mais en même temps la société lui en paie la prix. On conçoit maintenant l'impossibilité d'infliger souvent aux esclaves la mort
ou un long emprisonnement; car ces châtiments répétés ruineraient le maître des
nègres ou la société. Il faut cependant des peines pour punir l'esclave... des peines sévères, dont
on puisse faire usage tous les jours, à chaque instant. Où les trouver? Voilà comment la nécessité conduit à l'emploi des châtiments corporels,
c'est-à-dire de ceux qui sont instantanés, qui s'appliquent sans aucune perte de
temps, sans frais pour le maître ni pour la société, et qui, après avoir fait
éprouver à l'esclave de cruelles souffrances, lui permettent de reprendre
aussitôt son travail. Ces peines sont le fouet, la marque, le pilori et la
mutilation d'un membre. Encore le législateur se trouve-t-il gêné dans ses
dispositions relatives à ce dernier châtiment; car il faut laisser sains et
intacts les bras de l'esclave. Telles sont, à vrai dire, les peines propres a l'esclavage; elles en sont les
auxiliaires indispensables, et, sans elles, il périrait. Les lois américaines
ont été forcées d'y recourir. Dans le Tennessee, il n'existe, outre la peine de
mort, que trois châtiments: le fouet, le pilori, la mutilation. La peine portée
contre le faux témoin mérite d'être remarquée: le coupable est attaché au
pilori, sur le poteau duquel on cloue d'abord une de ses oreilles; après une
heure d'exposition, on lui coupe cette oreille, ensuite on cloue l'autre de
même, et, une heure après, celle-ci est coupée comme la première. (1) [(1) V. Statute laws of Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 315.] Du reste, le pilori, la mutilation, la marque, ne sont point les peines les
plus usitées dans les Etats à esclaves; elles exigent, pour leur application,
des soins, font naître des embarras, et entraînent quelque perte de temps. Le
fouet seul n'offre aucun de ces inconvénients; il déchire le corps de l'esclave
sans atteindre sa vie; il punit le nègre sans nuire au maître: c'est
véritablement la peine à l'usage de la servitude. Aussi les lois américaines sur
l'esclavage invoquent-elles constamment son appui. (2) [(2) V. Brevard's Digest, vº Slaves, Lois de la Louisiane, vº Code noir. Lois
du Tennessee, vº Slaves.] Tout-à-l'heure nous avons vu le législateur forcé d'attribuer à l'esclave une
autre criminalité qu'à l'homme libre; nous venons aussi de reconnaître qu'aucune
des peines appliquées aux hommes libres ne convenait aux esclaves, et que, pour
châtier ceux-ci, on est contraint de recourir aux rigueurs les plus cruelles.
Maintenant, le crime de l'esclave étant défini, et la nature des peines
déterminée, qui appliquera ces peines? selon quels principes le nègre sera-t-il
jugé? le verra-t-on durant la procédure, environné des garanties dont toutes les
législations des peuples civilisés entourent le malheureux accusé? Jetons un coup-d'oeil sur les lois américaines, et nous allons voir le
législateur conduit de nécessités en nécessités à la violation successive de
tous les principes. La première règle en matière criminelle, c'est que nul ne
peut être jugé que par ses pairs. On sent l'impossibilité d'appliquer aux
esclaves cette maxime d'équité; car ce serait remettre entre les mains des
esclaves le sort des maîtres: aussi, dans tous les cas, les hommes libres
composent-ils le juri chargé de juger les esclaves; (1) et ici le nègre accusé
n'a pas seulement à redouter la partialité de l'homme libre contre l'esclave; il
a encore à craindre l'antipathie du blanc contre l'homme noir. [(1) V. lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, P. 346. -- Brevard's Digest, vº
Slaves.- Louisiane Code noir.] C'est un axiome de jurisprudence, que tout accusé est présumé innocent
jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable. Je trouve dans les lois de la
Louisiane et de la Caroline des principes contraires: «Si un esclave noir, dit la loi de la Louisiane, tire avec une arme à feu sur
quelque personne, ou la frappe, ou la blesse avec une arme meurtrière, avec
l'intention de la tuer, ledit esclave, sur due conviction d'aucun desdits faits,
sera puni de mort, pourvu que la présomption, quant à cette intention, soit
toujours contre l'esclave accusé, à moins qu'il ne prouve le contraire.» (2)
[(2) Digeste de la Louisiane, acte du 19 mars 1806, sect. 3, t. I, p. 246. --
Dans toute contestation entre un maître qui prétend droit sur un nègre et
celui-ci qui se prétend libre, la présomption est contre le nègre, sauf à lui à
prouver qu'il n'est pas esclave. -- V. Caroline du Sud. Brevard's Digest, vº
Slaves, § 7, p. 230, t. II.] C'est encore un principe salutaire et consacré par toutes les législations
sages, qu'en matière criminelle les peines doivent être fixées par la loi.
Cependant les lois américaines abandonnent en général à la discrétion du juge le
châtiment de l'esclave; tantôt elles disent que, dans un cas déterminé, le juge
fera distribuer le nombre de coups de fouet qu'il jugera convenable, sans fixer
ni minimum ni maximum; (3) [(3) V. Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I. p. 385.] une autre fois, elles laissent au juge, chargé de punir, le soin de choisir
parmi les peines celle qui lui plaît, depuis le fouet jusqu'à la mort
exclusivement (1). Ainsi voilà l'esclave livré à l'arbitraire du juge. [1) V. lois de la Caroline du Sud, vº Slaves, t. II, § 28 et 34. -- Voici
l'expression générale de ces lois: «Shall suffer such corporal punishment not
extending to life or limb as the justices of the peace or the free-holders
shall, in their discretion, think fit.» V. aussi Digeste de la Louisiane, loi de
1807, t. I, p. 238.] Mais il est un principe encore plus sacré que les précédents: c'est que nul
ne peut se faire justice à soi-même, et que quiconque a été lésé par un crime
doit s'adresser aux magistrats chargés par la loi de prononcer entre le
plaignant et l'accusé. Cette règle est violée formellement par les lois de la Caroline du Sud et de
la Louisiane relatives aux esclaves. On trouve dans les lois de ces deux Etats
une disposition qui confère au maître, le pouvoir discrétionnaire de punir ses
esclaves, soit à coups de fouet, soit à coups de bâton, soit par
l'emprisonnement (2); il apprécie le délit, condamne l'esclave et applique la
peine: il est tout à la fois partie, juge et bourreau. [(2) V. lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, § 45. -- Et Digeste
de la Louisiane, vº Code noir, § crimes et délits sect. 16, t. I.] Telles sont et telles doivent être les lois de répression contre les
esclaves. Ici les principes du droit commun seraient funestes, et les formes de
la justice régulière impossibles. Faudra-t-il soumettre tous les méfaits du
nègre à l'examen d'un juge? mais la vie du maître, se consumerait en procès;
d'ailleurs la sentence d'un tribunal est quelquefois incertaine et toujours
lente. Ne faut-il pas qu'un châtiment terrible et inévitable soit incessamment
suspendu sur la tête de l'esclave, et frappe dans l'ombre le coupable, au risque
d'atteindre l'innocent? La justice et les tribunaux sont donc presque toujours étrangers à la
répression des délits de l'esclave; tout se passe entre le maître, et ses
nègres. Quand ceux-ci sont dociles, le maître jouit en paix de leurs labeurs et
de leur abrutissement. Si les esclaves ne travaillent pas avec zèle, il les
fouette comme des bêtes de somme. Ces peines fugitives ne sont point
enregistrées dans les greffes des cours; elles ne valent pas les frais d'une
enquête. Celui qui consulte les annales des tribunaux n'y trouve qu'un
très-petit nombre de jugements relatifs à des nègres; mais qu'il parcoure les
campagnes, il entendra les cris de la douleur et de la misère: c'est la seule
constatation des sentences rendues contre des esclaves. Ainsi, pour établir la servitude, il faut non-seulement priver l'homme de
tous droits politiques et civils, mais encore le dépouiller de ses droits
naturels et fouler aux pieds les principes les plus inviolables. Un seul droit est conservé à l'esclave, l'exercice de son culte; c'est que la
religion enseigne aux hommes le courage et la résignation. Cependant même sur ce
point, la loi de la Caroline du Sud se montre pleine de restrictions prudentes:
ainsi les nègres ne peuvent prier Dieu qu'à des heures marquées, et ne sauraient
assister aux réunions religieuses des blancs. L'esclave ne doit point entendre
la prière des hommes libres. (1) [(1) V. lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, vº Slaves, § 100.]
Quel plus beau témoignage peut-il exister en faveur de la liberté de l'homme
que cette impossibilité d'organiser la servitude sans outrager toutes les
saintes lois de la morale et de l'humanité? *** § II Caractères de l'esclavage aux Etats-Unis. Je viens d'exposer les rigueurs mises en usage et les cruautés employées pour
fonder et maintenir l'esclavage aux Etats-Unis. Je pense, du reste, que, dans
ces rigueurs et dans ces cruautés, il n'y a rien qui soit spécial à l'esclavage
américain. La servitude est partout la même, et entraîne, en quelque lieu qu'on
l'établisse, les mêmes iniquités et les mêmes tyrannies. Ceux qui, en admettant le principe de l'esclavage, prétendent qu'il faut en
adoucir le joug, donner à l'esclave un peu de liberté, offrir quelque
soulagement à son corps et quelque lumière à son esprit; ceux-là me paraissent
doués de plus d'humanité que de logique. A mon sens, il faut abolir l'esclavage
ou le maintenir dans toute sa dureté. L'adoucissement qu'on apporte au sort de l'esclave ne fait que rendre plus
cruelles à ses yeux les rigueurs qu'on ne supprime pas; le bienfait qu'il reçoit
devient pour lui une sorte d'excitation à la révolte. A quoi bon l'instruire?
est-ce pour qu'il sente mieux sa misère? ou afin que son intelligence se
développant, il fasse des efforts plus éclairés pour rompre ses fers? Quand
l'esclavage existe dans un pays, ses liens ne sauraient se relâcher sans que la
vie du maître et de l'esclave soit mise en péril: celle du maître, par la
rébellion de l'esclave; celle de l'esclave, par le châtiment du maître. Toutes les déclamations auxquelles on se livre sur la barbarie des
possesseurs d'esclaves, aux Etats-Unis comme ailleurs, sont donc peu
rationnelles. Il ne faut point blâmer les Américains des mauvais traitements
qu'ils font subir à leurs esclaves, il faut leur reprocher l'esclavage même. Le
principe étant admis, les conséquences qu'on déplore sont inévitables. Il en est d'autres qui, voulant excuser la servitude et ses horreurs, vantent
l'humanité des maîtres américains envers leurs nègres; ceux-ci manquent
pareillement de logique et de vérité. Si le possesseur d'esclaves était humain
et juste, il cesserait d'être maître; sa domination sur ces nègres est une
violation continue et obligée de toutes les lois de la morale et de l'humanité.
L'esclavage américain, qui s'appuie sur la même base que toutes les
servitudes de l'homme sur l'homme, a pourtant quelques traits particuliers qui
lui sont propres. Chez les peuples de l'antiquité, l'esclave était plutôt attaché à la personne
du maître qu'à son domaine; il était un besoin du luxe, et une des marques
extérieures de la puissance. L'esclave américain, au contraire, tient plutôt au
domaine qu'à la personne du maître; il n'est jamais pour celui-ci un objet
d'ostentation, mais seulement un instrument utile entre ses mains. Autrefois
l'esclave travaillait aux plaisirs du maître autant qu'à sa fortune. Le nègre ne
sert jamais qu'aux intérêts matériels de l'Américain. Jefferson, qui d'ailleurs n'est pas partisan de l'esclavage, s'efforce de
prouver l'heureux sort des nègres, comparé à la condition des esclaves romains;
et, après avoir peint les moeurs douces des planteurs américains, il cite
l'exemple de Vedius Pollion, qui condamna un de ses esclaves à servir de pâture
aux murènes de son vivier, pour le punir d'avoir cassé un verre de cristal. (1)
[(1) V. Notes sur la Virginie, Thomas Jefferson.] Je ne sais si la preuve offerte par Jefferson est bonne. Il est vrai que
l'habitant des Etats-Unis serait peu sévère envers l'esclave qui briserait un
objet de luxe; mais aurait-il la même indulgence pour celui qui détruirait une
chose utile? Je ne sais. Il est certain, du moins, que la loi de la Caroline du
Sud prononce la peine de mort contre l'esclave qui fait un dégât dans un champ.
(2) [2) V. Brevard's Digest, t. II, p. 233, § 20.] Je crois, du reste, qu'en effet la vie des nègres, en Amérique, n'est point
sujette aux mêmes périls que celle des esclaves chez les anciens. A Rome, les
riches faisaient bon marché de la vie de leurs esclaves; ils n'y étaient pas
plus attachés qu'on ne tient à une superfluité du luxe ou à un objet de mode. Un
caprice, un mouvement de colère, quelquefois un instinct dépravé de cruauté,
suffisaient pour trancher le fil de plusieurs existences. Les mêmes passions ne
se rencontrent point chez le maître américain, pour lequel un esclave a la
valeur matérielle qu'on attache aux choses utiles, et qui, dépourvu d'ailleurs
de passions violentes, n'éprouve à l'aspect de ses nègres, travaillant pour lui,
que des instincts de conservation. L'habitant des Etats-Unis, possesseur de nègres, ne mène point sur ses
domaines une vie brillante et ne se montre jamais à la ville avec un cortège
d'esclaves. L'exploitation de sa terre est une entreprise industrielle; ses
esclaves sont des instruments de culture. Il a soin de chacun d'eux comme un
fabricant a soin des machines qu'il emploie; il les nourrit et les soigne comme
on conserve une usine en bon état; il calcule la force de chacun, fait mouvoir
sans relâche les plus forts et laisse reposer ceux qu'un plus long usage
briserait. Ce n'est pas là une tyrannie de sang et de supplices, c'est la
tyrannie la plus froide et la plus intelligente qui jamais ait été exercée par
le maître sur l'esclave. Cependant, sous un autre point de vue, l'esclavage américain n'est-il pas
plus rigoureux que ne l'était la servitude antique? L'esprit calculateur et positif du maître américain le pousse vers deux buts
distincts: le premier, c'est d'obtenir de son esclave le plus de travail
possible; le second, de dépenser le moins possible pour le nourrir. Le problème
à résoudre est de conserver la vie du nègre en le nourrissant peu et de le faire
travailler avec ardeur sans l'épuiser. On conçoit ici l'alternative
embarrassante dans laquelle est placé le maître qui voudrait que son nègre ne se
reposât point et qui pourtant craint qu'un travail continu ne le tue. Souvent le
possesseur d'esclaves, en Amérique, tombe dans la faute de l'industriel qui,
pour avoir fatigué les ressorts d'une machine, les voit se briser. Comme ces
calculs de la cupidité font périr des hommes, les lois américaines ont été dans
la nécessité de prescrire le minimum de la ration quotidienne que doit recevoir
l'esclave, et de porter des peines sévères contre les maîtres qui enfreindraient
cette disposition (1). Ces lois, du reste, prouvent le mal, sans y remédier:
quel moyen peut avoir l'esclave d'obtenir justice du plus ou moins de tyrannie
qu'il subit? En général, la plainte qu'il fait entendre lui attire de nouvelles
rigueurs; et lorsque par hasard il arrive jusqu'à un tribunal, il trouve pour
juges ses ennemis naturels, tous amis de son adversaire. [(1) Lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, § 46, t. II, p. 241.
-- Lois de la Louisiane, Code noir, art. 1er, sect. 3, t. I, p. 220. -- Lois du
Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 321.] Ainsi il me parait juste de dire qu'aux Etats-Unis l'esclave n'a point à
redouter les violences meurtrières dont les esclaves des anciens étaient si
souvent les victimes. Sa vie est protégée; mais peut-être sa condition
journalière est-elle plus malheureuse. J'indiquerai encore ici une dissemblance: l'esclave, chez les anciens,
servait souvent les vices du maître; son intelligence s'exerçait à cette
immoralité. L'esclave américain n'a jamais de pareils offices à rendre; il quitte
rarement le sol, et son maître a des moeurs pures. Le nègre est stupide; il est
plus abruti que l'esclave romain, mais il est moins dépravé. *** § III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux Etats-Unis? On ne saurait parler de l'esclavage sans reconnaître en même temps que son
institution chez un peuple est tout à la fois une tache et un malheur. La plaie existe aux Etats-Unis, mais on ne saurait l'imputer aux Américains
de nos jours, qui l'ont reçue de leurs aïeux. Déjà même une partie de l'Union
est parvenue à s'affranchir de ce fléau. Tous les Etats de la
Nouvelle-Angleterre, New-York, la Pensylvanie, n'ont plus d'esclaves. (1)
Maintenant l'abolition de l'esclavage pourra-t-elle s'opérer dans le Sud, de
même qu'elle a eu lieu dans le Nord? [(1) V. table statistique à la suite de la note.] Avant d'entrer dans l'examen de cette grande question commençons par
reconnaître qu'il existe aux Etats-Unis une tendance générale de l'opinion vers
l'affranchissement de la race noire. Plusieurs causes morales concourent pour produire cet effet. D'abord, les croyances religieuses qui, aux Etats-Unis sont universellement
répandues. Plusieurs sectes y montrent un zèle ardent pour la cause de la liberté
humaine; ces efforts des hommes religieux sont continus et infatigables, et leur
influence, presque inaperçue, se fait cependant sentir. A ce sujet, on se
demande si l'esclavage peut avoir une très-longue durée au sein d'une société de
chrétiens. Le christianisme, c'est l'égalité morale de l'homme. Ce principe
admis, il est aussi difficile de ne pas arriver à l'égalité sociale, qu'il
paraît impossible, l'égalité sociale existant, de n'être pas conduit à l'égalité
politique. Les législateurs de la Caroline du Sud sentirent bien toute la portée
du principe moral dont le christianisme renferme le germe; car, dans l'un des
premiers articles du code qui organise l'esclavage, ils ont eu soin de déclarer,
en termes formels, que l'esclave qui recevra le baptême ne deviendra pas libre
par ce seul fait. (1) [(1) Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, § 3, p.
229.] On ne peut pas non plus contester que le progrès de la civilisation ne nuise
chaque jour à l'esclavage. A cet égard, l'Europe même influe sur l'Amérique.
L'Américain, dont l'orgueil ne veut reconnaître aucune supériorité, souffre
cruellement de la tache que l'esclavage imprime à son pays dans l'opinion des
autres peuples. Enfin, il est une cause morale plus puissante peut-être que toute autre sur
la société américaine pour l'exciter à l'affranchissement des noirs, c'est
l'opinion qui de plus en plus se répand que les Etats où l'esclavage a été aboli
sont plus riches et plus prospères que ceux où il est encore en vigueur, et
cette opinion a pour base un fait réel dont enfin on se rend compte; dans les
Etats à esclaves, les hommes libres ne travaillent pas, parce que le travail,
étant l'attribut de l'esclave, est avili à leurs yeux. Ainsi, dans ces Etats,
les blancs sont oisifs à côté des noirs qui seuls travaillent. En d'autres
termes, la portion de la population la plus intelligente, la plus énergique, la
plus capable d'enrichir le pays, demeure inerte et improductive, tandis que le
travail de production est l'oeuvre d'une autre portion de la population
grossière, ignorante, et qui fait son travail sans coeur, parce qu'elle n'y a
point d'intérêt. J'ai plus d'une fois entendu les habitants du Sud, possesseurs d'esclaves,
déplorer eux-mêmes, par ce motif, l'existence de l'esclavage, et faire des voeux
pour sa destruction. On ne peut donc nier qu'aux Etats-Unis l'opinion publique ne tende vers
l'abolition complète de l'esclavage. Mais cette abolition est-elle possible? et comment pourrait-elle s'opérer?
Ici je dois jeter un coup-d'oeil sur les diverses objections qui se présentent.
PREMIERE OBJECTION. -- D'abord, il est des personnes qui font de l'esclavage
des nègres une question de fait et non de principe. La race africaine,
disent-ils, est inférieure à la race européenne: les noirs sont donc par leur
nature même destinés à servir les blancs. Je ne discuterai pas ici la question de supériorité des blancs sur les
nègres. C'est un point sur lequel beaucoup de bons esprits sont partagés; il me
faudrait, pour l'approfondir, plus de lumières que je n'en possède sur ce sujet.
Je ne présenterai donc que de courtes observations à cet égard. En général, on tranche la question de supériorité à l'aide d'un seul fait: on
met en présence un blanc et un nègre, et l'on dit! «Le premier est plus
intelligent que le second.» Mais il y a ici une première source d'erreur; c'est
la confusion qu'on fait de la race et de l'individu. Je suppose constant le fait
de supériorité intellectuelle de l'Européen de nos jours: la difficulté ne sera
pas résolue. En effet, ne se peut-il pas qu'il y ait chez le nègre une intelligence égale
dans son principe à celle du blanc, et qui ait dégénéré par des causes
accidentelles? Lorsque, par suite d'un certain état social, la population noire
est soumise pendant plusieurs siècles à une condition dégradante transmise d'âge
en âge, à une vie toute matérielle et destructive de l'intelligence humaine, ne
doit-il pas résulter, pour les générations qui se succèdent, une altération
progressive des facultés morales, qui, arrivée à un certain degré, prend le
caractère d'une organisation spéciale, et est considérée comme l'état naturel du
nègre, quoiqu'elle n'en soit qu'une déviation? Cette question, que je ne fais
qu'indiquer, est traitée avec de grands détails dans un ouvrage en deux volumes,
intitulé: Natural and physical history of man, by Richard. Après avoir indiqué l'erreur dans laquelle on peut tomber en assimilant deux
races qui marchent depuis une longue suite de siècles dans des voies opposées,
l'une vers la perfection morale, l'autre vers l'abrutissement, j'ajouterai que
la comparaison des individus entre eux n'est guère moins défectueuse. Comment,
en effet, demander au nègre, dont rien, depuis qu'il existe, n'a éveillé
l'intelligence, le même développement de facilités qui, chez le blanc, est le
fruit d'une éducation libérale et précoce? Du reste, cette question recevra une grande lumière de l'expérience qui se
fait en ce moment dans les Etats américains où l'esclavage est aboli. Il existe
à Boston, à New-York et à Philadelphie des écoles publiques pour les enfants des
noirs, fondées sur les mêmes principes que celles des blancs; et j'ai trouvé
partout cette opinion, que les enfants de couleur montrent une aptitude au
travail et une capacité égales à celles des enfants blancs. On a cru long-temps,
aux Etats-Unis, que les nègres n'avaient pas même l'esprit suffisant pour faire
le négoce; cependant il existe en ce moment, dans les Etats libres du Nord, un
grand nombre de gens de couleur qui ont fondé eux-mêmes de grandes fortunes
commerciales. Long-temps même on pensa que le nègre était destiné par le
Créateur à courber incessamment son front sur le sol, et on le croyait dépourvu
de l'intelligence et de l'adresse qui sont nécessaires pour les arts mécaniques.
Mais un riche industriel du Kentucki me disait un jour que c'était une erreur
reconnue, et que les enfants nègres auxquels on apprend des métiers travaillent
tout aussi bien que les blancs. La question de supériorité des blancs sur les nègres n'est donc pas encore
pure de tout nuage. Du reste, alors même que cette supériorité serait
incontestable, en résulterait-il la conséquence qu'on en tire? Faudrait-il,
parce qu'on reconnaîtrait à l'homme d'Europe un degré d'intelligence de plus
qu'à l'Africain, en conclure que le second est destiné par la nature à servir le
premier? mais où mènerait une pareille théorie? Il y a aussi parmi les blancs des intelligences inégales: tout être moins
éclairé sera-t-il l'esclave de celui qui aura plus de lumières? Et qui
déterminera le degré des intelligences?... Non, la valeur morale de l'homme
n'est pas tout entière dans l'esprit; elle est surtout dans l'âme. Après avoir
prouvé que le nègre comprend moins bien que le blanc, il faudrait encore établir
qu'il sent moins vivement que celui-ci; qu'il est moins capable de générosité,
de sacrifices, de vertu. Une pareille théorie ne soutient pas l'examen. Si on l'applique aux blancs
entre eux, elle semble ridicule; restreinte aux nègres, elle est plus odieuse,
parce qu'elle comprend toute une race d'hommes qu'elle atteint en masse de la
plus affreuse des misères. Il faut donc écarter cette première objection. SECONDE OBJECTION. -- Mais d'autres disent: «Nous avons besoin de nègres pour
cultiver nos terres; les hommes d'Afrique peuvent seuls, sous un soleil brûlant,
se livrer, sans péril, aux rudes travaux de la culture; puisque nous ne pouvons
nous passer d'esclaves, il faut bien conserver l'esclavage.» Ce langage est celui du planteur américain qui, comme on le voit, réduit la
question à celle de son intérêt personnel. A cet intérêt se mêlerait, il est
vrai, celui de la prospérité même du pays, s'il était exact de dire que les
Etats du Sud ne peuvent être cultivés que par des nègres. Sur ce point il existe, dans le Sud des Etats-Unis, une grande divergence
d'opinion. Il est bien certain qu'à mesure que les blancs se rapprochent du
tropique, les travaux exécutés par eux sous le soleil d'été deviennent
dangereux. Mais quelle est l'étendue de ce péril? L'habitude le ferait-elle
disparaître? A quel degré de latitude commence-t-il? est-ce à la Virginie ou à
la Louisiane? au 4e ou au 31e degré? Telles sont les questions en litige qui reçoivent en Amérique bien des
solutions contradictoires. En parcourant les Etats du Sud, j'ai souvent entendu
dire que si l'esclavage des noirs était aboli, c'en était fait de la richesse
agricole des contrées méridionales. Cependant il se passe aujourd'hui même dans le Maryland un fait qui est
propre à ébranler la foi trop grande qu'on ajouterait à de pareilles assertions.
Le Maryland, Etat à esclaves, est situé entre les 38e et 39e degrés de
latitude; il tient le milieu entre les Etats du Nord, où il n'existe que des
hommes libres, et ceux du Sud, où l'esclavage est en vigueur. Or c'était, il y a
peu d'années encore, une opinion universelle dans le Maryland que le travail des
nègres y était indispensable à la culture du sol; et l'on eût étouffé la voix de
quiconque eût exprimé un sentiment contraire. Cependant, à l'époque où je
traversai ce pays (octobre 1831) l'opinion avait déjà entièrement changé sur ce
point. Je ne puis mieux faire connaître cette révolution dans l'esprit public
qu'en rapportant textuellement ce que me disait à Baltimore un homme d'un
caractère élevé, et qui tient un rang distingué dans la société américaine.
«Il n'est, me disait-il, personne dans le Maryland qui ne désire maintenant
l'abolition de l'esclavage aussi franchement qu'il en voulait jadis le maintien.
«Nous avons reconnu que les blancs peuvent se livrer sans aucun inconvénient
aux travaux agricoles, qu'on croyait ne pouvoir être faits que par des nègres.
«Cette expérience ayant eu lieu, un grand nombre d'ouvriers libres et de
cultivateurs de couleur blanche se sont établis dans le Maryland, et alors nous
sommes arrivés à une autre démonstration non moins importante: c'est qu'aussitôt
qu'il y a concurrence de travaux entre des esclaves et des hommes libres, la
ruine de celui qui emploie des esclaves est assurée. Le cultivateur qui
travaille pour lui, ou l'ouvrier libre qui travaille pour un autre, moyennant
salaire, produisent moitié plus que l'esclave travaillant pour son maître sans
intérêt personnel. Il en résulte que les valeurs créées par un travail libre se
vendent moitié moins cher. Ainsi telle denrée qui valait deux dollars lorsqu'il
n'y avait parmi nous d'autres travailleurs que des esclaves, ne coûte
actuellement qu'un seul dollar. Cependant celui qui la produit avec des esclaves
est obligé de la donner au même prix, et alors il est en perte; il gagne moitié
moins que précédemment, et cependant ses frais sont toujours les mêmes;
c'est-à-dire qu'il est toujours forcé de nourrir ses nègres, leurs familles, de
les entretenir dans leur enfance, dans leur vieillesse, durant leurs maladies;
enfin, il a toujours des esclaves travaillant moins que des hommes libres.» (1)
[(1) Il n'existe dans le Maryland qu'une seule branche de culture pour
laquelle on peut encore sans préjudice employer les esclaves, c'est celle du
tabac. Cette culture, qui exige une infinité de soins minutieux, réclame un
nombre immense de bras: des femmes, des enfants suffisent pour cet objet; le
point important, c'est d'en avoir un grand nombre, et les familles de nègres, en
général si nombreuses, remplissent cette condition. Du reste, les nègres sont
encore utiles pour cette culture, mais non indispensables; la culture du tabac
serait également bien faite par les blancs. On peut dire seulement que, faite
par des esclaves, elle procure encore un bénéfice, tandis qu'elle a cessé d'être
profitable appliquée aux autres industries agricoles.] Je ne saurais non plus quitter ce sujet sans rappeler ici ce que me disait de
l'esclavage des noirs un homme justement célèbre en Amérique, Charles Caroll,
celui des signataires de la déclaration d'indépendance qui a joui le plus
long-temps de son oeuvre glorieuse. (1) [(1) J'ai vu M. Charles Caroll à la fin de 1831, et l'année suivante il
n'était plus. Il est mort le 10 novembre 1832, âgé de 96 ans.] «C'est une idée fausse, me disait-il, de croire que les nègres sont
nécessaires à la culture des terres pour certaines exploitations, telles que
celles du sucre, du riz et du tabac. J'ai la conviction que les blancs s'y
habitueraient facilement, s'ils l'entreprenaient. Peut-être, dans les premiers
temps, souffriraient-ils du changement apporté à leurs habitudes; mais bientôt
ils surmonteraient cet obstacle, et, une fois accoutumés au climat et aux
travaux des noirs, ils en feraient deux fois plus que les esclaves.» Lorsque M. Charles Caroll me tenait ce langage, il habitait une terre sur
laquelle il y avait trois cents noirs. Je ne conclurai point de tout ceci que l'objection élevée contre le travail
des blancs dans le Sud soit entièrement dénuée de fondement; mais enfin n'est-il
pas permis de penser que plusieurs Etats du Sud qui, jusqu'à ce jour, ont
considéré l'esclavage comme une nécessité, viendront à reconnaître leur erreur,
ainsi que le fait aujourd'hui le Maryland? Chaque jour les communications des
Etats entre eux deviennent plus faciles et plus fréquentes. La révolution morale
qui s'est faite à Baltimore ne s'étendra-t-elle point dans le Sud? Les Etats du
Midi, autrefois purement agricoles, commencent à devenir industriels; les
manufactures établies dans le Sud auront besoin de soutenir la concurrence avec
celles du Nord, c'est-à-dire de produire à aussi bon marché que ces dernières;
elles seront dès-lors dans l'impossibilité de se servir long-temps d'ouvriers
esclaves, puisqu'il est démontré que ceux-ci ne sauraient concourir utilement
avec des ouvriers libres. Partout où se montre l'ouvrier libre, l'esclavage,
tombe. Enfin, ce qui demeure bien prouvé, c'est que (économiquement parlant)
l'esclavage est nuisible lorsqu'il n'est pas nécessaire, et qu'il a été jugé tel
par ceux qui auparavant l'avaient cru indispensable. Mais il se présente contre
l'abolition de l'esclavage des objections bien autrement graves que celle du
plus ou moins d'utilité dont le travail des nègres peut être pour les blancs.
TROISIEME OBJECTION. -- Supposez le principe de l'abolition admis, quel sera
le moyen d'exécution? Ici deux systèmes se présentent: affranchir dès à présent tous les esclaves;
ou bien abolir seulement en principe l'esclavage, et déclarer libres les enfants
à naître des nègres. Dans le premier cas, l'esclavage disparaît aussitôt, et, le
jour où la loi est rendue, il n'y a plus dans la société américaine que des
hommes libres. Dans le second, le présent est conservé; ceux qui sont esclaves
restent tels; l'avenir seul est atteint; on travaille pour les générations
suivantes. Ces deux systèmes, assez simples l'un et l'autre dans leur théorie,
rencontrent dans l'exécution des difficultés qui leur sont communes. D'abord, pour déclarer libres les esclaves ou leurs descendants, l'équité
exige que le gouvernement en paie le prix à leurs possesseurs: l'indemnité est
la première condition de l'affranchissement, puisque l'esclave est la propriété
du maître. Maintenant, comment opérer ce rachat? Le gouvernement américain se trouve, dit-on, pour l'effectuer, dans la
situation la plus favorable; car la dette publique des Etats-Unis est éteinte:
or, les revenus du gouvernement fédéral sont annuellement de cent cinquante-neuf
millions de francs. Sur cette somme, soixante-quatorze millions sont absorbés
par les dépenses de l'administration fédérale; restent donc quatre-vingt-cinq
millions qui, précédemment, étaient consacrés à l'extinction de la dette
publique, et qui, maintenant, pourraient être employés au rachat des nègres
esclaves. (1) [(1) V. National calendar, 1833. Vº Public revenues and expenditures.]
J'ai souvent entendu proposer ce moyen pour parvenir à l'affranchissement
général; mais ici combien d'obstacles se présentent! D'abord le point de départ
est vicieux; en effet, les Etats-Unis n'ont, il est vrai, plus de dette publique
à payer; mais en même temps qu'ils se sont libérés, ils ont réduit
considérablement l'impôt qui était la source de leurs revenus. Il est donc
inexact de dire que le gouvernement fédéral reçoive annuellement
quatre-vingt-cinq millions, qu'il pourrait appliquer au rachat des nègres.
Mais supposons qu'en effet cette somme est à sa disposition, et voyons s'il
est possible d'espérer qu'il en fera l'usage qu'on propose. Il y avait aux Etats-Unis, lors du dernier recensement de la population, fait
en 1830, deux millions neuf mille esclaves; or, en supposant qu'il faille
réduire à cent dollars la valeur moyenne de chaque nègre, à raison des femmes,
des enfants et des vieillards, le rachat fait à ce prix de deux millions neuf
mille esclaves coûterait plus d'un milliard de francs. (1) A cette somme il faut
ajouter le prix de deux cent mille esclaves au moins nés depuis 1830, (2) dont
le rachat ajouterait une somme de cent onze millions de francs au milliard
précédent. [[(1) 200,900,0OO dollars ou 1,064,770,000 fr. En supposant que le gouvernement fédéral pût et voulût appliquer annuellement
au rachat des nègres une somme annuelle de quatre-vingt-cinq millions, il ne
pourrait, avec cette somme, racheter chaque année que cent soixante mille
esclaves; il faudrait donc l'application de la même somme au même objet pendant
quatorze années pour racheter la totalité des esclaves existants aujourd'hui.
Mais ce n'est pas tout. Ces deux millions neuf mille esclaves existant en ce
moment se multiplient chaque jour, et, en supposant que leur accroissement
annuel soit proportionné dans l'avenir à ce qu'il a été jusqu'à ce jour, il
augmentera annuellement d'environ soixante mille: quarante-sept millions de
francs seront donc absorbés chaque année, non pas pour diminuer le nombre des
esclaves, mais seulement pour empêcher leur augmentation; or, ces quarante-sept
millions font plus de la moitié de la somme destinée au rachat. On voit que l'étendue et la durée du sacrifice pécuniaire que le gouvernement
des Etats-Unis aurait à s'imposer ne peuvent se comparer qu'à son peu
d'efficacité. Croit-on que le gouvernement américain entreprenne jamais une
semblable tâche à l'aide d'un pareil moyen? Je ne sais si un peuple qui se gouverne lui-même fera jamais un sacrifice
aussi énorme sans une nécessité urgente. Les masses, habiles et puissantes pour
guérir les maux présents qu'elles sentent, ont peu de prévoyance pour les
malheurs à venir. L'esclavage, qui peut, à la vérité, devenir un jour, pour
toute l'Union, une cause de trouble et d'ébranlement, n'affecte actuellement et
d'une manière sensible qu'une partie des Etats-Unis, le Sud; or, comment
admettre que les pays du Nord qui, en ce moment, ne souffrent point de
l'esclavage, iront, dans l'intérêt des contrées méridionales, et par une vague
prévision de périls incertains et à venir, consacrer au rachat des esclaves du
Sud des sommes considérables dont l'emploi, fait au profit de tous, peut leur
procurer des avantages actuels et immédiats. Je crois qu'espérer du gouvernement
fédéral des Etats-Unis un pareil sacrifice, c'est méconnaître les règles de
l'intérêt personnel, et ne tenir aucun compte ni du caractère américain, ni des
principes d'après lesquels procède la démocratie. Mais l'obstacle qui résulte du prix exorbitant du rachat n'est pas le seul.
Supposons que cette difficulté soit vaincue. QUATRIÈME OBJECTION. -- Les nègres étant affranchis que deviendront-ils? se
bornera-t-on à briser leurs fers? les laissera-t-on libres à côté de leurs
maîtres? Mais si les esclaves et les tyrans de la veille se trouvent face à face
avec des forces à peu près égales, ne doit-on pas craindre de funestes
collisions? On voit que ce n'est pas assez de racheter les nègres, mais qu'il faut
encore, après leur affranchissement, trouver un moyen de les faire disparaître
de la société où ils étaient esclaves. A cet égard deux systèmes ont été proposés. Le premier est celui de Jefferson (1), qui voudrait qu'après avoir aboli
l'esclavage on assignât aux nègres une portion du territoire américain, où ils
vivraient séparés des blancs. [(1) Notes sur la Virginie, p. 119.] On est frappé tout d'abord de ce qu'un pareil système renferme de vicieux et
d'impolitique. Sa conséquence immédiate serait d'établir sur le sol des
Etats-Unis deux sociétés distinctes, composées de deux races qui se haïssent
secrètement et dont l'inimitié serait désormais avouée; ce serait créer une
nation voisine et ennemie pour les Etats-Unis, qui ont le bonheur de n'avoir ni
ennemis ni voisins. Mais, depuis que Jefferson a indiqué ce mode étrange de séparer les nègres
des blancs, un autre moyen a été trouvé auquel on ne peut reprocher les mêmes
inconvénients. Une colonie de nègres affranchis a été fondée à Liberia sur la côte d'Afrique
(6e degré de latitude nord). (2) [(2) V. sur l'origine et les progrès de cette colonie, les rapports annuels
de la société de colonisation.] Des sociétés philantropiques se sont formées pour l'établissement, la
surveillance et l'entretien de cette colonie qui déjà prospère. Au commencement
de l'année 1834, elle contenait trois mille habitants, tous nègres libres et
affranchis, émigrés des Etats-Unis. Certes, si l'affranchissement universel des noirs était possible et qu'on pût
les transporter tous à Liberia, ce serait un bien sans aucun mélange de mal.
Mais le transport des affranchis, d'Amérique en Afrique, pourra-t-il jamais
s'exécuter sur un vaste plan? Outre les frais de rachat que je suppose couverts,
ceux de transport seraient seuls considérables; on a reconnu que, pour chaque
nègre ainsi transporté, il en coûte 30 dollars (160 fr.), ce qui pour 2 millions
de nègres fait une somme de 318 millions de francs à ajouter aux 1,200 millions
précédents. Ainsi à mesure qu'on pénètre dans le fond de la question on marche
d'obstacle en obstacle. Maintenant je suppose encore résolues ces premières difficultés; j'admets que
d'une part le gouvernement de l'Union serait prêt à faire, pour
l'affranchissement des nègres du Sud, l'immense sacrifice que j'ai indiqué, sans
que les Etats du Nord, peu intéressés, quant à présent, dans la question, s'y
opposassent; j'admets encore qu'il existe un moyen pratique de transporter la
population affranchie hors du territoire américain; ces obstacles levés, il
resterait encore à vaincre le plus grave de tous; je veux parler de la volonté
des Etats du Sud, au sein desquels sont les esclaves. CINQUIEME OBJECTION. -- D'après la constitution américaine, l'abolition de
l'esclavage dans les Etats du Sud ne pourrait se faire que par un acte émané de
la souveraineté de ces Etats, ou du moins faudrait-il, si l'affranchissement des
noirs était tenté par le gouvernement fédéral, que les Etats particuliers
intéressés y consentissent. (1) [(1) V. Constitution des Etats-Unis. Les pouvoirs du congrès sont limités aux
cas énoncés dans la constitution. Parmi ces cas énumérés dans la section 8, ne
se trouve point le droit d'abolir l'esclavage, dans les Etats où il est établi;
plusieurs articles de la constitution reconnaissent même formellement la
servitude, entre autres le § 3 de la section 2, art. 4. Enfin, l'art. 10 du
supplément à la constitution dit que tous les pouvoirs qui ne sont pas
expressément attribués au gouvernement général des Etats-Unis sont réservés aux
états particuliers.] Or, j'ignore ce que pourront penser un jour et faire les Etats du Sud; mais
il me parait indubitable que, dans l'état actuel des esprits et des intérêts,
tous seraient opposés à l'affranchissement des nègres; même avec la condition de
l'indemnité préalable. Il est certain d'abord que la transition subite de l'état de servitude des
noirs à celui de liberté serait pour les possesseurs d'esclaves un moment de
crise dangereuse. Vainement on objecte que les nègres recevant la liberté n'ont plus de griefs
contre la société, ni contre leurs maîtres, je réponds qu'ils ont des souvenirs
de tyrannie, et que le sort commun des opprimés est de se soumettre pendant
qu'ils sont faibles, et de se venger quand ils deviennent forts; or, l'esclave
n'est fort que le jour où il devient libre. Il n'est pas vraisemblable que les Américains habitants des Etats à esclaves
se soumettent de leur plein gré aux chances périlleuses qu'entraînerait
l'affranchissement des nègres, dans la vue d'épargner à leurs arrière-neveux les
dangers d'une lutte entre les deux races. Ils le feront d'autant moins que, outre le péril attaché à cette mesure,
leurs intérêts matériels en seraient lésés. Toutes les richesses, toutes les
fortunes des Etats du Sud, reposent, quant à présent, sur le travail des
esclaves; une indemnité pécuniaire, quelque large qu'on la suppose, ne
remplacerait point, pour le maître, les esclaves perdus; elle placerait entre
ses mains un capital dont il ne saurait que faire. Plus tard sans doute de
nouvelles entreprises, de nouveaux modes d'exploitations, se formeraient; mais
la suppression des esclaves serait, pour la génération contemporaine, la source
d'une immense perturbation dans les intérêts matériels. On se demande s'il est croyable qu'une génération entière se soumette à une
pareille ruine pour le plus grand bien des générations futures. -- Non, il est
douteux même qu'elle se l'imposât en présence de dangers actuels. Rien n'est
plus difficile à concevoir que l'abandon fait par une grande masse d'hommes de
leurs intérêts matériels, dans la vue d'éviter un péril. Le péril présent n'est
encore qu'un malheur à venir: le sacrifice serait un malheur présent. Mais, dit-on, ces objections sont évitées en grande partie, si, en déclarant
libres les enfants à naître des nègres, on maintient dans la servitude les
esclaves nés avant l'acte d'abolition. Dans cette hypothèse, ceux qui abolissent
l'esclavage conservent leurs esclaves, et la génération qui souffre de
l'affranchissement n'a point connu un état meilleur. Ce système affaiblit sans doute les objections, mais il ne les détruit pas
entièrement. N'est-ce pas jeter parmi les esclaves un principe d'insurrection
que de déclarer libres les enfants à naître, tout en maintenant les pères dans
la servitude? On s'efforce à grand'peine de persuader au nègre esclave qu'il
n'est pas l'égal du blanc, et que cette inégalité est la source de son
esclavage; que deviendra cette fiction en présence d'une réalité contraire?
comment le nègre esclave obéira-t-il à côté de son enfant, investi du droit de
résister? C'est d'ailleurs attribuer aux Américains du Sud un égoïsme exagéré, que de
supposer qu'en conservant intacts leurs droits, ils anéantiront ceux de leurs
enfants. Autant il serait surprenant qu'ils fissent un grand sacrifice dans
l'intérêt de générations futures et éloignées, autant il faudrait s'étonner
qu'ils sacrifiassent à leur propre intérêt celui de leurs descendants immédiats;
car le sentiment paternel est presque de l'égoïsme. On est donc sûr de trouver
dans les pères autant de répugnance à prendre une mesure ruineuse pour les
enfants, qu'à faire un acte qui les ruine eux-mêmes. Ici cependant l'on m'oppose l'exemple des Etats du Nord de l'Union qui ont
aboli l'esclavage pour l'avenir, c'est-à-dire pour les enfants à naître, en
laissant esclaves tous ceux qui l'étaient avant la loi; et l'on demande pourquoi
les Etats du Sud ne feraient pas de même. A cet égard, la réponse semble facile. D'abord il est constant que
l'esclavage n'a jamais été établi dans le Nord sur une grande échelle. Lorsque
la Pensylvanie, New-York et les autres Etats du Nord, ont aboli l'esclavage, il
n'y avait dans leur sein qu'un nombre minime d'esclaves. Pour ne citer qu'un
exemple, New-York a aboli l'esclavage en 1799, et, à cette époque, il n'y avait
que trois esclaves sur cent habitants: on pouvait affranchir les nègres, ou
déclarer libres les enfants à naître, sans redouter aucune conséquence fâcheuse
d'un principe de liberté jeté subitement parmi des esclaves. Les possesseurs de
nègres ne formaient qu'une fraction imperceptible de la population; alors
l'intérêt presque universel était qu'il n'y eût plus d'esclaves, afin que rien
ne déshonorât le travail, source de la richesse. En abolissant la servitude des
noirs pour l'avenir, les Etats du Nord n'ont fait aucun sacrifice; la majorité,
qui trouvait son profit à cette abolition, a imposé la loi au petit nombre, dont
l'intérêt était contraire. Maintenant, comment comparer aux Etats du Nord ceux du Sud, où les esclaves
sont égaux, quelquefois même supérieurs en nombre aux hommes libres, (1), et où,
d'un autre côté, la majorité, pour ne pas dire la totalité des habitants, est
intéressée au maintien de l'esclavage? [(1) V. à la fin de la note la table statistique.] On voit que la dissemblance est, quant à présent, complète mais n'est-il pas
permis d'espérer dans l'avenir quelque changement dans la situation des Etats du
Sud, et ne peut-on pas admettre qu'intéressés aujourd'hui à conserver
l'esclavage, ils aient un jour intérêt à l'abolir? J'ai la ferme persuasion que
tôt ou tard cette abolition aura lieu, et j'ai dit plus haut les motifs de ma
conviction; mais je crois également que l'esclavage durera long-temps encore
dans le Sud; et, à cet égard, il me parait utile de résumer les différences
matérielles qui rendent impossible toute comparaison entre l'avenir du Sud et ce
qui s'est passé dans le Nord. Il est incontestable que le froid des Etats du Nord est contraire à la race
africaine, tandis que la chaleur des pays du Sud lui est favorable; dans les
premiers elle languit et décroît, tandis qu'elle prospère et multiplie dans les
seconds. Ainsi la population noire, qui tendait naturellement à diminuer dans les
Etats où l'esclavage est aboli, trouve, au contraire, dans le climat des pays
méridionaux, où sont aujourd'hui les esclaves, une cause d'accroissement.
Dans le Nord, l'esclavage était évidemment nuisible au plus grand nombre; les
habitants du Sud sont encore dans le doute s'il ne leur est pas nécessaire.
L'esclavage dans le Nord n'a jamais été qu'une superfluité; il est, au moins
jusqu'à présent, pour le Sud, une utilité. Il était, pour les hommes du Nord, un
accessoire; il se rattache, dans le Sud, aux moeurs, aux habitudes et à tous les
intérêts. En le supprimant, les Etats libres n'ont eu qu'une loi à faire; pour
l'abolir, les Etats à esclaves auraient à changer tout un état social. L'activité, le goût des hommes du Nord pour le travail, le zèle religieux des
presbytériens de la Nouvelle-Angleterre, le rigorisme des quakers de la
Pensylvanie, et aussi une civilisation très-avancée, tout dans les Etats
septentrionaux tendait à repousser l'esclavage. Il n'en est point de même dans
le Sud; les Etats méridionaux ont des croyances, mais non des passions
religieuses; plusieurs d'entre eux, tels qu'Alabama, Mississipi, la Géorgie,
sont à demi barbares, et leurs habitants sont, comme tous les hommes du Midi,
portés par le climat à l'indolence et à l'oisiveté. Ainsi l'esclavage n'est,
jusqu'à présent, combattu dans le Sud par aucune des causes qui, dans le Nord,
ont amené sa ruine. Les Etats du Sud sont donc loin encore de l'affranchissement des nègres.
Cependant, tout en conservant le présent, ils sont effrayés de l'avenir.
L'augmentation progressive du nombre des esclaves dans leur sein est un fait
bien propre à les alarmer; déjà, dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane,
le nombre des noirs est supérieur à celui des blancs (1), et la cause de
l'augmentation est plus grave encore, peut-être, que le fait même; la traite des
noirs avec les pays étrangers étant prohibée dans toute l'Union, non-seulement
par le gouvernement fédéral, mais encore par tous les états particuliers, il
s'ensuit que l'augmentation du nombre des esclaves ne peut résulter que des
naissances; or, le nombre des blancs ne croissant point, dans les Etats du Sud,
dans la même proportion que celui même des nègres, il est manifeste que, dans un
temps donné, la population noire y sera de beaucoup supérieure en nombre à la
population blanche. (2) [(1) Table statistique à la fin de l'Appendice. Tout en voyant le péril qui se prépare, les Etats du Sud de l'Union
américaine ne font rien pour le conjurer; chacun d'eux combat ou favorise
l'accroissement du nombre des esclaves, selon qu'il est intéressé actuellement à
en posséder plus ou moins. Dans le Maryland, dans le district de Colombie, dans
la Virginie, où commence à pénétrer le travail des hommes libres, on affranchit
beaucoup d'esclaves et on en vend autant qu'on peut aux Etats les plus
méridionaux. La Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi, la Floride, qui
trouvent, jusqu'à ce jour, un immense profit dans l'exploitation de leurs terres
par les esclaves, n'en affranchissent point et s'efforcent d'en acquérir sans
cesse de nouveaux. Il arrive fréquemment que, effrayés de l'avenir, ces Etats
font des lois pour défendre l'achat de nègres dans les autres pays de l'Union.
Comme je traversais la Louisiane (1832), la législature venait de rendre un
décret pour interdire tout achat de nègres dans les Etats limitrophes; mais, en
général, ces lois ne sont point exécutées. Souvent les législateurs sont les
premiers à y contrevenir; leur intérêt privé de propriétaire leur fait acheter
des esclaves, dont ils ont défendu le commerce dans un intérêt général. En résumé, quand on considère le mouvement intellectuel qui agite le monde;
la réprobation qui flétrit l'esclavage dans l'opinion de tous les peuples; les
conquêtes rapides qu'ont déjà faites, aux Etats-Unis, les idées de liberté sur
la servitude des noirs; les progrès de l'affranchissement qui, sans cesse, gagne
du Nord au Sud; la nécessité où seront tôt ou tard les Etats méridionaux de
substituer le travail libre au travail des esclaves, sous peine d'être
inférieurs aux Etats du Nord; en présence de tous ces faits, il est impossible
de ne pas prévoir une époque plus ou moins rapprochée, à laquelle l'esclavage
disparaîtra tout-à-fait de l'Amérique du Nord. Mais comment s'opérera cet affranchissement? quels en seront les moyens et
les conséquences? quel sera le sort des maîtres et des affranchis? c'est ce que
personne n'ose déterminer à l'avance. Il y a en Amérique un fait plus grave peut-être que l'esclavage; c'est la
race même des esclaves. La société américaine,avec ses nègres se trouve dans une
situation toute différente des sociétés antiques qui eurent des esclaves. La
couleur des esclaves américains change toutes les conséquences de
l'affranchissement. L'affranchi blanc, n'avait presque plus rien de l'esclave.
L'affranchi noir n'a presque rien de l'homme libre; vainement les noirs
reçoivent la liberté; ils demeurent esclaves dans l'opinion. Les moeurs sont
plus puissantes que les lois; le nègre esclave passait pour un être inférieur ou
dégradé; la dégradation de l'esclave reste à l'affranchi. La couleur noire
perpétue le souvenir de la servitude et semble former un obstacle éternel au
mélange des deux races. Ces préjugés et ces répugnances sont tels que dans les Etats du Nord les plus
éclairés, l'antipathie qui sépare une race de l'autre, demeure toujours la même,
et, ce qui est digne de remarque, c'est que plusieurs de ces Etats consacrent
dans leurs lois l'infériorité des noirs. On conçoit aisément que, dans les Etats à esclaves, les nègres affranchis ne
soient pas traités entièrement comme les hommes libres de couleur blanche; ainsi
on lira sans étonnement cet article d'une loi de la Louisiane, qui porte:
«Les gens de couleur libres ne doivent jamais insulter ni frapper les blancs,
ni prétendre s'égaler à eux; au contraire, ils doivent leur céder le pas
partout, et ne leur parler ou leur répondre qu'avec respect, sous peine d'être
punis de prison, suivant la gravité des cas.» (1) On ne sera pas plus surpris de voir prohibé dans les Etats à esclaves tout
mariage entre des personnes blanches et gens de couleur libres ou esclaves. (2)
Mais ce qui paraîtra peut-être plus extraordinaire, c'est que, même dans les
Etats du Nord, le mariage entre blancs et personnes de couleur ait été pendant
long-temps interdit par la loi même. Ainsi, la loi de Massachusetts déclarait
nul un pareil mariage et prononçait une amende contre le magistrat qui passait
l'acte. (3) Cette loi n'a été abolie qu'en 1830. [(1) V. Digeste des lois de la Louisiane, t. I, p. 231. Du reste, lorsque la défense n'est pas dans la loi, elle est toujours la même
dans les moeurs; une barrière d'airain est toujours interposée entre les blancs
et les noirs. Quoique vivant sur le même sol et dans les mêmes cités, les deux populations
ont une existence civile distincte. Chacune a ses écoles, ses églises, ses
cimetières. Dans tous les lieux publics où il est nécessaire que toutes deux
soient présentes en même temps, elles ne se confondent point; des places
distinctes leur sont assignées. Elles sont ainsi classées dans les salles des
tribunaux, dans les hospices, dans les prisons. La liberté dont jouissent les
nègres n'est pour eux la source d'aucun des bienfaits que la société procure. Le
même préjugé qui les couvre de mépris leur interdit la plupart des professions.
On ne saurait se faire une idée exacte des difficultés que doit vaincre un nègre
pour faire sa fortune aux Etats-Unis; il rencontre partout des obstacles et
nulle part des appuis. Aussi la domesticité est-elle la condition du plus grand
nombre des nègres libres. Dans la vie politique, la séparation est encore plus profonde. Quoique
admissibles en principe aux emplois publics, ils n'en possèdent aucun; il n'y a
pas d'exemple d'un nègre ou d'un mulâtre remplissant aux Etats-Unis une fonction
publique. Les lois des Etats du Nord reconnaissent en général aux gens de
couleur libres des droits politiques pareils à ceux des blancs; mais nulle part
on ne leur permet d'en jouir. Les gens de couleur libres de Philadelphie ayant
voulu, il y a quelque temps, exercer leurs droits politiques à l'occasion d'une
élection, furent repoussés avec violence de la salle où ils venaient pour
déposer leurs suffrages, et il leur fallut renoncer à l'exercice d'un droit dont
le principe ne leur était pas contesté. Depuis ce temps, ils n'ont point
renouvelé cette prétention si légitime. 11 est triste de le dire, mais le seul
parti qu'ait à prendre la population noire ainsi opprimée, c'est de se soumettre
et de souffrir la tyrannie sans murmure. Dans ces derniers temps, des hommes
animés de l'intention la plus pure et des sentiments les plus philantropiques
ont tenté d'arriver à la fusion des noirs avec les blancs, par le moyen des
mariages mutuels. Mais ces essais ont soulevé toutes les susceptibilités de
l'orgueil américain et abouti à deux insurrections dont New-York et Philadelphie
furent le théâtre au mois de juillet 1834. Toutes les fois que les nègres
affranchis manifestent l'intention directe ou indirecte de s'égaler aux blancs,
ceux-ci se soulèvent aussitôt en masse pour réprimer une tentative aussi
audacieuse. Ces faits se passent pourtant dans les Etats les plus éclairés, les
plus religieux de l'Union, et où depuis long-temps l'esclavage est aboli. Qui
douterait maintenant que la barrière qui sépare les deux races ne soit
insurmontable? En général, les nègres libres du Nord supportent patiemment leur misère: mais
croit-on qu'ils se soumissent à tant d'humiliations et à tant d'injustices s'ils
étaient plus nombreux? Ils ne forment dans les Etats du Nord qu'une minorité
imperceptible. Qu'arriverait-il, s'ils étaient, comme dans le Sud, en nombre ou
supérieur aux blancs? Ce qui de nos jours se passe dans le Nord peut faire
pressentir l'avenir du Sud. S'il est vrai que les tentatives généreuses faites
pour transporter d'Amérique en Afrique les nègres affranchis ne puissent jamais
conduire qu'à des résultats partiels, il est malheureusement trop certain qu'un
jour les Etats du Sud de l'Union recèleront dans leur sein deux races ennemies,
distinctes par la couleur, séparées par un préjugé invincible, et dont l'une
rendra à l'autre la haine pour le mépris. C'est là, il faut le reconnaître, la
grande plaie de la société américaine. Comment se résoudra ce grand problème politique? Faut-il prévoir dans
l'avenir une crise d'extermination? Dans quel temps? Quelles seront les
victimes? Les blancs du Sud étant en possession des forces que donnent la
civilisation et l'habitude de la puissance, et certains d'ailleurs de trouver un
appui dans les Etats du Nord, où la race noire s'éteint, faut-il en conclure que
les nègres succomberont dans la lutte, si une lutte s'engage? Personne ne peut
répondre à ces questions. On voit se former l'orage, on l'entend gronder dans le
lointain; mais nul ne peut dire sur qui tombera la foudre. Tableaux comparatifs de la population libre et de la population esclave aux
Etats-Unis depuis 1790 jusqu'en 1830. Nº 1 - 1790 Nom des Etats Population libre Population esclave Proportion des (*) Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés libres ou
affranchis. OBSERVATIONS: En 1790, les Etats qui ont le plus d'esclaves sont: 1.- Caroline du Sud 43 escl. sur 100 hab. Déjà, en 1790, il n'y a plus d'esclaves dans le Massachusetts, dans le Maine;
et l'on n'en compte plus que 7 sur 100 dans l'Etat de New-York, et 9 sur 1,000
dans la Pensylvanie. A l'égard des Etats du Sud, où l'on n'en voit point
figurer, leur absence tient à deux causes: la première, pour quelques-uns, c'est
le défaut de documents statistiques, par exemple, pour la Louisiane, qui alors
ne faisait pas partie des Etats-Unis; la seconde pour certains autres, c'est le
manque d'habitants, comme pour Missouri, Arkansas, etc. C'est ici le lieu de faire observer qu'à cette époque l'esclavage, qui
s'éteint dans le Nord, n'est pas encore né dans quelques pays du Sud. On le
verra bientôt paraître et se développer dans ces derniers, tandis qu'il a
disparu dans les autres pour n'y plus revenir. **** Nº 2 - 1800 Nom des Etats Population libre Population esclave Proportion des (*) De 1790 à 1800, la population libre a augmenté de 1,181,455, c'est-à-dire
de 36 pour cent en dix ans, ou 3 1/2 pour cent par an. OBSERVATIONS: Classement des Etats qui ont le plus d'esclaves. 1.- Caroline du Sud 43 escl. sur 100 hab. Progression du nombre des esclaves dans les différents Etats: La Caroline du Nord de 1790 à 1800, a gagné 2 escl. sur 100 habitants. La
Géorgie 1 sur 100 habitants. Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Caroline du Sud et dans le
Nouveau-Jersey. Il est en déclin dans les Etats suivants: Le Kentucki en a perdu 8 sur 100 habitants, NOTA. On voit paraître des esclaves dans trois nouveaux Etats, Alabama,
Tennessee et Indiana; mais on ne peut faire à leur égard aucune observation,
attendu que le chiffre de population de 1790 est inconnu. **** Nº 3 - 1810 Nom des Etats Population libre Population esclave Proportion des (*) De 1800 à 1810, la population libre a augmenté de 2,035,566, c'est-à-dire
de 45 pour 100 en 10 ans, ou 4 1/2 pour 100 par an. (**) De 1800 à 1810, la population esclave a augmenté de 298,323,
c'est-à-dire de 33 pour 100 en 10 ans, un peu plus de 3 pour 100 par an.
(***) Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés libres ou
affranchis. OBSERVATIONS: Classement des Etats qui ont le plus d'esclaves. 1.- Caroline du Sud 47 escl. sur 100 hab. De 1800 à 1810, la Géorgie, Alabama et Mississipi ont gagné 5 esclaves sur
100 habitants, Le nombre des esclaves est stationnaire dans le district de Colombie. L'esclavage disparaît presque entièrement des Etats de New-York et de
Pensylvanie, où il ne figure plus que pour quelques fractions imperceptibles.
NOTA. A cette période, on voit naître deux nouveaux Etats, Illinois et
Missouri. L'esclavage qui s'établit dans les deux s'éteindra presque aussitôt
dans le premier, mais il va s'étendre dans le second. En même temps on voit
paraître sur la scène l'Etat d'Ohio, qui, presqu'à sa naissance, a déjà 230,760
habitants et pas un esclave. La loi de l'Etat a dès l'origine proscrit
l'esclavage. Le Missouri, qui pouvait aisément se passer d'esclaves, regrettera
long-temps de n'avoir pas imité l'Ohio. **** Nº 4 - 1820 Nom des Etats Population Population Proportion des (*) De 1810 à 1820, la population libre a augmenté de 2,051,617, c'est-à-dire
de 33 pour 100 en 10 ans, ou un peu plus de 3 pour 100 par an. (**) De 1810 à 1820, la population esclave a augmenté de 346,700,
c'est-à-dire de 29 pour 100 en 10 ans, un peu moins de 3 pour 100 par an.
(***) Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés libres ou
affranchis. OBSERVATIONS: Classement des Etats qui ont le plus d'esclaves. 1.- Caroline du Sud 51 escl. sur 100 hab. De 1810 à 1820, la Caroline du Sud a gagné 4 esclaves sur 100 habitants,
Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Louisiane, le Missouri et le
Delaware. Le nombre des esclaves décroît dans les Etats suivants: Il apparaît dans l'Etat naissant d'Arkansas. **** Nº 5 - 1830 Nom des Etats Population Population Proportion des (*) De 1820 à 1830 la population libre augmenté de 2,756,922, c'est-à-dire de
34 pour cent en dix ans, ou un en plus de 3 pour cent par an. (**) De 1820 à 1830, le nombre des esclaves a augmenté de 470,967,
c'est-à-dire de 29 pour cent en dix ans, un peu moins de 3 pour cent par an.
(***) Il y a dans Illinois 747 noirs en état de domesticité légale,
c'est-à-dire loués à vie, mais ils ne sont pas esclaves. (****) NOTA. Sont compris dans le chiffre de 10,856,989 (*****) de la
population libre 319,599 personnes de couleur affranchies, ou nées de parents
affranchis. [***** Note du copiste: La différence d'une unité entre le total de la
population libre dans la première colonne ci-dessus et le total repris dans la
présente note, est présente dans le texte imprimé original. De même, l'addition
des chiffres des différents Etats dans la même colonne ne correspond pas au
total indiqué.] OBSERVATIONS: Classement des Etats qui ont le plus d'esclaves. De 1820 à 1830, le Mississipi a gagné 11 escl. sur 100 habitants, Le nombre des esclaves est stationnaire dans Alabama. Il décroît dans les Etats suivants: Le district de Colombie en a perdu 4 sur 100 habitants, Pour la première fois nous possédons sur la Floride un chiffre statistique
qui nous donne pour cet Etat, 44 esclaves sur 100 habitants. **** 2. NOTE SUR LE MOUVEMENT RELIGIEUX AUX ETATS-UNIS. J'ai souvent, dans le cours de cet ouvrage, parlé des différentes sectes
religieuses qui existent aux Etats-Unis. Tantôt j'ai signalé les sentiments qui
animent les congrégations entre elles, tantôt j'ai fait allusion à leur grand
nombre; une autre fois, j'ai essayé de montrer l'influence des idées religieuses
sur le maintien des institutions politiques. Afin de mettre davantage en lumière les divers points de vue que j'ai
présentés, je crois devoir placer sous les yeux du lecteur une esquisse fort
abrégée du mouvement religieux aux Etats-Unis. Les principales sectes religieuses établies dans l'Amérique du Nord sont
celles des méthodistes, anabaptistes, catholiques, presbytériens, épiscopaux,
quakers ou amis, universalistes, congrégationistes, unitaires, réformés
hollandais, réformés allemands, moraves, luthériens, évangélistes, etc. Les
anabaptistes se divisent eux-mêmes en calvinistes ou associés, memnonites,
émancipateurs, tunkers, etc. La congrégation protestante la plus nombreuse est
celle des méthodistes; elle comptait cinq cent cinquante mille membres au
commencement de l'année 1834. On ne possède point le chiffre exact des membres
des autres communions. J'examinerai d'abord les rapports des différents cultes entre eux, et en
second lieu les rapports de tous les cultes avec l'Etat. § 1er. Rapport des cultes entre eux. A cet égard, il faut d'abord, dans les sectes religieuses, distinguer les
membres de la congrégation de ses ministres. On voit en général régner parmi les membres des diverses communions une
harmonie parfaite; la bienveillance mutuelle qu'ont les Américains entre eux
n'est point altérée par la divergence des croyances religieuses. La prospérité
d'une congrégation, l'éloquence d'un prédicateur, inspirent bien aux autres
communautés qui sont moins heureuses, ou dont les orateurs sont moins brillants,
quelques sentiments de jalousie; mais ces impressions sont éphémères, et ne
laissent après elles aucune amertume: la rivalité ne va point jusqu'à la haine.
A l'égard des ministres de cultes opposés, ce serait trop que de dire qu'ils
sont hostiles les uns aux autres; mais on peut avancer du moins qu'il existe
entre eux des rapports peu bienveillants; la raison principale en est que le
plus ou le moins de succès de leurs églises n'est pas seulement pour eux une
question d'amour-propre, mais que c'est aussi une question d'intérêt. En
général, les émoluments du ministre sont plus ou moins considérables, selon
l'importance de la société qu'il dirige. Je parle ici seulement des cultes
protestants qui forment, en Amérique, la religion du plus grand nombre. Les
ministres protestants ne constituent point un clergé soumis à des règles
hiérarchiques et à la surveillance d'on pouvoir supérieur; la seule autorité
dont ils dépendent est celle de la communauté qui les a élus; or rien ne gêne
dans ses choix la congrégation qui cherche un ministre. Elle peut adopter qui il
lui plaît. Le candidat n'a besoin de prendre aucun degré en théologie, ni de
subir aucun examen, ni de se livrer à aucune étude spéciale pour acquérir
l'aptitude aux fonctions ecclésiastiques: tel est le droit. En fait, on soumet à
une sorte d'épreuve presque tous ceux qui prétendent à exercer le saint
ministère. Il existe dans toutes les grandes villes une réunion de personnes
éclairées dont la mission est d'examiner les aspirants. Celui qui se présente
prononce un sermon, et l'assemblée lui délivre un certificat analogue à son
succès; en général, il obtient ce certificat dans les termes les plus
favorables. Muni de cette pièce, il s'offre une congrégation religieuse qui a
besoin de ministre, et qui aussitôt l'admet en cette qualité; quelquefois même
on ne lui demande aucune justification; il annonce une grande piété et un zèle
ardent pour la religion, lève les yeux au ciel en se frappant la poitrine, et,
sur ces démonstrations qui ne sont pas toujours sincères, la réunion des
particuliers qui veulent avoir un prédicateur le déclarent ministre.
Cette facilité d'arriver au sacerdoce parmi les Américains imprime au
ministère protestant un cachet particulier; il en résulte que tout individu
peut, sans aucune préparation ni étude préalable, se faire homme d'église. Le
ministère religieux devient une carrière dans laquelle on entre à tout âge, dans
toute position et selon les circonstances. Tel que vous voyez à la tête d'une
congrégation respectable a commencé par être marchand; son commerce étant tombé,
il s'est fait ministre; cet autre a débuté par le sacerdoce, mais dès qu'il a eu
quelque somme d'argent à sa disposition, il a laissé la chaire pour le négoce.
Aux yeux d'un grand nombre, le ministère religieux est une véritable carrière
industrielle. Le ministre protestant n'offre aucun trait de ressemblance avec le
curé catholique. En général, celui-ci se marie à sa paroisse; sa vie tout
entière se passe au milieu des mêmes personnes, sur lesquelles il exerce
non-seulement l'influence de son caractère sacré, mais encore l'ascendant de ses
vertus; il ne fait point un métier: il accomplit un devoir. -- L'existence du
ministre protestant est au contraire essentiellement mobile: rien ne l'enchaîne
dans une congrégation, dès que son intérêt l'appelle dans une autre; il
appartient de droit à la communauté qui le paie le mieux. Comme je traversais le
Canada, où la religion catholique est dominante, on me cita l'exemple d'un curé
qui, ne voulant point se séparer de ses paroissiens, venait de refuser
l'épiscopat; plus d'un ministre méthodiste on anabaptiste abandonnerait bientôt
son église s'il y avait cent dollars de plus à gagner dans une autre. Rien n'est
plus rare que de voir un ministre protestant à cheveux blancs. Le but principal
que poursuit l'Américain dans le sacerdoce, c'est son bien-être, celui de sa
femme, de ses enfants: quand il a matériellement amélioré sa condition, le but
est atteint; il se retire des affaires. L'âge arrivant, il se repose. La conséquence de ces faits est facile à déduire. Les rapports qu'ont entre
eux les ministres des différentes sectes protestantes sont pareils aux relations
qu'entretiennent des gens de professions semblables. Ils ne cherchent pas à se
nuire mutuellement, parce que c'est un principe utile à tous, que chacun doit
exercer librement son industrie; mais ils soutiennent une véritable concurrence,
et il en résulte des froissements d'intérêts privés qui, nécessairement,
suscitent dans l'âme de ceux qui les éprouvent des sentiments peu chrétiens. Le
lecteur comprendra facilement que je n'entends point appliquer à tous les
ministres protestants d'Amérique le caractère industriel que je viens de peindre
ici; j'en ai rencontré plusieurs dont la foi sincère et le zèle ardent ne
pouvaient se comparer qu'à leur charité, et à leur désintéressement des choses
temporelles; mais je présente ici des traits applicables au plus grand nombre.
J'ai dit qu'on voit régner entre tous les membres des diverses congrégations
religieuses une grande bienveillance, et que les petites passions que font
naître le succès de l'une, la décadence de l'autre, se réduisent à quelques
mouvements d'amour-propre satisfait ou mécontent, sans jamais s'élever jusqu'à
la haine. Il existe cependant deux exceptions à ce fait général. La première est le sentiment des protestants, et notamment des presbytériens
envers les catholiques. Au milieu des sectes innombrables qui existent aux Etats Unis, le
catholicisme est le seul culte dont le principe soit contraire à celui des
autres. Il prend son point de départ dans l'autorité; les autres procèdent de la
raison. Le catholicisme est le même en Amérique que partout; il reconnaît
entièrement la suprématie de la cour de Rome, non-seulement pour ce qui
intéresse les dogmes de la foi, mais encore pour tout ce qui concerne
l'administration de l'Eglise. Les Etats-Unis sont divisés en onze diocèses, pour
chacun desquels il y a un évêque. (1) [(1) Les chefs-lieux de ces diocèses sont Boston, New-York, Philadelphie,
Baltimore, Charleston, Mobile, la Nouvelle-Orléans, Bardstown, Cincinnati,
Saint-Louis, Détroit.] Lorsqu'un évêché est vacant, le clergé se rassemble, choisit des candidats,
et transmet leurs noms au pape, qui a la complète liberté d'élection. Il
pourrait nommer le dernier sur la liste; en général, il choisit celui qu'on
présente en premier ordre, mais il n'est pas sans exemple qu'il ait agi
autrement. Ce sont les évêques qui nomment les curés; et la communauté des
fidèles ne prend aucune part à ces élections. L'Etat ne se mêlant en rien des affaires religieuses, tous les membres de la
société catholique contribuent selon leur fortune au soutien du clergé et aux
besoins du culte. Le moyen généralement employé pour subvenir à ces dépenses est
de faire payer une rétribution assez considérable à tous ceux qui, dans
l'enceinte de l'église, occupent les bancs. (2) [(2) Il y a dans la cathédrale de Baltimore des bancs qui se sont vendus
jusqu'à 1,500 dollars (8,000 francs). Le prix le plus ordinaire d'un banc est de
500 à 1,000 francs. Outre le paiement primitif de cette somme, le propriétaire
du banc paie annuellement une somme, soit de 20, soit de 30 ou de 40 dollars,
pour la conservation de son droit. On considère dans la société la possession de
ces bancs comme une distinction; on se les dispute, et les familles font de
grands sacrifices pécuniaires pour les acheter.] De pareils frais ne pouvant être supportés que par les riches, les pauvres
sont admis gratis dans l'église, où ils occupent des places qui leur sont
réservées. Quand les fonds provenant de la location des bancs ne suffisent pas,
on a recours à des taxes extraordinaires que la communauté catholique n'hésite
jamais à s'imposer. L'unité du catholicisme, le principe de l'autorité dont il procède,
l'immobilité de ses doctrines au milieu des sectes protestantes qui se divisent,
et de leurs théories qui sont contraires entre elles, quoique partant d'un
principe commun, qui est le droit de discussion et d'examen; toutes ces causes
tendent à exciter parmi les protestants quelques sentiments hostiles envers les
catholiques. La religion catholique a encore un caractère qui lui est propre, et qui vient
aggraver ces dispositions ennemies; je veux parler du prosélytisme. Dans le Maryland, les principaux colléges d'éducation sont entre les mains de
prêtres ou de religieuses catholiques, et la plupart des élèves sont
protestants. Les directeurs de ces établissements apportent sans doute une
grande réserve dans leurs moyens d'influence sur l'esprit des élèves; mais cette
influence est inévitable. Elle est encore plus sûrement exercée dans les
institutions de jeunes filles. Le clergé catholique ne s'oppose jamais au mariage des catholiques avec des
protestants. On a remarqué en Amérique que les premiers n'abandonnent jamais
leur religion pour prendre celle de leur femme protestante, et il n'est pas rare
que les protestants mariés à des femmes catholiques adoptent la religion de
celles-ci. Dans tous les cas, lorsque la femme est catholique, les enfants le
sont aussi, parce que c'est la femme qui élève les enfants. Partout, aux
Etats-Unis, le culte catholique fait les mêmes efforts pour se propager. Il se
trouve par là en opposition directe de principes avec certaines sectes qui
considèrent le prosélytisme comme affectant la liberté de conscience (par
exemple les quakers), et il est l'adversaire de toutes. Le catholicisme attire à lui des partisans, non-seulement par le zèle de ses
ministres, mais encore par la nature même de sa doctrine. Il convient tout à la
fois aux esprits supérieurs qui vont se reposer de leurs doutes au sein de
l'autorité, et aux intelligences communes incapables de se choisir des
croyances, et qui n'auront jamais de principes si on ne leur donne une religion
toute faite. Le catholicisme semble, par cette seule raison, le meilleur culte
du plus grand nombre. A la différence des congrégations protestantes, qui
forment comme des sociétés choisies, et dont les membres sont en général de même
rang et de même position sociale, les églises catholiques reçoivent
indistinctement des personnes de toutes classes et de toutes conditions. Dans
leur sein le pauvre est l'égal du riche, l'esclave du maître, le nègre du blanc;
c'est la religion des masses. On peut ajouter à toutes ces causes un fait qui doit nécessairement influer
sur la destinée du catholicisme aux Etats-Unis: c'est la moralité du clergé
catholique dans ce pays. Je ne puis m'empêcher, à ce sujet, de rapporter les
propres paroles d'un écrivain anglais, que j'ai déjà eu l'occasion de citer.
Voici dans quels termes le colonel Hamilton, qui est protestant, parle du clergé
catholique des Etats-Unis::«Tout ce que j'ai appris, dit-il, du zèle des prêtres
catholiques dans ce pays est vraiment exemplaire. Jamais ces ministres saints
n'oublient que l'être le plus hideux dans sa forme contient une âme qui
l'ennoblit, aussi précieuse à leurs yeux que celle du souverain pontife auquel
ils obéissent... Se dépouillant de tout orgueil de caste, ils se mêlent aux
esclaves, et comprennent mieux leurs devoirs envers les malheureux que tous les
autres ministres chrétiens. Je ne suis pas catholique; mais aucun préjugé ne
m'empêchera de rendre justice à des prêtres, dont le zèle n'est excité par aucun
intérêt temporel; qui passent leur vie dans l'humilité, sans autre souci que de
répandre les vérités de la religion, et de consoler toutes les misères de
l'humanité.» (1) [(1) Hamilton, Men and Manners in America, p.314.] Il paraît bien constant qu'aux Etats-Unis le catholicisme est en progrès, et
que sans cesse il grossit ses rangs, tandis que les autres communions tendent à
se diviser. Aussi est-il vrai de dire que, si les sectes protestantes se
jalousent entre elles, toutes haïssent le catholicisme, leur ennemi commun. Les
presbytériens sont ceux dont l'inimitié est la plus profonde; ils ont des
passions plus ardentes que tous les autres protestants, parce qu'ils ont une foi
plus vive; et le prosélytisme des catholiques les irrite davantage, non qu'ils
en blâment la théorie comme les quakers, mais parce qu'ils le pratiquent
eux-mêmes Un événement grave, et dont le lecteur me pardonnera sans doute de lui
rapporter ici les détails, est venu récemment constater la puissance des haines
religieuses dont je viens de parler. Il existe à une lieue de Boston, dans un village nommé Charlestown, un
couvent de religieuses catholiques dites Ursulines. Cet établissement,
consacré à l'éducation des jeunes personne, jouit d'une grande réputation dans
le Massasuchetts, et la plupart des jeunes filles qui s'y font admettre sont
protestantes. Les parents, chez lesquels la voix du sang est souvent plus
puissante que l'esprit de parti, font taire leurs passions religieuses, et
placent leurs enfants dans une institution où ils croient trouver plus de
garanties qu'en aucune autre pour l'instruction et les bonnes moeurs. Cependant
la population du Massachusetts, foyer du puritanisme, est en masse hostile aux
catholiques, et voit avec inquiétude et jalousie qu'on accorde à ceux-ci plus de
confiance que n'obtiennent les institutions protestantes. Au mois d'août dernier, des personnes malveillantes firent courir dans le
public le bruit qu'une jeune religieuse s'était échappée du couvent dont il
s'agit; que les supérieures de la maison, à l'aide de manoeuvres frauduleuses,
étaient parvenues à l'y faire rentrer; et qu'ensuite la jeune fille avait
disparu sans qu'on sût ce qu'elle était devenue. Ce récit était une pure fiction. Il était bien vrai que, quelques jours
auparavant, l'une des pensionnaires de l'établissement l'avait abandonné
furtivement; mais elle y avait été ramenée par l'évêque de Boston, sans
qu'aucune contrainte ni physique ni morale lui fût imposée. On l'avait laissée
entièrement libre de sortir du couvent si, après son retour, elle persistait
dans son premier dessein; et, profitant de cette liberté, elle avait en effet
quitté l'établissement. Cependant le peuple accepte facilement les faits qui sont selon ses passions.
Le 11 août 1834, vers onze heures du soir, à un signal convenu, une troupe
d'hommes masqués, ou le visage teint de noir, fondent sur le couvent des
Ursulines, forcent les portes, chassent violemment tous ses habitants,
religieuses ou jeunes filles, les jettent nues hors de leur demeure, et mettent
le feu à l'édifice, qui, en quelques heures, est complètement détruit par les
flammes. (1) [(1) V. tous les journaux américains d'août 1834.] J'ai dit qu'il existe deux exceptions au principe de bienveillance mutuelle
qu'entretiennent les membres des différentes sectes aux Etats-Unis. Je viens
d'exposer la première, qui est l'hostilité des protestants contre les
catholiques; la seconde est l'hostilité de toutes les sectes chrétiennes contre
les unitaires. Les unitaires sont les philosophes des Etats-Unis. Tout le monde, en
Amérique, est forcé par l'opinion de tenir à un culte: l'unitairianisme est en
général la religion de ceux qui n'en ont point. En France, la philosophie du
dix-huitième siècle attaqua, masque levé, la religion et ses ministres. En
Amérique, elle travaille au même oeuvre, mais elle est obligée de cacher sa
tendance sous un voile religieux. C'est la doctrine unitairienne lui sert de
manteau. Voici quels sont les points principaux de cette doctrine aux
Etats-Unis. Les unitaires croient: 1º A un Dieu en une seule personne, et non en trois; 2º Que la Bible n'est pas directement émanée de Dieu, mais l'oeuvre d'un
homme rendant compte de la révélation; 3º Que Jésus-Christ n'est point un Dieu, mais l'agent d'un Dieu; 4º Qu'il n'y a point de Saint-Esprit; 5º Que Jésus-Christ est venu sur la terre, non pour expier par sa mort les
péchés des hommes, mais pour donner à ceux-ci l'exemple de la vertu; 6º Que l'homme n'a point de tache originelle; que c'est un être né
bon, n'ayant d'autre chose à faire que de se perfectionner; 7º Que le méchant ne sera point éternellement malheureux; 8º Que, pour parvenir à une vie perpétuellement heureuse, les hommes ne
doivent fonder aucune espérance sur Jésus-Christ, mais compter seulement sur
leurs bonnes oeuvres; 9º Que la célébration du dimanche n'est point nécessaire, etc., etc. Cette doctrine, qui renverse de fond en comble le christianisme, n'est
d'ailleurs qu'une conséquence du protestantisme, qui, repoussant le principe de
l'autorité, veut que chaque croyance soit soumise à l'examen de la raison. Les
presbytériens sont donc peu logiques lorsqu'ils reprochent aux unitaires de ne
pas croire certaines choses, puisque eux-mêmes se sont attribué le droit de
repousser certaines croyances. Les presbytériens voudraient soutenir l'édifice
qu'ils ont ébranlé; les unitaires pensent qu'il est plus rationnel que la chute
suive la commotion. Toutes les sectes dissidentes, qui contestent quelques
dogmes, sont d'accord sur le plus grand nombre; mais l'Eglise unitaire n'en
reconnaît aucun. -- A vrai dire, l'unitairianisme n'est point un culte, c'est
une philosophie; il forme l'anneau de jonction entre le protestantisme et la
religion naturelle. C'est le dernier point d'arrêt de la raison humaine qui,
partie du catholicisme, placée à la base de la religion chrétienne, monte, par
tous les degrés du protestantisme, jusqu'aux sommets de la philosophie, où,
étant arrivée, elle se meut dans l'espace au risque de s'y perdre. La secte des unitaires, connus en Europe sous le nom de Sociniens, ne
s'est introduite aux Etats-Unis que depuis vingt ou vingt-cinq ans. Boston en a
été le berceau, et c'est dans cette ville qu'elle se développe aujourd'hui sous
l'influence du révérend docteur Channing, le prédicateur le plus éloquent, et
l'un des écrivains les plus remarquables des Etats-Unis. -- La doctrine unitaire
fait chaque jour des progrès dans les grandes cités, où l'esprit philosophique
pénètre d'abord. Mais elle s'étend peu jusqu'à ce jour dans les campagnes, dont
les habitants montrent, en général, beaucoup de zèle religieux. Les presbytériens sont les adversaires les plus ardents des unitaires. Voici
comment s'exprime, sur le compte de ces derniers, un ouvrage périodique publié à
Boston par les presbytériens. L'auteur signale les nombreuses différences qui
distinguent les unitaires des autres protestants, et il ajoute: «Aussi
long-temps que ces divergences subsisteront, il ne saurait exister aucune union
vraiment chrétienne entre leur culte et le nôtre, et il n'est point à désirer
qu'on fasse aucun effort pour amener entre eux et nous un rapprochement qui ne
serait qu'extérieur. Au fond, ce sont deux religions séparées l'une de l'autre.
Il est bon que la séparation demeure aussi dans la forme; elles ne sauraient
marcher ensemble: il vaut mieux que chacune procède dans sa voie. Une scission
complète, plus parfaite, s'il se peut, que celle qui existe déjà, au lieu
d'accroître les difficultés, servira, dans l'état actuel des choses, à les
prévenir, et, loin de nuire à aucune des parties, tournera au profit des deux.»
(1) [(1) Spirit of the pilgrim, july 1831.] Voici comment un presbytérien m'expliquait un jour l'animosité de sa secte
contre les unitaires: «Les différents cultes se tolèrent mutuellement, me
disait-il, parce que, bien que divergents entre eux, ils ont une base commune,
la divinité de Jésus-Christ... mais les unitaires, en niant la divinité du
Christ et tous les dogmes généralement adoptés, ont fait du christianisme une
philosophie: or, la religion et la philosophie ne peuvent s'accorder ensemble;
celle-ci est ennemie de toutes les croyances; elle s'en prend, non à une partie
du culte, mais au culte tout entier; c'est, entre elle et la religion, une
question de vie et de mort.» On comprend maintenant le sentiment hostile dont
sont animées toutes les sectes religieuses envers les unitaires. Les catholiques
sont peut-être, de tous les chrétiens des Etats-Unis, ceux qui s'affligent le
moins du progrès du socianisme: ils pensent qu'on finira par ne voir en Amérique
que deux religions, le catholicisme, c'est-à-dire le christianisme basé sur
l'autorité, et le déisme, c'est-à-dire la religion naturelle fondée sur la
raison. Ils croient en outre qu'un culte extérieur étant nécessaire, et la
religion naturelle n'en comportant aucun, tous ceux qui seront sortis du
christianisme pour entrer dans la philosophie, reviendront à la religion
chrétienne par le catholicisme. On voit que l'inimitié des sectes protestantes contre les unitaires, et leur
haine contre les catholiques, ont des causes tout opposées: elles reprochent à
ceux-ci de tout croire, à ceux-là de ne croire rien; aux uns de proscrire le
droit d'examen, aux autres d'en abuser. Entre ces deux points extrêmes, le catholicisme et l'unitairianisme, il
existe un espace immense occupé par une multitude d'autres sectes: mille degrés
intermédiaires se montrent entre l'autorité et la raison, entre la foi et le
doute; mille tentatives de la pensée toujours élancée vers l'inconnu, mille
essais de l'orgueil qui ne se résigne point à ignorer. Tous ces degrés, l'esprit
humain les parcourt, poussé quelquefois par les plus nobles passions; tantôt
précipité dans l'erreur par l'amour du vrai, tantôt dans la folie par les
conseils de la raison. Ce serait un spectacle plein d'enseignements philosophiques que le tableau de
tous ces égarements et de toutes ces infirmités de l'intelligence humaine, qui
s'agite incessamment dans un cercle où elle ne trouve jamais le point d'arrêt
qu'elle cherche. On ne verrait pas sans étonnement et sans pitié se dérouler les
anneaux de la longue chaîne qui lie les unes aux autres toutes ces aberrations.
Quoiqu'il n'entre point dans mon plan de faire cette peinture, je ne puis
m'empêcher de présenter ici les traits principaux d'une secte protestante, dont
les doctrines m'ont paru les plus bizarres, pour ne pas dire les plus absurdes.
Ces observations ne sortiront point de mon sujet; car on conçoit aisément
l'influence qu'ont les principes et les doctrines d'une secte sur ses rapports
avec les autres congrégations. Il existe aux Etats-Unis une communion de protestants appelés quakers
shakers, c'est-à-dire trembleurs. Cette secte, fondée dans le siècle
dernier par une femme nommée Anne Lee, se compose moitié d'hommes, moitié de
femmes, vivant ensemble sous le même toit, on ne sait trop pour quelle raison,
car les uns et les autres ont fait voeu de célibat. Leur association est établie sur le principe de la communauté des biens:
chacun travaille dans l'intérêt de tous. Les hommes cultivent des terres
appartenant à l'établissement, et dont les produits font vivre les membres de la
société; les femmes se livrent aux soins que leur sexe comporte. Ceux qui n'ont rien mis dans la communauté en retirent le même avantage que
les sociétaires dont l'apport a été le plus considérable. Du reste,
l'association semble profiter à tous. Chacun retire d'elle un grand bien-être
matériel, la vie commune étant beaucoup moins chère que la vie individuelle.
Voici maintenant quelle est leur doctrine religieuse, «L'examen attentif des livres saints prouve, disent-ils, que la venue d'un
second Messie a été annoncée, et que ce second Messie a dû paraître dans l'année
1761. Ce Messie, c'est Anne Lee (fondatrice de la secte); vous êtes obligé de le
reconnaître, car vous ne pouvez nier la vérité annoncée par les livres sacrés.
Or, nous disons que le Messie annoncé pour l'an 1761 est Anne Lee. Prouvez-nous
que c'est un autre, autrement il faudra bien reconnaître que notre religion est
la seule vraie. «Nous avons adopté le célibat des hommes et des femmes parce que Anne Lee est
venue annoncer à la terre que le monde est si corrompu, qu'il doit finir, et
c'est entrer dans les vues de la Providence que de coopérer à ce résultat.»
Ayant souvent entendu tourner en dérision les cérémonies qui constituent le
culte extérieur des quakers trembleurs, j'ai voulu les voir de mes
propres yeux. Non loin d'Albany, à Niskayuma, se trouve une congrégation de shakers, que
j'ai visités un jour de fête religieuse. L'établissement est isolé au milieu d'une forêt, et ses abords présentent
l'aspect le plus sauvage; cependant il est peu distant de la ville, et toutes
les fois qu'une cérémonie des trembleurs est annoncée, le désert et ses
environs se peuplent d'une foule de curieux américains ou étrangers, attirés par
la renommée de ces singuliers solitaires. Une portion de la salle où se célèbre leur culte est destinée au public;
l'autre partie, plus élevée, forme une espèce de théâtre sur lequel se passe la
cérémonie. Je venais de prendre place parmi les spectateurs fort nombreux,
lorsque je vois paraître sur la scène des femmes, les unes vieilles, les autres
jeunes, et d'autres tout-à-fait enfants. Elles étaient vêtues de blanc et
portaient un costume uniforme: un petit chapeau gris à bords échancrés couvrait
leur tête. Elles s'avancent à pas comptés à la suite les unes des autres,
s'asseyent à la droite des spectateurs, étendent un mouchoir blanc sur leurs
genoux, et y posent leurs mains avec des mouvements d'une extrême précision:
alors elles se tiennent immobiles. En ce moment paraissent les hommes en uniforme violet et la tête couverte
d'un grand chapeau à larges bords. Ils défilent gravement et vont s'asseoir en
face des femmes. Après une pause silencieuse de quelques instants, hommes et
femmes se lèvent et se regardent face à face pendant cinq minutes, sans rien
dire: puis, l'un des shakers sort des rangs, prend la parole, et, s'adressant au
public, il explique l'objet de la cérémonie, qui est, dit-il, de glorifier le
Seigneur, et il termine en invitant les spectateurs a ne pas rire de ce qu'ils
vont voir et entendre. A peine a-t-il achevé de parler que tous entonnent un hymne religieux avec
des voix discordantes, et, tout en chantant, balancent leurs corps, secouent
leurs mains, agitent leurs bras de la façon la plus étrange. Ces exercices
durent environ une heure: pendant tout ce temps, ils se reproduisent sous la
même forme avec quelques modifications. Le lecteur sait que ces cris, ces balancements ont pour objet la gloire de
Dieu, et que tous ces mouvements du corps sont excités par l'enthousiasme
religieux. Or, en s'agitant, en chantant, les shakers s'échauffent de plus en
plus; leur exaltation s'accroît et se manifeste avec plus d'énergie... Alors on
les voit danser pêle-mêle au milieu de clameurs violentes et de gestes
désordonnés. Tantôt une douzaine d'hommes rangés en file et un même nombre de
femmes paraissent diriger tous les autres: ils tiennent leurs mains levées à
hauteur de la poitrine et les secouent sans relâche. Une autre fois on voit
immobiles au milieu de la scène quinze ou vingt quakers autour desquels tous les
autres dansent et chantent avec une incroyable ardeur: c'est le plus haut degré
de l'inspiration. Tout cela se fait gravement et avec une bonne foi au moins apparente. Sur
plusieurs de ces têtes si follement agitées se montrent des cheveux blancs. Bien
dans cette cérémonie burlesque ne fait rire, parce que tout fait pitié. Tout-à-coup les cris cessent, les mouvements s'arrêtent; au milieu d'un
silence profond un vieillard paraît, et s'adressant aux spectateurs, il leur
dit: «Un intérêt mondain, une vaine curiosité vous ont attirés en ce lieu;
puissiez-vous en rapporter de salutaires impressions! Qui de vous peut se dire
aussi heureux que nous le sommes? Le bonheur n'est ni dans la richesse, ni dans
les plaisirs des sens; il consiste surtout dans la raison. Tout le monde s'agite
vainement à la recherche de la vérité; nous seuls l'avons trouvée sur terre.»
J'ai quelquefois entendu révoquer en doute la pureté des moeurs des
shakers et soutenir qu'alors même que tous les hommes et toutes les
femmes de l'univers se dévoueraient au célibat des trembleurs, le
monde ne finirait pas; mais le plus communément on n'attaque point les shakers
sous ce rapport; on leur fait un autre reproche qui me paraît plus fondé: on
prétend que les chefs de la société manquent de bonne foi. Comme on entre dans
l'association avec ou sans fortune, le grand profit est pour ceux qui
n'apportent rien: les riches sont les dupes. On ne voit pas, du reste, bien clairement la cause qui peut pousser dans
cette congrégation une personne de bonne foi. Le quaker shaker n'abandonne point
complètement le monde; il entretient avec ses semblables tous les rapports
utiles à son bien-être. Je comprends le trappiste, fuyant la société des hommes, se vouant à la
solitude, en passant sa vie à creuser son tombeau. La récompense morale est dans
la grandeur même du sacrifice; mais quel est le mérite du solitaire, prenant au
monde une partie de ses avantages, et repoussant l'autre, on ne sait pourquoi?
S'il était possible de lire au fond des coeurs, on verrait peut-être que la
vanité est le principal mobile des trembleurs. La bizarrerie même de leur
culte n'est-elle pas précisément ce qui les y attache? La plupart des shakers
sont d'assez médiocres gens; tous cependant ont une scène et un public: sans
leur absurdité, qui parlerait d'eux? Les formes sous lesquelles se produit
l'orgueil des hommes sont infinies. Quoi qu'il en soit, on ne peut s'empêcher, en présence d'un pareil spectacle,
de déplorer la misère de l'homme et la faiblesse de sa raison. Il n'est pas rare que les autres sectes protestantes tournent en dérision le
culte des shakers. Mais la communauté des trembleurs est-elle donc la seule qui soit tombée dans
de tristes écarts? La secte des quakers proprement dite a mieux compris qu'aucune autre ce qu'il
y a de moral dans l'homme. Nulle n'a poussé plus loin qu'elle la pratique de la
liberté civile et religieuse et de l'égalité des hommes entre eux. La
Pensylvanie lui doit l'austérité et la simplicité de ses moeurs, et, quoique la
société des quakers y soit en décadence, ce pays en ressentira long-temps encore
la salutaire influence. Cependant est-il rien de plus absurde et de plus
contraire à la nature que l'un des principaux dogmes de cette communauté?
L'Evangile dit que celui qui reçoit un soufflet sur une joue doit tendre
l'autre; le christianisme recommande la paix et la douceur; et les quakers
concluent de là qu'on ne doit résister à aucune violence, même pour défendre sa
vie. Je demandais une fois à un quaker s'il repousserait par la force un
assassin qui en voudrait à ses jours, il ne m'a pas répondu: la théorie de sa
secte est qu'il ne devrait pas opposer à une telle attaque une pareille
résistance. Ainsi, voilà toute une population éclairée et sage qu'une interprétation
erronée de la parole de Dieu conduit à la violation de la première et de la plus
sacrée de toutes les lois de la nature, qui est la conservation de soi-même.
N'est-il pas triste de voir s'égarer ainsi l'intelligence de l'homme, tantôt
dans le doute des sociniens, tantôt dans la doctrine ridicule des trembleurs,
une autre fois dans la théorie absurde des quakers? comme si l'homme ne pouvait
user de sa raison qu'à la condition de faire en même temps acte d'impuissance ou
de folie. Je ne poursuivrai point l'examen des divergences que présentent les sectes
protestantes; qu'il me suffise de faire observer, à ce sujet, que toutes ces
sectes, dont les doctrines varient à l'infini, depuis la communauté des quakers,
dont la théorie laisse mourir l'homme sans défense, jusqu'à la congrégation des
shakers, dont les principes amèneraient la fin du monde, toutes ont un point
commun, où elles se trouvent parfaitement unies. Ce point, c'est la pureté de la
morale que chacune professe. Le presbytérianisme, dont je viens de signaler les passions haineuses, est
peut-être de toutes les communautés protestantes la plus féconde en bonnes
oeuvres. Le fanatisme qui fait les crimes engendre aussi les vertus. On a souvent ridiculisé la congrégation des méthodistes, dont les
prédicateurs ambulants font retentir les forêts américaines de leurs cris
enthousiastes et de leurs hurlements inspirés; mais leur zèle, plus ardent
qu'éclairé, est toujours sincère. Ne parcourent-ils pas, au risque de leur vie,
les contrées les plus sauvages pour y porter la parole évangélique? Que
deviendraient, sans ces pieux pèlerins, les habitants des Etats de l'Ouest, dont
les demeures éparses çà et là sont éloignées de toute église? Les méthodistes
qui parcourent le désert sont encore les meilleurs messagers de civilisation, et
les plus sûrs consolateurs de l'infortune. Tous ces cultes sont fondés sur une morale pure, parce que tous sont
chrétiens; ils sont divisés par des doctrines opposées, mais ils ont entre eux
un lien puissant, c'est celui de la vertu. § II. Rapports des cultes avec l'Etat. Nulle part la séparation de l'Eglise et de l'Etat n'est mieux établie que
dans l'Amérique du Nord. Jamais l'Etat n'intervient dans l'Eglise, ni l'Eglise
dans l'Etat. Toutes les constitutions américaines proclament la liberté de conscience, la
liberté et l'égalité de tous les cultes. «Tous les hommes, dit la loi de Pensylvanie, ont reçu de la nature le droit
imprescriptible d'adorer le Tout-Puissant selon les inspirations de leur
conscience, et nul ne peut légalement être contraint de suivre, instituer ou
soutenir contre son gré aucun culte ou ministère religieux. Nulle autorité
humaine ne peut, dans aucun cas, intervenir dans les questions de conscience et
contrôler les pouvoirs de l'âme.» (1) «Au nombre des droits naturels, dit la loi d'un autre Etat, quelques-uns sont
inaliénables de leur nature, parce que rien n'en peut être l'équivalent. De ce
nombre sont les droits de conscience.» (2) [(1) Constitution de Pensylvanie, art. 9, § 3. Ainsi il n'existe aux Etats-Unis ni religion de l'Etat, ni religion déclarée
celle de la majorité, ni prééminence d'un culte sur un autre. L'Etat est
étranger à tous les cultes. Chaque congrégation religieuse se gouverne comme il
lui plaît, nomme ses ministres, lève des taxes parmi ses membres, règle ses
dépenses, sans rendre aucun compte à l'autorité politique, qui ne lui en demande
point. Dans un grand nombre d'Etats, les ministres des cultes, à quelque secte
qu'ils appartiennent, sont déclarés incapables par la loi de remplir aucune
fonction civile ou militaire. «Attendu tendu, porte la constitution de New-York,
que les ministres de l'Evangile sont, par état, dévoués au service de Dieu et au
soin des âmes, et que rien ne doit les détourner des importants devoirs de leur
ministère.» (1) [(1) V. Constitution de New-York, art. 7, § 4.] La vie politique est donc entièrement interdite aux ministres de l'Eglise. On
conçoit dès lors que le pouvoir ne trouve pas plus d'appui dans les ministres
d'une secte que dans ceux d'une autre congrégation. Je viens d'exposer les principes généraux; il me faut maintenant indiquer ici
quelques exceptions. La constitution du Massachusetts proclame la liberté des cultes, en ce sens
qu'elle n'en veut persécuter aucun; mais elle ne reconnaît dans l'Etat que des
chrétiens, et ne protége que des protestants. (2) Aux termes de cette constitution, les communes qui ne pourvoient pas d'une
manière convenable aux frais et à l'entretien de leur culte protestant,
peuvent être contraintes de le faire par une injonction de la législature. (3)
L'impôt recueilli en conséquence de cette mesure peut être appliqué par chacun
au soutien de la secte à laquelle il appartient; mais nul ne pourrait se
dispenser de le payer, sous le prétexte qu'il ne pratique aucun culte. (4)
[(2) V. Constitution du Massachusetts, art. 2 et 3, 1er, 2e et 4e alinéa.
La constitution du Maryland déclare aussi que tous les cultes sont libres, et
que nul n'est forcé de contribuer à l'entretien d'une église particulière.
Cependant elle confère à la législature le droit d'établir, selon les
circonstances, une taxe générale pour le soutien de la religion chrétienne. (1)
La constitution du Vermont ne reconnaît que des cultes chrétiens, et porte
textuellement que toute congrégation de chrétiens devra célébrer le sabbat ou
jour du Seigneur, et observer le culte religieux qui lui semblera le plus
agréable à la volonté de Dieu, manifestée par la révélation. (2) Quelquefois les constitutions américaines prêtent aux cultes religieux une
assistance indirecte: c'est ainsi que la loi du Maryland déclare que, pour être
admissible aux fonctions publiques, il faut être chrétien. (3) Dans le
Nouveau-Jersey, il faut être protestant. (4) La constitution de Pensylvanie
exige qu'on croie à l'existence de Dieu et à une vie future de châtiments ou de
récompenses. (5) [(1) V. Constitution du Maryland, art. 33. Les dispositions que je viens de signaler sont les seules protections légales
qui, aux Etats-Unis, soient données par l'Etat à un culte religieux. A part ces deux exceptions ions, il n'existe aucun contact entre l'Etat et
l'Eglise, si ce n'est que toute congrégation religieuse reçoit, à sa naissance,
la sanction de la législature, qu'on appelle en anglais l'incorporation.
Ce n'est pas là précisément une autorisation légale, car le pouvoir d'autoriser
l'existence des associations et congrégations religieuses entraînerait le droit
de les défendre, et ce droit n'appartient point aux législatures des Etats
américains; à vrai dire, l'incorporation n'est point établie dans
l'intérêt de l'Etat, mais, bien dans celui de l'association qui se forme: elle a
pour effet d'investir la congrégation du droit d'ester en justice, de posséder à
titre de propriétaire, de donner et de recevoir, etc.; elle confère la vie
civile à une société qui pourra agir comme individu, et qui, auparavant, n'avait
d'action que par chacun de ses membres. Quel que soit le plus ou le moins de faveur accordée par les lois de quelques
Etats à telle ou telle secte religieuse, on peut dire du moins dans les termes
les plus généraux et les plus absolus, que, dans l'Amérique du Nord, il n'existe
point de clergé, formant un corps constitué politiquement, et reconnu tel par
l'Etat ou par la puissance des moeurs. Mais si les ministres du culte sont tout-à-fait étrangers au gouvernement de
l'Etat, il n'en est point ainsi de la religion. La religion, en Amérique, n'est pas seulement une institution morale, c'est
aussi une institution politique. Toutes les constitutions américaines
recommandent aux citoyens l'exercice d'un culte religieux comme la double
sauvegarde des bonnes moeurs et des libertés publiques. Aux Etats-Unis, la loi
n'est jamais athée. Voici comment s'exprime à ce sujet la constitution du
Massachusetts: «C'est le droit et aussi le devoir de tout homme en société
d'adorer publiquement et à des époques déterminées l'Etre-Suprême, le créateur
de toutes choses, tout-puissant et souverainement bon... Comme le bonheur d'un
peuple, le bon ordre et le maintien du pouvoir civil dans un pays dépendent
essentiellement de la piété, de la religion et de la morale, et comme la
religion, la morale et la piété ne peuvent se répandre au sein d'un peuple qu'au
moyen de l'institution d'un culte extérieur adressé à la Divinité, et à l'aide
d'établissements publics moraux et religieux; par ces raisons, le peuple de
cette république, jaloux d'accroître la somme de son bien-être et d'assurer la
conservation de son gouvernement... » Suivent les dispositions en faveur de la
religion... (1) La constitution du New-Hampshire contient un préambule [(1) Art. 2 et 3 de la Constitution de Massasuchetts, Celle de l'Ohio proclame la religion, la morale et l'instruction,
indispensables à un bon gouverneur et au bien-être des hommes. (1) [(1) V. Constitution de l'Ohio, art. 8, § 3.] Ces principes religieux, écrits en tête des constitutions américaines, se
retrouvent dans toutes les lois; on les rencontre dans tous les actes du
gouvernement, dans les proclamations des fonctionnaires publics, en un mot dans
tous les rapports des gouvernants avec les gouvernés. Il n'est pas en Amérique
une solennité politique qui ne commence par une pieuse invocation. J'ai vu une
séance du Sénat à Washington s'ouvrir par une prière; et la fête anniversaire de
la déclaration d'indépendance consiste, aux Etats-Unis, dans une cérémonie toute
religieuse. Je viens de montrer comment la loi, qui ne reconnaît ni l'empire, ni
l'existence même d'un clergé, consacre le pouvoir de la religion. J'ajouterai que les sectes religieuses, qui demeurent étrangères aux
mouvements des partis, sont loin de se montrer indifférentes aux intérêts
politiques et au gouvernement du pays; toutes prennent un intérêt très-vif au
maintien des institutions américaines; elles protègent ces institutions par la
voix de leurs ministres dans la chaire sacrée et au sein même des assemblées
politiques. La religion chrétienne est toujours, en Amérique, au service de la
liberté. C'est un principe du législateur des Etats-Unis que, pour être bon citoyen,
il faut être religieux; et c'est une règle non moins bien établie que, pour
remplir ses devoirs envers Dieu, il faut être bon citoyen. A cet égard toutes
les sectes rivalisent de zèle et de dévouement; le catholicisme, comme les
communions protestantes, vit en très-bonne harmonie avec les institutions
américaines; il se développe et grandit sous ce régime d'égalité: il a le
bonheur, dans ce pays, de n'être ni le protecteur du gouvernement, ni le protégé
de l'Etat. Il n'existe en Amérique qu'une seule congrégation qui soit hostile aux lois
du pays, c'est celle des quakers. Le même principe qui les empêche de résister individuellement à la violence
d'un agresseur les conduit à penser que la société n'a point le droit de
repousser par la force les attaques d'un ennemi; jamais théorie si insociale
n'est sortie d'une secte si morale et si pure! quoi qu'il en soit, les quakers
refusent de faire partie de l'armée et même de la milice américaine. -- «Ainsi,
disais-je un jour à un quaker de Philadelphie, une nation attaquée par un autre
peuple qui en veut à son existence n'a pas le droit de se défendre!» -- «Non, me
répondit le quaker; la guerre, la résistance, la violence, sont contraires à
l'esprit de l'Evangile. Quand nous trouvons dans les livres saints un principe,
nous ne nous bornons pas à l'admirer, nous le mettons en pratique. Le Christ
commande aux hommes de vivre en paix, c'est donc désobéir à ses lois que de
faire la guerre. Notre conviction à cet égard est telle, que jamais nous ne
porterons les armes, quelle que soit la puissance humaine qui veuille nous y
contraindre. En 1812, lorsque l'Angleterre et les Etats-Unis entrèrent en
guerre, un grand nombre de quakers de Philadelphie furent désignés pour marcher
contre l'ennemi, mais tous refusèrent en se fondant sur les principes de leur
religion. On les traduisit devant les tribunaux, qui les condamnèrent à de
fortes amendes; ils ne les payèrent pas. Alors on saisit et on vendit leurs
biens; ceux qui n'en avaient pas furent jetés en prison. Nous aurions à notre
disposition tous les trésors de l'univers, que jamais nous ne voudrions
acquitter l'amende portée contre nous en pareil cas. Le paiement serait une
sorte d'acquiescement; quand on nous traîne en prison, c'est une violence à
laquelle nous cédons, et qui n'entraîne de notre part aucune adhésion de nos
volontés.» Je ne discuterai pas ce raisonnement, dont le vice est trop facile à
saisir. Ainsi l'autorité demande aux citoyens de s'armer pour la défense du
pays, et voilà toute une secte religieuse qui résiste au pouvoir, parce que
l'Evangile a recommandé la paix et la douceur; de sorte qu'un précepte sublime,
enseigné par Dieu, devient, entre les mains de l'homme, la source d'un crime,
car il tue le patriotisme. Ici, du reste, je dois faire observer que les quakers ne sont pas hostiles
aux institutions américaines, au gouvernement républicain des Etats-Unis; nulle
secte, au contraire, n'est plus démocratique que la leur; mais ils sont hostiles
à toute société, parce que la première loi de tout être existant, individu ou
corps social, est de se conserver, partant de se défendre. Je viens d'exposer les rapports des cultes avec l'Etat selon les lois
américaines... Mais, sur cette matière, les lois sont bien moins puissantes que
les moeurs. Si, dans tous les Etats américains, la constitution n'impose pas les
croyances religieuses et la pratique d'un culte comme condition des priviléges
politiques, il n'en est pas un seul où l'opinion publique et les moeurs des
habitants ne prescrivent impérieusement l'obligation de ces croyances. En
général, quiconque tient à l'une des sectes religieuses, dont le nombre aux
Etats-Unis est immense, jouit en paix de tous ses droits sociaux et politiques.
Mais l'homme qui dirait n'avoir ni culte ni croyance religieuse serait
non-seulement exclus en fait de tous emplois civils et de toutes fonctions
électives gratuites ou salariées, mais encore il serait l'objet d'une
persécution morale de tous les instants; nul ne voudrait entretenir avec lui des
rapports de société, encore moins contracter des liens de famille; on refuserait
de lui vendre et de lui acheter: on ne croit pas, aux Etats-Unis, qu'un homme
sans religion puisse être un honnête homme. J'indiquais tout-à-l'heure les atteintes portées à la liberté religieuse par
les lois de quelques Etats. Je dois ajouter, en finissant, que ces violations
disparaissent chaque jour des lois et des moeurs américaines. Il ne faut pas
oublier que la Nouvelle-Angleterre, foyer du puritanisme, fut long-temps
religieuse jusqu'au fanatisme, et, si l'on songe que la loi politique de ce pays
punissait jadis de mort les mécréants, c'est-à-dire ceux qui n'étaient pas
presbytériens, on reconnaîtra quels progrès le Massachusetts et les autres Etats
du Nord ont faits dans la tolérance et dans la liberté. *** 3. NOTE SUR L'ETAT ANCIEN ET SUR LA CONDITION PRESENTE DES TRIBUS INDIENNES DE
L'AMERIQUE DU NORD. Les Européens ont soumis ou détruit la plupart des peuples du Nouveau-Monde.
Mais, parmi ces nations sauvages ou à demi civilisées, il en est plusieurs qui
ont échappé jusqu'à présent à l'asservissement ou à la mort; les blancs ne sont
pas encore arrivés jusqu'à elles, ou elles ont reculé devant eux. Presque toutes
les peuplades de l'Amérique du Nord sont dans ce cas. Mais sur celles-là même l'influence des Européens s'est exercée; les blancs,
qui n'ont pu encore les réduire à l'obéissance ou les faire disparaître, ont eu
le pouvoir de changer leurs coutumes, d'altérer leurs moeurs et de bouleverser
leur état politique tout entier. Il y a long-temps qu'on a remarqué cet effet extraordinaire produit sur les
tribus indiennes par le voisinage des Européens. Mais personne jusqu'à présent
n'a essayé d'en connaître toute l'étendue, pas plus que d'en rechercher les
causes cachées. Le but de cette note est de fournir des lumières sur ce point.
Les changements que subissent les nations s'opèrent graduellement à mesure
que les générations se succèdent; il est donc très-difficile de suivre dans la
vie d'un peuple, et année par année, l'histoire de ses transformations
successives. Mais si vous examinez ce même peuple à deux époques éloignées l'une
de l'autre, les différence, frappent aussitôt tous les regards. Partant de cette
donnée, j'ai pensé qu'au lieu de m'abandonner au cours des temps, et de suivre
pas à pas la trace de tous les changements qui se sont opérés peu à peu dans
l'état social et politique des indigènes, j'arriverais par un procédé plus
rapide à un résultat plus concluant, si je pouvais faire connaître ce qu'étaient
les indiens il y a deux cents ans et ce qu'ils sont de nos jours. Pour
m'éclairer sur le premier point, j'ai consulté les auteurs anglais et français
qui m'ont paru contenir le plus de lumières: le capitaine John Smith et Beverley
pour la Virginie; John Lawson pour les Carolines; William Smith pour l'Etat de
New-York; pour la Louisiane, Dupratz; Lahontan et Charlevoix pour le Canada.
Quant à l'état actuel, j'ai puisé mes notions dans des voyages faits par
ordre du gouvernement américain, dans des rapports officiels présentés au
congrès, dans des récits de témoins oculaires, dans mes propres observations
enfin. Car, j'ai vu de près plusieurs des nations infortunées que je vais
essayer de faire connaître, et j'ai pu m'assurer par moi-même de la vérité des
couleurs dont on se sert pour les peindre. § 1er. Etat ancien. Je vais parler de nations qui, bien que peu nombreuses, occupaient un espace
presqu'aussi grand que la moitié de l'Europe. On remarquait entre elles, à
l'époque où je veux reporter l'attention du lecteur, des ressemblances et des
différences qu'il faut signaler. Tous les peuples qui habitaient les côtes orientales de l'Amérique du Nord au
moment où les Européens entrèrent en contact avec elles avaient un état social
analogue; toutes vivaient particulièrement de la chasse. L'agriculture ne leur
était cependant point inconnue, mais aucun d'eux n'était encore arrivé à tirer
des fruits de la terre son unique ni même son principal moyen de subsistance.
Toutes les relations s'accordent sur ce point. Autour de la cabane du chef de
famille se trouvaient quelques champs de maïs que cultivaient ses femmes et ses
enfants. Chaque année le propriétaire quittait cette résidence et partait, soit
seul, soit accompagné des siens, pour se rendre dans une région souvent
éloignée, où il se livrait pendant plusieurs mois au soin de la chasse. «En mars et avril, dit le capitaine Smith, (1) qui écrivait en 1606, parlant
des Indiens de la Virginie, ils se nourrissent principalement de leur pêche. ils
mangent des dindons sauvages, des écureuils. En juin, ils plantent leur maïs,
vivant principalement de glands, de noisettes et de poissons; pour améliorer ce
régime, ils ont soin de se diviser en petites troupes, se nourrissent de
poissons, de bêtes sauvages, de crabes, d'huîtres, de tortues. A l'époque de
leur chasse, ils quittent leurs habitations, et se forment en troupes comme les
Tartares; ils se rendent avec leur famille dans les lieux les plus déserts, à la
source des rivières où le gibier est abondant. Ils sont en général au nombre de
deux ou trois cents.» [(1) The general History of Virginia and New-England, by captain John Smith,
imprimée à Londres en 1627.] Tous les auteurs qui ont parlé des Indiens du Nord tiennent un langage
analogue. Tous les peuples dont je parle étaient donc cultivateurs par hasard et par
exception, mais, en examinant l'ensemble de leurs habitudes, on peut dire qu'ils
formaient des nations de chasseurs; toutes les remarques qu'on peut faire sur
les peuples chasseurs leur étaient applicables. Chez eux, l'esprit national avait pour objet bien plus les hommes que la
terre. Le patriotisme s'attachait aux coutumes, aux traditions, peu au sol, ou
plutôt il ne se liait au sol que par des souvenirs. Le sauvage tenait à la
contrée qui l'avait vu naître, par la mémoire de ses pères qui y avaient vécu,
par l'idée de leurs os vénérables qui y reposaient encore. Tant qu'une nation
indienne habitait son territoire, elle environnait les ossements de ses aïeux de
respects extraordinaires. Lorsqu'elle était obligée d'émigrer, elle ne manquait
point de les recueillir avec soin; elle les renfermait dans des peaux; et, après
les avoir chargés sur leurs épaules, les hommes s'éloignaient sans regrets: ils
emportaient avec eux toute la patrie. «Dans chaque village, dit Lawson, (1) en
parlant des Indiens, page 182, on rencontre une belle cabane qui est élevée aux
dépens du public et entretenue avec un grand soin. Elle renferme les corps des
principaux d'entre les Indiens qui sont morts depuis plusieurs siècles, et qu'on
a revêtus de leurs plus beaux habits. Les Indiens révèrent et adorent ce
monument, et ils aimeraient mieux tout perdre que de le voir profaner.» [(1) V. History of Carolina, by John Lawson, imprimée à Londres en 1718.]
Lorsqu'une tribu indienne quitte son pays pour aller vivre dans un autre,
elle ne manque jamais d'emporter avec elle ces ossements. «De nos jours encore,
où l'amour de la patrie s'éteint chez les Indiens comme tout le reste, la
première réponse que fait un Indien aux demandes que lui font les blancs pour
acheter ses terres, disent MM. Clark et Lewis dans leur rapport officiel au
gouvernement fédéral, est celle-ci: -- «Nous ne vendrons pas le lieu où repose
la cendre de nos aïeux.» L'esprit de propriété, qui fait que le cultivateur prend en quelque sorte
racine dans les mêmes champs qui portent ses moissons, cet esprit n'existait
chez aucune des nations de l'Amérique du Nord au moment de la découverte. Aussi
les voit-on changer de lieu avec une facilité que nous ne pouvons concevoir.
Les Européens n'ont, pour ainsi dire, point rencontré de peuplades sauvages
dans l'Amérique du Nord, qui se prétendit originaire du lieu qu'elle occupait au
moment de la découverte. Les Natchez croyaient que leurs pères étaient venus du
Mexique; les Iroquois se souvenaient d'avoir jadis traversé le Mississipi. On
voit, dans Lahontan et dans Charlevoix, que la plupart des tribus indiennes qui
se trouvaient originairement placées aux environs du territoire occupé par la
confédération iroquoise, avaient cru devoir transporter leur domicile au-delà
vers le nord et l'ouest. C'est à cette cause qu'il faut attribuer la facilité qu'ont trouvée et que
trouvent encore les Européens à se fixer sur le territoire de ces sauvages.
L'intérêt particulier n'en défend aucune partie, et le corps de la nation ne
découvre pas du premier abord quel tort peut lui causer un petit nombre
d'étrangers qui viennent s'établir au milieu de champs déserts, et qui
parviennent à tirer de la terre une subsistance que les Indiens eux-mêmes ne
cherchent pas à obtenir. C'est ce qui faisait dire à M. Bell, dans un rapport au
congrès le 4 février 1830 (documents législatifs, nO 227): «Avant l'arrivée des
Européens, il ne paraît pas que les sauvages eussent conçu l'idée que la terre
pouvait être l'objet d'un marché.» Et, si l'on parcourt l'histoire de nos
premiers établissements, on découvre que les naturels n'ont, pour ainsi dire,
jamais considéré les Européens comme des spoliateurs, quand ils s'étaient
assurés que ces derniers ne venaient point avec des intentions hostiles.
Cet état social produisait chez toutes les nations sauvages qui l'avaient
adopté des conséquences analogues. Les Indiens, ne connaissant point la richesse
immobilière, ne tirant de la terre qu'une faible partie de leur subsistance,
pouvaient abandonner le travail pénible de la culture aux femmes et aux enfants,
et réserver aux hommes les travaux mêlés de plaisirs, qui sont le propre de la
chasse. « Les hommes, dit John Smith en parlant des Indiens de la Nouvelle -
Angleterre, sont principalement occupés de la chasse.» (pag. 240) Le même auteur dit, en parlant des Indiens de la Virginie: «Les hommes
consacrent leur temps à la pêche, la chasse, la guerre et autres exercices
virils, regardant comme une honte d'être vus s'occupant des soins propres aux
femmes; d'où il arrive que les femmes sont souvent surchargées de travaux, et
les hommes oisifs. Les femmes et les enfants sont exclusivement chargés de faire
les nattes, les paniers, préparent les aliments, plantent le maïs, le
récoltent.» «Les femmes des Iroquois, dit William Smith, page 78, cultivent les champs,
les hommes vont à la chasse.» -- «Les Indiens ne travaillent jamais,» dit
Lawson, à propos des indigènes de la Caroline (page 174). De là une liaison
intime que le temps n'a pu détruire, entre les idées de travail sédentaire, et
particulièrement de la culture de la terre, et les idées de faiblesse, de
dépendance, d'obéissance, d'infériorité. Aussi les premiers Européens qui
abordèrent sur les côtes de l'Amérique du Nord trouvèrent-ils établie chez tous
les sauvages cette opinion, que le travail de la terre doit être abandonné aux
femmes, aux enfants, aux esclaves, et que la chasse et la guerre sont les seuls
soins dignes d'un homme; opinion qui, se retrouvant en même temps chez un si
grand nombre de nations diverses, ne pouvait prendre naissance que dans un état
social commun à toutes. N'étant pas attaché à un lieu plus qu'à un autre par la
possession et la culture de la terre, errant une partie de l'année à la suite
des bêtes sauvages, dont il cherchait à faire sa proie, l'Indien de l'Amérique
du Nord ne pouvait point recueillir tranquillement le résultat des expériences
individuelles, lier entre elles les conséquences de faits analogues et en faire
un corps de principes et d'idées générales, en un mot créer ce qu'on appelle les
sciences. Son genre de vie ne permettait point à un même homme de donner à
aucune entreprise un grand degré de réflexion et de suite: il s'opposait à plus
forte raison à ce que plusieurs générations s'occupassent des mêmes objets, et
se transmissent les unes aux autres le résultat de leurs recherches. L'humanité
était déjà vieille, l'homme était toujours jeune, et la civilisation n'avait pas
plus de domicile fixe que le chasseur. Toutes les nations indiennes devaient
donc présenter le spectacle de peuples encore peu avancés dans la voie du
progrès intellectuel; non parce qu'elles habitaient l'Amérique au lieu de
l'Europe, ou parce qu'elles étaient rouges et non blanches; mais par la raison
que toutes avaient adopté un état social qui ne permet à la civilisation que de
certains développements. Aucune des nations du continent de l'Amérique du Nord
n'avait inventé l'écriture, quoique plusieurs eussent des hiéroglyphes qui,
jusqu'à un certain point, pouvaient en tenir lieu. «Ces Indiens, dit Beverley (1) (ceux de la Virginie), n'ont aucune sorte de
lettres; mais quand ils ont quelque chose à se communiquer, ils y emploient une
espèce d'hiéroglyphes, ou de figures représentant des oiseaux, des bêtes, ou
autres choses propres à faire comprendre leurs différentes pensées.» Lahontan
dit la même chose des Iroquois: il donne même le modèle du récit d'une
expédition, exprimée de cette sorte. Voyez tome II, page 191. (1) Histoire de la Virginie, par Beverley, de 1583 à 1700. V. p. 258.]
Aucune de ces nations n'avait découvert les métaux, ni le secret de les
travailler. «Avant l'arrivée des Anglais, dit Beverley en parlant des sauvages
de la Virginie, les Indiens ne connaissaient ni le fer ni l'acier.» La même remarque est applicable à tous les indigènes du continent. Les
sciences les plus nécessaires, l'art d'élever des maisons, de faire des canots,
de fabriquer des vêtements, n'avaient point dépassé parmi eux les limites que
peuvent atteindre l'industrie et les efforts d'un homme isolé ou d'une
génération. «Les Indiens, dit en 1606 le capitaine John Smith, p. 30, ont pour vêtement
des peaux de bêtes qu'ils portent avec le poil durant l'hiver, et dépouillées de
poil pendant l'été: les principaux d'entre eux s'enveloppent de longs manteaux
de peaux qui, pour la forme, ressemblent aux manteaux irlandais. Ces manteaux
sont souvent brodés avec des grains de cuivre; plusieurs sont peints. Les
maisons de ces sauvages sont bâties en manière de berceaux: elles sont composées
de jeunes arbres pliés et attachés ensemble: on les recouvre si soigneusement
avec des nattes et de l'écorce d'arbre, que ni le vent ni la pluie ne sauraient
y entrer; mais il y règne une grande fumée. Leurs bâtiments publics étaient
faits avec plus de grandeur et plus d'art. Le même Smith parle, page 37, d'une
maison destinée à contenir le trésor du roi. La longueur de ce palais est de
cinquante à soixante aunes (yards). De grossières statues occupent ses quatre
coins. «Les maisons des Iroquois, dit William Smith, page 78, consistent en
quelques pieux fichés en terre, et couverts d'écorce d'arbres, au haut desquels
on laisse une ouverture pour donner passage à la fumée. Partout où il se trouve
un nombre considérable de ces huttes, ils bâtissent un fort carré, sans
bastions, et simplement entouré de palissades.» Les sentiments n'ont pas besoin pour se développer du même travail successif
que les idées. L'état social des chasseurs exerce cependant une influence sinon
pareille, du moins aussi inévitables sur l'âme des hommes qui l'ont admis que
sur leur esprit. Il est certaines affections qui, pour recevoir tout leur développement,
demandent de l'oisiveté, du temps, de la tranquillité, l'usage du superflu,
l'habitude d'une vie intellectuelle. Celles-là étaient à peu près inconnues à
des peuples chasseurs comme les Américains du Nord. L'amour, cette passion exclusive, rêveuse, enthousiaste, sensuelle et
immatérielle tout à la fois, cette passion qui joue un si grand rôle dans la vie
des hommes policés, ne venait presque jamais troubler l'existence du sauvage.
«Les Indiens dit Lahontan, t. II, p. 131, n'ont jamais connu ce que nous
appelons l'amour; ils aiment si tranquillement qu'on pourrait appeler leur amour
une simple bienveillance. Ils ne sont point susceptibles de jalousie.» -- «Les
sauvages, dit-il encore, n'aiment que la guerre et la chasse, ils ne se marient
qu'à trente ans, parce qu'ils croient que le commerce des femmes les énerve de
telle sorte, qu'ils n'ont plus la même force pour faire de longues courses et
courir après leurs ennemis.» Il existe d'autres sentiments, au contraire, qui sont si naturels au coeur
humain, qu'on les retrouve toujours quelle que soit la position que l'homme
occupe. Ces derniers se montrent d'autant plus énergiques qu'ils sont en plus
petit nombre; d'autant plus violents que l'esprit, moins rempli et plus inculte,
ne paralyse pas par le doute les mouvements du coeur et l'action in de la
volonté. Ces sentiments avaient acquis chez les Américains du Nord un degré
d'intensité inconnu aux nations civilisées de l'ancien monde. La colère, la
vengeance, l'orgueil, le patriotisme, se montrent là sous des formes terribles
qu'ils n'avaient point revêtues ailleurs. L'état social faisait également naître chez les tribus indiennes un certain
nombre de vices et de vertus qu'on retrouvait à un degré plus ou moins grand
chez tous les peuples qui habitaient alors le littoral du continent. Les Indiens de l'Amérique du Nord possédaient peu de biens, et, ce qui est
remarquable, ne connaissaient aucun de ces biens précieux au moyen desquels on
acquiert tous les autres. Il était donc rare de rencontrer chez eux ces passions
viles que fait naître la cupidité! Le vol y était presque inconnu! «Le vol, dit
Lawson, p. 178, est chose extrêmement rare parmi les Indiens.» «Les sauvages,
dit Lahontan, t. II, p. 133, n'ayant ni tien ni mien, ni
supériorité ni subordination, les voleurs, les ennemis particuliers ne sont pas
à craindre parmi eux, ce qui fait que leurs cabanes sont toujours ouvertes la
nuit et le jour.» C'était bien moins l'ambition qui allumait la guerre au sein des tribus
indiennes que la colère et la vengeance. «Il est rare, dit John Smith, que les
Indiens fassent la guerre pour obtenir des terres ou acquérir des biens.»
Les sauvages étaient prompts à se secourir mutuellement dans le besoin, parce
qu'ils étaient tous égaux entre eux, exposés aux mêmes misères. «Ces Indiens, dit Lawson, p. 235, sont meilleurs pour nous que nous pour eux:
ils nous fournissent des vivres quand nous nous trouvons dans leurs pays, tandis
que nous les laissons mourir de faim à notre porte.» «Les Indiens, dit le même auteur, p. 178, sont très-charitables les uns
envers les autres. Lorsque l'un d'eux a éprouvé quelque grande perte, on fait un
festin, après lequel un des convives, prenant la parole, fait connaître à
l'assemblée que, la maison d'un tel ayant pris feu, toutes ses propriétés ont
été détruites. Quand ce discours est terminé, chacun des assistants se hâte
d'offrir à celui qui a souffert un certain nombre de présents. La même
assistance est accordée à celui qui a besoin de bâtir une cabane ou de fabriquer
un canot.» Parmi eux l'hospitalité était en grand honneur, et ils ne manquaient point de
l'exercer. «Les sauvages reçoivent volontiers les étrangers,» dit William Smith,
p. 80, en parlant des Iroquois. «Lorsqu'un étranger s'approche d'un village, dit
Beverley, p. 256, le chef va au devant de lui et le prie de s'asseoir sur des
nattes qu'on a soin d'apporter. On fume, on discourt quelque temps; on entre
ensuite dans le village: là on lave les pieds à l'étranger et on lui donne un
repas; si l'étranger est un homme de grande distinction, on choisit deux jeunes
filles pour partager sa couche. Ces dernières croiraient manquer à l'hospitalité
si elles opposaient a moindre résistance aux désirs de leur hôte, et elles ne se
croient nullement déshonorées en y cédant.» Aucune des peuplades de l'Amérique du Nord ne menant une existence
sédentaire, toutes ignoraient l'art de donner par l'écriture une forme certaine
et durable à la pensée. On ne connaissait point parmi elles ce que nous appelons
la loi. Non-seulement elles n'avaient point de législation écrite, mais les
rapports des hommes entre eux n'y étaient soumis à aucune règle uniforme et
stable, émanée de la volonté législative de la société. Ces sauvages n'étaient pourtant point aussi barbares qu'on le pourrait
croire. Lorsque la souveraineté nationale ne s'exprime pas par les lois, elle
s'exerce indirectement par les moeurs. Quand les moeurs sont bien établies, on
voit se former une sorte de civilisation au milieu de la barbarie, et la société
se fonder parmi des hommes chez lesquels, au premier abord, on eût dit que le
lien social n'existait pas. J'ai déjà indiqué le respect des Indiens pour les étrangers, leur
hospitalité, leurs coutumes bienfaisantes. J'ai fait remarquer le culte
patriotique qu'ils rendaient aux dépouilles de leurs aïeux. Ce n'était point le
seul usage qui liât entre elles les générations en dépit des habitudes errantes
et de l'ignorance de ces peuples. «Les indiens de la Virginie, dit John Smith, p. 35, ont coutume d'élever des
espèces d'autels de pierre dans les lieux où quelque grand événement est
survenu. Lorsque vous rencontrez quelqu'une de ces pierres, ils ne manquent
point de vous raconter à quelle occasion elle a été placée en cet endroit, et
ils ont soin de faire passer la connaissance de ces mêmes faits d'âge en âge.
«Lorsqu'un Indien des Carolines vient de mourir, dit Lawson, p. 180, après
que l'enterrement a eu lieu, le médecin ou le prêtre commence à faire l'éloge du
mort; ils disent combien il était brave, fort et adroit; ils racontent quel
nombre d'ennemis il a tués ou ramenés captifs; ils assurent que c'était un grand
chasseur, qu'il aimait avec ardeur son pays; ils passent ensuite à l'énumération
de ses richesses; ils disent combien le mort avait de femmes et d'enfants,
quelles étaient ses armes... Après avoir ainsi célébré les louanges de celui qui
n'est plus, l'orateur s'adresse à l'assemblée: «C'est à vous, dit-il, de
remplacer celui que nous avons perdu en imitant ses exemples; en agissant ainsi,
vous êtes assurés d'aller le rejoindre dans la patrie des âmes où vous trouverez
des daims toujours en abondance, des compagnes toujours belles et jeunes, où la
faim, le froid, la fatigue, ne vous atteindront jamais.» Avant ainsi parlé, il
raconte quelques histoires qui se conservent d'une manière traditionnelle dans
la nation; il rappelle que, dans telle année, la guerre s'alluma et que ses
compatriotes furent victorieux, il nomme les chefs qui se distinguèrent alors.
Si les pouvoirs politiques étaient souvent débiles parmi les Indiens, l'âge
et les liens du sang exerçaient un salutaire contrôle sur les actions des
hommes. Tous les anciens auteurs qui ont écrit sur l'Amérique du Nord nous
parlent de l'influence qu'obtenait la vieillesse. Le père de famille jouissait
alors d'une grande autorité. Parlant de l'éducation des Indiens, Dupratz dit, t. II, p. 312: «Comme dès
leur plus tendre enfance on les menace du vieillard s'ils sont mutins on s'ils
font quelque malice, ce qui est rare, ils le craignent et respectent plus que
tout autre. Ce vieillard est le plus vieux de la famille, assez souvent le
bisaïeul ou trisaïeul, car ces naturels vivent long-temps, et, quoiqu'ils
n'aient des cheveux gris que quand ils sont bisaïeuls, on en a vu qui étaient
tout-à-fait gris se lasser de vivre ne pouvant plus se tenir sur leurs jambes
sans avoir d'autre maladie ni infirmité que la vieillesse, en sorte qu'il
fallait les porter hors de la cabane pour prendre l'air ou pour ce qui leur
était d'autre nécessité, secours qui ne sont jamais refusés à ces vieillards. Le
respect que l'on a pour eux est si grand dans leur famille qu'ils sont regardés
comme juges: leurs conseils sont des arrêts. Un vieillard, chef d'une famille,
est appelé père par tous les enfants de la même cabane, soit par ses neveux et
arrière neveux. Les naturels disent souvent qu'un tel est leur père: c'est le
chef de la famille; et, quand ils veulent parler de leur propre père, ils disent
qu'un tel est leur vrai père.» Voir l'Histoire de la Louisiane, par
Dupratz. Les Indiens avaient encore plusieurs coutumes qui tempéraient les maux de la
guerre, et resserraient le champ ouvert à la violence. On voit dans Beverley que
les Indiens de la Virginie accompagnaient un traité d'un certain nombre de
cérémonies propres à graver dans tous les esprits le souvenir de l'engagement
mutuel qui était pris, et à le rendre plus sacré. Tous les écrivains que j'ai
déjà cités parlent de ce symbole mystérieux de la concorde et de l'amitié, le
calumet, qui, dans tous les déserts de l'Amérique du Nord, servait
d'introduction à l'étranger et même de sauve-garde aux ennemis. Lahontan,
faisant un voyage de découvertes chez les nations établies sur les confluents du
Mississipi, avait attaché le calumet à la proue de son canot, et il voguait
paisiblement parmi les peuples sauvages qui couvraient la rive de ces fleuves.
Chez tous les Indiens, le sort réservé aux femmes était à peu près le même.
La femme était bien plus la servante que la compagne de l'homme. La société
n'avait point donné au mariage le caractère durable et sacré dont la plupart des
peuples policés et sédentaires l'ont revêtu. La polygamie était permise ou
tolérée par les usages de presque tous les Indiens. Chez tous, la femme occupait
la position d'un être inférieur. «Les femmes, dit John Smith, page 240, sont
tenues en esclavage. Lorsque Powahatan, l'un des rois du Sud, est à table, ses
femmes le servent: l'une lui apporte de l'eau pour laver ses mains, une autre
les essuie avec un paquet de plumes, en guise de serviette (V. p. 38).
Powahatan, ajoute le même auteur, a autant de femmes qu'il en désire.» «A la
moindre querelle, dit Lawson, ces Indiens peuvent renvoyer leur femme, et en
prendre une autre.» (V. p. 35). Quant aux moeurs proprement dites, il est difficile de se faire une idée
exacte de ce qu'elles étaient chez ces peuples, à l'époque dont nous parlons.
Lawson prétend, page 35, que de son temps (1700) il régnait une grande
corruption parmi les femmes indiennes. Beverley, qui écrivait à la même époque,
croit à la vertu de ces mêmes sauvages, et assure que parmi elles l'infidélité
conjugale passait pour un crime irrémissible. (V. p. 235) William Smith a
entendu dire que les Iroquoises étaient fort dissolues; et Lahontan, tout en
reconnaissant que ces Indiennes se livrent facilement avant d'avoir pris un
époux, assure qu'elles respectent avec le plus grand scrupule le lien du
mariage, quand une fois elles l'ont formé (V. p. 80). Au milieu de toutes les superstitions que pratiquaient ces sauvages, il est
facile de reconnaître un certain nombre d'idées simples et vraies, qui se
trouvaient chez les différentes peuplades du continent. Les Indiens
reconnaissaient un Etre suprême, immatériel, qu'ils appelaient le Grand-Esprit;
ils le croyaient tout puissant, éternel, créateur de toutes choses, auteur de
tout bien. A côté de ce Dieu, ils plaçaient un pouvoir malfaisant auquel une
partie de la destinée des hommes était abandonnée, et ils lui adressaient des
prières, qu'inspirait la peur et non l'amour. «Il existe dans les cieux, disaient les Indiens de la Virginie à Beverley (p.
272), un Dieu bienfaisant, dont les bénignes influences se répandent sur la
terre. Son excellence est inconcevable; il possède tout le bonheur possible: sa
durée est éternelle, ses perfections sans bornes; il jouit d'une tranquillité et
d'une indolence éternelles. Je leur demandai alors, ajoute Beverley, pourquoi
ils adoraient le diable, au lieu de s'adresser à ce Dieu. Ils répondirent qu'à
la vérité Dieu était le dispensateur de tous les biens, mais qu'il les répandait
indifféremment sur tous les hommes; que Dieu ne s'embarrasse point d'eux, et ne
se met point en peine de ce qu'ils ont, mais qu'il les abandonne à leur libre
arbitre, et leur permet de se procurer le plus qu'ils peuvent des biens qui
découlent de sa libéralité; qu'il était par conséquent inutile de le craindre et
de l'adorer; au lieu que, s'ils n'apaisaient pas le méchant esprit, il leur
enlèverait tous ces biens que Dieu leur avait donnés, et leur enverrait la
guerre, la peste, la famine; car ce méchant esprit est toujours occupé des
affaires des hommes.» Les mêmes notions confuses se trouvent plus ou moins chez tous les peuples du
continent. Tous ces sauvages reconnaissaient l'immortalité de l'âme; tous
admettaient le dogme social des peines et des récompenses dans l'autre monde;
mais, chez aucun de ces peuples, l'imagination n'était allée au-delà d'un
paradis et d'un enfer tout matériels. «Les Indiens, dit Lawson, page 180, croient que les hommes vertueux iront,
après la mort, dans le pays des esprits; que là ils n'éprouveront ni faim, ni
froid, ni fatigue; qu'ils auront toujours à leur disposition de jeunes et belles
vierges, et que le gibier y sera inépuisable: les méchants, au contraire, ceux
qui pendant leur vie se sont montrés paresseux, voleurs, lâches, mauvais
chasseurs, les hommes qui ont mené une existence inutile à la nation, ceux-là ne
trouveront, dans l'autre monde, que la faim, l'inquiétude, le froid; ils ne
rencontreront que de vieilles femmes et des serpents, et ne se nourriront que de
mets infects.» «Les Indiens, dit Beverley, page 274, ont un paradis et un enfer tout
matériels: d'un côté, un beau climat, du gibier, de belles jeunes filles; de
l'autre, des marais puants, des serpents et de vieilles femmes.» Les remarques que je viens de faire sont applicables, comme on a pu
l'apercevoir, à toutes les nations indiennes que rencontrèrent les Européens en
arrivant sur les rivages de l'Amérique du Nord. Il existait cependant entre ces
peuples des différences qu'il s'agit maintenant de signaler. Les plus saillantes se rapportent à la forme du gouvernement: on voyait alors
dans le Nouveau-Monde, et au sein d'un état social barbare, un spectacle
analogue à celui qui s'était présenté dans l'autre hémisphère, chez des peuples
dont l'état social était différent, et la civilisation avancée. Au nord du
continent régnait la liberté; au sud, la servitude, si l'on doit appeler
servitude l'espèce de sujétion incomplète à laquelle on peut soumettre un peuple
chasseur. Au midi, on avait perfectionné l'art de gouverner des sujets; au nord,
la science de se gouverner soi-même. Les Européens trouvèrent établis dans la
Géorgie, la Caroline et la Virginie, au sein des petits peuples qui habitaient
cette partie du continent, des monarchies héréditaires. Ils y trouvèrent des
pouvoirs politiques qui, se combinant avec art à des autorités religieuses,
formaient des théocraties absolues. «Quoique ces Indiens, dit John Smith, page 37, en parlant des Virginiens,
soient très-barbares, ils ont cependant un gouvernement; et ces peuples, par
l'obéissance qu'ils témoignent à leurs magistrats, se montrent supérieurs à
beaucoup de nations civilisées. La forme de leur société est monarchique: un
seul commande. Sous lui se trouvent un grand nombre de gouverneurs. Leur chef
actuel se nomme Powahatan; il tient une partie de ses domaines par succession.
Toutes les nuits on pose des sentinelles autour de sa demeure. Il a un trésor
composé de peaux, de grains de verre... Sa volonté fait loi et doit être obéie.
Ses sujets ne l'estiment pas seulement un roi, mais un demi-dieu. Les chefs
intérieurs, qu'on nomme Werowances, sont tenus de gouverner d'après la coutume.
Tous les Indiens paient à Powahatan un tribut de peaux, de dindons sauvages et
de maïs.» Smith raconte en ces termes une audience solennelle qu'il reçut de
Powahatan: «Le roi était assis, dit-il, sur un lit de nattes, ayant à côté de
lui un coussin de cuir brodé d'une manière sauvage, avec des perles et des
grains blancs. Il portait une robe de peau aussi large qu'un manteau irlandais.
Près de lui, et à ses pieds, était assise une belle jeune femme. De chaque côté
de la cabane étaient placées vingt de ses concubines; elles avaient la tête et
les épaules peintes en rouge, et portaient des colliers autour du cou. Devant
ces femmes étaient assis les principaux de la nation; quatre ou cinq cents
personnes étaient derrière eux. Il avait été commandé, sous peine de mort, de
nous traiter avec respect.» Du reste, ce même prince, qui disposait d'une
manière si absolue de ses sujets, et qui aimait à se montrer entouré d'une
grandeur si sauvage; ce même homme, dit John Smith, pourvoyait lui-même à ses
besoins, faisait ses vêtements, fabriquait son arc et ses flèches, allait à la
pêche et à la chasse comme le moindre de ses compatriotes. Ces contrastes se
rencontreront toujours chez les peuples qui, sans avoir admis la propriété
foncière, se seront soumis à l'autorité absolue d'un chef. «Les Indiens, dit Beverley, page 239, forment des communautés entre eux.
Cinquante et jusqu'à cinq cents familles se réunissent dans une ville, et
chacune de ces villes est un royaume. Quelquefois un seul roi possède plusieurs
villes; mais, en pareil cas, il y a toujours un vice-roi dans chacune d'elles.
Ce dernier est en même temps le gouverneur, le juge et le chancelier. Il paie
tribut au roi.» «Ces Indiens ont deux titres d'honneur, dit le même Beverley; ils appellent
cocharouse celui qui prend part aux affaires civiles, et werowance
le chef militaire.» J'ai dit que, parmi les Indiens du Sud, la religion se mêlait au pouvoir et
l'appuyait. C'est là un fait qui se retrouve chez tous les peuples méridionaux,
qu'ils soient civilisés ou barbares. Chez les sauvages dont je parle, les formes
du culte étaient infiniment plus arrêtées qu'au Nord. Ils avaient des autels,
des temples, des cérémonies annuelles, un corps de prêtres séparé du reste de la
population. En étudiant les auteurs que j'ai déjà cités, on voit que, dans cette
partie du continent, le pouvoir politique et la religion se mêlaient sans cesse
et confondaient leurs intérêts. «Ils estiment ce lieu si saint, dit John Smith,
page 35, en parlant d'un temple, que les rois et les prêtres osent seuls y
entrer.» «Les Indiens embaument leurs rois, dit Beverley, page 396, et les conservent
dans un temple où un prêtre doit se trouver jour et nuit.» «Ces sauvages, dit
encore le même auteur, page 288, ne font jamais une entreprise sans consulter
leurs prêtres.» Il paraît que le pouvoir politique de ce clergé sauvage s'établissait
principalement au moyen d'une sorte d'initiation dont John Smith et Beverley
parlent également, quoique en termes un peu différents. «Tous les quinze ou
seize ans dit ce dernier, page 284, le gouverneur de la ville fait choix d'un
certain nombre de jeunes gens qui sont l'élite de la population. Les prêtres les
conduisent dans les bois, où on les tient pendant plusieurs mois de suite. Là on
leur impose un régime très-sévère, et on leur fait boire une décoction de
plantes qui les prive pendant quelque temps de leur raison. Lorsqu'ils
reviennent à leur état naturel, ils ont oublié ou feignent d'avoir oublié tout
ce qu'ils avaient su précédemment, et il faut recommencer leur éducation.
Beaucoup meurent dans cette épreuve. Les Indiens prétendent qu'ils emploient ce
moyen violent pour délivrer la jeunesse des mauvaises impressions de l'enfance.
Ils soutiennent qu'ensuite ils sont plus en état d'administrer équitablement la
justice, sans avoir aucun égard à l'amitié et au parentage.» Mais c'est au sein de la grande nation des Natchez que l'autorité civile et
le pouvoir religieux s'étaient le mieux unis et avaient combiné le plus
savamment leurs efforts. Le gouvernement des Natchez était tout à la fois despotique et théocratique.
«Ces peuples, dit Dupratz, sont élevés dans une si parfaite soumission à leur
souverain, que l'autorité qu'ils exercent sur eux est un véritable despotisme
qui ne peut être comparé qu'à celui des premiers empereurs ottomans; il est,
comme eux, maître absolu des biens et de la vie des sujets; il en dispose à son
gré; sa volonté est sa raison.» (V. t. II, p. 352.) Ce despotisme procédait, suivant la tradition des Natchez, d'une source toute
divine. Je ne puis mieux faire que de rapporter les termes dans lesquels un chef
de la nation des Natchez racontait à Dupratz cette origine: «Il y a un
très-grand nombre d'années qu'il parut parmi nous un homme avec sa femme qui
descendit du soleil. Ce n'est pas que nous crussions qu'il était fils du soleil,
ni que le soleil eût une femme dont il naquit des enfants; mais lorsqu'on les
vit l'un et l'autre, ils étaient encore si brillants que l'on n'eut point de
peine à croire qu'ils venaient du soleil. Cet homme nous dit qu'ayant vu là-haut
que nous ne nous gouvernions pas bien, que nous n'avions pas de maître, que
chacun de nous se croyait assez d'esprit pour gouverner les autres dans le temps
qu'il ne pouvait pas se conduire lui-même, il avait pris le parti descendre pour
nous apprendre à mieux vivre... Les vieillards s'assemblèrent et résolurent
entre eux que, puisque cet homme avait tant d'esprit que de leur enseigner ce
qui était bon à faire, il fallait le reconnaître pour souverain.» (V. Dupratz,
p. 333.) Cet homme supposé descendu du soleil, étant reconnu souverain, commença par
établir dans sa famille l'hérédité de la puissance. (V. Dupratz, p. 334.) Il
ordonna ensuite qu'on bâtît un temple dans lequel les seuls princes et
princesses (c'est-à-dire les soleils et soleilles) auraient droit d'entrer pour
parler à l'esprit; que dans ce temple on conservât éternellement un feu qu'il
avait fait descendre du soleil; et que l'on choisît dans la nation huit hommes
sages pour le garder et l'entretenir nuit et jour. La négligence dans
l'accomplissement de ce devoir, fut punie de mort. (V. ibid, p. 335.) On
voit dans le même auteur que les fêtes de ces Indiens étaient tout à la fois
politiques et religieuses, et que leurs chefs ou soleils y remplissaient une
sorte de sacerdoce. Tandis que les Indiens du Sud se soumettaient au pouvoir divin et absolu du
prince, il régnait au Nord une liberté presque sans limites. Les Européens
rencontrèrent dans cette partie du continent des peuples qui avaient en tout ou
en partie des formes républicaines. Chez eux la nation, ou du moins l'élite de
ses membres, étaient consultés pour toutes les grandes entreprises. Le pouvoir
des chefs y était borné et descendait rarement de père en fils. On peut dire que
la société s'y gouvernait elle-même. Parmi les nations du Nord, je ne citerai
que celle des Iroquois; c'était sans contredit le peuple le plus remarquable du
continent. Les Iroquois étaient au septentrion ce que les Natchez étaient au
Sud. Comme eux ils avaient perfectionné et complété le système politique admis
et pratiqué imparfaitement par les tribus environnantes. L'état social des Iroquois était le même que celui de toutes les nations du
continent; comme celles-ci, ils formaient un peuple de chasseurs; comme elles,
ils ignoraient les sciences et les arts; ainsi qu'elles, ils étaient gouvernés
par les coutumes, par les moeurs, et non par les lois; ils présentaient donc les
traits principaux de la civilisation indienne, mais ils lui avaient pris tout ce
qu'elle peut présenter de remarquable; sans se rapprocher en rien des Européens,
ils différaient des autres nations du continent américain; ils ne ressemblaient
à aucun peuple du monde. J'ai dit que les Iroquois formaient un peuple chasseur; cependant leur vie
était moins nomade que celle des autres Indiens de l'Amérique du Nord; leurs
villages se composaient de cabanes plus solides et mieux faites que celles que
les Européens avaient rencontrées dans cette partie du Nouveau-Monde. «Les
peuples auxquels nous avons donné le nom d'Iroquois, dit Charlevoix, p. 421, t.
I, s'appellent, en langue indienne, Agonnousionni, c'est-à-dire
faiseurs de cabanes, parce qu'ils les bâtissent beaucoup plus solides que
la plupart des sauvages.» Le grand nombre des esclaves qu'ils avaient fait à la
guerre leur permettait de mettre en culture plus de terre que leurs voisins; la
fertilité de leur sol leur fournissait d'abondantes moissons; et ils apprirent
bientôt des Européens l'art d'élever des troupeaux. «Arrivés dans le pays des
Iroquois, dit Lahontan, p. 101, v. I, nous fûmes occupés pendant cinq ou six
jours, autour des villages, à couper le blé d'Inde dans les champs. Nous
trouvâmes dans les villages des chevaux, des boeufs, de la volaille et quantité
de cochons.» Quoiqu'ils n'eussent pas renoncé à leurs habitudes de chasseurs, les Iroquois
étaient donc les peuples les plus sédentaires du continent; aussi leurs coutumes
étaient-elles plus fixes et leur théorie sociale plus savante. Les peuples auxquels les Français donnèrent le nom d'Iroquois formaient une
confédération de six nations distinctes; chacune de ces peuplades veillait à ses
propres affaires; tous les ans, les députés nommés par chacune d'elles se
réunissaient dans un même lieu et arrêtaient les entreprises communes. Chacune
de ces petites républiques formait une démocratie à la tête de laquelle se
trouvaient naturellement placés ceux que leur âge et leurs exploits
distinguaient de leurs concitoyens. «Les Iroquois, dit Lahontan, p. 50, v. I, composent cinq nations, à peu près
comme les Suisses, sous des noms différents, quoique de même nation, et liés des
mêmes intérêts. Ils appellent les cinq villages les cinq cabanes qui, tous les
ans, s'envoient réciproquement des députés pour faire le festin d'union et fumer
le grand calumet des Cinq Nations.» -- C'est de ce même peuple que William Smith
dit: «Quoiqu'on ne doive point attendre de police régulière pour le maintien de
l'harmonie au dedans, et la défense de l'Etat contre les attaques du dehors, du
peuple dont je parle, il y en a cependant peut-être plus qu'on ne pense...
Toutes leurs affaires, relatives tant à la paix qu'à la guerre, sont régies par
leurs sachems ou chefs. Tout homme qui se signale par ses exploits et par
son zèle pour le bien public est sûr d'être estimé de ses compatriotes, de
primer dans les conseils, et d'exécuter le plan concerté pour l'avantage de sa
patrie: quiconque possède ces qualités devient sachem sans autre cérémonie.
Comme il n'y a point d'autre voie pour parvenir à cette dignité, elle cesse dès
qu'on ralentit son zèle et son activité pour le bien public. Quelques-uns l'ont
crue héréditaire, mais sans aucun fondement: il est vrai qu'on respecte un fils
en faveur des services de son père, mais s'il n'a aucun mérite personnel, il n'a
jamais part au gouvernement, et il serait disgracié pour toujours s'il voulait
s'en mêler. Les enfants de ceux qui se sont distingués par leur patriotisme,
excités par la considération de leur naissance et par les principes de vertu
qu'on a soin de leur inspirer, imitent les exploits de leurs pères et
parviennent aux mêmes honneurs, et c'est ce qui a donné lieu de croire que le
titre et le pouvoir de sachem étaient héréditaires. Chacune de ces républiques a
ses chefs particuliers qui écoutent et décident les différends qui s'élèvent en
plein conseil, et, quoiqu'ils n'aient point d'officiers pour faire exécuter
leurs ordres, on ne laisse pas que d'obéir à leurs décrets, de peur de s'attirer
le mépris public... La condition de ce peuple le met à l'abri des factions qui
ne sont que trop ordinaires dans les gouvernements populaires. Comment un homme
formerait-il un parti, puisqu'il n'a ni honneurs, ni richesses, ni autorité à
accorder? Toutes les affaires qui concernent l'intérêt public sont réglées dans
l'assemblée générale des chefs de chaque nation, laquelle se tient ordinairement
à Onondaga, qui est le centre du pays, Ils peuvent agir séparément dans les cas
improvisés; mais la ligue n'a lieu qu'autant que le peuple y consent.» (1)
[(1) V. Histoire de la Nouvelle-York, par William Smith, 2e partie.] L'organisation fédérative qu'avaient adoptée les Iroquois, le gouvernement
régulier et libre auquel ils s'étaient soumis, leur assuraient de grands
avantages sur leurs voisins. Leurs sauvages vertus, leurs vices même, leur
donnaient une prépondérance plus grande encore. Nous avons vu que les Indiens considéraient en général la chasse et la guerre
comme les seuls travaux dignes d'un homme; les Iroquois étaient plus imbus
qu'aucun autre peuple de cette opinion. «Il n'y a peut-être pas de nation au
monde, dit William Smith, page 74, qui connaisse mieux que ces Indiens la vraie
gloire militaire. Les Cinq-Nations, dit-il ailleurs, sont entièrement dévouées à
la guerre: il n'y a rien qu'on ne mette en usage pour animer le courage du
peuple. Nulle part les moeurs héroïques ne se montraient plus en relief que chez
ces barbares. «Lorsqu'un parti revient de la guerre, dit Smith, page 82, un jour
avant de rentrer au village, deux hérauts s'avancent, et, lorsqu'ils sont à
portée de se faire entendre, ils jettent un cri dont la modulation annonce que
la nouvelle est bonne ou mauvaise: dans le premier cas, le village s'assemble et
l'on prépare un festin aux conquérants, lesquels arrivent sur ces entrefaites:
ils sont précédés d'un homme qui porte, au bout d'une longue perche, un arc sur
lequel sont étendus les crânes des ennemis qu'ils ont tués. Les parents des
vainqueurs, leurs femmes, leurs enfants, les entourent et leur témoignent toutes
sortes de respects. Les compliments finis, un des guerriers fait le récit de ce
qui s'est passé: tous l'écoutent avec la plus grande attention, et ce récit est
terminé par une danse sauvage.» «Une troupe d'Iroquois descendait le Mississipi pour aller faire la guerre à
l'un des peuples qui habitent le long des rives de ce fleuve, dit Lahontan, page
168, volume 1er; une troupe de Nadouessi qui remontait le même fleuve pour aller
à la chasse rencontra ces Iroquois près d'une petite île qui a été nommée
depuis, à cause de l'événement, l'lle-aux-Rencontres. Les deux peuples ne
s'étaient jamais vus. Qui êtes-vous? crièrent les Iroquois. -- Nadouessi,
répondirent les autres. -- Où allez-vous? repartirent les Iroquois. -- A la
chasse aux boeufs, dirent les Nadouessi: mais, vous, quel est voire but? --
Nous, nous allons à la chasse des hommes, répondirent fièrement les Iroquois. --
Eh bien! reprirent les Nadouessi, nous sommes des hommes, n'allez pas plus loin.
Sur ce défi les deux partis débarquèrent chacun d'un côté de l'île et donnèrent
tête baissée l'un dans l'autre.» Tous les peuples chasseurs puisent dans leurs habitudes de chaque jour un
goût prononcé pour l'indépendance; mais les Européens n'ont jamais rencontré
dans le Nouveau-Monde un amour plus fier pour la liberté que n'en témoignèrent
ces sauvages. «Les Iroquois, dit Lahontan, page 31, volume I, se moquent des menaces de nos
rois et de nos gouverneurs, ne connaissent en aucune manière le terme de
dépendance: ils ne peuvent même pas supporter ce terrible mot. Ils se
regardent comme des souverains qui ne relèvent d'autre maître que de Dieu seul,
qu'ils nomment le Grand-Esprit.» -- En 1684, un envoyé du gouverneur de la province de New-York ayant dit,
dans un discours aux iroquois, qu'il représentait leur prince légitime, leur
orateur répondit: Ononthio (le Français) est mon père; Corlar
(Anglais) est mon frère, et cela parce que je l'ai bien voulu: ni l'un ni
l'autre n'est mon maître; celui qui a fait le monde m'a donné la terre que
j'occupe; je suis libre. J'ai du respect pour tous deux; mais nul n'a le droit
de me commander. (Charlevoix, vol. II, page 317.) La même année, les Français ayant voulu empêcher les Iroquois de trafiquer
avec les Anglais, les Indiens répondirent par l'organe de leur orateur: Nous
sommes nés libres; nous ne dépendons ni d'Ononthio ni de Corlar;
nous pouvons aller où bon nous semble, mener avec nous qui nous voulons, acheter
et vendre ce qu'il nous plaît. Si vos alliés sont vos esclaves, traitez-les
comme tels. (William Smith, page 170.) Vivant au milieu d'un loisir aristocratique ou livré aux travaux mêlés de
gloire qu'exigent la chasse et la guerre, le sauvage conçoit une idée superbe de
lui-même; mais il ne montra jamais d'orgueil plus intraitable que ces Indiens
demi-nus sous leur cabane d'écorce et dans la misère de leurs bois. «En 1682, le
gouverneur-général du Canada ayant voulu traiter de la paix avec les Iroquois,
dit Charlevoix, volume II, page 281, ceux-ci lui firent dire qu'ils exigeaient
qu'il vînt en faire lui-même la négociation dans leur pays.» L'amour de la vengeance est un vice qui semble inhérent à la nature sauvage;
mais les Iroquois portèrent cette passion à des excès jusque-là inconnus dans
l'histoire des hommes. Presque toutes les nations indiennes de l'Amérique du Nord avaient l'habitude
de brûler leurs prisonniers de guerre; mais les Indiens dont je parle poussèrent
en ces occasions la barbarie jusqu'à des raffinements que l'imagination peut à
peine concevoir. En l'année 1689, les Iroquois, ayant appris que les Français s'étaient
emparés de leurs ambassadeurs, et en avaient tué par trahison plusieurs, se
rendirent, au nombre de douze cents dans l'île de Mont-Réal, et s'y livrèrent à
des cruautés effroyables: ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en
arracher le fruit qu'elles portaient; ils mirent des enfants tout vivants à la
broche et contraignirent les mères de les tourner pour les faire rôtir; ils
inventèrent quantité d'autres supplices inouïs, et deux cents personnes de tout
âge et de tout sexe périrent ainsi, en moins d'une heure, dans les plus affreux
tourments. (Charlevoix, page 404.) Lorsqu'un prisonnier est livré à une femme qui a perdu l'un des siens à la
guerre, celle-ci, avant d'ordonner le supplice, commence par invoquer l'ombre de
celui dont elle veut venger la mort: «Approche-toi, lui dit-elle, tu vas être
apaisée; je te prépare un festin: bois à longs traits de cette boisson qui va
être versée pour toi! reçois le sacrifice que je te fais en immolant ce
guerrier; il sera brûlé et mis dans la chaudière; on lui appliquera les haches
ardentes, on lui enlèvera la chevelure, on boira dans son crâne; ne fais donc
plus de plaintes, tu seras parfaitement satisfaite.» (Charlevoix, page 364.)
En même temps que la nature sauvage est soumise à ces horribles passions qui
font descendre les hommes au dernier rang parmi les créatures, quelquefois elle
est sujette à d'admirables retours qui semblent élever l'homme au-dessus de
lui-même: ces mêmes Iroquois n'étaient pas moins extraordinaires par leur
générosité, leur douceur, leur grandeur d'âme et leur courage, que par leurs
fureurs; ils outraient toutes les vertus de la nature sauvage comme ses vices.
En 1787, un certain nombre d'Iroquois furent pris par les Français, qui les
traitèrent avec une grande inhumanité. Lahontan, qui raconte ce fait (volume I,
page 94), ayant reconnu parmi les captifs un homme qui avait été son hôte,
offrit à ce dernier d'apporter des adoucissements à son sort; mais le sauvage
répondit qu'il ne voulait recevoir de nourriture ni de traitement plus doux que
ses camarades: Les Cinq Villages nous vengeront, dit-il, et conserveront à
jamais un juste ressentiment de la tyrannie qu'on exerce sur nous. En 1687, le gouverneur du Canada fit passer le père Lamberville dans le pays
des Iroquois pour engager ces sauvages à envoyer leurs principaux chefs dans la
colonie, afin qu'on pût traiter avec eux. A peine les Indiens furent-ils arrivés
au lieu du rendez-vous qu'on les chargea de fers, et on les envoya en France sur
les galères. Cependant le père de Lamberville, qui ignorait à quelle trahison on
l'avait fait servir d'instrument, était resté parmi les Iroquois. A la première
nouvelle que ceux-ci reçurent de ce qui venait de se passer, les anciens le
firent appeler, et, après lui avoir exposé le fait avec toute l'énergie dont on
est capable dans le premier mouvement d'une juste indignation, lorsqu'il
s'attendait à éprouver les plus funestes effets de la fureur qu'il voyait peinte
sur tous les visages, un des anciens lui parla en ces termes, que nous avons
appris de lui-même, dit Charlevoix: «Toutes sortes de raisons nous autorisent à
te traiter en ennemi; mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous te connaissons
trop pour ne pas être persuadés que ton coeur n'a point de part à la trahison
que tu nous as faite, et nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d'un
crime dont nous te croyons innocent, que tu détestes sans doute autant que nous,
et dont nous sommes convaincus que tu es au désespoir d'avoir été l'instrument:
il n'est pourtant pas à propos que tu restes ici; tout le monde ne t'y rendrait
peut-être pas la même justice que nous; et, quand une fois notre jeunesse aura
chanté la guerre, elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livré nos chefs
à un rude et indigne esclavage, et elle n'écoutera que sa fureur, à laquelle
nous ne serions plus les maîtres de te soustraire.» (Charlevoix, vol. II, page
345.) Nous avons vu avec quelle inhumanité ces sauvages traitaient leurs
prisonniers. Parmi ces prisonniers il en est cependant toujours un certain
nombre qui sont épargnés, et que la nation adopte: ceux-là n'ont pas moins à se
louer de la générosité de leurs vainqueurs que les autres à se plaindre de leur
barbarie. «Dès qu'un prisonnier est adopté, dit Charlevoix, volume I, page 363, on le
conduit à la cabane où il doit demeurer, et on commence à lui ôter ses liens; on
fait ensuite chauffer de l'eau pour le laver ou panser ses plaies. On n'omet
rien pour lui faire oublier les maux qu'il a soufferts: on lui donne à manger,
on l'habille proprement; en un mot, on ne ferait pas plus pour l'enfant de la
maison, ni pour celui que le prisonnier ressuscite, c'est ainsi qu'on
s'exprime. Quelques jours après on fait un festin pendant lequel on lui donne
solennellement le nom de celui qu'il remplace, et dont il acquiert dès-lors tous
les droits et contracte toutes les obligations.» Il se joignait même quelquefois aux horreurs des supplices des scènes d'une
inconcevable douceur; mélange inouï que le coeur de ces sauvages extraordinaires
pouvait seul comprendre. «Avant d'immoler les prisonniers, dit ce même
Charlevoix, volume V, page 364, on leur fait faire la meilleure chère qu'il est
possible; on ne leur parle qu'avec amitié; on leur donne les noms de fils, de
frères ou de neveux, suivant la personne dont ils doivent par leur mort apaiser
les mânes; on leur abandonne même quelquefois des filles pour leur servir de
femmes pendant tout le temps qui leur reste à vivre. On passe ensuite des plus
tendres caresses aux derniers excès de la fureur. Tous les peuples chasseurs et guerriers redoutent peu la mort et savent
braver la douleur; mais les Iroquois poussèrent le mépris de la vie à un point,
et apportèrent dans les tourments une tranquillité stoïque une sorte
d'insouciance héroïque dont l'antiquité elle-même ne nous a laissé aucun modèle.
J'ai dit que les Iroquois faisaient souffrir à leurs prisonniers d'horribles
tourments; mais je renonce à peindre ceux qu'on leur faisait endurer à
eux-mêmes, et le courage presque surnaturel qu'ils faisaient paraître au milieu
des feux allumés pour les consumer. Tous ceux qui ont parlé de ce peuple,
Anglais ou Français, s'accordent sur ce point; tous citent des exemples nombreux
à l'appui de leurs paroles. «En 1696, les Français firent une excursion dans le pays des Iroquois. Les
sauvages se retirèrent au fond des bois après avoir incendié leurs villages; on
ne put s'emparer que d'un vieillard âgé, dit-on, de plus de cent ans, qui
n'avait pu fuir ou ne l'avait pas voulu; car il paraît qu'il attendait la mort
avec la même intrépidité que ces anciens Romains dans le temps de la prise de
Rome par les Gaulois. On l'abandonna aux Indiens nos alliés. Jamais peut-être un
homme ne fut traité avec plus de barbarie et ne témoigna plus de fermeté et de
grandeur. Ce fut sans doute un spectacle bien singulier de voir plus de quatre
cents hommes acharnés autour d'un vieillard décrépit, auquel ils ne purent
arracher un soupir, et qui ne cessa, tant qu'il vécut, de reprocher aux Indiens
de s'être rendus les esclaves des Français, dont il affecta de parler avec le
plus grand mépris. La seule plainte qui sortit de sa bouche fut lorsque, par
compassion, quelqu'un lui donna deux ou trois coups de couteau pour l'achever.
Tu aurais bien dû, dit-il, ne pas abréger ma vie; tu aurais en plus de temps
pour apprendre à mourir en homme.» (Charlevoix, Lahontan raconte, vol. I, p. 234, qu'en 1692, deux Iroquois ayant été pris
par les Français et conduits à Québec, on crut devoir par représailles les
condamner au feu. Quelques personnes charitables en ayant été instruites le
firent savoir aux deux sauvages et firent jeter un couteau dans la prison. L'un
des deux prisonniers se le plongea dans le sein et mourut aussitôt; quelques
jeunes Hurons, étant venus chercher l'autre, le conduisirent près de la ville
dans un endroit où on avait eu la précaution de faire un grand amas de bois. Il
courut à la mort avec plus d'indifférence, dit toujours Lahontan, témoin
oculaire, que Socrate n'aurait fait s'il se fût trouvé en pareil cas. Pendant le
supplice, il ne cessa de chanter qu'il était guerrier, brave et intrépide; que
le genre de mort le plus cruel ne pourrait jamais ébranler son courage, qu'il
n'y aurait pas de tourment capable de lui arracher un cri; que son camarade
avait été un poltron de s'être tué par la crainte des tourments; et qu'enfin
s'il était brûlé, il avait la consolation d'avoir fait le même traitement à
beaucoup de Français et de Hurons. Tout ce qu'il disait était vrai, poursuit
Lahontan, surtout à l'égard de son courage, car je puis vous jurer avec toute
vérité qu'il ne jeta ni larmes ni soupirs; au contraire, pendant qu'il souffrait
les plus terribles tourments qui durèrent l'espace de trois heures, il ne cessa
pas un moment de chanter.» Ce n'est pas seulement leur férocité et leur courage qui rendaient les
Iroquois redoutables à leurs voisins; ils avaient d'autres causes encore de
supériorité. De tous les Indiens qui habitaient l'Amérique du Nord, ces sauvages
étaient ceux qui mettaient le plus de suite dans leurs desseins et le plus
d'astuce dans leur politique. Nul autre peuple ne possédait au même degré
l'esprit de conquête et l'éloquence guerrière. Tous les auteurs que j'ai déjà
cités parlent avec admiration de cette éloquence sauvage: «Les Iroquois, dit
William Smith, p. 87, estiment beaucoup l'éloquence et en font leur principale
étude. Rien ne leur plaît tant que la méthode et ne les choque plus qu'un
discours irrégulier, parce qu'on a de la peine à s'en ressouvenir. Ils
s'énoncent en peu de mots et font un grand usage des métaphores.» «Je ne crois
point, dit Charlevoix, vol. I, page 361, que ceux qui ont vu de près ces
barbares m'accusent de leur avoir supposé dans leurs discours une élévation, un
pathétique et une énergie qu'ils n'ont point... On rencontre encore souvent de
nos jours, chez les Indiens, des traces de cette éloquence naturelle et sauvage
qui caractérisait leurs pères.» On trouve dans l'ouvrage de M. Schoolcraft, page
245, le récit suivant: «Lorsqu'en 1811 un conseil d'Indiens et d'Américains se
tint à Vincennes, dans Indiana (sur le Wabash), Tecumseh, fameux chef indien,
après avoir prononcé un discours plein de feu, ne trouva auprès de lui aucun
siège pour s'asseoir. Le général Harrison, qui représentait dans le conseil les
Etats-Unis, s'apercevant de cette circonstance, s'empressa de lui faire porter
une chaise en l'invitant à s'asseoir. -- Votre père, lui dit l'interprète, vous
prie de prendre cette chaise. -- Mon père! répliqua le fier Indien; le soleil
est mon père; ma mère, c'est la terre, et c'est sur son sein que je me
reposerai. -- En prononçant ces mots, il s'assit par terre à la manière des
Indiens.» Avec tous ces avantages, il ne faut pas s'étonner de la prépondérance
qu'exercèrent long-temps les Iroquois sur toutes les peuplades qui les
environnaient. Ils formaient une république toujours en armes comme Sparte et
Rome, dont la guerre était le seul plaisir et le seul soin; qui sacrifiait
chaque année, sur les champs de bataille, une partie de sa population, se
recrutant sans cesse parmi les prisonniers qu'elle faisait et qu'elle adoptait.
Luttant perpétuellement avec toutes les nations sauvages que la fortune avait
placées sur leurs frontières, les iroquois ne cessèrent, jusqu'à l'arrivée des
Européens, de s'étendre en détruisant tout autour d'eux. Je viens de peindre l'état politique et social dans lequel se trouvaient les
tribus indiennes de l'Amérique du Nord, au moment où les Européens les
découvrirent et pendant le demi-siècle qui suivit. A l'époque dont je parle, aucune des tribus sauvages qui peuplaient le
continent n'avait abandonné les habitudes de chasse, et toutes les remarques
relatives aux peuples chasseurs leur étaient applicables. La civilisation
n'avait fait chez aucune d'elles de très-grands pas; les arts y étaient demeurés
très-imparfaits; la société y était toujours dans l'enfance: cependant elle
existait déjà. Les traditions, les coutumes, les usages, les moeurs, pliaient au
joug social des hommes que leur genre de vie rendait errants et désordonnés, et
introduisaient une sorte d'état civilisé au milieu de la barbarie. Tous ces
peuples trouvaient aisément à vivre; tous jouissaient d'une espèce d'abondance
sauvage; nul ne se plaignait de son sort. J'ai montré qu'au sein de ces nations
barbares apparaissaient les mêmes phénomènes qu'a présentés partout la race
humaine. La plus complète égalité régnait parmi les Indiens. Leur état social
était éminemment démocratique, c'est-à-dire qu'il se prêtait également au plus
rude despotisme ou à l'entière liberté. Combiné dans le Sud avec une certaine
mollesse de corps et d'esprit et une certaine ardeur d'imagination inhérentes au
climat, il a donné naissance au gouvernement théocratique des Natchez. Uni dans
le Nord à l'activité, à l'énergie inquiète qu'engendre la vigueur des saisons,
il a créé la confédération des républiques iroquoises. Je ferme maintenant le livre de l'histoire; je laisse cent cinquante ans
s'écouler; et, reportant mes regards vers ces mêmes sauvages dont tout à l'heure
je peignais le portrait, je cherche à discerner les changements que leur a fait
subir la marche du temps. § II. Etat actuel. Beverley disait, en 1700, p. 315: «Les naturels de la Virginie s'éteignent,
quoiqu'il y ait encore plusieurs bourgs qui portent leurs noms.» Aujourd'hui on ne retrouve plus la trace de ces sauvages; ils sont perdus
jusqu'au dernier. Les Français de la Louisiane ont entièrement détruit la grande nation des
Natchez. En 1831, traversant les cantons de l'Etat de New-York qui avoisinent le lac
Ontario, je rencontrai quelques Indiens déguenillés qui, courant le long de la
route, demandaient l'aumône aux voyageurs. Je voulus savoir à quelle race
appartenaient ces sauvages; on me répondit que j'avais sous les yeux les
derniers des Iroquois. Le pays que je parcourais alors était en effet la patrie des Six-Nations: on
retrouvait à chaque pas les vestiges des anciens maîtres du sol, mais eux-mêmes
avaient disparu. Il est facile d'indiquer en peu de mots les causes diverses auxquelles on
doit attribuer cette grande destruction des nations sauvages. «Ce furent les Anglais, dit Beverley, p. 310, qui apprirent aux sauvages à
faire cas des peaux et à les échanger. Avant cette époque, ils estimaient les
fourrures pour l'usage.» Beverley dit autre part, p. 230, qu'à l'époque où il
écrivait (1700), les sauvages de la Virginie se servaient déjà de la plupart des
étoffes d'Europe pour se couvrir pendant l'hiver. «Nous sommes déjà bien loin,
disaient MM. Cass et Clark en 1829, dans un rapport officiel, p. 23 (documents
législatifs, no 117), du temps où les Indiens pouvaient pourvoir à leur
nourriture et à leurs vêtements, sans recourir à l'industrie des hommes
civilisés.» Lawson, Beverley, Dupratz, Lahontan et Charlevoix s'accordent à dire
que, dès le principe des colonies, il s'est fait un immense commerce,
d'eau-de-vie avec les Indiens. Quiconque méditera sur le petit nombre des faits que je viens d'exposer, y
trouvera les causes de ruine que nous cherchons. Avant l'arrivée des Européens,
le sauvage se procure par lui-même tous les objets dont il a besoin; il n'estime
la peau des bêtes que comme fourrure; ses bois lui suffisent; il y trouve ce qui
est nécessaire à son existence; il ne désire rien au-delà, il y vit dans une
sorte d'abondance, et s'y multiplie. A partir de l'arrivée des blancs, l'Indien contracte des goûts nouveaux. Il
apprend à couvrir sa nudité avec les étoffes d'Europe. Les liqueurs fermentées
lui offrent une source de jouissances inconnues, singulièrement appropriées à sa
nature grossière. On lui offre des armes meurtrières dont on lui enseigne
bientôt à se servir; et comme sa vie errante et ses habitudes de chasse, les
préjugés qui en sont la suite, l'empêchent d'apprendre en même temps à fabriquer
ces objets précieux qui lui sont devenus nécessaires, il tombe dans la
dépendance des Européens et devient leur tributaire. Mais il est pauvre comme un
chasseur: en échange des biens qu'il convoite, il n'a rien à offrir que la peau
des bêtes sauvages. Dès lors il faut chasser, non-seulement pour se nourrir,
mais pour se procurer ces objets d'un luxe barbare. Le gibier s'épuise, bientôt
on ne saurait plus l'atteindre qu'avec des armes à feu; et il faut le tuer pour
pouvoir se procurer ces armes. Le remède augmente le mal; le mal rend le remède
plus difficile à trouver. «On ne peut plus s'emparer de l'ours, du chevreuil ou
du castor, disent MM. Clark et Cass, page 24, qu'avec des fusils.» Peu à peu les
ressources du sauvage diminuent; ses besoins augmentent. Des misères inconnues à
ses pères l'assiégent alors de toutes parts; pour s'y soustraire, il fuit ou
meurt. Comme il n'a jamais tenu au sol, qu'il n'a laissé dans le pays qu'il
habitait aucun monument durable de son existence, sa trace se perd en quelques
années: à peine son nom lui survit-il; c'est comme s'il n'avait jamais été.
Cette destruction était inévitable du moment où les Indiens s'obstinaient à
conserver l'état social de chasseurs. Parmi toutes les tribus sauvages qui couvraient la surface de l'Amérique du
Nord, on n'en connaît jusqu'à présent qu'un très-petit nombre qui aient essayé
de plier leurs moeurs aux habitudes des peuples cultivateurs, de ceux qui
produisent en même temps qu'ils consomment: ce sont les Chikassas, les Chactaws,
les Creeks, et surtout les Cherokees. Ces quatre nations occupent le Sud des
Etats-Unis; elles se trouvent placées entre les Etats de Géorgie, d'Alabama et
de Mississipi. On évaluait en 1830 leur population à 75,000 individus. A
l'époque de la guerre de l'indépendance, un certain nombre d'Anglo-Américains du
Sud, ayant pris parti pour la mère-patrie, fut obligé de s'expatrier et chercha
une retraite chez les Indiens dont je parle. Ces Européens y acquirent bientôt
une grande influence, s'y marièrent, et importèrent parmi ces sauvages nos idées
et nos arts. En 1830 (le 4 février), M. Bell, rapporteur du comité des affaires indiennes
à la chambre des représentants, peignait de cette manière, page 21, l'état dans
lequel se trouvaient les Cherokees: «La population de ce qu'on nomme la nation des Cherokees à l'est du
Mississipi, disait-il, peut être estimée à 12,000 âmes à peu près. Sur ce nombre
se trouvent environ 250 individus appartenant à la race blanche (hommes ou
femmes) qui sont entrés dans des familles indiennes. On y rencontre 1,200
esclaves noirs amenés par les Européens, Le reste se compose d'une race mêlée,
et d'Indiens dont le sang est pur.» Le rapporteur ajoute que l'intelligence et
la richesse se trouvent concentrées dans la classe des métis. «Quant au reste de
la population, dit-il, ceux qui la composent se montrent en tout semblables à
leurs frères du désert; comme eux, ils ont un penchant invincible pour
l'indolence, ainsi qu'eux ils sont imprévoyants et font voir la même passion
désordonnée pour les liqueurs fortes.» En admettant que ce tableau soit correct, ce dont on a des raisons de douter,
lorsqu'on voit avec quelle ardeur, dans tout le cours du rapport, M. Bell se
prononce contre les droits de la race infortunée des indigènes; en admettant,
dis-je, l'exactitude de ce tableau, on est amené à penser que, si cette
civilisation imparfaite avait eu le temps de se développer, elle eût fini par
porter tous ses fruits. J'ai dit plus haut, en parlant de l'état ancien, que, bien que les Indiens de
l'Amérique du Nord eussent tous adopté le même état social et vécussent en
chasseurs, la société politique n'avait pas pris chez tous la même forme. Au
Sud, l'autorité publique s'était concentrée dans peu de mains; au Nord, le
peuple entier participait au gouvernement: ces différences se font remarquer
encore de nos jours. Maintenant, comme alors, la plupart des nations du Sud
obéissent à un seul chef ou à une oligarchie fort absolue; or, les hommes qui
composent ce corps choisi chez les Cherokees et qui exercent cette autorité
illimitée, étant civilisés et ayant intérêt à faire pénétrer la lumière dans le
sein de la nation à la tête de laquelle ils se trouvent placés, il me paraît
incontestable qu'ils y parviendraient tôt ou tard, si on leur laissait le loisir
d'achever leur ouvrage; mais il n'en est point ainsi: les terres sur lesquelles
habitent ces malheureux Indiens sont situées dans les limites des Etats que j'ai
cités plus haut; aujourd'hui ces Etats les réclament comme leur héritage; et
l'Union favorise l'exécution de leur dessein en offrant aux Indiens qui
voudraient quitter le pays de les transporter à ses frais dans une vaste contrée
située sur la rive droite du Mississipi (Arkansas), où ils pourront vivre à
l'abri de la tyrannie des blancs. La portion la plus civilisée des Indiens
refuse de se prêter à ce dessein; mais la masse de la nation, qui a conservé une
partie des habitudes errantes des peuples chasseurs, s'y résout sans peine; et,
conduite de nouveau dans d'immenses déserts, loin du foyer de la civilisation,
elle redevient aussi sauvage qu'elle l'était jadis. Ainsi le gouvernement
américain détruit chaque jour ce que le gouvernement des Cherokees s'efforçait
d'exécuter; et, tandis que ce dernier attire les sauvages vers la civilisation,
l'autre les pousse vers la barbarie. Le résultat de cette lutte n'est pas
douteux: il est facile de prévoir qu'à une époque très-rapprochée ces Indiens,
transportés sur la rive droite du Mississipi, auront quitté la charrue pour
reprendre la hache et le mousquet, et chercheront de nouveau leur seule
subsistance dans les travaux improductifs du chasseur. Les tribus de Chikassas, des Chactaws, des Creeks et des Cherokees sont les
seules qui aient manifesté quelque propension à embrasser la vie des peuples
cultivateurs. Toutes les autres ont conservé avec une étrange ténacité les
habitudes de leurs aïeux, et, sans avoir leur esprit et leurs ressources
s'obstinent encore à vivre comme eux. Si l'on embrasse dans un seul point de vue tous les Indiens qui habitent de
nos jours l'Amérique du Nord, on découvre donc sans peine que tous ont conservé
l'état social qu'ils avaient il y a deux cents ans. Comme leurs pères, ils
tirent presque toute leur subsistance de la chasse; ils mènent à peu de chose
près le genre de vie dont, en 1606, le capitaine John Smith faisait le tableau;
cependant d'immenses changements se sont opérés parmi eux. Quels sont ces
changements? quelle en est la cause? J'ai dit que les Indiens n'avaient point de lois, qu'ils n'étaient gouvernés
que par les traditions, les coutumes, les sentiments, les moeurs; plus toutes
ces choses étaient stables et réglées, plus la société était forte et
tranquille. C'est en changeant les opinions, en altérant les coutumes et en modifiant les
moeurs, que les Européens ont produit la révolution dont je parle. L'approche des Européens a exercé sur les Indiens une influence directe et
une autre indirecte, toutes les deux également funestes. L'Indien, malgré son orgueil, sent au fond de âme que la race blanche a
acquis sur la sienne une prépondérance incontestable, et l'exemple des
Européens, qu'il méprise, obtient cependant un grand pouvoir sur ses opinions et
sur sa conduite: or, le malheur a voulu que les seuls Européens avec lesquels
les sauvages entraient habituellement en contact fussent précisément les plus
dépravés d'entre les blancs. J'ai dit qu'il se faisait avec les indigènes un grand commerce de fourrures.
Les Européens qui servent de courtiers à ce commerce sont, pour la plupart, des
aventuriers sans lumières et sans ressources, qui trouvent dans la liberté
désordonnée des bois la compensation des travaux pénibles auxquels ils se
vouent. Ces étrangers ne font connaître à l'indigène de l'Amérique que les vices
de l'Europe; et ce qu'il y a de plus déplorable encore, ils le mettent en
contact avec ceux des vices de l'Europe qui, ayant le plus d'analogie avec les
siens, peuvent le plus aisément se combiner avec eux. Ils ne lui apprennent
point la dépravation polie de nos hautes classes; l'Indien ne la comprendrait
pas, et elle serait sans danger pour lui: mais ils lui montrent les hommes
civilisés plus violents, plus ennemis de la loi, plus impitoyables, en un mot
plus sauvages que lui-même. Cependant ces sauvages d'Europe lui paraissent
instruits, riches, puissants. Il se fait alors dans la conscience de l'Indien un
trouble incroyable; il ne sait si les vices qu'il ne comprend que trop bien, et
qu'il méprise, ne sont pas les causes premières de cette supériorité qu'il
admire, et s'ils ne la produisent pas, du moins ne lui semblent-ils pas un
obstacle pour l'acquérir. Quelque pernicieuse qu'ait été cette action directe des blancs sur le sort
des sauvages, leur action indirecte a été plus funeste encore. J'ai dit comment l'approche des Européens a rendu les Indiens plus misérables
qu'ils n'étaient avant cette époque, en diminuant leurs ressources, avait accru
leurs besoins; mais je n'ai pu donner une idée de l'étendue des maux auxquels,
de nos jours, ces infortunés sont en proie. «Parmi les Indiens du nord-ouest particulièrement, disent MM. Clark et Cass
dans leur rapport officiel, il n'y a qu'un travail excessif qui puisse fournir à
l'Indien de quoi nourrir et vêtir sa famille. Des jours entiers sont employés
sans succès à la chasse; et, pendant cet intervalle, la famille du chasseur doit
se nourrir de racines, d'écorces, ou périr. Beaucoup de ces Indiens meurent
chaque hiver de faim.» (1) [(1) Ces Indiens (les Chipeways), dit Mac-Kenney (Sketches of a Tour to the
lakes) sont si imprévoyants, qu'ils passent les trois-quarts de leur vie dans le
besoin, et que, chaque année, beaucoup d'entre eux meurent de faim. P. 376.]
Mais ce sont les Mémoires de Tanner (2) qu'il faut lire, si l'on veut se
former une idée des horribles misères auxquelles sont exposés ces sauvages.
[(2) Tanner est un Européen qui a été enlevé à l'âge de sept ans par les
Indiens, et qui, après avoir passé trente ans au milieu d'eux, est rentré dans
la vie civilisée et a écrit ses mémoires sous le titre de Tanner's
narrative. On assure que M. Ernest de Blosseville, auteur de l'ouvrage
remarquable intitulé Histoire des colonies pénales de l'Angleterre dans
l'Australie, doit incessamment publier un autre ouvrage fort intéressant sur
les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, et donner des extraits nombreux des
Mémoires de Tanner.] Les Indiens avec lesquels vit Tanner sont sans cesse sur le point de mourir
de faim. Une succession de hasards soutient leur vie; chaque hiver quelques-uns
d'entre eux succombent. «Le temps était excessivement froid, dit-il en un
endroit, page 227, et nos souffrances s'en accrurent. Une jeune femme mourut
d'abord de faim; bientôt après son frère fut saisi du délire qui précède ce
genre de mort et succomba. «Cet homme, dit-il plus loin, page 230, en parlant d'un Ojibbeway, partagea
le sort réservé à un si grand nombre de ses compatriotes, il mourut de faim.»
Ce même Tanner nous apprend, page 288, qu'on enseigne,dès leur âge le plus
tendre, aux jeunes garçons et aux jeunes filles, à supporter une abstinence
rigoureuse. On les y encourage en intéressant leur amour-propre à s'y essayer.
«Pouvoir supporter un long jeûne, dit-il, est une distinction fort enviée.» La
religion elle-même consacre le jeûne; c'est dans les rêves d'un homme à jeun que
se rencontre l'avenir. De tels usages, de semblables opinions, de pareilles
moeurs, parlent d'elles-mêmes et me dispensent d'ajouter rien de plus. C'est dans ces affreuses misères qu'il faut chercher la cause presque unique
des révolutions morales et politiques qui se sont opérées parmi les indigènes de
l'Amérique du Nord. C'est en rendant l'Indien mille fois, plus malheureux que
ses pères que les Européens l'ont fait autre qu'il n'était. J'ai montré que, si les sauvages ne tenaient point au sol comme le font les
cultivateurs, l'amour de la patrie n'était point cependant inconnu à ces peuples
barbares; mais seulement ils le dirigeaient sur moins d'objets. Ce sentiment
leur étant plus nécessaire encore qu'aux autres hommes, produisait chez eux,
comme partout. ailleurs, d'admirables effets. Les habitudes de chasse tendent à isoler l'individu de ses semblables, à
réduire la société à la famille, et, en arrêtant les communications des hommes,
à détruire la civilisation dans son germe. L'attachement que les Indiens
portaient à leurs tribus tendait au contraire à rapprocher un grand nombre
d'entre eux les uns des autres, et leur permettait de mettre en concurrence le
peu de lumières que leur genre de vie leur laissait acquérir. Cet instinct de la
patrie ne tendait pas moins à développer le coeur de ces sauvages que leur
intelligence; il substituait une sorte d'égoïsme plus large et plus noble à
l'égoïsme étroit que l'intérêt privé fait naître. Nous avons vu de quelles
sublimes vertus il a quelquefois été la source. Les Indiens ainsi réunis
exerçaient d'ailleurs les uns sur les autres le contrôle de l'opinion publique;
contrôle toujours salutaire, même au sein d'une société ignorante et corrompue;
car la majorité des hommes, quels que soient ses éléments, a toujours le goût de
ce qui est honnête et juste. Aujourd'hui l'esprit national n'existe pour ainsi dire plus parmi les
indigènes de l'Amérique; à peine si l'on en rencontre quelques faibles traces.
Des Indiens qui habitaient le vaste espace compris aujourd'hui dans les limites
des établissements européens, les uns sont morts de faim et de misère, les
autres ont reculé et se sont dispersés au loin, toujours suivis par la
civilisation qui les presse. Parmi ces sauvages, restes mutilés d'un peuple
autrefois puissant, plusieurs errent au hasard dans les déserts; réduits à
l'individu ou à la famille, ils se croient libres de tous devoirs envers leurs
semblables dont ils n'attendent aucun secours; d'autres se sont incorporés aux
nations qu'ils ont trouvées sur leur passage, mais dont ils ne partagent ni les
usages, ni les opinions, ni les souvenirs. Chez ces nations elles-mêmes, que le
contact des Européens n'a pas encore détruites ou forcées à fuir, le lien social
est relâché. La misère a déjà forcé les hommes qui les composent à s'écarter les
uns des autres pour trouver plus facilement le moyen de soutenir leur vie; le
besoin a affaibli dans leur coeur ce sentiment de la patrie qui, comme tous les
autres sentiments, a besoin, pour se produire d'une manière durable, de se
combiner avec une sorte de bien-être. Poursuivis chaque jour par la crainte de
mourir de faim et de froid, comment ces infortunés pourraient-ils s'occuper des
intérêts généraux de leur pays? Que devient l'orgueil national chez un misérable
qui périt dans les angoisses de la pauvreté? (1) [(1) On voit dans Tanner que les Indiens s'associent dans le but de chasser
bien plus que par l'effet d'un esprit national.] La même cause, qui affaiblissait chez les Indiens l'amour de la patrie, a
altéré les coutumes, dénaturé tous les sentiments, modifié toutes les opinions.
Nous avons vu quel culte touchant les sauvages qui vivaient il y a deux
siècles rendaient aux morts, de quelle vénération superstitieuse ils
environnaient leur cendre; il n'y a rien qui introduise plus de moralité parmi
les hommes et prépare mieux à la civilisation que le respect des morts: le
souvenir de ceux qui ne sont plus ne manque jamais d'exercer une grande et utile
influence sur les actions de ceux qui vivent encore. Les aïeux forment comme une
génération d'hommes plus parfaits, plus grands que celle qui nous environne, et
en présence de laquelle on est en quelque sorte obligé de mieux vivre. Il n'y a
qu'au sein d'une société fixe et paisible que peut régner le respect pour les
restes des morts. Les Indiens de nos jours y sont devenus presque étrangers;
beaucoup d'entre eux ont été contraints de fuir le pays qui contenait les os de
leurs aïeux et de changer les coutumes que ces derniers leur avaient léguées.
Concentrés dans la nécessité du présent et les craintes de l'avenir, le passé et
ses souvenirs ont perdu sur eux toute leur puissance. La même cause agit sur les
peuplades qui n'ont pas encore quitté leur pays. L'Indien n'a d'ordinaire pour
témoin de ses derniers moments que sa famille; souvent il meurt seul, il
succombe loin du village, au milieu des déserts où il lui a fallu s'enfoncer
pour rencontrer sa proie. On jette à la hâte quelque peu de terre sur sa
dépouille, et chacun s'éloigne sans perdre de temps, afin de trouver les moyens
de soutenir une vie toujours précaire. On a pu voir, dans les citations que j'ai faites précédemment de John Smith,
de Lawson et de Beverley, avec quelle bienveillance les Indiens, il y a deux
cents ans, recevaient les étrangers, avec quelle charité ils se secouraient les
uns les autres. Ces usages hospitaliers, ces douces vertus tenaient au genre de vie que
menaient les sauvages, et on en retrouve encore la trace de nos jours: il est
rare qu'un Indien ferme l'entrée de sa hutte à celui qui demande un abri, et
refuse de partager ses faibles ressources avec un plus misérable que lui. Tanner
raconte, page 45, qu'étant près de périr de besoin, lui et sa famille, il
rencontra un Indien qu'il ne connaissait pas et qui appartenait à une race
étrangère. Celui-ci reçut Tanner dans sa cabane et lui fournit tout ce dont il
avait besoin. Telle est encore, ajoute Tanner, la coutume des Indiens qui vivent
éloignés des blancs. Dans une autre circonstance, une famille ayant perdu son
chef, tous les Indiens s'offrirent à aller à la chasse afin de pourvoir à ses
besoins. Plus loin, Tanner raconte encore qu'étant parvenu à une très-grande
distance des Européens, il fit un dépôt de ses fourrures et le laissa dans un
lieu où il comptait revenir. «Si les Indiens qui vivent dans cette région
éloignée, dit-il, avaient vu ce dépôt, ils ne s'en seraient pas emparés; les
peaux n'ont pas encore assez de prix à leurs yeux. Pour qu'ils se rendent
coupables d'un larcin.» (V. p. 65 et 89.) Cependant il n'en est pas toujours ainsi; on rencontre souvent, dans les
déserts de l'Amérique comme dans nos pays civilisés, un accueil inhospitalier
que jadis on n'aurait pas eu à y craindre. Les vols s'y multiplient; l'excès des
besoins enlève peu à peu aux indigènes jusqu'à ces simples et sauvages vertus
qui découlaient naturellement de leur état social. La religion forme le plus grand lien social qu'aient encore découvert les
hommes. Les sauvages de nos jours ont conservé, sur l'existence de Dieu et sur
l'immortalité de l'âme, quelques-unes des notions qu'avaient leurs pères; mais
ces notions deviennent de plus en plus confuses. (1) Ceci s'explique sans peine;
chez tous les peuples, mais particulièrement chez les peuples incivilisés, le
culte forme comme la portion la plus substantielle et la plus durable de la
religion. [(1) Les Dacotas croient qu'après leur mort leurs âmes vont au Tébé, séjour
des morts. Pour y arriver, elles ont à passer sur un rocher dont le tranchant
est aussi fin que celui d'un couteau. Ceux qui ne peuvent y marcher droit et
tombent vont dans la région du mauvais esprit, où ils sont constamment occupés à
ramasser du bois et à porter de l'eau, recevant les plus durs traitements d'un
maître cruel. Au contraire, ceux qui passent le rocher sans encombre font un long voyage
durant lequel ils parcourent tous les lieux habités par les âmes de ceux qui les
ont précédés; ils y rencontrent des feux près desquels ils se reposent; enfin
ils arrivent à la demeure du grand esprit. Là sont les villages des morts; là se
trouvent des esprits qui leur indiquent la résidence de leurs amis et de leurs
parents, auxquels on les réunit. Leur vie se passe doucement et dans le plaisir;
ils chassent le buffle, plantent et recueillent le maïs.] Les Indiens qui vivaient il y a deux siècles avaient des temples, des autels,
des cérémonies, un corps de prêtres. Les sauvages de nos jours n'ont ni le
loisir ni le pouvoir de fonder des monuments, ni de créer des institutions
permanentes; ils ne vivent pas assez long-temps dans le même lieu, ni en assez
grand nombre, pour adopter le retour périodique de certaines cérémonies, ni
faire le choix de certaines prières. L'homme, d'ailleurs, pour s'occuper des
choses de l'autre monde, a besoin de jouir dans celui-ci d'une certaine
tranquillité de corps et d'esprit; or, de nos jours cette tranquillité de corps
et d'esprit manque absolument aux sauvages: sous ce rapport comme sous tous les
autres, les Indiens sont devenus beaucoup plus barbares que ne l'étaient leurs
pères. La trace de la religion ne se reconnaît plus guère chez eux qu'à des
superstitions incohérentes suscitées par le sentiment présent, le besoin du
moment. Un Indien est-il malade, il s'imagine qu'on lui a jeté un sort, et il
envoie des présents au prétendu sorcier pour obtenir qu'il le laisse vivre. (1)
Un Indien a faim, et il prie le grand esprit de lui montrer en songe le lieu où
se trouve le gibier. Il compose une image de l'animal qu'il veut tuer, et, après
avoir fait des conjurations, il la perce d'un instrument aigu. Les peuples n'ont
plus de prêtres, mais des devins, et ils ne s'en servent guère qu'en cas de
maladie ou de famine. (2) [(1) V. Tanner, p. 165. J'ai dit que le genre de vie que menaient les indigènes de l'Amérique du Nord
devait nécessairement les empêcher de faire des progrès considérables dans les
arts. Les Indiens dont je parlais dans la première partie de cette note étaient
cependant parvenus à élever d'assez grands édifices. Il régnait quelquefois
parmi eux un luxe barbare qui attestait de l'aisance et du loisir; il n'en est
plus de même aujourd'hui. «Il n'y a pas bien long-temps encore, disent MM. Clark
et Cass, on voyait quelquefois des Indiens porter des robes de castor, mais
pareille chose est maintenant inconnue. La valeur échangeable d'un pareil
vêtement procurerait au sauvage qui en serait possesseur de quoi habiller toute
sa famille.» En voyant les Indiens de nos jours revêtus d'étoffes de laine et
pourvus de nos armes, on est tenté de croire au premier abord que la
civilisation commence à pénétrer parmi ces barbares; c'est une erreur: tous ces
objets sont de fabrique européenne, ils attestent la perfection de nos arts sans
rien apprendre sur les arts des Indiens. Ceux-ci, dans ce qu'ils produisent
eux-mêmes, sont inférieurs à leurs aïeux; en devenant plus nomades et pins
pauvres, ils ont perdu le goût des constructions étendues et durables. Le
sauvage établit à la hâte une sorte de tanière, et pourvu qu'elle lui fournisse
un asile passager contre la rigueur des saisons, il est content. Je dirai de la
culture quelque chose d'analogue: sans domicile fixe, l'Indien ne sait
aujourd'hui où établir son champ de maïs, et il ignore s'il aura le temps d'en
récolter les produits. Il se concentre donc de plus en plus dans les habitudes
de chasse, et, à mesure que le gibier devient plus rare, il le considère de plus
en plus comme son unique ressource. C'est ainsi que l'approche d'un peuple
cultivateur a rendu les indigènes de l'Amérique du Nord moins cultivateurs
qu'ils ne l'étaient avant. Tous les hommes qui mènent une existence agitée et
précaire sont portés à l'imprévoyance, le hasard joue forcément un si grand rôle
dans leur vie, qu'ils sont tentés de lui abandonner volontairement la conduite
de tout; mais jamais cette imprévoyance des Indiens, fruit naturel de leur état
social, ne se montra sous un caractère plus sauvage que de notre temps; chez eux
on aperçoit chaque jour un effet extraordinaire qui se produit de loin en loin
parmi les hommes civilisés auxquels la direction de leur propre sort vient à
échapper tout-à-coup. On a vu dans toutes les marines d'Europe des équipages,
prêts à couler au fond de l'abîme, employer en orgie et en folle gaîté les
derniers moments qui leur restaient; ainsi arrive-t-il aux Indiens: l'excès de
leurs maux les y rend insensibles; sans avenir, sans sécurité même du lendemain,
ils s'abandonnent avec un emportement sauvage aux jouissances du présent,
laissant à la fortune le soin de les sauver d'eux-mêmes, si elle veut faire un
effort de plus. Le goût pour les liqueurs fortes va toujours croissant parmi les
sauvages, dit M. Schoolcraft, p. 387. On a remarqué avec quelle difficulté les Indiens parvenaient à soutenir leur
vie pendant l'hiver. Quand l'été commence, ils se rendent dans les endroits où
se tiennent les commerçants européens, et, au lieu d'échanger leurs pelleteries
contre des objets utiles, ils les emploient presque toujours à acheter de
l'eau-de-vie, se consolant des privations et des maux soufferts par d'affreuses
orgies. «Ici, dit Tanner, p. 57, les Indiens dépensèrent en très-peu de temps
toutes les pelleteries qu'ils s'étaient procurées dans une chasse longue et
heureuse. Nous vendîmes en un jour cent peaux de castor pour avoir de
l'eau-de-vie.» il dit dans un autre endroit, p. 70: «Dans un seul jour nous
vendîmes cent vingt peaux de castor et une grande quantité de peaux de buffle
pour du rhum.» Les maladies, les vols, les meurtres, ne manquent point de suivre
ces excès. Un jour, deux sauvages se déchirent la figure avec leurs ongles, et
se coupent le nez avec les dents; (1) une autre fois, un Indien (2) égorge sans
le savoir un de ses hôtes. [(1) V. Tanner, p. 164. Les misères, qui sont la suite de semblables désordres, au lieu de retenir
les indiens, les poussent avec plus de force vers l'abîme. Jusque-là, dit
Tanner, ma mère adoptive s'était abstenue de boire des liqueurs fortes; mais
accablée par ses chagrins et ses malheurs, elle finit par contracter cette
funeste habitude. J'ai montré, en parlant du gouvernement chez les Indiens des temps
antérieurs, que, parmi toutes les nations du continent, il existait des pouvoirs
politiques et réguliers. On voyait des monarchies au Sud, des républiques au
Nord; partout se montrait une puissance publique plus ou moins bien organisée;
et c'était avec justice que John Smith disait: «Ces Indiens sont barbares;
cependant, ils témoignent souvent à leurs magistrats plus d'obéissance que les
peuples civilisés.» Aujourd'hui les choses ont bien changé; la plupart des nations du Sud sont
encore soumises à un chef unique, (3) mais son autorité est souvent méconnue.
[(3) V. Voyages du major Long, to the rocky Mountains, première expédition,
t. I, p. 223 et 228. L'organisation des tribus du Sud et du Nord diffère
entièrement, disent MM. Lewis et Clarke. Chez les premières, l'autorité est dans
les mains du petit nombre; chez les secondes, de la majorité.] La chaîne des traditions sur lesquelles elle se fondait étant interrompue,
les coutumes qui lui servaient d'appui ayant été modifiées, les hommes sur
lesquels elle s'exerçait étant plus épars et plus nomades que jadis, à une
servile obéissance a succédé un esprit d'indépendance sauvage qui ne saurait
rien fonder que le désordre. An Nord, le mal est plus grand encore; les
monarchies absolues ont une force qui leur est propre; l'autorité s'y soutient
elle-même longtemps encore après que son prestige a disparu. Mais quand le
désordre commence à s'introduire au sein d'une république démocratique, la
société semble disparaître toute entière; son lien est comme brisé;
l'individualité reparaît de toutes parts; ainsi arrive-t-il aux peuples nomades
du Nord. Lorsqu'on se reporte aux récits que William Smith, Lahontan et
Charlevoix nous ont faits des Iroquois, des Hurons et de tous les hommes parlant
la langue algonquine, on découvre qu'à l'époque où ces auteurs écrivaient, dans
chaque tribu sauvage, un certain nombre d'hommes choisis et le corps des
vieillards exerçaient un puissant contrôle sur toutes les actions des indigènes,
et fournissaient à la faiblesse individuelle l'appui tutélaire de la société.
Les traces de cette espèce de gouvernement sont à peine reconnaissables de nos
jours. Cette influence, qui atteste un reste de moeurs chez les peuples barbares,
s'est presque entièrement évanouie. Dans les conseils nationaux, c'est la force
et non la raison qui fait la loi: les conseils de l'expérience y sont méprisés,
et la jeunesse y domine. «De nos jours, disent MM. Clark et Cass, on peut
affirmer qu'il n'existe point de gouvernement parmi les tribus du Nord et de
l'Ouest. La coutume et l'opinion y maintiennent seules une sorte d'état de
société barbare. Autrefois les vieillards ou chefs civils possédaient une
autorité réelle; mais il y a long-temps qu'il n'en est plus ainsi: à peine
trouve-t-on des traces de ce même ordre de choses. Lorsque les Indiens
s'assemblent pour délibérer sur les affaires communes, ils forment des
démocraties pures, dans lesquelles chacun réclame un droit égal à opiner et à
voter; en général cependant ces délibérations sont conduites par les anciens;
mais les jeunes gens et les guerriers exercent le véritable contrôle. On ne peut
avec sûreté adopter aucune mesure sans leur concours. Dans un pareil état de
société où les passions gouvernent, le tomahawk mettrait bientôt un terme à
toute tentative qui aurait pour objet de diriger ou de contraindre l'opinion
publique. L'expérience, ajoutent les mêmes auteurs, nous a donc fait connaître
l'utilité de faire signer les traités à tous les jeunes guerriers présents. Il
faut, avant tout, s'assurer le consentement de la majorité des Indiens.» (Voy.
Rapports au congrès.) Il n'est pas rare cependant que, parmi les tribus sauvages dont je viens de
parler, certains individus parviennent à exercer plus d'influence que les autres
sur leurs semblables. Mais cette influence n'a aucun fondement durable; elle
s'acquiert, pour ainsi dire, par hasard, s'exerce par occasion, et ne s'étend
jamais qu'à un petit nombre d'objets. -- «L'Indien, dit Tanner, page 125, qui commande une troupe de guerre, n'a
aucun contrôle sur ceux qui l'accompagnent; il n'exerce sur eux qu'une influence
personnelle: dans cette circonstance, dit-il ailleurs, (page 172) on me choisit
pour chef; comme nous n'avions en vue que de trouver à vivre, et qu'on me
connaissait bon chasseur, on avait raison d'agir ainsi.» Les hommes qui composent ces nations sauvages sont trop dispersés pour
pouvoir contracter l'habitude d'une obéissance commune. Ils échappent à tout
contrôle par le fait même de leur misère. On n'a rien à attendre d'eux, et ils
n'ont rien à perdre: il est donc difficile de découvrir parmi ces nations
indiennes du Nord quelque chose qui ressemble à une société. L'individu n'y
trouve de protection qu'en lui-même, comme dans l'état de nature. Le livre tout
entier de Tanner est aussi rempli de récits d'actes de violence et de brigandage
que de maux et de misère. Nulle part on n'aperçoit d'autorité prête à servir de
médiatrice entre le fort et le faible, entre l'offenseur et l'offensé. Les
Indiens ont perdu jusqu'à l'idée de ce pouvoir tutélaire. Quand un Indien du
Nord est victime d'un crime, il se venge s'il est le plus fort, et fuit s'il est
le plus faible: dans aucun des deux cas la pensée d'un pouvoir social ne se
présente à son esprit. En ceci, comme en tout le reste, les opinions mettent sur
la trace des coutumes et des lois. «Un Indien, dit Tanner, page 208, s'attend toujours à ce que l'outrage qu'il
fait sera vengé par celui qui en a souffert; et un homme qui omettrait de tirer
vengeance d'une injure n'inspirerait aucune estime.» Les deux parties du tableau sont sous les yeux du lecteur qui maintenant peut
juger. Il y a deux cents ans, les indigènes de l'Amérique du Nord formaient des
tribus de chasseurs; un domicile fixe, des coutumes anciennes, des traditions
respectées, des moyens de subsistance assurés, la tranquillité de corps et
d'esprit qui était la suite de l'aisance, leur avait permis de tirer de l'état
social des chasseurs toutes les conditions de bonheur et de grandeur que cet
état social peut offrir. Aujourd'hui rien n'est changé en apparence. Ces mêmes tribus vivent encore de
la chasse et ont conservé toutes les habitudes inhérentes à ce genre de vie.
Cependant les Indiens de nos jours ne ressemblent point à leurs pères. Les Européens, en dispersant les Indiens dans des déserts nouveaux pour eux,
en interrompant leurs traditions, en troublant leurs souvenirs, en brisant leurs
coutumes, en altérant leurs moeurs, les ont poussés aux conséquences les plus
funestes de la vie de chasseurs. C'est ainsi que le contact d'hommes civilisés,
éclairés et cultivateurs a rendu les Indiens plus errants et plus sauvages
qu'ils n'étaient autrefois. *** NOTES. NOTA. L'auteur a, dans le cours des années 1831 et 1832, parcouru tous les
lieux qui sont décrits dans ce livre, et notamment les contrées sauvages qui
avoisinent les grands lacs de l'Amérique du Nord; il a vu le lac Supérieur et la
Baie-Verte (Green-Bay) située à l'ouest du lac Michigan, Québec et la
Nouvelle-Orléans, et tous les Etats américains sur lesquels des observations de
moeurs sont présentées. PAGE 9. - * Les migrations d'Europe en Amérique prennent chaque année un
nouvel accroissement; dans les trois mois de mai, juin et juillet 1834,
Baltimore a reçu 4,209 émigrants presque tous Allemands; New-York en a vu
débarquer 35,000 depuis le commencement de la belle saison jusqu'en août de la
même année; à Québec, 19 vaisseaux sont arrivés dans l'espace de deux jours,
avec 2,194 Irlandais; enfin l'on évalue à 100,000 le nombre des Européens qui,
durant l'année 1854, auront traversé l'Atlantique pour aller s'établir dans le
Nouveau-Monde. (V. les journaux américains et anglais d'août et septembre 1834.)
PAGE 10. - * Le Détroit. Rivière qui porte les eaux du lac, Huron et
du lac Saint-Clair dans le lac Erié.] PAGE 17. - * et ** Le trait le plus frappant dans les femmes d'Amérique,
c'est leur supériorité sur les hommes du même pays. L'Américain, dès l'âge le plus tendre, est livré aux affaires: à peine
sait-il lire et écrire qu'il devient commerçant; le premier son qui frappe son
oreille est celui de l'argent; la première voix qu'il entend, c'est celle de
l'intérêt; il respire en naissant une atmosphère industrielle, et toutes ses
premières impressions lui persuadent que la vie des affaires est la seule qui
convienne à l'homme. Le sort de la jeune fille n'est point le même; son éducation morale dure
jusqu'au jour où elle se marie. Elle acquiert des connaissances en histoire, en
littérature; elle apprend, en général, une langue étrangère (ordinairement le
français); elle sait un peu de musique. Sa vie est intellectuelle. Ce jeune homme et cette jeune fille si dissemblables s'unissent un jour par
le mariage. Le premier, suivant le cours de ses habitudes, passe son temps à la
banque ou dans son magasin; la seconde, qui tombe dans l'isolement le jour où
elle prend un époux, compare la vie réelle qui lui est échue à l'existence
qu'elle avait rêvée. Comme rien dans ce monde nouveau qui s'offre à elle ne
parle à son coeur, elle se nourrit de chimères, et lit des romans. Ayant peu de
bonheur, elle est très-religieuse, et lit des sermons. Quand elle a des enfants,
elle vit près d'eux, les soigne et les caresse. Ainsi se passent ses jours. Le
soir, l'Américain rentre chez lui, soucieux, inquiet, accablé de fatigue; il
apporte à sa femme le fruit de son travail, et rêve déjà aux spéculations du
lendemain. Il demande le dîner, et ne profère plus une seule parole; sa femme ne
sait rien des affaires qui le préoccupent; en présence de son mari, elle ne
cesse pas d'être isolée. L'aspect de sa femme et de ses enfants n'arrache point
l'Américain au monde positif, et il est si rare qu'il leur donne une marque de
tendresse et d'affection, qu'on donne un sobriquet aux ménages dans lesquels le
mari, après une absence, embrasse sa femme et ses enfants; on les appelle the
kissing families. Aux yeux de l'Américain, la femme n'est pas une compagne,
c'est une associée qui l'aide à dépenser, pour son bien-être et son
comfort, l'argent gagné par lui dans le commerce. La vie sédentaire et retirée des femmes, aux Etats-Unis, explique, avec les
rigueurs du climat, la faiblesse de leur complexion; elles ne sortent point du
logis, ne prennent aucun exercice, vivent d'une nourriture légère; presque
toutes ont un grand nombre d'enfants; il ne faut pas s'étonner si elles
vieillissent si vite et meurent si jeunes. Telle est cette vie de contraste, agitée, aventureuse, presque fébrile pour
l'homme, triste et monotone pour la femme; elle s'écoule ainsi uniforme jusqu'au
jour où le mari annonce à sa femme qu'ils ont fait banqueroute; alors il faut
partir, et l'on va recommencer ailleurs la même existence. Toute famille américaine contient donc deux mondes distincts: l'un, tout
matériel; l'autre, tout moral. Quelle que soit l'intimité du lien qui unit les
époux, on voit toujours entre eux la barrière qui sépare le corps de l'âme, la
matière de l'intelligence.] PAGE 17. - ** Destruction cruelle et prématurée... PAGE 18. - * Pour être innocente... PAGE 20. - * C'est elle qui fixe son choix... Il est rare que ses parents la contrarient sur ce point; s'ils font une
objection, la jeune fille en triomphe d'ordinaire par un peu de constance. La
société blâmerait un père qui résisterait longtemps au voeu de ses enfants. Ce
n'est pas que, dans ce pays de liberté, l'autorité paternelle soit désarmée; la
loi donne aux parents le droit d'exhérédation dans toute son étendue; mais ils
n'en font pas usage dans cette circonstance, parce que les moeurs, toujours plus
puissantes que les lois, protègent la liberté dans le mariage.] PAGE 23 - * et ** * En naissant, de grandes richesses... Il se rencontre bien par accident quelques jeunes gens que le hasard d'une
fortune héréditaire et d'une éducation polie rend propres aux intrigues de
société et aux galanteries; mais ils sont en trop petit nombre pour nuire, et,
s'ils font seulement signe de troubler la paix d'un ménage, ils trouvent le
monde américain ligué tout entier contre eux pour les combattre et pour écraser
l'ennemi commun. Ceci explique pourquoi les Américains célibataires, qui ont de
la fortune et des loisirs, ne restent point aux Etats-Unis et viennent vivre en
Europe, où ils trouvent des hommes intellectuels et des femmes corrompues._
** Point de différence de rang... Aussi, quiconque séduit une jeune fille contracte, par le fait même,
l'obligation de l'épouser; s'il ne le faisait pas, il encourrait la réprobation
du monde et serait repoussé de toutes les sociétés. Qu'en Angleterre un jeune homme appartenant à l'aristocratie séduise une
jeune fille de la classe moyenne, son aventure fait peu de scandale: et le grand
monde où il vit lui pardonne aisément le dommage qu'il a causé dans des rangs
inférieurs. Il n'en peut être ainsi dans une société où les conditions sont
égales et où les rangs ne sont point marqués. PAGE 34. - *, ** et *** * Ne jamais parler des choses qu'il ne savait pas. V. la note de la page 115, relative à la sociabilité des Américains. ** Il détestait les Anglais. Dire que les Américains haïssent les Anglais, c'est rendre imparfaitement
leurs sentiments. Les habitants des Etats-Unis furent soumis à la domination
anglaise, et au souvenir de leur indépendance conquise se mêle celui des guerres
dont elle a été le prix. Ces luttes rappellent des temps d'une inimitié profonde
contre les Anglais. La civilisation avancée de l'Angleterre inspire aussi des sentiments de
jalousie très-prononcés à tous les Américains. Cependant, lorsque la pensée
d'une rivalité sort un instant de leur esprit, on les voit fiers de descendre
d'une nation aussi grande que l'Angleterre; et l'on retrouve dans leur âme ce
sentiment de piété filiale qui rattache les colonies à la mère-patrie,
long-temps après qu'elles sont devenues libres. Le souvenir des anciennes querelles s'efface chaque jour; mais la jalousie
s'accroît. La prospérité matérielle des Etats-Unis a pris un essor merveilleux,
que l'Angleterre regarde d'un oeil inquiet: et l'Amérique ne peut se dissimuler,
malgré la rapidité de ses progrès, qu'elle est encore inférieure à l'Angleterre.
Ce sentiment des deux peuples n'a rien que de légitime dans son principe; mais
l'orgueil national, que la presse de Londres comme celle de New-York excite à
l'envi, vient envenimer cette disposition. Les journaux anglais sont pleins de mépris pour les Etats-Unis qu'ils
représentent comme un pays entièrement sauvage. «Comparez donc, dit un
magazine anglais publié à Londres, la moralité de l'Angleterre et de
l'Amérique, comme si aucun parallèle pouvait s'établir entre un pays surchargé
de population, où six millions d'individus sont de race commerçante et
manufacturière, et dans lequel les yeux sont assaillis d'objets qui invitent au
larcin; et l'Amérique où il n'y a rien à voler, si ce n'est de l'herbe et de
l'eau; où la terre est la seule chose sur laquelle on puisse vivre; où il faut
que chacun soit son propre tailleur, charpentier, etc.; où tout le savoir-faire
de la vie consiste à planter du maïs et des pommes-de-terre, et où l'excès du
luxe est d'en faire un pudding; où la vue d'un miroir est chose si rare qu'elle
met en mouvement la population d'une province, etc.» Suivent beaucoup d'autres
observations du même genre. (V. Daily commercial gazette, Boston, 28
septembre 1831.) Tous les jours on lit de semblables invectives dans les
feuilles anglaises; l'irritation qu'elles excitent dans l'esprit des Américains
est assez naturelle, et leur ressentiment est en proportion exacte de
l'injustice des Anglais à leur égard. Une autre cause amène encore un effet semblable. Les Anglais qui voyagent en
Amérique y sont parfaitement accueillis par trois raisons: la première est que
les Américains sont naturellement hospitaliers pour des étrangers qui parlent
leur langue; 2º quoique jaloux de l'Angleterre, ils éprouvent un véritable
plaisir à recevoir individuellement chaque Anglais qui vient les visiter, et
dans lequel ils ne voient plus qu'un membre de la nation dont ils sont
descendus; 3º enfin ils désirent être jugés favorablement, eux et leur pays, par
les Anglais, précisément parce qu'ils sont leurs rivaux; ils s'efforcent donc
d'être polis, pour leur prouver que l'Amérique n'est pas sauvage; et comme ils
croient de très-bonne foi avoir dans leur pays de fort belles choses à montrer,
ils se mettent en devoir d'étaler aux yeux de l'insulaire britannique toutes les
richesses morales et matérielles des Etats-Unis. Cependant, plein de ses préjugés nationaux et pouvant d'ailleurs, sans
partialité, trouver l'Amérique inférieure à son pays, l'Anglais, de retour dans
sa patrie, écrit son voyage transatlantique, lequel n'est autre qu'une
satire continue en un ou deux volumes; quelquefois il ne respecte pas même les
noms propres, et livre à la risée de ses concitoyens les dignes étrangers dont
il a reçu l'hospitalité. Les plus réservés dans leur style sont encore injustes
et blessants. L'ouvrage publié en Angleterre arrive bientôt aux Etats-Unis, où
son apparition est un coup de foudre pour les vanités américaines. La rivalité, qui existe entre les Américains et les Anglais n'est pas
seulement industrielle et commerciale. Ces deux peuples ont une langue qui leur
est commune, et chacun a la prétention de la mieux parler que l'autre. Je crois
que tous les deux ont raison. En Angleterre, la classe supérieure possède une
délicatesse de langage qui est inconnue en Amérique, si ce n'est dans un petit
nombre de salons qui font tout-à-fait exception; et aux Etats-Unis, où il
n'existe ni classe supérieure ni basse classe, la population entière parle
l'anglais moins bien, il est vrai, que l'aristocratie d'Angleterre, mais aussi
bien que la classe moyenne, et infiniment mieux que la classe inférieure de ce
pays. *** - Où tout le monde a des esclaves. Les états où l'esclavage existe encore sont le Maryland, la Virginie, les
deux Carolines, la Géorgie, Alabama, Mississipi, Tennessee, Kentucky,
New-Jersey, Delaware, Missouri, la Louisiane, les territoires d'Arkansas et de
la Floride, et le district de Colombie. V. du reste les tableaux statistiques
qui suivent l'appendice sur la condition sociale et politique des esclaves.
PAGE 35. *, **, ***, ****, ***** et ******. * «De la société biblique.» Il existe aux Etats-Unis une multitude d'associations religieuses dont
l'objet principal est de répandre la Bible. On en compte à New-York seul plus de
dix; l'une sous le titre d'American Bible Society, l'autre, sous celui
d'American Tract Society_, etc. En 1850, cette dernière société a distribué
242,183 Bibles (1). C'est en répandant la Bible que les protestants, et notamment les
presbytériens qui sont les plus zélés de tous, espèrent christianiser et
civiliser le monde. Cependant ce livre n'est point à la portée de toutes les
intelligences, il renferme plus d'un passage obscur et propre à recevoir des
interprétations diverses. Comme j'exprimais cette pensée en demandant quel était
l'inconvénient d'épurer le texte des Bibles remises entre les mains du peuple,
un presbytérien me répondit avec un accent plein de conviction: «La Bible est un
livre sacré qui vient de Dieu; il est bon tout entier; le peuple sait de quelle
source divine il provient, et il a foi en lui. Tout extrait de la Bible serait
l'oeuvre de l'homme et ne mériterait aucune confiance; on ne doit rien
retrancher à la parole de Dieu.» ** «Société de tempérance.» Une association se forma à Boston en 1813, sous le nom de Société du
Massachusetts pour la suppression de l'intempérance, son objet était de diminuer
l'usage, si commun aux Etats-Unis, des liqueurs fortes. D'abord ses efforts
furent peu efficaces; cependant l'association s'étendit chaque jour davantage;
en 1826 la société américaine de tempérance fut organisée; de cette époque
datent des réformes salutaires dans les moeurs des Américains. Le sixième
rapport de la société de tempérance établit que, depuis 1826, plus de deux mille
personnes ont cessé de fabriquer des liqueurs fortes, et que plus de six mille
ont discontinué d'en vendre, qu'il y a sept cents vaisseaux américains sur
lesquels on n'en fait plus usage, et que plus de cinq mille personnes adonnées à
l'ivrognerie sont devenues sobres. V. American almanach, 1834, p. 89. *** «La société de colonisation.» Fondée à Washington en 1816, par les soins du révérend Robert Finley du
New-Jersey, dans le but de coloniser les gens de couleur devenus libres. V. à ce
sujet l'appendice à la fin de ce volume. **** «Antimaçon.» Ce mot indique qu'il existe aux Etats-Unis des maçons, c'est-à-dire
des sociétés de franc-maçonnerie. Dans un pays de liberté universelle et
illimitée, ces sociétés ne peuvent être ni utiles aux citoyens pour la conquête
ou la conservation de leurs droits, ni dangereuses pour le gouvernement, contre
lequel on a mille moyens d'attaques légaux et patents. Aussi jusqu'à présent la
maçonnerie n'est-elle le symbole d'aucun parti politique. Le général Jackson,
président des Etats-Unis et représentant du parti républicain, est franc-maçon,
de même que M. Clay, son antagoniste aux dernières élections, dont les opinions
sont considérées comme moins démocratiques. La création d'une franc-maçonnerie aux Etats-Unis ne s'explique guère que par
le penchant qu'ont les Américains à imiter l'Europe dans tout ce qui est
compatible avec la nature de leur gouvernement; les rapports de philantropie et
de fraternité qui s'établissent entre tous les membres de la franc-maçonnerie,
ont pu cependant inspirer aux Américains le désir de voir cette institution
transportée chez eux. Quoi qu'il en soit, ils y attachent eux-mêmes peu d'importance: «Il n'y a
qu'une chose plus absurde que les maçons me disait un homme fort
spirituel de Boston, ce sont les anti-maçons.» Cependant, vers l'année 1827, un événement déplorable est venu provoquer
l'attention publique sur la franc - maçonnerie, et a rendu moins indifférente
dans l'opinion la participation à cette société. Un nommé Morgan, de l'Etat de
New-York, affilié aux francs-maçons, se sépara d'eux subitement et devint
antimaçon; il paraît même qu'il annonça l'intention de divulguer les statuts et
les secrets de l'association; quelques, jours après il disparut de son domicile,
et, pendant un certain temps, on ignora ce qu'il était devenu; mais bientôt
après on trouva son cadavre flottant sur le lac Erié, où tout porte à penser que
des meurtriers l'avaient précipité. Des poursuites judiciaires furent
commencées, des indices recueillis; mais les témoins, dont on aurait pu tirer
quelques lumières, étaient frappés d'une telle terreur, qu'ils ne voulurent rien
dire à la charge des inculpés. Cette affaire a été, pour le parti antimaçonique, un signal de recrudescence.
Beaucoup de personnes désintéressées ont de très-bonne foi repoussé une
association qui avait été la cause ou tout au moins l'occasion d'un odieux
forfait. D'autres se sont empressées d'exploiter au profit de leur ambition
particulière ce mouvement des esprits, et ont tâché d'organiser le parti
antimaçonique, dans un intérêt apparent de morale, et en réalité dans le but
unique de se placer à la tête d'une opinion. Dans un pays où il n'existe point
de partis politiques, les ambitions ont une peine infinie à se produire; à la
place d'intérêts réels, elles sont obligées d'en créer de factices; alors un
fait, une idée, sont des accidents heureux dont elles s'emparent; c'est un
costume pour jouer leur rôle. Toutes les questions politiques relatives à l'existence et à la nature des
partis aux Etats-Unis sont traitées dans l'ouvrage que va publier M. de
Tocqueville sur la démocratie en Amérique. (V. tome II, chap. 2.) ***** Austérité des puritains de la Nouvelle-Angleterre. Cette austérité ne se montre pas seulement dans les moeurs; on la voit
également paraître dans les lois: l'ivresse, les jeux de hasard, la fornication,
le blasphème, l'inobservation du dimanche, sont, dans le Massachusetts, des
délits passibles d'un emprisonnement ou d'une amende. Le puritanisme dominant
dans la Nouvelle-Angleterre exerce encore son influence sur presque tous les
Etats de l'Union; c'est ainsi que le code pénal de l'Ohio punit de
l'emprisonnement les rapports entre hommes et femmes non mariés. J'ai vit à
Cincinnati des individus condamnés pour ce délit, et renfermés dans un cachot
infect, où l'air extérieur ne pénètre jamais. A New-York, tous les jeux de hasard, tels que les cartes, les dés, le
billard, sont défendus dans tous les lieux publics, auberges, tavernes,
paquebots, etc., sous peine de 10 dollars d'amende (53 fr.) contre les
aubergistes et les maîtres de paquebots. Toute personne qui gagne une somme
d'argent à un jeu de hasard est passible d'une amende quintuple de la somme
gagnée; quiconque perd ou gagne, en jouant ou en pariant, une somme de 25
dollars (132 fr.), est déclaré coupable d'un délit (misdemeanor), et
passible d'une amende qui ne peut être moindre du quintuple de la somme gagnée
ou perdue (1). La loi du même Etat punit les jurements et les blasphèmes (2);
elle défend la vente de liqueurs fortes dans le voisinage d'une assemblée
religieuse, à moins que ce ne soit à une distance de deux milles au moins (3).
Les lois de la Pensylvanie contiennent des dispositions analogues (4); elles
portent tantôt l'amende, tantôt l'emprisonnement contre l'ivresse, et privent de
leur patente les aubergistes chez lesquels l'infraction a eu lieu. Lorsqu'un
individu est connu pour un ivrogne d'habitude, on lui nomme un curateur ou
conseil judiciaire, comme s'il était en démence, et quiconque, aubergiste,
distillateur ou épicier, lui vend des liqueurs fortes ou du vin, est passible
d'une amende de 10 dollars (53 fr.) (5). (1) V. Status révisés de l'Etat de New-York, t. 1er, 1re partie, titre 8,
chap. 20, art. 2 et 3, p. 661 et 662. ******,«Quand venait le dimanche... La célébration du dimanche ne se borne pas en Amérique comme chez nous, à une
cérémonie; elle dure tout le jour. Chacun, après l'office, rentre chez soi, et
bientôt on ne voit dans les rues ni voitures, ni hommes, ni femmes, ni enfants.
Pour que les voitures ne puissent passer, les rues qui avoisinent les églises
sont barrées à l'aide de chaînes suspendues en travers, à deux pieds au-dessus
du sol. On dirait, au silence qui se fait partout, une cité abandonnée par
laquelle l'ennemi aurait passé la veille, et où il n'aurait laissé que des
morts. La loi de l'Etat de New-York porte que, le jour du dimanche, tous
amusements, tels que la chasse à courre et à tir, le jeu, les courses de
chevaux, etc., etc., sont interdits. Il est défendu à tout aubergiste ou
distillateur de débiter aucune liqueur spiritueuse, et à tout négociant de
vendre aucune marchandise. (V. Statuts révisés de New-York, t. 1, p. 675 et
676.) Il paraît bien certain qu'un grand nombre d'Américains, renfermés chez eux le
dimanche, s'occupent fort peu de la Bible, et profitent de l'ombre qui les cache
pour faire des oeuvres qui n'ont rien de pieux: les uns s'abandonnent sans frein
à la passion du jeu, d'autant plus funeste en Amérique que, les jeux publics les
plus innocents étant prohibés, le joueur se livre clandestinement aux plus
dangereux; d'autres s'enivrent de liqueurs spiritueuses; un grand nombre, parmi
ceux qui appartiennent à la classe ouvrière, se couche aussitôt après l'office.
Le même fait s'observe en Angleterre, conséquence de la même cause. Le
protestantisme, qui recommande pendant le dimanche le silence, le recueillement,
et exclut toutes sortes de réjouissances, n'a considéré que la condition des
hautes classes de la société. Cette observation tout intellectuelle du saint
jour convient à des esprits cultivés, et est propre à élever singulièrement des
âmes capables de méditation; mais elle ne sied point aux classes inférieures.
Vous n'obtiendrez jamais que l'homme, dont le corps seul travaille toute la
semaine, passe toute la journée du dimanche à penser. Vous lui refusez des
amusements publics; retiré dans l'ombre, il s'abandonne sans frein aux plus
grossiers plaisirs.] PAGE 36. - *, ** et ***. * Qui voyagent le dimanche... Il y a une loi, dans le Massachusetts (Nouvelle-Angleterre), d'après laquelle
on peut arrêter les gens qui voyagent le dimanche, et les condamner, pour ce
fait, à une amende. Celui qui a une cause urgente de déplacement doit demander
une autorisation de voyager pendant le saint jour. Le conducteur de voiture
publique, qui se met en route sans avoir obtenu cette permission, perd sa
patente pour trois ans. (V. general laws or Massachusetts, t. 1, p. 535 et t.
II, p. 403, 1815, chap. 135. La loi de New-York contient une disposition
analogue, mais moins sévère. V. Revised statutes, t. 1, p. 676.) ** La malle-poste... Autrefois le service de la poste était entièrement suspendu pendant le
dimanche; la malle aux lettres était elle-même arrêtée; mais, depuis plusieurs
années, on s'est relâché de cette rigueur de principe. Le plus grand nombre
approuve ce changement; mais les presbytériens le censurent amèrement, et y
trouvent le texte d'une accusation d'impiété contre le siècle. *** La France sera religieuse quand elle sera protestante. C'est une opinion très-répandue parmi les presbytériens des Etats-Unis, que
l'irréligion en France est due au catholicisme, et que le protestantisme lui
rendrait le zèle religieux qu'elle a perdu. La société biblique américaine, qui travaille avec beaucoup de zèle à
christianiser l'univers sous la forme protestante, songe souvent à la
France; et l'un de ses membres conçut, en 1851, un plan qui me paraît assez
curieux pour que j'en donne ici une brève analyse: «Nous devons, dit-il, porter sur la France nos premiers regards, pour
plusieurs raisons: 1º Sa langue est parlée dans le monde entier; 2º Sa situation géographique et politique fait que le principe adopté par
elle pénètre vite chez tous les autres peuples de l'Europe, et, maître d'elle,
le protestantisme détrônera bientôt le papisme qui règne en Espagne et en
Italie; 3º Depuis sa conquête d'Alger, la France tient dans ses mains la clef de
l'Afrique; 4º Les Français sont économes, polis dans leurs formes, entreprenants,
enthousiastes, et habiles à communiquer les croyances qu'ils ont dans l'âme;
5º La seule cause qui rend les Français irréligieux est leur haine contre
leur clergé.» L'auteur conclut donc en demandant que la société biblique américaine envoie
en France des commissaires chargés de distribuer une Bible à chaque habitant des
campagnes. (V. Western recorder, Utica, 12 juillet 1831.) Ce plan, accompagné de développements assez ingénieux, avait fait une telle
impression sur quelques jeunes adeptes de la communion presbytérienne, que l'un
d'eux, résolu de partir pour la France, vint un jour me demander quelques
renseignements nécessaires au voyage. je ne pus m'empêcher, en rendant justice à
son zèle, de lui signaler le côté faible de son entreprise: «Je crois, lui dis-je, que vous ne connaissez pas bien la France; elle est
moins irréligieuse qu'indifférente. Pour aller du catholicisme au
protestantisme, il faut un travail de l'intelligence et un besoin de croyances
que l'indifférence exclut. Le clergé catholique a été attaqué comme corps
politique utile au pouvoir, qui s'en faisait un appui; mais comme corps
religieux, il n'est pas haï. Il faut des convictions à la haine, et la France en
a peu en morale et en religion. Du reste, généralement parlant, on est
catholique en France, ou l'on n'est rien; et beaucoup ne sont catholiques que de
nom, qui ne se soucient point de devenir autre chose.» Je ne sais si mes paroles ont produit sur son esprit quelque impression; mais
je n'ai point appris que le projet de la société biblique américaine ait reçu
son exécution. PAGE 38. - * Parce qu'il n'y a point de partis. Il n'existe point de partis politiques aux Etats-Unis, en ce sens que tout le
monde est d'accord sur le principe fondamental du gouvernement, qui est la
souveraineté populaire, et sur sa forme, qui est la république. On ne voit donc
en Amérique rien qui ressemble à ce que nous apercevons en Europe, où les uns
veulent le despotisme, les autres la monarchie constitutionnelle, d'autres
encore la république. Cependant il se forme aux Etats-Unis des partis sur les
conséquences du principe reconnu par tous, et sur ses applications. Ce sont, au
fond, des querelles de personnes, mais il faut bien que l'intérêt privé se cache
sous le manteau de l'intérêt général. Cette question des partis politiques en
Amérique est traitée dans l'ouvrage que va publier M. de Tocqueville sur la
démocratie en Amérique. (V. t. II, ch. 2.) PAGE 40. - * Ces exagérations... Je blâme cet aveuglement de l'orgueil national des Américains, qui leur fait
admirer tout ce qui se passe dans leur pays, mais j'aime encore moins la
disposition des habitants de certaine contrée, qui, chez eux, trouvent toujours
tout mal. Ces deux tendances contraires, également exagérées, s'expliquent, du
reste, par la nature des institutions politiques: aux Etats-Unis, le peuple,
faisant tout par lui-même, ne croit jamais pouvoir assez louer son ouvrage; dans
les pays d'Europe, où, au contraire, il ne fait rien, il n'a jamais assez de
satire pour censurer les actes de la minorité qui gouverne. Les écrivains qui, aux Etats-Unis, veulent trouver des lecteurs, sont obligés
de vanter tout ce qui appartient aux Américains, même leur climat rigoureux,
auquel assurément ils ne peuvent rien changer. C'est ainsi que Washington
Irwing, malgré tout son esprit, se croit forcé d'admirer la chaleur tempérée des
étés, et la douceur des hivers dans l'Amérique du Nord. PAGE 46. - * «Dans la Nouvelle-Angleterre.» La taxe des pauvres n'a point encore produit, aux Etats-Unis, les mêmes maux
qu'en Angleterre. L'Amérique ayant un très-petit, nombre de pauvres, la charge
du paupérisme y est jusqu'à présent supportée sans peine. Il y a cependant des
vices si graves inhérents à cette institution, que, malgré le bien-être général
de ses habitants, malgré l'élévation du prix de la main-d'oeuvre, l'Etat, de
New-York a eu, pendant la seule année 1830, quinze mille cinq cents pauvres à
nourrir, dont l'entretien lui a coûté 216,533 dollars (1,147,635 fr.). La taxe
relative aux pauvres s'est en conséquence montée, pendant l'année 1850, à 69
centimes par habitant dans l'Etat de New-York. (V. Rapport du surintendant des
pauvres dans l'Etat de New-York.) Je ne connais que l'Etat du Maryland dans lequel on ait adopté un principe
différent de bienfaisance publique. On n'y reconnaît au pauvre aucun droit à un
secours, et c'est en cela que le système de charité suivi dans cet Etat est
conforme au nôtre. Mais, sous plusieurs rapports, les deux régimes sont bien
différents. Il existe dans le Maryland des établissements institués pour donner
asile aux pauvres qui n'ont pas de travail; à la vérité, les agents de
l'autorité en peuvent refuser l'entrée selon leur bon plaisir, mais ils en
admettent un grand nombre; tandis que chez nous, non-seulement on n'admet pas le
principe que la société est obligée de donner du secours aux indigents, mais
encore il n'existe pas de maisons de charité où l'on reçoive ceux qui pourraient
être jugés nécessiteux. Il n'y a, en France, d'assistance donnée qu'aux malades
et aux insensés. PAGE 63.- * Indulgence pour une banqueroute... sans pitié pour une
mésalliance. Je ne sais s'il peut exister dans aucun pays une plus grande Peu de temps après mon arrivée en Amérique, comme j'entrais dans un salon où
se trouvait réunie l'élite de la société de l'une des plus grandes villes de
l'Union, un Français, fixé depuis longtemps dans ce pays, me dit: «Surtout
n'allez pas mal parler des banqueroutiers.» Je suivis son avis et fis bien; car,
parmi tous les riches personnages auxquels je fus présenté, il n'en était pas un
seul qui n'eût failli une ou deux fois dans sa vie avant de faire fortune.
Tous les Américains, faisant le commerce, et tous ayant failli plus ou moins
souvent, il suit de là qu'aux Etats-Unis ce n'est rien que de faire banqueroute.
Dans une société où tout le monde commet le même délit, ce délit n'en est plus
un. L'indulgence pour les banqueroutiers vient d'abord de ce que c'est le
malheur commun; mais elle a surtout pour cause l'extrême facilité que trouve le
failli à se relever. Si le failli était perdu à jamais, on l'abandonnerait à sa
misère; on est bien plus indulgent pour celui qui est malheureux quand on sait
qu'il ne le sera pas toujours. Ce sentiment, qui n'est pas généreux, est
pourtant dans la nature de l'homme. On comprend maintenant pourquoi il n'existe aux Etats-Unis aucune loi qui
punisse la banqueroute. Electeurs et législateurs, tout le monde est marchand et
sujet aux faillites; on ne veut point porter de châtiment contre le péché
universel. La loi, fût-elle faite, demeurerait presque toujours sans
application. Le peuple, qui fait les lois par ses mandataires, les exécute ou
refuse de les exécuter dans les tribunaux, où il est représenté par le jury.
Dans cet état de choses, rien ne protège le commerce américain contre la fraude
et la mauvaise foi. Tout le monde peut faire le commerce sans tenir aucun livre
ni registre. Il n'existe aucune distinction légale entre le commerçant qui n'est
que malheureux et le banqueroutier imprudent, dissipateur et frauduleux. Les
commerçants sont en tout soumis au droit commun. De ce que les Américains sont indulgents pour la banqueroute, il ne s'ensuit
pas qu'ils l'approuvent: «l'intérêt est le grand vice des Musulmans, et la
libéralité est cependant la vertu qu'ils estiment davantage (1).» De même ces
marchands, qui violent sans cesse leurs engagements, vantent et honorent la
bonne foi. Lorsque je dis que les Américains, indulgents pour une bonqueroute, sont
sans pitié pour une mésalliance, je n'entends parler que des
mésalliances résultant de l'union des blancs avec des personnes de
couleur. (1) Châteaubriand, Itinéraire t. II, P. 38.] PAGE 67. * Il meurt moitié plus d'affranchis que d'esclaves.» Ce fait est constant. Ainsi, durant les années 1828, 1829 et 1830, il est
mort à Baltimore un nègre libre sur vingt-huit nègres libres, et un esclave sur
quarante-cinq nègres esclaves (2). (2) V. Emerson,statistic, p. 28, Reports of the health office of Baltimore.]
PAGE 79. - * «Moeurs des femmes en France...» C'est une opinion fort répandue aux Etats-Unis que les moeurs sont encore, en
France, ce qu'elles étaient dans le XVIIIe siècle: un grand nombre croient que
le vice y est toujours à la mode, et que le temps s'y passe en galanteries, en
intrigues de salons et en frivolités. Cette opinion des Américains est due
surtout à l'influence de quelques romanciers anglais fort lus aux Etats-Unis, et
qui, ne connaissant eux-mêmes la France que par les livres, sont en retard d'un
demi-siècle. C'est ainsi qu'un écrivain anglais très-distingué, l'auteur de
Pelham, mettant en scène deux Français de nos jours, les fait parler comme avant
la révolution; ils ne se disent pas un mot sans s'appeler: «Cher baron, cher
marquis.» PAGE 89. - * Les catholiques sont aussi soumis au Saint-Père à deux mille
lieues de Rome que dans Rome même. PAGE 91. - * Emprisonnement pour dette. Dans le plus grand nombre des Etats américains, l'emprisonnement est autorisé
par la loi pour des dettes minimes. Quelques-uns l'ont récemment aboli, tels que
New-York et Ohio; d'autres, par exemple le Maryland, ont fixé un minimum assez
élevé au-dessus duquel le débiteur ne pourrait être contraint par corps. Mais
dans les Etats même où cette modification a eu lieu, on continue d'appliquer
l'emprisonnement aux dettes les plus frivoles. Je me rappelle avoir vu dans la
maison d'arrêt (County Jail) de Baltimore plusieurs détenus que leurs créanciers
avaient fait mettre en prison pour des sommes de 10 et 20 cents (10 ou 20
sous). A la vérité, la loi leur donne le droit de se faire libérer, en
faisant prononcer par les tribunaux leur insolvabilité; mais pour entreprendre
une pareille procédure, il faudrait de l'argent; et comment celui qui, faute de
10 sous, est entré en prison, trouvera-t-il une somme beaucoup plus forte pour
en sortir? La loi nouvelle du Maryland défend de condamner à l'emprisonnement
pour une dette moindre de 20 dollars (106 fr.). Afin d'éluder la loi, les juges
condamnent le débiteur, non pour dettes, mais pour dommages et intérêts: c'est
une misérable subtilité. Ce qui, du reste, dans l'emprisonnement pour dettes,
PAGE 96. - * Guerre des Géorgiens aux Cherokis. Les Géorgiens ayant fait mille tentatives pour s'emparer des terres des
Cherokis, ceux-ci réclamèrent l'intervention du pouvoir fédéral. Le gouvernement
des Etats-Unis leur prêta d'abord son appui, et s'efforça de les maintenir dans
les limites tracées par les traités; mais comme les contestations se
renouvelaient sans cesse et devenaient plus violentes, le président finit par
déclarer aux Cherokis qu'il ne voulait point se mêler de leurs querelles avec la
Géorgie, et qu'ils eussent à s'arranger comme ils le pourraient avec le
gouvernement de ce pays. Il ajouta que, pour faciliter l'arrangement, il offrait
de les transporter aux frais du gouvernement central sur la rive droite du
Mississipi. Après cette déclaration, les Géorgiens redoublèrent de vexations et
de persécutions contre les Indiens, afin que ceux-ci eussent intérêt à accepter
la proposition du président. lis avaient remarqué que la résistance des Indiens
était particulièrement due aux conseils qu'ils recevaient des missionnaires qui
venaient chez eux pour les christianiser, et qui pensaient avec raison que la
civilisation des sauvages serait une chimère tant qu'on ne serait pas parvenu à
les fixer au sol. En conséquence, le gouvernement de la Géorgie fit une loi qui
interdisait à tous les blancs, quels qu'ils fussent, de venir s'établir d'une
manière permanente sur le territoire des Cherokis; et pour assurer l'exécution
de cette loi, ils menacèrent de l'amende et de la prison ceux qui y
contreviendraient. Nonobstant ces menaces légales, deux missionnaires s'étant
obstinés à rester au milieu des Indiens, le gouvernement de la Géorgie les fit
arrêter. Ils furent traduits devant une cour de justice et condamnés à
l'emprisonnement. Ils firent appel à la cour suprême des Etats-Unis. Ce tribunal
se trouva alors dans un véritable embarras, craignant de compromettre l'Union
vis-à-vis de la Géorgie en prononçant en faveur des condamnés. On sortit de part
et d'autre de cette difficulté par une sorte de compromis. La cour des
Etats-Unis différa quelque temps de prononcer son arrêt; et, dans cet
intervalle, le gouverneur de la Georgie ayant gracié les deux condamnés, on ne
donna pas de suite à leur appel. Telle est l'analyse fort abrégée de la querelle des Cherokis avec la Géorgie.
Tout ce qui, dans le cours du livre, ne s'accorde pas avec ces faits, n'a été
modifié que pour l'intérêt du récit. Du reste, l'émigration d'une partie des
Indiens à la suite de ces querelles, et l'assistance officieuse prêtée à leur
exil par le gouvernement fédéral, sont des faits également certains.] PAGE 102. - * et ** * Démocratie qui ne reconnaît point la supériorité des richesses.
Aux Etats-Unis, il n'y pas un individu arrêté pour crime qui ne puisse
obtenir sa mise en liberté sous caution, excepté dans le cas d'assassinat.
Ce principe, emprunté aux lois anglaises, est la source de grands abus. Il en
résulte que tout homme qui a de l'argent, ou qui en trouve à emprunter, peut
toujours se tirer d'affaire. Il donne une caution, disparaît et échappe à la
justice. Dès qu'il est absent, la procédure en reste là; on ne fait point, en
Amérique, de procès par contumace. La facilité des cautions est d'ailleurs
poussée à un excès incroyable; le juge n'est tenu, d'après la loi, à aucune
forme, et il peut se dispenser d'exiger aucune justification de la part des
cautions qui sont offertes. Un individu est arrêté: il présente un acte signé de
telle ou telle personne qui s'oblige à payer 2 ou 3 ou 4,000 dollars, en cas que
le prévenu ne s'évade. Ici se présentent plusieurs questions. Celui qui se porte
caution possède-t-il réellement des propriétés valant 3 ou 4,000 dollars?
qu'est-ce qui le prouve? lui fera-t-on représenter ses titres de propriété? -
Mais il faudrait encore qu'il prouvât que ses biens ne sont pas grevés
d'hypothèques. Toutes ces questions devraient être pesées mûrement par le
magistrat auquel la caution est présentée. Cependant il est certain que, dans la
presque totalité des cas, il ne les examine seulement pas, et, pour s'en
épargner la peine, il reçoit la caution. La loi ne l'assujettissant à aucune
formalité, il est assailli de sollicitations, auxquelles il finit toujours par
céder; on sait que sa volonté est sa seule règle; toutes les fois donc qu'on lui
présente un simulacre de caution, il la trouve bonne. Il suit de là qu'il n'y a
qu'un bien petit nombre d'individus qui ne soient pas capables de fournir
caution. Une personne très-digne de foi m'a assuré qu'à Philadelphie la facilité
des cautions est l'objet d'un singulier trafic, et si cette personne m'a bien
informé, il y a des voleurs qui ont toujours en réserve une certaine somme
d'argent, et qui, quand on les arrête, s'adressent à des entrepreneurs de
cautions. Ceux-ci, pour lesquels la caution judiciaire en matière criminelle
est devenue l'objet d'une industrie, reçoivent du voleur emprisonné 100 ou 200
dollars, et lui donnent en retour une caution de 3 ou 4,000 dollars; en faisant
cela, ils se compromettent peu, parce qu'ils ne possèdent rien. J'ai vu dans les
prisons de Philadelphie une femme qui, me dit-on, avait fourni dans sa vie à des
prévenus plus de 100,000 dollars de caution (530,000 fr.). Cette femme n'avait
cependant jamais joui d'aucune fortune; elle était de mauvaises moeurs, et avait
fini par se faire condamner pour vol. On me citait aussi à Philadelphie
l'exemple d'un jeune homme qui s'était rendu coupable d'un vol considérable,
accompagné des circonstances les plus aggravantes, et qui, après avoir obtenu
sans peine une caution et sa liberté, s'était évadé. Ces abus ne tiennent pas seulement au principe; si j'en crois des témoignages
qui m'ont paru dignes de confiance, les juges-de-paix, auxquels appartient
l'exercice du droit de mise en liberté sous caution, ne sont pas toujours à
l'abri de la corruption; et la caution est d'autant plus facilement admise par
eux, que celui qui la présente a pris plus de soin de les intéresser.
Celui-ci craint peu qu'on découvre la concussion; le prévenu, obtenant sa
liberté provisoire, disparaît, et la seule preuve à la charge du juge
prévaricateur s'évanouit. Le mal provient de ce que ces juges inférieurs n'ont
point de traitement fixe; ils n'ont que des épices (fées); ils sont ainsi
fort âpres sur le casuel; plusieurs, ne tirant de leurs fonctions légales qu'un
très-modique revenu, sont portés à des exactions qui l'accroissent. Du reste, indépendamment de ces causes particulières qui contribuent à
augmenter le mal, il y a une cause générale qui me paraît dominer toutes les
autres. Le vice capital est, selon moi, dans le fait même d'une institution
aristocratique établie chez un peuple où règne la démocratie. La loi qui
reconnaît à tout prévenu le droit d'être mis en liberté moyennant caution a été
faite au profit des riches. Elle concède ainsi aux classes supérieures de la
société un privilége exorbitant dont les classes pauvres sont exclues. Cet état
de choses se conçoit en Angleterre, mais d'où vient qu'il se rencontre aux
Etats-Unis? En voici la raison. Cette loi se trouve en Amérique parce qu'elle
existait en Angleterre lorsque les émigrés de ce pays sont venus s'établir sur
le sol américain. Cependant, depuis cette émigration, de nouvelles institutions
ont été fondées aux Etats-Unis, de nouvelles moeurs se sont formées; une loi
tout aristocratique se rencontre au sein d'une démocratie pure; c'est une
anomalie frappante. Cette contradiction sert à expliquer les abus qui viennent d'être signalés.
L'extrême facilité avec laquelle le pauvre trouve des cautions le fait jouir
d'un privilége qui, dans l'esprit de la loi, était réservé au riche seul; les
moeurs démocratiques des Américains dépouillent ainsi l'institution de son
premier caractère. L'harmonie est ainsi rétablie entre la loi civile et les
institutions politiques; mais il reste toujours un grand mal. C'est un vice
incontestable, dans une législation criminelle, que le droit de mise en liberté
sous caution applicable aux prévenus de quelques crimes que ce soit. Exercé
rigoureusement, c'est-à-dire en faveur de ceux seulement qui donnent réellement
caution, il fait naître des abus graves, mais en petite quantité, parce que le
nombre des riches est toujours restreint. Si on l'applique à tous, l'inégalité
entre les riches et les pauvres disparaît, mais les violations de la loi
s'accroissent à l'infini. V. General Laws of Massachusetts, t. 1, année 1784, ch. 12 et t. II, année
1812, eh. 30. V. Lois de la Pensylvanie, Purdon's digest, p. 820.] ** Proposer un duel. Celui qui a donné le soufflet aura un procès.
Dans l'état sauvage, l'homme ne connaît d'autre justice que celle qu'il se
fait lui-même. De son côté, la société civilisée n'admet pour l'injure d'autre
satisfaction que le recours aux tribunaux institués par elle. Le duel est une
sorte de compromis entre la réparation légale et la vengeance individuelle,
entre le bourreau et l'assassin. Dans les Etats du Nord de l'Amérique, le duel a perdu tout empire; la loi y
règne souverainement. On peut également dire qu'il n'existe pas dans les Etats
de l'Ouest et dans quelques nouveaux Etats du Sud; mais c'est par une autre
raison. La loi y est impuissante, et les moeurs y sont presque barbares. On ne
le rencontre plus que dans les Etats du Sud qui ont une vieille civilisation, et
où cependant les habitudes et les moeurs sont encore plus puissantes que les
lois. Dans toute la Nouvelle-Angleterre, à New-York, en Pensylvanie, la loi punit
le duel comme le meurtre (1) toutes les fois qu'il est suivi de mort. (1) V. general Laws of Massachusetts, t. II, p. 121, chap. 123, sect. 5 et 6,
etc.; chap. 124, sect. 1, 2 et 3, P. 501. - Statuts révisés de New-York, 4e
partie, titre 5, art. 1 § 1 et 2; t. II, p. 686. - Purdon's digest, vº
Duelling.] Elle porte en outre des peines sévères contre l'envoi ou la réception d'un
cartel non suivi de combat, et contre les témoins et tous ceux qui, par leur
aide ou assistance dans le duel, peuvent être considérés comme complices. Cette
complicité est punie, dans l'Etat de New-York, d'un emprisonnement dont le
maximum est de sept années. Un châtiment sévère est également appliqué à celui
qui reproche publiquement à une autre personne de n'avoir pas accepté un duel.
«Quiconque, dit la loi de Pensylvanie, publiera dans les journaux ou par lettres
missives écrites ou imprimées qu'un tel est un poltron, un misérable, un homme
sans foi, ou autres imputations injurieuses de ce genre, pour avoir refusé un
duel, sera puni d'une amende de 500 dollars et d'un an de travaux forcés (hard
labour); l'éditeur ou imprimeur des pamphlets sera, dans tous les procès de ce
genre, cité comme témoin, et admis comme tel par les cours de justice contre
l'auteur de l'écrit; et si lesdits imprimeur ou éditeur, appelés devant la,
justice, refusent de déclarer le nom de l'auteur, la cour devra les considérer
comme auteurs du libelle, et les condamner en conséquence (1).» (1) V. Purdon's digest, vº Duelling.] Dans ce pays, la loi sur le duel n'est pas une vaine menace, bravée par
l'opinion publique: elle est entièrement d'accord avec les moeurs; là on ne se
bat plus en duel. Il est certain que, dans la Nouvelle-Angleterre, aucune injure, pas même un
soufflet reçu ou donné, n'entraîne pour conséquence un combat singulier, et, ce
qu'il y a de plus remarquable, ce n'est pas le fait, mais bien l'opinion qui s'y
rattache; là, le sentiment public approuve hautement celui qui refuse un duel,
comme elle le blâmerait chez nous. Je pourrais à ce sujet citer les exemples de
plusieurs personnes fort honorables de Boston, dont la considération s'est
accrue par des refus de duel qui, en Europe, les eussent déshonorées. Cette
rigueur des lois, sanctionnée par l'opinion générale dans la
Nouvelle-Angleterre, me paraît tenir à plusieurs causes que je ne ferai
qu'indiquer: la teinte religieuse imprimée aux moeurs par le puritanisme des
premiers colons; des habitudes sérieuses; une vie régulière, toute consacrée aux
affaires; l'absence de divertissements, de jeux, de plaisirs bruyants, de
galanteries; et enfin l'esprit d'obéissance aux lois qui domine dans une
république bien réglée, esprit d'obéissance dont le duel est une violation.
Si l'on se bornait à consulter les lois sur la question du duel, on pourrait
penser que le Sud des Etats-Unis est à cet égard, en tous points, semblable au
Nord. En effet, nous trouvons, dans le code de la Caroline du Sud et celui de la
Louisiane, les mêmes dispositions contre le duel que dans les lois de la
Nouvelle-Angleterre (2). (2) V. Digeste des lois de la Louisiane, t. 1er, p. 476. Le duel suivi de
mort est puni de la peine capitale. L'envoi ou l'acceptation d'un cartel, le
duel non suivi de mort, l'assistance donnée au duel comme témoin, sont punis
d'un emprisonnement dont le maximum est de deux années et d'une amende de 200
piastres. Mais le duel, dont la coutume tient aux préjugés de l'honneur, est peut-être
de toutes les actions de l'homme celle sur laquelle la loi a le moins de
puissance. On a toujours vu les lois les plus sévères inefficaces contre le
duel, lorsque ce genre de combat était protégé par les moeurs; et il est exact
de dire qu'en cette matière la loi n'est respectée que le jour où elle n'est
plus nécessaire. Dans les Etats du Sud, tels que la Virginie, le Maryland et les deux
Carolines, des peines sévères sont portées contre le duel; cependant l'on s'y
bat sans cesse en duel et avec impunité. La justice n'interviendrait que s'il y
avait dans le fait du duel des circonstances qui le rendissent semblable à un
assassinat; mais toutes les fois que le combat s'est passé loyalement,
c'est-à-dire qu'il y a eu fair duel, comme on dit en Amérique, les
auteurs du duel ne sont jamais inquiétés. L'éditeur des lois de la Caroline du
Sud ne peut s'empêcher à cette occasion de mettre en note l'observation
suivante: «La sévérité de la loi, dont l'objet était de prévenir les fatales
conséquences de ce triste préjugé, semble avoir entièrement manqué son but; car
on sait qu'il n'y a pas d'exemple (dans ce pays du moins) d'un duelliste
condamné comme coupable de meurtre (1).» (l)Brevards digest, vº Duelling. t. 1er, p.272.] D'où vient cette différence de moeurs entre le Sud et le Nord? Les causes
principales, dont je ne présente ici qu'un aperçu, sont 1º La civilisation moins avancée des Etats du Sud; 2º Le climat, qui rend les habitants du Sud plus prompts aux mouvements
violents, et excite leurs passions; 3º L'indolence des hommes du Sud, qui, ayant des esclaves, ne travaillent
pas. Les jeux, les amusements, les débauches, tous les plaisirs des sens, y sont
beaucoup plus fréquents que dans le Nord; il n'est pas une de ces choses qui ne
soit une source de querelles, et conséquemment de duel. L'oisiveté, le désordre
qu'elle engendre, le trouble qu'elle jette dans les idées et dans les actions,
favorisent le duel, comme le travail et les habitudes Chez nous l'outrage qui rend un duel nécessaire est bien moins dans le fait
que dans l'intention. Aussi voyons-nous les causes les plus frivoles servir
d'occasion à de graves querelles. L'injure étant tout idéale et de convention, elle n'a point d'équivalent
possible: le duel seul peut la réparer. Dans le Sud des Etats-Unis, au contraire, c'est le fait matériel qu'on venge
par le duel, bien plus que l'intention; et ce fait est appréciable comme tout
dommage ordinaire. Un exemple va rendre sensible cette différence. En Amérique, dans plusieurs Etats du Sud, si celui qui a reçu un soufflet en
rend un autre, on estime que les parties sont quitte, et la querelle en reste
là. Pourquoi? C'est qu'en partant du point rationnel, un fait est l'équivalent
de l'autre; il y a deux injures parfaitement pareilles qui se compensent; chaque
bassin de la balance est chargé d'un poids égal; il y a réparation logique.
Celui qui fait ce raisonnement pèche, il est vrai, contre la société, qui défend
à ses membres de se faire justice eux-mêmes; mais c'est là son seul tort; car du
reste il est dans les principes du droit. Chez nous, au contraire, comme on procède d'un autre principe, qui est le
préjugé de l'honneur blessé, on arrive à une tout autre conclusion. Nous disons:
«Celui qui a reçu l'offense d'un soufflet est couvert d'infamie s'il ne lave son
injure dans le sang de l'offenseur. En a-t-il rendu un autre; l'agresseur qui
l'a reçu se trouve dans une position identique, et sera frappé du même
déshonneur s'il n'obtient pas la même réparation que son adversaire est forcé de
lui demander; de sorte qu'au lieu d'une personne qui a besoin du duel pour se
réhabiliter, il y en a deux.» J'ai dit en commençant que, dans les nouveaux Etats de l'Ouest et dans
quelques Etats nouveaux du Sud, le duel n'existe pas; là, comme dans le reste de
l'Union, le duel est sévèrement puni par la loi (V. Statute laws of Tennessee);
mais ce n'est pas la loi qui, dans ces Etats, l'empêche; c'est la barbarie des
moeurs. Là on se bat et l'on se tue plus qu'ailleurs; mais le duel s'y montre
avec des formes tellement sauvages, qu'il perd son nom pour prendre celui
d'assassinat. Il n'est pas sans doute sans exemple que, dans le Kentucky, le
Tennessee, le Mississipi, la Georgie, Alabama et dans une partie de la
Louisiane, des duels véritables n'aient eu lieu et se soient passés loyalement;
mais le plus souvent les combats que se livrent deux individus sont des attaques
imprévues, instantanées ou des guet-apens. Dès qu'une discussion s'élève entre
deux hommes, pour peu qu'elle devienne vive et qu'un mot injurieux soit
prononcé, vous les voyez aussitôt se placer dans l'attitude de deux combattants;
armés d'un poignard et d'un couteau dont tout habitant de ces contrées est
nanti, ils se frappent l'un l'autre avec une extrême rapidité; et celui qui
tarderait à se préparer à la lutte serait victime de son hésitation. Il arrive
souvent que de vieilles querelles qu'on croit éteintes depuis long-temps se
raniment au bout de deux ou trois ans, et leur réveil s'annonce par le meurtre
de l'offenseur ou de l'offensé. Les causes de cet état de choses sont nombreuses; j'indiquerai les
principales. Dans les pays dont il s'agit ici, la société est en quelque sorte
naissante. L'individu est réduit à ses propres forces pour soutenir son
existence, pour se protéger dans sa demeure isolée de toute habitation. Il
n'entre que fort rarement en contact avec la société civile, et s'accoutume à
devoir tout à lui-même; de là le principe de se faire justice, au lieu de la
demander à la loi. Une des conséquences nécessaires de la vie sauvage est de
placer le plus grand mérite de l'homme dans sa force physique, et d'attribuer
une plus grande part à l'individu qu'à la société. Ce même fait doit se trouver
chez tous les peuples, selon que leurs moeurs se rapprochent plus ou moins de
l'état sauvage. Les habitants de l'Ouest et du Sud, dispersés çà et là au milieu d'immenses
contrées, n'entretiennent entre eux que de rares communications; le plus grand
nombre ont des esclaves, et par conséquent ils ne travaillent pas; tout leur
temps se passe entre la chasse et l'oisiveté. C'est la vie féodale sans la
chevalerie, sans la galanterie, sans l'honneur. Enfin les rapports avec leurs
esclaves leur donnent des habitudes de domination et de violence qui sont en
opposition directe avec les principes de l'état social. Il faut ajouter à ces
faits que l'instruction est beaucoup moins répandue dans ces Etats que dans le
Nord, et que la religion n'y Le plus souvent, lorsque des meurtres sont commis avec les circonstances qui
ont été rapportées plus haut, aucune poursuite judiciaire n'est dirigée contre
les coupables; quelquefois une plainte est portée devant les magistrats; ceux-ci
conduisent les inculpés devant le jury, qui ne manque jamais de les acquitter.
Le jury ne condamne point de pareils faits, parce qu'il est composé d'hommes
dont les moeurs sont à demi sauvages; et chacun se trouve encouragé à ces sortes
de violences, parce que le jury les acquitte. Pour ces peuples encore barbares, le duel avec ses formes polies, ses témoins
et ses garanties de loyauté, serait un bienfait. Ce n'est donc point parce que la loi est, dans l'Ouest, plus puissante que
les moeurs, que le duel ne s'y trouve pas, mais bien parce qu'un reste de
barbarie y entretient des habitudes sauvages que la loi ne corrige pas et qui ne
sont point adoucies par les moeurs. Du reste, on peut dire en général que le duel a plus ou moins de force dans
un pays, selon que l'esprit d'obéissance à la loi y est plus ou moins puissant
sur les moeurs. Il faut ajouter que, partout où le sentiment de l'honneur est fortement
établi, le duel se maintient en dépit et des lois et du progrès des moeurs.
C'est ainsi qu'il se perpétue dans l'armée et dans la marine américaine, parce
que là il trouve un appui permanent dans l'honneur, principal mobile de tous les
corps armés.] PAGE 110. * Usage où sont les Indiens de prendre plusieurs femmes.
Le fond de l'épisode d'Onéda est entièrement vrai. (V. Voyage du major Long
aux sources de la rivière Saint-Pierre, au lac Winnepek, au lac des Bois, etc.,
etc., t. 1, p. 300 et 280.) La polygamie existe parmi toutes les tribus sauvages de l'Amérique du Nord;
chaque Indien a autant de femmes. qu'il en peut trouver. Ces femmes sont
réellement en état de servitude; elles préparent la nourriture de l'Indien, ont
soin de ses vêtements, et ne quittent point sa hutte tandis qu'il chasse ou fait
la guerre. Les rapports de l'indien et de ses femmes sont tout matériels; il ne
s'y mêle rien de moral ni d'intellectuel. Il n'est pas rare de voir les trois
soeurs servir de femmes au même homme. La condition des femmes indiennes est la
plus misérable qu'on puisse imaginer; elles n'ont aucune des prérogatives que
reconnaissent aux femmes les sociétés civilisées, ni aucun des plaisirs sensuels
que leur donnent les moeurs de l'Orient, où elles sont esclaves. J'ai dit que l'Indien a autant de femmes qu'il en peut trouver; il serait
peut-être plus juste de dire qu'il en trouve autant qu'il en peut nourrir; car
le sort des familles indiennes est si malheureux que les parents donnent sans
peine leur fille à qui peut la faire vivre. A cet égard, tout dépend de
l'habileté de l'homme à la chasse; un chasseur fameux a ordinairement un grand
nombre de femmes, parce qu'il peut fournir à toutes des moyens d'existence.
Le mariage de l'Indien avec ses femmes se fait sans aucune cérémonie, et
quelquefois il se dissout peu de jours après sa formation. Ceci toutefois arrive
assez rarement; l'Indien qui briserait aussi facilement un pareil lien se
nuirait dans l'esprit de sa tribu, et ne trouverait plus aucune famille disposée
à s'allier à lui. On conçoit que cette vie de fatigue, de misère et d'opprobre, décourage et
dégoûte beaucoup d'Indiennes; aussi le suicide est-il très-fréquent parmi elles.
(V. les relations du major Long, p. 394, t. 11, 2e voyage, et Tanner's
Narrative, New-York, 1830.) L'anecdote que j'ai introduite dans le texte de
l'ouvrage m'a paru un des exemples les plus frappants du désespoir où le malheur
de ces pauvres créatures peut les plonger, Je fais suivre la catastrophe de
cérémonies funéraires qui ne sont point une pure création de mon imagination. Il
est certain qu'à la mort d'un ami, l'Indien manifeste un très-grand chagrin; il
noircit son visage, il jeûne, cesse de se peindre la figure avec du vermillon et
s'abstient de tout ornement dans sa toilette; il se fait des incisions dans les
bras et dans les jambes et sur tout le corps; souvent les signes extérieurs de
son chagrin durent très long-temps. Le major Long dit avoir rencontré un Indien
qui, depuis quinze ans, ne se mettait plus de vermillon au visage, en
commémoration de la perte d'un ami précieux, et annonçait l'intention de
s'imposer la même privation pendant dix années. L'Indien mesure les témoignages
de sa douleur sur le degré d'affection que le défunt lui inspirait. (V. Long's
Expedition to the rocky Mountains, tome 1, p. 281. V. aussi Tanner's Narrative,
P. 288.) Voici dans quels termes Tanner raconte la fête des morts ou
jebi-naw-ka-win: «This feast is eaten at the graves of the deceased
friends. They kindle a fire, and each person, before he begins te eat, cutts of
a small piece of meat, which he casts into the fire. The smoke and smell of
this, they say, attract the jebi te come and eat with them.» PAGE 115. - * Sociabilité des Américains. Je pourrais citer mille exemples de l'extrême sociabilité des Américains, je
me bornerai à un seul. Lorsque, dans le cours de l'année 1832, M. de Tocqueville
et moi nous quittâmes la Nouvelle-Orléans afin de nous rendre, par terre, à
Washington, nous traversâmes le lac Pontchartrain sur un bateau à vapeur.
Arrivés à Pascaloula, où nous venions pour prendre le stage, nous
trouvâmes toutes les places occupées, ce qui nous causa un grand
désappointement, à raison de l'intérêt que nous avions de ne point ajourner
notre départ; deux Américains qui ne nous connaissaient nullement, voyant notre
embarras, descendirent de la voiture et nous proposèrent leurs places dans des
termes si simples et si obligeants, qu'on voyait bien qu'ils offraient avec le
désir d'être acceptés. Dans une foule de circonstances, mon compagnon de voyage
et moi avons trouvé les mêmes procédés chez les Américains. Celui qui juge les
hommes de ce pays par la première impression risque de se tromper étrangement.
Vous adressez une question à un Américain; il vous répond, sans vous regarder,
par le monosyllable oui ou non; ou bien même il ne vous fait aucune réponse.
Vous en concluez qu'il n'est pas sociable; vous avez tort. Il garde le silence,
mais il pense à la question que vous lui avez faite; il y réfléchit mûrement; si
ses souvenirs le servent mal, il consulte ceux d'un autre, et, une demi-heure
après votre demande, que vous avez peut-être oubliée, il vous apporte la
réponse, non pas une réponse hasardée comme on en fait dans le monde, mais une
véritable consultation, en plusieurs points, divisée en chapitres et
paragraphes. Certes, l'homme qui agit de la sorte est, si l'on veut, fort peu
poli, mais il est certainement sociable, car la bienveillance mutuelle est la
première condition de la sociabilité. Combien d'Européens qui, en pareille
occasion, tranchent subitement la question, ou répondent tout d'abord, avec la
plus grande urbanité, qu'il leur est impossible de la résoudre. La sociabilité des Américains tient surtout à leurs moeurs commerciales; ils
ont sans cesse besoin les uns des autres, les affaires les obligent à des
communications perpétuelles; aussi est-il passé en principe, chez eux, qu'on
doit en toutes choses se rendre mutuellement service. Elle est également
favorisée par l'égalité des conditions; tous les Américains ont les uns pour les
autres la même bienveillance que chez nous les membres d'une même classe ont
entre eux. Cette sociabilité, dont l'Européen sent vivement le prix, perd
quelquefois une partie de son charme. L'habitant de la Nouvelle-Angleterre ne
voit, dit-on, dans les rapports sociaux qu'une occasion de commerce et de
trafic. Quand il aperçoit un nouveau venu, il se fait d'abord cette question:
«N'y-aurait-il pas quelque affaire à traiter avec cet homme?» Il ne faut pas confondre la sociabilité des Américains avec l'hospitalité.
En général, les Américains sont peu hospitaliers; l'hospitalité demande
des loisirs que l'homme d'affaires ne possède pas. Je dis en général, parce
qu'il existe dès exceptions nombreuses à cette règle; j'en ai fait
personnellement l'expérience; mais ici je présente des aperçus qui ne
s'appliquent qu'au plus grand nombre. Sur ce point, il faut distinguer les Etats du Sud de ceux du Nord. Tous les
Etats du Sud ont des esclaves; ce fait exerce une immense influence sur les
moeurs des méridionaux. Les esclaves travaillant, les hommes libres sont oisifs.
Les habitants du Sud ont ainsi des loisirs qui manquent aux hommes du Nord; ils
peuvent recevoir les hôtes qui leur arrivent sans abandonner leurs affaires.
Presque tous vivent dans des habitations éloignées les unes des autres et
distantes des villes; la visite d'un ami, le passage d'un étranger, sont pour la
demeure solitaire un accident heureux qui, loin de troubler l'habitant des
champs, le réjouit vivement. Pour des gens inoccupés, tout passe-temps est
précieux. On peut dire aussi, en termes généraux, qu'à la ville on se
voit et qu'à la campagne on se reçoit. De ces faits découlent
plusieurs conséquences; les relations des hommes du Sud, étant moins
intéressées, sont plus agréables que celles des habitants du Nord; ceux-ci,
espérant tirer profit de leurs moindres rapports sociaux, ont une bienveillance
universelle; les premiers, qui mettent moins de calcul dans leurs procédés, sont
plus sincères; les uns apportent dans leurs manières une régularité qui a
quelque chose de légal; les autres, moins compassés, ont plus de franchise et
d'abandon. Comme l'existence d'une population esclave établit une classe
inférieure, tous les blancs du Sud se considèrent comme formant une classe
privilégiée; ils se croient tous supérieurs à d'autres hommes (les nègres).
L'exercice de leurs droits de maîtres sur leurs esclaves les entretient encore
dans ces idées de supériorité et développe en eux des sentiments d'orgueil; la
couleur blanche est regardée, dans le Sud, comme une véritable noblesse. Les
blancs se traitent donc entre eux avec d'autant plus d'égards et de
bienveillance qu'il se trouve à côté d'eux des hommes auxquels ils n'accordent
que des mépris. Il s'introduit ainsi dans les moeurs du Sud quelque chose
d'aristocratique, et il en résulte des formes moins communes et une sociabilité
plus distinguée que dans celles des Etats du Nord. PAGE 116. * et **. * La grossièreté des Américains. Il ne faut point accepter les exagérations que les Anglais débitent à ce
sujet; mistress Trolloppe dit, t. 1, p. 27: «Je déclare avec sincérité que
j'aimerais mieux partager le toit d'une troupe de cochons bien soignés, que
d'être renfermée dans une de ces cabines.» (Elle parle des bateaux à vapeur sur
le Mississipi.) Ce sont là de grossières injures. Il est certain qu'avec
leur habitude de mâcher du tabac, qui entraîne le besoin de cracher, les
Américains choquent quiconque est accoutumé à des moeurs polies; il n'est pas
moins certain que leur défaut complet de galanterie déplaît aux femmes; enfin il
y a désappointement complet pour qui cherche chez eux l'élégance des manières et
l'urbanité des formes... Mais ici doit s'arrêter la critique. Les Américains ne font point la cour aux femmes, mais ils les respectent, et
ce sentiment de respect, qui ne se montre point au dehors, est bien plus profond
chez eux qu'il ne l'est dans nos pays de civilisation et de galanterie. Dans les bateaux à vapeur dont parle mistress Trolloppe on trouve une société
peu polie, à la vérité: ce sont des marchands qui vont de l'Ohio ou du Kentucky
dans la Louisiane ou dans les contrées de la rive droite du Mississipi; mais ils
ne présentent point le spectacle dégoûtant que suppose l'auteur anglais. En
général, ces bateaux à vapeur sont vastes, propres, élégants; on en compte plus
de deux cents qui remontent et descendent sans cesse le grand fleuve. La
nourriture y est abondante et saine et le prix du passage est incroyablement bon
marché: on va de Louisville à la Nouvelle-Orléans pour 120 francs, y compris la
Du reste, la rudesse américaine a aussi son bon côté; nos manières polies,
nos délicatesses de langage, ne sont, le plus souvent, que les dehors agréables
sous lesquels se cache l'égoïsme. L'intérêt personnel existe sans doute tout
autant chez les Américains que chez nous; mais, aux Etats-Unis, il y a de moins
l'hypocrisie des formes. ** L'égalité universelle... Un grand nombre d'écrivains, notamment des auteurs anglais, ont dit que les
lois des Etats-Unis consacrent une grande égalité qui ne se trouve pas dans les
moeurs; que là, comme dans plusieurs pays d'Europe, il existe une aristocratie
pleine de morgue et de mépris pour les classes placées au-dessous d'elle; et que
les Américains, qui ont perfectionné la théorie de l'égalité, ne la pratiquent
point. J'avoue qu'en parcourant les Etats-Unis j'ai reçu une tout autre
impression. Non-seulement j'ai trouvé l'égalité politique mise en action par le
concours de tous les citoyens aux affaires du pays, mais l'égalité sociale s'est
aussi offerte à moi de toutes parts, dans les fortunes, dans les professions,
dans toutes les habitudes. Il existe peu de grandes fortunes; les chances du commerce, qui les élèvent,
les renversent quelquefois; et, dans tous les cas, elles ne survivent point à
l'égalité des partages établis par la loi des successions. Les professions, dont la diversité est si grande, ne font naître, entre ceux
qui les exercent, aucune dissemblance de position. Je ne parle pas seulement ici
de la Pensylvanie, où l'influence des quakers a fait considérer l'égalité des
professions comme un dogme religieux, mais de tous les Etats de l'Union
américaine. Partout les professions, les emplois, les métiers, sont considérés
comme des industries; le commerce, la littérature, le barreau, les fonctions
publiques, le ministère religieux, sont des carrières industrielles; ceux qui
les suivent sont plus ou moins heureux, plus ou moins riches, mais ils sont
égaux entre eux; ils ne font pas des choses pareilles, mais de même nature.
Depuis le domestique, qui sert son maître, jusqu'au président des Etats-Unis,
qui sert l'Etat; depuis l'ouvrier-machine, dont la force brutale fait tourner
une roue, jusqu'à l'homme de génie, qui crée de sublimes idées;, tous
remplissent une tâche et un devoir analogues (they make their duty). Ceci
explique pourquoi les domestiques blancs, en Amérique, assistent leurs
maîtres et ne les servent pas, dans l'acception de la domesticité
ordinaire. C'est aussi une des raisons de la manière dont on fait le commerce
aux Etats-Unis: le marchand américain gagne certainement le plus qu'il peut; je
crois même qu'il trompe souvent l'acheteur; mais, en aucun cas, il ne voudrait
recevoir un denier de plus qu'il ne demande, fût-il le plus misérable de tous
les aubergistes. Ainsi font l'ouvrier qu'on occupe, le commissionnaire qu'on
emploie, le domestique par lequel on est servi dans un hôtel; tous demandent
leur salaire légitime, le prix de leur travail, et rien au-delà. Accepter
plus qu'il n'est dû, c'est recevoir l'aumône, et conséquemment faire acte
d'inférieur. On comprend maintenant pourquoi le président des Etats-Unis reçoit
à Washington sur le pied de l'égalité la plus parfaite; le premier venu qui se
présente pour lui parler commence par lui donner une poignée de main, il agit de
même avec tous ses concitoyens lorsqu'il parcourt les différents Etats de
l'Union. J'ai souvent entendu des hommes placés dans des postes éminents, tels
que ceux de chancelier, gouverneur, secrétaire d'Etat, parler, comme d'une chose
toute naturelle, de leur frère épicier, de leur cousin le
marchand, etc. Pour achever de prouver à quel point l'égalité pratique existe aux
Etats-Unis, je ne citerai que deux faits. Un jour comme j'allais visiter la prison d'un comté de l'Etat de New-York,
accompagné du district attorney (c'est le magistrat qui remplit les
fonctions du ministère public), celui-ci, chemin faisant, me raconta les
circonstances fort graves d'un crime dont, me dit-il, j'allais voir l'auteur; il
me peignit l'attentat sous les couleurs les plus sombres, ajoutant que c'était
lui-même qui avait fait condamner le coupable. J'arrivai à la prison plein des
plus sinistres impressions, et, à l'aspect du criminel, j'éprouvais une sorte
d'horreur, quand je vis le district attorney s'approcher du condamné. et
lui donner une poignée de main. Une autre fois, dans un salon brillant où se trouvait réunie la meilleure
compagnie de l'une des plus grandes villes de l'Union, je fus présenté à un
monsieur fort bien mis, avec lequel je m'entretins quelques instants; bientôt
après je demandai quel était ce personnage: C'est, me dit-on un fort galant
homme, le shérif du comté. Je voulus savoir ce que c'était que le shérif, et
j'appris que c'était le bourreau. (1) [(1) A la vérité, les fonctions d'exécuteur des hautes-oeuvres n'entraînent,
point, aux Etats-Unis, la même infamie que chez nous: comme on y respecte plus
les lois, on y est plus indulgent pour celui qui les met en action; on s'efforce
d'ailleurs de relever son ministère, en lui attribuant d'autres fonctions
importantes et qui n'ont rien d'ignoble: le shérif est le premier agent de la
force publique.] D'où vient qu'en présence de faits semblables qui chaque jour se renouvellent
et se reproduisent sans cesse sous mille formes différentes, il se rencontre
encore des personnes qui contestent aux Américains la pratique de l'égalité?
La raison en est dans quelques faits mal appréciés et dans quelques
apparences qu'une observation superficielle prend pour des réalités. Chez ce même peuple, où les fortunes et les conditions sont uniformes, vous
voyez sans cesse les hommes mesurer leur estime sur la richesse et attacher un
très-grand prix à la naissance. On ne dit pas: Cet homme est digne de respect
parce qu'il est honnête et juste; cet autre est distingué par son esprit et par
son éloquence. On dit: Un tel vaut 10,000 dollars (is worth); tel autre n'en
vaut que la moitié. Au sein de cette démocratie, maîtresse de la société, on voit quelquefois se
révéler des instincts tout aristocratiques de leur nature. D'après la loi, les
enfants partagent également la succession de leurs auteurs; mais ceux-ci peuvent
disposer de leurs biens selon leur bon plaisir; donner tout à un seul et
déshériter les autres. Il arrive très-fréquemment qu'usant de son droit,
l'Américain accorde une dot très-considérable à son enfant premier-né, non pour
le récompenser d'une conduite meilleure que celle de ses frères, mais pour faire
un aîné et lui donner une position qui flatte l'orgueil du père de famille.
Ces mêmes Américains que vous voyez se mêler aux hommes de tous les états
attachent souvent une valeur puérile à l'antiquité de leur origine et à la
noblesse de leur extraction. Il y en a qui vous racontent longuement leur
généalogie; quelquefois ils fausseront la vérité pour vous prouver une
descendance illustre. Il n'est pas sans exemple que celui qui véritablement
appartient à une famille aristocratique affecte une sorte de mépris pour ceux
qui montrent des prétentions du même genre sans les justifier. «Voyez, nie
disait une fois un habitant de **, ce gentleman si fier de sa grande fortune, ce
n'est qu'un parvenu: son père était cordonnier.» Les Américains, dont les moeurs, d'accord avec leur loi fondamentale (1), ne
reconnaissent aucune noblesse, accordent cependant une grande considération aux
titres nobiliaires. [(1) V. art. 7 de la section 9 de la constitution des Etats-Unis.] Un étranger est sûr d'être accueilli avec enthousiasme, très-bien, seulement
bien, ou froidement, selon qu'il est duc, marquis, comte, ou qu'il n'est rien.
Un titre excite tout d'abord l'attention des Américains, attire leurs hommages;
la question de savoir si celui qui le porte vaut la moindre chose n'est que
secondaire. Leurs institutions politiques et leur état social ne leur permettant
pas de prendre des titres nobiliaires, on les voit se rattacher par tous les
moyens possibles à de petites distinctions aristocratiques. Je ne parle pas ici
de la qualité de gentleman que prend le moindre conducteur de diligence
et le dernier aubergiste: mais quiconque arrive soit par le commerce, soit par
le barreau ou par toute autre profession à une position de fortune un peu
supérieure à celle du plus grand nombre, ne manque pas d'ajouter à son nom le
titre d'esquire (écuyer). Beaucoup prennent des armes qu'ils portent sur leurs
cachets et sur leurs voitures; dans le Maryland, qui est un des Etats les plus
démocratiques, on voit d'ardents démocrates ajouter un de à leur nom, et
y joindre un nom de terre. Que conclure de tous ces faits? Qu'il n'existe pas d'égalité réelle aux
Etats-Unis, et qu'il y a dans les moeurs une tendance aristocratique? Non
assurément. Ce qui se passe à cet égard n'est point un progrès du présent vers
l'avenir, c'est une réminiscence du passé. Lorsqu'on étudie, soit les institutions, soit les moeurs des Américains, il
ne faut jamais oublier que leurs aïeux étaient Anglais. Ce point de départ
exerce sur leurs lois et sur toutes leurs habitudes une influence qui sans doute
tend continuellement à s'affaiblir, mais qui ne disparaît jamais entiérement.
Or, il y a deux choses qui en Angleterre occupent le premier rang dans l'opinion
des hommes: la naissance et la fortune. Voilà la vraie source du respect qu'ont
les Américains pour la fortune et la naissance. C'est une tradition transmise
d'âge en âge, un vieux souvenir, un préjugé antique, et qui lutte seul contre
toute la puissance des lois et des moeurs. Du reste, cette lutte n'est pas
sérieuse; cet amour des titres, ce goût des armoiries, ces prétentions de
familles, sont des jeux et des essais de la vanité; partout où il y a des
hommes, leur orgueil cherche des distinctions; mais la meilleure preuve que ces
distinctions chez les Américains n'ont rien de réel, c'est qu'elles ne blessent
même pas la susceptibilité populaire. Toute puissance, aux Etats-Unis, vient du
peuple, et tout y doit retourner; là, il faut être démocrate, sous peine d'être
traité comme un paria. Les moeurs de la démocratie ne plaisent pas à tous, mais
tous sont forcés de les accepter; plusieurs seraient tentés de se faire des
habitudes plus nobles; de prendre des moeurs moins triviales, et de créer une
classe supérieure à la classe unique qui existe; il en est qui souffrent de
serrer la main de leur cordonnier; pour d'autres il est pénible de ne pouvoir
trouver un laquais qui consente à monter derrière leur voiture, n'importe à quel
prix (1); ceux-ci voient avec douleur les affaires publiques conduites par des
masses peu éclairées; ceux-là s'indignent de ce que les emplois politiques sont
le plus souvent confiés aux hommes médiocres; mais il leur faut étouffer ces
chagrins et ces passions; ceux qui manifestent de pareils sentiments encourent
aussitôt la réprobation populaire, et il leur faut à tout jamais renoncer au
moindre avenir politique dans leur pays. [(1) Il n'est pas un domestique blanc qui voulût se soumettre à un pareil
service.] Quand vient le jour des élections, seul chemin pour arriver au pouvoir, la
voix des masses se fait entendre et brise tous ces petits instincts de
résistance et d'hostilité contre la puissance populaire. J'ai été surpris de voir un auteur anglais qui a écrit avec talent sur les
moeurs des Etats-Unis (Hamilton), tomber dans les erreurs que je viens de
combattre, et prétendre qu'il n'y a pas plus d'égalité pratique aux Etats-Unis
qu'en Angleterre. Entre autres arguments à l'appui de son opinion, il rapporte
une soirée passée par lui dans un salon de New-York, où se trouvaient réunies
des personnes de professions diverses. «Or, dit-il, une dame près de laquelle
j'étais placé était tout aussi choquée que moi de voir dans un salon brillant
des femmes d'une condition vulgaire. Cette jeune personne, me faisait-elle
observer, est certainement jolie, mais c'est la fille d'un marchand de tabac;
cette autre danse bien, mais elle n'a reçu aucune éducation, etc.» M. Hamilton
conclut de là que les conditions, aux Etats-Unis, ne sont point égales;
cependant il aurait pu répondre à la dame qui lui faisait de telles
observations: «Ces femmes communes et vulgaires sont nos égales; car vous êtes
ensemble dans le même salon (2).» [(2) V. Hamilton, p. 65 et 66.] L'égalité sociale et politique aux Etats-Unis ne reçoit d'atteinte véritable
qu'en ce qui concerne la race noire; mais alors l'Américain ne croit pas violer
le principe de l'égalité, parce qu'il considère le nègre comme appartenant à une
race inférieure à la sienne; et il faut à ce sujet remarquer que, dans les pays
à esclaves, où l'inégalité entre les noirs et les blancs est plus marquée,
l'égalité entre les blancs est peut-être encore plus parfaite. Ainsi que je l'ai
dit plus haut, la couleur blanche est pour eux une noblesse, et ils se traitent
les uns les autres avec les égards et la distinction qu'apportent entre eux les
membres d'une classe privilégiée. PAGE 117. - * Point de préjugés invétérés. Dans beaucoup de pays d'Europe, on part de ce point, qu'il y a pour toutes
les sciences morales et politiques, et même pour les arts, un degré de
perfection qui a été atteint, et au-delà duquel il n'existe plus rien à
découvrir. C'est la raison pour laquelle toutes les créations de l'art et de
l'industrie y sont empreintes d'un caractère bien marqué de splendeur et de
durée. Tout s'y fait, lois, constitutions et monuments, dans des vues
d'éternité. C'est tout le contraire aux Etats-Unis. Il n'est rien qu'on y croie
fixé définitivement. Les plus belles sciences, les lois les plus sages, les
inventions les plus merveilleuses, n'y sont considérées que comme des essais.
Aussi tout ce qu'on y fait porte le caractère du provisoire. On y bâtit un édifice qui durera vingt ans; qui sait si dans vingt ans on
n'aura pas trouvé un meilleur mode de construction? La loi qu'on adopte est
obscure, mal rédigée; à quoi bon l'élaborer? Peut-être l'année suivante on en
aura reconnu le vice. PAGE 118. - * Sang-froid des Américains. J'ai eu, durant mon séjour en Amérique, mille occasions de juger le
sang-froid des Américains. Je n'en citerai qu'un exemple. Comme je descendais
l'Ohio sur un bateau à vapeur où se trouvaient plusieurs marchands avec leurs
marchandises, notre bâtiment, nommé le Fourth of July (le 4 juillet) (1)
toucha un écueil appelé Burlington Bar, à trois milles au-dessus de
Wheeling, et se brisa. Ce n'est pas ici le lieu de raconter les circonstances de
cet accident, et ses dangers qu'on supposerait toujours accrus par l'imagination
ou les souvenirs du voyageur. Je me bornerai à dire que le navire ayant été
submergé, tous les objets de commerce qu'il contenait furent détruits ou
avariés, et qu'en présence de ce fait, qui était pour les uns une perte
considérable, pour les autres une ruine complète, les marchands américains ne
firent pas entendre un seul cri de désolation ou de désespoir. [(1) Jour de la déclaration do l'indépendance américaine.] PAGE 119. - * Trois époques dans la vie des peuples. L'ordre d'idées développé dans le commencement de ce chapitre pourrait être,
à lui seul, l'objet de tout un livre. La nature de l'ouvrage ne comportait point
un plus long développement, Ce n'est pas un tableau, c'est seulement une
esquisse indiquée par quelques traits. PAGE 123. * et **. * «Qui rien ne savait des lettres, ne oncques n'avait trouvé maistres de qui
il se laissast doctriner; mais les voulait toujours férir et frapper.» (V.
Anciens mémoires sur Duguesclin, tome 1, p. 194.) Lorsque le Captal de
Bue mit Duguesclin en liberté sur sa parole, celui-ci lui dit: «Pour Dieu,
j'aurais plus chéri être mort que mon serment eusse faussé ne rompu.» (Id., t.
1, p. 423.) ** Le gouvernement des Etats-Unis, l'état social et politique de ce pays, ne
sont nullement favorables au développement des grands talents. Un Américain de
beaucoup d'esprit me disait à ce sujet: «Comment voulez-vous qu'un médecin se
montre habile, si vous mettez entre ses mains un homme bien portant?» PAGE 125. - * Deux musiciens. Gluck et Piccini. «Pour moi, disait alors un Français, je ne salue pas un homme qui n'aime pas
Gluck.» PAGE 129 * et **. * Quelques-unes ont acquis une réputation méritée. Entre autres miss Sedgwich, auteur de plusieurs romans fort jolis. ** Journaux, seule littérature. On estime à plus de 1,200 le nombre des journaux existant actuellement aux
Etats-Unis, indépendamment des autres publications périodiques. Dans le seul
Etat de New-York, il y avait, au commencement de l'année 1833, 263 journaux
(pour deux millions d'habitants). Tous les comtés, à l'exception de deux, Putnam
et Rockland, avaient leur journal publié dans leur sein. New-York seul a 65 journaux, y compris les magazines. Sur ce nombre,
13 sont quotidiens, 30 hebdomadaires, 9 mensuels, 10 sont publiés deux fois par
semaine, et 3 deux fois par mois. Le prix de l'abonnement annuel aux journaux quotidiens de New-York est de 10
dollars (53 fr.) Le montant de tous les abonnements aux différents journaux de
l'Etat de New-York est estimé 750,000 dollars (3,975,000 fr.). Cette somme ne
comprend pas le prix des annonces. A la même époque, on comptait à Boston 43
journaux et 38 publications périodiques faites à intervalles moindres d'une
année. Voy. American Almanach, 1834, p. 95 et 96, et Williams Register, 1833,
p. 124. PAGE 130. - * ... Tout le monde écrit ou parle, non sans prétention, mais
sans talent. Le lecteur croira facilement que je n'accepte point ici la solidarité du
langage tenu par le personnage qui est en scène. Dirai-je que nul n'écrit avec talent dans un pays qui nous montre Washington
Irving, dont les ouvrages réunissent la grâce du style, la délicatesse des
idées, la finesse des aperçus; Cooper, dont l'Europe admire le génie; Edward
Livingston, tout à la fois homme d'Etat et philosophe profond; Robert Walsh, qui
joint à une prodigieuse facilité de style les charmes d'une conversation
étincelante de traits et de saillies; Jared-Sparks, auteur de l'ouvrage
remarquable publié sous le titre de Vie du gouverneur Moris; et beaucoup
d'autres que je ne cite pas. Dirai-je que tout le monde parle sans talent aux
Etats-Unis, où je rencontre Daniel Webster, dont les discours parlementaires,
modèles de style et de logique, annoncent en même temps une âme noble, élevée et
pleine de l'amour de la patrie; Henry Clay, remarquable à la tribune par une
élocution brillante et un talent extraordinaire d'improvisation; Edward Everett,
dont les discours à la chambre des représentants rappellent l'école romaine et
la manière antique; Channings, dans les sermons duquel on trouve beaucoup du
style et de l'âme de Fénelon, etc., etc.? Enfin dirai-je qu'en Amérique on ne saurait être homme politique avec du
talent littéraire ou oratoire, quand je vois John Quincy Adams, plus versé peut
être dans la littérature ancienne et moderne qu'aucun Européen, et qui n'en est
pas moins devenu président des Etats-Unis; Albert Gallatin, que son esprit orné
et sa haute capacité n'ont pas empêché d'être chargé par son pays de fonctions
diplomatiques de l'ordre le plus élevé, etc., etc.? Du reste, il ne faut pas oublier que celui qui parle exprime des idées qui,
prises en général, peuvent être vraies, sans préjudice des exceptions. Il est
certain qu'en général, aux Etats-Unis, on ne trouve pas d'orateurs, mais
seulement des avocats, des journalistes, et non des écrivains. PAGE 131. * et **. * Les amusements interdits. J'ai dit plus haut (Voy. notes ***** et ****** de la page 35) quelle
est l'austérité des moeurs puritaines, et comment se passe le dimanche. Les
amusements qui sont perdus pour ce jour-là ne se retrouvent point un autre jour
de la semaine. Dans certains Etats on ne s'en rapporte pas à l'éloignement
naturel des habitants pour les divertissements et les jeux, la loi les prohibe
en termes formels. La loi du Connecticut défend absolument les spectacles comme
contraires aux bonnes moeurs, sans aucune exception pour les grandes villes
telles que Hartford, New-Haven. Dans le nouveau Jersey, on ne permet point les
courses de chevaux; c'est, dit-on, une occasion de rassemblements, de jeux, de
paris, de luxe, de désordre et de dérangement dans les habitudes, toutes
conséquences immorales. A Boston, il est défendu de jouer de l'orgue dans les
rues; cela, dit-on, fait peur aux chevaux. A New-York, la loi interdit tous les
divertissements publics du genre de ceux qu'on voit à Paris aux Champs-Elysées,
tels que balançoires, ballons, jeux de bague, etc.; toutes ces choses font
perdre du temps et dérangent le peuple. ** Théâtre. Il existe trois théâtres à Philadelphie, deux d'un ordre élevé et sur
lesquels on joue la tragédie et la comédie; le troisième, tout-à-fait inférieur,
est consacré aux bouffonneries grossières. Les deux grands théâtres ne sont ouverts que pendant l'hiver, au temps des
longues soirées; le troisième ne ferme jamais. Même pendant l'hiver, les deux
premiers sont peu fréquentés. Le public qui assiste aux spectacles est en
général ainsi composé: d'abord les étrangers qui viennent au théâtre parce
qu'ils ne savent où passer leur soirée; des femmes publiques que la présence des
étrangers y attire; des jeunes gens américains de moeurs dissipées, et enfin
quelques familles de marchands auxquelles leur fréquentation du théâtre donne un
assez mauvais renom dans la société américaine. Les personnes un peu distinguées
par leur fortune et leur position ne vont point habituellement au théâtre; il
faut quelque chose d'extraordinaire pour les attirer; par exemple, la présence
momentanée d'un acteur célèbre; alors tout le monde se rend au spectacle, non
par goût, mais par mode. A vrai dire, personne aux Etats-Unis n'aime le théâtre,
et presque tous ceux qu'on y voit y viennent par désoeuvrement. Ils ne prêtent
au spectacle aucune attention. Les Américains qui assistent, en France, à une
représentation sont tout étonnés du silence qui règne parmi les spectateurs et
des émotions que reçoit le public. En Amérique, l'assemblée ignore ce qu'on
joue; on cause, on discute, on remue, on prend occasion du spectacle pour boire
ensemble; l'intérêt de la pièce est entièrement perdu de vue. La doctrine des quakers, fondateurs de la Pensylvanie, interdit formellement
le théâtre; les quakers n'étant plus en majorité ne font plus la loi; mais une
partie de leurs moeurs reste. On peut en dire autant des presbytériens de la
Nouvelle-Angleterre; on s'est écarté, à Boston, de la rigidité de leurs
principes en établissant des théâtres; mais la population n'a ni le goût ni
l'habitude du spectacle. Je ne parle point ici de New-York, dont les habitants
américains ne paraissent pas plus jaloux que dans les autres cités des plaisirs
du théâtre. Les spectacles y sont, à la vérité, plus fréquentés; mais il y a
toujours à New-York vingt mille étrangers pour lesquels le théâtre est presque
un besoin. Plusieurs théâtres pourraient prospérer à New-York sans qu'on pût en
conclure que les Américains de cette ville aiment le spectacle. PAGE 137. - * Tenir en respect des hordes d'Indiens sauvages. L'armée des Etats-Unis se compose de six mille hommes, elle se recrute
d'enrôlés volontaires, qui suffisent à son maintien. La population américaine y
trouve l'avantage de ne point subir le recrutement forcé. Mais l'inconvénient
pour le pays est d'avoir une armée composée d'hommes sans moralité, qui prennent
la carrière des armes, non par patriotisme, mais par intérêt; non comme moyen de
gloire, mais comme moyen d'existence. Ce fait, qui en lui-même est un mal, engendre, aux Etats-Unis, peu de
fâcheuses conséquences. Comme les Etats-Unis n'ont point de guerres à soutenir,
il n'y a dans l'armée que peu de désertions; car l'enrôlé volontaire, qui prend
le métier des armes comme moyen d'existence, ne déserte qu'en face du péril. En
cas de lutte avec des partis d'Indiens, les désertions deviennent assez
nombreuses: mais il n'en résulte aucun danger pour le pays, le sort de ces
combats ne pouvant être douteux entre ennemis de forces tellement inégales. A
l'intérieur, l'inconvénient est peut-être moindre encore. Six mille hommes dispersés sur un territoire à moitié grand comme l'Europe
sont imperceptibles, et encore les tient-on constamment éloignés de la
population civilisée. Ils occupent des forts dans le nord et dans l'ouest de
l'Amérique, et s'avancent dans les forêts indiennes à mesure que la population
américaine s'en approche. Il n'est pas une ville d'Amérique dans laquelle un
régiment américain tienne garnison. Une telle armée ne menace donc à
l'intérieur, ni les bonnes moeurs, ni la liberté. Il existe une école militaire
(Westpoint) qui sert de pépinière pour les officiers. C'est là qu'on les prend
tous. Jamais les soldats ou sous-officiers ne deviennent officiers. On entre à
Westpoint par faveur: mais, pour en sortir officier, il faut subir un examen. Un
capitaine a un traitement fixe de 1,200 dollars (6,260 fr.), qui, à raison des
indemnités de logement, de fourrages, etc., se monte à Les militaires qui cessent de l'être ne reçoivent aucune retraite, quelle que
soit la durée de leurs services. Mais quand ils ont des congés, on ne leur fait
aucune retenue de solde. PAGE 144. - * De grands troubles se préparaient à New-York. Les événements arrivés à New-York au mois de juillet 1834 ont fourni le texte
du chapitre XIII de cet ouvrage, intitulé l'Emeute. A côté de la fable
dont le fond est entièrement vrai, je crois devoir placer le récit exact de tout
ce qui s'est passé. Le principe de l'esclavage a été aboli dans l'Etat de New-York en 1799; mais
les nègres qui ont cessé d'être esclaves ne sont pas devenus les égaux des
blancs. La couleur des affranchis rappelle sans cesse leur origine. Cependant la
population noire, qui est en possession de la liberté, aspire aussi à l'égalité.
C'est là le grand sujet de querelle entre les deux races dans le nord des
Etats-Unis. Tant que les nègres affranchis se montrent soumis et respectueux envers les
blancs, aussi long-temps qu'ils se tiennent vis-à-vis de ceux-ci dans une
position d'infériorité, ils sont sûrs de trouver appui et protection.
L'Américain ne voit alors en eux que des infortunés que la religion et
l'humanité lui commandent de secourir. Mais dès qu'ils annoncent des prétentions
d'égalité, l'orgueil des blancs se révolte, et la pitié qu'inspirait le malheur
fait place à la haine et au mépris. Les nègres, étant en très-petit nombre dans les Etats du Nord, se soumettent
en général sans aucune résistance à toutes les exigences de l'orgueil américain.
Il ne s'engage point de lutte, parce que les opprimés acceptent l'injure et la
tyrannie. La collision grave dont New-York a été le théâtre au mois de juillet
dernier ne s'explique que par le concours de circonstances tout-à-fait
extraordinaires. Il n'existe dans l'Etat de New-York que 44,870 personnes de
couleur sur 1,913,000 blancs, et dans la ville même 13,000 personnes de couleur
sur 200,000 blancs; ni les nègres ni les Américains de New-York ne peuvent donc
avoir la pensée de lutter ensemble; les premiers, parce qu'ils sont trop
faibles; les seconds, parce qu'ils sont trop forts. A la vérité il existe au
sein même de la population blanche un parti qui travaille à établir l'entière
égalité des noirs. Ce parti, composé de philantropes sincères, d'hommes
religieux, de méthodistes et de presbytériens ardents, attaque avec un zèle
infatigable le préjugé qui sépare les nègres des blancs. On les appelle les
abolitionistes, parce qu'ils essaient d'abolir l'esclavage partout où il
existe, et amalgamistes, parce qu'au moyen de mariages mutuels, ils
voudraient parvenir au mélange des deux races. Ils ont organisé une société sous
le titre de anti-Slavery Society (Société contre l'esclavage), et fondé
un journal qui soutient les doctrines de la société. Ce parti a la force que
donnent une conviction profonde, un but honnête et des passions généreuses, mais
il est peu nombreux. Pendant long-temps les réclamations qu'il éleva en faveur des malheureux dont
il s'était établi le patron, excitèrent peu d'irritation parmi les Américains du
parti contraire; mais vers le commencement de l'année 1834, elles cessèrent
d'être entendues avec indifférence. D'abord on ne peut nier que le contre-coup de l'affranchissement des noirs
dans les colonies anglaises ne se soit fait sentir en Amérique, même au sein des
Etats où les nègres sont libres. On conçoit que les gens de couleur, qui n'ont
encore conquis que la moitié des droits auxquels ils aspirent, aient été
fortement émus d'une révolution sociale, arrivée près d'eux, et faite au profit
d'êtres qui leur sont semblables en tous points. Cette impression a été
ressentie non-seulement par les nègres, mais encore par leurs partisans de
couleur blanche. Ceux-ci, au lieu de contenir l'élan de la population noire,
l'ont encouragé, et n'ont pas compris que leurs efforts en faveur de la race
noire, supportés par les Américains quand ils se réduisaient à de vaines
paroles, exciteraient les passions les plus violentes, dès qu'ils prendraient un
caractère de réalisation possible. Témoins de ce mouvement, qui n'était encore
que moral et intellectuel, les Américains ont senti la nécessité de l'étouffer à
sa naissance; et un grand nombre, qui jusqu'alors avaient entendu patiemment les
théories des abolitionistes sur l'égalité des noirs, ont passé
tout-à-coup de la tolérance à l'hostilité. Quelques succès des nègres et de leurs partisans sont venus envenimer encore
cette disposition ennemie. Les mariages communs sont à coup sûr le meilleur, sinon l'unique moyen de
fusion entre la race blanche et la race noire. Ils sont aussi l'indice le plus
manifeste d'égalité; par cette double raison, les unions de cette sorte irritent
plus que toute autre chose la susceptibilité des Américains. Vers le commencement de l'année 1834, un ministre du culte, le révérend
docteur Beriah-Green, ayant célébré à Utica le mariage d'un nègre avec une jeune
fille de couleur blanche, il y eut dans la ville une sorte de soulèvement
populaire, à la suite duquel le révérend fut pendu par effigie sur la voie
publique (1). [(1) V. National Intelligencer, du 4 février 1834.] Peu de temps après, des ministres presbytériens et méthodistes marièrent, à
New-York même, des blancs avec des gens de couleur. Cette victoire remportée sur
les préjugés encourage les nègres, et irrite vivement leurs ennemis. Le mois de juillet 1834 arrive: les Américains célèbrent l'anniversaire de la
déclaration de leur indépendance. C'est toujours pour eux l'occasion de longs
discours sur la liberté et sur les droits imprescriptibles de l'homme. Les
nègres entendent quelque chose de ces déclamations, et leurs partisans ne
manquent pas, dans cette circonstance, de leur rappeler que les gens de la race
noire ont une liberté aussi sacrée, et des droits aussi inviolables que les
hommes blancs. Le 7 juillet, un Américain, ami des nègres, publie dans un journal une lettre
où il annonce, qu'en dépit d'un préjugé qu'il méprise, il se propose d'épouser
une jeune fille de couleur (2). [2) New-York, Commercial advertiser, 7 juillet 1834.] Le même jour une réunion de gens de couleur se tient dans Chatam
Chapel, et l'on y prononce des discours dont l'égalité des blancs et des
nègres, et l'abolition de l'esclavage dans toute l'Union, forment le texte. Par
un hasard malheureux, les membres de la société de musique sacrée, qui avaient
coutume de se réunir dans le même local, veulent l'occuper à l'instant où
l'assemblée africaine était en séance. De là naît un conflit fâcheux qui se
termine promptement, mais ajoute encore à l'irritation des deux partis. En même
temps, on fait circuler dans le public un pamphlet contre l'esclavage; et en
tête de ce pamphlet se voit une petite gravure représentant un marchand de
nègres qui arrache un esclave à sa femme et à ses enfants, et le fait marcher
devant lui à coups de fouet: rien n'est négligé pour exciter l'indignation des
nègres et le zèle de leurs amis. Une nouvelle réunion dans Chatam-Chapel
est annoncée pour le surlendemain, 9 juillet; ou doit y plaider la cause de la
race noire; les blancs partisans des nègres sont engagés à s'y rendre. Alors commence à se manifester un sentiment très-vif d'irritation dans
l'opinion publique. La presse se montre unanimement hostile envers les gens de
couleur, et raille amèrement les blancs qui méconnaissent leur dignité au point
de se commettre dans la société de misérables nègres. Les journaux appellent les
nègres the coloured gentlemen, et les négresses the ladies of
colour; ils accablent de leurs sarcasmes le blanc philantrope qui a publié
son projet de mariage avec une femme de couleur. Tandis que la réunion de
Chatam-Chapel se prépare, une opposition puissante s'organise, et tout
annonce qu'à l'occasion de cette assemblée, une collision fâcheuse s'engagera.
Il est à remarquer qu'au moment où ces faits se passaient, la chaleur était
excessive à New-York. Les 9, 10 et 11 juillet ont été, en Amérique, les jours
les plus chauds de l'année 1834. Les degrés de la température ne sont pas
étrangers aux mouvements populaires (1). [(1) Un journal américain rapporte les noms d'une multitude de personnes
mortes de chaleur durant la journée du 10 juillet.] Au jour marqué (le 9 juillet) une grande foule environne la chapelle de
Chatam; mais la police, prévoyant une lutte, avait défendu la réunion,
qui n'a pas lieu. Cependant il se trouvait dans cette roule un certain nombre
d'individus que l'espoir d'un désordre avait seul attirés, et qui ne pouvaient
se retirer sans avoir rien fait de mal. C'était l'heure du spectacle: on apprend
en ce moment qu'il y a au théâtre de Bowery un acteur anglais, nommé Farren,
accusé d'avoir mal parlé du peuple américain. A Bowery! A Bowery! crient
plusieurs voix; aussitôt la foule se porte en masse vers le théâtre qui, un
instant après, ne présente qu'une scène de trouble et de confusion. Quand cette
oeuvre est terminée, les perturbateurs se ravisent, et reviennent à la première
pensée qui les avait mis en mouvement. Au nombre des plus ardents amis des nègres se trouvait un Américain, nommé
Arthur Tappan (1). [(1) Je ne sais si M. Arthur Tappan de New-York est de la même famille que M.
John Tappan et *** Tappan de Boston. J'ai connu ces derniers pendant mon séjour
dans la Nouvelle-Angleterre, et je déclare que je n'ai jamais rencontré personne
dont les vertus m'aient inspiré un respect plus profond.] On savait qu'il admettait dans sa maison des gens de couleur, et il avait
même osé quelquefois se montrer publiquement dans leur compagnie. Une voix fait
entendre ces mots: «A la maison d'Arthur Tappan!» Et la multitude s'y porte
aussitôt; arrivés là, les factieux brisent les fenêtres, enfoncent les portes;
ne trouvant personne dans la maison, ils prennent les meubles, les jettent dans
la rue et y mettent le feu; la police arrive sur ces entrefaites, une lutte
s'engage dans laquelle le peuple est tour à tour vainqueur et vaincu; à deux
heures du matin le combat avait cessé, telle fut la journée du 9. Le lendemain
la sédition prend un caractère encore plus grave. On apprend que le peuple a
formé le projet de détruire les magasins d'Arthur Tappan, dans Pear-Street, et
d'attaquer la demeure du révérend docteur Cox, ministre presbytérien, attaché
aux nègres et à leur cause. En effet, le 10 au soir, la foule se porte vers
l'église du docteur Cox, lance contre les fenêtres et les portes des
projectiles, et se retire; de là elle se rend à la maison du ministre
presbytérien; mais le docteur Cox et sa famille avaient quitté New-York, sur
l'avis des dangers qui les menaçaient; alors les factieux entreprennent de
démolir la maison, et ils étaient déjà à l'oeuvre lorsqu'un détachement de
miliciens, envoyé par l'autorité, arrive: les séditieux, retranchés derrière des
barricades, faites à l'aide des charrettes et tombereaux renversés, essaient de
résister; mais, après un combat un peu opiniâtre, ils cèdent la place. Le même
jour, une autre église, appartenant à des gens de couleur et située dans le
voisinage de Laight-Sireet, avait été l'objet des mêmes attaques et des mêmes
violences. Les insurgés avaient entrepris sa démolition; une grande foule
s'était également réunie aux environs de la chapelle de Chatam; mais elle
s'était dispersée tranquillement sur l'assurance donnée par les propriétaires de
cet édifice, que jamais on n'y admettrait de réunions ayant pour objet
l'abolition de l'esclavage. A minuit tout était rentré dans l'ordre: mais des
troubles plus graves étaient annoncés pour le lendemain, 11 juillet. Il paraît bien constant que si, pendant la journée du 10 et le 11 au matin,
l'autorité, eût pris des mesures énergiques, le mouvement séditieux qui se
manifestait n'aurait point eu de suite. Il suffisait d'ordonner à la milice de
repousser la force et de faire usage contre les insurgés de toutes ses armes,
sans aucune exception. Un journal, qui paraissait être en ce moment l'organe du parti de l'ordre,
écrivait le 10 au soir: «Il est nécessaire qu'un tel état de choses cesse. On ne saurait tolérer
qu'une société policée comme la nôtre soit chaque nuit troublée par des
rassemblements illégaux et séditieux, quelle que soit d'ailleurs la cause qui
les provoque. Si l'autorité civile, est impuissante pour réprimer de pareils
excès, il faut recourir à la force militaire; et si la force armée est mise en
réquisition, il faut qu'elle agisse. Le vain simulacre de soldats en
parade, qui se montrent sans rien faire, ne sert qu'à aggraver le mal. Nous le
déclarons donc sans hésiter si la nécessité exige qu'on requière la force
militaire, et que, sur les sommations de l'autorité civile, la populace ne se
disperse pas à l'instant même, il faut tirer sur elle (they should be fired
upon) (1).» [(1) New-York American, 11 juillet Cependant le parti de ceux qui réclamaient l'emploi de ces moyens énergiques
de répression n'était pas le plus fort ni le plus nombreux. S'il s'était agi
d'un mouvement purement politique, on aurait vu aussitôt la majorité s'armer de
toute sa puissance pour écraser les attaques ou les résistances de la minorité.
Mais, dans cette circonstance, les habitants de New-York étaient partagés entre
deux impressions contraires. Des habitudes régulières, des idées de légalité et
des besoins de paix leur faisaient sentir la nécessité d'arrêter la sédition. Et
cependant le sort des victimes n'excitait pas leur intérêt. A vrai dire, la
majorité s'associait du fond de l'âme aux violences du petit nombre; et
cependant par respect pour les principes, par amour de l'ordre et aussi par
pudeur, elle était forcée de les combattre. Cette situation étrange explique la
mollesse des mesures prises par l'autorité civile contre l'insurrection.
Dès la matinée du 11 de nombreux corps de miliciens furent mis en mouvement;
mais on savait qu'ils n'avaient point reçu l'ordre de faire feu sur le peuple,
en cas de nouvelle émeute. Ce n'est pas, comme on l'a dit, l'absence du
gouverneur qui rendait impossible l'emploi des armes à feu contre les rebelles.
Le maire de New-York avait le droit de prescrire cette mesure: c'est un point
incontestable; mais il ne crut pas devoir le faire. Les premières violences des insurgés se portèrent sur les magasins d'Arthur
Tappan. Ils lancèrent des volées de pierres dans les vitres de la maison, et se
disposaient à des voies de fait plus graves, lorsque l'arrivée des miliciens
leur fit prendre la fuite. Le soir, vers neuf heures, l'église du docteur Cox,
qui la veille avait été attaquée, est assaillie de nouveau par une multitude
furieuse; mille projectiles sont lancés contre ses murs; les hommes de la police
arrivent, mais ils sont repoussés par le peuple. Dans le même moment, un autre
rassemblement d'insurgés se livre ailleurs à des violences plus criminelles et
plus impies; dans Spring-Street, l'église du révérend docteur Ludlow, que son
dévoûment à la cause des nègres recommandait à la haine des factieux, est
envahie; les fenêtres sont brisées, les portes enfoncées, les murs démolis; les
ruines et les décombres de l'édifice religieux servent à faire des barricades
derrière lesquelles les rebelles se retranchent; un combat grave s'engage entre
le peuple et la milice; on sonne le tocsin, l'alarme est dans toute la cité:
après plusieurs alternatives de succès et de revers, la victoire reste aux
miliciens. Les insurgés se retirent, mais c'est pour aller tenter ailleurs
d'autres oeuvres de destruction: ils se rendent au domicile du révérend docteur
Ludlow, brisent les portes et les fenêtres de sa maison, entrent et se livrent à
toutes sortes de violences. Au même instant l'église appartenant aux noirs, et
située dans Centre-Street, était livrée à la fureur populaire. On avait répandu
le bruit que, peu de jours auparavant, le ministre de cette église, le révérend
Peter Williams, aussi recommandable par ses vertus que par son caractère
religieux, avait marié un homme de couleur à une femme blanche (1); dès-lors
l'exaspération de la multitude était arrivée à son comble. Les portes et les
fenêtres sont arrachées, brisées, démolies, aux applaudissements des
spectateurs; tout ce qui se trouve dans l'intérieur de l'église est saisi et
jeté dans la rue. Bientôt les maisons adjacentes et occupées par des gens de
couleur sont attaquées; on en brise les fenêtres, on en force les portes, on en
démolit les murs; les meubles sont saccagés, pillés, brûlés; dans plusieurs
quartiers de la ville, les mêmes actes de violences se reproduisent. [(1)Mercantile Advertiser and New-York Advocate, 12 juillet 1834.] D'autres églises sont profanées; tout ce qui appartient aux gens de couleur
est frappé d'anathème. Leurs personnes ne sont pas plus respectées que leurs
propriétés: partout où un homme de couleur paraît, il est aussitôt assailli.
Cependant comme tous étaient frappés de terreur, tous se cachaient. Alors la
populace, ingénieuse dans sa stupide fureur, exige de tous les habitants qu'ils
illuminent leurs maisons. Ceux-ci sont donc forcés de se montrer. Obéissant à
l'injonction du peuple, une négresse paraît à sa fenêtre, afin d'éclairer sa
demeure. Alors une grêle de pierres tombe sur elle. Plusieurs familles de
couleur, craignant le même sort, n'illuminent pas; mais le peuple en conclut
qu'il y a là des nègres: il attaque les maisons et les démolit (1). [(1) New-York American, 12 juillet 1834.] Il est juste de le dire, en présence de ce vandalisme impie, l'immense
majorité des Américains, et ceux même qui la veille sympathisaient avec les
destructeurs, furent saisis de dégoût et d'horreur. Tous ceux qui dans la cité
ont des intérêts à conserver éprouvèrent un sentiment d'effroi. Il se fit dans
l'esprit public une réaction générale, non en faveur des nègres, mais contre
leurs oppresseurs. Chacun comprit le danger de laisser plus long-temps maîtresse
de la ville une populace factieuse et sacrilége. On savait que les insurgés se
proposaient de continuer le jour suivant leurs actes de violence et de détruire
de fond en comble les églises et les écoles publiques des noirs. Le maire de la
ville donna les ordres les plus rigoureux à la milice. La presse fit entendre
aux rebelles un langage impitoyable: «Que ceux qui montreront le moindre
penchant à la sédition soient tués comme des chiens.» disait un journal
le 11 juillet (the Evening-Post). La milice marcha pleine d'ardeur contre
les insurgés. Aussitôt la sédition fut vaincue pour ne plus relever sa tête. Le
jour suivant, le maire de la ville rendit compte de ses actes au conseil de la
cité. Il avoua que, jusqu'au dernier jour de l'émeute, il avait jugé suffisants
pour la réprimer des moyens que l'événement avait fait reconnaître inefficaces;
cet aveu naïf d'une erreur dont les conséquences avaient été si déplorables,
parut tout-à-fait satisfaisant. Le maire n'avait fait que suivre les mouvements
de l'opinion publique. Quand la sédition éclata, on se plaisait à penser que des
mesures rigoureuses ne seraient point indispensables pour la combattre; elle
n'atteignait que des gens de couleur. On conserva cette espérance le plus
long-temps possible. Tous ont su gré aux magistrats d'avoir partagé l'illusion
commune. La lutte étant terminée, chacun des partis s'efforça d'en éluder la
responsabilité. La majorité de la population s'était levée pour comprimer les
factieux: à l'instant où la sédition prit un caractère alarmant pour la cité, le
plus grand nombre s'efforça de mettre l'insurrection et ses conséquences morales
à la charge des victimes. Les insurgés étaient sans doute coupables de s'être
placés au-dessus des lois; mais les nègres et leurs partisans ne les avaient-ils
pas provoqués? Un journal poussa l'égarement de la passion jusqu'à demander
qu'on mît en accusation, comme coupables d'attentat à la paix publique, MM.
Tappan et le docteur Cox, dont l'insurrection avait causé la ruine. Ceux qui n'étaient pas aussi sévères envers les partisans de la race noire,
étaient au moins très indulgents pour ses ennemis. La presse vint seconder
admirablement ces dispositions et fournir des arguments à ceux qui n'avaient que
des passions. La véritable cause de l'hostilité contre les nègres est, comme je l'ai dit
plus haut, l'orgueil des blancs blessés par les prétentions d'égalité que
montrent les gens de couleur. Or, un sentiment d'orgueil ne justifie pas la
haine et la vengeance. Les Américains n'étaient point fondés à dire: Nous avons
laissé frapper les nègres dans nos cités, nous avons souffert qu'on renversât
leurs demeures privées, qu'on profanât et qu'on abattît leurs temples sacrés,
parce qu'ils avaient eu l'audace de vouloir s'égaler à nous. Ce langage, qui eût
été celui de la vérité, eût annoncé trop de cynisme. - Voici comment la presse a tiré d'embarras les Américains: «Les partisans des nègres, a-t-elle dit, qui veulent que les gens de couleur
soient les égaux des blancs, demandent l'abolition de l'esclavage dans toute
l'Union; or, c'est demander une chose contraire à la constitution des
Etats-Unis; en effet, cette constitution garantit aux Etats à esclaves la
conservation de l'esclavage tant qu'il leur plaîra de le garder: le Nord et le
Sud ont des intérêts distincts. Ceux du Sud reposent sur l'esclavage. Si le Nord
travaille à détruire l'esclavage dans le Sud, il fait une chose hostile et
contraire à l'Union des Etats entre eux. Il faut donc être un ennemi de l'Union
pour être partisan de l'affranchissement des nègres.» La conséquence naturelle de ce raisonnement est que tout bon citoyen doit,
aux Etats-Unis, protéger la servitude des noirs, et que les véritables ennemis
du pays sont ceux qui la combattent. Les factieux, qui se livrèrent pendant
trois jours aux violences les plus iniques et les plus impies, étaient au fond
animés d'un bon sentiment, tandis que ceux qui, par leur philantropie pour une
race malheureuse, avaient excité la juste indignation des blancs, étaient
traîtres à la patrie. Telles sont les conséquences d'un sophisme. Sans doute les Etats du Sud peuvent seuls abolir chez eux l'esclavage; mais
depuis quand les Américains du Nord ont-ils perdu le droit de signaler le vice
d'une loi mauvaise? Ils ont détruit l'esclavage dans leur sein; et il leur
serait interdit de désirer sa destruction dans une contrée voisine! Ce n'est pas
une loi qu'ils font, c'est un voeu qu'ils expriment; si ce voeu est criminel,
que devient le droit de discussion, la liberté de penser et d'écrire? Ce droit
cessera-t-il parce qu'on s'en servira pour attaquer la plus monstrueuse des
institutions? Les Américains permettent au plus vil pamphlétaire d'écrire
publiquement que leur président est un misérable, un escroc, un assassin; et un
homme honorable, plein d'une profonde conviction, ne pourra dire à ses
concitoyens qu'il est triste de voir toute une race d'hommes vouée à la
servitude; que la nature se révolte en voyant l'enfant arraché au sein de sa
mère, l'époux séparé de l'épouse, l'homme frappé et déchiré par l'homme, et tout
cela au nom des lois!! Enfin, parce qu'il y a encore des esclaves dans le Sud,
faut-il écraser sans pitié ce nègre affranchi, qui, dans le Nord, aspire aux
droits de l'homme libre? - Le 12 juillet, le lendemain de l'insurrection, la société anti-slavery
publia la déclaration suivante: 1º Nous désavouons toute intention d'encourager ou d'exciter les mariages
entre les blancs et les personnes de couleur; 2º Nous désavouons et désapprouvons entièrement le langage d'un pamphlet
qu'on a fait récemment circuler dans la ville, et dont la tendance serait
d'exciter à la désobéissance aux lois; 3º Notre principe est qu'il faut obéir aux lois les plus dures tant qu'on
n'est pas parvenu à en obtenir la réformation par des moyens paisibles; 4º Nous désavouons, comme nous l'avons déjà fait, toute intention de
dissoudre l'Union, de violer la constitution et les lois du pays, ou de
solliciter du congrès aucun acte excédant ses pouvoirs constitutionnels, tel que
serait celui par lequel il abolirait l'esclavage dans tous les Etats de l'Union
(1). [(I) V. New-York American, 14 juillet 1831.] Tout cela prouve qu'aux Etats-Unis il y a, sous l'empire de la souveraineté
populaire, une majorité dont les mouvements sont irrésistibles, et qui écrase,
broie, anéantit tout ce qui contrarie sa puissance et gêne ses passions.
Les événements qui viennent d'être racontés trouvèrent, quelques jours après,
un triste écho dans la ville de Philadelphie. Le 11 août 1834, sans aucune cause
ni prétexte, les blancs attaquèrent les nègres; une lutte très-vive s'engagea et
dura une demi-journée; l'autorité et ses agents déployèrent une grande énergie
contre la sédition qui fut vaincue; niais elle jeta le découragement dans la
population noire. Le surlendemain on lisait dans un journal: «Durant les deux
derniers jours qui viennent de s'écouler, les bateaux à vapeur qui vont de
Philadelphie au New-Jersey n'ont cessé de porter une grande quantité de gens de
couleur qui, craignant pour leur existence dans cette ville, se déterminent à
chercher ailleurs un refuge. On voit sur les côtes du New-Jersey des tentes ou
les nègres trouvent un abri temporaire, en attendant qu'ils puissent louer leurs
services dans un lieu où leur vie et leur liberté soient assurées (2).» [(2) Philadelphia Gazette, 14 août 1834.] Ainsi, les nègres que le Nord affranchit sont refoulés par la tyrannie dans
les Etats du Sud, et ne trouvent d'asile qu'au sein de l'esclavage. PAGE 145. - * Amalgamistes. V. Pour le sens de ce mot la note ci-dessus de la pagel 144. PAGE 158. - «Les Américains considèrent la forêt comme le type de la
nature sauvage (wilderness), et partant de la barbarie; aussi c'est
contre le bois que se dirigent toutes leurs attaques. Chez nous, on le coupe
pour s'en servir; en Amérique, pour le détruire. L'habitant des campagnes passe
la moitié de sa vie à combattre son ennemi naturel, la forêt; il le
poursuit sans relâche; ses enfants en bas âge apprennent déjà l'usage de la
serpe et de la hache. Aussi l'Européen, admirateur des belles forêts, est-il
tout surpris de trouver chez les Américains une haine profonde contre la
végétation des arbres. Ceux-ci poussent si loin ce sentiment, que, pour embellir
leurs maisons de campagne, ils anéantissent les arbres et la verdure dont elles
sont environnées, et n'imaginent rien de plus beau qu'une habitation située dans
une plaine rase, où pas un arbre ne se montre. Il importe peu qu'on y soit brûlé
par le soleil, sans asile contre ses rayons: l'absence de bois est, à leurs
yeux, le signe de la civilisation, comme les arbres sont l'annonce de la
barbarie. Rien ne leur semble moins beau qu'une forêt; en revanche, ils
n'admirent rien plus qu'un champ de blé. PAGE 159. - * L'île du Français. Tel est en effet le nom de cette île, et la
description qu'en donne l'auteur dans le texte est parfaitement exacte. J'ai eu
la curiosité de la visiter, et je l'ai parcourue dans toute son étendue. Le nom
qu'elle porte lui vient du séjour assez long, qu'y a fait une famille française,
réfugiée aux Etats-Unis après la révolution de 1789. A cette époque, les bords
du lac étaient entièrement sauvages, et habités par une tribu d'indiens
oneidas dont le lac tient son nom. La tradition du pays rapporte que
cette famille infortunée, qui fuyait la société des hommes, eut à souffrir de
grandes misères au sein de sa retraite solitaire. J'ai retrouvé l'emplacement
qu'occupait l'habitation dans la partie Est de l'île. On le reconnaît à quelques
mouvements de terrain, et à la présence d'arbres fruitiers qui ne sont pas de
nature sauvage. Dois-je me justifier d'avoir pris plaisir à parcourir une île déserte, d'en
avoir exploré les moindres parties, et de rendre compte ici de mon excursion? -
Malgré sa beauté naturelle, cette île ne m'offrait par elle-même qu'un faible
intérêt; mais un homme y a vécu, et cet homme était Français, malheureux et
proscrit! PAGE 164. *, **, *** et ****. * Pépin le Bref... Le lac Pépin, que traverse le Mississipi, a reçu son nom des premiers
Français qui ont exploré cette contrée à peine connue de nos jours. Ce n'est
point au hasard et par un pur caprice qu'ils l'ont appelé de la sorte; il
paraît, d'après ce que rapportent les voyageurs, que ce lac est de fort peu
d'étendue, et cependant très-dangereux; la réunion de ces deux circonstances lui
a valu le nom du roi, qui, malgré sa petite taille, était cependant un athlète
redoutable. «Il est petit, mais il est malin,» disaient en parlant de ce lac les
Canadiens qui l'avaient baptisé. Les rares habitants de ce pays sauvage,
Indiens, Anglais ou Canadiens, ont conservé ce vieux dicton français que
rapporte le major Long. (V. Première expédition, Voyage au lac Winnipeck, au lac
des Bois, etc., etc.) ** Saint-Louis... C'était le nom que les Français avaient donné au Mississipi; et, maintenant
encore, il y a, sur le bord de ce fleuve, la ville Saint-Louis, dans l'état
d'Illinois. *** Montmorency... La chute de Montmorency, à deux lieux de Québec. **** Cession du Canada, 1763, Louis XV. PAGE 165. *, ** et ***. * Partout les mêmes hommes... En 1830, un ours égaré dans son chemin traversa la grande rue de Détroit dans
toute sa longueur. L'habitant de cette ville du désert est cependant en tous
points semblable à celui de New-York. ** Une des principales causes de l'uniformité de moeurs chez les Américains
vient de l'esprit entreprenant des habitants de la Nouvelle-Angleterre, qui, se
répandant dans toutes les parties de l'Union, sont les pionniers les plus
intrépides et les plus infatigables, et portent ainsi partout le même type de
civilisation. Quand on songe aux diverses peuplades qui couvrent l'Afrique et l'Asie;
isolées, quoique se touchant; séparées par une montagne, par un vallon, par un
ruisseau; conservant chacune ses moeurs différentes et son caractère
particulier, on est frappé du contraste d'un peuple de 12 millions d'hommes
répandus sur une surface qui peut en contenir 150 millions, et qui tous
présentent un aspect uniforme, sont, perpétuellement mêlés les uns les autres,
et, par la similitude parfaite de leurs goûts, de leurs passions, de toutes
leurs habitudes, semblent ne fermer qu'une seule famille: tant est puissant sur
les moeurs et sur la destinée des hommes le lien d'une origine commune, d'un
langage pareil, d'un même culte religieux, et d'institutions politiques
semblables. *** «Nos lois m'en donnent le pouvoir...» D'après les lois américaines, tous les ministres du culte, à quelque secte
qu'ils appartiennent, ont le pouvoir de célébrer les mariages; l'acte dressé par
eux a la même valeur légale que s'il émanait d'un juge de paix ou d'un alderman.
PAGE 167. * et **. * Les Anglais distribuent tous les ans aux Indiens un certain nombre de
fusils, de carabines et de munitions de poudre et de plomb. Leur but apparent
est de conserver la bonne amitié des tribus sauvages et voisines du Canada. Leur
raison secrète et réelle est de fournir des armes aux Indiens ennemis naturels
des Américains, et de les mettre à même de seconder l'Angleterre en cas de
guerre avec les Etats-Unis. A une époque déterminée de l'année, vers le mois de
juillet, on voit les Indiens arriver de tous côtés pour venir prendre part à
cette distribution qui se fait sur la frontière du Haut-Canada. ** La ville de Détroit est située sur la rive droite du fleuve qui porte son
nom; c'est le côté des Etats-Unis; la rive opposée est canadienne, c'est-à-dire
anglaise; c'est là que se font les distributions d'armes dont il s'agit.
PAGE 168 et 176. - * Je compris, en traversant cette rivière sauvage, tout le
charme des impressions dont la nature seule est la source. Les fleuves, les montagnes, les vallées de l'ancien monde sont tout par leurs
souvenirs. Que seraient le Jourdain, large de cinquante pas, et Sion, monticule
imperceptible, si l'un n'avait été le berceau de Moïse, et l'autre le tombeau de
David? Qui remarquerait la petite rivière qui coule auprès de Sparte, si elle ne
s'appelait l'Eurotas_? Les fleuves du désert n'ont point de nom; ils ne
rappellent pas un seul homme, pas un seul événement; on admire la majesté de
leurs ondes, l'aspect sauvage de leurs rives: tels on les voit, tels ils ont
passé toujours, sans autres témoins que la forêt muette qui couvre les rivages -
mêmes; ils ne donnent à l'esprit que peu de pensées; mais ils remplissent l'âme
d'impressions. PAGE 168. - ** Route dans une forêt sauvage. Les Américains
n'attendent pas qu'il y ait des habitants dans un pays pour y faire des routes.
Ils commencent par établir des routes; celles-ci font venir les habitants.
PAGE 209. - * J'ai emprunté le nom et le caractère du prêtre Richard à un
digne ecclésiastique, Français d'origine, que j'ai vu à Détroit. Il était alors
plus qu'octogénaire et commandait le respect moins par son grand âge que par ses
vertus. Son élection comme représentant du Michigan au congrès des Etats-Unis
est un fait exact. FIN.
on peut y voir un aigle qui plane avec
majesté; il suit la barque du voyageur; tantôt immobile au-dessus d'elle, tantôt
entraîné dans un vol sublime, il semble, roi du désert, observer le téméraire
étranger qui pénètre dans son empire. De temps en
temps apparaît une hutte
sauvage; non loin d'elle, se tient debout un Indien, impassible et muet comme le
tronc d'un vieux chêne; on dirait une antique ruine de la forêt.
sommeillaient quelquefois,
mais dont le réveil était toujours douloureux.
Je crois
qu'il me serait facile de tracer, sans passion, le portrait fidèle des femmes de
ce pays; car je n'ai reçu d'elles ni bienfaits ni injures...
et plus
enivrant encore pour mon imagination le spectacle lointain des mouvements du
monde. Ainsi je ne voyais, du vaste théâtre où s'agitait la destinée des
peuples, que ce qui pouvait me dégoûter du coin de terre que j'habitais.
La législature de la Géorgie statua
que les Indiens n'étaient point propriétaires, mais seulement usufruitiers;
qu'il appartenait à la souveraineté nationale de fixer la durée de cet usufruit;
et, déclarant qu'il avait cessé, elle autorisa les Américains à prendre les
terres des Indiens; ceux-ci, peu versés dans les distinctions que fait la
jurisprudence entre l'usufruit et la propriété, ne comprirent rien à ce décret,
sinon qu'on les chassait pour se mettre à leur place; ils protestèrent encore
une fois... La querelle fut déférée au jugement de la cour suprême des
Etats-Unis; ce tribunal auguste, placé au sommet de l'échelle sociale, dans des
régions inaccessibles aux basses passions, se prononça solennellement en faveur
des indigènes, et déclara qu'on n'avait point le droit de les déposséder: le
débat semblait terminé. Cependant, comme des gens d'affaires ne manquent jamais
de raisons légales, même pour désobéir aux lois, les Géorgiens repoussèrent avec
mépris l'arrêt de la suprême cour, disant que la question jugée par ce tribunal
n'était point de sa compétence. Ce n'était pas déclarer la guerre, niais c'était
la rendre inévitable.
« Plaignez Onéda: elle aimait
Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas.
« Plaignez Onéda: elle
aimait Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas.
« Plaignez
Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas.
« Plaignez Onéda:
elle aimait Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas.
« Plaignez Onéda: elle aimait
Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas. »
[Note de l'auteur. **
Réf.
**
place sur la terre ? et leur nom tombera-t-il de même dans
l'oubli de leurs successeurs?
tous ces
vices ont pris possession de leur race: d'où leur sont-ils venus?
[Note du copiste: *** Les Notes
d'auteur en fin d'ouvrage ne comportent aucune référence au triple astérique
ci-dessus. ]
Marie. « Oui, me répondit-elle, oh! oui, allons vite à
Saginaw... c'est là que nous serons heureux,... tu me l'as promis...»
tantôt sous la forme d'un hideux reptile.
Les uns, avides de
meurtres et de sang, attendent leur proie au passage...
mon Dieu! s'ils allaient s'élancer sur Marie! Les autres se suspendent aux
rameaux des arbres; ils tomberont comme la foudre sur celle que j'aime et
prendront sa vie avant que je l'aie seulement défendue. Et j'inventais mille
autres chimères si faciles à créer quand on a l'âme saisie d'une grande douleur
et l'imagination engagée dans des régions inconnues. Les heures s'écoulent, la
nuit s'avance, nos chevaux ralentissent leur marche, la fraîcheur s'élève de la
terre... Marie gardait un silence profond qui redoublait mes angoisses. Je
prends sa main; je la trouve brûlante: « Mon ami, me dit-elle d'une voix à demi
éteinte, n'allons pas plus loin; je me sens mourir... »
« Tiens, me dit-elle, encore un peu
d'indulgence pour ta pauvre amie... Je t'en conjure, approche-toi près de moi...
Mon Dieu, je te désole, dit-elle en voyant couler mes larmes; mais aie pitié
d'une infortunée qui n'a que peu de temps à t'affliger... Laisse ma tête
s'appuyer sur toi, pour que j'entende encore le battement de ton coeur... Nous
étions ainsi dans la prairie vierge; n'est-ce pas qu'alors toi aussi tu étais
heureux ?... Oh! c'est maintenant qu'il faut me dire que tu me pardonnes. Grâce,
mon ami, grâce pour la pauvre fille qui t'aimait... Il faut que je te dise une
chose que je t'avais toujours cachée, c'est que je t'aimai le premier jour où je
te vis. Mon coeur a soutenu bien des combats... Je fuyais ton regard, ta
présence qui me charmaient, et, quand je reçus la révélation de ton amour, je me
sentis enivrée de tant de bonheur, que ma raison faillit de s'égarer...
Cependant je pressentais nos malheurs, et je pleurai sur ma joie... Mon ami, je
te dis ces choses pour que tu me pardonnes en voyant que mon coeur était bon...
»
Quand le prêtre eut ainsi parlé, il se leva: «Mon ami, ajouta-t-il, ne
restez point dans ce lieu. Prenez garde aux conseils funestes de la solitude et
du malheur.
(2) 2 V.
Digeste des lois de la Louisiane, 1828, vº Code noir, § 38.
(3) V. Statute
Laws of Tennessee 1831. Vº Slaves, p. 316 et 318. Lois de 1788 et de 1819.]
(3) V. Digeste
des lois de la Louisiane, Code noir, t. I, § 35.]
(2) V. Lois de la Louisiane, Code noir, art. 27 et 36,
t. I, p. 229. -- Lois du Tennessee, t. I, p. 321, § 28. -- Lois de la Caroline
du Sud, Brevard's Digest, t. II, p. 232, § 16.
(3) Lois de la Caroline du
Sud, ibid., p. 236, § 31.
(4) V. Brevard's Digest, § 59, 60, 61 et 62, t.
II, p. 245. Dans la Louisiane et dans le Tennessee, lorsqu'un esclave fugitif
est arrêté, si son maître, ne le réclame pas dans un délai fixé, on le met en
vente sur la place publique; on l'adjuge au plus offrant et dernier
enchérisseur. Le prix de la vente sert à payer les frais de geôle et de justice.
(Lois de la Louisiane, Code noir, § 29; et lois du Tennessee, t. I, p. 323.)]
(2) V. ibid., § 45.
(3) V. Digest des lois de la
Louisiane, loi du 21 février 1814, t. I, p. 244.]
(5) Brevard's Digest, vº Slaves. § 13 et 28, p. 231
et 235. V. aussi lois de la Louisiane, vº Code noir, § 15.
(6) V. 28, ibid.]
(2)Je dis 200,000 au
moins, car on peut voir à la table statistique que la population esclave dans
toute l'Union s'accroît de 30 p. 100 tous les dix ans. Or, il s'est écoulé déjà
quatre années depuis le recensement qui a constaté le nombre de 2,009,000.]
(2) A la vérité, les
Etats du Sud, tels que la Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi, où se
fait remarquer le plus grand accroissement des noirs, achètent des esclaves dans
les Etats voisins, Tennessee, Kentucky, Virginie, Maryland. C'est une cause
d'augmentation indépendante de la multiplication résultant des naissances. Mais
ce qui prouve que cette source d'accroissement n'est point la seule, c'est que,
dans les Etats voisins, le nombre des esclaves augmente aussi; et ceux même où
il diminue, tels que la Virginie, le Maryland, etc., ne le voient point
décroître dans la proportion où il augmente ailleurs. V. Table statistique.]
(2) V. Statute
laws of Tennessee, t. I, p. 220.
(3) V. General laws of Massachusetts, t. I,
p. 259.]
en 1790
en 1790 esclaves à la
population libre.
___________________________________________________________________
Maine 96,549 « «
New Hampshire 181,855 158 11 1/2 sur mille
Vermont
85,542 17 2 s. 10,000
Massachusetts 378,787 « «
Rhode-Island 67,825 952
13 s. mille
Connecticut 235,187 2759 12 s. mille
New-York 318,796 21,324
7 s. 100
New-Jersey 172,716 11,423 6 s. 100
Pensylvanie 430,136 3,737 9
s. mille
Delaware 50,207 8,887 15 s. 100
Maryland 216,092 103,036 32 s.
100
Virginie 454,183 293,427 38 s. 100
Caroline du Nord 293,379 100,572
26 s. 100
Caroline du Sud 141,979 107,094 43 s. 100
Géorgie 53,284
29,264 35 s. 100
Alabama « « «
Mississipi « « «
Louisiane « « «
Tennessee « « «
Kentucki 61,847 11,830 26 s. 100
Ohio « « «
Indiana « « «
Illinois « « «
Missouri « « «
Dist. de Colombie «
« «
Floride « « «
Michigan « « «
Arkansas « « «
--------------------------------------------------------------------------------
TOTAL: 3,231,429 697,807
(*)
2.- Virginie 38 escl. sur 100
hab.
3.- Géorgie 35 escl. sur 100 hab.
4.- Maryland 32 escl. sur 100
hab.
5.- Caroline du Nord 26 escl. sur 100 hab.
6.- Kentucki 26 escl.
sur 100 hab.
en 1800
en 1800 esclaves à la
(*) (**) population libre.
___________________________________________________________________
Maine 151,719 « «
New Hampshire 183,850 8 4 sur 100,000
Vermont
154,465 « «
Massachusetts 422,845 « «
Rhode-Island 68,741 381 5 s. 1,000
Connecticut 250,051 951 3 s. 1,000
New-York 565,707 20,343 3 s. 1,000
New-Jersey 198,727 12,422 6 s. 100
Pensylvanie 600,839 1,706 3 s. 1,000
Delaware 58,120 6,153 10 s. 100
Maryland 240,189 105,635 30 s. 100
Virginie 534,404 345,796 37 s. 100
Caroline du Nord 344,807 133,296 28
s. 100
Caroline du Sud 199,440 146,151 43 s. 100
Géorgie 103,282 59,404
36 s. 100
Alabama 5,361 3,489 37 s. 100
Mississipi « « «
Louisiane «
« «
Tennessee 92,118 13,584 13 s. 100
Kentucki 216,925 40,348 18 s. 100
Ohio 45,365 « «
Indiana 4,516 135 3 s. 100
Illinois 215 « «
Missouri « « «
Dist. de Colombie 10,849 3,244 22 s. 100
Floride « «
«
Michigan 551 « «
Arkansas « « «
--------------------------------------------------------------------------------
TOTAL: 4,412,884 893,041
(***)
(**) De 1790 à 1800, la population esclave a augmenté de 193,162 ,
c'est-à-dire de 28 pour cent en dix ans, un peu moins de 3 pour cent par an.
(***) Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés libres ou
affranchis.
2.- Virginie et Alabama 37
escl. sur 100 hab.
3.- Géorgie 36 escl. sur 100 hab.
4.- Maryland 30
escl. sur 100 hab.
5.- Caroline du Nord 28 escl. sur 100 hab.
6.- Dist.
de Colombie 22 escl. sur 100 hab.
7.- Tennessee 13 escl. sur 100 hab.
8.- Delaware 10 escl. sur 100 hab.
9.- New-Jersey 6 escl. sur 100 hab.
10.- New-York 3 escl. sur 100 hab.
11.- Indiana 3 escl. sur 100 hab.
12.- Kentucki 2 escl. sur 100 hab.
Le Delaware 5 sur 100
habitants,
L'Etat de New-York 4 sur 100 habitants,
Le Maryland 2 sur 100
habitants,
La Virginie 1 sur 100 habitants.
en 1810
en 1810 esclaves à la
(*) (**) population libre.
___________________________________________________________________
Maine 228,705 « «
New Hampshire 214,460 « «
Vermont 217,895 « «
Massachusetts 472,040 « «
Rhode-Island 76,828 103 13 s. 10,000
Connecticut 261,632 310 11 s. 10,000
New-York 944,032 15,017 15 s. 1,000
New-Jersey 238,706 10,851 4 s. 100
Pensylvanie 809,296 795 10 s. 10,000
Delaware 68,497 4,177 6 s. 100
Maryland 273,044 111,502 29 s. 100
Virginie 582,104 392,518 40 s. 100
Caroline du Nord 386,676 168,824 30
s. 100
Caroline du Sud 318,750 196,365 47 s. 100
Géorgie 147,215 105,218
41 s. 100
Alabama,
et Mississipi, 23,270 17,088 42 s. 100
Louisiane
41,296 34,660 45 s. 100
Tennessee 217,192 44,535 17 s. 100
Kentucki
325,950 80,561 19 s. 100
Ohio 230,760 « «
Indiana 24,283 237 9 s. 1,000
Illinois 12,114 168 13 s. 1,000
Missouri 16,772 3,011 15 s. 100
Dist. de Colombie 18,628 5,395 22 s. 100
Floride « « «
Michigan
4,762 « «
Arkansas 1,062 « «
--------------------------------------------------------------------------------
TOTAL: 6,048,850 1,191,394
(***)
2.- Louisiane 45 escl. sur 100
hab.
3.- Alabama, Mississipi 42 escl. sur 100 hab.
4.- Géorgie 41 escl.
sur 100 hab.
5.- Virginie 40 escl. sur 100 hab.
6.- Caroline du Nord 30
escl. sur 100 hab.
7.- Maryland 29 escl. sur 100 hab.
8.- Dist. de
Colombie 22 escl. sur 100 hab.
9.- Kentucki 19 escl. sur 100 hab.
10.-
Tennessee 17 escl. sur 100 hab.
11.- Missouri 15 escl. sur 100 hab.
12.-
Illinois 13 escl. sur 100 hab.
13.- Delaware 6 escl. sur 100 hab.
14.-
New-Jersey 4 escl. sur 100 hab.
La Caroline du Sud et le Tennessee 4 sur 100 habitants,
La Virginie, 3 sur 100 habitants,
La Caroline du Nord 2 sur 100
habitants,
Le Kentucki 1 sur 100 habitants.
Il
décroît dans les Etats suivants:
Le Delaware en a perdu 4 sur 100 habitants,
Le New-Jersey 2 sur 100 habitants,
Le Maryland 1 sur 100 habitants.
libre en 1820 esclave
en 1820 esclaves à la
(*) (**) population libre.
___________________________________________________________________
Maine 208,335 « «
New Hampshire 244,161 « «
Vermont 235,764 « «
Massachusetts 528,287 « «
Rhode-Island 83,011 48 5 sur 10,000
Connecticut 275,151 97 1 s. 10,000
New-York 1,362,724 10,088 7 s. 1,000
New-Jersey 270,018 7,557 3 s. 100
Pensylvanie 1,049,102 211 2 s. 10,000
Delaware 68,240 4,509 6 s. 100
Maryland 299,952 107,398 26 s. 100
Virginie 640,213 425,153 39 s. 100
Caroline du Nord 433,812 205,017 32
s. 100
Caroline du Sud 244,266 258,475 51 s. 100
Géorgie 201,333 149,656
44 s. 100
Alabama et
Mississipi 126,656 76,693 37 s. 100
Louisiane
84,343 69,064 45 s. 100
Tennessee 340,696 80,107 19 s. 100
Kentucki
437,585 126,732 22 s. 100
Ohio 564,317 « «
Indiana 146,988 190 12 s.
10,000
Illinois 55,211 917 16 s. 1,000
Missouri 56,164 10,222 15 s. 100
Dist. de Colombie 26,662 6,377 19 s. 100
Floride « « «
Michigan « «
«
Arkansas 12,656 1,617 11 s. 100
--------------------------------------------------------------------------------
TOTAL: 8,100,067 1,538,064
(***)
2.- Louisiane 45 escl. sur 100
hab.
3.- Géorgie 44 escl. sur 100 hab.
4.- Virginie 39 escl. sur 100
hab.
5.- Alabama, Mississipi 37 escl. sur 100 hab.
6.- Caroline du Nord
32 escl. sur 100 hab.
7.- Maryland 26 escl. sur 100 hab.
8.- Kentucki 22
escl. sur 100 hab.
9.- Tennessee, Dist. de Colombie 17 escl. sur 100 hab.
10.- Missouri 15 escl. sur 100 hab.
11.- Arkansas 11 escl. sur 100 hab.
12.- Delaware 6 escl. sur 100 hab.
13.- New-Jersey 3 escl. sur 100 hab.
14.- Illinois 16 escl. sur mille hab.
La Géorgie et le Kentucki 3 sur 100 habitants,
La Caroline du Nord et le
Tennessee 2 sur 100 habitants.
Alabama et
Mississipi en ont perdu 5 sur 100 habitants,
Le Maryland et le D. de
Colombie 3 sur 100 habitants,
La Virginie et le New-Jersey 1 sur 100
habitants.
libre en 1830 esclave
en 1830 esclaves à la
(*) (**) population libre.
___________________________________________________________________
Maine 399,955 2 1 sur 200,000
New Hampshire 269,328 3 1 s. 100,000
Vermont 280,652 « «
Massachusetts 610,408 1 1 s. 600,000
Rhode-Island 97,199 17 1 s. 10,000
Connecticut 297,650 25 8 s. 10,000
New-York 1,918,533 75 3 s. 100,000
New-Jersey 318,569 2,254 7 s. 1,000
Pensylvanie 1,347,830 403 3 s. 10,000
Delaware 73,456 3,292 4 s. 100
Maryland 344,046 102,046 23 s. 100
Virginie 741,654 469,654 38 s. 100
Caroline du Nord 492,386 245,601 33 s. 100
Caroline du Sud 265,784
315,401 54 s. 100
Géorgie 299,292 217,531 42 s. 100
Alabama 191,978
117,549 37 s. 100
Mississipi 70,062 65,659 48 s. 100
Louisiane 106,151
109,588 51 s. 100
Tennessee 540,301 141,603 20 s. 100
Kentucki 522,704
165,213 24 s. 100
Ohio 937,903 « «
Indiana 343,031 « «
Illinois
157,455 « « (***)
Missouri 115,364 25,081 17 s. 100
Dist. de Colombie
33,715 6,119 15 s. 100
Floride T. 19,229 15,501 44 s. 100
Michigan T.
31,607 32 1 s. 1,000
Arkansas T. 25,812 4,576 14 s. 100
--------------------------------------------------------------------------------
TOTAL: 10, 856,988 2,009,031
(****)
1.- Caroline du Sud 54
escl. sur 100 hab.
2.- Louisiane 51 escl. sur 100 hab.
3.- Mississipi 48
escl. sur 100 hab.
4.- Floride 44 escl. sur 100 hab.
5.- Géorgie 42
escl. sur 100 hab.
6.- Virginie 38 escl. sur 100 hab.
7.- Alabama 37
escl. sur 100 hab.
8.- Caroline du Nord 33 escl. sur 100 hab.
9.-
Kentucki 24 escl. sur 100 hab.
10.- Maryland 23 escl. sur 100 hab.
11.-
Tennessee 20 escl. sur 100 hab.
12.- Missouri 17 escl. sur 100 hab.
13.-
Dist. de Colombie 15 escl. sur 100 hab.
14.- Arkansas Terr. 14 escl. sur 100
hab.
15.- Delaware 4 escl. sur 100 hab.
16.- New-Jersey 7 escl. sur
mille hab.
La
Louisiane 6 sur 100 habitants,
La Caroline du Sud et Arkansas 3 sur 100
habitants,
Le Kentucki et le Missouri 2 sur 100 habitants,
La Caroline
du Nord et le Tennessee 1 sur 100 habitants.
Le Maryland 3 sur
100 habitants,
La Géorgie et le Delaware 2 sur 100 habitants,
La
Virginie 1 sur 100 habitants.
En parcourant
les divers tableaux qui précèdent, on voit l'esclavage faire d'inutiles efforts
pour s'établir dans le Nord. Il décroît rapidement dans tous les Etats situés
au-dessus du 40e degré de latitude. Dans les Etats situés entre le 40e et le 36e
degré de latitude, il est presque stationnaire; cependant là encore il est en
déclin. Il se développe au contraire et s'accroît rapidement dans la plupart des
Etats situés entre le 34e et le 30e degré. Déjà dans la Caroline du Sud et dans
la Louisiane le nombre des esclaves surpasse celui des hommes libres.
(2) Constitution du
New-Hampshire, art. 5 et 6. V.aussi toutes les constitutions des autres Etats;
celle du Maine, art. 1er § 3 , de New-York, art. 7, § 3; de Ohio, art. 8, § 3;
du Vermont, art. 3; de Delaware, art. 1er, du Maryland art. 33; du Missouri,
art. 5, etc.]
(3) V. ibid., art. 3, 1er et 2e alinéa.
(4) V. ibid., art. 3e, 4e
alinéa.]
(2) V. Constitution du
Vermont, art. 3.
(3) V. Constitution du Maryland, art. 35.
(4)
Constitution du Nouveau-Jersey, art. 18. Cet article porte que tous
protestants, de quelque dénomination que ce soit, sont admissibles aux
emplois et fonctions publiques. Nommer les uns, c'est exclure les autres.
(5) Constitution de Pensylvanie, art. 4.]
religieux de la
même nature. (2)
(2) Constitution de
New-Hampshire, art, 4, 5 et 6.]
vol. III, p. 253.) William
Smith raconte presque de la même
manière le même événement, p. 201
(2) V. ibid., 285.]
(2) V. ibid., 242.]
Aux Etats-Unis,
on ne saurait calculer le nombre des jeunes femmes qui sont atteintes et
périssent victimes de la phthisie pulmonaire.
«Un enfant sans innocence est
une fleur sans parfum.» (Châteaubriand, Mélanges litt.)
(1) V. Daily national Intelligencer, 19 mai
1831.]
(2) V. ibid., art. 6, p. 673.
(3)
V. ibid., art. 7, p. 674.
(4) V. Purdon's digest, vº Gamings and lotteries,
P. 344 et suiv.
(5) V. Purdon's digest, vº Drunkards, p. 223, 6e sect.]
prospérité
commerciale qu'aux Etats-Unis; cependant chez nul peuple de la terre il n'y a
autant de banqueroutiers. Ce phénomène a deux causes principales: d'une part le
commerce des Etats-Unis est placé dans les conditions les plus favorables qui se
puissent imaginer: un sol immense et fertile, des fleuves gigantesques qui
fournissent des moyens naturels de communication, des ports nombreux et bien
placés; un peuple dont le caractère est entreprenant, l'esprit calculateur et le
génie maritime; toutes ces circonstances se réunissent pour faire des Américains
une nation commerçante. Voilà la cause de richesse; mais par la raison même que
le succès est probable, on le poursuit avec une ardeur effrénée; le spectacle
des fortunes rapides enivre les spéculateurs, et on court en aveugle vers le
but: c'est là la cause de ruine. Ainsi tous les Américains sont commerçants,
parce que tous voient dans le négoce un moyen de s'enrichir; tous font
banqueroute, parce qu'ils veulent s'enrichir trop vite.
tel qu'il existe aux Etats-Unis, surprend plus encore que la modicité de la
somme pour laquelle on l'applique, c'est qu'on le prononce avant le jugement du
procès. Je disais un jour à un Américain: Comment concevoir l'emprisonnement
pour une dette qui peut-être n'existe pas? Il faudrait au moins que l'obligation
du débiteur fût d'abord constatée; car il dépend de celui qui se prétend
créancier de supposer une créance, et d'en demander le paiement à un débiteur
imaginaire. - Il faut bien, me répondit l'Américain, choisir entre deux
inconvénients; sans doute il est fâcheux de mettre en prison un homme qui ne
doit rien; mais n'est-il pas plus triste encore de voir un homme privé de ce qui
lui est légitimement dû par la disparition furtive de son débiteur?]
V. aussi Brevards digest of south Carolina, vº Duelling, tome 1er,
page 272. Celui qui tue un autre en duel et ses témoins sont punis comme
meurtriers (murderers). Le duel non suivi de mort, l'envoi ou l'acceptation d'un
cartel, l'assistance des témoins, sont punis d'un an d'emprisonnement et de
2,000 dollars d'amende. (10,600 francs.)]
régulières qui en
découlent le combattent.
4º L'existence dans le Sud de la population
esclave, c'est-à-dire d'une classe inférieure. Les rangs établis dans une
société favorisent le duel. Il se forme, parmi les membres d'une classe
privilégiée, des traditions d'honneur et de bienséance, des préjugés de caste,
des besoins de distinction, qui doivent rendre le duel plus fréquent que dans
une société d'égalité parfaite.
Du reste, même dans les Etats du Sud, le
duel repose plutôt sur des idées de justice que d'honneur.
est point aussi éclairée.
nourriture; le trajet est de 500 à 600 lieues. Ayant fait ainsi le voyage,
j'en puis parler sciemment; on est si commodément dans la cabine des voyageurs,
qu'en y peut travailler, écrire et lire comme on le ferait chez soi.
1,800 dollars (9,540
fr.).
1834.]
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------------------------- FIN DU FICHIER marie1 --------------------------------